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09.01.2026 à 12:24

Reprendre la politique aux élites : la solidarité radicale contre les privilèges

Olúfémi O. Táíwò

Et si on démontait les lieux de pouvoir au lieu de faire en sorte que d’autres y accèdent ? Dans un article anticipant son livre “Elite Capture”, le philosophe étasunien Olúfémi O. Táíwò appelle à défendre les perspectives situées contre ce qu’il appelle la “déférence épistémique”, qui fragmente le collectif politique et entrave la solidarité.

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Texte intégral (12079 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est la traduction de l’article d’Olúfẹ́mi O. Táíwò, « Being-in-the-Room Privilege : Elite Capture and Epistemic Deference », paru dans la revue The Philosopher en 2021.

La traduction a été réalisée par Mathias Rollot.

La revue Terrestres et le traducteur remercient l’auteur Olúfẹ́mi O. Táíwò et son agente littéraire Stephanie Steiker de nous avoir permis de traduire cet article.


« J’ai abandonné l’idée d’écrire à ce sujet car je ne crois pas être la bonne personne pour écrire là-dessus – je n’ai aucune idée de ce que c’est que d’être Noir… mais je peux vous envoyer mon brouillon avec mes notes, si vous voulez. »

Un frisson m’a parcouru. C’était pourtant une proposition aussi innocente que compréhensible : ses principes éthiques invitaient Helen, journaliste indépendante, à renoncer à son sujet pour me le laisser. Pourtant, j’ai craint qu’il ne s’agisse aussi d’un piège.

Même en mettant de côté l’erreur faite au sujet des dynamiques en place dans la conversation (je suis certes Noir, mais aussi professeur associé à l’université), il y avait là un problème que j’avais rencontré de nombreuses fois par le passé. Derrière l’hypothèse que je possédais une expérience vécue qu’elle n’avait pas, on pouvait reconnaître la marque d’un horizon épistémologique, politique et culturel aussi controversé que polarisant : l’épistémologie du positionnement (standpoint epistemology)1.

Consulter un dictionnaire ne permet pas vraiment de se faire une idée des controverses autour de cette idée d’épistémologie du positionnement. L’Encyclopédie Internationale de Philosophie se borne à considérer trois affirmations a priori inoffensives :

  • Le savoir est socialement situé
  • Les personnes marginalisées sont avantagées pour acquérir certains types de savoirs
  • Les programmes de recherche devraient refléter ces faits.

Le philosophe Liam Kofi Bright montre bien que ces affirmations peuvent être déduites 1) d’une logique empirique de base, et 2) d’une explication un tant soit peu plausible des manières dont le monde social affecte les savoirs que des groupes de personnes sont susceptibles de chercher et de trouver.

Mais si le problème ne vient pas de l’idée de base, alors d’où vient-il ? Je crois qu’il n’est pas tant lié au concept initial qu’à sa mise en pratique par les normes en vigueur. L’appel à « écouter les plus concerné·es » ou à « remettre au centre les plus marginalisé·es » est très fréquent dans bon nombre de cercles académiques et militants. Je n’ai jamais été à l’aise avec ça. Selon l’expérience que j’en ai, quand les gens disent qu’il est important « d’écouter les plus concerné·es », ce n’est pas parce qu’ils prévoient de faire une visio avec un camp de réfugié·es ou de collaborer avec des sans-abris. Plus souvent, il s’agit plutôt de confier la légitimité de parole et l’attention à celles et ceux qui correspondent le mieux aux catégories sociales associées à ces maux – sans même se préoccuper de savoir ce qu’iels savent réellement, ou ce qu’iels ont personnellement vécu sur le sujet. Dans le cas de ma conversation avec Helen, ma race sociale semble me lier de façon plus « authentique » à une expérience qu’aucun·e de nous deux n’a jamais eue. Selon les règles du jeu telles que les comprenions, elle se sentait obligée de s’en remettre à moi. Ces règles prévalent souvent, même là où les enjeux sont importants – que ce soit au sein d’un groupe de recherche discutant des manières de comprendre un phénomène social ou d’un groupe militant discutant des cibles à viser.

Le piège n’était pas que l’épistémologie du positionnement puisse affecter la conversation, mais comment elle le faisait. De façon générale, lorsqu’on cherche à appliquer concrètement l’épistémologie du positionnement, on s’engage dans des pratiques révérencielles : faire des dons, passer le micro, croire en la parole de l’autre. C’est bienvenu dans de nombreux cas, et les normes sociales qui nous invitent à nous tenir prêt·es à les mettre en œuvre proviennent de motivations admirables : un désir de favoriser la situation sociale des personnes marginalisées, considérées comme sources de savoirs et destinataires légitimes de pratiques respectueuses. Hélas, le fait que de tels égards deviennent la règle de base, l’orientation politique par défaut, peut avoir pour conséquence d’aller à l’encontre des intérêts des groupes marginalisés, tout particulièrement au sein des cercles dominants (elite spaces).

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Certains lieux possèdent une influence et une puissance démesurée : la salle des réunions de crise, la salle du comité de rédaction, la table des négociations, la salle de conférence… (the Situation Room, the newsroom, the bargaining table, the conference room). Être dans ces lieux signifie être en mesure d’affecter les institutions et les dynamiques sociales au sens où on est alors en position de décider de ce qu’il convient de dire et de faire. L’accès à ces lieux est déjà, en soi, une forme d’avantage social, du genre de ceux qu’on ne peut acquérir que grâce à d’autres avantages sociaux préalablement acquis. D’un point de vue sociétal, les personnes les plus « affectées » par les injustices sociales associées aux identités politiques principales (genre, classe, race, nationalité) ont beaucoup plus de probabilités d’être emprisonnées, sous-employées, ou d’être dans les 44 % de la population mondiale sans accès à Internet – et donc d’être mises à l’écart des lieux du pouvoir et tout à fait ignorées par les personnes présentes dans ces lieux. Les individus qui ont le plus de chances de se trouver dans ces lieux sont, au contraire, ceux qui réussissent à passer au travers des différents mécanismes de sélection sociale filtrant les identités sociales associées à ces résultats négatifs. En d’autres termes, ces personnes sont d’autant plus susceptibles de se retrouver dans les lieux du pouvoir qu’elles sont systématiquement différentes (et donc non-représentatif·ves) des gens qu’iels sont ensuite supposées représenter une fois entrés à l’intérieur.

J’avais l’intuition que la proposition d’Helen était un piège. Non pas un piège qu’elle aurait tendu elle-même, mais un piège qui menaçait de nous piéger elle et moi de la même manière. Les normes culturelles – du genre de celles qu’on mobilise quand on introduit une déclaration par « En tant qu’homme noir… » – ont installé un ensemble de pratiques respectueuses de l’épistémologie du positionnement que beaucoup d’entre nous connaissent par cœur, consciemment ou inconsciemment. Mais voilà : les formes de révérence sociale qui en découlent finissent souvent par devenir contreproductives, et ne servir efficacement que la capture du pouvoir par les élites2, à savoir le contrôle des programmes politiques et des ressources par le groupe le plus avantagé. Si l’objectif était d’utiliser l’épistémologie du positionnement pour remettre en cause les configurations de pouvoir injustes, difficile de faire pire.

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Pour expliquer ce qui ne va pas avec l’habituelle façon révérencielle (deferential) de mettre en œuvre l’épistémologie du positionnement, nous devons commencer par voir ce qui la rend si populaire. Commençons par évoquer les postures les plus cyniques : certain·es chez les plus avantagé·es d’un point de vue social, ne pas veulent pas réellement de changement social réel – iels n’en désirent que l’apparence. Par ailleurs, la révérence (deference) à l’égard des personnes liées aux communautés opprimées peut n’être qu’une performance qui édulcore, s’excuse, ou encore détourne du fait que la personne à qui est faite cette politesse a finalement déjà le privilège de se tenir dans les lieux où se prennent les décisions, et que le changement de perspective qu’elle suggère sera entendu.

Quoique j’ai l’intuition qu’il y a bien quelques vérités dans tout ça, je reste malgré tout insatisfait. La plupart des gens qui soutiennent et mettent en pratique ce genre de politesses sociales (deferential norms) ressemblent à Helen : bien intentionnés, mais confiants à l’idée que les personnes avec qui iels partagent ces lieux du pouvoir peuvent les aider à trouver l’expression qui convient à leurs engagements moraux communs. Pour expliquer le phénomène, il n’est même pas nécessaire de croire que la plupart de celles et ceux qui interprètent l’épistémologie du positionnement de la sorte sont de mauvaise foi, et on ne voit d’ailleurs même pas bien en quoi cela pourrait aider de croire cela. Les mauvais « colocataires » peuplant les lieux du pouvoir ne sont pas le problème, de la même façon que l’hypothèse selon laquelle Helen puisse être une bonne colocataire n’était pas la solution. Le problème vient de la manière dont ces lieux du pouvoir sont construits et gérés.

Pour en revenir à mon exemple initial avec Helen, la problématique n’était pas simplement que je n’ai pas grandi dans le milieu populaire et opprimé qu’elle imaginait. Épistémologiquement parlant, la situation était bien pire que ça. Bon nombre des faits sociaux qui ont rendu ma vie différente de celle des gens auxquels elle pensait sont justement les raisons pour lesquelles on me propose aujourd’hui des choses en leur nom. Si j’avais grandi dans un tel milieu, nous n’aurions probablement jamais été au téléphone ensemble, Helen et moi.

Michal Balog sur Unsplash.

À bien des égards, notre système social repose sur un ensemble de mécanismes filtrants, qui déterminent quelles interactions peuvent avoir lieu, entre qui et qui, et donc, en définitive, quelles structures sociales les gens sont en mesure d’observer ou non. Durant la majeure partie du 20e siècle, le système de quota d’immigration des États-Unis a rendu accessible presque exclusivement aux Européens l’immigration légale et le chemin vers la citoyenneté (ce qui a valu au pays d’être considéré par Hitler comme le « leader incontesté dans l’élaboration de politiques explicitement racistes en matière de nationalité et d’immigration »3). Avant que le 1965 Immigration and Nationality Act n’ouvre de nouvelles possibilités migratoires pour les « travailleur·ses qualifié·es ».

Que mes parents aient pu intégrer cette catégorie des travailleur·ses qualifié·es explique aussi bien leur entrée sur le territoire américain que les avantages de classe et les ressources financières (notamment la richesse) dont j’ai bénéficié depuis toujours. Cette situation n’a rien d’inhabituel : la communauté immigrée nigériane-américaine est une de celles qui a le mieux réussi (ce que personne ne dit, bien sûr, c’est que les quelques 112 000 Nigérian·nes-Américain·es diplômé·es ne représentent que bien peu par rapport aux 82 millions de Nigérian·nes qui vivent avec moins d’un dollar par jour, ni comment le premier fait recoupe le second). La sélectivité des lois en matière d’immigration explique bien les taux de réussite scolaire de la communauté nigériane de la diaspora qui m’a élevé ; ce qui explique à son tour comment j’ai pu intégrer les plus prestigieuses classes du lycée ; ce qui aide à son tour à comprendre comment j’ai pu poursuivre avec des études supérieures ; etc.

Les faits qui font que telle personne atterrit dans telle pièce construisent notre monde bien plus puissamment que les combats de coq qui ont lieu à l’intérieur de ces pièces.

Ainsi, il est assez facile de voir comment cette manière très particulière d’appliquer l’épistémologie du positionnement contribue à favoriser la capture du pouvoir par les élites. L’accès aux salles du pouvoir, aux lieux influents (rooms of power and influence), est conditionné par une longue série de sélections sociales en chaîne. Plus votre niveau social est élevé, et plus vos expériences sociales se réduisent – certains sont directement acheminés vers les doctorats, et d’autres vers les prisons. S’engager dans les questions d’identité par le biais de politesses épistémologiques, c’est risquer de reproduire les déformations produites par ces processus de sélection sociale.

Cela étant dit, il est aussi assez facile de voir, à plus petite échelle – dans une pièce, dans un champ ou dans un pan de la littérature scientifique, dans une conversation –, pourquoi ces pratiques révérencielles peuvent paraître sensées. C’est souvent un moindre mal au regard des épistémologies qui les ont précédées : la personne traitée avec déférence peut en effet être un peu mieux positionnée, épistémologiquement parlant, que les autres personnes présentes dans la pièce (the room). Ça peut aussi être ce que nous avons à faire de mieux tant que les pièces elles-mêmes ne sont pas remises en cause – quel pouvoir on y trouve, qui y est admis, etc.

Mais n’est-ce pas la dernière chose que nous devrions espérer voir changer ? Faire mieux que les normes épistémologiques que nous a légué une histoire fondée sur un genre d’apartheid explicite global, voilà un objectif affreusement bas. Les faits qui font que telle personne atterrit dans telle pièce construisent notre monde bien plus puissamment que les combats de coq qui ont lieu à l’intérieur de ces pièces. Et quand on en vient à débattre de justice sociale, les mécanismes sociaux qui déterminent la position de chacun sont précisément les fragments de la société que nous cherchons à confronter. Par exemple, le fait que les personnes emprisonnées ne peuvent pas participer aux discussions académiques sur la liberté qui se tiennent sur les campus universitaires est intimement lié au fait qu’elles sont en cellule.

Les discussions en matière de justice semblent aujourd’hui façonnées par des gens plus préoccupés par la répartition de l’attention et des discours.

La politesse épistémologique se positionne comme une solution à un double problème à la fois politique et épistémique. Hélas, non seulement cela ne permet pas de résoudre ces problèmes, mais cela en ajoute de nouveaux. On pourrait penser que les questions de justice devraient être avant tout dirigées vers la résolution des disparités en matière d’accès à la santé, de conditions de travail, ou de sécurité. Mais voilà : les discussions en matière de justice semblent aujourd’hui façonnées par des gens plus préoccupés par la répartition de l’attention et des discours. Les pratiques révérencielles qui ne se placent qu’au service de la question de l’attention (du genre « nous avons lu trop d’hommes blancs, maintenant il faut lire ce qu’écrivent les gens de couleur ») peuvent échouer sur le terrain de leurs propres termes : recentrer l’attention sur les orateur·ices issus des groupes marginalisés peut, par exemple, décentrer l’attention de la nécessité de changer le système social qui les marginalise.

Les élites issues des groupes sociaux marginalisés peuvent bénéficier de ce processus de bien des manières, et ce n’est pas forcément un mal pour le progrès social. Mais il faudrait vraiment être très naïf·ve pour croire que les intérêts des élites sont nécessairement – ou même supposément – alignés avec ceux de la population dans son ensemble. Considérer de la sorte les intérêts des élites, c’est faire preuve d’un genre de Reaganomics racial – une stratégie qui repose sur le fantasme d’un dialogue entre économie de l’attention et économie réelle.

Peut-être que les quelques personnes payées pour décrire le carnage permanent dans lequel nous nous trouvons, et ce, de la manière la plus authentique – culturellement parlant – et la plus radicale – cosmétiquement parlant – sont réellement en train d’emporter une victoire culturelle. Et peut-être que lorsque nous, les bavards, nous aurons gagné l’attention et l’influence que nous méritons, et que nous aurons mis la main sur le butin, son contenu ruissellera magiquement sur les travailleur·ses qui nettoient la salle après nos conférences, sur les bidonvilles des mégalopoles des Sud globaux, et même jusque dans les campagnes.

Ou peut-être pas.

Pour pouvoir évaluer de façon plus complète et plus juste l’enjeu posé par ces façons révérencieuses de pratiquer l’épistémologie du positionnement, il faudrait aller au-delà des arguments de principe et affronter les attraits émotionnels d’une telle approche. Celles et ceux qui se tiennent dans les lieux du pouvoir ont beau faire partie de l’« élite », ça ne dit rien des manières dont on les y traite. Après tout, qu’une personne soit privilégiée, au sens strict du terme – c’est-à-dire qu’elle fait partie de la moitié de la population mondiale ayant un accès garanti aux besoins fondamentaux – n’empêche pas qu’elle puisse être constamment en position d’infériorité dans les rapports de force qu’elle vit au quotidien. La politesse épistémologique est une réponse à des expériences réelles et pesantes – celles du mépris, de l’ignorance, de l’exclusion. Elle s’avère donc tout particulièrement attirante pour les membres des groupes marginalisés ou stigmatisés, en ce qu’elle intervient directement sur les pratiques moralement fondamentales que sont l’attention et le respect.

Les dynamiques sociales dont nous faisons l’expérience ont un rôle énorme dans le développement et la redéfinition de notre subjectivité politique, autant que dans la perception que nous avons de nous-mêmes. Mais la force de l’épistémologie du positionnement – sa reconnaissance de l’importance de cette mise en situation des discours – devient sa fragilité lorsqu’elle n’est mise en œuvre qu’au moyen de pratiques révérencieuses. Mettre l’accent sur la manière dont nous sommes marginalisé·es conduit souvent à voir le monde de la façon dont nous en avons fait l’expérience. Cependant, si on adopte une perspective plus structurelle, il est peut-être plus intéressant pour comprendre le monde et la place que nous y occupons de s’attarder sur les lieux où nous n’avons jamais eu besoin d’entrer (et de considérer les raisons qui expliquent pourquoi nous pouvons éviter d’y entrer). Si cela est vrai, alors toute pratique révérencieuse de l’épistémologie du positionnement empêche, en fait, tout « centrage » sur les plus marginalisé·es, voire même rend leur discours inaudible. Cela nous amène à ne nous concentrer que sur les interactions se déroulant dans les lieux que nous occupons, au détriment de celles dont nous ne faisons pas habituellement l’expérience. En plus du fait que parler au nom des autres est potentiellement problématique (en particulier quand iels ne sont pas là pour parler elleux-mêmes de leurs propres situations), s’intéresser uniquement à la question de savoir qui est dans la pièce permet d’éviter de remettre en cause la centralité de notre propre souffrance – et de la souffrance des personnes marginalisées qui parviennent à entrer dans les lieux du pouvoir avec nous.

Celles et ceux qui se tiennent dans les lieux du pouvoir ont beau faire partie de l’« élite », ça ne dit rien des manières dont on les y traite.

Ces politiques révérencieuses posent donc tout autant de problèmes que le fait d’être tenu à l’écart des lieux les plus importants du pouvoir. Or, chez celleux envers qui on fait preuve de déférence, cela peut ne faire qu’amplifier les normes et stéréotypes dont souffre la communauté marginalisée en question. Dans son ouvrage Le Conflit n’est pas une agression, Sarah Schulman écrit que, bien qu’ils aient des origines et des conséquences morales très différentes, les effets psychologiques nés du traumatisme et ceux nés du sentiment de supériorité entraînent pourtant des comportements similaires chez les personnes. Cela peut notamment conduire à déformer les enjeux d’un conflit (souvent en exagérant les dommages), ou bien à considérer l’indépendance de l’autre comme une menace (par exemple en échouant à se concentrer sur les bonnes problématiques ou les bonnes personnes). Peu importe leur origine : ce genre de comportements a des effets néfastes à la fois pour les individus qui les adoptent et pour les communautés qui les incluent — particulièrement quand ces dernières favorisent et valorisent ces comportements au lieu de les limiter ou de les digérer.

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Concernant celleux qui s’inclinent, cette pratique révérencielle peut aussi avoir pour effet de favoriser la lâcheté morale. En effet, cette stratégie fournit une couverture sociale bien utile pour se délester de toute forme de responsabilité personnelle : il suffit de reporter sur d’autres héro·ïnes individuel·les, sur une classe héroïsée, ou encore sur un passé mythifié, le travail qui est le nôtre et que nous devrions accomplir aujourd’hui. La perspective des personnes sur qui cette charge est reportée a beau être plus claire sur un point ou un autre, leur point de vue général n’est pas moins subjectif et socialement déterminé que le nôtre. Plus important encore, la politesse épistémologique déplace la responsabilité qui nous incombe, pour la déposer sur d’autres que nous – et, en plus, le plus souvent, sur une version caricaturale, hyper-aspetisée et totalement fictives d’elleux.

Ce faisant, ces mêmes tactiques révérencielles ne nous isolent pas seulement de la critique, mais aussi de la possibilité de nous relier à d’autres et d’évoluer. Elles nous empêchent de nous engager authentiquement, avec une empathie réelle, dans les luttes des autres – ce qui est tout de même la condition préalable à toute forme d’alliance politique. À mesure que les questions d’identité et que les dissensus se précisent, il apparaît que les « coalitions politiques » (au sens des luttes collectives par-delà nos différences) ne sont juste que des pratiques politiques tout court. C’est pourquoi la politesse épistémologique, au même titre que l’atomisation des groupes politiques qu’elle génère, est en fin de compte parfaitement anti-politique.

Remplacer l’interdépendance par la révérence peut bien faciliter les choses sur le moment. Mais le coût global de ce court-termisme est élevé, au sens où on risque alors de saper les objectifs de l’épistémologie du positionnement, et de s’engager dans une direction politique défavorable à quiconque se bat pour la liberté plutôt que pour les privilèges, et pour la libération collective plutôt que pour des guerres de chapelle.

Signet-976 sur Unsplash.

En quoi est-ce qu’une approche constructive (constructive approach4) de l’épistémologie du positionnement diffèrerait fondamentalement de cette approche révérencielle ? Une approche pragmatique se concentrerait sur la poursuite d’un objectif ou d’un résultat particulier, plutôt que seulement adhérer à des principes moraux ou d’éviter à tout prix la « complicité » dans l’injustice. Elle se préoccuperait surtout de la construction des institutions et s’attacherait à cultiver les pratiques de collecte partagée d’informations, plutôt que de juste vouloir « aider ». Elle se concentrerait sur la responsabilité plutôt que sur la conformité. Elle mettrait son énergie sur la question de la distribution sociale des ressources et du pouvoir, plutôt que de s’attarder sur des objectifs intermédiaires et d’aboutir à des tactiques de valorisation symboliques sans conséquences. Elle se concentrerait sur les manières dont sont construits les lieux du pouvoir, et non sur la régulation des flux de personnes à l’intérieur de ces lieux. Elle s’engagerait dans un projet de construction sociale, visant à déconstruire et reconstruire les structures sociales actuelles, les mouvements sociaux et leurs interconnections, plutôt que de se contenter de critiquer les systèmes sociaux en place.

La crise de l’eau à Flint, dans le Michigan, permet de comprendre tant les possibilités que les limites d’une telle réorientation de nos manières de faire. Le Michigan’s Department of Environmental Quality (MDEQ), une agence gouvernementale de santé environnementale chargée d’aider les communautés, avec à sa disposition une équipe d’une cinquantaine de scientifiques expérimentés, s’est rendu complice de dissimulation de l’ampleur et de la gravité d’un scandale sanitaire arrivé entre 2014, début de la crise, et 2015, date à laquelle il a attiré l’attention à échelle nationale.

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Le MDEQ, autorité épistémologique et politique, a défendu le statut quo à Flint. L’agence a affirmé que « l’eau de Flint est propre à la consommation ». Elle a été citée par le Maire de Flint, Dayne Walling, dans ses déclarations d’avril 2014 « contre les affabulations et pour rétablir la vérité au sujet de la rivière Flint ». Il s’agissait alors d’engager la transition vers un captage de l’eau potable dans la rivière. Une transition orchestrée par le responsable des urgences municipales Darnell Earley – qui est Afro-Américain, tout comme bon nombre des habitant·es de la ville qu’il a contribué à empoisonner. En juillet 2014, l’American Civil Liberties Union (ACLU) rendit publique une note interne produite par l’agence fédérale Environmental Protection Agency (EPA) exprimant son inquiétude quant aux taux de plomb dans l’eau en question. En réponse, le MDEQ rédigea un rapport bidon, dans lesquels les niveaux de plomb restaient conformes aux normes en vigueur. Il avait juste mystérieusement omis de compter deux échantillons contaminés.

La réaction des habitant·es ne se fit pas attendre. Dans le mois qui suivit la transition d’une station de captage à l’autre, les riverains signalèrent bien à quel point l’eau de leur robinet avait une couleur étrange et dégageait une odeur inquiétante. Les habitant·es n’avaient pas besoin que l’oppression dont iels faisaient l’objet soit « célébrée », que l’attention soit « centrée » sur elleux, ou que tout ça soit retranscrit dans la langue de l’académisme en vigueur. Les habitant·es n’avaient pas besoin que les autres comprennent ce que ça fait que d’être empoisonné. Ce dont les habitant·es avaient besoin, c’était d’une eau sans plomb. Alors iels se mirent au travail.

Premièrement, il leur fallait pouvoir répondre avec la même autorité épistémologique. Pour cela, les habitant·es s’engagèrent donc dans la construction d’un nouveau lieu de pouvoir : une pièce où habitant·es et activistes pourraient se retrouver et collaborer avec les laboratoires scientifiques ayant les capacités de prouver que le rapport du MDEQ était bidon. La mobilisation organisée par les communautés habitantes de Flint permit de rallier des scientifiques bien établis à leur cause, et déboucha sur une campagne de « sciences participatives » via la distribution de kits de mesure citoyens, ce qui participa à visibiliser plus encore l’urgence et la gravité de la situation sanitaire. L’empoisonnement des enfants de Flint devint un scandale national. L’alliance entre habitant·es et scientifiques l’emporta.

Les habitant·es n’avaient pas besoin que les autres comprennent ce que ça fait que d’être empoisonné. Ce dont les habitant·es avaient besoin, c’était d’une eau sans plomb.

Mais ce n’était pas suffisant. La deuxième étape – retrouver une eau saine – nécessitait plus qu’une reconnaissance de la situation : il fallait désormais des ressources et des heures de travail, pour réparer le réseau hydraulique et répondre aux inquiétudes sanitaires toujours présentes. Au départ, les habitant·es de Flint ne reçurent que des moqueries et des fadaises de la part de l’élite en place (dont certaines émises par le Président des États-Unis lui-même, et ce bien qu’il partage la même identité raciale que beaucoup d’entre elleux). Mais à la suite de l’activisme acharné des habitant·es de la ville, et à mesure que grandissait la liste de leurs allié·es, quelques victoires fut arrachées : les canalisations problématiques furent finalement remplacées une à une, et l’État du Michigan a été obligé de verser plus de 600 millions de dollars de dédommagement aux familles concernées.

Les habitant·es de Flint manifestent devant le Capitole de l’État du Michigan en janvier 2016. Wikimedia.

Ce résultat n’est en aucun cas une victoire totale : non seulement il faut en déduire les frais de justice engagés dans cette affaire, mais surtout ce dédommagement financier ne saurait annuler à lui seul les dommages subis par les habitant·es. Une épistémologie constructive ne peut garantir de victoire totale face à un système oppresseur. Aucun horizon épistémologique ne peut, de lui-même, défaire les asymétries de pouvoir à l’œuvre entre un peuple et l’impérialisme d’un système social. Mais il peut aider à rééquilibrer un peu les forces en présence – sans même qu’on ait à faire appel à une quelconque politesse épistémologique.

La justice sociale et les économies de l’information ne sont pas menacées par un manque de jargon qui permettrait de décrire plus précisément ou radicalement les afflictions épistémologiques, attentionnelles ou interpersonnelles des sans-pouvoirs.

Ce qui menace la justice sociale, c’est l’érosion des bases pratiques et matérielles permettant l’émergence de contrepouvoirs populaires face aux systèmes de production et de distribution du savoir en place – en particulier si ces bases populaires peuvent favoriser une action politique efficace, et limiter ou éliminer la prédation par les élites. Rien n’arrête pour l’heure la mainmise sur ces bases populaire et leur corruption par les élites bien placées, en particulier les entreprises de la tech, et on n’assiste à aucune remise en cause : ni de l’influence exercée par l’entreprenariat sur les journaux d’information locaux, ni de la destruction et du pillage de la profession de journaliste, ni des collusions entre les grandes entreprises et les politiques à des points clés du système démocratique, ni de la prédominance d’une production de savoir universitaire favorisant les intérêts des élites, pas plus que de la diffusion par les médias traditionnels des résultats de ces processus très orientés.

Confronter ces menaces nécessite d’abandonner certains des lieux de pouvoir en place. Et d’en construire de nouveaux.

Ce qui menace la justice sociale, c’est l’érosion des bases pratiques et matérielles permettant l’émergence de contrepouvoirs populaires face aux systèmes de production et de distribution du savoir en place.

Approcher l’épistémologie du positionnement de façon constructive est exigeant. Il faut nager à contre-courant : réfléchir de façon responsable avec celles et ceux qui ne sont pas encore dans la pièce avec nous ; construire de nouveaux lieux de rencontre au sein desquels nous pourrions nous retrouver, plutôt que de juste nous déplacer au sein des lieux de pouvoir que l’histoire nous a légué. Mais après tout, c’est probablement normal dès lors qu’il s’agit de politiques de la connaissance : la philosophe Sandra Harding a bien montré en quoi l’épistémologie du positionnement, lorsqu’elle est pleinement considérée, requiert non pas moins mais davantage de rigueur des sciences et des processus de production de la connaissance en général.

Mais voilà : un sujet important reste encore en suspens. L’approche révérencielle de l’épistémologie du positionnement est souvent inséparable d’une préoccupation et d’une reconnaissance de l’importance de l’expérience vécue. Dont, tout particulièrement, les expériences traumatiques.

À ce point de l’argumentation, je dois reconnaître manquer de distanciation et de capacité à rationaliser froidement le sujet. L’essence de ce que j’ai à dire ici tient plus de la conviction que de l’hypothèse scientifique. Heureusement, la vie des idées m’a appris au fil des années que nous n’avons pas moins à apprendre de nos convictions, quoiqu’elles se posent et se travaillent différemment. Je poursuis donc.

Je prends très au sérieux la question du traumatisme. J’ai grandi aux États-Unis, une nation fondée sur un colonialisme de peuplement, l’esclavage, le racisme et leurs conséquences respectives. Tout le monde a son lot de traumatismes historiques et collectifs ici. J’ai aussi grandi au sein de la diaspora Nigériane, une communauté vivant avec des souvenirs brûlants de génocide. Tant au niveau national qu’au niveau communautaire, bon nombre de traits de caractères, de personnalité, d’habitudes et de comportements que j’observe me semblent liés à ces histoires traumatiques. À l’échelle individuelle, j’ai pu craindre pour ma vie ou pour ma dignité, ressentir douleurs intenses et humiliation ; et je me suis vu changer en fonction de ces sentiments. Je repense souvent à ces souvenirs traumatisants. Mais je ne me dis que très rarement : « ça m’a appris quelque chose ».

@joshhild sur Unsplash.

Ces expériences peuvent être, si on est vraiment chanceux·ses, des éléments fondateurs de notre vie. Ce qui en sort dépend de la manière dont ces éléments s’agencent les uns avec les autres – ce que la théorie du positionnement nomme « thèse de l’accomplissement » (achievement thesis). Briana Toole met bien en lumière en quoi notre situation sociale ne nous place qu’en position de savoir quelque chose. Mais pour ce qui est du « privilège épistémique », de l’avantage, il ne peut être obtenu que par le biais d’une lutte concertée, délibérée, menée depuis cette position.

Je concède bien volontiers que l’expérience de l’oppression peut conduire à cela : je n’ai aucun doute sur le fait que l’humiliation, la privation et la souffrance peuvent construire les individus (en particulier lorsque le contexte est favorable aux luttes volontaires et structurées vers la conscientisation (consciousness raising) dont parle Toole). Mais ces mêmes expériences peuvent aussi s’avérer destructrices. Lequel de ces deux effets a le plus de chance d’advenir ? Pour ma part, je parierais plutôt sur le second. Comme l’a justement noté Agnes Callard, le traumatisme – et même la colère légitime et méritée qui l’accompagne souvent – peut corrompre autant qu’il peut ennoblir. Peut-être même davantage.

Quoiqu’en dise le proverbe, qu’elle soit ou non le fruit de l’oppression, la souffrance n’est pas un bon professeur. La souffrance est partiale : elle ne voit pas bien loin et reste tournée sur elle-même. On ne devrait pas fonder nos relations sociales sur d’autres attentes que cela là : l’oppression, ce n’est pas une classe prépa.

Le traumatisme – et même la colère légitime et méritée qui l’accompagne souvent – peut corrompre autant qu’il peut ennoblir. Peut-être même davantage.

Au bout du compte, ce que je crois le plus profondément au sujet de l’épistémologie du positionnement, c’est que cela demande au traumatisme quelque chose que le traumatisme ne peut offrir. Oui, l’approche constructive est exigeante. Mais la pratique de la révérence épistémologique l’est bien plus encore, tout en s’avérant aussi être bien plus injuste : elle demande aux traumatisé·es de porter sur leurs seules épaules ce que nous devrions toutes et tous travailler collectivement. Quand je pense à mon propre traumatisme, il ne me vient pas de grandes leçons de vie. Je pense plutôt à la noblesse, bien silencieuse, de la simple survie. Le fait même que ces chapitres n’aient pas été les derniers de ma vie est déjà, en soi, bien assez puissant. Je suis toujours là pour me rappeler de ces histoires, et c’est déjà pas mal.

La politesse épistémologique nous demande d’être moins que ce que nous sommes véritablement et ce, sans même que ce soit dans notre propre intérêt. Comme Nick Estes a pu le montrer dans le contexte de pratiques politiques autochtones : « qu’on parle de racisme, de citoyenneté autochtone ou d’appartenance, la fourberie des politiques actuelles en matière de traumatisme est de transformer les personnes et les luttes en question de préjudice. Elles ramènent des peuples entiers à leurs traumatismes plutôt au détriment de leurs aspirations, ou même de leur simple humanité »5. Un processus qui n’est jamais en faveur des peuples autochtones, mais destiné aux « audiences blanches et aux institutions du pouvoir ».

Je pense aussi à la prise de conscience de James Baldwin réalisant que les choses qui l’ont le plus tourmenté dans sa vie étaient « les choses qui [le] connectaient avec toustes celleux qui sont vivant·es, qui ont été vivant·es »6. Le fait que j’ai survécu à différents types d’abus et que j’ai frôlé la mort à la fois à la suite d’un accident et de violence subies (même si ces expériences diffèrent entre elles comme elles diffèrent de celles vécues par les personnes autour de moi) n’est pas une carte que je peux jouer en société, ni une arme à manier pour gagner quelques points de prestige social. Ça ne me donne aucun droit particulier pour parler, évaluer, ou décider au nom d’un groupe ou d’un autre. C’est une manifestation concrète, une expérience de la vulnérabilité qui me rapproche plutôt d’une grande partie de l’humanité. Ce n’est pas quelque chose qui s’érige entre les autres et moi comme un mur : c’est un pont qui nous relie.

Après une longue discussion, j’ai finalement répondu à l’offre d’Helen par cette proposition : et si on écrivait quelque chose ensemble ?


Note du traducteur

J’ai découvert ce texte dans Radical Futurisms, de T. J. Demos (Steinberg Press, 2023), riche ouvrage dont les pages 211-212 synthétisent bien la proposition de ce puissant article d’Olúfémi Táíwò. Il s’agit d’une traduction humaine (et non machinique-automatique par IA), réalisée à l’automne 2025, en appui sur quelques conversations informelles avec Daphné Hamilton-Jones, Céline Bonicco-Donato et Mireille Roddier. Elle a été relue par Emilie Letouzey que je remercie vivement pour l’immense travail effectué.

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Notes

  1. NDT : Suivant l’invitation de Sarah Bracke, María Puig de la Bellacasa et Isabelle Clair, le concept de standpoint est traduit dans cet article par « positionnement » et non « point de vue ». Renvoyons aux explications lucides des autrices à ce sujet : « Nous faisons le choix que standpoint feminism soit traduit par féminisme ‘du positionnement’, plutôt que ‘du point de vue’, alors que cette dernière expression est la plus courante en français et que le terme standpoint est, en anglais, synonyme de viewpoint. Mais le ‘point de vue’, ou encore la ‘perspective’, exposerait notre propos à des interprétations perspectivistes voire relativistes, contraires à notre intention et à celle des auteures dont nous présentons les écrits. ‘Point de vue’ ou ‘perspective’ auraient aussi l’inconvénient de diluer l’intensité contenue dans le terme standpoint qui suggère la résistance, l’opposition, l’adoption d’une attitude, la prise de position. La traduction par ‘positionnement’ permet dès lors d’insister sur le caractère politique, actif et construit du standpoint. » Pour plus de détails à ce sujet, lire María Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. Penser nous devons !, 2012, Paris, L’Harmattan, p. 170-72. » Bracke, S., Puig de la Bellacasa, M., et Clair, I. (2013), « Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives contemporaines », Cahiers du Genre, 54(1), 45-66.
  2. NDT : Sur le sujet des « elite capture », on lira d’Olúfẹ́mi O. Táíwò son ouvrage éponyme paru peu de temps après cet article : Elite Capture : How the Powerful Took Over Identity Politics (And Everything Else), Pluto Press, 2022. L’ouvrage est paru en français en novembre 2023 chez l’éditeur québécois Lux, sous le titre L’élite cannibale : comment les puissants se sont appropriés les luttes identitaires (et tout le reste).
  3. NDT : Cité notamment dans David Scott Fitzgerald & David Cook-Martin, Culling the Masses : The Democratic Origins of Racist Immigration Policy in the Amiricas, 7 (2014), p. 36.
  4. Nous choisissons de traduire constructive par constructif en accord avec le choix fait par la traduction québécoise dans L’Élite cannibale, Lux, 2023).
  5. NDT : https://sokokisojourn.wordpress.com/2020/09/11/nick-estes-on-trauma-politics/
  6. NDT : “You think your pain and your heartbreak are unprecedented in the history of the world, but then you read. It was books that taught me that the things that tormented me most were the very things that connected me with all the people who were alive, who had ever been alive.”— James Baldwin, “The Doom and Glory of Knowing Who You Are”, Life Magazine, mai 24, 1963.

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24.12.2025 à 15:38

Liberté, égalité, communs : retour sur la guerre des paysans de 1525

Aurélien Berlan

En Occident, on raconte que la liberté politique débute avec les révolutions du siècle des Lumières. A rebours de ce récit, et à l'occasion du 500e anniversaire de la révolte des paysans allemands de 1525, Aurélien Berlan rappelle qu'une conception terrestre de la liberté s'est alors affirmée. 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité !

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Texte intégral (8349 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Il y a cinq cents ans eut lieu la plus puissante révolte populaire ayant ébranlé l’Europe avant 1789 : la « Guerre des paysans allemands ». Cette tentative de renversement de l’ordre féodal commence dans le sud-ouest de l’Allemagne actuelle (à l’époque, il s’agissait du Saint-Empire romain germanique), mais se diffuse bien au-delà, débordant sur les territoires suisses, autrichiens, italiens et français (dont seul l’Est est concerné, de l’Alsace à la Franche Comté1). Il ne s’agit pas vraiment d’une guerre, mais d’une série de soulèvements régionaux dont le premier commence en 1524 et le dernier est écrasé en 1526 – faisant en tout 100 000 morts. La paysannerie constitue la base sociale de ce mouvement révolutionnaire, mais celui-ci fédère également d’autres couches sociales comme les ouvriers des mines et le petit peuple des villes – raison pour laquelle on parle aujourd’hui plutôt d’une « révolution de l’homme du commun »2. Il rallie même des nobles, dont certains prennent la tête des bandes insurgées qui sillonnent les contrées en brûlant les châteaux et en pillant les abbayes, ainsi que certains prédicateurs désireux d’aller plus loin que Luther.

Ce mouvement se situe dans le sillage de la Réforme (qui commence vers 1517) et lui est étroitement lié : la remise en question par Luther de l’Église établie et de son autorité suprême, le Pape, ouvre les vannes de la contestation de la société féodale que la religion catholique contribuait à légitimer et dont elle était l’une des composantes essentielles, avec son riche clergé possédant d’innombrables domaines exploités, comme ceux des seigneurs, par une paysannerie soumise au servage. Plus précisément, elle rouvre les vannes de la contestation : la Guerre des paysans a été précédée d’une longue série de révoltes, notamment le mouvement Bundschuh qui la précède immédiatement3. Compte tenu du rôle de l’Église dans l’ordre social, ces insurrections ont souvent pris la forme de mouvements hérétiques4. Mais si les paysans, dans leur quête d’émancipation, ont pu s’appuyer sur Luther, sa critique des abus de l’Église et ses réflexions sur « la liberté du chrétien » (1520), l’instigateur de la Réforme prend finalement le parti de l’ordre et appelle les seigneurs à écraser dans le sang les « hordes criminelles et pillardes de paysans » (1525).

Chronique de Weissenau sur la guerre des paysans de 1525. Archives générales princières de Waldburg-Zeil, château de Zeil, ZA Ms 54, vers 1525, pages 42-43.

Le plus connu des intellectuels religieux ayant participé à la Guerre des paysans est Thomas Müntzer. D’abord partisan de Luther, ce prédicateur s’est rapidement opposé à lui pour radicaliser la Réforme dans un sens social et politique. Son nom est associé au renouveau de la vieille formule omnia sunt communia (tout est à toutes et tous), libérée des restrictions qui l’accompagnaient par le passé (relatives aux situations de nécessité : cette formule servait à justifier la transgression des règles de propriété, mais seulement en cas de dénuement extrême). Souvent présenté comme un précurseur du communisme moderne5, Müntzer en est venu à incarner la Guerre des paysans, bien qu’il n’en ait été que l’un des meneurs et l’une des tête-pensante6.

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S’il me semble important de rappeler l’existence de ce mouvement à l’occasion de son 500ème anniversaire, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire des vaincus de l’histoire. Cette révolte a eu la spécificité, par rapport à d’autres « jacqueries », de formuler explicitement des revendications de liberté, à l’instar des révolutions américaines et françaises du XVIIIe siècle. Elles témoignent toutefois d’une compréhension originale de la liberté, différente de celle qui s’est imposée dans notre culture depuis ces révolutions « fondatrices ». Se la remémorer n’est pas sans intérêt aujourd’hui, à l’heure où le désastre socio-écologique invite à repenser le « grand récit » de la liberté moderne7 – ce « roman occidental » (comme on parle de roman national) qui présente la modernité, depuis les Lumières, sous l’unique jour de l’émancipation. 1525 met justement en question cette manière usuelle de nous représenter notre histoire. 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité. Mais ses revendications mettent en évidence une conception de la liberté basée sur les communs et la subsistance, bien différente de celle défendue dans les « déclarations des droits » au XVIIIe siècle, avec leur sacralisation de la propriété. C’est avec cette conception terrestre de la liberté que l’aspiration écologiste à l’autonomie matérielle et politique renoue aujourd’hui, en s’opposant à la conception de la liberté qui est au cœur des approches libérales, néolibérales et libertariennes : la liberté individuelle basée sur la propriété privée et son accumulation sans fin.

1525 met en question la manière usuelle de nous représenter notre histoire : 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité.

En 1525, les insurgés ont exprimé leurs griefs sous diverses formes, dont tout une série de listes de revendications. La plus connue est la brochure communément appelée Les Douze Articles de la paysannerie, sorte de plateforme adoptée en mars 1525 à Memmingen (Souabe) par les représentants de diverses bandes rebelles. Contrairement à d’autres textes contenant de nombreuses exigences locales, les Douze Articles se caractérisent par un haut degré de généralité qui contribue à expliquer leur diffusion remarquable. Comme le rappelle l’historienne Lyndal Roper dans un livre récent, « Les Douze Articles devinrent un document partout reconnu par le mouvement, même si les rebelles ne savaient pas exactement ce qu’ils contenaient, et même si de nombreuses régions les révisèrent pour les adapter aux particularités locales. Bientôt, cette brochure fut reproduite en masse, grâce à la nouvelle technique d’imprimerie, l’invention des caractères mobiles, […] et elle se répandit dans toute l’Allemagne. On pouvait tenir dans sa main ces Douze Articles, pointer du doigt chaque doléance et se référer aux passages bibliques qui prouvaient leur piété »8.

Troisième page des douze articles de Rappertsweiler du Seehaufen dans la guerre des paysans allemands de 1524/25. Date : 11 mars 1525.

Rappelons le contenu de ces douze articles en nous basant sur une version française qui diffère de la version de Memmingen, notamment par sa concision et sa détermination9 :

Article 1. – L’Évangile doit être prêché selon la vérité, et non selon l’intérêt des seigneurs et des prêtres.

Article 2. – Nous ne payerons plus de dîmes, ni grandes ni petites.

Article 3. – L’intérêt sur les terres sera réduit à cinq pour cent.

Article 4. – Toutes les eaux doivent être libres.

Article 5. – Les forêts reviendront à la commune.

Article 6. – Le gibier sera libre.

Article 7. – Il n’y aura plus de serfs.

Article 8. – Nous élirons nous-mêmes nos autorités. Nous prendrons pour souverain qui bon nous semblera.

Article 9. – Nous serons jugés par nos pairs.

Article 10. – Nos baillis seront élus et déposés par nous.

Article 11. – Nous ne payerons plus de cas de décès.

Article 12. – Toutes les terres communales que nos seigneurs se sont appropriées rentreront à la commune10.

Pour comprendre chacun de ces articles et leur portée politique, il faudrait nous replonger dans les rapports sociaux, les modes de vie et les évolutions de l’époque (l’art. 11 fait ainsi référence à la mainmorte, une taxe à payer en cas de décès au seigneur, qui s’appropriait ainsi une partie de l’héritage). À défaut de pouvoir le faire ici, je vais me contenter d’une brève comparaison avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, afin de mettre en évidence les continuités et les différences entre la conception paysanne de la liberté basée sur les communs et la conception bourgeoise libérale fondée sur la propriété privée.

Les Douze Articles font effectivement penser à la déclaration de 1789 et sont souvent présentés, avec la Magna Carta de 1215, comme ses précurseurs. Dans la mesure où chacun des articles réclame l’abolition d’un aspect de la domination féodale, ils expriment tous l’exigence de liberté. Mais c’est l’article 7 qui la formule avec le plus haut degré de généralité : promulguer la fin du servage revient à instituer le principe d’égale liberté personnelle de tous (en 1789, c’est l’article premier). Comme en 1789, ce principe fondamental se décline en droits de participation politique, sous diverses formes : le droit d’élire et de déposer les titulaires de l’autorité (art. 8 et 10 – l’art. 5 de la Déclaration de 1789 évoque le droit de concourir à la formation de la loi et d’accéder aux emplois publics), ainsi que le droit de participer à l’application du droit (art. 9, contre la justice féodale qui était aux mains des nobles, à rebours de toute équité judiciaire – la version de Memmingen exige en outre, pour éviter l’arbitraire judiciaire, la codification du droit).

Les paysans revendiquent pour tous les droits de chasse et de pêche monopolisés par les nobles et défendent une réappropriation des forêts et des terres accaparées par les puissants.

Signe de l’ancrage historique dans la Réforme, le premier article exige la neutralité dans l’interprétation de la Bible – la version de Memmingen exige en outre le droit pour chaque communauté d’élire (et si nécessaire de destituer) son pasteur. Trois articles portent ensuite des revendications économiques et fiscales (art. 2, 3 et 11), mais ce sont les quatre articles non encore évoqués qui manifestent toute l’originalité de la conception de la liberté portée par les insurgés. Affirmer que le gibier et les eaux sont « libres » (art. 4 et 6) est une sorte d’ellipse : ce n’est pas le gibier qui est « libre », mais les humains qui peuvent librement le chasser, ce qui suppose qu’il soit en « libre-accès ». S’il s’agit ici de revendiquer pour tous les droits de chasse et de pêche monopolisés par les nobles (fin des privilèges), la même idée d’une réappropriation des ressources accaparées par les puissants est au cœur des articles 5 et 12, cette fois en référence aux forêts et aux terres. En toile de fond historique de ces articles, il y a le processus de privatisation des communaux (enclosures) dont Marx a montré le rôle crucial dans la genèse du capitalisme moderne, basé sur la « séparation radicale » des travailleurs avec les moyens de production et de subsistance11.

Lire aussi | Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance・Aurélien Berlan (2021)

Dans les Douze Articles, la liberté a ainsi un versant matériel : elle suppose le libre-accès aux ressources et le droit de participer à la gestion de ce qu’on appelle aujourd’hui des communs. La Déclaration de 1789, elle, ne fait pas la moindre allusion à cette dimension de la question. Celle-ci n’avait pas disparu à l’époque, elle restait présente dans les cahiers de doléances. Mais la Déclaration n’est pas tant l’expression du « peuple français » invoqué dans le préambule que de la bourgeoisie en pleine ascension sociale. La centralité de la propriété en témoigne : l’art. 2 pose que les « droits naturels et imprescriptibles de l’homme » sont « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression », et l’art. 17 que « la propriété est un droit inviolable et sacré ». La liberté est, on le voit, immédiatement associée à la propriété au sens que ce terme a pris à l’époque : la propriété privée ou, pour éviter tout malentendu, la propriété marchande (centrée sur l’abusus et non l’usus) qui caractérise le droit moderne et que l’on peut accumuler sans limite12. Or, la propriété est en ce sens la pierre angulaire de l’ordre bourgeois et capitaliste. Sa sacralisation est au cœur de la pensée libérale et néo-libérale, ainsi que de la pensée libertarienne promue par les milliardaires américains pour mettre leurs richesses à l’abri de toute limitation et de toute ponction collective.

La liberté a un versant matériel : elle suppose le libre-accès aux ressources et le droit de participer à la gestion de ce qu’on appelle aujourd’hui des communs.

Tout en partageant l’exigence d’égale liberté personnelle, les textes de 1525 et de 1789 témoignent de conceptions différentes de la liberté, ancrées dans des mondes distincts.

Soldats et paysans lisent le prospectus pour connaître les 12 articles.

Les Douze Articles sont l’expression d’un monde rural et agraire « où les humains vivaient en étroite collaboration avec les animaux, le milieu naturel et où les aléas climatiques avaient une importance que les générations modernes ont souvent oubliée. Les relations entre le travail, la récolte, la nourriture et leur survie était pour eux évidentes ; la subsistance de chacun n’était pas dépendante d’entreprises puissantes et de processus industriels aussi complexes que mystérieux »13. D’où une approche matérialiste de la liberté, au sens d’un matérialisme de la subsistance profondément ancré dans le rapport à la terre, au territoire et à la communauté de celles et ceux qui l’habitent. L’égalité n’est pas seulement formelle, elle est matérielle, au sens de l’égal accès aux ressources. Celui-ci est la condition de l’autonomie matérielle, comme capacité à prendre en charge les nécessités de la vie, donc de la liberté – sinon on se retrouve sous dépendance matérielle, situation qui tôt ou tard pousse celles et ceux qui y sont acculés à se mettre au service des puissants qui contrôlent ces ressources. Indissociable de la conscience que l’accaparement des ressources est un levier de la domination sociale, cette approche de la liberté est aussi collective et même communaliste14, au sens où le partage de ressources communes en est la condition.

La capacité à prendre en charge les nécessités de la vie permet d’exercer sa liberté collectivement sans être sous la dépendance matérielle d’une structure sociale hiérarchique.

Les déclarations des droits du siècle des Lumières témoignent en revanche d’une conception plus individualiste, urbaine et abstraite de la liberté. Elles présupposent un individu coupé de toute communauté locale ainsi que des ressources permettant l’autonomie matérielle : un individu dont le modèle est implicitement le bourgeois qui, en ville, s’approvisionne par le moyen du marché – dispositif qui, dans les conditions modernes, permet aux riches de se délivrer des nécessités de la vie en se déchargeant des tâches correspondantes sur les plus pauvres. Cette liberté indissociable du marché s’éprouve dans l’expérience du choix et le sentiment de souveraineté du moi. En se nourrissant de l’élargissement des possibles et de l’accumulation de propriétés, elle se gagne contre la subsistance et les « communs » qui permettaient de l’assurer – et bien sûr contre les « gens du commun » aux dépens de qui les individus fortunés vont pouvoir vivre15.

La cruauté des prêtres condamne à une mort certaine les paysans lors de l’assaut des remparts de Würzburg, le 15 mai 1525. Friedrich Hottenroth, vers 1877.

En montrant que le principe d’égale liberté n’est pas une innovation bourgeoise, 1525 remet en question le grand récit de la liberté moderne et la manière dont notre civilisation occidentale se justifie. Ce principe était déjà au cœur des luttes paysannes depuis longtemps, mais sous une forme qui, loin d’impliquer la sacralisation de la propriété, supposait la défense des biens communs. Cette conception paysanne et communaliste de la liberté ne donne sans doute pas une aussi grande latitude d’action aux individus (du moins à celles et ceux que leur richesse met en position de pouvoir sur le marché). Mais elle n’aboutit pas en pratique à déposséder les populations de l’accès aux ressources permettant leur autonomie. En mettant des bornes à l’appropriation privée et en favorisant l’autonomie matérielle des populations, elle évoque des aspirations et des pratiques qui sont au cœur de l’écologie politique. Ce que le désastre écologique invite à questionner, ce n’est pas la liberté, mais une certaine conception qui s’est imposée contre d’autres approches, au point de les occulter complètement : une conception individualiste et marchande basée sur la propriété et l’expérience du choix, dont le triomphe actuel, chez les libertariens, pousse à l’obscurantisme socio-écologique et, au final, à l’abandon pur et simple du principe d’égale liberté.

Lire aussi | Réécrire l’histoire, neutraliser l’écologie politique・Aurélien Berlan (2020)


Image d’ouverture : Chronique de Weissenau sur la guerre des paysans de 1525. Archives générales princières de Waldburg-Zeil, château de Zeil, ZA Ms 54, autour de 1525, pages 22-23.

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Notes

  1. En ce qui concerne la France (où l’on parle de « Guerre des Rustauds »), lire Georges Bischoff, La Guerre des paysans. L’Alsace et la révolution du Bundschuh, 1493-1525, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2011.
  2. Voir Peter Blickle, Der Bauernkrieg. Die Revolution des Gemeinen Mannes, Beck, München, 2012. Cet ouvrage comme nombre d’autres néglige les profondes inégalités qui traversaient les communautés paysannes, entre fermiers aisés, pauvres métayers et journaliers misérables, et bien sûr entre hommes et femmes.
  3. Littéralement : le mouvement des « souliers à lacets », en allusion au type de chaussures que portaient les gens du peuple, par opposition aux bottes des nobles. Il s’agit d’une série de révoltes paysannes dans l’Allemagne du Sud-Ouest, dont la première date de 1493 et qui s’achève avec la Guerre des paysans.
  4. Voir Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde/Senonevero, Genève /Marseille, 2014, chap. 1, p. 60-76 ; Yves Delhoysie & Georges Lapierre, L’Incendie millénariste, Os Cangareiros, 1987, p. 39-136 (disponible sur le site : http://basseintensite.internetdown.org).
  5. C’est la réception « socialiste » de Müntzer, dans le sillage de l’ouvrage très influent de Friedrich Engels, La Guerre des paysans en Allemagne (1850), Paris, Éditions Sociales, 2021. Sur la pensée de Müntzer, lire Ernst Bloch, Thomas Münzer. Théologien de la révolution (1921), Amsterdam, Paris, 2022.
  6. Voir l’essai de Maurice Pianzolla, Thomas Munzer ou la guerre des paysans (1958), Genève, Héros-Limite, 2015, ainsi que le roman d’Eric Vuillard, La Guerre des pauvres, Actes Sud, Arles, 2019. Voir aussi le roman du collectif italien Luther Blisset : Q. L’oeil de Carafa, Seuil, Paris, 2001.
  7. Voir notamment la deuxième thèse de Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses », repris dans Après le changement climatique, penser l’histoire, Paris, Gallimard, 2023, ainsi que le livre de Pierre Charbonnier Abondance et Liberté (La Découverte, 2019), dont j’ai proposé une recension critique : https://www.terrestres.org/2020/11/02/reecrire-lhistoire-neutraliser-lecologie-politique/
  8. Lyndal Roper. Für die Freiheit : Der Bauernkrieg 1525, Fischer, 2024, introduction.
  9. Dans le texte de Memmingen, chaque article se présente sous la forme d’un paragraphe de quelques phrases précisant et justifiant les revendications paysannes, en renvoyant en marge à des passages de la Bible. Peut-être parce qu’il s’agit d’un texte de compromis, cette version canonique est parfois moins radicale que d’autres, notamment de la version française. Entre la version de Memmingen et celle que je cite, il y a aussi des différences de contenu : les articles ne sont pas tout à fait dans le même ordre et leur contenu varie légèrement. Par exemple, la question des corvées (impôts en travail) n’apparaît pas dans la version française, alors que leur allègement est exigé dans la version de Memmingen.
  10. Cité par Pianzolla, op. cit., p. 237. On peut trouver une présentation en français des Douze Articles de Memmingen dans Charles Serfass, La Tourmente 1525. La Réforme et la Guerre des paysans. Incidences en Alsace Bossue, Scheuer, Drulingen, 2007, p. 27-30.
  11. Karl Marx, Le Capital, Livre 1, chap. sur « l’accumulation primitive » (Ed. Sociales, 1976, p. 518).
  12. Voir mon analyse de la propriété moderne dans Anatomie du chez soi. De l’usage commun à la spéculation immobilière, analyse de la propriété foncière, publié dans la revue Z en 2013 : https://sniadecky.wordpress.com/2018/06/04/berlan-propriete/
  13. Lyndal Roper, Für die Freiheit, op. cit., introduction.
  14. Le grand spécialiste de la guerre des paysans Peter Blickle souligne fortement cette dimension dans Der Bauernkrig, op. cit., chap. 5.
  15. Sur le lien entre la liberté de choix et la délivrance, voir mon ouvrage Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021 (dont un extrait est disponible sur le site des Terrestres : https://www.terrestres.org/2021/11/27/autonomie-limaginaire-revolutionnaire-de-la-subsistance/).

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11.12.2025 à 14:52

La fabrique d’un boycott : comment Israël a perdu le charbon colombien

Andreas Malm · Maxy Guedes

Jusqu’en 2024, plus de 60 % du charbon consommé en Israël provenait de Colombie. Un scandale pour les activistes palestinien·nes, mais aussi pour les syndicats colombiens et pour le président de gauche, hostile aux fossiles. Enquête haletante au cœur d’une campagne contre la relation toxique entre l'industrie minière colombienne et le militarisme israélien.

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Texte intégral (16455 mots)
Temps de lecture : 27 minutes

Cet article est la version française et enrichie de « The Making of a Coal Boycott. Inside the campaign to break the toxic relationship between Colombian mining and Israeli militarism », une enquête parue dans la revue Jewish Currents en octobre 2025. La traduction a été réalisée par la co-autrice.

Le 1er novembre 2023, trois semaines après le début de la guerre israélienne contre Gaza, cinq jours après l’entrée des chars dans la bande de Gaza, le lendemain de l’ensevelissement de plus de 150 Palestinien·nes sous un immeuble d’habitation à Nuseirat – dont environ la moitié étaient des enfants, beaucoup jouant au football à proximité de la maison au moment des bombardements –, un acteur fait son entrée en scène depuis l’autre côté de l’Atlantique : Sintracarbón, le syndicat des mineurs de charbon colombiens. Dans un communiqué, Sintracarbón qualifie les événements de « génocide » et appelle le gouvernement colombien à « suspendre les exportations de charbon vers Israël »1.

« Nous sommes conscients que notre travail actuel est cause de souffrance, de douleur et de mort pour nos frères et sœurs en Palestine, nous confie quelques mois plus tard Juan Carlos Solano, mineur de charbon et membre de Sintracarbón. Nous avons vu comment Israël utilise l’énergie que nous produisons pour fabriquer toute cette technologie de pointe et ces logiciels, tous ces instruments de guerre. Nous avons dit aux entreprises que nous ne voulons pas que notre travail ait cet effet dans une autre partie du monde. C’est pourquoi nous signons ces documents pour protester contre la guerre d’extermination. »

Plus proche du bain de sang, Leyla, une militante palestinienne, est galvanisée par cet appel. Originaire de Gaza mais vivant à Amman en Jordanie, Leyla, qui a souhaité conserver l’anonymat, travaille pour Disrupt Power, un collectif de recherche militant palestinien en quête de moyens pour enrayer la machine de mort. Pour elle, le charbon est la cible idéale : « Le charbon importé en Israël est directement injecté dans son réseau électrique unifié. Il alimente les colonies de Cisjordanie, l’intelligence artificielle utilisée pour bombarder Gaza, les usines d’armement, les bases : tout fonctionne à l’électricité », nous explique-t-elle lors d’un entretien en juin 2025. En collectant des données, Leyla et ses collègues découvrent que plus de 60 % de ce charbon provient de Colombie. Après avoir identifié les navires qui transportent le charbon et les ports où ils accostent, ils transmettent leurs recherches à l’Institut Palestinien de Diplomatie Publique (PIPD), une ONG basée à Ramallah.

Au printemps 2024, Amira, une militante du PIPD qui a également requis l’anonymat, quitte la Cisjordanie avec une mission : convaincre le gouvernement colombien de ne pas exporter son charbon vers Israël.

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Le décret 1047, préambule à l’arrêt des exportations de charbon colombien vers Israël

Lorsque la Grande-Bretagne occupa la Palestine à partir de 1917, elle apporta avec elle une économie fonctionnant aux combustibles fossiles. Principale source d’électricité, le charbon joua un rôle crucial dans l’accélération de la colonisation de la région. Au début du XXe siècle, les colonies juives bénéficièrent d’un accès privilégié au réseau électrique palestinien nouvellement établi2. À la fin du mandat britannique, en 1948, le Yishouv – les Juifs présents en Palestine mandataire avant la création de l’État d’Israël, majoritairement des colons récemment établis – représentait un tiers de la population, mais consommait 90 % de l’électricité. Jusqu’au début du XXIe siècle, le charbon importé demeura la principale source d’électricité produite et distribuée sur les territoires conquis en 1948 et en 1967.

Mais à l’aube du nouveau millénaire, du gaz fut découvert dans les eaux de la Palestine historique, et Israël intensifia rapidement son extraction afin d’alimenter ses centrales électriques avec cette ressource. Ce fut un succès mitigé3 : à la veille du génocide à Gaza, entre un cinquième et un quart de l’électricité du pays provenait encore de la combustion du charbon extrait en grande partie de terres violemment dépeuplées en Colombie4. En 2023, les entreprises fossiles colombiennes ont expédié pour près de 447 millions de dollars de charbon vers Israël, ce qui représente environ 5 % des exportations de charbon de la Colombie et près de la moitié des importations de cette énergie fossile pour Israël.

À la veille du génocide à Gaza, entre un cinquième et un quart de l’électricité israélienne provenait de la combustion du charbon, extrait en grande partie de terres violemment dépeuplées en Colombie.

C’est avec cette réalité en tête qu’Amira se rend à Bogota début 2024, espérant convaincre la Colombie de mettre fin à une collaboration qui a ravagé de nombreuses vies des deux côtés de l’Atlantique. Elle veut s’adresser à un gouvernement colombien qui, pour la première fois de son histoire, est composé de forces de gauche. En 2022, Gustavo Petro, ancien membre du Mouvement du 19 avril (M-19), organisation de guérilla d’extrême gauche, a été élu président de la Colombie. Il a été soutenu par une multitude de mouvements sociaux, dont Sintracarbón, les groupes indigènes et les organisations environnementales. Petro avait fait campagne avec le slogan « la politique de vie » et avec un programme de refonte de l’économie colombienne, prévoyant notamment – et c’est là le plus audacieux – de la sevrer des énergies fossiles. Après sa victoire, le gouvernement a rapidement lancé le programme de transition le plus radical jamais mis en œuvre dans un pays producteur d’énergies fossiles : interdiction totale de toute nouvelle infrastructure liée aux énergies fossiles5. Aucun contrat ne serait délivré pour l’ouverture d’une mine de charbon, le forage de pétrole ou la prospection de gaz. Alors que la COP30 de 2025 a abouti à un accord qui ne fait aucunement mention des énergies fossiles, la Colombie fait ainsi figure d’exception mondiale.

Lire aussi | Il faut détruire les infrastructures des énergies fossiles・Andreas Malm (2023)

L’une des architectes de ce programme est Susana Muhamad, première ministre de l’Environnement de Petro jusqu’au début de l’année 2025. Lorsque nous la rencontrons en avril 2025, elle nous confie se préparer à mener sa propre campagne présidentielle. Figure emblématique de la justice climatique et de la protection de la biodiversité en Colombie, elle est également palestinienne, petite-fille d’un immigrant ayant fui la conscription dans l’armée britannique en 1925.

Susana Muhamad a renoué avec la Palestine lors d’un voyage en Cisjordanie en 2009. « Mon grand-père n’est jamais retourné en Palestine, mais il est resté en contact au fil des ans par courrier, notamment avec sa femme et les deux enfants qu’il avait laissés derrière lui. J’avais des dizaines de cousins éparpillés autour de Ramallah qui savaient que j’existais. Ils n’arrêtaient pas de me demander : ‘Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?’ Ces liens familiaux transcendent le temps et l’espace », nous raconte-t-elle.

Manifestation et concert de soutien à la Palestine devant le palais présidentiel de Bogotá en 2024. Wikimedia.

C’est donc à Susana Muhamad qu’Amira, l’activiste du PIPD, choisit de rendre visite. Lorsqu’elles se rencontrent autour d’un café à Bogotá, la militante expose sa mission à la ministre. Susana Muhamad est horrifiée d’apprendre le rôle crucial que joue le charbon colombien dans le génocide en cours : «  J’ai dit : « Il faut absolument que le président Petro soit au courant » – et j’ai ouvert la voie aux mouvements sociaux palestiniens pour qu’ils transmettent directement leur message au président. » Petro, qui a toujours affiché sa solidarité avec les Palestiniens, est aisément convaincu6. En juin 2024, le président annonce que la Colombie cessera ses ventes de charbon à Israël7. En août, il publie sur Twitter une brève explication : « Le charbon colombien sert à fabriquer des bombes pour tuer des enfants palestiniens »8, accompagnée de la copie d’un décret : le décret 1047, qui inscrit l’interdiction d’exportation vers Israël dans la loi9. Citant le cas du génocide sud-africain, il souligne que la Constitution colombienne « garantit le droit à la propriété privée » mais qu’« en cas de conflit entre des droits, les intérêts privés doivent céder le pas aux préoccupations publiques et sociales ».

Outre-Atlantique, la décision de Petro de se désengager concrètement du génocide commis par Israël fait des vagues. Il s’agit de la plus grande victoire à ce jour pour la campagne en faveur d’un embargo énergétique contre Israël, voire pour le mouvement de boycott dans son ensemble. Le Front populaire de libération de la Palestine et le Hamas saluent cette initiative10, publiant des communiqués élogieux à l’égard du président colombien. Pour la gauche du monde entier, les actions de Petro offrent un aperçu d’une véritable solidarité internationaliste avec la Palestine11. Enfin, un modèle à suivre ! Comme l’écrit la militante des droits humains Rula Jamal dans Jacobin : « La Colombie étant le premier exportateur de charbon vers Israël, cette décision n’est pas seulement une victoire symbolique, mais elle démontre l’impact considérable qu’un embargo énergétique plus large pourrait avoir pour mettre fin au génocide israélien à Gaza. »12

Outre-Atlantique, la décision de Petro de se désengager concrètement du génocide commis par Israël fait des vagues. Il s’agit de la plus grande victoire à ce jour pour la campagne en faveur d’un embargo énergétique contre Israël, voire pour le mouvement de boycott dans son ensemble.

En réaction à l’annonce de l’embargo, la Compagnie israélienne d’électricité, principal fournisseur d’électricité du pays, déclare être en négociations avec des « fournisseurs alternatifs » d’énergie afin d’« élargir sa marge de manœuvre ». Il n’empêche que l’asphyxie des approvisionnements colombiens menace de laisser Israël à bout de souffle en matière d’énergie.

Plus tard, il s’avéra pourtant que l’extraction minière alimentant Israël ne s’interrompit pas si rapidement. Même après l’interdiction de Petro, des navires continuèrent de quitter les ports colombiens à destination des territoires occupés, les compagnies d’extraction de charbon trouvant le moyen de contourner la loi. Le décret 1047 n’a donc pas fait cesser les exportations, mais il marqua le préambule de leur arrêt.

L’enclave charbonnière de Colombie

Avril 2025, région de Cesar au nord de la Colombie. En traversant le « couloir minier » colombien, nous nous heurtons à des murs camouflant les immenses cratères. D’imposants remparts de pierre et de scories ont été construits par les compagnies fossiles pour dissimuler ces terres désolées. Un glissement de terrain inopiné a creusé un point de vue surplombant la fosse, nous permettant d’admirer le paysage : une cuvette s’enfonçant à des centaines de mètres sous terre, des terrasses noires serpentant sur les flancs de la mine pour le passage des camions. Rien ne peut pousser, rien ne peut vivre sur cette terre. Pour reprendre les mots de l’universitaire et militant colombien Felipe Corral Montoya, qui nous accompagnait lors de ce voyage : « C’est un désert mort ».

Mine Drummond, La Loma, Cesar. Photo Maxy Guedes.

Autrefois, racontent les habitants, cette région était baignée de bleu et de vert et l’on s’adonnait aux activités de pêche, de culture et d’élevage. Mais tout a basculé avec l’arrivée des multinationales minières. La plus grande entreprise de la région est Drummond, dont le siège social se trouve à Birmingham, en Alabama. Elle gère la ville de La Loma comme un mini-État virtuel, devenu le prototype de la ville minière : un seul grand employeur, un réseau de maisons à un étage pour les travailleurs et leurs familles. L’entreprise s’est implantée à Cesar en 1993 et a aussitôt entrepris de défricher les terres par la force13. Nombre d’habitant·es ont été contraints de vendre leurs terres : « On les a pratiquement forcés à les céder », explique une habitante de La Loma, sous couvert d’anonymat. Beaucoup se sont ensuite retrouvés dans l’impossibilité de revenir, leurs champs ayant été réduits en cendres14. Une prise de terres brutale qui s’est traduite par « la mort d’innocents, des viols, des déplacements de population. Dieu seul sait combien de paysans gisent ensevelis ici », poursuit l’habitante. « Le charbon qui sort de cette terre est taché de sang », conclut-elle.

Plus au nord, les habitant·es de la région de La Guajira ont subi le même sort15. Ici, les Wayuu — un peuple autochtone qui a survécu à la colonisation espagnole grâce à une combinaison de chance, d’adaptation, de diplomatie et de guérilla — ont subi de plein fouet la terreur16. Dans les années 1990, ce peuple a fait face à des expulsions massives et à une vague d’atrocités commises par les paramilitaires. Cela jusqu’à ce que la région puisse se vanter de posséder la plus grande mine à ciel ouvert d’Amérique latine, propriété du négociant en matières premières anglo-suisse Glencore.

« Dieu seul sait combien de paysans gisent encore enterrés ici… Le charbon qui sort de cette terre est taché de sang. »

Une habitante du village de La Loma, dans la région charbonnière de la Colombie

L’arrivée des géants miniers dans les années 1990 a coïncidé avec une intensification du conflit armé qui ravageait la Colombie depuis plusieurs décennies, opposant paramilitaires d’extrême droite et guérillas d’extrême gauche. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’Armée de libération nationale (ALN) sont nées des révoltes paysannes contre la concentration des terres entre les mains de grands propriétaires terriens. Ces groupes s’en prirent alors aux infrastructures de l’industrie charbonnière, faisant sauter des trains de charbon, kidnappant des cadres et des ingénieurs. En réponse, Drummond créa sa propre force paramilitaire sous l’égide de la milice d’extrême droite existante, les Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)17. La compagnie basée en Alabama engagea des centaines d’hommes armés, leur fournissant des terrains d’entraînement et se coordonnant avec eux pour sécuriser le périmètre de ses mines de charbon. On installa des points de contrôle le long de la voie ferrée convoyant le charbon depuis les mines jusqu’au au port. Les gardes privés qui y étaient affectés pouvaient tirer sur toute personne jugée « suspecte ». Les paramilitaires qualifiaient alors leur mission de « nettoyage social », une stratégie visant à pousser la population à fuir par les menaces et les meurtres.

Gigantesques pneus pour les véhicules des mines, La Loma. Photo Maxy Guedes.

C’est ainsi que s’est constituée l’enclave charbonnière en Colombie18. Après avoir forcé à l’exode quelque 300 000 personnes, dont plusieurs milliers ont péri, Glencore et Drummond se sont emparé de l’extrême nord du pays. Les habitants expulsés furent empêchés de revenir : leurs champs avaient été transformés en terrils de charbon.

La Colombie est ainsi un cas paradigmatique d’échange écologiquement inégal, ses ressources naturelles étant constamment extraites pour alimenter le marché mondial19. La conquête de ces deux entreprises a consolidé ce schéma. La part du minerai exporté vers d’autres pays oscille entre 90 % et 97 %. L’anthracite, un charbon solide à faible teneur en soufre, est très demandé par les centrales électriques, des Pays-Bas à Israël20. « L’homme blanc mange du charbon », a déclaré une femme Wayuu à la chercheuse Aviva Chomsky : « Ni nous ni nos animaux ne mangeons de charbon, ce n’est pas notre mode de vie. »21

Situé à deux pas de Santa Marta, la première ville construite par les colons espagnols en Colombie, le « port Drummond (Puerto Drummond) » est une voie ferrée qui longe le rivage et se prolonge au-dessus de l’eau, soutenue par d’épais piliers en ciment22. De loin, la structure ressemble à une paille d’acier aspirant les matières premières de la Colombie. De près, c’est un monument noirci par la suie, symbole de l’inertie. Quelques bateaux de pêche s’approchent prudemment de l’installation, surveillée par des agents de sécurité privés.

Pêcheurs devant le port Drummond, Santa Marta. Photo Maxy Guedes.

Depuis le port, nous remontons la voie ferrée, le long de la côte de La Guajira. Elle traverse le territoire d’une communauté Wayuu. Sur cette terre aride et poussiéreuse, la population vit de l’élevage et de la pêche. Maria Dolores en est l’autorité matriarcale traditionnelle. Elle déplore la pollution du réservoir d’eau par les particules de charbon projetées depuis les trains. À cela s’ajoute le changement climatique. « Aujourd’hui, le soleil est beaucoup plus chaud qu’avant », constate-t-elle. Son fils Luis Carlos ajoute : « Quand la pluie arrive, nous sommes heureux, car nous pouvons semer, les fleurs éclosent et nos animaux ont de l’eau à boire. Mais aujourd’hui, les pluies sont faibles et rares. Le désert nous encercle. »

Maria Dolores, autorité matriarcale traditionnelle d’une communauté Wayuu, La Guajira. Photo Maxy Guedes.

En empruntant les routes sinueuses qui mènent aux montagnes de la Sierra Nevada, nous rencontrons une autre communauté autochtone : celle du peuple Kankuamo, dans la ville de La Mina. Les Kankuamo ont survécu aux génocides perpétrés par les conquistadors en se réfugiant dans les hauteurs. Près d’un demi-siècle plus tard, la guerre civile et le charbon les ont rattrapés. Des centaines de Kankuamo ont été assassiné·es, des familles entières déplacées, plusieurs sites sacrés de la communauté ont été perdus au profit de l’expansion des mines. La poussière de charbon a contaminé l’eau et la terre. « Lorsque nous avons commencé à revendiquer la possession ancestrale de ces territoires, le conflit armé s’est intensifié et les demandes de titres miniers se sont multipliées dans la région. Ils voulaient nous déplacer pour mener à bien leurs mégaprojets, car les montagnes sont riches en or et en charbon. Le peuple Kankuamo a été menacé d’extermination », nous raconte Daniel Maestre Villazón, tout en frottant régulièrement le « poporo » traditionnel, une calebasse évidée contenant de la poudre de coquillages broyés.

Daniel Maestre Villazón avec son ‘poporo’, communauté Kankuamo de La Mina. Photo Maxy Guedes.

Les Kankuamo ont réagi en affirmant leur identité et en rappelant leurs droits. « Nous sommes actuellement en train de retrouver la culture et les traditions que nous avions abandonnées », explique Maestre Villazón. Les Kankuamo entretiennent une relation spirituelle avec la « nature sacrée », constamment menacée par l’extractivisme et désormais aussi par le changement climatique. « Le climat est devenu instable. Pendant de longues périodes, il ne pleut presque pas, puis il y a des cyclones beaucoup plus violents qu’avant. Même ici, dans les montagnes, le climat n’est plus ce qu’il était. » Il montre du doigt un sommet montagneux : « Avant, il était recouvert de neige. »

Glencore et Drummond figurent toutes deux sur la liste du Guardian des 100 entreprises qui ont le plus contribué à embraser la planète sous l’effet des énergies fossiles23.

Dans ces zones sacrifiées résultant de la mainmise sur les ressources naturelles, une litanie de malheurs s’est abattue24 : effondrement de l’agriculture ; pénuries d’eau dues au détournement de dizaines de rivières par les mines25 ; pollution atmosphérique attaquant les poumons, les yeux et d’autres organes ; maisons fissurées par les explosions souterraines ; animaux et humains tués par les trains de charbon. Lorsque la contamination atteint des niveaux intolérables, les communautés déjà déplacées doivent être à nouveau « réinstallées ». Ces dépossessions alimentent l’extrême pauvreté dans le pays le plus inégalitaire du continent.

Lieu sacré de la communauté Kankuamo de La Mina. Photo Maxy Guedes.

L’implication d’Israël dans le conflit armé en Colombie

Israël est profondément impliqué dans cette histoire d’extraction destructrice. Tout au long du conflit armé colombien, des acteurs israéliens ont contribué à ouvrir la voie à Drummond et Glencore, en assistant et en équipant les forces militaires de droite. Une histoire d’implications sordides largement documentées, et encore vive dans les mémoires en Colombie26. Comme le soulignait le syndicat Sintracarbón dans son premier appel en novembre 2023, le charbon envoyé aujourd’hui dans les centrales de la machine génocidaire est « lié au rôle d’Israël dans la formation de groupes militaires et paramilitaires impliqués dans le conflit armé qu’a subi notre pays ». D’autres pays qu’Israël ont certes acheté davantage de charbon à la Colombie. Mais aucun n’a laissé une empreinte aussi déterminante sur le développement sanglant de cette industrie.

D’autres pays qu’Israël ont certes acheté davantage de charbon à la Colombie, mais aucun n’a laissé une empreinte aussi déterminante sur le développement sanglant de cette industrie.

Il est un nom que les souvenirs de cette période évoquent inévitablement. C’est celui de Carlos Castaño, le fondateur de l’AUC, les « forces d’Autodéfense Unies de Colombie » – une milice d’extrême droite. Au début des années 1980, ce jeune Colombien anticommuniste s’installe en Israël pour deux ans. Il suit des cours dans des écoles militaires ainsi qu’à l’Université hébraïque. Dans son autobiographie, il décrit cette expérience en termes élogieux : « Je n’ai pas seulement appris l’entraînement militaire en Israël. C’est là que j’ai acquis la conviction qu’il était possible de vaincre les guérilleros en Colombie. J’ai commencé à comprendre comment un peuple pouvait se défendre contre le monde entier. (…) De fait, j’ai repris des Israéliens l’idée d’autodéfense [par la large diffusion] d’armes ; chaque citoyen de ce pays est un soldat en puissance. »27

À son retour chez lui, Castaño entre dans l’armée et gravit les échelons des paramilitaires. En 1997, il les unifie sous le commandement de l’AUC, dont l’une des branches s’est spécialisée dans le défrichage des terres pour Drummond. En 2001, ses membres assassinent trois dirigeants syndicaux28 à la demande du PDG de l’entreprise29. Glencore en profite également. En 1997, des hommes armés font irruption dans le village de Santa Fe en clamant : « Nous sommes de l’AUC et Carlos Castaño est notre commandant. Nous allons rester ici pour procéder à un nettoyage social. »28 Après l’exécution sommaire d’un garçon de 13 ans, les habitants prennent la fuite. Leurs biens sont déclarés « abandonnés » et vendus aux enchères. Une grande partie des terres finissent par être intégrées à la concession de Glencore. À l’échelle nationale, ce sont les AUC qui commettent la majeure partie des massacres et des déplacements massifs pendant la guerre.

Israël a fourni près de 40 % des armes utilisées par l’armée pour combattre les guérilleros en Colombie.

L’implication d’Israël dans le conflit armé dépasse largement le cas de Carlos Castaño. Au milieu des années 1980, des rebelles des FARC, alliés à des syndicalistes et des intellectuels de gauche, fondent un parti politique appelé Unión Patriótica (Unité patriotique). L’État colombien réagit en anéantissant physiquement le parti, tuant plus de 6 000 de ses membres – cadres, maires, candidats à la présidentielle – en l’espace de vingt ans. L’opération à l’origine de ces meurtres est en partie conçue par Rafael Eitan, agent du Mossad et ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre Yitzhak Rabin. Par ailleurs, l’AUC elle-même a bénéficié d’un entraînement intensif dispensé par Yair Klein30, un autre vétéran et mercenaire israélien qui a également prêté ses services aux escadrons de la mort du cartel de Medellín, l’organisation criminelle de narcotrafic fondée par Pablo Escobar31. (En 2001, le gouvernement colombien a demandé son extradition d’Israël, en vain32.) Israël a également fourni près de 40 % des armes utilisées par l’armée pour combattre les guérilleros26 : le drone Hermes, testé pour la première fois sur les champs de bataille de Gaza33, était particulièrement apprécié en Colombie34, tout comme le Galil, un fusil automatique de fabrication israélienne.

Ancienne résidence de Pablo Escobar, juste à côté du port Drummond à Santa Marta. Photo Maxy Guedes.

À l’opposé du spectre politique, on trouve l’image quasiment en miroir de ces intrications : une partie de la gauche colombienne a créé des liens avec la résistance armée palestinienne. Dans les années 1970, le groupe de guérilla M-19 a envoyé ses combattants s’entraîner dans les camps de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). « Durant notre lutte armée, mes camarades sont allés au Sahara s’entraîner avec l’OLP. C’est là qu’est né notre amour pour la Palestine », nous a confié le président colombien Gustavo Petro, lui-même ancien membre du M-19, qui ne regrette pas ce passé35. En 1981, le M-19 a manifesté sa solidarité avec l’OLP en attaquant l’ambassade d’Israël à Bogota36. Après le massacre de Sabra et Chatila en 1982, le groupe a attaqué l’ambassade une seconde fois.

La position de Gustavo Petro est en tout point opposée à celle de ses prédécesseurs, issus de la droite.

En avril 2025, nous avons retrouvé Petro dans le palais présidentiel, en face de la Cour suprême. C’est cette même cour qui fut prise d’assaut par les commandos du M-19 voilà 40 ans, lors de leur action la plus spectaculaire en 1985, au cours de laquelle 300 personnes avaient été prises en otage, dont des juges. Dans le raid de l’armée qui a suivi, près de 100 personnes sont mortes. Un mois plus tôt, Gustavo Petro avait été arrêté, condamné pour possession d’armes, emprisonné et soumis à la torture. Aujourd’hui, il a aménagé son bureau de président comme le foyer confortable d’un militant de gauche, rempli de livres marxistes. Sur un meuble trône une colombe coiffée d’un keffieh.

La position de Petro est en tout point opposée à celle de ses prédécesseurs, issus de la droite. En 2013, le président Juan Manuel Santos s’était rendu à Jérusalem pour serrer la main de Netanyahu et signer un accord de libre-échange entre les deux pays. Dans le journal Haaretz, il s’est dit « très fier » que la Colombie soit qualifiée d’« Israël de l’Amérique latine »37. Évoquant l’utilisation d’équipements militaires israéliens, Santos – qui avait été ministre de la Défense au plus fort de la guerre menée par l’État contre les guérillas marxistes – affirmait aux dirigeants israéliens : « Grâce à votre technologie et à nos ressources, nous pouvons créer une synergie considérable. » Son successeur, Ivan Duque, a repris le flambeau. En novembre 2021, Duque a visité à son tour Israël, où il a assisté à un exercice naval, fait l’éloge de l’accord de libre-échange, inauguré le premier « bureau du commerce et de l’innovation » colombien hors du pays, et s’est entretenu avec des responsables israéliens au sujet des menaces supposées du Hezbollah à la frontière vénézuélienne38.

Gustavo Petro, avec sa colombe parée d’un keffieh dans son bureau du palais présidentiel. Photo Maxy Guedes.

Désormais, le camp de gauche pro-palestinien est au pouvoir en Colombie. Mais jamais Israël et la Palestine n’ont cessé de peser sur les luttes internes dans le pays.

Le sang qui a coulé en Colombie continue d’être associé à cette terre lointaine. « Ils sèment la mort et la destruction partout où ils passent », déclare une ancienne combattante des FARC, en pointant le lien entre les compagnies charbonnières, les États-Unis et Israël. La plupart des membres de cette guérilla se sont démobilisés depuis l’entrée en vigueur de l’accord de paix en 2016. Ils mettent désormais leur conscience marxiste au service de projets autres que la lutte armée, comme la transition énergétique. Lors d’un cours sur la transition énergétique équitable qui se tient dans une université populaire de Fonseca, à La Guajira et auquel nous assistons, un participant déclare : « Nous sommes du côté de ceux qui souffrent de la guerre. Nous sommes du peuple. Nous soutenons la décision de Petro d’arrêter d’exporter du charbon ».

Lire aussi | Face aux pénuries d’énergies fossiles・Charles-François Mathis (2022)

Un vice caché dans le décret ? Campagne de boycott, saison 2

En août et septembre 2024, juste après la signature du décret 1047, les exportations de charbon vers Israël ont chuté à zéro. En octobre de la même année, la compagnie Glencore a expédié un dernier navire, puis s’est tourné vers d’autres clients pour vendre le charbon extrait de La Guajira. Depuis ses mines et ses quais de chargement portuaires sud-africains le négociant en matières premières a continué de transporter le carburant vers Israël — et l’on ne peut exclure un détournement du charbon colombien depuis d’autres ports. Selon toute apparence, la société a cependant respecté l’interdiction, peut-être usée par la pression militante39 de longue date40. Mais la compagnie Drummond a agi différemment.

Face à la résistance des élites économiques et aux ressources limitées du nouveau gouvernement, les mouvements sociaux colombiens ont été mis à contribution pour surveiller le respect de l’embargo par les compagnies charbonnières41. À Bogota, l’Institut palestinien de diplomatie publique (PIPD) a chargé Helena Müllenbach Martínez, cofondatrice de la campagne internationale Resist Glencore, de veiller au respect de la loi. Avec des militants de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) Colombie, elle a identifié 28 navires de Drummond se dirigeant directement vers Hadera et d’autres ports israéliens, entre octobre 2024 et avril 2025. Au total, un million de tonnes de charbon colombien auraient ainsi été injectées dans le réseau d’export vers Israël, soit environ les deux tiers de la quantité moyenne d’avant l’embargo. Près d’un an après le décret 1047, les navires de Drummond avaient donc fait en sorte que la Colombie reste le principal fournisseur de charbon de l’occupation. Alors que Glencore et Drummond se partageaient auparavant la chaîne d’approvisionnement à parts égales, cette dernière l’a monopolisée sans grande difficulté, tout en évitant d’attirer l’attention sur cette activité ou sur ses anciennes relations avec les paramilitaires.

Près d’un an après le décret 1047, les navires de Drummond avaient fait en sorte que la Colombie reste le principal fournisseur de charbon de l’occupation.

La compagnie fossile a non seulement profité de l’absence de contrôle gouvernemental, mais aussi d’une faille dans le décret lui-même. Selon l’article 3 du décret 1047, l’interdiction d’exporter ne s’applique pas aux contrats signés avant l’entrée en vigueur de la loi, c’est à dire au milieu de l’année 2024, comme c’est le cas pour le contrat liant Drummond à Israël. C’est cet article que le ministère du Commerce a invoqué lorsque le PIPD et la branche colombienne du mouvement BDS ont exigé des explications sur la possibilité pour Drummond de bafouer l’interdiction. « D’une certaine manière, le décret se contredit. D’un côté, il privilégie les droits humains à la propriété privée. De l’autre, il considère les obligations commerciales comme sacrées. Techniquement, Drummond n’enfreint donc peut-être pas le décret », nous a expliqué Helena Müllenbach Martínez, cofondatrice de la campagne internationale Resist Glencore, lors d’un entretien en juin, visiblement frustrée.

Dès lors, la coalition hétéroclite d’acteurs qui avait mobilisé le soutien au boycott initial se remet à l’action. Le PIPD transmet aux ministères concernés les données recueillies sur le contournement du décret. En mai, la Garde indigène Wayuu – un réseau de protection communautaire non armé – se joint à divers groupes alliés pour bloquer les mines de charbon de Cesar et La Guajira pendant une journée, brandissant des drapeaux palestiniens et réclamant un embargo effectif. Des groupes Wayuu et des syndicats organisent des réunions avec des représentants du gouvernement pour leur faire part de leur opposition au contournement de l’interdiction. Sintracarbón publie un communiqué véhément réitérant son appel au boycott – communiqué signé également par le syndicat des travailleurs du pétrole et la fédération nationale des peuples autochtones42.

À son siège de La Loma, Drummond sent la pression monter. La société publie un communiqué pour contester sa culpabilité : « Les exportations de charbon vers Israël ont été effectuées conformément à l’autorisation accordée par le gouvernement national », affirme-t-elle, soulignant que ses expéditions ont été approuvées par le ministère du Commerce, conformément à l’article trois.

Panneau Drummond, La Loma, Cesar. Photo Maxy Guedes.

Jusqu’à cette vague de protestations, Petro semble ne pas avoir été informé de la subversion de son décret. « Drummond nous trompe peut-être », lâche-t-il lors de notre entretien. Mais face à cette campagne dénonçant le mépris de Drummond pour son ordre, le président revient sur le devant de la scène. Mi-juillet 2024, il fait recouvrir le palais présidentiel de drapeaux palestiniens. Le 23 du même mois, il prononce un discours – érudit et quelque peu décousu comme il en a l’habitude – sur la catastrophe climatique, s’attardant sur la question du boycott du charbon43. Il semble désormais bouillonner de rage. « Ne suis-je qu’une coquille vide, une marionnette dans un théâtre qu’ils appellent la politique, alors que le véritable pouvoir se trouve ailleurs ?… L’exportation de charbon vers Israël est interdite. C’est un ordre du président de la République. » Il interpelle Drummond, l’accusant d’avoir assassiné des travailleurs et d’avoir bafoué une décision démocratique. Le président blâme également son ancien ministre du Commerce, Carlos Reyes – un libéral, qui l’aurait « trompé » en insérant l’article trois dans le décret –, le qualifiant de « complice du génocide à Gaza ». Il jure de ne plus laisser « une seule tonne de charbon » atteindre Israël, et appelle les ouvriers et les Wayuu à bloquer les mines et les ports si les exportations se poursuivaient44.

Cependant, dès le lendemain du discours de Petro, Drummond envoie un autre navire : le Fortune quitte son port colombien chargé de près de 100 000 tonnes de charbon, à destination d’Israël45. Petro perd alors son sang-froid. En tant que commandant en chef des forces armées colombiennes, il ordonne à la marine46 d’intercepter toute nouvelle cargaison47. Si la compagnie tente de contourner la loi, elle se heurtera à l’intervention de navires de guerre. Une telle annonce est sans précédent dans l’histoire des initiatives de boycott ; peut-être l’est-elle aussi dans l’histoire des relations entre États et capitaux étrangers. Helena Müllenbach Martínez accueille favorablement la nouvelle : « Tant que les navires se trouvent dans les eaux colombiennes, il est en droit d’envoyer la marine, déclara-t-elle. C’est incroyable pour les autres pays de voir qu’une telle chose est possible. » Depuis l’ordre donné à la marine, PIPD n’a enregistré aucun départ de navire. Un approvisionnement de plusieurs décennies vers Israël s’est brutalement interrompu.

En juillet 2025, Petro ordonne à sa marine d’intercepter toute future livraison à Israël – une annonce sans précédent dans l’histoire des initiatives de boycott, et peut-être aussi dans celle des relations entre États et capitaux étrangers.

Le 20 août 2025, une autre raison de se réjouir survient pour les activistes : la présidence publie un second décret, le n°094948, qui annule l’article 3 du décret 1047 et instaure une interdiction totale des exportations de charbon vers Israël. En un seul trait de stylo, les contrats que Drummond avait signés avec Israël avant 2024 – et qui couraient jusqu’en 2036 – sont tous rendus caducs.

Mais cette loi n’est probablement qu’un épisode de plus dans une lutte de longue haleine. Après le décret 1047, Glencore et Drummond ont intenté 17 procès au gouvernement colombien, réclamant à chaque fois des millions de dollars en arguant le respect d’accords de libre-échange. Désormais, « il y aura encore plus de procès, car Drummond comptait sur une décennie de ventes supplémentaires et les contrats ont maintenant été annulés », déclare Helena Müllenbach Martínez.

Port Drummond, Santa Marta. Photo Maxy Guedes.

Plus incertaine encore sera la situation en 2026, lorsque la Colombie élira un nouveau président. Les derniers sondages offrent une lueur d’espoir d’un maintien de la gauche49, mais la droite, voire l’extrême droite, reste susceptible de le reconquérir50. Parmi les principaux candidats figure Abelardo de la Espriella, qui aspire à devenir le Donald Trump colombien51. Après une rencontre avec le ministre israélien des Affaires étrangères, il a annoncé que, s’il devenait président, il établirait l’ambassade de Colombie à Jérusalem, et promouvrait une alliance stratégique avec Israël et les États-Unis comme pierre angulaire de sa politique étrangère et de sécurité52. Une position très éloignée de celle de l’actuel président Petro qui annonçait encore en octobre 2025 l’expulsion des diplomates israéliens du pays, ainsi que la rupture des accords de libre-échange avec Israël, après l’arrestation de deux citoyens colombiens voyageant à bord de la flottille humanitaire à destination de Gaza53.

À peine l’encre présidentielle était-elle sèche que des parlementaires conservateurs et des candidats à la présidence exigeaient que la Cour suprême colombienne abroge le décret 094954. Selon Müllenbach Martínez, « ce nouveau décret peut être annulé en 24 heures s’ils obtiennent gain de cause ».

Lire aussi | Total face au réchauffement climatique (1968-2021)・Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta (2021)

Quel que soit l’issue de l’initiative colombienne de boycott, celle-ci a inspiré de nombreux acteurs des mouvements pour la Palestine et le climat. « Enfin un gouvernement qui a pris des mesures contre Israël. Beaucoup de pays du Sud étaient censés faire bien plus pour la Palestine, pour perturber économiquement la machine génocidaire. Mais jusqu’à présent, et nous sommes en septembre 2025, seule la Colombie s’y emploie », déplore Mohammed Usrof. Le Gazaoui, qui vit au Qatar, a participé à la création de l’Institut palestinien pour la stratégie climatique. Ces dernières années, il est devenu le visage de la jeunesse palestinienne lors des Conférence des Nations Unies sur le changement climatique. Usrof, qui a perdu 70 membres de sa famille lors des massacres de Khan Younis, fonde de grands espoirs sur les enseignements du boycott colombien. Il n’est pas le seul : les efforts pour pérenniser et diffuser cette expérience se sont multipliés.

Quel que soit l’issue de l’initiative colombienne de boycott, celle-ci a inspiré de nombreux acteurs des mouvements pour la Palestine et le climat.

Lors de la récente COP30 au Brésil, la campagne pour un embargo énergétique s’est concentrée sur ce pays : le Brésil s’est officiellement engagé à la fois à atténuer le changement climatique et à mettre fin à sa complicité avec le génocide. Toutefois, alors que les syndicats de travailleurs du pétrole ont exhorté le président Luiz Inácio Lula da Silva à suivre l’exemple de Petro55, le président du syndicat des travailleurs pétroliers de Rio de Janeiro a indiqué que les compagnies brésiliennes ont vraisemblablement poursuivi leurs livraisons vers Israël via l’Italie56. Réagissant au rapport publié par l’ONG Oil Change International à l’occasion de la COP3057, retraçant l’origine de plus de 21 millions de tonnes de carburant envoyées à Israël lors de son offensive contre Gaza, Mohammed Usrof y voit une confirmation de

« ce que les Palestiniens et les mouvements pour la justice climatique affirment depuis longtemps : les chaînes d’approvisionnement en combustibles fossiles sont des armes de guerre. Les gouvernements et les entreprises qui continuent à vendre du pétrole, du diesel et du kérosène à Israël, même par le biais d’intermédiaires, alimentent le génocide. Les États doivent imposer un embargo énergétique total et combler les lacunes juridiques qui rendent la complicité profitable. Les peuples doivent se soulever contre les États complices et imposer un embargo énergétique populaire. Lors de la COP30, nous devons définir ce qu’est le leadership climatique, et sa seule définition est de fermer les pipelines de la guerre, et non de les dissimuler derrière la comptabilité carbone. »

Du point de vue de militants du collectif palestinien Disrupt Power comme Leyla, le modèle de l’embargo colombien est pourtant mûr pour être mis en place par d’autres pays. Elle détaille les ingrédients de ce boycott réussi : « Un syndicat a lancé le mouvement, puis des mouvements de solidarité se sont mobilisés et des décideurs politiques ont pu être influencés. Un embargo énergétique venant de la base peut réellement aboutir. Le défi consiste désormais à le mettre en œuvre dans d’autres pays, comme l’Afrique du Sud, le Brésil et la Turquie. Ces chaînes d’approvisionnement ne seront pas démantelées en un jour. »

En effet, en Afrique du Sud par exemple, devenue l’un des fronts du mouvement de boycott58, la Fédération sud-africaine des syndicats (SAFTU) s’est bien indignée de la poursuite des échanges commerciaux avec Israël59, mais cela n’a pas empêché le pays de continuer d’y exporter du charbon. Ses livraisons ont même progressé, ce qui vaut au gouvernement d’être accusé de « double discours », puisqu’il a dans le même temps saisi de la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye d’une plainte contre Israël, affirmant que ce dernier violait la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide60.

L’eau rare et polluée près de la communauté Wayuu, La Guajira. Photo Maxy Guedes.

De façon plus abstraite, cet épisode peut être perçu comme une illustration frappante du conflit entre deux dialectiques.

La première est une dialectique de destruction. Le charbon colombien a alimenté l’occupation et le génocide en Palestine61, tandis que le militarisme israélien a contribué aux déplacements de population et aux destructions en Colombie, ces deux forces alimentant ensemble le dérèglement climatique. Vu depuis le nord de la Colombie, le génocide actuel à Gaza apparaît comme un aboutissement de cette dialectique : l’anéantissement physique de la Palestine est la conséquence directe d’un système mondial conçu pour détruire le plus grand nombre au profit d’une minorité. Petro l’a d’ailleurs souligné dans son discours du 23 juillet 2025 : « Que font-ils à Gaza ? Ils nous montrent comment le pouvoir du carbone peut tous nous anéantir si nous ne nous rebellons pas. (…) Monsieur Carbone détient le pouvoir mondial. (…) Nous devons détruire Monsieur Carbone, sinon il nous détruira tous, ainsi que tous les êtres vivants qui nous entourent. »43

D’un autre côté, il y a une dialectique de résistance. Le boycott du charbon est né d’une remarquable réciprocité entre les mouvements sociaux en Colombie et en Palestine et – fait unique – d’un pouvoir exécutif de gauche. Une fois au gouvernement et à la présidence, Muhamad et Petro ont fièrement répondu aux appels des campagnes extraparlementaires et ont, à leur tour, encouragé les militants. Cette situation est néanmoins exceptionnelle, et nécessite une lutte constante pour la maintenir dès lors qu’un appareil d’État bourgeois s’efforce de perpétuer le statu quo et qu’une droite revancharde est prête à reconquérir le pouvoir. Les mouvements ont actionné le frein d’urgence du train du charbon. Reste à savoir s’ils parviendront à l’arrêter.

Image d’accueil  : mine de Cerrejón, Colombie du nord, 2013. Wikimedia.

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Notes

  1. Sintracarbón, « Nuestra posición sobre la agresión de Israel a Gaza », 2023. Communiqué de presse.
  2. https://www.ucpress.edu/books/electrical-palestine/paper
  3. https://www.somo.nl/powering-injustice/
  4. https://en.globes.co.il/en/article-israelis-pay-for-delay-in-replacing-coal-fueled-power-stations-1001431911
  5. https://jacobin.com/2025/08/colombia-fossil-fuels-climate-petro
  6. https://www.presidencia.gov.co/prensa/Paginas/President-Petro-The-unleash-of-genocide-and-barbarism-on-the-Palestinian-people-is-what-awaits-the-exodus-231201.aspx
  7. https://apnews.com/article/colombia-israel-coal-exports-467a61fed8c0779f27a3179629717436
  8. https://x.com/petrogustavo/status/1825200803415515506?lang=en
  9. https://www.mincit.gov.co/getattachment/be2ca966-58d6-444c-bcb1-6ed057e6975e/Decreto-1047-del-14-de-agosto-de-2024.aspx
  10. https://english.almayadeen.net/news/politics/hamas-commends-colombia-s-ban-on-coal-exports-to–israel
  11. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/0377919X.2025.2457884 ; https://jacobin.com/2024/06/colombia-coal-embargo-israel-war-gaza
  12. https://jacobin.com/2024/06/colombia-coal-embargo-israel-war-gaza
  13. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/21624887.2024.2416850
  14. https://journals.librarypublishing.arizona.edu/jpe/article/id/5280/
  15. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/14747731.2022.2054511
  16. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2214629621004655
  17. https://paxforpeace.nl/publications/the-dark-side-of-coal/
  18. https://www.taylorfrancis.com/chapters/oa-edit/10.4324/9781003044543-18/political-economy-coal-light-climate-mineral-energy-policies-lina-mar%C3%ADa-puerto-chaves-felipe-corral-montoya
  19. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921800905005252?casa_token=ck0OQ-cubZgAAAAA:U3YnHovFzeLJJBXP4rI3WHae_28HyexBbBBZCtwNywHS8ChmEH9T_XTXd61e_cQ81SJhSfsLysA
  20. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921800916315373?casa_token=Hgb0PEMWNegAAAAA:Q3piThJR3luXFyJH5UIE_0-xDtPbmkDl6ARLFHBdcQp45PWxV_m1C99s3B6Ip9xoB-CvdLiyBh8
  21. https://read.dukeupress.edu/labor/article-abstract/13/3-4/197/42294/Empire-Nature-and-the-Labor-of-Coal-Colombia-in
  22. L’entreprise prétend que le port figure parmi les ports « ayant la plus grande capacité de chargement au monde ». Voir https://drummondltd.com/en/our-operations/the-port/puerto-drummond/
  23. https://www.theguardian.com/sustainable-business/2017/jul/10/100-fossil-fuel-companies-investors-responsible-71-global-emissions-cdp-study-climate-change
  24. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0921800915004012?casa_token=KXZmCSzqyF4AAAAA:RKrAxGCx6yG1Tzp1OMK_B_Vo9-Isv4id87CtNFqFP0MeXqrEDMdooHlwC9vhQVpHwFKPwlTaah0
  25. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0016718522000185 ; https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0016718522000185
  26. https://www.cambridge.org/core/journals/latin-american-research-review/article/colombiaisrael-nexus-toward-historical-and-analytic-contexts/09B58D46CBCD3DFFD963C7435D5094E5
  27. https://misionverdad.com/traducciones/el-rol-de-agentes-israelies-en-el-genocidio-politico-colombiano
  28. https://paxforpeace.nl/wp-content/uploads/sites/2/import/import/pax-dark-side-of-coal-final-version-web.pdf
  29. https://colombiareports.com/late-us-coal-tycoon-personally-ordered-union-killings-in-colombia/
  30. https://www.democracynow.org/2000/6/1/who_is_israels_yair_klein_and
  31. https://timesmachine.nytimes.com/timesmachine/1989/08/26/612589.html?pageNumber=5
  32. https://www.ynet.co.il/article/4020290
  33. https://www.versobooks.com/products/2684-the-palestine-laboratory?srsltid=AfmBOorPuILE1pCf28ND7nrk483UK96hPSfpAAvI8612V2gZzofgSGRq
  34. https://www.ainonline.com/aviation-news/defense/2012-08-17/colombia-orders-mixed-fleet-hermes-450-and-900-uavs
  35. https://www.infobae.com/colombia/2024/03/27/gustavo-petro-reitero-que-el-m-19-era-aliado-de-los-arabes-miembros-del-grupo-entrenaron-con-milicias-palestinas/
  36. https://www.semana.com/nacion/articulo/crisis-diplomatica-con-israel-la-historia-de-como-el-m-19-atento-dos-veces-contra-embajada-de-ese-pais-cuando-petro-militaba-en-esas-filas/202345/
  37. https://www.haaretz.com/2013-06-16/ty-article/.premium/proud-to-be-the-israel-of-latin-america/0000017f-f7a0-d318-afff-f7e337760000
  38. https://www.timesofisrael.com/hezbollah-planned-to-murder-israeli-in-colombia-to-avenge-soleimani-report/ ; https://www.gov.il/en/pages/president-herzog-meets-with-colombian-president-ivan-duque-marquez-8-november-2021
  39. https://londonminingnetwork.org/2024/06/glencore-showing-improvement-in-self-presentation/
  40. https://realmedia.press/resisting-glencore/
  41. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/0377919X.2025.2457884
  42. https://www.instagram.com/p/C7hrbOwIpRu/
  43. https://www.presidencia.gov.co/prensa/Paginas/Palabras-del-presidente-Gustavo-Petro-Urrego-en-la-Primera-Cumbre-de-Financiamiento-para-las-Transiciones-250724.aspx
  44. https://www.instagram.com/reel/DMdwacjo0xe/
  45. https://bdsmovement.net/news/Colombia-Drummond-Continues-To-Fuel-Israels-Genocide
  46. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/colombian-president-gustavo-petro-orders-navy-to-block-coal-shipments-to-israel-alleging-that-shipments-have-continued-despite-ban-including-due-to-corporate-pressure/
  47. https://www.middleeastmonitor.com/20250725-not-a-single-ton-colombian-president-orders-navy-to-ban-coal-shipments-to-israel/
  48. https://www.mincit.gov.co/getattachment/7f172db2-0189-4fb6-9af7-eecdf9a4d909/Decreto-0949-del-28-de-agosto-de-2025.aspx
  49. https://latinamericareports.com/first-poll-in-months-sheds-light-on-contentious-2026-colombian-elections/12839/
  50. https://jacobin.com/2025/04/colombia-petro-election-pacto-historico
  51. https://www.youtube.com/watch?v=L1Xyi4l_3Z8
  52. https://www.infobae.com/colombia/2025/11/26/abelardo-de-la-espriella-afirma-en-mi-gobierno-instalare-la-embajada-en-jerusalen/
  53. https://latinamericareports.com/colombia-expels-israeli-diplomats-ends-trade-agreement-following-flotilla-detentions/12501/
  54. https://www.infobae.com/colombia/2025/09/04/radicaron-una-demanda-ante-el-consejo-de-estado-para-tumbar-el-decreto-que-prohibe-la-exportacion-de-carbon-a-israel/
  55. https://www.middleeasteye.net/news/brazilian-oil-trade-unions-urge-government-impose-oil-embargo-israel
  56. https://www.esquerdadiario.com.br/Como-o-petroleo-brasileiro-vira-combustivel-na-Italia-pra-abastecer-Israel-e-o-genocidio
  57. https://oilchange.org/news/countries-fueling-gaza-genocide/
  58. https://mg.co.za/the-green-guardian/2024-11-20-sa-accused-of-double-standards-for-selling-coal-to-israel-while-condemning-genocide-in-gaza/
  59. https://africa.businessinsider.com/local/markets/south-african-unions-demand-action-after-un-report-accuses-israel-of-genocide-in-gaza/ccbflsh
  60. https://passblue.com/2025/04/21/coal-from-south-africa-keeps-flowing-to-israel-despite-the-icj-genocide-case/
  61. https://www.un.org/unispal/document/a-hrc-59-23-from-economy-of-occupation-to-economy-of-genocide-report-special-rapporteur-francesca-albanese-palestine-2025/

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