26.10.2026 à 12:26
La mer des batailles : comment défendre le vivant qu’on ne voit pas
Longtemps méconnu, l’océan est devenu un objet de convoitise industrielle. Des poissons aux minerais, ses ressources s’arrachent. En compagnie du philosophe Baptiste Morizot, de l’activiste Claire Nouvian et du journaliste Guillaume Pitron, Terrestres et Reporterre organisent une soirée sur les enjeux de cette exploitation effrénée. Rendez-vous le 5 novembre à Paris.
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Texte intégral (4297 mots)
Table-ronde le jeudi 5 novembre 2026 avec le philosophe Baptiste Morizot, la militante écologiste Claire Nouvian et le journaliste Guillaume Pitron. Une rencontre organisée par Terrestres et Reporterre à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).
Entrée libre, inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Est-il encore vrai que nous connaissons mieux la surface de la Lune que le fond des océans comme l’affirmait en 2001 le docteur en géologie marine James Gardner et professeur du Centre américain de cartographie des côtes et de l’océan ? Alors que les fonds marins constituent les trois quarts de la surface de la planète, et qu’environ 28 % de leur relief est cartographié, l’appétit de la recherche pharmaceutique, du secteur militaire et des compagnies pétrolières ne cesse de croitre pour mieux connaître et exploiter les océans : ressources génétiques, algues alimentaires, minerais et métaux, poissons, gaz, phytoplanctons bioluminescents… Loin de nos regards, toute une industrie se met en ordre de bataille pour extraire calories, molécules et sources d’énergie de l’eau salée.
Au-delà du rivage et de ses usages récréatifs, que connaissons-nous de la mer qui a été le berceau de la vie et l’a abritée pendant l’essentiel de son histoire ? Nul ne sait ou presque qu’en un siècle, les grands poissons ont décliné de plus de 90 % par rapport aux niveaux pré-industriels, que l’océan a perdu plus de la moitié de sa vie marine depuis 1970 ou encore que le nombre de marins dans les grands pays de pêche européens a été divisé entre trois et onze entre 1970 et 20201… Il n’y a pas que dans les campagnes industrialisées que la nature s’est tue : alors que la mer a été vidée de ses habitants, les canicules marines se multiplient et les zones sans oxygène qui asphyxient la flore et la faune marine ont quadruplé dans le monde depuis 19502.
Au large ou dans les abysses, la mer est un champ de batailles méconnu. Cette rencontre publique propose une cartographie des enjeux écologiques et miniers et explore l’extractivisme maritime sous deux angles : avec Baptiste Morizot et Claire Nouvian, nous réfléchirons aux échelles à partir desquelles la pêche se retourne en son contraire, détruisant la mer qui la nourrit au point de se transformer en « contre-pêche » ; avec Guillaume Pitron, nous analyserons l’actuel engouement pour les fonds marins, la volonté d’industrialiser les océans et les divers fronts pionniers qu’ouvrent les multiples formes d’exploitation de leurs ressources.

Baptiste Morizot est philosophe, écrivain et maître de conférence à l’université d’Aix-Marseille ; Claire Nouvian est militante écologiste et fondatrice de l’association BLOOM. Avec le biologiste Daniel Pauly, l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines, Baptiste et Claire cosignent l’ouvrage Reprendre la mer, récemment paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Guillaume Pitron est journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Chez le même éditeur, il publie également ce mois-ci son troisième ouvrage, Océans. Le nouveau partage du monde.
Une table-ronde co-organisée par Terrestres et Reporterre et co-animée par Hortense Chauvin et Quentin Hardy. Jeudi 5 novembre 2026, 19h00 – 21h30. Académie du Climat, Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
Entrée libre, inscription souhaitée ici.

Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.
Photo d’ouverture : Vue sous-marine en Indonésie, Naja Bertolt Jensen, Unsplash.

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Notes
- Living Planet Report 2024 : A System in Peril, WWF, 2024, cité in Claire Nouvian, Baptiste Morizot et Daniel Pauly, Reprendre la mer, Éditions Les liens qui libèrent, 2026, p.21-22.
- Voir l’étude sur le sujet publiée le vendredi 27 avril 2018 dans Geophysical Research Letters.
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24.10.2026 à 00:54
Retour sur le règne du charbon en Allemagne de l’Est
De 1949 à 1990, la RDA fut le premier extracteur de lignite au monde et l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, polluant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. Tout ça vous paraît loin ? L’Allemagne reste à ce jour la championne européenne du charbon. Récit d’une extraction sans transition.
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Texte intégral (9525 mots)
Surtout connue pour son régime autoritaire de surveillance généralisée, la République démocratique allemande (RDA) fut aussi le laboratoire d’un extractivisme féroce dont les traces restent palpables dans l’Allemagne de l’Est d’aujourd’hui. De sa création, le 7 octobre 1949, à sa chute, le 3 octobre 1990, ce pays d’environ 17 millions d’habitant·es fut la première puissance extractrice de lignite au monde. L’exploitation de ce charbon extrêmement polluant et au rendement énergétique faible fit du régime est-allemand l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, altérant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. À l’heure du changement climatique et de la montée des contestations environnementales, c’est de ce lourd héritage énergétique que l’Allemagne entend se passer, en prévoyant de sortir du lignite d’ici à 2038. Cependant, ce cap politique ne cesse de créer des remous depuis qu’il a été fixé en 2019, et l’Allemagne reste à ce jour le premier pays européen extracteur de charbon1. Cette tension invite à revenir sur l’histoire de l’industrie charbonnière en Allemagne de l’Est depuis 1949. Étudier la centralité du lignite sous la RDA, puis après sa chute, permet de prendre la mesure des graves conséquences sociales et environnementales de l’extractivisme singulier à l’œuvre sous la dictature est-allemande, et des difficultés actuelles à en sortir outre-Rhin.
Selon un adage maintes fois répété par ceux et celles qui vécurent dans l’un des grands bassins miniers de RDA, situé au sud du Brandebourg, « Dieu créa la Lusace, le diable y enfouit du charbon ». C’est dans cette région à l’est de l’Allemagne, historiquement abondante en forêts et en végétation, que se trouve encore aujourd’hui l’un des fleurons de l’industrie charbonnière allemande. La mine de Welzow-Süd s’étend à perte de vue sur un immense territoire dévasté par l’extraction.
Désormais piloté par l’entreprise privée LEAG, que détient le milliardaire tchèque Daniel Křetínský – par ailleurs propriétaire de nombreux médias et maisons d’édition en France –, ce site charbonnier est construit à partir de la fin des années 1950, alors que l’industrie est-allemande entame un développement fulgurant. Pour relancer son économie après la Seconde Guerre mondiale, et pour satisfaire les besoins de sa population en électricité, chauffage et autres combustibles, la RDA bâtit un système énergétique centré sur le lignite, faute de disposer d’autres sources d’énergie dans des quantités importantes. En 1950, elle extrait à elle seule 131 millions de tonnes, soit près de 10 % du charbon mondial. Ce chiffre bondit à 251 millions de tonnes quinze ans plus tard, avant d’atteindre, en 1985, le pic vertigineux de 312 millions de tonnes, loin devant l’URSS (160 millions de tonnes) et la RFA (121 millions de tonnes), qui la suivent sur le podium des puissances mondiales extractrices de lignite. C’est pour soutenir ce productivisme fossile, dans un pays qui associa l’abondance et la prospérité de sa population à l’exploitation de hauts quanta d’énergie, que l’immense site minier de Welzow-Süd, alors le plus grand d’Europe, fut sans cesse étendu. Comme toutes les autres mines de l’Allemagne socialiste, Welzow-Süd est administrée par une entreprise minière dans le cadre de l’économie planifiée et centralisée, que pilote le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED).

L’extraction s’y opère à ciel ouvert, au cours d’un processus particulièrement long et destructeur, dont il est difficile d’imaginer les conséquences sociales et environnementales a priori, et sur lequel il importe de revenir pour en mesurer l’ampleur.
Après avoir localisé les veines de lignite, les entreprises minières de RDA se chargent d’abord de raser les vastes étendues de forêts et de végétation situées au-dessus du minerai. L’activité minière s’opère aussi au prix de destructions de villages, et du déplacement de leurs habitant·es. En 1968 et 1969, un projet d’extension du site de Welzow-Süd force par exemple 130 résident·es du village de Gosda à quitter leur foyer. Au total, plus de 3 000 individus ont vu leur lieu de vie englouti par cette mine. Les maisons, les églises et autres lieux de vie démolis en Lusace sont autant de marqueurs visuels d’un certain rapport à l’énergie qui privilégie l’extraction systématique du lignite, en dépit de ses graves conséquences sociales pour les individus forcés d’abandonner le « Heimat », la terre natale où ils et elles étaient enraciné·es2.

En amont de l’extraction, les entreprises minières procèdent en outre à la déshydratation des sous-sols, nécessaire au processus d’excavation, par le pompage de quantités gigantesques d’eau. En 1980, ce sont en moyenne 150 000 litres qui sont pompés chaque minute dans la seule mine de Welzow-Süd3. Une partie de l’eau est ensuite rendue potable et acheminée vers les populations alentour.
La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse.
La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, selon l’expression consacrée en Allemagne, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse. Le lignite de RDA se caractérise, comme son jumeau ouest-allemand, par son caractère hautement technologique : il requiert l’intervention d’immenses machines qui, pour l’extraire de sa gangue, procèdent d’abord au terrassement de quantités gigantesques de terres – appelées déblais ou morts-terrains – recouvrant le minerai sur environ cent mètres de profondeur. La plus emblématique en est probablement le pont convoyeur de déblai F60, dont la mine de Welzow-Süd est la première à s’équiper en 1973. Cet engin colossal d’environ dix-mille tonnes, qui doit son nom à sa hauteur de soixante mètres par rapport au niveau du sol et qui mesure alors près de cinq-cents mètres de long, constitue encore aujourd’hui la plus grande machine terrestre du monde. Dans les années 1980, son moteur représente l’équivalent de six-cents voitures Trabant réunies. Relié à des excavateurs (au loin à gauche sur l’image) qui creusent le ventre de la terre, il transporte ensuite les morts-terrains sur une bande roulante avant de les éjecter dans la fosse adjacente (à droite sur l’image ci-dessous). Composés en partie de fer et de pyrites qui, une fois à la surface, s’oxydent au contact de l’air, ces derniers affectent durablement les sols en les acidifiant.

À l’excavation des morts-terrains succède enfin la phase d’extraction du lignite par un excavateur (ci-dessus au centre), puis son acheminement par des bandes roulantes (à droite sur l’image).
L’extraction du lignite, loin d’être immédiate, repose donc sur un processus particulièrement chronophage. Il faut souvent compter plus de dix ans entre le lancement du projet et la phase effective d’extraction. Pour Welzow-Süd, sept années séparent la phase de pompage de l’eau, qui débute en 1959, de l’extraction, amorcée en 1966, quatre ans après que l’excavation des mort-terrains y a débuté.
Il faut souvent compter plus de dix ans entre un projet d’extraction du lignite et la phase effective d’extraction.
Cependant, le processus minier ne s’arrête pas après l’extraction. Celui-ci est en effet conditionné à l’obligation, inscrite dans la loi et imposée par l’autorité de surveillance minière de RDA, de réhabiliter les territoires dévastés après la fermeture des mines. Cette politique témoigne de l’existence d’une sensibilité environnementale qui, loin d’avoir émergé ces dernières décennies, s’est exprimée dès les années 1950 chez les scientifiques est-allemands, étudiés par l’historien Michel Dupuy. Pionnier en la matière, le paysagiste Reinhold Lingner lança ainsi, au sein du ministère de la Planification, un programme de recherches sur le « Diagnostic du paysage » afin de documenter l’impact des pollutions paysagères, atmosphériques et de l’eau4.
Wilhelm Knabe, spécialiste des politiques de réhabilitation, affirme à la fin des années 1950 qu’« à la dévastation, entendue comme une altération négative du paysage due à l’exploitation minière, s’opposait la remise en état des terres », présentée comme une forme de compensation5. Celle-ci s’effectuait toutefois à un rythme bien plus lent que l’activité extractive : sur 69 000 hectares d’anciens territoires excavés en Lusace, 53,6 % ont bien été réhabilités en 1989, majoritairement en y faisant pousser des forêts (60 %) mais aussi en les transformant en lacs artificiels (9 %) ou en surfaces agricoles (21 %), ces dernières ayant également un but productif6.
Également à l’œuvre en Allemagne de l’Ouest, cette politique de revalorisation de l’ancien espace minier s’accélère après la chute du régime socialiste en 1990 : trente ans plus tard, l’entreprise LMBV, chargée de restaurer les territoires miniers dans l’ensemble de l’ancienne RDA, affichait un taux de réhabilitation de 88 %7.

La réhabilitation des territoires s’est poursuivie ces dernières années. L’ancienne mine située au nord de la ville de Cottbus, en Lusace, exploitée de 1975 à 2015, laisse désormais place à un lac de plus de sept kilomètres de long, inauguré en décembre 2024. Comme l’indique le panneau à proximité, la baignade y reste toutefois interdite – et ce au moins jusqu’au début des années 2030 – pour des raisons de sécurité.
Les opérations de remise en état des espaces miniers s’avèrent, tout comme le processus d’extraction qui les précède, très chronophages, s’étalant souvent, encore aujourd’hui, sur plus de dix ans. Surtout, celles-ci peinent à venir à bout des dégâts environnementaux causés par l’extraction, la qualité des sols et de l’eau des lacs restant médiocre, malgré l’usage massif de chaux pour les rendre moins acides. Ainsi, par exemple, du dénommé « Paradis naturel de Grünhaus », ayant succédé à la mine de Lusace de Kleinleipisch. Dans cet espace de 2200 hectares entretenu par Nabu, ONG spécialisée dans la protection de l’environnement, les agriculteurs préfèrent installer des panneaux solaires et des éoliennes du fait des difficultés à y faire pousser des cultures8.
Très nocive pour l’environnement, l’industrie charbonnière de RDA n’épargna pas non plus celles et ceux qui y travaillèrent des années durant. Érigée en nécessité impérieuse par un régime qui en était intrinsèquement dépendant, l’extraction du lignite s’opérait 24 heures sur 24, tous les jours de l’année. Cela signifie que les employé·es des mines travaillaient de nuit, conditions qui provoquent fatigue chronique et problèmes de santé. Les mineurs, notamment, se relayaient selon un système de roulement en trois temps pour extraire le précieux minerai de 6 à 14 heures, puis de 14 à 22 heures, et de 22 heures à 6 heures. À ces conditions de travail écrasantes s’ajoutait une quantité considérable d’heures supplémentaires, qui se chiffraient parfois chaque année à plusieurs centaines par travailleur ou travailleuse. La spécificité de l’expérience du travail dans l’industrie charbonnière est-allemande tient encore davantage aux conditions météorologiques singulières des mines à ciel ouvert, au point qu’un poncif encore employé de nos jours en Allemagne fait du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver les « quatre ennemis du mineur »9. L’été, alors que les températures vont jusqu’à 50 degrés, la poussière dégagée par l’excavation des déblais et l’extraction du lignite s’accumule dans l’air, sur le sol et dans les machines, faisant flamber les moteurs et provoquant des incendies récurrents. Au printemps et à l’automne, la boue et la pluie rendent les conditions de travail particulièrement difficiles et désagréables, tout en complexifiant le déplacement des machines. Mais c’est l’hiver que la rudesse du quotidien des mineurs atteint son paroxysme. Durant les jours de givre, qui, de novembre à mars, surviennent plus d’un jour sur deux dans les mines de Lusace, les travailleurs et travailleuses doivent supporter des températures allant jusqu’à – 25 degrés. Alors même que les besoins de la population en lignite pour se chauffer sont plus importants, l’ensemble du processus d’extraction se trouve lui aussi grandement affecté. Pour la déshydratation des sols d’abord, l’eau bloquée dans les parois des puits filtrants se transformant en glace. Pour l’excavation des déblais ensuite : l’acier se fragilisant au contact du gel, les excavateurs sont sujets à de multiples défaillances. De plus, d’épaisses couches de gel restent collées à la surface du sol, rendant plus difficile l’extraction du minerai.
➤ Lire aussi | Face aux pénuries d’énergies fossiles・Charles-François Mathis (2022)
Durant l’hiver, les directions des entreprises minières distillent alors une atmosphère guerrière en convoquant un imaginaire de la bataille. En 1973, le « combat de l’hiver » est déclaré dès novembre dans le combinat Schwarze Pumpe, chargé de la finition du lignite qu’achemine notamment la mine de Welzow-Süd. Dès lors, 900 policiers du district de Potsdam sont mobilisés dans les usines et dans les mines du grand combinat pour aider les mineurs, notamment en raclant le gel et en le dégageant à la pelle. En février 1974, en plein cœur de l’hiver, 120 agents supplémentaires viennent en aide à Schwarze Pumpe. L’armée intervient également pour décoller le gel des machines et des wagons déplaçant le lignite des mines vers le combinat situé à quelques kilomètres, à l’aide d’anciens pulvérisateurs d’avions. L’analogie avec la guerre s’explique enfin par les accidents mortels, qui surviennent presque chaque année à Welzow-Süd – avant de fortement diminuer dès les années 1990 –, et qui se concentrent en partie dans la période hivernale.
L’expérience des travailleurs et travailleuses de RDA invite à relire l’éloquente comparaison dressée par Lewis Mumford dans The Myth of the Machine : « Par son effet destructeur sur l’environnement et son mépris des risques imposés à l’homme, l’activité minière se rapproche beaucoup de l’activité guerrière – comme la guerre, la mine produit souvent un type d’homme dur et digne, habitué à affronter le danger et la mort (…), le soldat vu sous son meilleur jour. »10

Mais les effets dévastateurs du lignite est-allemand doivent aussi être mesurés à l’aune des graves pollutions atmosphériques dégagées par sa combustion, en aval de l’extraction. Celle-ci prend place dans les usines de raffinage, très émettrices en dioxyde de carbone, peu considéré par le régime de RDA, et en dioxyde de soufre, dont les conséquences directes sur la santé des populations expliquent sa prise en compte sur le plan politique. Malgré la montée des préoccupations environnementales dans les décennies 1970 et 1980, qui s’accentuent après la catastrophe de Tchernobyl, en avril 1986, les appareils de désulfurisation, testés dès les années 1970 mais dont le coût s’avérait trop élevé, ne furent jamais généralisés à l’ensemble des centrales, contrairement à la RFA, où les émissions de dioxyde de soufre sont divisées par plus de trois entre 1986 et 1990.
Les effets de ce gaz toxique se font particulièrement sentir dans le bassin de Lusace. Ne parvenant pas à se maintenir sous les normes de pollutions fixées par le régime, Schwarze Pumpe doit payer 19,8 millions de marks d’amende à l’État en 1988. Les requêtes environnementales constituent alors un moyen d’action privilégié de la population. Principalement rédigées par des habitant·es vivant aux alentours des centrales de lignite et par les membres d’organisations écologistes, souvent encadrées par l’Église protestante, celles critiquant les méfaits du combinat se portent à 50 cette même année. Signée en novembre 1988 par 24 habitant·es de la ville de Spremberg, située à six kilomètres de Schwarze Pumpe, une lettre adressée à Hans Reichelt, ministre de la protection de l’environnement, rend par exemple compte des graves pollutions engendrées par la centrale : « La poussière noire de charbon recouvrait les rues, les maisons, les voitures, les rebords de fenêtres, les balcons et les terrasses. Cette fine poussière de charbon s’est également répandue dans les chambres. Après que les habitants ont passé toute la matinée du samedi à éliminer les traces de la nuit, le même spectacle s’offrait à eux le dimanche matin »11.
Dans les années 1980, les requêtes environnementales constituent un moyen d’action privilégié de la population de la région.
Mais c’est en Saxe, autre région minière de RDA, que les dommages de l’exploitation du lignite sont les plus forts, du fait de la plus forte teneur en dioxyde de soufre du minerai. Les plaintes à l’égard du complexe industriel de raffinage du lignite d’Espenhain, au sud de Leipzig, dont les alentours constituent l’une des zones les plus polluées d’Allemagne de l’Est, se multiplient durant les dernières années du régime sous l’effet des pollutions croissantes. Le 22 septembre 1988, Bernd et Margret Wetzstein, deux habitant·es de la ville de Markkleeberg, qui avoisine la centrale, envoient ainsi une requête au ministre de la protection de l’environnement. Leur lettre témoigne d’une fine connaissance des effets des pollutions, alors même que les données sur les quantités des émissions sont classées secret-défense depuis 1982 par un régime qui cherche à masquer son bilan écologique catastrophique pour préserver sa légitimité :
Nous vivons depuis cinq ans à Markkleeberg-Est et avons l’impression que la pollution de l’environnement, en particulier à cause des émissions de substances nocives, causées entre autres par l’usine de transformation du lignite d’Espenhain […], ne cesse d’augmenter […]. La combustion de combustibles fossiles produit du dioxyde de soufre, ce qui entraîne une forte pollution de l’atmosphère, des lésions des muqueuses, des bronchospasmes et une toux irritative […]. Par notre lettre, nous souhaitons attirer votre attention sur la dégradation constante des conditions de vie due à la pollution et vous assurer que nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi.12
Qu’à cela ne tienne : dans un pays qui entend tirer sa légitimité de sa politique sociale, l’atteinte des objectifs économiques reste la priorité absolue. La part du PIB consacrée à la protection de l’environnement y est plus faible que dans la grande majorité des puissances capitalistes, de l’aveu même de son ministère de la protection de l’environnement. En 1988, elle se chiffre selon lui à 0,4 % contre 1, 07 % en RFA13. Du fait de ces investissements trop faibles, et du caractère très polluant du lignite, le régime est-allemand cumule à lui seul les records d’émissions de dioxyde de soufre, de carbone et de poussière par habitant·es au monde.

Son absorption par la RFA, en 1990, s’accompagne d’une baisse de l’exploitation du lignite et d’une amélioration relative de la situation environnementale, toutefois encore pleinement préoccupante. S’ils ne prennent pas fin avec la RDA, les déplacements de populations connaissent également une diminution relative à partir de 1990. Les contestations écologiques, naissantes en Allemagne de l’Est depuis la décennie 1970, s’affirment réellement dans le cadre de la démocratie représentative qui succède au régime autoritaire de RDA. Par la suite, les grandes actions de désobéissance civile menées à partir du milieu des années 2010 par des mouvements militants tels qu’Ende Gelände ont contribué à politiser le lignite en sensibilisant la population allemande, à l’Ouest comme à l’Est, aux graves méfaits de l’industrie charbonnière. Si elles traduisent une sensibilité accrue aux questions écologiques à l’heure du changement climatique, elles s’inscrivent aussi dans les marges d’une démocratie représentative qui en a permis l’éclosion. En 2016, les militant·es d’Ende Gelände occupent ainsi la mine de Welzow-Süd et la centrale de Schwarze Pumpe14, une manœuvre impensable sous la dictature est-allemande. Ces actions ont poussé à la création d’une commission pour la croissance, les mutations structurelles et l’emploi qui, en 2019, fixa la sortie du lignite pour 2038, ensuite votée par les députés du Bundestag en janvier 2020.
➤ Lire aussi | Où est la maison ? Ende Gelände : récit d’une excursion・Margaux Le Donné et Enno Devillers-Peña (2019)
Au vu des dynamiques actuelles, l’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra cependant pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin. Si la baisse de son extraction ces dernières années – de 131 à 84 millions de tonnes entre 2019 et 2025 – s’opère au profit des énergies éolienne et solaire pour la production d’électricité, elle doit pour le reste être compensée par la hausse des importations d’hydrocarbures. En témoignent les nombreux contrats signés entre l’Allemagne et les filiales pétrolières et gazières des États-Unis et des pays du Golfe après le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022, et la fin consécutive des importations de gaz et de pétrole russes15.
L’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin.
Les problèmes liés à la réhabilitation des territoires miniers resteront eux aussi d’actualité : même si l’Allemagne s’émancipe du minerai brun d’ici à 2038, les gigantesques cratères que l’extraction laisse sur son passage continueront de consteller le paysage est-allemand (et ouest-allemand) pour au moins des années, voire plus d’une décennie.
Mais, pour l’heure, le lignite, loin d’être enterré, garde une certaine importance dans le système énergétique allemand. En 2023, l’entreprise RWE a rasé le village de Lützerath puis démantelé un parc éolien pour agrandir la gigantesque mine de Garzweiler dans la Ruhr. Arrivé au pouvoir en mai 2025, le chancelier conservateur Friedrich Merz remet régulièrement en cause l’objectif de sortie du lignite pour 2038, tout en fustigeant celle du nucléaire, définitivement abandonné par l’Allemagne en 2023. Qu’on en juge par la phrase lourde de sens qu’il prononça au congrès du journal Frankfurter Allgemeine Zeitung en mars dernier : « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre approvisionnement énergétique simplement parce que nous avons fixé, il y a des années, des dates de sortie qui sont irréalistes »16.
➤ Lire aussi | La fabrique d’un boycott : comment Israël a perdu le charbon colombien・Andreas Malm et Maxy Guedes (2025)

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Notes
- Energy Institute, Statistical Review of World Energy, 75th edition, 2026, p. 57.
- Ces destructions et leurs conséquences émotionnelles et matérielles pour les populations de deux villages détruits près de Leipzig ont été captées dans le film de Kurz Tetzlaff intitulé Souvenir d’un paysage – pour Manuela, paru en RDA en 1983.
- Deutsches Rundfunkarchiv, Babelsberg, PrismaF419-Anti-Havarie_145926_332111, 23.10.1980. Pour plus de précisions sur l’exploitation de l’eau et ses conséquences en Lusace du milieu du XIXᵉ siècle à nos jours, voir : https://www.umweltbundesamt.de/system/files/medien/11850/publikationen/90_2023_texte_wasserwirtschaftliche_folgen.pdf
- Michel Dupuy, « Les scientifiques et le politique : l’exemple de la question de la pollution atmosphérique en RDA (1949-1989) », Natures Sciences Sociétés/EDP Sciences, vol. 12, 2004 p. 327-336
- Uwe Steinhuber dans Einhundert Jahre bergbauliche Rekultivierung in der Lausitz. Ein historischer Abriss der Rekultivierung, Wiederurbarmachung und Sanierung im Lausitzer Braunkohlenrevier [Cent ans de remise en culture minière en Lusace. Un aperçu historique de la remise en culture, de la réhabilitation et de l’assainissement dans le bassin de lignite de Lusace] (thèse), Berlin, 2005, p. 230.
- Ibid, p. 276.
- https://www.lmbv.de/wp-content/uploads/2021/03/LMBV-Broschuere-Rekultivierung-deutsch.pdf.
- Thomas Schnee, « En Allemagne, des terres ravagées par les mines reprennent vie », Reporterre, 31 juillet 2023.
- Kathi Gertsner, « Schnee und Kälte fordern Bergleute », LEAG Seitenblick Blog, 2021.
- Cité par Ivan Illich dans La convivialité, Paris, éd. Points, [1973] 2014. p. 56.
- Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingaben zur Rationellen Energieanwendung, zu Ortsverlagerungen und zum Umweltschutz, « Werter Herr Minister Dr. Reichelt ! » [Requêtes concernant l’utilisation rationnelle de l’énergie, les transferts de sites et la protection de l’environnement : « Monsieur le Ministre, Dr Reichelt ! »], Spremberg, 15.11.1988.
- Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingabe zur Luftverschmutzung durch den VEB Braunkohlenveredlung Espenhain [Requête sur la pollution de l’air par l’entreprise de finition du lignite d’Espenhain], Bernd et Margret Wetzstein, 7113 Markkleeberg H.-Heine Str. 22 Ministerium für Chemische Industrie, 28.9.1988.
- Bundesarchiv Berlin, DK/5/3388, Ministerium für Umweltschutz und Wasserwirtschaft [Ministère de la protection de l’environnement et de la gestion de l’eau], 1989 : « En 1988, la part des investissements environnementaux dans le produit intérieur brut de la RDA était d’environ 0,4 %. Les dix principaux pays capitalistes industrialisés ont consacré en moyenne 0,7 % de leur produit national brut aux investissements environnementaux, avec en tête les Pays-Bas (1,34 %), le Canada (1,11 %), la RFA (1,07 %) et les États-Unis (0,87 %), tandis que la France (0,62 %) et l’Italie (0,55 %) affichent les pourcentages les plus faibles. ». Jade Lindgaard, « Contre le charbon, un mouvement de désobéissance prend forme en Allemagne », Mediapart, 21 mai 2016.
- Ibid.
- GEM, « When enough Is Enough Enough ? The State of Play with Europe New LNG Terminal Projects in Response to the Energy Crisis”, décembre 2022.
- https://www.dw.com/de/friedrich-merz-kohleausstieg-energiepolitik-zieljahr-2038-v2/a-77211049
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22.10.2026 à 09:17
La terre crue, matériau du futur
Le bâti en terre crue, une pratique du passé ? Oui, et c’est bien ce qui fait sa valeur. Dans le livre-manuel “Avec la terre”, une sociologue, un maçon et une historienne-artisane appellent à se réapproprier les techniques de construction en terre, pour réparer les ravages d’un siècle de bâtiments industriels et fabriquer des habitats désirables. Extrait.
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Texte intégral (10084 mots)

Ce texte est extrait de l’introduction du livre de Geneviève Pruvost, Alain Marcom et Aymone Nicolas, Avec la terre. Construire, habiter, danser, publié ces jours-ci aux éditions du Seuil dans la collection « Écocène ».
Ce livre est un essai. Une invitation à faire des essais partout où les essais sont possibles, en vous munissant d’une pelle pour creuser sous la couche arable. Le trottoir en bas de chez vous est débitumé pour travaux, vous prélevez de la terre. Vous avez accès à un bâti avec jardin, vous prélevez de la terre. Vous vous promenez à travers champ, vous prélevez de la terre. Et chaque fois, vous regardez de tous vos yeux les strates mises à nu, vous touchez la terre. Vous la mouillez ensuite pour en faire une pâte que vous roulez entre vos mains et vous voyez si se forme une boule qui se tient.
Ce geste est un acte politique.
Comment en est-on arrivé à la situation inédite d’avoir oublié que la terre n’était pas seulement nourricière mais promesse d’abris solides et durables ? Ne pas s’essayer à la terre qui colle et se mue en matériau de construction, c’est comme s’interdire de mettre une graine dans un potager et se priver d’en manger le fruit. C’est pourtant dans ce trou – ce trou de mémoire – que nous avançons à grands pas. Si les gens des Nords industrialisés parviennent encore à se représenter le cycle de vie du blé, il leur est devenu presque impossible d’associer un tas de terre à du bâti.
Imaginer l’impensable, c’est aussi comprendre qu’une seule matière puisse remplacer une grande partie des matériaux de construction : les terres qui contiennent suffisamment de liants argileux sont abondantes sur toute la planète. C’est une matière éminemment polyvalente qui, suivant les mélanges, permet de porter des murs de six étages, d’isoler du chaud et du froid, du bruit, de l’humidité, de faire des enduits, de fabriquer des peintures. Cela fait des millénaires que les êtres humains mettent en œuvre la terre sans la cuire, en la faisant sécher à l’air, au soleil, au vent. Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; des manoirs bretons, des maisons tchèques sont en bauge ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.
Dans les pays du Nord, ce savoir-faire ne fait plus partie des compétences ordinaires, partagées entre les générations, les genres et les classes sociales. On en a oublié jusqu’aux mots de cette architecture : rares sont celles et ceux qui savent que les adobes sont des briques non cuites, que le pisé est de la terre damée entre des planches, dites des « banches », que le torchis vient combler un pan de bois et que la bauge est constituée de mottes empilées à l’état humide. Force est de constater que la plupart des personnes n’associent le cru et le cuit qu’à l’expérience culinaire et ne saisissent pas l’enjeu social, politique et écologique de cette distinction en matière de construction. Dans le monde industriel, toutes ces techniques semblent d’un autre âge, relever d’une pauvreté subie ou réservées à un ailleurs exotisé.
Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.
Et pourtant, du giron de la terre pétrie par des mains habiles peuvent naître des murs et des voûtes qui tiendront infiniment plus longtemps que le béton armé. Le bâti en terre crue peut être perpétuellement rénové à bas coût sans jamais constituer un déchet : il suffit de remouiller la terre et de lui redonner une forme. L’argile colle à l’argile. Impossible de faire une telle opération avec le béton, le ciment, la chaux, la résine, le plastique.
Presque toutes les terres sont bonnes à bâtir et ont été bâties. C’est l’un des secrets le mieux gardé du capitalisme qui table sur la rareté et les monopoles. Comment en sommes-nous arrivés à considérer que seuls les enfants1 avaient le droit de prendre une pelle, des seaux, de l’eau, de la terre et de s’en mettre plein les mains ? L’humanité n’a pas attendu les fours à chaux, à brique, à ciment à 900, 1 200 et 1 450 degrés, ni les camions-toupies, les grues, les ingénieur∙es, les architectes pour se protéger de la pluie, de la sécheresse, stocker du grain et décorer son intérieur.
L’impensé va cependant plus loin encore : pour beaucoup d’urbain∙es, la construction en terre crue est une technique qui ne relève ni du passé, ni du présent, ni du futur. Elle est ignorée. Pour avoir à ce point oublié l’existence même de ce matériau dans les régions du monde les plus industrialisées, il faut des interdits très profonds, des fermetures d’imaginaire et un ordre social puissamment organisé. Au XXIe siècle, il est devenu évident de recouvrir le sol d’une calotte imperméable de béton, de bitume et d’enfouir nos déchets pétrochimiques. C’est un changement anthropologique majeur que de considérer que la terre n’est plus cette peau qui nous enveloppe et au sein de laquelle on respire.
La bascule qui nous a conduits à habiter dans des matériaux cuits ne relève pas d’une attraction spontanée pour des équipements lourds, coûteux, impliquant une longue chaîne d’hyperspécialisation. Comme pour le reste de l’industrialisation de nos modes de vie, il a fallu que soit menée une conquête sans merci pour remplacer les savoir-faire vernaculaires par des process standard. L’essor industriel des villes et les guerres mondiales ont joué un rôle bien connu dans la destruction de bâti ancien, impliquant des (re)constructions massives à la hâte et l’imposition d’une division du travail qui ne va pas de soi : le principe élémentaire de fabriquer soi-même ses matériaux en tant qu’artisan∙e ou autoconstructeur∙ice a été remplacé par l’achat de matériaux prêts à l’emploi (parpaing, moquette, carrelage, peinture). Avec l’industrialisation, le bâtiment s’est aussi masculinisé. Ce sont très majoritairement des hommes qui travaillent dans les carrières de sable, de gypse, qui conduisent les camions de transport, exercent le métier de maçons, d’ingénieurs, se trouvent à la tête des multinationales du BTP et sont élus en tant que maires bâtisseurs. Seul le métier d’architecte s’est féminisé. Nous sommes au terme de ce processus : les écoles professionnelles du BTP se voient offrir des big bags de ciment pour des apprentis et la majorité des bourses de thèse est allouée aux recherches sur les matériaux industriels.

Ces évolutions qui touchent de plein fouet la maçonnerie ne semblent pas avoir soulevé de révolte dans la profession : alors que des paysan∙nes ont témoigné dans des écrits de l’exode rural et de la fin de la petite polyculture-élevage, nous manquons d’histoires sur la dernière fois qu’une grange en pisé a été collectivement maçonnée avant d’en passer au parpaing et aux poutrelles en acier. Où sont les mobilisations collectives, les cris de colère ? Ce silence est d’autant plus sidérant qu’il y avait des quantités de paysan∙nes-artisan∙es à détenir ce savoir-faire de subsistance, qui fut éclipsé sans nostalgie apparente, suivant un ordre colonial qui institue des techniques comme « développées » et d’autres comme primitives et archaïques, à mettre au rebut.
Le cas de la terre crue permet de penser un processus d’extension du capitalisme qui relève du recouvrement – et non de la seule disparition au profit de techniques propriétaires et brevetées : des maisons en terre existent encore, pour partie plâtrées, tapissées, enrobées de ciment, laine de verre, polystyrène. C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme en effaçant la présence quotidienne de notre peau de terre, en l’altérant : ce recouvrement empêche que les murs respirent. Cette opération de recouvrement est analogue à l’artificialisation des sols agricoles. La terre est bien là, mais sous chape. Si dans les outre-mer, l’habitat vernaculaire en torchis a été en très grande partie décimé, ce n’est pas le cas de l’hexagone où la construction en terre, bien que fortement détruite, est présente aussi bien dans les centres-villes historiques que dans les faubourgs et les campagnes. Une première estimation évalue le patrimoine en terre crue à 15 % du bâti hexagonal2 et dans certaines communes rurales, à plus de 80 %. Mais encore faut-il savoir qu’on vit « dans de la terre ».
C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme de la terre en effaçant sa présence quotidienne, en l’altérant.
Comment s’est opérée la « production d’ignorance3 » ?
Une première opération d’éloignement a consisté à séparer la terre à nourrir (agriculture) de « la terre à bâtir4 » qui sert à maçonner. On pourrait également parler de « terre à vêtir » (la terre qui nourrit les plantes et les animaux avec lesquels nos vêtements sont fabriqués). Les peuples autochtones et les sociétés paysannes-artisanes s’emploient à maintenir la régénération du sol pour ces trois besoins primaires. La terre à bâtir n’échappe pas à la nécessité de revenir à la terre. C’est ce rapport cyclique au bâtiment que nous avons perdu dans les Nords et les mégalopoles. Si des artistes du XVIIIe et XIXe siècle pouvaient encore peindre des bovidés ruminant l’herbe au pied de chaumières en ruine dont la terre redevient humus nourricier, on imagine mal aujourd’hui des vaches laitières pâturer un parking amianté. Cette bascule anthropologique est importante : durant des millénaires, l’acte de bâtir et de se nourrir participait du même métier de vivre en synergie avec un biotope. Cette évidence s’est perdue en moins de cent ans.
Une autre métamorphose importante a eu lieu : le changement climatique est lié à certaines activités humaines dont celle de construire des bâtiments et d’y vivre – responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre – de l’extraction des matériaux à l’usage du bâti5. Des épisodes météorologiques extrêmes en constituent la manifestation la plus visible mais il importe d’en pointer une autre : le ciment, le plastique, les structures de béton et les fenêtres étanches ont transformé le climat intérieur. Les matériaux comme la terre crue qui ont le pouvoir de stocker la vapeur d’eau sans moisir et de la restituer quand il fait plus sec ont été massivement remplacés par des matériaux étanches, créant un dérèglement important qui n’a pas seulement touché notre perception du chaud et du froid. Le bâtiment est notre troisième peau, après la deuxième peau du vêtement, qui l’une et l’autre prolongent notre épiderme en régulant les températures, la transpiration, en augmentant nos résistances à l’eau, à la chaleur6.

Penser le changement climatique à partir de la terre crue oblige à reconsidérer les injustices environnementales à l’aune de l’inégale distribution des matériaux qui permettent de réguler les températures. Pour les plus aisé∙es, le chauffage central et la climatisation viennent parer à l’inconfort du béton. Mais que se passe-t-il pour les autres qui n’ont pas les moyens énergétiques de chauffer et rafraîchir ? Il importe d’écrire par classe sociale, mais aussi entre colons et colonisé∙es l’histoire de ces perturbations atmosphériques intérieures – dans les corps, les maisons. Que l’enveloppe du bâti et du vêtement ait été la cible d’un reformatage industriel complet dans les Nords pèse lourd dans notre contact avec le monde environnant. Peut-on se soucier de la Terre quand on ne touche plus la terre à bâtir, quand on n’est plus touché par elle ?
Se met en place une aliénation au sens de Marx, qui consiste à devenir étranger aux matérialités produites et consommées sans plus percevoir cette étrangeté comme étrange. Nous ne savons plus qui fabrique avec quoi nos vêtements et nos habitats. Dans l’installation du capitalisme, cette étrangeté banalisée joue un rôle pivot : le tissu peut parcourir de longues distances, en provenant de plantations en monoculture dans des colonies esclavagistes. Le « plantationocène7 » se perpétue avec des multinationales délocalisées dans les pays du Sud qui produisent des matières synthétiques. Pour les matériaux de construction, la déterritorialisation s’opère sur des distances plus courtes, y compris dans la colonisation : le BTP moderne n’a pu massivement concurrencer les matériaux locaux que quand a été créé un maillage de carrière de granulats et de cimenteries qui limitent les transports. La destruction des biotopes et la toxicité des poussières sont gérées par voie de ségrégation spatiale et socioprofessionnelle. Les populations privilégiées se préservent du contact direct avec la laine de verre, le fibrociment amianté et n’habitent pas au pied de carrières, broyeurs et fours.
➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)
Le recouvrement de la mémoire de la terre s’organise aussi très concrètement par l’enfouissement des déchets du BTP dont le devenir nous touche à peine à l’échelle quotidienne. C’est en combinaison et masque que se désossent les carcasses des immeubles dans des chantiers interdits au public8. Nous entendons tous les jours des informations alarmantes sur les effets de la climatisation sur le réchauffement climatique et la pollution de nos domiciles, mais quand il s’agit de nous loger et de faire des travaux, on met de côté nos préoccupations environnementales.
Ce n’est pas ce processus de prédation, destruction et remplacement par les matériaux industriels qui va nous intéresser ici, ayant déjà été retracé au scalpel9 mais l’histoire – à éclipse – de ce qu’il est difficile d’éclipser, à savoir la terre, plus précisément, en termes géologiques, l’horizon B avec du liant argileux, qui se trouve sous l’humus (l’horizon A). Une autre manière de lire l’histoire de la modernisation du bâtiment est de sortir du paradigme du terrassement pour mettre en lumière des persistances dans la lignée de l’anthropologue Andrea Lissett Perez Fonseca10. Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout. C’est dans la matière qu’a été déposé pour les générations futures ce savoir-faire géodiversifié.
Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout.
La persistance se trouve également dans le sol lui-même. Au rebours des parcelles agricoles qui ont fait l’objet d’un accaparement foncier aux mains d’une minorité d’agriculteur∙ices, les gisements de terre crue ne sont pas aux mains de grandes firmes. En France, où 90 % des sols contiennent de l’argile, les cimentiers et briquetiers ne sont pas parvenus à imposer le ciment en additif et les équipementiers n’ont pas inventé de machines spécifiques pour la terre crue. La construction en terre n’est pas inféodée à des grands groupes qui exploiteraient ce travail dans l’ombre des populations précaires et immigrées, comme c’est le cas dans les grands chantiers du BTP ou l’arboriculture agro-industrielle.
D’avoir été laissé sur le bas-côté de l’autoroute du « progrès » et de la fabrique en usine, c’est avoir un coup d’avance au XXIe siècle. Telle est la conviction d’une partie des artisan∙es maçon∙nes qui ont résisté face au rouleau compresseur de l’industrie selon des modalités à étudier de près. Ce terme est à comprendre dans son double sens de résistance humaine tout à la fois diffuse et coordonnée11 mais aussi de résistance mécanique du matériau qui traverse les âges. On parlera dès lors plus généralement de persistance pour désigner à la fois les luttes frontales et feutrées tenues sur la longue durée, qui s’expriment aussi à coups de murs qui tiennent.

Les constructeur∙ices en terre se sont frayé∙es une voie singulière en maintenant un artisanat qui revendique de prendre soin du bâti en mettant en œuvre une matière qui n’a pas de prix. Leur manière de se présenter est significative : à la question type « tu travailles dans quel secteur du BTP », il est répondu communément « dans la terre ». Pour éviter que s’opère une confusion avec la terre cuite, il est aussitôt précisé « dans la terre crue ». Puis l’adjectif est redoublé : « La terre crue–crue ». Cette insistance renvoie à une vigilance technique – qui affirme une politique affirmée : il est possible de construire en terre durablement sans y ajouter du ciment ou de la chaux – autrement dit des « liants hydrauliques12 » censés durcir la terre, sans abîmer les corps de celles et ceux qui les extraient, les concassent, les brûlent, les mettent en œuvre. Dans le « milieu de la terre », pour ne pas faire de hiérarchie entre maçon∙nes, autoconstructeur∙ices, ingénieur∙es, architectes, bureaux d’étude, de contrôle, urbanistes qui se préoccupent de tenir le cap de la terre crue, le terme de « praticien∙nes » a été choisi. Les praticien∙nes se qualifient aussi humblement de « terreux » et « terreuses ».
Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit.
Nous avons beaucoup à apprendre du rapport des terreux∙ses à la terre pour qui ce n’est pas un matériau comme les autres. C’est une matière première qui résulte d’un milliard d’années de fusion, d’érosion, de glaciation, de fractionnement de roche, d’émergence de montagne, de frottement et d’usure par le vent, les fleuves, le froid, le chaud, le sec, la pluie. Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit. Les terreux∙ses savent qu’aucune terre ne se ressemble et qu’il n’y a pas de « recettes » toutes faites, qu’il peut y avoir différents filons de terre sur une même parcelle. Les terreux∙ses veillent à mettre le bon mélange de terre au bon endroit du bâti, à ce que la ressource ne soit pas polluée, puisse être réemployée quand le bâtiment aura fini son cycle de vie. Ce mode de construction, c’est une danse avec la terre meuble sur le chantier, c’est aussi une lutte qui se mène à bas bruit sur le terrain professionnel, réglementaire, scientifique, militant.
C’est une question de justice sociale et environnementale. Les constructeur∙ices en terre ne dissocient pas le matériau de son accessibilité et de sa gratuité, de sa capacité à fournir aux plus modestes des habitats bioclimatiques, durables, autoréparables. Il y a urgence à ce que nous devenions toutes et tous des praticien∙nes de la terre crue. Cette injonction peut sembler relever d’une priorité lointaine : on peut se dire qu’après tout, la terre est toujours là sous nos pieds, qu’elle nous attendra quand on aura épuisé les gisements de sable pour faire du béton. Cette matière semble inépuisable, en capacité de porter le poids de nos routes, de nos pistes d’atterrissages, de nos mégalopoles. Elle a déjà encaissé et ruminé tant de ruines, de détritus et de cadavres. Elle semble si immensément forte qu’il nous est au fond assez difficile de concevoir que nous puissions la maltraiter irrémédiablement.
Il en va aussi de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter. Le sol va devoir absorber du béton imputrescible, des murs en placo couverts de silicone, des mousses isolantes en polyuréthane, des panneaux de bois agglomérés, du mobilier en résine synthétique. Le temps des maisons comestibles est très loin derrière nous. Gorgées de molécules toxiques, elles sont devenues des bombes à retardement.
En ces temps sombres, il est réjouissant de s’arrimer à un futur habitable qui ouvre des perspectives infinies. La terre argileuse est une matière malléable, en capacité de passer par tous les états : toutes les techniques de terre crue peuvent repasser à l’état humide, plastique, visqueux et liquide, de sorte à être à nouveau mises en œuvre. Aucun produit chimique industriel ne peut se prévaloir de concentrer autant de vertus. C’est du reste si vertigineux qu’il faut faire un effort conceptuel pour se figurer cette forme-là d’éternité qui va au-delà de la durabilité : la réversibilité de la matière.
Il en va de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter.
Comme tout savoir dominé, nous manquons de traces, d’archives, de statistiques, de baromètres. On ne pourra pas faire le décompte du nombre de mètres cubes de bâti en terre crue qui sont rasés annuellement par des bulldozers comme c’est le cas pour les hectares de surface agricole artificialisée. Sans surprise, il y a plus de recherches, toute discipline confondue, sur le béton que sur les matériaux dits « biosourcés » (issus de la biomasse comme la paille, le chanvre) et les matériaux dits « géosourcés » (la terre crue et la pierre), et davantage de recherches en sciences dures sur la terre crue qu’en sciences sociales. L’archéologie et l’histoire sont plus avancées que la sociologie et l’anthropologie, illustrant dans cette hiérarchie académique que le sujet n’est pas d’actualité. Ce livre a vocation à susciter de nouvelles enquêtes, à changer le rapport au sol, aux matériaux, à l’urbanisation, au « confort moderne », en mettant au centre du récit un tas de terre – qui n’a rien de brut et de simple.
Voici quelques éléments de repérage entre la bauge, les adobes, le pisé, le torchis et la terre allégée. Chaque embranchement dessine une politique. Première distinction importante, il y a tout d’abord les matériaux crus (pierre, bois, terre) et cuits (chaux, ciment, béton, brique cuite, acier). Parmi les matériaux cuits, il y en a qui sont plus carbonés que d’autres, avec plus ou moins de granulats, le ciment et le béton se trouvant au sommet des dégradations environnementales. Il ne s’agit pas d’exclure tous les matériaux carbonés mais de les réserver à des usages précis : un enduit de chaux aérienne permet par exemple de protéger les murs en terre des intempéries, tout en restant perméable à la vapeur d’eau. La chaux est moins carbonée que le ciment.

Autre distinction, il y a les techniques porteuses, permettant d’ériger des murs porteurs pour faire des étages, et les techniques non porteuses. Au XXIe siècle, c’est un enjeu majeur de savoir faire des murs porteurs pour éviter l’étalement urbain. À l’heure de la décarbonation et de la lutte contre l’artificialisation des terres, il est également important que ces murs porteurs ne soient pas exclusivement en béton-acier, que cette portance ne soit pas excessive (entraînant un surcroît de matériaux inutiles). Parmi les matières crues, notre bon sens architectural nous permet de classer sans hésiter l’agencement de pierres et de poutres en bois du côté des matériaux porteurs. Il faut être en revanche familier de la terre crue pour énoncer sans hésiter les trois techniques porteuses dans ce mode de construction : les adobes (de l’arabe aṭ-ṭūb, brique de terre séchée, devenu adobe en espagnol), la bauge (du même nom que la couche des sangliers) et le pisé (du latin pinsere, piler).
Selon les définitions données par le « Guide des bonnes pratiques de la construction en terre » (2020), les adobes ou briques de terre crue sont des briques non cuites, qui sèchent à l’air et au soleil, dont le liant principal est l’argile et dont la masse volumique est supérieure à 1 400 kg par m3. La bauge, c’est de la terre crue, amendée ou non en fibres (paille ou autre végétal ligneux), mise en œuvre à l’état plastique pour élever directement un mur, dans la mesure où la masse volumique reste supérieure à 1 300 kg par m3. Le pisé est une technique de mise en œuvre de terre crue à l’état humide (généralement sans éléments végétaux), mise en place par couches de hauteur régulière dans un coffrage rigide et stable (qui sera par la suite ôté), en procédant à un compactage dynamique régulier, ou damage, exercé à l’aide d’un outil manuel ou pneumatique. Entre ces trois techniques se trouvent tout un spectre de cas intermédiaires, difficilement classables. Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine en ce domaine.
Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine dans le domaine de la construction en terre.
Dans ce combat pour démarchandiser, démocratiser et se réapproprier notre peau de terre, les techniques non porteuses sont également essentielles : le torchis et la terre allégée permettent de faire des murs extérieurs, des cloisons intérieures, des sols, des plafonds, également très résistants et isolants sur le plan thermique et phonique, du fait d’une haute teneur en fibre. Ce n’est pas un petit détail quand on connaît le poids du chauffage dans les dépenses des ménages, l’importance de l’insonorisation dans les logements exigus, le coût carbone de la production de placoplâtre, de ciment et d’air climatisé. Le torchis désigne toutes les techniques de terre crue mélangée à de la fibre qui remplissent ou garnissent les intervalles d’un pan de bois (ou autre type de matériau porteur). On peut réaliser en torchis des murs, mais aussi des plafonds, des planchers, des rampants. Cette technique est repérable en Europe dans les centres-villes médiévaux avec des maisons à colombage.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)
La terre allégée par des fibres végétales est une autre technique non porteuse inventée au XXe siècle. Elle permet de répondre aux exigences de performance thermique et phonique du bâti. La terre allégée est composée d’une matrice argileuse enrobant des granulats végétaux ou minéraux, ayant généralement une densité allant de 200 à 1 200 kg/m3. Les mélanges fibreux sont soit coffrés, soit projetés, soit moulés (panneaux ou blocs).
Parmi les techniques de maçonnerie, il ne faut pas oublier les sols en terre battue, les bancs, les fours, les poêles, ainsi que les mortiers de terre qui permettent de jointer des briques et des pierres.
Une autre distinction permet de différencier les techniques : il y a le gros œuvre et le second œuvre. La terre a la particularité de pouvoir se trouver à toutes ses étapes. Mais une seule technique ne se trouve qu’en finition. Il s’agit des enduits qui constituent une couche de parement plus ou moins épaisse selon les besoins (esthétiques, correction thermique). Ils peuvent contenir aussi de la fibre (paille, chanvre, lin), des incrustations (perle, céramique, objets), créant un effet de paroi chaude au toucher, en plus d’être décoratifs. La peinture à l’argile et à la farine peut aussi tout à fait utilement remplacer les peintures industrielles qui comptent des COV (composés organiques volatiles), en jouant sur la palette large des pigments minéraux.
Ces précisions techniques peuvent sembler accessoires au lectorat non-architecte, non-maçon∙ne, non-charpentier∙e, non-ingénieur∙e et non-bricoleur∙se. Mais c’est de consommation d’eau, de bois d’œuvre, de coproduits agricoles, de déchets biodégradables, de santé publique, de relocalisation des flux de matières, d’organisation du travail – bref de « l’habitabilité13 » de la terre dont il est question. Avec la terre, il est possible de bâtir en ne perdant jamais de vue le sol et l’horizon des communautés terrestres.
Image principale : photo de Karima A sur Unsplash.

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Notes
- Baptiste Morizot, Pister les créatures fabuleuses, Paris, Bayard, 2025.
- Laetitia Fontaine et Romain Anger, Bâtir en terre. Du grain de sable à l’architecture, Paris, Belin, 2009.
- Robert N. Proctor et Londa Schiebinger, Agnotology : The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008.
- Olivier Aurenche, La Maison orientale : l’architecture du Proche-Orient ancien des origines au milieu du quatrième millénaire, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1981.
- Chiffres clés des Émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), ADEME, 13 avril 2026
- Jean-Pierre Oliva et Samuel Courgey, La Conception bioclimatique. Des maisons confortables et autonomes, Mens, Terre vivante, 2006, p.10-11.
- Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde, Paris, La Découverte, 2017.
- Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Paris, La Découverte, 2008.
- Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Paris, La Découverte, 2025.
- Andrea Lissett Pérez et Santiago Martínez-Magdalena (dir.), Persistencias sociales en tiempos de precariedad, Venezuela, Fundación Centro Nacional de Desarrollo e Investigación en Tecnologías Libre, 2024 ; interview croisée d’Andrea Lissett Perez Fonseca et de Geneviève Pruvost par Florence Bajard autour des notions de « subsistance/persistance ».
- James Scott, La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2009.
- Le BTP et l’industrie routière parlent de « liants hydrauliques » pour désigner l’action chimique de durcissement par l’ajout de ciment ou chaux.
- Nathalie Blanc, Magali Ader, Germana Berlantini, Xavier Coumoul, Anneliese Depoux et al., « Vers une science de l’habitabilité de la Terre », Paris, Centre des Politiques de la Terre, 2025.
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