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16.10.2026 à 10:46

Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques

Comité invisible

Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.

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Texte intégral (11334 mots)
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Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).

Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.

Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…

À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.

Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?

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Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.

Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).

La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.

La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques. Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Une cuillère byzantine. Wikimedia.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »

Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !

➤ Lire aussi | « Casser leurs machines, fabriquer les nôtres » ・Amel Sabbah, Naïké Desquesnes et Mathieu Brier (2024)

Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »

Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

Ondrej Bocek sur Unsplash.

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.

L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.

Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.

La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.

Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.

Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Un mur en pierres sèches. Wikimedia.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.

On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.

Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.

Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.

➤ Lire aussi | « Chat GPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.

C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.

Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.

L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

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Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.

Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.

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12.10.2026 à 20:59

Extraire, sacrifier et résister : enquête sur l’extractivisme « vert »

Cannelle Gignoux

Dans une enquête importante, la politiste étasunienne Thea Riofrancos analyse les conquêtes de l’extractivisme à travers le lithium, minerai de la “transition” par excellence. Du Chili au Portugal, de nouvelles frontières extractives se dessinent et des conflits miniers s’ouvrent, renouvelant les rapports de dépendance avec les Suds.

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Texte intégral (14449 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

À propos du livre de Thea Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, publié chez W. W. Norton & Company, New York, 2025.

« Au cours de mes recherches pour ce projet, j’ai marché de manière quelque peu instable sur le sol accidenté du désert d’Atacama, j’ai gravi une crête dans la chaîne de montagnes Silver Peak au Nevada et je me suis assise au bord de la rivière Covas, dans le nord du Portugal, où j’ai profité d’une brise fraîche la première fois de la journée. Ces lieux sont singuliers, saisissants, incomparables. En même temps, chacun de ces endroits n’occupe qu’un des nombreux nœuds d’un vaste réseau économique. Les flux d’argent, de marchandises, de personnes et de connaissances relient les zones périphériques aux centres de décision économique et politique des quartiers financiers et des capitales. Défiant apparemment les lois de la physique, chacun de ces lieux est en fait « deux endroits à la fois », selon les termes de l’historien de l’environnement Jason W. Moore. »
Thea Riofrancos

Saisissants par leur aridité, l’étendue de leurs espaces et le sentiment d’infini qu’ils suscitent, les territoires de l’extractivisme sont des lieux profondément paradoxaux : désolés en apparence mais gorgés de ressources, d’une beauté insolite mais ravagés par les infrastructures extractives, géographiquement incomparables mais rendus économiquement commensurables. C’est précisément dans cet écart entre la singularité des lieux et leur intégration à des chaînes de valeur mondiales que Thea Riofrancos situe son enquête qu’elle rédige à la première personne dans une écriture ethnographique saisissante. Du Salar de l’Atacama au Chili à Silver Peak au Nevada et à la région de Barroso au Portugal, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism suit les nouvelles géographies du lithium et les chaînes de valeur qui relient ces territoires entre eux.

Cette enquête part d’un paradoxe désormais bien documenté1 : les technologies destinées à décarboner les économies sont elles-mêmes fortement consommatrices de matières premières (lithium, cuivre, nickel, cobalt ou graphite)2. Les promesses de décarbonation, celles d’un monde affranchi des combustibles fossiles, s’accompagnent de l’ouverture et de la réouverture de sites miniers, souvent au prix de l’asséchement d’écosystème entier, la destruction d’agricultures familiales, la perte de biodiversité, en d’autres mots, le sacrifice d’un territoire et de ses habitants. Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans une croissance continue de l’extraction à l’échelle mondiale, passée de 30 milliards de tonnes en 1970 à 107 milliards en 20243, et se trouve désormais au cœur des politiques industrielles et géopolitiques de sécurisation des minerais dits « critiques ». C’est dans ce contexte que s’inscrit Extraction : The Frontiers of Green Capitalism de Thea Riofrancos. Après avoir participé à l’ouvrage collectif A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal (2019) et consacré ses premiers travaux aux conflits de l’extractivisme sous le gouvernement de Rafael Correa en Équateur dans Resource Radicals : From Petro-Nationalism to Post-Extractivism in Ecuador (2020), la politiste poursuit son analyse des rapports entre capitalisme, États, ressources stratégiques et mouvements sociaux en déplaçant son regard vers un extractivisme dit « vert », celui du lithium. Ses terrains au Chili, au Nevada et au Portugal sont le résultat de l’extension de la frontière extractive, qui prend dans ses recherches, un sens à la fois géographique et géopolitique.

Les « frontières extractives » désignent les lieux où l’expansion minière entre en conflit avec des écosystèmes et des populations, mais aussi les tensions géoéconomiques qui apparaissent lorsque certains territoires deviennent stratégiques pour l’approvisionnement mondial en lithium. Aussi différents soient-ils, les terrains qu’elle étudie répondent à une même interrogation : que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, après avoir longtemps externalisé une part importante des coûts de l’extraction vers les pays du Sud, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ? L’originalité de l’ouvrage tient à la manière dont Riofrancos articule trois échelles d’analyse : les transformations géoéconomiques des chaînes d’approvisionnement, l’expansion territoriale de l’extraction minière et les conflits sociaux et écologiques qu’elle suscite. Plus qu’une enquête sur les soubassements extractivistes de la transition écologique, cet ouvrage porte sur la manière dont les politiques de décarbonation, loin de mettre fin aux rapports de dépendance avec les pays du Sud, s’y superpose en ouvrant de nouvelles frontières extractives qui suscitent, au sein même des puissances industrielles, de nouveaux conflits miniers.

Que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ?

L’ouvrage s’organise en trois parties. La première, intitulée « Frontières », examine les tensions entre colonialisme des ressources et nationalisme des ressources, principalement à partir du cas de l’extraction du lithium au Chili. La deuxième, « Capitalisme vert », analyse les enjeux géopolitiques de la relocalisation de l’extraction et de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales. La troisième, « Au-delà du capitalisme vert », se penche sur les résistances à l’extractivisme vert et les perspectives de dépassement de ce modèle. Nous proposons ici une lecture transversale de ces trois parties, en privilégiant les apports qui nous semblent les plus originaux : la reconfiguration des frontières extractives, l’articulation entre sécurité des approvisionnements et transition énergétique, ainsi que les conflits suscités par l’ouverture de nouvelles mines.

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Le capitalisme “vert”, un capitalisme extractiviste

L’extractivisme désigne bien davantage que la simple extraction de ressources naturelles. Le terme renvoie à un modèle d’exploitation intensive de matières premières, principalement organisée au bénéfice de l’accumulation capitaliste et longtemps structurée par les rapports coloniaux entre centres et périphéries. Héritier de cette histoire coloniale, l’extractivisme renvoie à un modèle de développement fondé sur l’appropriation des ressources, la dépossession, la violence et le pillage. Comme catégorie critique, le terme d’« extractivisme » (extractivismo en espagnol) ne s’impose toutefois véritablement qu’au tournant des années 1990 et 2000, notamment dans les mouvements autochtones et écologistes sud-américains, « afin de donner un nom à ce qu’ils considèrent comme un modèle de développement économique ancré dans la conquête coloniale, mais qui opère désormais à une échelle spatiale et commerciale sans précédent4 ».

La généalogie critique que Riofrancos propose du concept d’extractivismo remonte aux théories de la dépendance5. Bien qu’elles ne dénonçassent pas encore l’extractivisme comme modèle économique et écologique destructeur dans les années 1950 et 1960, les théories de la dépendance analysaient déjà l’insertion subordonnée des économies sud-américaines dans la division internationale du travail. Leur question était celle que Riofrancos résume en ces terme  : « comment un continent si riche en ressources naturelles pouvait souffrir d’une telle pauvreté6 ? ». Spécialisées dans l’exportation de matières premières, les économies sud-américaines occupaient une position subordonnée dans les échanges de biens manufacturés. Une étude récente donne la mesure de cette asymétrie en estimant à 2 200 milliards de dollars la valeur annuelle des biens que les pays du Nord s’approprient au détriment des pays du Sud7 : c’est l’équivalent du PIB de l’Italie, 8e puissance économique mondiale, qui est ainsi capté chaque année… La critique portait alors moins sur les dommages environnementaux de l’extraction que sur la destination de la richesse produite.

Image satellite du Salar de Atacama, dont les hautes teneurs en lithium apparaissent en bleu turquoise. NASA’s Earth Observatory, Wikimedia Commons.

La « marée rose » sud-américaine peut, de ce point de vue, être comprise comme un prolongement politique, bien que partiel et ambivalent, de cette critique de la dépendance. En réactivant, sous la forme d’un « nationalisme des ressources8 », la volonté de rompre avec le caractère enclavé9 des économies extractives, elle illustrait une reprise de contrôle sur les richesses issues de leur exploitation.

Le Chili constitue un bon exemple pour comprendre comment, à gauche, la critique du principe même de l’extractivisme a parfois été subordonnée à celle de l’appropriation étrangère des ressources. Sous la présidence de Gabriel Boric, entre 2022 et mars 2026, la question de la souveraineté sur le lithium a retrouvé une place centrale dans le débat public. Mais plutôt que de remettre en cause son exploitation, le gouvernement a cherché à renforcer le rôle de l’État dans le secteur, notamment par une participation publique accrue aux nouveaux projets miniers. La critique de l’extractivisme a surtout pris la forme d’un contrôle accru sur les conditions d’extraction. Boric s’est ainsi engagé à protéger 30 % des salines de l’exploitation d’ici 2030 et à imposer, pour les nouvelles mines, des techniques censées en limiter les dommages environnementaux10. Cette orientation n’a toutefois pas mis fin aux contestations. Les résistances autochtones et écologistes à l’exploitation minière à grande échelle se sont poursuivies, révélant la tension entre souveraineté nationale sur les ressources et critique de l’extractivisme lui-même. Une souveraineté qui demeure, en outre, prise dans des rapports de dépendance et de compétition géoéconomiques. Après le départ de Boric en mars 2026, le nouveau gouvernement chilien a renforcé sa coopération avec les États-Unis autour de l’approvisionnement en minerais critiques, tandis que l’Atacama demeure convoité par les puissances occidentales et par la Chine. C’est dans ce contexte que prend sens une question directrice de la recherche de Riofrancos : en quoi le capitalisme qualifié de « vert » en raison « de son rôle -prouvé ou non – dans la lutte contre la crise climatique11 », ne reconduirait pas « la même vieille politique de capitalisme extractif appliquée au reste du monde12 » ?

Le lithium constitue selon elle un cas particulièrement éloquent pour saisir les continuités et les transformations contemporaines de l’extractivisme. C’est pourquoi le Salar de l’Atacama, au Chili, occupe une place importante dans l’enquête de Riofrancos. Loin d’être un simple réservoir de ressources, le « plateau de l’Atacama13 » est un écosystème habité et doté d’une riche biodiversité, que la demande mondiale en lithium transforme aujourd’hui en espace stratégique de la transition énergétique14. Si ce métal connaît de nombreux usages, c’est son emploi dans les batteries rechargeables qui lui vaut le surnom d’« or blanc de la transition énergétique ». Comme le rappelle Riofrancos, la transition vers les énergies renouvelables dépend de l’électrification, et l’électrification dépend des batteries rechargeables15.

Dans la mesure où le secteur des transports constitue l’un des principaux contributeurs à l’empreinte carbone mondiale, l’électrification du parc automobile constitue un enjeu majeur de la transition. C’est pourquoi Riofrancos se penche sur cette dépendance grandissante des États nations et de l’Europe aux batteries électriques. L’Agence internationale de l’énergie prévoit en effet une forte augmentation de la demande des minéraux critique dans le cadre d’une transition écologique rapide : « en 2050, celle-ci pourrait être dix fois supérieure à son niveau de 2023, soit la croissance la plus élevée parmi les minéraux critiques étudiés par l’agence16 ». Ces chiffres donnent la mesure de l’envergure extractive de la décarbonation. Loin de remplacer une source d’énergie par une autre, l’utilisation des minerais critique pour les technologies vertes repose sur l’extension de chaînes d’approvisionnement associant extraction minière, raffinage, fabrication et recyclage. Le lithium n’est d’ailleurs qu’un élément parmi d’autres de cette nouvelle géographie extractive, qui mobilise également le cuivre, le graphite, le nickel, le cobalt, les terres rares ou encore la bauxite17. L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis. Dans les Andes, les conditions climatiques, géologiques, géothermiques et hydrologiques singulières rendent l’extraction particulièrement rentable18. Le fort taux d’évaporation du salar de l’Atacama permet notamment d’y produire du lithium à des coûts parmi les plus faibles au monde. Cette concentration fait toutefois du lithium un objet de tensions et de rivalités géoéconomiques. Elle expose les États et les compagnies extractives aux risques de rupture d’approvisionnement et alimente la compétition pour l’accès à cette ressource désormais considérées comme « critique » pour la sécurité économique.

L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis.

L’un des apports de l’ouvrage de Riofrancos consiste précisément à montrer comment cette vulnérabilité économique est intégrée aux politiques industrielles de la transition énergétique. Si la sécurisation des approvisionnements peut prendre la voie de la diversification des fournisseurs, les accords avec des pays alliés, le renforcement du contrôle sur les matières premières, elle peut aussi prendre la forme d’un développement accru de capacités d’extraction, de raffinage et de transformation sur le territoire même des grands centres industriels. Dans son chapitre « Green Dominance », elle analyse ainsi la volonté européenne de développer certains maillons de la chaîne du lithium afin de réduire sa dépendance à la chaîne mondiale. Il serait toutefois trompeur d’y voir une véritable « relocalisation de l’Empire19 ». Comme le montre Riofrancos, l’implantation de nouvelles capacités extractives et industrielles dans le Nord ne constitue en rien une substitution des flux de ressources en provenance du Sud global vers le Nord, mais une co-existence entre d’ancienne dynamique prédatrice et de nouvelles dynamiques extractives dans les pays du Nord.

La logique du “nexus sécurité-soutenabilité”

Cette dynamique prend deux formes : soit les activités extractives autrefois abandonnées sont réouvertes, soit de nouveaux projets miniers s’implantent, sous la bannière de la transition énergétique. Le projet Savannah Ressources à Barroso dans le nord du Portugal, en offre une illustration particulièrement claire20. Dans cette région Covas da Barroso, du nom de la rivière qui la traverse, un projet d’extraction de lithium vient se greffer sur une mine déjà connu pour son extraction de feldspath, destinés notamment à l’industrie céramique. Le projet s’inscrit, selon Riofrancos, dans un mouvement plus vaste d’expansion de la frontière extractive dans la péninsule Ibérique, qui s’étend du sud de l’Espagne au nord du Portugal. Cette expansion consiste dans l’essor des concessions minières et l’incorporation de nouveaux territoires aux chaînes d’approvisionnement européennes en minerais critiques.

Capture d’écran d’une vidéo de communication de l’entreprise Savannah Ressources PLC sur la mine de Covas da Barroso au Portugal.

À Barroso, la transformation est particulièrement frappante. Le projet de Savannah Ressources a acquis à ce jour 111 parcelles de terrain auprès de propriétaires privés et en détient 16 autres en vertu de contrats de location-vente21. Alors que cette région du Portugal a été « l’une des premières en Europe à être reconnue par les Nations Unies comme site agricole patrimonial, citant spécifiquement son mode d’exploitation ‘‘agro-sylvo-pastoral’’ qui intègre les terres cultivées dans les forêts22 », ce mode de subsistance risque de disparaître à cause de l’extension des territoires miniers. Comme l’indique la Compagnie minière, « les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet23 ». L’implantation d’une exploitation industrielle de lithium à grande échelle menace ainsi de reconfigurer un territoire jusqu’alors structuré autour de ces usages agricoles et pastoraux. Derrière la justification idéologique des solutions à apporter à la crise climatique, se trouvent ainsi des risques de destruction de territoires entiers, de paysages et de ressources.

Et ce n’est pas tout. La justification du capitalisme vert s’accompagne d’une justification sécuritaire. C’est pour répondre au risque de tensions interétatiques qui pourraient mettre en danger la chaîne du lithium et engendrer une volatilité des prix, que les politiques industrielles vertes se sont articulés autour de ce que Riofrancos qualifie de « nexus sécurité–soutenabilité », un ensemble de discours et de dispositifs qui légitiment, au nom de la sécurité et de la transition, la réouverture ou la relocalisation de l’extraction minière dans les pays du Nord global afin d’assurer un accès direct aux ressources24.

➤ Lire aussi | Extraire, consommer, détruire : voyage géopolitique en Entropie・Fabrice Tassard (2018)

On peut résumer la double logique du « nexus sécurité-soutenabilité  » de la manière suivante. Le premier enjeu est celui de la sécurité des approvisionnements : dans une conjoncture marquée par l’intensification des rivalités géopolitiques entre les États-Unis, l’Europe et la Chine et par une compétition accrue pour l’accès aux minerais critiques, la transition verte fait apparaître de nouvelles vulnérabilités économiques liées à la concentration des ressources, aux capacités de raffinage et des chaînes de transformation25 . La priorité des États devient l’accès territorial, la proximité des ressources, et le faible coût de leur importation depuis les pays périphériques. Le second enjeu est celui de la soutenabilité, c’est-à-dire des enjeux liés à la transition énergétique. Il s’agit de la justification donnée par les États de la nécessité d’un accès aux minéraux tel que le lithium afin de mener à bien la décarbonation de l’économie. C’est dans ce contexte que « l’extractivisme vert » tend à être repensé comme ayant des « frontières mobiles », pouvant se déployer dans les pays du Nord26.

En effet, les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, et l’Europe a également de nombreux projets – au Portugal, en Serbie, en République Tchèque, en France. Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques27 ». L’exemple du lithium exprime bien la manière dont une dimension politique et sécuritaire a pu être attribué à un minéral dans un contexte spécifique28. Au Chili, le lithium est déclaré ressource stratégique appartenant à l’État et devant être utilisé dans l’intérêt national en 197929 pour des raisons liées à son utilisation dans le nucléaire, tandis qu’il a fallu attendre les années 2016 pour que la Chine considère le lithium comme étant d’intérêt stratégique et 2018 pour les États-Unis. Cette appellation donne à l’État le pouvoir de décider dans quelles conditions et qui peut exploiter cette ressource. Ce qui signifie également que le caractère économique d’une ressource est historiquement produit.

Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques ».

Dans le contexte actuel de tensions interétatiques accrues, ces notions montrent que les politiques climatiques intègrent de manière croissante des impératifs de sécurité des approvisionnements à leur politique économique. Loin de se substituer à la logique de rentabilité, les impératifs de sécurité des approvisionnements contribuent ainsi à redéfinir les conditions de la valorisation du capital. À l’échelle des États, cette réorientation peut notamment se traduire par le soutien à des projets ou à des filières dont la rentabilité immédiate demeure incertaine, mais dont le développement est jugé nécessaire à la réduction d’une dépendance stratégique. La faillite du fabricant suédois de batteries Northvolt constitue à cet égard un cas révélateur. Malgré d’importants investissements publics et privés, des « retards et surcoûts dans la montée en puissance de sa gigafactory de Skelleftea, dans le nord de la Suède, ont fini par faire fuir les commandes et, finalement, les investisseurs30 ».

Cet échec met en évidence le désavantage économique auquel peut être confrontée une filière européenne face à des producteurs chinois capables de proposer des batteries à moindre coût. Il n’a pourtant pas conduit l’Union européenne à renoncer à la fabrication de ses propres batteries. Au contraire, la dépendance envers les producteurs chinois étant désormais elle-même conçue comme une vulnérabilité stratégique, l’Union Européenne a renforcé son soutien à la production européenne de batteries. L’enjeu de souveraineté industrielle peut ainsi conduire un État ou un ensemble d’États à prendre en charge une partie des coûts nécessaires au maintien d’une chaîne de valeur européenne, quitte à dépenser davantage. Cette nouvelle articulation entre décarbonation, politique industrielle et sécurité des approvisionnements ne transforme cependant pas seulement la géographie mondiale de l’extraction, mais aussi, celle des conflits qui l’accompagnent.

Résister à l’extractivisme vert

Au-delà des tensions géopolitiques qui reconfigure la carte mondiale de l’extractivisme31, Thea Riofrancos s’intéresse aux conflits territoriaux suscités par l’ouverture des nouvelles frontières extractives dans les pays du Nord. Dans le chapitre 8, intitulé « Résister à l’extractivisme vert », elle interroge les effets politiques de ces nouveaux projets à partir du cas du Portugal et des États-Unis : l’extraction y est-elle mieux encadrée que dans les pays du Sud ? Suscite-t-elle des conflits comparables ? Et, lorsqu’elle est contestée, quels motifs conduisent les populations à se mobiliser contre des projets pourtant présentés comme nécessaires à l’action climatique ? Riofrancos met en évidence trois motifs principaux qui relient des luttes des pays du Nord à celles des pays du Sud. Le premier concerne l’eau. À partir notamment des données de l’EJAtlas32, base mondiale recensant les conflits de justice environnementale, elle montre que la dégradation ou la raréfaction des ressources hydriques constitue l’un des principaux ressorts des mobilisations contre les projets miniers liés au lithium.

Image satellite du désert Atacama. Les rectangles bleu turquoise représentent des zones d’eau évaporée contenant de hautes concentration de potassium et de lithium. (c) European Space Agency. Wikimedia Commons

De Covas à Thacker Pass, dans le nord du Nevada, en passant par le désert d’Atacama, ces conflits ont en commun de porter sur la préservation de ressources hydriques menacées par l’extraction. Elle précise toutefois que la probabilité d’une mobilisation dépend aussi de la signification culturelle que les communautés concernées attribuent à l’eau. Le second motif tient au déficit démocratique qui accompagne nombre de ces projets, notamment l’absence de véritable délibération avec les populations affectées sur les conséquences environnementales de l’activité minière. Le projet de Thacker Pass, dans une région marquée par des épisodes de sécheresse cristallise particulièrement ces deux dimensions. La principale organisation opposée au projet, les People of Red Mountain, qui regroupe des membres des peuples Paiute, Western Shoshone et Bannock, mobilisés pour défendre les territoires sur lesquels la mine est aujourd’hui en construction, regrette un processus de consultation qu’ils considèrent comme largement insuffisant au regard de l’ampleur des transformations susceptibles d’affecter leur territoire. À ces enjeux hydriques et démocratiques s’ajoute aussi la dimension historique et culturelle du conflit. Le projet de Thacker Pass empiète sur leurs territoires, qui comprennent notamment le site d’un massacre perpétré au XIXe siècle par la cavalerie américaine, ainsi que des lieux de culte et de cueillette de plantes médicinales.

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Au Portugal, dans la région de Covas do Barroso, la mobilisation que nous avons déjà évoqué est principalement alimentée par la crainte de voir disparaître la rivière dont dépend tout un mode de vie dans la région. Le cours d’eau qui traverse le territoire, du nom de la région Covas, irrigue les cultures et rend possible l’agriculture familiale et l’élevage. Comme l’affirme Fernandes, une habitante interrogée par Riofrancos : « Pour moi, la plus grande crainte est que cela change à tout jamais. Le paysage. Ils détruiront l’eau. Les choses ne seront plus les mêmes […] ». Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière. La préservation des écosystèmes est également au cœur des mobilisations contre les projets miniers dans le Nevada. À proximité de Silver Peak, où l’entreprise Albemarle exploite une mine de lithium, le projet de Rhyolite Ridge menace notamment le sarrasin de Tiehm, une plante sauvage « aux pétales jaunes délicates ». Pour Patrick Donnelly, du Center for Biological Diversity, la protection de cette espèce dépasse la seule question de sa préservation. Elle constitue un indicateur de la santé plus générale d’un écosystème déjà fragilisé. Riofrancos montre ainsi comment ces luttes contre les projets miniers permettent de prendre conscience de la valeur écologique de ces espaces désertiques, de leurs systèmes hydrologiques complexes et vulnérables, des sources, qui apparaissent comme des « oasis de vie organique » et qui contredisent la représentation par les entreprises extractives des déserts de sels comme des terrae nullius.

Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière.

Pour autant, la reconnaissance de cette richesse ne conduit pas tous les militants interrogés par Riofrancos à s’opposer par principe à toute extraction minière. Certains reconnaissent la nécessité des minéraux pour la transition énergétique, tout en contestant les conditions de leur extraction. C’est le cas de Donnelly, directeur pour le Nevada Center for Biological Diversity (CBD), une ONG nationale dédiée à la protection des espèce menacées, qui assume la tension entre la nécessité de développer les énergies renouvelables et les dommages environnementaux susceptibles d’accompagner leur mise en place. De même, Hadder, militant du Great Basin Resource Watch, précise qu’il ne s’oppose pas à l’extraction minière « tout court », une position qu’il juge intenable, mais entend plutôt développer une critique spécifique de la gestion des mines dans les sociétés capitalistes. Pour ces militants, l’exploitation minière liée à la transition énergétique aux États-Unis constitue notamment un défi à relever pour imposer des normes extractives plus respectueuse de l’environnement. Ils soulignent notamment que les populations opposées aux projets miniers aux États-Unis disposent de moyens juridiques et politiques plus importants que celles de nombreux pays du Sud pour faire valoir leurs revendications. C’est en ce sens que Donnelly envisage la relocalisation « comme une voie potentielle vers des chaînes d’approvisionnement mondialement équitables33 ». Hadder insiste, quant à lui, sur le risque que les mobilisations anti-extractivistes dans les pays du Nord contribuent, en repoussant les projets miniers hors de leurs frontières, à déplacer l’extraction vers des territoires où les populations disposent de moins de moyens pour s’y opposer.

Riofrancos propose d’aborder ce paradoxe en déplaçant l’attention de l’opposition entre Nord et Sud vers les inégalités internes qui traversent les pays du Nord eux-mêmes. Comme elle l’affirme, « même dans les pays du Nord, les populations ne bénéficient pas ou ne supportent pas les mêmes coûts environnementaux de la relocalisation34 ». Les dommages sociaux et environnementaux de l’activité minière se concentrent en effet sur les populations déjà marginalisées. Le projet de Thacker Pass, à proximité de la frontière avec l’Oregon, affecte au premier chef plusieurs communautés autochtones, notamment les Reno-Sparks Indian Colony, les Burns Paiute et les Fort McDermitt Paiute et Shoshone. Comme le lui indique notamment Galina Angarova, directrice exécutive de Cultural Survival, une ONG internationale engagée dans la défense de l’autodétermination et des droits des peuples autochtones, la plupart des communautés les plus marginalisées vivent précisément dans les territoires convoités par les entreprises minières. Selon les données citées par Riofrancos, 69 % des ressources ou réserves minérales nécessaires à la transition énergétique se situeraient sur les terres des peuples autochtones ou à proximité immédiate de celles-ci, une proportion qui atteindrait 85 % pour le lithium. La géographie de l’extractivisme vert ne se superpose donc pas simplement à la division entre Nord et Sud, mais reproduit également, au sein même des pays du Nord, des rapports inégaux d’exposition aux coûts environnementaux et territoriaux de la transition.

Politiser les conditions matérielles de toute transition

L’un des principaux mérites de l’ouvrage tient à la remise en cause d’une conception de la transition énergétique comme simple prolongement de l’externalisation des coûts environnementaux de l’extraction des pays du Nord vers les pays du Sud. Sans nier la persistance de ces rapports de dépendance, Riofrancos complexifie ce schéma en montrant que les politiques industrielles de la transition énergétique s’accompagnent de l’ouverture de nouvelles frontières extractives au sein même des pays du Nord. Son enquête invite à relire les conflits qui accompagnent cette extension à l’aune des inégalités internes qui traversent les pays du Nord. En suivant ces conflits depuis les territoires miniers jusqu’aux centres des politiques de la transition énergétique, elle révèle, dialectiquement, les dilemmes auxquels se heurtent les opposants à l’extractivisme vert dans un monde structurellement dominées par des flux Nord/Sud profondément inégalitaires : faut-il défendre la relocalisation de l’extraction de lithium dans les pays du Nord, au nom de leur responsabilité dans la transition énergétique et de garanties environnementales potentiellement plus exigeantes ? La diversité des positions rencontrées montre que les luttes contre l’extractivisme ne se laissent pas réduire à une simple opposition entre les défenseurs de la transition énergétique et ceux qui en contesteraient la nécessité35, mais interrogent plus fondamentalement les conditions dans lesquelles cette transition est mise en œuvre et les finalités mêmes de la transition, autrement dit, les besoins matériels qu’elle vise à satisfaire.

Nevada desert, dont les sous-sols contiennent des réserves importantes de lithium. © 2025 Amnesty International – tiré du rapport : USA: “We’re here to Protect Mother Earth”: Indigenous Rights and Nevada’s Lithium Boom. Mai 2026.

L’intérêt de ces questionnements est donc également d’interroger les besoins matériels d’une société qui cherche à s’émanciper des énergies fossiles. Certes, Riofrancos inscrit sa réflexion dans l’horizon politique du Green New Deal, en cherchant à concilier les impératifs de la transition avec la persistance de certaines formes d’extraction, au risque d’occulter la nécessité d’une critique beaucoup plus radicale des besoins matériels de la société future (et d’aller, notamment, au-delà de la seule critique de la voiture individuelle36). Mais son analyse a pour mérite de remettre au cœur du débat, y compris chez celles et ceux qui se donnent pour horizon une rupture radicale avec le capitalisme, le fait que toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Si certaines perspectives permettent de répondre plus directement et plus radicalement à ces questions37, l’analyse de Riofrancos nous rappelle que la question des volumes extraits et des infrastructures nécessaires ne peut être dissociée de celle des rapports de classes, des formes de propriété et des usages auxquels ces ressources sont destinées. Elle rappelle ainsi que le capitalisme est « à la fois plus et moins que la croissance » : « Plus, car la croissance n’éclaire pas les rapports de classe et de propriété qui sont au cœur de l’accumulation du capital ; moins, car assimiler le capitalisme à la seule croissance peine à rendre compte des tendances du système à l’exact opposé : crise, stagnation et récession38 ». C’est en ce sens que Riofrancos rejoint une méthode qui nous semble essentiel à l’analyse et à la critique de l’extractivisme capitaliste : l’historicisation de notre rapport à ce qui est extrait de la terre et la politisation des conditions matérielles de toute transition. À ce titre, Extraction regorge d’éléments pour penser la transformation des rapports sociaux à partir des conflits que l’extractivisme fait surgir, en remontant, pour ainsi dire, « depuis les profondeurs39 ».


Image d’ouverture : Laguna Miscanti, lac du nord du Chili, dont la partie occidentale est située à moins d’un kilomètre de la division des eaux du bassin du lac du sala d’Atacama. Wikimedia Commons.

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Notes

  1. P. Le Billon, The great green grab : climate extractivism and the new resource imperialism, London, Hurst&Company, 2026 ; Svampa, M., Notre modèle de développement entre nouvelles dépendances et limites du consensus de la décarbonation. Dans L’Amérique latine face aux défis mondiaux (p. 61-81). IRIS éditions 2026 ; C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle : enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
  2. Dans un rapport de 2017, la banque mondiale affirme que « les technologies qui pourraient permettre le passage à une énergie propre s’avèrent en réalité PLUS intensives en matériaux dans leur composition que les systèmes actuels fondés sur les énergies fossiles. […] Pour le dire simplement, un avenir fondé sur les technologies vertes exige beaucoup de matières premières qui, si elles ne somt pas correctement gérées, pourraient empêcher les pays producteurs d’atteindre leur objectif en matière de climat et de développement durables. » Banque mondiale, The Growing Role of Metals and Minerals in Low-Carbon Future, rapport, 2017, p.58-59, cité par Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, p.61.
  3. Programme des Nations Unies pour l’environnement, Global resources outlook 2024 : bend the trend – pathways to a liveable planet as resource use spikes, International Ressource Panel, Nairobi, 2024.
  4. T. Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, W. W. Norton&Company, New York, W. W. Norton & Company, 2025, p.176.
  5. Id., p.38 : « Dans les années 1950 et 1960, des universitaires et des politiciens sud-américains (Fernando Henrique Cardoso) travaillant dans des agences des Nations unies ont développé et diffusé un ensemble d’idées qui sont devenues connues sous le nom de théorie de la dépendance ».
  6. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.39.
  7. J. Hickel, D. Sullivan et H. Zoomkawala, « Plunder in the Post-Colonial Era : Quantifying Drain from the Global South Through Unequal Exchange, 1960–2018 », New Political Economy, vol. 26, no 6, 2 novembre 2021, p.1030-1047.
  8. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 37.
  9. Id., p.39 : Le concept « d’économies enclavées » désigne le fait que les mines, les champs pétrolifères et les plantations agricoles ne contribuent que peu au développement économique national, et qu’il en résulte un sous-développement.
  10. Id., p.106.
  11. Id., p.17.
  12. Extractive Frontiers : An Interview With Thea Riofrancos , Protean Mag, 2025.
  13. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 193 : L’observatoire pluridisciplinaire des salines andines, nomme le salar de l’Atacama, le plateau de l’Atacama (la Puna de Acatama), pour éviter le nom de « triangle de lithium » qui met l’accent sur la ressource économique plutôt que sur le paysage.
  14. Id., p.106 : Président du Chili de 2022 à mars 2026, Boric résume dans un langage poétique la richesse des salins tant en termes de biodiversité que de vie humaine. Ce discours s’oppose à ceux (Etat chilien et entrepreneurs) qui considèrent le désert sous le trope de la terra nullius, comme un lieu sans vie : « Ces salines et ces lagunes ne sont pas seulement du lithium, elles sont des personnes, elles sont des communautés, elles sont l’eau du désert, elles sont des biotechnologies et d’autres minéraux, elles sont le berceau de cultures anciennes, et elles sont les témoins du passé que nous préserverons aujourd’hui pour un avenir meilleur. »
  15. Id., p.15. Thea Riofrancos nous apprend également que « L’idée que les batteries au lithium pourraient remplacer le pétrole vient d’une source inattendue : « Exxon. Au plus fort du choc pétrolier au début des années 1970, cette entreprise spécialisée dans les combustibles fossiles a consacré des millions de dollars à la recherche d’alternatives à son produit principal. ».
  16. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.16.
  17. Pour une enquête sur les différents minéraux de la transition écologique, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.
  18. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.8.
  19. C. Izoard, Peut-on relocaliser l’Empire ?, Terrestres, 2026.
  20. On pourrait également prendre le cas du projet Eymeris en France dans l’Allier qui ambitionne de devenir un acteur majeur de l’extraction de lithium en Europe. Ce projet s’est surtout fait connaître par la contestation qu’il a suscitée. Plusieurs collectifs écologistes et organisations locales (la défense de la forêt des Colettes, La Confédération Paysanne Allier, Stop Mines 03, le Collectif Lithium Montluçon, Préservons la forêt des Colettes etc.) dénoncent ses conséquences environnementales, au premier rang desquelles figure la destruction de la forêt des Colettes. Cet espace de biodiversité joue déjà un rôle crucial dans la transition énergétique en tant que puits de carbone. Le paradoxe du capitalisme vert apparaît ici dans toute sa splendeur : un écosystème contribuant à la lutte contre le réchauffement climatique pourrait être sacrifié pour extraire les minerais nécessaires à cette même transition.
  21. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, diffusé le 12 août 2026 par RNS, le service d’information réglementée de la London Stock Exchange.
  22. Barroso Agro-Sylvo-Pastral System, Portugal, “Food and Agricultural Organization of the United Nations”, 2024., cité par Thea Riofrancos dans Extraction, op. cit., note1 p.259.
  23. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, op.cit., : « De plus, les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet. Les préparatifs en vue de l’expropriation des terrains concernés sont en cours depuis le premier semestre 2025 et 2,4 millions de livres sterling de réserves de trésorerie sont spécifiquement affectées à ces acquisitions futures ».
  24. T. Riofrancos, « The Security–Sustainability Nexus : Lithium Onshoring in the Global North », Global Environmental Politics, vol. 23, no 1, 1er février 2023, p.20-41. Voir également l’interview de Théa Riofrancos sur le site français Diagrammes.
  25. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.77 : Par « stratégique », on entend une ressource jugée prioritaire au fonctionnement d’un pays, qu’il s’agisse de son économie ou de sa défense militaire.
  26. Comme elle l’explique dans une interview donnée à Protean Magazine, le phénomène de la relocalisation (onshoring) de l’extraction, l’a amené à repenser la carte mondiale de l’extraction, sans pour autant que cela bouleverse radicalement la théorie de la dépendance des pays du Nord envers les ressources des pays du Sud : « L’idée que les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, ou plus, et que l’Europe, où la situation est encore plus complexe, a de nombreux projets, transformera radicalement le paysage de ces régions. Mais avec le recul, les échanges resteraient inégaux. Les flux de ressources du Sud vers le Nord persisteraient. Le Nord ne deviendra pas autosuffisant. L’autarcie n’est pas une option viable actuellement, dans le contexte de la mondialisation, et ne le sera probablement pas dans un avenir proche. On peut observer une extraction interne accrue dans les pays du Nord, de nouvelles frontières de ressources et une marginalisation accrue dans ces mêmes pays, et une néocolonialité persistante dans les relations économiques mondiales. » Loin d’opposer la tendance du rapatriement de l’extractivisme dans les pays du nord à la recherche de nouvelles frontières extractive dans les pays du Sud, Riofrancos montre plutôt qu’il s’agit de deux dynamiques parallèles. L’intérêt de cette nouvelle tendance qu’elle dégage est qu’elle reconfigure notre manière intuitive de comprendre la transition.
  27. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.18 : Ces termes font références au risque lié à l’approvisionnement en raison de sa concentration géographique et des instabilités politiques qui pourraient compromettre l’accès à la ressource. Par critique, il faut entendre le fait que « les experts les jugent essentiels pour les systèmes énergétiques, la sécurité nationale ou l’économie en général, mais leur approvisionnement est soit insuffisant, soit vulnérable. » Stratégique renvoie quant à lui au caractère prioritaire que les minéraux acquièrent dans les politiques économiques.
  28. Id., p.135.
  29. Id., p.77.
  30. Lire à cet égard l’article Faillite de Northvolt : « Le suédois a péché par excès d’ambition et manque d’efficacité industrielle », 13/03/2025, Le Monde.
  31. Comme elle le souligne dans son entretien avec Diagrammes, les premières politiques de relocalisation et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement énergétique peuvent déjà être observées dans le contexte de la crise énergétique consécutive au choc pétrolier de 1973. Confrontés à l’augmentation du prix du pétrole, les États cherchent alors à réduire leur dépendance aux hydrocarbures importés en diversifiant leurs sources d’énergie. En France, cette orientation se traduit notamment par l’accélération du programme nucléaire ainsi que par la mise en œuvre de politiques visant à maîtriser la consommation et la facture énergétiques. La nouveauté des politiques extractives contemporaines doit ainsi être relativisée au regard de cette conjoncture géopolitique antérieure.
  32. EJAtlas, Category : Minaral Ores and Building Materials Extraction, cité par T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.177.
  33. Id., p.197.
  34. Ibid.
  35. Selon Celia Izoard, un tel cadrage du débat n’est d’ailleurs pas pertinent dans la mesure où le capitalisme a de toute façon prévu les deux, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit., p.247.
  36. Pour une perspective politique plus radicale voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux » dans Mondes postcapitalistes, Paris, La Découverte, 2026 ; et C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.
  37. J. Baschet et L. Jeanpierre (éd.), Mondes postcapitalistes, op. cit., voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux », p. 544-557.
  38. T. Riofrancos, « Gimme More, Is the energy transition a hoax ? », 2026.
  39. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.214.

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10.10.2026 à 09:29

« Les luttes écolo locales forment un mouvement social qui ignore son unité »

Juliette Piketty-Moine· Gabrielle Rey · Gaëlle Ronsin

Alors que l’autoroute A69 est quasi-terminée et que le backlash écolo n’en finit pas de s’aggraver, pas évident en ce moment de trouver de quoi espérer côté environnement. On a donc sauté sur le livre “Territoires en résistance”, qui rassemble des luttes victorieuses parfois méconnues et interroge les stratégies gagnantes. Entretien avec les autrices.

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Derrière des luttes victorieuses emblématiques comme la Vannoise, Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes, on trouve une myriade de mobilisations d’ampleurs variées contre des projets tous plus nuisibles les uns que les autres. La socio-anthropologue Gaëlle Ronsin et les sociologues Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey se sont penchées sur quatre décennies de contestation de projets écocidaires par des habitant·es, des militant·es, des associations ou encore des élu·es. En partant des archives de la revue Silence, elles ont rassemblé des centaines d’exemples de collectifs en lutte partout en France hexagonale, et en ont tiré un livre : Territoires en résistance. Comment les collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, paru en 2026 aux éditions Payot en collaboration avec Silence.

Entretien réalisé par Naïké Desquesnes et Emilie Letouzey.

Terrestres – Vous dites en introduction que l’idée initiale était de réhabiliter les petites victoires, les luttes environnementales contre « les aménagements ordinaires », moins flamboyantes et médiatiques que Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes. Pourquoi avoir cadré votre travail de cette manière ?

Gaëlle Ronsin – Ce livre est la continuité d’un projet commencé en 2020 pour recenser les victoires contre les projets d’aménagement. On a réalisé une base de données avec plus de 200 victoires, dont seulement quelques-unes étaient connues1. Mais plein d’autres luttes étaient restées dans l’ombre : notre objectif était de les mettre en lumière pour ajouter notre pierre à ce qui avait déjà été écrit sur le sujet. On voulait aussi expliciter ce qui relève de l’aménagement ordinaire, avec les projets de type carrière, incinérateurs, moins médiatisés aujourd’hui que les datacenters, qui n’existaient pas il y a 30 ans.

Juliette Piketty-Moine – Il y a en effet une prolifération de toutes petites carrières, sur lesquelles a travaillé l’historien Nelo Magalhães dans ses recherches sur le programme routier français. L’aménagement ordinaire, c’est aussi la multiplication des centres commerciaux en sortie de bourg, les « petits » contournements routiers, les poulaillers industriels, etc. Revenir sur ces aménagements permet de mettre à jour ses logiques souterraines qui, mises bout à bout, ont un impact immense sur l’emprise au sol, sur la biodiversité ou sur les émissions de CO2.

La rédaction de la revue Silence souhaitait réaliser un inventaire de ces victoires éparses – en 40 ans d’existence, la revue a vu passer dans ses colonnes quantité d’histoires de luttes, depuis une époque où il n’y avait pas Internet. Nous avons donc fouillé avec enthousiasme les archives de revues écolo de ces années-là, pour aller au-delà de ce que la presse nationale avait documenté : les gros programmes d’autoroutes, les centrales nucléaires, les grands barrages.

➤ Lire aussi | Arraser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)

Terrestres – Qu’apporte ce regard attentif aux plus petites échelles ?

Gabrielle Rey – Plutôt que les grands pôles urbains, souvent mis en lumière dans le militantisme écologiste, nous avons en effet regardé du côté des économies locales, dans les petites villes, dans les campagnes. Qui se mobilise, avec quels intérêts ? On a observé des alliances improbables, par exemple entre un éleveur du coin, un maire qui estime que s’opposer à tel projet est judicieux pour être réélu, un ingénieur qui transmet des informations car son éthique fait qu’il n’est pas d’accord avec le projet. Ça donne aussi à voir comment se rencontrent les groupes sociaux dans certaines localités.

Illustration de Yann Renault tirée de l’article “Stratégies et tactiques pour gagner : l’exemple d’un Surf Park” de François Verdet, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Juliette Piketty-Moine – À la différence des mouvements ouvriers, où de grosses organisations syndicales produisent leurs propres histoires et maintiennent vivante la mémoire des grèves, les luttes locales sont beaucoup moins connectées ou même recensées. Certes, des coordinations existent : les Soulèvements de la terre représentent aujourd’hui la coordination la plus importante en France, mais il existe aussi des coordinations plus sectorielles comme la Déroute des routes, qui fait suite à Stop Autoroute dans les années 2000, ou encore la coordination Eau Bien Commun, qui rassemble des collectifs mobilisés autour des enjeux liés à l’eau. Mais souvent, ces coordinations ne durent que quelques années, cinq ou dix ans, puis disparaissent. Alors, avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car, selon plusieurs auteurices, elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté délocalisé, décentralisé.

Avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté décentralisé.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – L’ouvrage propose douze chroniques de victoires, qui s’ancrent sur des terrains divers, des années 1970 à aujourd’hui. Si vous deviez nous en décrire une, quelle serait-elle ?

Gabrielle Rey – La lutte sur la montagne de Lure, située au nord de Marseille et classée réserve de biosphère. Cette lutte, qui se poursuit depuis 2017, est exemplaire de grandes multinationales qui se lancent dans les énergies renouvelables en installant des champs de panneaux photovoltaïques sur des pans entiers de forêts ou de montagnes. Sous prétexte de lutter contre les énergies fossiles et le changement climatique, on détruit des forêts entières : l’association Amilure chiffre à 190 ha la surface des centrales en construction ou en exploitation ; quant à celles encore en projet, elles visent 350 ha.

Ces parcs photovoltaïques, qui doivent alimenter en énergie Marseille, son port et ses datacenters, sont aussi le symbole d’un processus typique de prédation des espaces périphériques au profit de grandes centralités urbaines, avec des énergies renouvelables qui viennent s’ajouter aux énergies fossiles sans qu’il ne soit jamais question de réduire la consommation d’énergie. C’est le tour de magie des politiques de durabilité : au lieu de réduire les besoins, on crée de nouveaux marchés et on continue à détruire des territoires. Les photos sont très impressionnantes.

À Cruis, la ferme solaire a fait pousser quelque 29 000 panneaux photovoltaïques sur 17 hectares et malgré l’opposition des habitants de la montagne de Lure et le combat juridique des associations. Photographie ©ANB – Association nationale pour la biodiversité, issue de l’article de Laure Bolmont « “Lure est devenue un eldorado” : un nouveau projet photovoltaïque “fait monter une colère et une rage sans dimension” chez des habitants », France3 régions, 2024.

Le droit favorise aujourd’hui ces projets d’énergies renouvelables, qualifiés de très haute utilité publique, ce qui permet de passer outre les procédures de conservation, notamment les études d’impact. De grosses entreprises capitalistes sont ainsi aidées par l’État, représenté par un préfet enclin à signer ce qu’il faut.

À Lure, les habitant·es de ces montagnes ont d’abord tenté des actions juridiques. Mais comme cela ne suffisait pas pour arrêter les chantiers, certain·nes militant·es ont bloqué les machines, se sont fait molester par les milices privées de ces multinationales, et poursuivre ensuite pour infraction à la propriété privée. Des militantes se sont ainsi trouvées en garde à vue et ont écopé de très lourdes amendes.

La lutte de Lure est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite.

Gabrielle Rey

Dans le livre, la chronique est centrée sur l’entreprise canadienne Boralex, dont le chantier à Lure a été rétrospectivement jugé illégal, mais dont la centrale solaire continue de fonctionner. L’association qui lutte a dû lancer une procédure supplémentaire, toujours en cours. C’est une des choses qu’on met fortement en évidence : ce double standard de la justice prompte à réprimer pénalement des militantes, mais qui fait par contre traîner des procédures administratives qui n’aboutissent à aucune sanction véritable, en laissant toujours à l’entreprise la possibilité de déposer des recours.

Cette lutte est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite. Aujourd’hui cependant, des petits villages de part et d’autre de la montagne se sont mis en lien et se sont coordonnés, en établissant par exemple une carte qui répertorie tous les projets (voir la carte des projets photovoltaïques). Et d’autres batailles continuent : la mairie d’Ongles par exemple n’a pas renouvelé la promesse de bail à Engie Green qui comptait y installer 12,7 ha de panneaux solaires.

Gaëlle Ronsin – Pour ma part, je pense à une toute petite lutte contre un projet ordinaire de carrière dans un village de Haute-Saône, qui a duré deux ans à peine et qui avait tout juste fait l’objet d’un article dans L’Est républicain et d’un autre dans Bastamag – ce qui montre l’importance des médias indépendants pour relayer ces résistances.

Une entreprise locale de BTP voulait ouvrir une carrière de calcaire sur six hectares de forêt à 500 mètres des habitations du village, avec des risques importants de nuisances du fait de la poussière et des camions. C’est un viticulteur amateur qui a lancé l’alerte, un habitant plutôt aisé. Il en a parlé autour de lui, puis il y a eu une réunion publique. Au départ, il y avait très peu de gens – il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Une association a été créée, Pro Natura Jussey, nommée, à l’instar de plein d’autres, en référence à une localité et à la sauvegarde du cadre de vie. Ils ont affiché des pancartes puis organisé la première manif de l’histoire du village, qui a quand même réuni 80 personnes malgré un arrêté d’interdiction de manifester – lequel a été détourné pour faire une espèce de rassemblement statique avec des mises en scène. Puis ils ont récupéré le dossier d’aménagement, repéré des malfaçons, monté un contre-dossier, moyennant quoi l’enquête publique a été défavorable ! En l’espace de deux ans, le projet a été enterré. Ce qui n’est pas toujours le cas : une enquête défavorable ne permet pas toujours l’annulation.

Depuis lors, l’association s’attache à transmettre à d’autres l’expertise acquise durant la mobilisation, lorsqu’elle est contactée par des personnes en lutte contre des projets similaires. C’est une transmission informelle, qui fonctionne au bouche-à-oreille.

Il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – De mon côté, je pense à une lutte qui nous fait revenir 50 ans en arrière, au début des années 1970 : celle contre les boues rouges au large de la Corse, une pollution causée par les résidus de la fabrication de dioxyde de titane dans les usines de l’entreprise italienne Montedison (ndlr : voir le récit qu’en fait François Jarrige dans cet extrait de son livre Verts de rage).

Ce qui est très intéressant avec cette mobilisation est qu’il y a eu des alliances étonnantes entre des secteurs très différents : des pêcheurs empêchés de travailler par la pollution, des scientifiques, des lycéen·nes ou encore le mouvement autonomiste corse. Les liens entre luttes environnementales et mouvements autonomistes régionaux (breton, occitan, alsacien…) sont très forts à l’époque. C’est d’ailleurs suite à une action directe revendiquée par le mouvement autonomiste que l’usine polluante ferme définitivement. Un autre point intéressant est que cette lutte a donné lieu à tout un processus juridique qui a abouti à la reconnaissance du dommage environnemental, avec une obligation de réparation économique pour l’entreprise envers une municipalité. Même si c’était une somme ridicule au regard de la gravité de la pollution, ça a constitué un précédent.

Un dernier point notable est que cette pollution aujourd’hui inenvisageable dans des eaux européennes a en fait été délocalisée : à Gardanne dans les Bouches du Rhône, l’usine d’alumine qui rejetait aussi des boues rouges dans la Méditerranée a finalement, en 2022, déplacé ses activités les plus polluantes en Guinée.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

Terrestres – Parmi les luttes que vous listez, beaucoup concernent des projets parfois très réduits, ne concernant parfois qu’une seule commune. Vous parlez d’ailleurs de « petits projets inutiles et imposés : PPII » (en référence aux Grands projets inutiles et imposés). Est-ce que ce n’est pas une échelle difficile à appréhender, aussi bien en tant qu’habitant qu’en tant que sociologue, avec un risque que des projets ou des luttes passent sous les radars ?

Juliette Piketty-Moine – C’est à double tranchant : effectivement il y a une échelle où les réseaux militants ne sont pas forcément au courant, ça va par exemple passer sous les radars de France Nature Environnement ou de la LPO. Mais en même temps, ce sont des projets sur lesquels des habitant·es qui se mobilisent peuvent avoir une prise, et le pouvoir de l’empêcher. Pour l’A69, l’énergie militante colossale qui a été investie – avec d’énormes manifestations, une lutte juridique victorieuse, de la désobéissance civile avec les écureuils ou encore des actions plus directes contre des engins de chantiers – n’a pas eu raison du projet, parce qu’on est sur des rapports de force gouvernementaux qui se décident à une échelle très haute. Sur des petits projets, il y a quand même davantage de possibilités pour les habitant·es qui voient venir un projet d’aboutir à une victoire.

Gabrielle Rey – C’est en effet une échelle à hauteur d’hommes et de femmes, qui se tiennent généralement au courant de ce qui se passe dans leur commune. Dans le cas de la carrière en Haute-Saône, c’est en se promenant que le viticulteur avait croisé des ouvriers du chantier, qui lui avaient parlé du projet de carrière. Cette échelle permet des rencontres improbables, entre des gens qui arrivent avec une conscience écologique, d’autres qui ont d’autres préoccupations, et qui se rejoignent sur le fait qu’ils n’ont pas envie, par exemple, d’avoir un incinérateur à côté qui va augmenter leurs probabilités d’avoir des cancers.

➤ Lire aussi | Du remembrement au désenclavement : aux racines de l’autoroute A69・Geneviève Azam (2024)

Gaëlle Ronsin – J’ai discuté avec un collectif en Isère dont une personne est engagée contre la construction d’un entrepôt de stockage de matériaux agricoles, notamment des engrais, prévu pour être construit à proximité des sources d’eau potable du village. La mobilisation a pris mais les militant·es ne voulaient pas la médiatiser, notamment parce que des gens de sensibilité plutôt gauche écolo ont réussi à faire alliance avec des personnes qui votent plutôt conservateur et même extrême-droite. Si cette lutte se retrouvait sur les médias de gauche de type Reporterre, ça aurait pu desservir cette fragile construction politique.

Gabrielle Rey – Ce qui nous a frappé sur les moyens d’action locale, c’est que les séquences électorales sont des occasions de faire basculer des rapports de force. Des habitant·es arrivent ainsi à mettre à l’agenda un projet dont les politiques locaux ne se préoccupaient pas trop et un·e candidat·e concurrent·e au maire en place va alors s’emparer de ce sujet. C’est ce qu’on a vu à Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, où un candidat macroniste pas spécialement versé dans l’écologie s’est emparé d’un projet de marina sur la Seine pour faire concurrence au maire LR sortant – et effectivement, il a fait annuler ce projet de marina.

Gaëlle Ronsin – D’un autre côté, l’échelle locale, c’est aussi de grosses engueulades entre « pro » et « anti », qui peuvent être vraiment très dures à vivre quand on partage un village et des activités, et ainsi créer des formes de fractures dans la vie locale. On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

Gaëlle Ronsin
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre partie sur « la résistance s’organise » vous dépliez un ensemble de « stratégies gagnantes ». Vous parlez de l’importance de « cumuler les actions ». Les militant·es combinent recours aux procédures juridiques, contre-expertises, campagnes d’information et médiatisation avec des opérations plus subversives comme l’occupation de sites menacés. L’action directe de type sabotage y est peu présente. Pourquoi ce choix ?

Gaëlle Ronsin – Certes, le sabotage attire l’attention et on adore voir des images de bulldozers qui brûlent, mais sur les 300 luttes qu’on a regardées, ça reste assez minoritaire. Car pour que cette stratégie soit choisie, il faut que ce soit des conjonctions de force particulières. Il y a une lutte que j’adore, c’est celle du village de Fumel dans le Lot et Garonne, où un groupe – les CLASH (Chômeurs libres, actifs, solidaires et heureux) – ont saboté un incinérateur très polluant. C’est un vrai sabotage, mais qui s’est produit dans un contexte de forte politisation préalable des personnes engagées dans la lutte. C’est loin d’être le cas tout le temps.

Juliette Piketty-Moine – Dans notre base de données, le sabotage concerne moins d’une victoire sur 10 et l’occupation des lieux type ZAD se retrouve dans un cas sur 5. Mais ça ne veut pas dire que l’imaginaire de l’action directe ne joue pas de rôle dans les victoires, car cela peut inquiéter et faire peur aux aménageurs. Dans le cas du projet d’autoroute A45 entre Lyon et Saint-Etienne, qui devait traverser les collines des Monts du lyonnais, le fait que des autonomes stéphanois se soient impliqués avec les agriculteurs locaux et brandissent la menace d’une occupation sur le mode « on va faire un autre Notre-Dame-des-Landes », a joué dans le rapport de force (même si au final il n’y a pas eu occupation). Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – Parmi les stratégies de lutte qui ont l’air d’être particulièrement efficaces, il y a la création de coalitions ou de coordinations, qui rassemblent plusieurs associations pour mettre leurs forces en commun. Si bien que l’on se dit en vous lisant que la création ou le renforcement de ces réseaux, souvent thématiques – sur l’eau, le numérique, les mines, l’agro-industrie… – apparaît comme une nécessité, ou en tout cas une priorité. Qu’en est-il ?

Juliette Piketty-Moine – Mettre beaucoup d’énergie pour créer des coordinations nationales thématiques, c’est aussi mettre moins d’énergie pour s’ancrer localement. J’ai l’impression que les deux sont vraiment nécessaires. Par exemple, la grosse coordination qui a permis dans les années 1980 d’empêcher l’enfouissement de déchets nucléaires dans plein de coins de France, notamment dans le Centre-Val de Loire, c’est une coordination qui permettait de se transmettre les savoirs juridiques, les compétences techniques, mais aussi d’avoir des mobilisations très massives. C’était extrêmement efficace. D’un autre côté, localement, les luttes sont facilement délégitimées s’il n’y a que des militant·es qui viennent de très loin aux manifestations parce qu’il y a une grosse coordination qui fonctionne. J’ai l’impression que les mobilisations sont aussi puissantes quand on réussit à avoir une masse critique localement, sans forcément une coordination nationale derrière.

Gabrielle Rey – On a croisé pas mal de coalitions autour de thématiques de luttes, comme les routes ou les mines. C’est intéressant et c’est même nécessaire quand il faut faire de la transmission de connaissances juridiques ou techniques – pour les mines par exemple, cela peut éviter à un nouveau groupe de se coltiner le code minier alors que deux ans plus tôt, un autre groupe ailleurs en France a fait un gros travail là-dessus.

Dans le cas des autoroutes ou du nucléaire, la coordination est nécessaire parce que ce sont des plans globaux et qu’il est vital d’avoir une vue d’ensemble : le gouvernement peut reculer sur un endroit, mais va essayer d’implanter son projet ailleurs, donc il faut être réactif et poursuivre la lutte à d’autres endroits.

Mais cela demande énormément d’énergie militante et de temps, ce qui explique peut-être leur côté éphémère. Les coalitions constituent en tout cas une manne de savoir précieux. C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

Gabrielle Rey
“Recette pour une victoire” : illustration d’Elise Gautier, textes et idées de Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey, issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre livre, vous décrivez l’importance du recours juridique dans les luttes, notamment avec l’appui de structures comme France Nature Environnement. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que, comme vous l’écrivez, la puissance publique est incapable de défendre ses propres lois sur la protection de l’environnement, et qu’on assiste à une déconstruction inédite surtout ces dernières années du code de l’environnement ?

Gaëlle Ronsin – Il est rare qu’une mobilisation n’envisage pas de recourir à la lutte juridique à un moment. Le recours juridique sert à gagner du temps pour organiser la mobilisation ou pour ralentir l’aménagement. J’ai par exemple entendu ce week-end que le chantier d’un datacenter près de Valence a été stoppé car – pour une fois – il y a un référé suspensif : les travaux ne commencent pas malgré le fait qu’il y aura un appel. Mais la voie juridique peut aussi être une stratégie pour les aménageurs, qui peuvent tirer profit des délais de la justice et miser sur un essoufflement de la mobilisation, qui doit en outre assumer des frais parfois importants.

Du côté de France Nature Environnement (FNE), on était plutôt sur une dynamique d’expansion de l’organisation depuis les années 2000, avec une stratégie de soutien des luttes locales et d’embauche de juristes dans les branches régionales de la fédération. Toutefois, depuis deux ans, leurs subventions sont peu à peu coupées, ce qui réduit leurs moyens d’action.

Par ailleurs, il y a toujours des ambivalences sur le recours au droit en fonction des tendances politiques des personnes engagées : certaines vont être enclines à privilégier la voie juridique alors que d’autres ont des relations beaucoup plus distantes avec l’État et les institutions.

➤ Lire aussi | Haies, champs de blé et mégaprojets en Ile-de-France・Stéphane Tonnelat (2026)

Gabrielle Rey – Le droit est un terrain de lutte comme un autre, il y a des avancées et des reculs. Récemment, le tribunal de Dijon a permis à un maire de s’opposer à un méga-poulailler en raison des volumes d’eau qu’il exigerait, en contradiction avec le changement climatique et le contexte de sécheresses récurrentes. Cela fait donc une jurisprudence où le contexte climatique permet de faire aboutir une lutte.

Juliette Piketty-Moine – Rappelons que, pour l’essentiel, ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. La FRAPNA, qui est la grosse association naturaliste en Rhône-Alpes, est issue des mobilisations contre l’assèchement des marais de la Dombes dans les années 1970 ; dans le Nord, une autre fédération luttait contre la disparition des dunes sur le littoral. FNE fédère des associations issues des mobilisations des années 1970 – bien qu’elle soit aujourd’hui perçue comme éloignée des luttes par des militants plus contestataires. C’est grâce à ces mobilisations que la législation sur l’environnement a été arrachée, petit à petit : l’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. L’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Juliette Piketty-Moine
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Vous consacrez la dernière partie de votre ouvrage à l’« après victoire ». Racontez-nous ce que cela transforme sur un territoire, entre les gens, ou même à l’échelle de la société.

Juliette Piketty-Moine – Il nous a semblé important d’observer l’après-victoire : il se passe parfois des choses vraiment intéressantes. On raconte le cas d’une lutte contre des déforestations dans le Morvan. Suite à la victoire, tout un écosystème s’est créé : sur place avec un café associatif, qui est encore aujourd’hui un lieu de rencontre militant important, et à l’échelle nationale, un réseau pour les alternatives forestières (RAF) qui consiste à acheter en collectif des parcelles de forêt pour les soustraire à la voracité de la sylviculture industrielle. On voit ici comment une lutte locale peut avoir un effet sur l’ensemble du territoire.

On a aussi essayé de repérer les conséquences sur le plan législatif ou sur celui des politiques générales. Par exemple, dans le domaine de la gestion des rivières, les grands barrages structurants sur fleuves comme on en faisait beaucoup jusque dans les années 1990 ne seraient plus possibles aujourd’hui. C’est sans doute lié aux mobilisations de SOS Loire Vivante qui ont empêché la construction de barrages mais qui ont aussi obtenu d’en démanteler : les militant·es ont participé à l’instauration d’un nouveau paradigme sur la gestion des cours d’eau. Cependant il est difficile de déterminer ce qui est dû à des luttes, et ce qui est dû à d’autres facteurs.

Quant à l’entreprise Center Parcs, qui a dû renoncer à plusieurs projets suite à des luttes victorieuses comme celle de Roybon en Isère, elle a officialisé le fait qu’elle abandonne la construction de Center Parcs en France car les mobilisations y sont trop importantes.

Gabrielle Rey – Il y beaucoup d’aspects positifs dans les luttes locales : de nombreuses personnes sont enthousiasmées par le fait d’avoir réussi, et constituent une manne militante qui se mobilisera volontiers dans d’autres luttes. Ainsi, une victoire peut créer d’autres victoires, au niveau local comme au niveau national. Mais une dimension plus ambivalente est que si la mobilisation a permis de rallier des gens aux motivations différentes, l’après-victoire voit parfois l’éclatement de ces collectifs et l’irruption de dissensions qui s’étaient tues face à l’ennemi commun.

À Neuvy-Bouin, dans les Deux-Sèvres, l’Andra voulait enterrer des déchets nucléaires dans le granit. Lors de l’“opération Obélix”, en août 1987, 700 militant·es ont déposé 50 tonnes de granit devant leurs bureaux. Photographie issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Gaëlle Ronsin – On constate que certaines victoires ont lieu dans des endroits où il y avait déjà eu des succès : les collectifs veillent sur les lieux et restent réactifs pour se mobiliser contre un projet si besoin, même 10 ou 20 ans après. Et il y a de quoi rester vigilant : un exemple médiatisé depuis cet été est le projet de centre de rétention administrative à côté de Nantes prévu sur des terres compensées sur celles qui ont été préservées à Notre-Dame-des Landes. Pour les personnes qui sont engagées contre le projet d’aéroport, il doit être affligeant de constater que le bocage qu’elles ont réussi à sauvegarder va être considéré comme une compensation pour les politiques ignobles d’enfermement des personnes exilées.

Juliette Piketty-Moine – Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important, ce sont les années dont elles se rappellent avec beaucoup de joie et d’enthousiasme – et de fatigue aussi. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – On a un sentiment très ambivalent en vous lisant : il y a plein d’exemples de luttes victorieuses, et pourtant vous le dites : « les victoires sont numériquement faibles ». Vous qui avez quelques statistiques et un regard panoramique sur plusieurs décennies de luttes, est-ce vous diriez qu’il est plus difficile de lutter aujourd’hui ? Aussi, qu’en est-il du nucléaire ?

Juliette Piketty-Moine – Il est quasiment impossible de donner un pourcentage de luttes gagnées. Déjà parce qu’il est difficile de déterminer quand est-ce qu’une lutte commence : est-ce que c’est quand il y a trois voisins qui se mettent ensemble autour d’un café à se dire « bon, il faut qu’on fasse quelque chose », qui vont publier des messages sur Facebook – et parfois ça s’arrête là ? Mais il est certain que c’est numériquement faible : Bruno Charlier, qui avait fait un travail de recension de toutes les mobilisations entre 1974 et 1994 à partir de la revue Combat nature (revue des associations écologiques et de défense de l’environnement), en avait dénombré 1619 : parmi les luttes débutées à cette période nous avons recensé 114 victoires. Les deux chiffres sont sans doute largement sous-estimés mais on peut penser que moins d’une lutte sur 10 parvient à empêcher l’aménagement écocidaire.

Ensuite sur les évolutions, il est dur de trancher : il est très différent de s’opposer à une carrière dans les années 1970 et à l’époque actuelle, où il existe un droit de l’environnement et des zones Natura 2000. Mais une évolution vraiment majeure, apparue dans les 15 dernières années, est le fait que beaucoup de projets écocidaires sont désormais menés au nom de l’environnement. Un exemple est celui de la montagne de Lure dont parlait Gabrielle, et de l’ensemble des projets d’énergie renouvelable industriels. Un autre exemple est celui des centres commerciaux « verts » avec des plantations d’arbustes, des magasins bio et des bancs en bois, représentatifs d’un greenwashing aujourd’hui quasi-systématique sur les projets. C’est une difficulté supplémentaire pour les mobilisations, qui exige beaucoup d’énergie pour expliquer que ce qui se fait au nom du climat détruit en fait l’environnement proche.

Manifestation antinucléaire à Colmar le 3 octobre 2009. Wikimedia.

Gaëlle Ronsin – Les luttes actuelles sont issues de décennies durant lesquelles les stratégies n’ont pas beaucoup changé. Si ce n’est peut-être qu’on est aujourd’hui bien plus sensibles à la question des inégalités environnementales : pourquoi choisit-on d’implanter un incinérateur à Firminy (Loire) dans une région pauvre et polluée, qui reçoit déjà les déchets du département ? Idem pour les projets de renouveau minier, par exemple avec le lithium pour les batteries : on n’en veut pas ici, mais on n’en veut pas non plus ailleurs. Il faut des formes d’égalité entre les territoires en métropole et à l’international.

Quant au nucléaire, ce sont en effet des luttes particulières : s’attaquer au nucléaire, c’est s’attaquer directement à l’État central au plus haut niveau. Dans beaucoup de projets, on a par exemple un petit acteur local du BTP, puis le maire qui est ami avec untel, puis la préfecture, ainsi que divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Dans beaucoup de projets, on a les divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – Pour autant, par rapport aux projections du plan Messmer (de développement du parc nucléaire français) dans les années 1970, on voit que les luttes ont permis d’empêcher ou de ralentir la construction de nombreuses centrales nucléaires : car ça aurait pu être encore pire ! Ce n’est pas pour rien que Plogoff fait partie des mobilisations qui restent le plus dans la mémoire collective. Ou la lutte contre Superphénix, qui a d’abord perdu puisque le réacteur a été construit, mais qui a perduré jusqu’à ce que la fermeture soit annoncée en 1997 – 23 ans après les premières manifs ! – par le gouvernement, en vertu d’un accord obtenu par le parti des Verts. Mais si la lutte antinucléaire, qui a été très forte, s’est effacée, c’est aussi parce qu’on a passé plusieurs décennies sans construire de nouvelles centrales.

Gabrielle Rey – Est-ce plus dur de lutter aujourd’hui ? On peut se dire qu’il y a une conscience politique écolo, que les motifs de mobilisation pour l’écologie sont clairs et reconnus. L’écologie n’est plus un truc d’utopistes alternatifs, c’est devenu quelque chose qui touche les gens dans leur quotidien, et qui peut être une source de mobilisation. Mais c’est aussi devenu un rapport de force : on voit bien l’acharnement que met le gouvernement actuel pour surveiller et réprimer les militant·es ou détricoter le droit de l’environnement.

On sait que les changements électoraux sont décisifs : en 1981, la victoire de Mitterrand avait conduit à l’abandon de projets de centrales ou de barrages. Avec les présidentielles de 2027, ça peut basculer dans un sens ou dans l’autre : si un gouvernement de gauche est élu, il y aura sans doute des annulations de projets, les luttes seront facilitées. Si un gouvernement de droite ou d’extrême-droite se fait élire, on aura davantage de freins et d’obstacles. Mais on luttera quoiqu’il arrive !

➤ Lire aussi | Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse・François Jarrige (2026)


Image principale : photographie d’Adrien, tirée de l’entretien « Contre l’A45 : souvenirs, amitiés et carnaval » par Gaëlle Ronsin, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

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Notes

  1. Il s’agit d’une enquête qui a mobilisé de nombreuses personnes dont Michel Bernard, Guillaume Gambin, Noé Sotto, Hermine de Francqueville, Louise Fontan-Ducret, Clémence Hamot, Mathis Mallet, Mathis Chipaux, Judith Hadengue, Gaetan Renaud, Victor Vauquois.

L’article « Les luttes écolo locales forment un mouvement social qui ignore son unité » est apparu en premier sur Terrestres.

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