07.10.2026 à 13:29
L’écosyndicalisme : quand travailleur·euses et habitant·es font la révolution ensemble
Comment redéfinir les besoins et le travail à l’intérieur des limites écologiques ? Le philosophe Alexis Cukier raconte les alliances passées et récentes entre collectifs syndicaux, habitant·es et écologistes. De la lutte à l’usine de Campi Bisenzio en Italie au mouvement pour des forêts vivantes en France, tour d’horizon des “utopies écologistes du travail”.
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Texte intégral (13271 mots)
Un ensemble de recherches récentes met en avant le rôle des travailleur·euses et des syndicats dans les luttes écologistes en Europe. À ce sujet, les débats académiques se sont surtout organisés autour du concept d’environnementalisme ouvrier, terme développé dans le cadre de l’histoire environnementale du travail notamment par Stefania Barca et Emanuele Leonardi1 et en France par Renaud Bécot pour désigner « l’ensemble des revendications et des actions environnementales qui dérivent de l’expérience du travail ou de l’appartenance subjective à une communauté ouvrière2 ». Ce texte discute ces travaux à partir d’un concept central dans mes recherches et mon engagement militant : l’écosyndicalisme3.
Je désigne ainsi la pratique et la stratégie d’alliance entre collectifs syndicaux, habitants et écologistes autour de luttes communes permettant de redéfinir conjointement les besoins sociaux et le travail productif et reproductif4 qui doit y répondre. Il s’agit de dépasser certaines limites de l’environnementalisme ouvrier, centré sur les seul·es travailleur·euses sans prendre en compte centralement l’apport des habitant·es et militant·es écologistes : focalisation sur les pollutions industrielles au détriment du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité ; perméabilité à une conception fantasmée de la classe ouvrière comme homogène et nécessairement porteuse de solutions écologiques ; difficulté à saisir les manières dont peuvent s’articuler concrètement les points de vue des habitant·es sur les besoins, des écologistes sur la préservation des vivants et des écosystèmes et des travailleur·euses sur les possibilités productives et reproductives. L’analyse de l’écosyndicalisme comme pratique mets la focale sur le travail militant de composition qui rend possible l’élaboration commune par les syndicalistes, habitant·es et écologistes, de mobilisations, contre-expertises et contre-projets, comme cela a été le cas dans la lutte des ouvriers de la raffinerie de TotalEnergie Grandpuits. Militant·es de la CGT et d’organisations environnementales se sont alors mobilisé·es contre le « greenwashing de la casse sociale » du projet de Plateforme Zéro Pétrole et ont amorcé une contre-proposition industrielle.
Le concept d’écosyndicalisme permet également de souligner la participation des travailleur·euses au sein de luttes écologistes, qui sont souvent présent·es mais pas les plus immédiatement visibles, comme dans les luttes récentes, qui ont conduit à des victoires importantes, contre les mégabassines du Poitou et contre le projet d’entrepôts Green Dock au port d’Aubervilliers. Dans certains cas, ces pratiques écosyndicalistes peuvent conduire à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, qui préfigurent un avenir dans lequel besoins, production, reproduction sociale et soin des écosystèmes ne seraient plus en contradiction, comme dans les luttes dont il sera question plus en détail dans ce texte : celle du collectif ex-GKN – ces travailleur·euses de l’usine automobile de Campi Bisenzio en Italie qui, en réaction à leur licenciement, ont occupé leur usine, fait alliance avec des militant·es écologistes et développé un projet alternatif de construction de vélo-cargos et de panneaux photovoltaïques ; et celle des syndicats de travailleurs forestier de l’ONF, alliés à des organisations environnementales de défense de la forêt pour opposer leur projet de sylviculture irrégulière à l’extractivisme et au productivisme imposés par l’État.

Mais je propose aussi de considérer l’écosyndicalisme comme une stratégie, qui permet d’en finir à la fois avec le mépris du travail, qu’il soit productif et reproductif – et en particulier au sein des activités reproductives le travail de subsistance5 et le travail militant – à l’œuvre dans les idéologies technosolutionnistes et les propositions bureaucratiques de transition énergétique et de planification écologique « par en haut » (fétichisme de l’État) et dans les idéologies ouvriéristes et le fantasme d’une « écologie prolétarienne6 » présentant une classe ouvrière enfin unifiée comme seule détentrice des solutions pour atténuer les catastrophes (fétichisme de la classe). Il s’agit plutôt de faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté7 » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui, et une méthode pour avancer vers une décroissance écosocialiste8 fondée sur la conquête de droits démocratiques, depuis les échelles locales jusqu’à l’échelle internationale, pour les travailleur·euses et les habitant·es9.
Faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui.
Environnementalisme ouvrier et écosyndicalisme
Le concept de working-class environmentalism a été développé en premier lieu par Stefania Barca, pionnière de l’histoire environnementale en Europe. Son parcours l’ a conduit à étudier les rapports entre développement industriel et transformation des écosystèmes dans le Sud de l’Italie avant de se pencher sur la manière dont les syndicats s’emparent des questions écologiques contemporaines et enfin vers une théorie écosocialiste et écoféministe plus globale de « l’écologie du travail dans l’ère contemporaine, incluant le vulnérabilité des travailleur·euses à la dégradation de la Terre, leur agentivité pour résister à l’extraction, la consommation et le gaspillage de la nature non-humaine, et leurs capacités de soin de la nature et de production de la vie10 ». Dans son analyse, l’environnementalisme ouvrier – traduit parfois par écologie de la classe ouvrière, qui peut renvoyer aux initiatives environnementales des ouvrier·es et syndicats comme à la question plus large du type d’approche de l’écologie qu’on trouve dans les communautés ouvrières – s’ancre dans la conscience des dommages environnementaux et sociaux causés par l’industrialisation à partir du 19e siècle11, et plus particulièrement au 20e siècle avec les mobilisations des années 1960-70 autour de la question des pollutions industrielles. Dans un article pionnier de 2015, Barca le définit ainsi :
En parlant d’écologie de la classe ouvrière, je fais référence aux luttes quotidiennes menées par les travailleurs situés au bas de l’échelle dans l’agriculture, l’industrie et le secteur des services, individuellement et collectivement, afin de défendre l’intégrité et la sécurité de leur environnement de travail et de l’environnement de leurs familles et leurs communautés. […]
Les luttes environnementales de la classe ouvrière n’ont pas comme objectif principal la protection de la nature en tant que telle, ou des autres espèces vivantes en soi, parce qu’elles se concentrent généralement sur des questions de « classe » et de « genre », c’est-à-dire sur la défense des conditions de vie de la classe ouvrière. Néanmoins, elles peuvent et doivent être définies comme des luttes environnementales, car elles sont l’expression d’un type d’écologie alternatif à celui de la classe moyenne et des réglementations nationales et internationales.12
La particularité des analyses de Barca est d’insister sur l’inclusion du travail reproductif, et en particulier du travail de subsistance et de care, dans l’environnementalisme ouvrier, en soulignant que « les ‘forces de reproduction’ se sont opposées aux dégradations environnementales au moyen d’un travail constant de protection, de maintenance et de régénération des conditions de la reproduction13 ». Cette perspective permet de mettre en relief le fait que, dans certains cas, des ouvrier·es ou membres de la classe ouvrière peuvent s’opposer au consensus productiviste et au chantage à l’emploi en faisant primer les enjeux de reproduction et d’écologie sur les objectifs de la production capitaliste.
C’est ce que montre par exemple les luttes des années 2000-2010 autour des pollutions (notamment de dioxyde d’azote, de soufre et de benzène) et des atteintes à la santé (hausse de la mortalité précoce et de l’incidence du cancer) générées par l’usine sidérurgique ILVA dans la ville de Tarento au Sud de l’Italie, analysée en terme d’environnementalisme ouvrier par Stefania Barca et Emanuele Leonardi. Dans cette zone sacrifiée pour la production d’acier, le récit masculiniste du sacrifice des travailleurs pour le bien de leurs familles a été ébranlé par des mobilisations sociales pour la santé, la qualité de vie et l’amélioration des conditions de la reproduction sociale, portées d’abord par des femmes de la classe ouvrière (collectif Donne per Tarento) qui ont cherché à sensibiliser la communauté à la pollution dans leur ville. Cela a conduit certain·es syndicalistes, regroupés dans des syndicats sociaux – incluant des militant·es et résident·es ne travaillant pas dans le secteur de l’acier – et des syndicats de base – en désaccord avec les grandes organisations syndicales présents dans ILVA – à développer « une politique de remise en cause du chantage à l’emploi en faisant le lien entre la justice environnementale et le militantisme syndical et en recommandant une unité de la classe ouvrière autour d’une primauté de la reproduction14 ». Barca et Leonardi insistent ainsi sur le processus d’élargissement de la subjectivité de la classe ouvrière permettant d’intégrer dans la mobilisation autour des dégâts environnementaux générés par le travail des chômeur·ses, résident·es de quartiers particulièrement touchés, étudiant·es et membres de la société civile engagée (par exemple des médecins et universitaires), et contribuant à l’articulation entre conscience écologique, contestation du chantage à l’emploi et remise en cause des divisions sexuelles et coloniales du travail.
➤ Lire aussi | Du pain et des roses : une contre-histoire écologique du socialisme・Thomas Coutrot (2019)
En France, ce sont principalement les travaux de l’historien de l’environnement Renaud Bécot15 qui ont contribué à l’avancée des recherches sur les rapports entre syndicalisme et écologie. Dans sa thèse, Bécot montre notamment, de manière très précise et détaillée, que le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire. Ainsi par exemple, l’explosion le 4 janvier 1966 de la raffinerie de Feyzin dans la Vallée de la Chimie près de Lyon, qui fait 18 morts et 84 blessés suite à une fuite de propane entraînant un incendie, d’un côté « précipite une réforme de l’action administrative dans la régulation des risques industriels et contribue à nourrir une réflexion sur l’adaptation du droit du travail » mais de l’autre signe le début « d’une phase de lente transformation des pratiques syndicales »16.
Le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire.
L’auteur mentionne ainsi une circulaire de l’UD-CFDT du Rhône de janvier 1966 affirmant que la mobilisation syndicale doit porter sur « les problèmes de sécurité dans l’entreprise et pour la population, particulièrement dans la zone d’industries chimiques17 ». Quelques années plus tard, en 1976, un déversement d’acroléine dans le Rhône provenant de l’usine Pechiney Ugine-Kuhlmann (PCUK) de Pierre-Benite, qui tue des centaines de milliers de poissons, suivie par une explosion dans un atelier de la même usine, ouvrent une intense activité syndicale « visant à lier protection des salariés dans l’usine et protection de l’environnement18 ». Comme le résume Renaud Bécot, corrélativement aux réflexions, discours et revendications qui englobent désormais le territoire au-delà de l’usine, « [l]es pratiques syndicales se transforment donc et des structures originales s’inventent pour agir face aux débordements industriels19 ». Pour faire face à la mise en place de stratégies patronales plus systématiques pour invisibiliser les pollutions et minimiser les risques de dégâts industriels, il s’agit désormais aussi de mener des batailles de contre-expertise, comme dans le cas de la lutte pour l’interdiction de l’amiante ou la reconnaissance des cancers professionnels20, et concernant tous les enjeux (comme le nucléaire dès les années 1970 ou les pesticides dans les années 2000) qui associent santé au travail et santé environnementale21.

Où en est l’environnementaliste ouvrier aujourd’hui ? En France, une nouvelle génération de chercheur·es en sociologie enquête sur les formes contemporaines du syndicalisme écologique22. Ces travaux examinent notamment les nouvelles formes que prennent les tensions entre luttes d’une part pour les salaires et d’autre part pour la santé et le soin des écosystèmes, plus largement l’ensemble des facteurs sociaux et (géo-)politiques qui « fragmentent la classe ouvrière » et « entretiennent les divisions entre syndicalisme et environnementalisme des communautés habitantes23 » et les exemples de « convergence entre les luttes sur le lieu de travail et dans la communauté au moyen de l’élaboration de plateformes communes orientées vers la rupture avec le ‘chantage à l’emploi’ »24. Ce sont précisément les conditions concrètes pour résoudre ce que Lorenzo Feltrin appelle « le problème de la convergence » que le concept d’écosyndicalisme propose d’éclairer.
C’est ce que je vais à présent développer à partir de deux exemples d’alliances écosyndicalistes en cours, autour de la lutte du collectif ex-GKN dans le secteur automobile – qui permet de questionner les réquisits de l’autodéfense face au chantage à l’emploi qui renvoie à la dépendance au marché du travail et des capitaux – et de la lutte des syndicats Snupfen Solidaires et CGT Forêts de l’Office Nationale des Forêts (ONF) dans le secteur du travail forestier – qui permet d’envisager la question de l’articulation entre anthropocentrisme de l’environnementalisme ouvrier et prise en compte de la valeur intrinsèque de la nature.
Pratiques et utopies écosyndicalistes dans les luttes du collectif ex-GKN et de l’ONF
L’écosyndicalisme se caractérise donc par l’alliance autour d’enquêtes et de luttes entre travailleur·euses, syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes permettant de redéfinir les besoins et le travail en les réinscrivant dans les cycles de reproduction des vivants et des écosystèmes. Il n’est pas la conséquence d’une prise de conscience écologiste préalable par les travailleurs·euses, mais de divers chemins qui conduisent à l’écologie depuis l’expérience du travail vivant25 : épreuves de désastres industriels ou climatiques ou de la détérioration de la santé, découverte des attachements à des vivants ou écosystèmes en voie de disparition, confrontation du travail réel face aux prescriptions environnementales bureaucratiques, refus du chantage patronal « l’emploi ou le climat ». Parmi ces chemins, certains partent de luttes pour parvenir, grâce à une construction écosyndicaliste, à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, c’est-à-dire des projets alternatifs à ceux des directions capitalistes écocidaires. Voilà ce qu’il nous faudra faire, nous montrent-elles sur le terrain, dans les prochaines décennies et pour les prochaines générations, afin d’atténuer les catastrophes et contribuer à la restauration d’écosystèmes vivables pour les humains et les non-humains.
Commençons par le collectif ex-GKN et ses alliés. Les ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence, sont licenciés le 9 juillet 2021 et décident d’occuper leur usine pour sauvegarder leurs emplois, prenant ainsi la suite d’une longue histoire de réactions syndicales à la désindustrialisation du territoire. Cependant, assez tôt au cours de leur lutte, ils et elles nouent des alliances, avec le mouvement écologiste de la jeunesse à Florence et avec un réseau de chercheur·es solidaires qui contribuent à l’écriture d’un projet de reconversion écologique. C’est ensemble qu’ils et elles portent le projet GKN For Future, coopérative de construction de vélos-cargos et de panneaux photovoltaïque en cours de financement au moyen d’une campagne internationale d’actionnariat populaire. Le collectif a fabriqué avec ses alliés cette utopie pratique de la « fabbrica pubblica e socialmente integrata » au moyen de trois opérations typiques des alliances écosyndicalistes : 1. le décloisonnement de l’usine et son inscription dans l’histoire sociale et écologique du territoire, 2. la co-recherche en vue d’un contre-projet avec les allié·es écologistes et universitaires 3. la politisation de la lutte locale en inscrivant la lutte dans un récit politique plus vaste lié notamment à des pratiques de « convergence culturelle ».
1. L’idée « d’usine publique et socialement intégrée » constitue à mon sens une utopie pratique, liée – comme le formule un texte récent du collectif intitulé « Il futuro (Ir)rompe » (le futur débarque/fait rupture) – à « une vision : la conversion écologique vers une usine socialement intégrée, avec propriété publique du bâtiment et gestion coopérative à actionnariat populaire diffus. » La fabrication de cette utopie a été rendue possible en premier lieu par un décloisonnement de la lutte, dans le prolongement d’un travail militant qui a inscrit le collectif dans un réseau de liens de solidarité avec le territoire. Le journal de lutte Insorgiamo [Soulevons-nous !] y insiste constamment : « l’usine appartient au territoire qui la défend » – un territoire marqué par l’histoire socio-écologique de la désindustrialisation, si bien que la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine de Campi Bisenzio ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ». Comme l’exprime Dario Salvetti, un des principaux animateurs du collectif ex-GKN, dans un entretien pour le public français : « […] on a toujours essayé d’être présent dans les conflits qui se sont développés dans la région (conflits syndicaux, sociaux, environnementaux) et cela a payé parce que lorsqu’ils nous ont fermés, évidemment toute la région autour de nous s’est sentie obligée de nous défendre. Aujourd’hui, nous essayons d’unifier ces deux modèles, celui des revendications syndicales et celui de l’usine intégrée, c’est-à-dire d’une usine qui vit en étroite collaboration avec le territoire, par le biais d’une association que nous avons fondée, la société d’entraide des travailleurs Insorgiamo ». Cette construction d’une histoire et d’une relation militante sensible entre travailleur·euses et habitant·es est cruciale pour les alliances écosyndicalistes – c’est aussi ce qui leur permet de se projeter dans le temps long de la reconversion écologique.
« L’usine appartient au territoire qui la défend ». À Campi Bisenzio, la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ».
2. L’orientation écologique de la lutte s’est construite au fil des alliances et des rencontres, notamment avec le mouvement Fridays for Future de Florence, composée de jeunes militant·es qui a priori ne partageaient pas de culture politique commune avec les ouvrier·es de la banlieue industrielle paupérisée de Campi Bisenzio. L’utopie écologiste de « l’usine socialement intégrée » n’aurait pas vu le jour sans cette rencontre.Elle a été permise aussi par un travail conjoint avec des universitaires réuni·es dans un groupe de recherche solidaire de GKN avec lesquels les ouvrier·es travaillent à l’écriture d’un « Plan pour l’avenir de l’usine de Florence » :
Il [Le Plan] est né de plusieurs rencontres entre la lutte ouvrière et les réseaux de solidarité : et celles-ci ont permis de constituer un réseau interdisciplinaire de professeurs, chercheurs et chercheuses affiliés à diverses universités italiennes et européennes. […] La collaboration entre savoirs académiques et savoirs ouvriers a donc été renforcée par l’élargissement progressif de la plateforme des alliances et des luttes sur le travail aux mouvements pour la justice climatique.26
C’est sur la base de ces alliances et de cette co-recherche (qui réactualise la tradition de la co-ricerca opéraïste) que la proposition est faite par exemple, dans ce même texte, de « créer dans les universités des groupes de recherche pour la réindustrialisation publique, d’encourager la création de brevets publics, de transformer sur-le-champ GKN en laboratoire social et productif intégré à ce plan. ». On voit comment l’utopie pratique, centrée sur l’usine, la déborde.

3. Le collectif et ses alliés ont également intégré leur lutte dans un récit internationaliste, en s’impliquant dans le formidable mouvement de grèves et blocages de l’automne 2025 en Italie contre le génocide en Palestine, ainsi que dans une ambitieusepolitique de « convergence culturelle » liée à un ensemble de productions artistiques et littéraires : journal de lutte Insorgiamo, film documentaire E tu come stai ?,pièce de théâtre Il Capitale. Un libro che encora non abbiamo letto, et d’autres projets initiés par le groupe solidaires de GKN « Convergenza Culturale » comme le festival de littérature Working class, qui a réuni des milliers de personne dans l’enceinte de l’usine en 2023, 2024 et 202527. L’utopie de l’« usine publique et socialement intégrée » implique ici, comme je l’ai montré à propos de la reconversion écologique et autogestionnaire de Vio.Me28, la transformation du lieu de travail en un carrefour d’initiatives militantes, écologiques et culturelles.
La fabrique écosyndicaliste de l’utopie de « l’usine publique et socialement intégrée » contribue ainsi à redonner de l’horizon à la perspective d’une reconversion écologique par les travailleur·euses pour une révolution écologiste du travail – autogestionnaire et internationaliste.
Envisageons à présent la fabrique écosyndicaliste de l’utopie des « forêts vivantes », telle qu’elle est présentée dans l’Appel pour des forêts vivantes, signée notamment par la fédération syndicale Snupfen Solidaires ainsi que des associations écologistes comme SOS Forêt et le Réseau pour les Alternatives Forestières :
Partout, localement, des résistances sont déjà à l’œuvre. Des alternatives éclosent, des alliances naissent. D’autres imaginaires s’inventent. Ici, on achète des forêts pour les gérer de manière soutenable ou les laisser en libre évolution. Là, on développe des circuits courts de la grume à la poutre. Là-bas, on s’oppose à un projet de méga-scierie. Des associations s’engagent pour faire bouger la loi, des forestiers parviennent à s’extraire de pratiques sylvicoles qu’ils savent nocives pour se tourner vers une sylviculture douce, des habitant·es créent des vigies citoyennes. Des personnels de l’ONF se mettent aussi en grève. Nos luttes sont multiples. Nos actions s’enrichissent mutuellement. Elles font bruisser le monde que nous souhaitons voir advenir. Elles lui donnent corps. Mais ce n’est pas suffisant. Pour gagner, nous devons passer à un cran supérieur, tisser la toile d’un récit commun, constituer un front. Tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais. Nos forêts sont à la croisée des chemins.
➤ Lire aussi | Appel pour des forêts vivantes (2021)
Cette utopie s’est construite autour du travail vivant et des savoir-faire des travailleurs forestiers, concentrée dans le modèle de la « sylviculture douce29 » – ou encore, dans le langage du métier, la « sylviculture irrégulière, continue et proche de la nature » (SICPN) – qui consiste à produire du bois tout en respectant la multifonctionnalité de la forêt (fonctions naturelle, culturelle, de production, de protection) et les cycles de reproduction de la nature, afin de développer et de régénérer les forêts et de conserver la faune et la flore. La forêt vivante n’est pas la simple traduction de la sylviculture douce mais une utopie construite en commun à partir d’elle par les syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes.
C’est à partir d’un travail syndical de contestation de l’extractivisme et du productivisme prescrits par l’État dès les années 200030 que la Snupfen décide de s’allier à des associations écologistes pour enquêter sur les transformations en cours de leur activité. Cette alliance permet des formes de mobilisation telles que la Marche pour la Forêt en 2018 et l’Assemblée pour des forêts vivantes lors de la rencontre nationale Résistances sur le plateau du Larzac en 2023 et d’appels tels que le « Manifeste du Tronçais » en 2018 ou l’Appel pour des forêts vivantes du 2 août 2021. Ces coopérations, qui s’élargissent à d’autres organisations syndicales (la CGT Forêt notamment) et associations écologistes, ont été possibles parce que ces dernières ont su s’intéresser à la dégradation des conditions du travail forestier, confronté aux injonctions productivistes de l’État, aux nouveaux risques dus à la mécanisation, l’intensification et l’individualisation du travail en même temps qu’à la détérioration des forêts par le réchauffement climatique31. Autrement dit, c’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.
C’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.
Parallèlement, la Snupfen s’est engagée, à partir de 2017, dans un processus de co-recherche avec des chercheur·euses en psychodynamique du travail, permettant une enquête collective sur les difficultés des activités professionnelles et syndicales sous la double contrainte du conflit avec l’État et des effets du réchauffement climatique. Cette coopération a notamment permis aux syndicalistes qui s’y sont engagés d’interroger leurs gestes de métier (par exemple le martelage des arbres à couper, à la main) et de préciser leur contribution à l’enquête sociale, notamment comme l’expliquent trois syndicalistes, par « la redéfinition collective de la doctrine, c’est-à-dire pour les forestiers publics la manière dont s’articulent les missions confiées par l’État à l’ONF : la protection de la forêt et de la biodiversité, la production de bois, la fonction sociale de la forêt, en d’autres termes l’avenir de la forêt publique et la qualité du travail.32 » Ici, le travail vivant renvoie à l’attachement des travailleur·euses à l’égard de leurs gestes de métier33, et la démarche écosyndicaliste s’élabore à partir de l’attachement à la qualité du travail, indissociable d’un certain type de rapport social à la nature, aux écosystèmes et aux vivants. Et l’utopie pratique de la forêt vivante se construit par la démarche écosyndicaliste de co-recherche entre syndicalistes, intervenant·es, habitant·es et militant·es éologistes sur le sens écologique du travail forestier ainsi que sur les besoins des vivants humains et non humains auxquels il doit répondre.

Nouveaux droits démocratiques, planification écologique et écosocialisme
L’écosyndicalisme n’est pas seulement une pratique militante mais aussi une stratégie pour la révolution écologique, qui prend place dans le débat écomarxiste contemporain34 entre l’activisme écologique (faire pression sur l’État à partir des mouvements sociaux – sans rôle particulier des syndicats – pour obtenir une bifurcation écologique rapide, c’est l’option d’Andreas Malm par exemple) et la lutte des classes climatiques (la classe ouvrière a par elle-même les solutions, d’ordre scientifique et technologique principalement, il suffit qu’elle prenne le pouvoir sur les moyens de production, c’est l’option des écomarxistes états-uniens Matt Huber ou de John Bellamy Foster par exemple). L’écosyndicalisme constitue une forme particulière de la troisième option stratégique, l’écosocialisme, au sens de Michael Löwy, qui plaide pour l’alliance entre « les travailleurs et leurs organisations [qui] sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique35 » et « les forces qui aujourd’hui se trouvent en première ligne de l’affrontement [qui] sont les jeunes, le femmes, les indigènes, les paysans36 ». Il s’agit donc que des luttes communes permettent aux travailleur·euses et habitant·es de redéfinir ensemble les besoins et le travail en les réinscrivant dans les limites et les forces de la nature. Mais ces luttes écosyndicalistes locales et cette perspective écosocialiste générale doivent conduire aussi à des revendications et propositions politiques plus spécifiques.
➤ Lire aussi | Pour une décroissance écosocialiste・Michael Löwy, Bengi Akbulut, Sabrina Fernandes, Giorgos Kallis (2022)
Un ensemble de revendications syndicales peut être ainsi remis en avant et défendu d’un point de vue écologiste37 : la proposition (partagée aujourd’hui par la CGT et Solidaires) d’une « sécurité sociale professionnelle et écologique »qui garantirait la continuité du salaire, du statut et des droits sociaux et de formation quelle que soit la situation d’emploi des personnes et constituerait donc une sécurité face au chantage et à l’emploi et un soutien pour des reconversions écologiques portée par les travailleur·euses (partie 1) ; un renforcement des droits d’alerte, d’information, de formation et d’intervention des salarié·es dans l’entreprise comme outil d’autodéfense écologique, et de nouveaux droits liés à la mobilité et à l’alimentation au travail (partie 2) ; enfin la conquête de droits de décision des travailleur·euses sur les moyens et les fins du travail dans leur entreprise dans le cadre d’une planification démocratique à l’échelle des filières et des territoires.
L’analyse des expériences syndicalistes montre également le caractère décisif de la revendication de droits garantissant des temps non seulement de formation mais encore d’enquête, de délibération, de co-recherche et de décision démocratique des travailleur·euses. Avec les Ateliers Travail et Démocratie, nous proposons à cet égard une réduction du temps de travail subordonné pour chaque salarié·e, l’élection d’un·e délégué·e au travail réel disposant d’une décharge (par exemple 15h par mois) pour organiser le travail d’enquête, et le droit à un temps collectif de réunion (par exemple une demi-journée par mois) entre pairs, sans les patrons et directions, pour discuter du travail réel et élaborer des propositions38. L’objectif est de réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail, et ce qui constituerait également une mesure immédiate de décroissance de la dépense d’énergie ainsi que de désintensification du travail39.
Réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail.
Ces luttes écosyndicaliste montrent également la voie d’une stratégie de planification écologique et démocratique qui devrait permettre de : 1. redéfinir démocratiquement les besoins (dans des conseils sociaux impliquant les habitant·es à diverses échelles territoriales) ; 2. coordonner la production à l’échelle des filières (dans des conseils économiques impliquant les représentant·es mandaté·es par les travailleur·euses) ; 3. réorganiser démocratiquement le travail (dans des conseils d’entreprise avec un droit souverain des collectifs de travail sur leurs activités de réponse aux besoins)40.
Ces utopies pratiques, ancrées dans le travail vivant productif et reproductif, éclairent l’horizon pour une stratégie de révolution écologique et sociale de longue durée. Il ne s’agit pas d’une fantaisie intellectuelle, mais d’une nécessité objective, liée à des dynamiques sociales et politiques réellement existantes. Le tournant mondial des années 2020, en effet, a vu l’émergence d’un « capitalisme des catastrophes » associant capitalisme vert, relance de l’extractivisme fossile, néofascisme, militarisme environnemental et nouvelles guerres impérialistes41, mais aussi d’un nouveau cycle de révoltes populaires42. En Inde, le plus grand mouvement social de l’histoire de l’humanité, le Kisan Andolan en 2020-2021, a impliqué des millions de paysan·nes et syndicalistes allié·es à des mouvements habitants et ouvriers, mis en échec la réforme néolibérale du gouvernement fasciste de Narendra Modi, et réactualisé la forme-conseils de la révolution avec les « Mahapanchayat », assemblées de milliers et parfois dizaines de milliers de personnes.
Les dynamiques révolutionnaires n’ont pas disparu, mais il manque des stratégies de long terme. Pour les construire, nous avons besoin d’utopies écologistes du travail, qui donnent un autre horizon que l’« adaptation sélective destinée aux passagers de première classe de la Terre43 » du capitalisme des catastrophes et de l’idéologie néofasciste qui en est issu. C’est aussi ce que nous pouvons attendre du développement des pratiques et de la stratégie de l’écosyndicalisme, porteuses d’une énergie révolutionnaire sur le long terme : elles sont en même temps des images d’une société alternative, écosocialiste, et des antidotes, ici et maintenant, contre les poisons de la résignation et du néofascisme.
Image d’ouverture : photo d’archive de la lutte des ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence (insorgiamo.org/)

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Notes
- Stefania Barca, Workers of the Earth. Labour, Ecology and Reproduction in the Age of Climate Change, Londres, Pluto Press, 2024 ; Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) ».
- Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingts, Thèse en histoire soutenue à l’EHESS en 2015, p.19.
- Rappelons qu’il existe en France, depuis 2020, un collectif, L’Alliance Ecologique et Sociale (initialement nommée Plus jamais ça), qui regroupe des syndicats et associations environnementales ; et, depuis 2021, un Réseau éco-syndicaliste qui met en lien des militant·es syndicalistes et écologistes de diverses organisations.
- On entendra dans ce texte par « travail productif » ou « reproduction sociale » l’ensemble des activités nécessaires au maintien de la vie, qui sont en grande partie non salariées et pour l’essentiel effectuées par des femmes. Ces termes font référence aux apports des théories féministes de la reproduction sociale, de l’écoféminisme et d’un certain marxisme écologique qui a pris en compte leurs apports (par exemple James O’Connor, voir à ce sujet mon article, « Ce que l’écoféminisme fait à l’écosocialisme », Revue Germinal, n°10 [dossier « Vers un socialisme féministe »], 2026).
- Le « travail de subsistance » renvoie aux activités de reproduction sociale prenant en charge directement le maintien de la vie (par exemple l’agriculture vivrière), défini ainsi par Maria Mies : « La production de subsistance ou production de la vie inclut tout travail servant à la création, à la perpétuation et à l’entretien direct de la Vie sur Terre et qui n’a pas d’autre objectif que lui-même » (Maria Mies, « Towards a Methodology for Feminist Research » cité dans Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen, La subsistance. Une perspective féministe, Le Batz, La Lenteur, 2022, p.57-58.
- Matt Huber, Climate Change as Class War, Building Socialism on a Warming Planet, Londres, Verso, 2022.
- Lorenzo Feltrin, Workers and the World. Fighting Ecological Crisis from Within, Londres, Verso, 2026, p.36. Les luttes de la communauté font ici référence aux luttes urbaines et rurales liées à un territoire et portées en premier lieu par des habitant·es, considérées comme membres d’une communauté de quartier, de village, etc.
- Voir notamment à ce sujet Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution. Entretien avec Alexis Cukier et Marina Garrisi, Paris, La Dispute, 2024. Par « décroissance écosocialiste », on entend ici le résultat de l’association, qu’on peut faire remonter à André Gorz, entre théorie de la décroissance (avec ses pionniers comme Serge Latouche ou Juan Martinez-Alier) et théorie écosocialiste (avec ses pionniers comme James O’Connor ou Michael Löwy) – au sujet de cette synthèse, voir la préface de Timothée Parrique dans ibid.
- ATTAC, Travail, climat: même combat!, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2025.
- Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.8, je traduis. Pour une présentation et une discussion de cet ouvrage, voir Alexis Cukier et Sara Marano, « Pour une écologie politique des travailleuses et travailleurs », Critiques, n°930-940, 2025.
- Voir à ce sujet, pour la France, le récent ouvrage de François Jarrige, Vert de rage. Deux siècles de luttes environnementales en France, Paris, Editions du Détour, 2026.
- Stefania Barca, « Sur l’écologie de la classe ouvrière : un aperçu historique et transnational », Écologie&Politique, n° 50, 2015, p.29.
- Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.157.
- Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) », p.172.
- Voir par exemple Renaud Bécot, « L’environnementalisme ouvrier ou le syndicalisme émancipé du fordisme. Une approche transnationale dans les années 1968 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n°35, 2019, ainsi que l’article sur l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol paru initialement dans la revue Z n°13 puis dans Terrestres, « Lubrizol : la catastrophe n’a pas encore eu lieu ».
- Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingt, op. cit., p.187.
- Cité dans ibid., p.192.
- Ibid., p.301.
- Ibid., p.193.
- Annie Thébaud-Mony, Politiques assassines et lutte pour la santé au travail. Covid-19, cancers professionnels, accidents industriels, Paris, La Dispute, 2021.
- Voir Renaud Bécot, Marie Ghis Malfilatre et Anne Marchand (dir.), Dossier « Santé au travail et santé environnementale : une cause commune ? », Sociétés contemporaines, n°121, 2021.
- Voir notamment les travaux de Charlotte Glinel sur les travailleurs forestiers, de Guillaume Mercoeur sur les zones industrialo-portuaires de Fos-sur-Mer et du Havre, de Nils Hammerli sur la « transition énergétique » dans le raffinage pétrolier – et par exemple leurs articles respectifs dans Alexis Cukier, David Gaborieau et Vincent Gay (dir.), Dossier « Travail et écologie », Les Mondes du Travail, n° 29, 2023.
- Lorenzo Feltrin, Workers and the World, op. cit., p.4, je traduis.
- Ibid., p.221, je traduis.
- Voir Alexis Cukier, « Travail vivant et sens écologique du travail », in Marie-Anne Dujarier, Thomas Coutrot et al. (dir), Travailler fait-il toujours sens ?, Toulouse, Erès, 2026.
- Je reprends la traduction de l’introduction, « Retour sur le conflit GKN Driveline Firenze », traduit par Élodie Chédikian.
- Voir à ce sujet Alberto Prunetti, « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses »
- Voir Alexis Cukier, « Usines récupérées et autogestion écologique. Vers une alternative au capitalisme vert ? ».
- À ce sujet, voir la « Charte pour des forêts vivantes » du Réseau pour les Alternatives Forestières.
- Voir à ce sujet Gaspard d’Allens, Mains basse sur nos forêts, Paris, Seuill / Reporterre, 2019 ; ainsi que le dossier « Forêt : quels futurs ? » de la revue Mouvements.
- Voir Charlotte Glinel, « Forestiers et écologistes ? L’alliance de forestiers publics et d’associations environnementalistes dans l’action publique»
- Dominique Dell’Armi, Daniel Pons, Ramuntcho Tellechea, « Apports de la psychodynamique du travail aux militants du Snupfen-Solidaires dans leurs pratiques syndicales à l’Office Nationale des Forêts », Travailler, n°18, 2018, p.109.
- Voir à ce sujet Stéphane Lelay et Ramuntcho Tellechea, « Contre la destruction néo-managériale des forêts publiques, une coopération symbiotique discrète » et au sujet de l’histoire de la profession, Florent Schepens, Hommes des bois ? Socio anthropologie d’un groupe professionnel, Paris, CTHS, 2007.
- Au sujet de ces trois options stratégiques, voir l’introduction dans Alexis Cukier et Paul Guillibert, Découvrir le marxisme écologique, Paris, Éditions sociales, 2025.
- Michael Löwy, Etincelles écosocialistes, Paris, éditions Amsterdam, 2024, p.32.
- Ibid., p.196. Pour des hypothèses plus précises au sujet d’un scénario impliquant de telles alliances à grande échelle, voir Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution, op. cit., p.120 sq.
- Voir les propositions au fil des trois parties de l’ouvrage auquel j’ai contribué : ATTAC, Travail, climat : même combat !, op.cit.
- Ateliers Travail et Démocratie, Manifeste pour une démocratie du travail, Paris, La Dispute, 2026.
- Alexis Cukier, Le travail démocratique, Paris, PUF, 2018, notamment la conclusion.
- Voir mes arguments dans « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale ».
- Voir mon article dans Contretemps « Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l’heure du capitalisme des catastrophes ».
- Voir notamment, dans Terrestres, Alain Bertho, « La Gen Z face à la corruption du monde ».
- Davis Mike, « Who will build the Ark ? », New Left Review, n°61, 2010, p.38, je traduis.
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01.10.2026 à 16:16
« Arrêt total des poisons ! » : retour sur les grèves de 1974 en Martinique
Bien avant la “découverte” de la toxicité du chlordécone, des travailleur·euses agricoles martiniquais·es s’organisaient pour réclamer l’interdiction des pesticides. Dans un entretien, les chercheurs Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli reviennent sur les revendications écologistes de 1974, effacées par la “blanchité et la colonialité du savoir”.
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Texte intégral (7446 mots)
Depuis quand avons-nous connaissance de la toxicité du chlordécone ? Nombre d’entre nous situeraient probablement le début du scandale à la fin des années 1990, avec la « découverte » de patates douces contaminées en provenance de Martinique au port de Dunkerque. Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli proposent une autre chronologie, en remontant aux luttes sociales menées par les travailleur·euses agricoles martiniquais·es. À partir d’entretiens avec d’ancien·nes ouvrier·ères agricoles et de l’analyse des archives des grèves de 1974, ils montrent que ces dernier·ères avaient déjà conscience d’être empoisonné·es et réclamaient l’interdiction de ce qu’ils et elles désignaient alors comme des « poisons ». Pourtant, cette revendication reste largement ignorée par la gauche radicale comme par les mouvements écologistes. Les deux chercheurs montrent que cet effacement ne relève pas seulement d’un oubli rétrospectif : il est le produit de la blanchité et de la colonialité du savoir.
Leur chapitre, issu de l’ouvrage collectif Mettre l’environnement en gouvernement 1969-1977, dirigé par Arthur Delacquis et Christophe Bonneuil (à paraître aux Presses universitaires de Rennes), est consacré à l’institutionnalisation de l’environnement au tournant des années 1970. Xavier Dolmen travaille sur les pratiques médicales et les représentations de la santé en Martinique. Il est membre du Collectif des Ouvrier·ères Agricoles et leurs Ayants Droits Empoisonné·es par les Pesticides (COAADEP). Orian Lempereur-Castelli est doctorant en sociologie à l’IRIS-EHESS. Ses recherches portent sur les discriminations dans la mort ; il est également militant au Collectif Vietnam Dioxine (CVD).
Entretien réalisé par Quentin Hardy.
Terrestres – En 1974, les ouvrières et ouvriers agricoles de Martinique entament une grève, qui porte à la fois sur les conditions économiques ainsi que sur une revendication demandant l’arrêt total des pesticides. Pouvez-vous revenir sur cet épisode méconnu ?
Xavier Dolmen – L’épisode est en effet méconnu. Lorsque l’on évoque le mouvement social de 1974, on le résume ainsi : le 12 février 1974, les travailleur·euses martiniquais·es entament une grève générale autour de 14 revendications. Le 14 février, les forces de l’ordre abattent Ilmany Sénier, dit Rénor, à Chalvet. Le 16, le corps de George Marie-Louise, un gréviste, est retrouvé sur une plage, mutilé. Le 21 février, un protocole d’accord est signé entre les centrales syndicales, les patrons – en grande majorité békés (blancs créoles descendants de colons) – et le gouvernement français.
Orian Lempereur-Castelli – Il est important de situer ces grèves de 1974 dans l’histoire sociale et coloniale martiniquaise. On préfère donc parler des grèves de 1974, au pluriel et les inscrire dans une histoire longue de l’île. Les archives consultées montrent bien comment dès 1973 les travailleur·euses martiniquais·es de différents secteurs sont mobilisé·es autour de revendications économiques et sociales : augmentation des salaires, traitement à égalité avec la France hexagonale, meilleures conditions de travail… en respect des principes énoncés par la loi de départementalisation de 1946. Les grèves agricoles et manifestations de 1974 s’inscrivent dans l’héritage de l’histoire sociale martiniquaise : des travailleur·euses en grèves qui passent d’habitations en habitations pour convaincre leurs camarades de rejoindre le mouvement. Ainsi, à partir du 17 janvier, les travailleur·euses cessent peu à peu le travail dans le nord de l’île. Le mouvement atteint le sud le 25 janvier, date à laquelle la quasi-totalité des habitations sont en grève. Dès 1973, les autres secteurs (dockers, hôtellerie, banques, lycées, boulangeries…) connaissent eux aussi des grèves perlées, ce qui pousse le patronat à entamer des négociations avec la CGT-M dès le 28 janvier. Face à leur échec, les syndicats actent le principe d’une grève générale le 5 février.
Xavier Dolmen – L’élément nouveau en 1974 est en effet la revendication de l’arrêt total « des poisons ». Le terme désigne dans la bouche des ouvrier·ères plusieurs pesticides dont le nemacur, le mocap ou encore le tristement connu Kepone, introduit en 1972, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone. La dénonciation d’un « poison » n’est pas une exagération. Au contraire, elle reflète un empoisonnement bien concret pour les travailleur·euses : plusieurs sources relatent l’empoisonnement d’une vingtaine d’ouvrier·ères à l’habitation Vivé, au Lorrain, dès la fin 1973. Dans les récits, cet épisode est souvent présenté comme l’un des déclencheurs de la mobilisation ouvrière.
En 1974 est revendiqué un arrêt total « des poisons ». Le terme désigne plusieurs pesticides dont le tristement connu Kepone, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone.
Terrestres – Vous parlez « d’habitations » ou de « béké », à quoi renvoient ces termes en Martinique ?
Orian Lempereur-Castelli – Les premières plantations agricoles, de canne à sucre notamment, remontent au XVIIe siècle dès l’arrivée des Français en Martinique. À l’époque, les colons français esclavagisent leur main-d’œuvre. En 1848, avec l’abolition de la Traite négrière, les travailleurs sont enfin payés, mais cette rémunération est dérisoire. Les colons, eux, sont indemnisés à la suite de la Commission d’abolition de l’esclavage… instituée et présidée par Victor Schoelcher1 ! Avec cet argent, leur contrôle économique sur l’île continue de sorte que leurs descendants, les Békés, sont aujourd’hui les propriétaires des mêmes terres et les descendants des personnes esclavisées travaillent toujours cette terre pour un salaire minime et dans des conditions particulièrement pénibles.
Xavier Dolmen – La structuration de l’économie agricole martiniquaise n’a pas beaucoup évolué depuis la période servile, en témoigne la survivance du modèle de la monoculture de bananes et de canne à sucre en Martinique et en Guadeloupe. Concrètement, le terme d’habitation renvoie non pas simplement à un bâtiment ou à un lieu de production mais à un véritable système de fonctionnement de l’économie coloniale dans les Amériques. Regroupant un ensemble de terres cultivées, de bâtiments de production, de logements d’esclavisé·es ainsi que la demeure des maîtres ou géreurs, l’habitation a permis l’encadrement et l’exploitation centralisés et organisés d’une main d’œuvre non-blanche, meuble, par de grands propriétaires terriens blancs créoles. Il est important de noter que ce système d’exploitation des êtres humains et de la Terre était encadrée par de nombreux textes règlementaires dont le Code Noir dès 1685.
Terrestres – Il est important de rappeler que la « bananisation » de la Martinique est le résultat d’un projet politique et économique colonial. Vous parlez également de colonialité du pouvoir.
Orian Lempereur-Castelli – La bananisation, que Malcom Ferdinand définit dans son livre S’aimer la Terre, s’inscrit pleinement dans une démarche assumée de « colonisation agricole » proclamée au moins par les soutiens du maintien du système colonial à la fin du XIXe siècle. La monoculture de bananes, instaurée au lendemain de la crise de la canne marquée par la fermeture de nombreuses usines sucrières dans les années 1960 et 1970, est donc évidemment un choix politique. En 1960, le gouvernement français négocie avec les pays européens pour exclure le secteur de la banane du marché commun. Il instaure des quotas : deux tiers des bananes importées dans l’Hexagone doivent venir de Martinique ou de Guadeloupe. En conséquence, en 1965 la Martinique exporte 86 % de sa production vers l’Hexagone. Il faut donc bien l’avoir en tête : malgré nos représentations, la banane que nous consommons en Europe n’est pas un produit antillais. Originaire d’Asie de l’Est, elle est le fruit d’une histoire coloniale bien plus longue qui fit d’elle un fruit cultivé dans les colonies pour leur métropole.

Xavier Dolmen – Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes. D’un côté, on a une métropole qui organise encore la vie économique, sociale et législative de son ancienne colonie. De l’autre, la Martinique reste un territoire d’exception : cela s’est vérifié avec l’extension de l’autorisation de l’utilisation du chlordécone de 1990 à 1993, ou encore avec le maintien en Martinique et en Guadeloupe du SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti), supprimé en 1968 pour les ouvrier·ères agricoles de l’Hexagone au profit d’un alignement au SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti). Alors qu’en Hexagone les travailleur·euses agricoles gagnent 35,46F par jour en janvier 1974, en Martinique iels ne gagnent que 20 à 28F par jour – parfois moins selon les habitations. Les ouvrier·ères agricoles ne sont aussi embauché·es qu’à la journée, selon le bon vouloir des patrons, les heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées et le travail n’est bien souvent pas déclaré. Aujourd’hui, cela amène de nombreux problèmes pour percevoir une retraite ou faire reconnaître des maladies professionnelles liées aux pesticides par exemple.
Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes.
Terrestres – Vous insistez sur le fait que les ouvrières et ouvriers sont exposé·es quotidiennement à des doses importantes sans protection ni recommandation et que fatalement, cela engendre des intoxications…
Orian Lempereur-Castelli – Effectivement, le moteur de l’action des ouvrier·ères agricoles en 1974 a été leurs conditions de travail dans les bananeraies : des conditions toxiques, dangereuses, injustes au regard de l’égalité citoyenne prônée par la départementalisation de 1946, et déshumanisantes. Ces dernières sont comparées par les ouvrier·ères elles et eux-même à celles de l’esclavage tant leurs droits étaient bafoués. Beaucoup déplorent un travail sans les protections minimales que sont des bottes et des gants alors même qu’étaient manipulés à main nus des produits toxiques dont le Képone-chlordécone. S’y ajoutent la pénibilité d’un travail peu rémunéré au regard des inégalités déjà extrêmement fortes entre l’Hexagone et la Martinique et l’absence de prévention des patrons et gérants d’habitations sur la dangerosité des produits en question.
Xavier Dolmen – Ici comme dans bien des luttes ouvrières ou populaires, la place des femmes dans la mobilisation a été centrale. En effet, si le mouvement de grèves s’est déployé par la rencontre entre d’une part de jeunes militants martiniquais revenus après avoir étudié dans l’Hexagone dans les années 1968 et d’autre part des travailleur·euses de la banane, c’est en grande partie par la mobilisation active de femmes ouvrières meneuses comme Raymonde Cabrimol, dite Man Toy, Josette Bomaré et d’autres femmes dont l’histoire retire le nom. Leur mobilisation fut d’autant plus importante que les femmes étaient bien davantage exposées aux pesticides que les hommes, notamment car ce sont elles qui s’occupaient du transport des régimes de bananes (entre 20 et 50kg pour une cadence minimale de 120 à 150 régimes transportés par jour) et qu’elles participaient, parfois directement avec l’aide de leurs enfants, à l’épandage au pied des bananiers.
Terrestres – Les propriétaires de plantation avaient-ils conscience de la dangerosité des produits chimiques ?
Xavier Dolmen – Tout laisse à penser que les propriétaires connaissaient la dangerosité de ces produits, et notamment celle du chlordécone : en 1968 l’État refuse une première homologation du Képone pour sa trop grande dangerosité pour la vie humaine; au début des années 1970, une étude scientifique menée par le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) conclut à une forte toxicité de plusieurs pesticides dont le Némacur et le Mocap – présents sur les tracts ouvriers de 1974; en 1973, la thèse de médecine du Docteur Martin insiste sur la rémanence dans les sols et dans les corps de pesticides organochlorés comme le chlordécone; en 1975, un accident industriel a lieu à Hopwell dans une usine fabriquant du Képone : l’État étasunien interdit sa production, sa distribution et son utilisation sur son territoire; en 1979, l’OMS classe le chlordécone en cancérigène probable. Et pourtant… Au début des années 1980, la société Lagarrigue, dirigée par Yves Hayot, rachète le brevet de production du Képone pour délocaliser sa production au Brésil, le renommant ensuite Curlone. Difficile, donc, de croire que les grands planteurs ne connaissaient pas la dangerosité des produits employés dans les bananeraies.
Orian Lempereur-Castelli – Mais dans notre travail, on a souhaité déplacer la question pour se placer du point de vue des ouvrier·ères. Que savaient-iels ? Comment ? Certes, ils et elles ne produisaient pas d’études scientifiques mais avaient bien conscience d’utiliser des produits néfastes pour leur propre santé. Iels appelaient ces produits « tête de mort ». Certain·nes de leurs camarades intoxiqué·es devaient se rendre à l’hôpital. Et surtout, iels réclamaient leur interdiction totale. On a qualifié cette connaissance de « corporelle ». Malheureusement, ce type de connaissance a été complètement disqualifié, de sorte que le scandale n’a éclaté qu’au tournant des années 2000 quand des produits gorgés de chlordécone ont été susceptibles d’être ingérés par des hexagonaux… un autre exemple de l’inégale valeur des vies.
➤ Lire aussi | Les pesticides sont un choix, les enfants en meurent・Sophie Chapelle, Laurence Huc, Nolwenn Weiler (2026)
Terrestres – Votre enquête montre que les mouvements d’extrême gauche d’alors, censés être des alliés, ont été incapables de prendre la mesure des revendications contre les pesticides et de proposer une lecture à la fois anticoloniale et anticapitaliste de la grève.
Orian Lempereur-Castelli – De manière générale, ce qu’on note c’est plutôt un non-traitement de l’actualité sociale martiniquaise : comme s’ il ne s’y passait rien. Lorsque les grèves atteignent les colonnes des journaux, on observe deux traitements. D’une part, les journaux les plus mainstream comme France-Antilles n’évoquent les grèves que sous l’angle sécuritaire. Comme pour de nombreux mouvements sociaux en hexagone, les revendications des grévistes ne sont même pas évoquées. D’autre part, dans les journaux d’extrême gauche, la demande d’arrêt d’utilisation des pesticides est complètement ignorée au profit de mots d’ordres anticapitalistes ou anticoloniaux.
Pour des raisons différentes chez les gaullistes ou à l’extrême gauche, la voix des travailleur·euses agricoles est donc systématiquement effacée. Cette incapacité des mouvements d’extrême-gauche à écouter les ouvrier·ères agricoles est particulièrement marquante avec la une de Combat Ouvrier. Le journal trotskiste réalise un dossier spécial sur les grèves. En première page, il place une photo des manifestations du 12 février à Fort-de-France sur laquelle on aperçoit une banderole qui dit : « Non au Némacur ». À aucun moment dans le dossier cette revendication n’est explicitée, comme si la revendication n’existait pas… C’est pour cette raison qu’on parle d’une production de l’ignorance. C’est un concept intéressant qui souligne que plus qu’une absence de savoir, l’ignorance est une situation sociale qui résulte de la destruction ou l’occultation délibérée de la connaissance. Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticides au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.

Terrestres – Que vous inspire ce rendez-vous manqué au regard des luttes contemporaines et de l’importance de réussir à transformer l’écologie pour qu’elle devienne effectivement décoloniale ?
Orian Lempereur-Castelli – Notre article a une résonance particulière avec nos propres expériences militantes et ça le rend très actuel. En tant que militant au collectif Vietnam Dioxine, je suis toujours frappé par le manque de considérations de nos luttes antiracistes de la part des mouvements écolo. Pourquoi les grévistes de 1974 n’entrent-ils pas dans le panthéon des luttes écolo ? Pourquoi l’écocide dû à l’Agent Orange au Vietnam est si peu connu ? Les mouvements écologistes auraient beaucoup à apprendre des luttes pour l’indépendance et plus largement des mouvements antiracistes. On espère que notre texte permettra de montrer que les luttes pour l’émancipation sont des luttes écologiques.
Xavier Dolmen – Les luttes anticoloniales, anti-impérialistes et décoloniales restent encore trop souvent à la marge de l’écologie politique française. Pourtant, notre article montre bien que les questions environnementales, sociales et coloniales sont profondément intriquées pour peu que l’on déplace le regard et que l’on arrête de séparer les humains du reste du vivant. Le mouvement de grèves de 1974 et la non prise en compte de la revendication anti-pesticides apparaissent ainsi non seulement comme un moment clé dans l’histoire de l’emprisonnement des Martiniquais·es au chlordécone et à l’imposition à ces dernier·ères d’un environnement toxique, mais aussi comme un cas significatif de ce que Malcom Ferdinand nomme la double fracture : d’un côté il y a une fracture environnementale, c’est à dire une opposition entre humains et non humains, de l’autre une fracture coloniale qui oppose colons et colonisé·es, sans jamais que soient pensés ensemble exploitation de l’être humain, des animaux et des écosystèmes. Bien que l’on observe, dans le champ militant de l’écologie politique française, une visibilité lentement grandissante des luttes décoloniales et de quelques groupes (presque exclusivement de l’Hexagone !), on observe tout de même encore des phénomènes d’exclusion ou de marginalisation de ces groupes minoritaires, en témoignent les violences racistes subies par ma camarade militante Lilith, lors du festival des Résistantes en août 2025. Un travail en profondeur reste encore à mener pour que soit adopté le prisme de l’écologie décoloniale. Je pense qu’il sera fait lorsque l’on n’aura plus besoin de ce qualificatif et que l’écologie sera par défaut décoloniale.
Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticide au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.
Terrestres – Quelles leçons politiques tirez-vous de l’usage du chlordécone aux Antilles françaises ?
Orian Lempereur-Castelli – Avec mes travaux de recherche doctorale, je constate que les discriminations se poursuivent dans tous les aspects de la vie, même dans la mort. En tant que militant antiraciste, je rencontre des enjeux similaires à ceux qui concernent le chlordécone : absence d’indemnisation des victimes, traitement exceptionnel pour des territoires colonisés. Au fondement de chacune de ces situations, on retrouve donc le système colonial qui trie, hiérarchise et exploite les vies. Au fond, le chlordécone n’est qu’une illustration du système colonial. Sans changements structurels on sera malheureusement confronté à de nouveaux empoisonnements. En conséquence, la principale leçon politique qui vaille est celle de la nécessité de l’organisation collective, et en priorité autour d’organisations antiracistes, anticoloniales.
Xavier Dolmen – C’est au cours de notre recherche que j’ai rejoint la lutte contre le chlordécone et les empoisonnements coloniaux. Martiniquais et Marie-galantais ayant grandi en banlieue parisienne, je n’avais que vaguement connaissance de la pollution au chlordécone. C’est par un travail de recherche sur archives, de lecture et par entretiens avec des ouvrières et des militants de l’époque que j’ai pris conscience de l’ampleur de ce scandale sanitaire et de ses impacts concrets. J’ai aussi pu observer que la condition toxique détermine les rapports au corps, à la Terre et à la santé des Martiniquais·es : on parle ainsi d’un phénomène total en ce qu’il affecte tous les aspects de la vie sociale.
Le scandale du chlordécone est un parfait exemple de ce qu’est la colonialité : les rapports de pouvoirs hérités des débuts de l’arrivée des colons français sur l’île, s’ils ont évolué dans leur forme au cours des siècles, n’ont en vérité pas changé dans le fond. Ces rapports de pouvoir entre une métropole et ses colonies, mais aussi de classe socio-ethnique entre ses habitant·es békés possédant·es et ses habitant·es majoritairement nèg, tristement héritier·ères de la Traite et dépossédé·es, se reproduisent et se perpétuent. Ce sont ces rapports qui ont conditionné l’empoisonnement. Pour une pleine réparation de l’empoisonnement massif commis, il me semble qu’il est nécessaire d’entreprendre une décolonisation du système économique, social et politique par une reconstruction populaire et collective.
Pour approfondir, vous pouvez consulter cette carte réalisée par les auteurs qui permet de se représenter l’ensemble des acteurs impliqués dans ces grèves (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Espace des mobilisations des grèves ouvrières de 1974 en Martinique (Version 2)”, 2026) et cette chronologie de 1972 avec l’introduction du Kepone jusqu’aux grèves de 1974 (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Chronologie des grèves de 1974 en Martinique”, 2026).
➤ Lire aussi | Habiter les Antilles à l’heure de l’Anthropocène・Centre des Politiques de la Terre (2025)
Image d’ouverture : ©Archives territoriales de Martinique.

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!
Notes
- Victor Schoelcher était un homme politique français de gauche qui a milité en tant que député pour l’abolition de l’esclavage dans les vielles colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion). Une ville de la Martinique porte son nom. Dans le discours national, il est présenté comme le sauveur, « libérateur de la race noire » – cette expression apparaît encore sur de nombreux lieux mémoriels aux Antilles françaises (exemple à Beauséjour, à la Désirade). Aux Antilles françaises et notamment en Martinique, sans nier le rôle de Schoelcher, ce discours a longtemps été – et est encore – contesté par les populations car il invisibilise les nombreuses luttes anti-esclavagistes et anti-coloniales qui ont en réalité forcé l’État français à abolir l’esclavage le 22 mé 1848 en Martinique et le 27 mé 1848 en Guadeloupe.
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30.09.2026 à 16:49
Les pesticides sont un choix, les enfants en meurent
Des enfants tombent malades, des parents entrent en lutte, et pendant ce temps les pesticides n’en finissent pas de polluer les corps et les milieux. Deux enquêtes majeures dénoncent une situation ahurissante et appellent à des changements radicaux. Entretien croisé avec les autrices, à la veille de la journée de mobilisation internationale “Stop pesticides”.
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Texte intégral (11208 mots)
À la veille de la mobilisation internationale « Stop pesticides » qui aura lieu le 3 octobre autour d’un site Syngenta dans l’Eure et alors que se profile à l’automne l’adoption au parlement européen du « paquet Omnibus X » – une déréglementation sans précédent sur les pesticides – Terrestres s’est entretenu avec les autrices de deux livres essentiels parus ces jours-ci : la toxicologue Laurence Huc, protagoniste et co-autrice avec Marguerite Boutrolle et Sophie Caron du roman graphique Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants (éditions Les Printanières), et les journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, autrices du livre-enquête Pesticides kids (éditions Nouriturfu).

Cloé, Alban, Sabine, Ophélie, Lubin… C’est au plus près des enfants malades ou en rémission et de leurs parents en deuil ou en lutte, que Laurence Huc, Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle enquêtent depuis de nombreuses années. Leurs deux livres s’accordent sur un constat effroyable : derrière des drames familiaux se déroulant souvent à bas bruit, c’est la santé des enfants qui est sacrifiée par l’usage massif de pesticides et par l’inaction de l’État, d’une partie du corps médical et du monde scientifique. La France est l’une des premières utilisatrices de pesticides en Europe avec 300 substances actuellement autorisées. Résultat : dans l’hexagone ou les Antilles, les corps et l’environnement sont si massivement contaminés que l’on retrouve des pesticides partout dans les eaux, dans les nuages, et même dans les premières selles des nouveaux nés.
C’est sur cet état des lieux que s’ouvre Pesticides kids, dont les chapitres plongent parmi les victimes et les associations réduites à enquêter elles-mêmes avant de s’intéresser aux soignant·es, aux politiques et aux agences étatiques. Quant à Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, on suit en dessins Laurence Huc dans son action auprès des familles ou dans les colloques scientifiques, en passant par les auditions au Parlement ou par la cauchemardesque séquence Duplomb.
Partout, « la mise en évidence de la responsabilité des pesticides dans les maladies des enfants requiert décidément un certain courage » ainsi que le formulent Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler. Le tableau est sombre… mais les choses bougent et de nouvelles alliances se profilent. Tour d’horizon dans un entretien croisé.
Entretien réalisé par Emilie Letouzey.
Terrestres – Vos deux livres se recoupent de multiples façons, mais ils sont issus de deux démarches différentes, l’une scientifique et l’autre journalistique. Qu’apportent-ils dans le contexte actuel ?
Sophie Chapelle – Avec Pesticides kids, nous voulions rassembler dans un livre-enquête d’une part les connaissances scientifiques sur la question des pesticides, leur impact sur la santé des enfants et les alertes lancées, et d’autre part les témoignages des familles en métropole et dans les Outre-mer qui se heurtent soit au silence, soit au mépris de l’État. Le travail de Laurence Huc dans son roman graphique Pesticides est complémentaire car il montre ce qu’on peut vivre de l’intérieur en tant que scientifique lorsque l’on se heurte à ces graves défaillances de l’État.
En effet, les liens entre pesticides et cancers pédiatriques, malformations congénitales ou troubles du neurodéveloppement ne sont plus seulement établis par les scientifiques mais sont également reconnus par l’État lui-même, qui a créé en 2020 un Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Ce fonds est basé sur une liste de pathologies identifiées comme pouvant être en lien avec l’exposition professionnelle des parents et les conséquences possibles sur les enfants in utero. L’État reconnaît mais fait tout pour dissimuler.
Nolwenn Weiler – La complémentarité, c’est aussi que des scientifiques alertent les journalistes, et que des journalistes vulgarisent et relaient : Laurence fait partie des lanceurs et lanceuses d’alerte qui alimentent notre enquête et notre travail de journalistes depuis plusieurs années. Son parcours illustre ce que la « construction de l’ignorance » implique dans le quotidien des scientifiques ; de notre côté, on montre les conséquences très concrètes pour les familles frappées par des cancers pédiatriques et autres pathologies. Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides et lui permettent de continuer à produire des molécules utilisées à très large échelle.
Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides.
Nolwenn Weiler
Laurence Huc – C’est avec le « cluster » de Sainte-Pazanne, un village de Loire Atlantique de 2700 habitants où 25 enfants sont atteints de cancers depuis 2015, ou encore avec Ophélie, la maman de Lubin, un enfant atteint de cavernome portal (une maladie congénitale rare), exposée pendant sa grossesse à pas moins de 108 produits phytosanitaires, que j’ai constaté l’absence de prise en compte des causes environnementales des maladies d’enfants. En commençant à travailler sur la BD, je pensais donc qu’il s’agirait de raconter l’histoire de ces familles. Mais l’éditrice m’a convaincue qu’il est important de raconter ce que cela signifie d’être percuté·e dans sa pratique ou d’interagir avec des agences étatiques en tant que scientifique. Contrairement à Sophie et Nolwenn, je ne pouvais pas aller interroger les agences de santé, le personnel de l’ARS ni même des oncopédiatres : leur enquête journalistique permet cet élargissement précieux.
Plus généralement, au-delà de la question des pesticides, je travaille sous un angle plus global de santé environnementale – car il n’y a pas que les pesticides, loin de là ! – et j’ai voulu montrer toute la complexité de la production de preuves.

Terrestres – Dans vos livres, il est question du « cancer backlash » : vous expliquez que, alors qu’il était admis jusque dans les années 1970 que le cancer est une maladie environnementale, il y a eu un retournement au tournant des années 80. Aux États-Unis notamment, le lobby industriel a imposé l’idée que le cancer serait d’origine génétique, ou la faute à pas de chance (ou au hasard). Les causes environnementales ont été sciemment invisibilisées – alors même qu’on estime que 90% des cancers sont liés à une exposition environnementale à des polluants.
Laurence Huc – C’est l’objet de mon mémoire en philosophie des sciences : dans les années 60 il était en effet admis que le cancer était une maladie environnementale1. En biologie et en toxicologie, on arrivait expérimentalement à provoquer des cancers en exposant à des cancérigènes. Et quand on regarde la littérature scientifique, les questions étaient posées comme ça. Les liens de cause à effet étaient admis par les scientifiques2. Et puis dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Car la génétique promettait de caractériser toutes les maladies : le diabète, les troubles neurodégénératifs, les troubles immunitaires et les cancers.
Pour les cancers, un grand nombre de gènes ont de fait été identifiés : à partir du moment où ces gènes-là deviennent « mutés » et ont une séquence altérée, cela conduit à des cancers. Les années 70, c’est aussi l’essor de la chimie, et en particulier de l’agrochimie dont les lobbies ont beaucoup financé les études génétiques : les scientifiques se sont retrouvés à focaliser sur les gènes responsables du cancer et à moins documenter les causes exogènes des cancers, voire plus du tout. Résultat, quand on regarde les publications sur le cancer à partir des années 80, il y a si peu de papiers sur les causes exogènes qu’on se dit logiquement que le cancer est une maladie génétique.
Dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Résultat : le cancer apparaît comme étant une maladie génétique.
Laurence Huc
Terrestres – Il y a un parallèle frappant avec le traitement du changement climatique…
Laurence Huc – Organiser les financements pour orienter la recherche est une stratégie connue : c’est une des formes de production culturelle de l’ignorance, l’agnotologie. On retrouve en effet les mêmes mécanismes pour le changement climatique ou le tabac. Les recherches sur l’épigénome se poursuivent de façon très pointue, mais on ne se pose pas la question de savoir pourquoi le gène va être tout à coup altéré. On sent bien que sur le plan épistémologique, il y a un vide.
Et c’est là qu’intervient la notion de hasard (en anglais random ou bad luck comme le formulait une publication de 2015), où malgré les expositions ultra documentées aux cancérigènes dans notre environnement, on explique que c’est le hasard qui va faire que la séquence d’un gène va soudainement changer. Ce qui exclut toutes les connaissances sur les substances qui s’intercalent à l’ADN, qui provoquent du stress oxydant ou encore qui perturbent le métabolisme énergétique – parmi plein d’autres mécanismes.
On assiste à un déni bien ancré dans les communautés scientifiques. En tant que scientifiques, on est minoritaires à travailler sur les facteurs exogènes. L’unité INSERM de Rennes où je travaille est la seule unité INSERM en France entièrement dédiée aux recherches sur « santé-environnement-travail ». Et il ne s’agit pas d’une unité parisienne majeure. Parmi les cancéropôles, qui sont des regroupements de plusieurs laboratoires réparties sur un territoire donné, très peu sont pourvues d’une thématique environnement.
Et quand on intervient en rappelant qu’il faut faire attention aux substances cancérigènes, on passe pour des militants écolos. Alors que les présentations des autres collègues sont tellement hors-sol que le décalage m’est personnellement insupportable.
On se retrouve donc avec une recherche qui sert les intérêts privés afin qu’il y ait toujours plus de médicaments. Énormément d’équipes travaillent sur les cancers d’enfants mais elles ne questionnent jamais ce qu’est un cancer d’enfant. Et pourtant : hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.
Mais les recherches restent sur leur sacrosaint « alcool, tabac et manque d’activité physique ». Lorsqu’un enfant déclare un cancer à deux ans, n’est-il pas complètement inadéquat et indécent d’agiter ces facteurs ? Certains soignants nient complètement cette réalité-là. Des oncopédiatres de La Société Française des Cancers de l’Enfant ne veulent pas entendre parler des causes exogènes des cancers, ce qui bloque la recherche sur les aspects uniquement cliniques. C’est évidemment important de trouver des traitements mais ignorer la prévention est une grave erreur.
Hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.
Laurence Huc

Sophie Chapelle – Ce cancer backlash se nourrit au quotidien de phrases assassines chez nos politiques. De la ministre de l’agriculture Annie Genevard disant qu’il faut cesser l’amalgame entre les cancers et les pesticides à Marine Le Pen qui affirme qu’il n’existe aujourd’hui aucun lien entre les causes environnementales et les cancers de l’enfant ou Laurent Duplomb, qui n’a cessé de répéter que ces cancers sont essentiellement liés aux comportements individuels et non aux pesticides.
Des médias tentent aussi de discréditer les scientifiques documentant la catastrophe. C’est le cas de la journaliste Géraldine Woessner, rédactrice en chef du Point, qui ose affirmer lors d’une audition à l’Assemblée nationale en mars 2026 pourtant consacrée à l’information scientifique : « la méthodologie de l’Inserm, c’est six personnes qui se sont cooptées et qui ont travaillé ensemble pendant quelques mois ». Or, elle fait ici référence à une revue de littérature sur les liens entre pesticides et santé où 15 expert·es nommé·es par le gouvernement ont analysé plus de 5 000 documents scientifiques ! Et pourtant les propos de Géraldine Woessner, qui n’a pas été contredite à l’Assemblée, circulent sur les réseaux sociaux et dans certains médias.
➤ Lire aussi | Cancers et causes environnementales : pourquoi moi ? Pourquoi nous ?・Collectif (2024)
Terrestres – En vous lisant, on apprend avec stupéfaction que le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), cette instance où siègent le Ministère de l’agriculture, la MSA (Mutualité sociale agricole), une organisation professionnelle des pesticides ou une association de victimes, fait appel contre une jeune victime qui sollicitait une indemnité ? Pouvez-vous y revenir ?
Sophie Chapelle – Le FIVP est assez invisible puisque l’État fait tout pour qu’il ne soit pas connu. Mais depuis sa création en 2020, une liste de pathologies est établie : concernant les enfants, il s’agit des leucémies et tumeurs cérébrales pour les cancers pédiatriques, des hypospadias et fentes labio-palatines pour les malformations congénitales, mais aussi – c’est trop peu connu – des troubles du neurodéveloppement. Il faut absolument faire savoir tout cela : de nombreux parents pourraient alors faire un lien entre leur histoire familiale et l’exposition aux pesticides lors de la grossesse.
Rappelons que sur les 3000 victimes reconnues et indemnisées depuis 2020, il y a seulement 20 enfants. Ce faible nombre peut devenir un argument pour les défenseurs des pesticides : « Regardez, il y a si peu d’enfants concernés ! ». Mais si ce nombre est si bas, ce n’est pas que les victimes n’existent pas, c’est que l’État fait tout pour minimiser et multiplier les obstacles à leur déclaration. C’est pourquoi dans Pesticides kids, nous avons insisté sur les difficultés rencontrées par les familles pour faire reconnaître les maladies de leurs enfants. Beaucoup ne savent même pas que le Fonds existe, et quand elles constituent un dossier, les difficultés sont incommensurables. Sabine Grataloup, maman du jeune Théo, exposée au glyphosate pendant sa grossesse, a dû rassembler plus de mille pages avec de nombreuses études scientifiques qu’elle a traduites en français. C’est un travail de combattante qui exige une détermination monumentale, alors qu’elle s’occupait de son enfant malade.
Ce Fonds, où siègent des représentants de l’État, des chercheurs, Phytéis le représentant des vendeurs de pesticides et une (seule) association de victimes, Phytovictimes, est aujourd’hui presque entièrement financé par les taxes sur les ventes de pesticides. C’est à dire par l’extension de l’empoisonnement.
Si le nombre d’enfants reconnus comme victimes est si bas, c’est que l’État fait tout pour multiplier les obstacles à leur déclaration.
Sophie Chapelle
Nolwenn Weiler – Alors que beaucoup de scientifiques, dont Laurence, ont accepté de nous rencontrer et de partager leurs travaux, cela a été plus compliqué du côté des oncopédiatres. Jacques Grill, spécialiste des tumeurs cérébrales à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif, est le seul oncopédiatre qui a accepté de répondre à nos questions. Il nous expliquait que dans la formation des oncopédiatres, la place de la génétique et du hasard est extrêmement forte. La plupart de ses collègues évacuent les causes environnementales pour se focaliser sur le hasard ou les prédispositions, alors même que, dit-il, « les cas héréditaires ne représentent que 10% des cancers pédiatriques ».
Tout cela est notamment lié au financement des recherches qui favorisent les sujets liés à la génétique, et orientent ensuite l’enseignement médical. S’intéresser à l’environnement relève d’une démarche personnelle, souvent réalisée après les études. Il y a un espoir du côté des jeunes médecins qui s’impliquent et qui vont à contre-courant de leur formation et de leurs certitudes.
Laurence Huc – Les connaissances scientifiques sont là, il y a consensus, il y a des expertises collectives, des études internationales validées, la reconnaissance des maladies professionnelles : tout cela est acté. Même s’il existe des scientifiques qui nient et demandent encore des études pour avoir la certitude que l’acétamipride est toxique par exemple. Pour moi, on n’en est plus là et c’est cela que j’ai voulu raconter.
Quand j’interviens sur le terrain, je dis bien, en tant que toxicologue, que le plus grand cancérigène, c’est l’inaction politique.
En 2017, j’ai formulé des alertes scientifiques par rapport aux pesticides SDHI [une famille de 11 substances fongicides] et à cette époque on avait encore quelques députés, y compris macronistes, qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.
En 2017, on avait encore quelques députés qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.
Laurence Huc

Pour en revenir au Fonds d’indemnisation pour les victimes des pesticides (FIVP), à partir du moment où il y a leucémie, ou bien une exposition professionnelle de l’un des deux parents, la maladie est reconnue de façon automatique. Mais le FIVP poursuit systématiquement en cassation quand de nouveaux liens avec une maladie pourraient être établis, par exemple avec une malformation rare. Le cas d’Ophélie et de Lubin n’est pas isolé. Est-ce que c’est dû aux manques de moyens pour financer toutes ces maladies rares ? Je ne sais pas. Mais le fait que le FIVP s’attaque à la science est assez perturbant. Dans le cas de Lubin, les experts du FIVP ont jugé « peu probables » les liens entre l’exposition à 108 substances pesticides pendant la grossesse et la malformation congénitale avec laquelle l’enfant est né. Quand on connaît le caractère toxique pour le fœtus de beaucoup de pesticides, l’effet cocktail, et la période de vulnérabilité qu’est la grossesse, c’est assez affligeant de voir toutes ces connaissances non mobilisées et la conclusion que le lien n’est pas établi.
Il y a aussi un mélange des genres entre des intérêts communs publics et des intérêts privés. Un exemple : dans le procès porté par l’association Justice pour le Vivant, qui a condamné l’État à revoir les autorisations de mise sur le marché en prenant en compte les connaissances scientifiques disponibles, l’État demande un pourvoi en cassation aux côtés de l’organisation des professionnels des produits chimiques agricoles Phytéis.
Nolwenn Weiler – Le fait que les victimes soient visibles met des visages sur la catastrophe. Et c’est comme si l’État ne souhaitait pas que ces visages soient trop nombreux. Si un trop grand nombre de victimes sont reconnues, le budget lié aux versements des indemnités va être de plus en plus élevé. Mais en plus, avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…
Au départ, quand le FIVP a été mis en place, il était par exemple question d’inclure les riverains. Au fur et à mesure des discussions, seuls les professionnels ont été retenus comme pouvant saisir le Fonds. Récemment, le cap des 1000 victimes reconnues en une seule année a été passé. Mais d’après le collectif des victimes des pesticides de l’ouest, il est désormais question de baisser les indemnisations dont chacun bénéficie, plutôt que d’augmenter le budget du FIVP.
Avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…
Nolwenn Weiler

Terrestres – Les mesures à prendre pour faire cesser les ravages des pesticides sont énormes. Cependant, imaginer un pays sans pesticides est un objectif plus atteignable à court terme qu’un pays sans pétrole, alors pourquoi rien n’est fait ?
Nolwenn Weiler – Dans les années 2010, il y a eu une croissance de l’agriculture bio, en termes d’installation et de consommation. Mais cette période a été suivie d’un violent retour de bâton, avec des arrêts brutaux de financements et des choix de répartition de la PAC à l’opposé du soutien à l’agriculture bio qui représente seulement 10% de la surface agricole utile3. Alors que même au niveau purement économique, c’est financièrement beaucoup plus stratégique de soutenir cette agriculture-là, puisque l’agro-industrie coûte extrêmement cher : ce sont des productions sous perfusion d’argent public4. Si on enlève les aides, des entreprises entières s’écroulent car elles ne sont pas viables.
L’agriculture conventionnelle coûte également extrêmement cher aussi en coût de dépollution de l’eau – plus d’un milliard d’euros par an. De nombreux élus locaux commencent à paniquer : il y a des endroits où l’on ne peut plus boire l’eau, où elle est interdite pour les femmes enceintes et les enfants. Il faut alors en acheter : on revient à la corvée d’eau. C’est quand même surréaliste de ne plus pouvoir boire l’eau du robinet… Il y a enfin le coût énorme en termes de santé, c’est d’ailleurs pour cela que des mutuelles se mobilisent et demandent une sortie progressive du modèle dépendant des pesticides.
Mais cet arrêt impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises qui les commercialisent : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.
L’arrêt des pesticides impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.
Nolwenn Weiler
Sophie Chapelle – 82% des agriculteurs et agricultrices qui aujourd’hui utilisent des pesticides disent qu’ils seraient prêt·es à s’en passer si les règles étaient les mêmes pour toutes et tous. En février dernier, une étude de l’INRAE menée sur 10 ans dans des systèmes de grande culture conventionnels a montré qu’il était possible de produire sans pesticide en restant productifs tout en assurant un revenu décent aux agriculteur·ices5. Les travaux menés depuis 2010 dans le cadre du dispositif DEPHY sont aussi inspirants : les 2000 agriculteur·ices engagé·es dans ce réseau ont réussi à réduire les usages de pesticides grâce notamment aux groupes de discussions mis en place entre pairs. Si la transition est actuellement impossible, c’est parce que les gouvernements successifs n’ont pas cessé de favoriser l’agro-industrie et de ratifier des accords de libre-échange qui mettent le monde agricole dans une situation de concurrence internationale intenable.
Laurence Huc – Pourquoi ces recherches de l’INRAE ou les expertises de l’INSERM n’ont-elles pas de retentissement sur les Ministères de l’agriculture, de la santé et de l’environnement ? Il y a un dysfonctionnement sur le plan institutionnel. Cela fait très longtemps que des rapports de l’INRAE ou de l’ANSES avertissent des problèmes sur le glyphosate ou les néonicotinoïdes mais ne sont pas pris en compte6.
Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets. On est très en retard sur la prise en compte des pesticides dans la pollution de l’air : dans les années 1980, les pesticides ont été exclus des molécules préoccupantes à rechercher dans l’air. Ils ne font donc pas l’objet d’alertes, et on est en retard sur les risques pour les riverains lors des épandages : tout se fait sur la base du volontariat et il n’y a aucun seuil sanitaire établi à ce jour. De même, l’effet cocktail n’est toujours pas pris en compte pour évaluer la toxicité des pesticides. Pour les hydrocarbures, les dioxines ou les PFAS, même si on n’évalue pas l’effet cocktail, maintenant, on prend au moins en compte la somme de toutes ces familles-là pour évaluer les niveaux de contamination. Mais sur les pesticides, on ne le fait pas du tout.
Tout cela est le résultat de l’intervention des grands groupes industriels et de leurs lobbies, qui étaient très présents lors de la mise en place des politiques publiques censées nous protéger.
Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets.
Laurence Huc

Terrestres – Vos deux livres portent essentiellement sur la situation en France, mais évoquent les ravages du chlordécone aux Antilles ou ceux des « agrotoxiques » au Brésil, comme les appelle la géographe exilée Larissa Mies Bombardi, qui parle de « colonialisme chimique ». Qu’en est-il de la dimension internationale ? Est-ce que le commerce global de pesticides n’est pas une difficulté supplémentaire, sachant que même si on interdit une molécule quelque part, elle ne disparaît pas si est employée ailleurs ?
Nolwenn Weiler – Dans Pesticides kids, on a voulu dire la violence coloniale dans cette pollution du corps des enfants, terrible aux Antilles notamment. Dans ces îles, les ravages du chlordécone sont documentés et des mobilisations existent parmi les victimes, chercheurs et médecins. Leur travail nous a permis de raconter une partie de cette histoire.
Le fait qu’il existe des cancers d’enfants doit en soi être une alerte. Mais si on regarde dans les Suds, les niveaux d’alerte sont ahurissants. Les travaux de Larissa Mies Bombardi documentent pour le Brésil – premier importateur de néonicotinoïdes français – les malformations et le nombre de cancers, ainsi que l’âge extrêmement précoce des enfants concernés. On peut supposer, vu l’ampleur des ravages dans ces pays, que si les corps des enfants des pays colonisés comptaient autant que ceux de la métropole, les alertes auraient été entendues beaucoup plus tôt.
Notons que des liens internationaux peuvent aussi exister à travers les victimes. Par exemple lors du procès Monsanto, Sabine Grataloup, maman du petit Théo, né avec une grave malformation de l’œsophage, raconte qu’elle a bénéficié des recherches qui ont été faites en Argentine pour prouver les dommages sur son propre enfant.
➤ Lire aussi | Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie・Celia Izoard (2020)
Sophie Chapelle – Lors des débats dans l’hémicycle, on nous répète sans cesse que les pires substances ne sont aujourd’hui plus utilisées. Mais le débat est très mal posé puisque ces substances-là persistent dans l’environnement de façon considérable. Le cas du chlordécone, interdit en France alors qu’il était produit et exporté aux Antilles, est effarant. L’étude Timoun, qui suit plus d’un millier d’enfants et de mères en Martinique, montre à quel point les cordons ombilicaux sont imprégnés de chlordécone alors qu’il est interdit aux Antilles depuis 1993 (depuis 1990 en France hexagonale). Le sang maternel, le lait maternel sont contaminés. On demande donc aux populations sur place de vivre avec cette pollution, de la subir et de se responsabiliser à l’échelle individuelle. Alors que ce sont des choix politiques qui ont été faits voilà plusieurs décennies, dont enfants et parents paient aujourd’hui le prix. C’est d’une violence incroyable : cela fait des décennies qu’on sacrifie des populations sur l’autel de la seule compétitivité.
L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine. Je pense aussi à l’Indonésie qui fait partie des pays les plus consommateurs de pesticides, en volumes comme en quantité à l’hectare.
L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine.
Sophie Chapelle
Laurence Huc – Il faudrait revoir tous nos modes de production et de consommation. J’ai fait du terrain sur l’usage des pesticides en Tanzanie : j’ai vu des enfants jouer avec les coupelles utilisées pour répandre les pesticides, qui sont par ailleurs répandus sans réelle protection. Les conséquences sont flagrantes, mais aucune cohorte épidémiologique ne couvre les pays du Sud : on n’y documente pas l’exposition et la survenue des maladies.
Les pesticides sont massivement utilisés pour produire du thé, du café et du chocolat, que les gens intoxiqués sur place ne consomment pas mais qui sont exportés dans les pays occidentaux. Des productions coloniales donc, de même que les fleurs comme les roses de la Saint Valentin, produites en Tanzanie ou au Kenya. Nous n’accepterions pas des productions qui exigent autant de pesticides. Les populations du sud subissent la pollution de la production et ensuite celle des déchets toxiques que les pays « riches » exportent.
Terrestres – Le 3 octobre prochain a lieu une journée de mobilisation contre les pesticides ; cet automne, le catastrophique projet de loi OMNIBUS sera discuté au parlement européen ; au printemps prochain auront lieux les élections présidentielles. Comment voyez-vous ces échéances ?
Nolwenn Weiler – J’observe une vivacité du mouvement social, qui est plein d’une énergie et d’alliances très nouvelles : l’implication des soignants, l’existence de liens forts entre le milieu agricole et les malades, tout cela a émergé ces dernières années avec le travail remarquable de certaines associations.
Pour l’échéance présidentielle, des Mutuelles mobilisées pour la Santé planétaire (plusieurs millions d’assuré·es) sollicitent les candidats à la présidentielle pour leur demander leur position sur les pesticides.
Sophie Chapelle – On peut s’attendre à une dynamique importante le 3 octobre : ce mouvement social est en effet très fort, il réunit des paysannes et des paysans – qui font partie des premières victimes comme les enfants –, des militant·es issu·es notamment des Soulèvements de la terre, ainsi que le monde des soignants et le monde de la recherche : avec la proposition de loi Duplomb, on a vu le Conseil national de l’Ordre des médecins monter au créneau, on a vu 22 sociétés savantes médicales se positionner très clairement contre.
Cette opposition ne se manifeste plus seulement avec des tribunes ou des pétitions mais aussi dans la rue, avec des mouvements comme Cancer Colère, qui essaime partout en France. On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes et l’écart grandissant entre les connaissances scientifiques et les décisions politiques.
On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes.
Sophie Chapelle

Laurence Huc – Une autre manière de se ressaisir de la démocratie, ce sont les instituts citoyens ou éco-citoyens qui bourgeonnent à plein d’endroits. Avec l’ICREPSE, né à Sainte-Pazanne, qui est dédié à la santé des enfants, on a été le deuxième ou le troisième après celui de Fos sur mer et celui de l’Aude. Il y en a désormais un sur la pollution aux PFAS à Lyon, sur la pollution de l’air dans la vallée du Mont-Blanc, un autre encore qui est en train de se former à Lille.
Tous ces instituts naissent du sursaut citoyen face au fait que l’État, en l’occurrence les ARS ou Santé publique France, ne font pas les études environnementales qu’on est en droit d’attendre. Des collectifs citoyens créent leurs propres instituts indépendants pour formuler des questions de recherche et travailler avec des gens compétents pour mener les études. Cela remet la science au cœur de la démocratie.
Sophie Chapelle – Des collectifs de parents se créent, en faisant du porte-à-porte pour sensibiliser et agir en amont sans attendre que les enfants tombent malades, en essayant de mobiliser autour de la prévention. Les collectivités locales peuvent avoir leur rôle à jouer.
Avec Nolwenn, on partage cette même conviction que la santé des enfants peut permettre de renouer le dialogue entre des mondes présentés comme irréconciliables, riverain·es d’un côté, milieu agricole de l’autre. Plusieurs actrices de terrain rapportent qu’aujourd’hui, ils et elles arrivent à échanger avec des agriculteurs sur les pesticides dès lors qu’il est question des enfants.
➤ Lire aussi | Les polluants éternels ne sont pas intemporels・Thomas Le Roux (2023)
Image principale : Annie Sprat sur Unsplash.

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Notes
- Le mémoire de philosophie des sciences de Laurence Huc, « Qu’est-ce qu’un cancérigène ? Des îlots de connaissances scientifiques dans de profonds océans de controverses : Cas des pesticides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) », est à retrouver à l’adresse https://hal.inrae.fr/hal-05200619. Voir également les travaux de Robert Proctor et de Samuel Epstein aux États-Unis ou ceux de Mathias Girel en France.
- À compter du moment où l’on a commencé à maitriser l’expérimentation animale puis in vitro, la recherche en biologie s’est concentrée sur les tests de multiples polluants pour décrypter leur pouvoir cancérigène. Ces connaissances ont aussi motivé la création du CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) en 1965, chargé de coordonner les recherches sur les cancérigènes, les classer afin de mettre en place des mesures de prévention majeures.
- Voir « Évolution des fermes et des surfaces bio ou en conversion » (Agence Bio, chiffres publiés en 2026).
- En l’occurrence 48 milliards d’euros par an selon le bureau d’études Basic, en incluant les exonérations de cotisations sociales et niches fiscales
- « Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides », Inrae, février 2026.
- La famille des pyréthrinoïdes, par exemple, qui a des impacts en termes de troubles neurodéveloppement chez l’enfant, est traitée par la revue de littérature de l’INSERM en 2021 et a fait l’objet d’une alerte de l’ANSES en 2025.
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