23.09.2026 à 11:52
Sortir de la sidération, faire face aux feux
Chaque été, le récit médiatique sensationnaliste des incendies ravageant des régions entières nous laisse immobiles et apeuré·es. Or, la sidération nous empêche de penser les causes profondes et les responsabilités passées comme futures, prévient l’anthropologue Élise Boutié, spécialiste des feux extrêmes. Elle propose ici quelques pistes d’action.
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Texte intégral (7550 mots)
Cet été nous avons respiré la fumée, reçu des notifications d’alertes, vu le nombre d’hectares calcinés s’emballer. Nous avons été bloqué·es dans des trains, empêché·es d’avancer par des flammes plus rapides, puissantes et débordantes que le TGV. Nous avons fixé les images des forêts en train de brûler, léchées par des brasiers sans fin ni satiété. En Drôme, à Fontainebleau, dans les Pyrénées-Orientales, dans les Landes, en Gironde, dans le Var. En Algérie aussi – mais ça on l’oublie souvent, l’autre côté de la Méditerranée. Nous avons vu les traces noires laissées par les maisons carbonisées, ces empreintes foncières déroulées par images satellites qui donnent à voir notre étalement, notre soif de terrain, notre emprise sur les espaces. L’uniformité des résidences secondaires ou de bord de mer, aussi. Nous avons vu, entendu, parfois scruté, les visages crispés de douleur et d’angoisse des évacué·es que nous donnaient les médias, voraces eux aussi de sensations à faire partager. Nous avons eu peur. Nous avons eu chaud. Nous nous sommes peut-être dit qu’il fallait faire quelque chose.
Et pourtant, nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les connaît, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître. Ce sont ceux de l’été 2025 face à l’incendie de l’Estaque à Marseille ou face à l’incendie de Ribaute dans l’Aude. Ceux de l’été 2022 face à l’incendie de Landiras et de la Teste-de-Buch dans les Landes. Et pourtant, il y a comme une amnésie collective. Certes savamment entretenue. Chaque été, on entre de plein fouet dans la saison des feux et on se surprend à rester coincé·e dans la sidération de redécouvrir le phénomène. Puis l’automne arrive, les inondations recouvrent de leurs coulées de boue les traces brûlées. Et on oublie (un peu) le chaud, le feu, la peur. Le printemps nous réveille plus ou moins lentement et on fait comme si on ne savait pas ce qui nous attend avec le mois de juin. La boucle tourne et s’auto-nourrit. Flashs infos, alertes, éléments de langage, images, peurs, appréhension, contrôle de l’avancée des flammes par applications interposées : sidération. Incapacité à penser. Rupture de l’intelligible. On se dit « qu’est-ce qui nous arrive ? », « comment ça se fait ? ». On n’ose pas franchir la ligne du « qui aurait pu prédire ? », dernière décence morale, mais la tentation est proche. Alors, oui, comment se fait-il qu’on reste bloqué·es dans cette sidération face aux feux catastrophes (encore presque exclusivement) estivaux ?
Nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître.
Depuis 2018, les feux extrêmes sont devenus mon objet de recherche. Au départ, presque par hasard. Je m’intéressais à la question de savoir ce que cela fait de perdre son environnement et d’assister à la dégradation des conditions d’habitabilité de son territoire. J’ai posé cette question à travers l’étude d’une vallée de Californie du sud dans laquelle les 2000 et quelque habitant·es n’ont plus accès à l’eau potable en raison de la surexploitation de la nappe phréatique par l’agro-industrie qui y fait pousser 80 % des carottes biologiques de Californie, commercialisées sous la forme de « baby-carrots ». Là, la catastrophe est souterraine, invisible, elle agit dans l’ombre et le silence, ce n’est pas un événement avec une date de début et la mesure de moyens engagés. Elle peut rester floue ou cachée un certain temps. À la fin de ce travail de recherche, en novembre 2018, un mégafeu considéré comme l’incendie le plus meurtrier de l’histoire de Californie détruit sept villes et villages en Californie du nord, dont Paradise et Magalia qui comptaient respectivement 27 000 et 11 000 habitant·es.
Je commence alors mon doctorat d’anthropologie sociale et j’ai l’impression qu’à travers cet incendie je pourrais prolonger la question qui m’intéresse : « comment vit-on sur un territoire abîmé ? ». Cette catastrophe est soudaine, spectaculaire, visible, indéniable. Dans la presse française et internationale je trouve quelques reportages sur le premier Noël des sinistré·es, d’autres sur les défis de l’organisation des distributions alimentaires aux plus précaires. Mais peu de choses sur ce qu’est un quotidien à plus ou moins long terme après un incendie.
Comment vit-on là quand on y possède un titre de propriété sans plus de maison dessus ? Comment vivre là quand même la mairie a perdu ses archives, ses employé·es et doit désormais faire face à bien d’autres questions que la gestion des déchets ou du transport scolaire, en plus de répondre aux demandes des particuliers quant aux permis de reconstruire ? Comment vivre là lorsque la quasi intégralité de son voisinage est en prise avec un traumatisme individuel et collectif, un amoncellement de démarches administratives et une perte totale de repères ? Et puis, comment comprendre ce qui vient de se passer ? Comment le raconter ? Comment le faire entendre à celles et ceux qui n’y ont pas été confronté·es ? Comment vivre avec le souvenir entêtant de l’événement et la menace que cela puisse se reproduire ?
C’est à ces questions que j’ai consacré ma recherche doctorale afin de documenter et comprendre ce que le passage d’un feu catastrophe fait aux collectifs humains qu’il traverse et dont il bouleverse le monde. Regarder au-delà du spectaculaire et de l’extraordinaire pour m’intéresser au renversement du banal. Étymologiquement, le terme « catastrophe » vient du théâtre grec antique et désigne le dénouement du drame, le moment où l’intrigue se retourne, se renverse, est bouleversée, prend un autre cours. Désormais, il s’applique aux événements qui bouleversent les sociétés. Les sinistré·es rencontré·es parlent même d’un monde mis « sens dessus dessous », un monde dans lequel les normes, les habitudes, les repères sont brouillés, mélangés, étrangers. Je voulais comprendre concrètement, quotidiennement, socialement ce que cela implique.
➤ Lire aussi | Un désastre si bien préparé : retour sur l’été dans les Landes・Emmanuel Ducourneau et Manon Moreau (2026)

Depuis huit ans, j’essaye donc de déployer une pensée et une analyse qui rendent compte des réalités, des transformations et des enjeux sociaux et politiques qu’entraînent les mégafeux sur un court, moyen et long-terme – tout en montrant que l’après-catastrophe n’existe jamais vraiment dans le sens où il est difficile de donner une date de fin à la catastrophe, contrairement à la facilité avec laquelle on peut se référer à « l’incendie du 8 novembre 2018 de Paradise » ou à « l’incendie du 5 juillet 2025 de Marseille ».
Devenus partie prenante de notre réalité climatique et sociale, il me semble important et urgent de regarder en face ces feux tantôt appelés « méga », « extrêmes », « de grande ampleur » ou « catastrophe »1, et de regarder au-delà du traitement médiatique qui leur est offert et qui est, parfois, l’un des seuls liens que les citoyen·nes ont avec ces événements.
Pourtant, chaque été depuis huit ans, je lis dans la presse les mêmes témoignages provenant de victimes différentes, les mêmes unes dans des journaux diamétralement opposés et les mêmes questions posées d’un territoire à l’autre. Et c’est toujours la même sidération qui est réactivée comme si on redécouvrait, chaque été, la réalité, la puissance et les impacts de ces incendies. Alors même qu’on a désormais des antécédents avec ces feux extrêmes. Comme si une nouvelle vieille d’il y a presque 10 ans se faisait passer pour un scoop. Et ça marche. Sont réactivés les mécanismes de l’empathie extrême avec peu de critiques des causes profondes de l’événement, de rappels des connaissances acquises sur l’évolution des feux ces vingt dernières années, de mise en avant des choix politiques faits au détriment des recommandations des travaux scientifiques. Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible. Mais cette colère est elle aussi traitée comme un écran de fumée qui non seulement circonscrit l’événement à des situations individuelles et isolées et entretien l’illusion que le rapport aux incendies ne passerait que par la réparation, la reconnaissance des dommages ou la transformation des régimes assurantiels – qui sont trois éléments très importants dans les processus de reconstruction, mais dont la mise en avant efface l’information principale, à savoir : les feux ne vont pas cesser.
Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible.
Alors que faire de cette sidération ? Et si cette sidération était en grande partie une construction sociale, un choix politique et médiatique qui empêcherait de penser l’après, c’est-à-dire la répétition et l’intensification des grands incendies, la recherche des causes profondes de ces événements, la prise de responsabilités pour le futur ?
La sidération est d’abord l’expression d’un choc et d’une peur individuels et collectifs face à ce qui est en train d’arriver : la destruction, la perte, la mort. Elle est donc normale et légitime. Mais comment la dépasser ? Comment retrouver un rapport intelligible à ce qu’il se passe ? Il me semble qu’il est désormais primordial de franchir la barrière de la sidération pour rattraper notre retard face à l’urgence climatique dont les feux extrêmes sont une des manifestations les plus actuelles et spectaculaires par l’ampleur de ses destructions.

Pour cela, il paraît essentiel de sortir les feux des récits médiatiques et politiques qui les cantonnent à des défis locaux de lutte anti-incendie et les résument à leurs chiffres records (hectares brûlés, durée de la lutte, moyens engagés, personnes évacuées, dégâts causés…). Il serait intéressant de produire des narrations et des analyses qui mettent l’ensemble de ces feux en perspective les uns avec les autres dans la façon dont ils affectent durablement les paysages, les habitant·es et même celles et ceux qui n’habitent pas là. En parlant par exemple de ce qu’il se passe en termes d’écologie ou de choix de reconstruction sur des territoires incendiés il y a plusieurs années. En faisant un bref historique des incendies passés sur un même territoire. En se demandant pourquoi ces récits des feux anciens tombent dans l’oubli. En comparant les prédictions du risque incendie et les événements. Enfin, en évoquant, ou mieux en dépliant, les couches historiques et politiques qui ont façonné ces paysages et leurs vulnérabilités. Car, bien que chaque incendie soit un événement territorialisé qui s’exprime différemment selon les conditions géographiques, sociales ou environnementales qu’il rencontre, et qu’à ce titre il est important qu’on le traite comme tel, tous ont pour cause commune des choix historiques et politiques responsables de leur inflammabilité.
En effet, la primauté des intérêts financiers et industriels sur ceux du vivant, avec notamment l’interdiction au XIXe siècle des pratiques paysannes en France2 et autochtones aux États-Unis de brûlage dans les forêts afin de ne pas mettre en danger la ressource bois, puis la primauté des intérêts touristiques et récréatifs de la forêt au XXe siècle3 et enfin le choix de l’étalement urbain et du mitage qu’il provoque tandis que disparaissent les usages et les sociétés agro-pastorales qui participaient pourtant à l’entretien de la lisière avec la forêt et donc à la protection des zones habitées face aux incendies. Il faut ainsi apprendre à voir dans ces forêts qui brûlent aujourd’hui, des paysages façonnés par des choix et des dynamiques enclenchées des siècles plus tôt et s’interroger alors sur la responsabilité de ces choix-là, au-delà de la simple question de la gestion de crise immédiate entreprise par la Préfecture. Rassembler ces incendies dans ce récit plus large pourrait nous permettre de nous interroger sur la désirabilité et la viabilités des paysages forestiers du futur, qu’ils soient habités ou non, et ainsi créer un espace de projections, de possibles et de désirs.
➤ À écouter en replay | Après le feu : traverser la catastrophe et réinventer un territoire qui répare et nourrit・Rencontre Terrestres (2025)
Par ailleurs, il paraît important de tisser et d’entretenir des liens de solidarité entre territoires incendiés, pour partager des expériences, des apprentissages, des questionnements, et entre territoires déjà incendiés et territoires « pas encore » incendiés, car comme je l’ai d’abord entendu dans la bouche des pompiers californiens avant de l’entendre pour la première fois ce printemps dans la bouche des pompiers français : la question n’est pas de savoir si ça va brûler, mais quand est-ce que ça va brûler. En plus des bienfaits préventifs, cela réduirait considérablement le temps de la sidération de l’après-incendie.
Des réflexes ou des savoirs concrets pourraient être mis en commun, notamment en ce qui concerne les savoirs botaniques et écologiques qui aideraient les sinistré·es à comprendre le passage et les ravages du feu. Cela pourrait permettre un échange sur les pratiques, quant à la gestion des bois brûlés et des controverses qu’elle suscite, par exemple. Ces réseaux, qui dépassent ceux de l’entraide logistique apportée au moment de l’incendie et de la lutte, sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde, malgré les grandes difficultés face auxquelles se retrouvent les sinistré·es après un mégafeu. Ils peuvent être fragiles, notamment lorsqu’ils permettent à des groupes politiques rassemblés autour de valeurs anti-écologiques de renforcer leur affiliation identitaire et leur sentiment de complotisme. Mais assez vite, ils mettent en lien des allié·es autour de la défense du vivant, du vivable et du désirable. Certains d’entre eux existent notamment parce qu’ils sont les héritiers de mouvements paysans ou militants importants tels que la Confédération Paysanne ou les Soulèvements de la Terre. Leur existence et leur connaissance des moyens de lutte permet de constituer une base de savoirs partageables et applicables ainsi que l’espoir d’un contre-pouvoir politique qui serait capable de déplacer les questions face auxquelles nous placent les incendies vers des sujets sociaux et politiques plus profonds que sidérants.
Des réseaux sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde.
De plus, il semble fondamental de ne pas cantonner les feux à la saison estivale, aussi bien dans les médias que dans l’agenda politique ou la vie citoyenne et individuelle. Ils sont l’une de nos priorités climatiques qui ne peuvent plus souffrir d’être brandis comme des marronniers et contraints à une temporalité fragmentée qui se révélerait à nous seulement au moment de leur ignition. Les feux sont présents, même lorsqu’ils ne brûlent pas de manière débordante. Non seulement ils appartiennent à l’écosystème forestier, ils sont toujours là, en sourdine, mais ils sont aussi utilisés en hiver par des éleveurs et des pompiers à des fins de débroussaillage, de prévention anti-incendie et d’ouverture des milieux. Ces pratiques méritent d’être connues et mieux reconnues car, au-delà de leurs bienfaits sur la réduction de l’intensité en cas de passage d’un incendie, elles créent un espace de familiarité avec le feu qui sort alors de la rhétorique de la menace et de l’ennemi intérieur à abattre.

Enfin, il est plus que nécessaire que soit abolie la frontière entre sécurité et société civile. Hormis composer le 18 lorsqu’une fumée est observée au loin, regarder les images des pompiers en grève se faire gazer par les CRS lorsqu’ils manifestent, ou exiger des comptes et des justifications quant aux stratégies déployées dans la lutte anti-incendie, nous avons peu de liens avec les sapeurs-pompiers et savons peu de choses sur le fonctionnement de leurs services. Et en tant que citoyen·nes, nous aurions beaucoup à gagner à comprendre leur structuration et leurs doctrines et à écouter leur manière de parler de leur métier et du feu. Cela réduirait le fossé qui nous sépare et nous permettrait d’une part de nous sentir moins dépossédé·es des éléments qui peuvent contribuer à nous faire nous sentir en sécurité en cas d’incendie. Et d’autre part, à pouvoir formuler des critiques et des demandes claires et propres à la sphère citoyenne qui ne reprennent pas seulement celles formulées et relayées par les médias.
Demander plus de Canadairs n’arrangera la lutte anti-incendie qu’au moment où les forêts brûlent, mais ne permettra ni de comprendre les autres moyens de défense mobilisés par les sapeurs-pompiers (comme l’usage du contre-feu par exemple, qui doit impérativement se développer au vu de la raréfaction de la ressource en eau), ni la complexité de leur mission au sol (appréhension du terrain, coordination des équipes, exposition aux fumées, calcul de la prise de risque…). L’accent mis sur la demande en Canadairs ne fait que renforcer l’illusion technosolutioniste au détriment des savoirs territorialisés. En revanche, comprendre les connaissances des pompiers sur l’état de la végétation, les controverses qui animent leurs rangs, les rapports hiérarchiques et bien d’autres choses, nous permettrait de pouvoir élargir et complexifier le spectre des expériences racontées post-incendie, de nous sentir moins exclu·es du théâtre des opérations de lutte et d’ouvrir un espace de compréhension mutuelle au-delà de simplement s’en remettre aux pompiers quand la forêt et la maison brûlent.
C’est sur tout cela que la sidération pose un voile opaque. Il est temps de le retirer pour regarder ce qu’il se passe en-dessous et jusque dans les plis de ses coutures. Le travail sera long, nous n’avons plus beaucoup de temps, mais il faut s’y atteler.
Image principale : Jarden Bellamkonda sur Unsplash.

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Notes
- Le terme mégafeu a été utilisé pour la première fois aux États-Unis en 2013 par le chef du service forestier pour désigner des feux dont l’ampleur et les comportements n’avaient jamais été vus auparavant ni par les professionnels, ni par les riverains. Depuis, le terme a beaucoup été relayé dans les médias mais le monde scientifique formule certaines critiques à son égard et propose d’une part de conserver ce terme au contexte états-unien et d’essayer d’en trouver d’autres pour d’autres situations tout en établissant des critères précis à partir desquels les feux pourraient être appelés ainsi. Voir notamment Stoof et al. “Megafire: An ambiguous and emotive term best avoided by science” ou Linley et al. “What do you mean “megafire”?”.
- Voir par exemple le travail de recherche de la géographe Pauline Vilain-Carlotti sur les pratiques de brûlage dirigé en Corse.
- Voir le travail de l’historienne de la forêt méditerranéenne Martine Chalvet.
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18.09.2026 à 18:52
Un désastre si bien préparé : retour sur l’été dans les Landes
Il y a bien longtemps, on pouvait en rêver : + 2°C, comme un été prolongé. Les 2°C sont là et c’est un cauchemar. Dans les Landes, en plus des incendies monstres à répétition qui dévorent les plantations de pins, une autre brûlure menace, venue de l’océan : celles des physalies, qui débarquent en vagues infernales. Enquête au cœur d’écologies bouleversées.
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Texte intégral (15150 mots)
Le feu est arrivé par le ciel
Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.
Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.
Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.
Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.
Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.
Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.
Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.
Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.
Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.
Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.
L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.
Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.

➤ Lire aussi | « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique »・Collectif (2026)
Ouvrir deux degrés
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.
Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.
Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.
C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.
Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.
Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.

Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.
Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.
Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.
Ce qui brûle lorsqu’une forêt brûle
Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.
Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.
Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.
L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.
La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.
Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.

Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.
La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.
Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.
Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.
La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.
Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.
Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.
Reste l’océan.
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Ce qui brûle lorsqu’un océan brûle
La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.
La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.
Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.
Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.

Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.
La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.
Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.
Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.
Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.
Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.
Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.
Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.

La peau comme thermomètre sensible
Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?
L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.
La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.
C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.
Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.

À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.
Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.
Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.
C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.
Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.
La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.
Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.
La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt.
Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.
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Apocalypse signifie révélation
Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.

Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.
La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.
C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.
Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.
Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.
Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

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Notes
- Le phénomène dépasse les limites administratives du département des Landes. Le massif des Landes de Gascogne se prolonge en Gironde, durement touchée à plusieurs reprises. Durant l’été 2022, les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras ont brûlé plus de 30 000 hectares de forêt. Quatre ans plus tard, l’été 2026 a de nouveau été marqué par un épisode exceptionnel : l’incendie parti de Saumos le 22 juillet s’est étendu à une très grande partie du massif girondin, avec environ 42 000 hectares parcourus par le feu à la fin du mois de juillet. Ces deux étés, à seulement quatre ans d’intervalle, rappellent que l’échelle pertinente n’est pas celle des départements administratifs mais celle, continue, du massif forestier des Landes de Gascogne.
- GIBSON, James J. (1979). The Ecological Approach to Visual Perception. Boston : Houghton Mifflin.
- D’après Météo France, le réchauffement climatique serait de +1,4 °C au niveau planétaire, +2,3 °C en Europe et +1,9 °C pour la France hexagonale et la Corse par rapport à la période préindustrielle. Voir également Aurélien Ribes, Julien Boé, Saïd Qasmi, Brigitte Dubuisson, Hervé Douville et Laurent Terray, « An Updated Assessment of Past and Future Warming over France Based on a Regional Observational Constraint ».
- Ce texte est une enquête à chaud, écrite alors que les événements sont encore proches. Une véritable matériologie profonde de ces événements demanderait de suivre les masses d’air de l’été 2026, mesurer l’état hydrique des parcelles incendiées, reconstruire leur histoire sylvicole, rencontrer forestiers, pompiers, météorologues, hydrologues, sauveteurs et personnes piquées, retracer les trajectoires des physalies et les conditions océaniques qui les ont conduites jusqu’aux plages landaises.
- DUCOURNEAU, Emmanuel, GRIMAUD, Emmanuel & TASTEVIN, Yann Philippe (2026). « Matériologie profonde : le manifeste. Pour un recalibrage du design et des processus industriels à l’échelle terrestre », Les Temps qui restent, n°8.
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- LABADIE, Magali, ALDABE, Bénédicte, ONG, Nathalie, JONCQUIERT-LATARJET, Aude, GROULT, Vincent, POULARD, Amélie, COUDREUSE, Mathieu, CORDIER, Laurie, ROLLAND, Patrick, CHANSEAU, Pierre & DE HARO, Luc (2012). « Portuguese man-of-war (Physalia physalis) envenomation on the Aquitaine Coast of France: an emerging health risk », Clinical Toxicology, vol. 50, no 7, p. 567-570.
- KARABULUT, Ahmet, MCCLAIN, Melainia, RUBINSTEIN, Boris, SABIN, Keith Z., MCKINNEY, Sean A. & GIBSON, Matthew C. (2022). « The architecture and operating mechanism of a cnidarian stinging organelle », Nature Communications, vol. 13, 3494 ; TOMKIELSKA, Zuzanna, FRIAS, Jorge, SIMÕES, Nelson, DE BASTOS, Bernardo P., FIDALGO, Javier, CASAS, Ana, ALMEIDA, Hugo & TOUBARRO, Duarte (2024). « Revealing the Bioactivities of Physalia physalis Venom Using Drosophila as a Model », Toxins, vol. 16, no 11, 491.
- IPCC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, H.-O. Pörtner et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.
- RAJA, Srinivasa N., CARR, Daniel B., COHEN, Milton et al. (2020). « The revised International Association for the Study of Pain definition of pain: concepts, challenges, and compromises », Pain, vol. 161, no 9, p. 1976-1982.
- Voir l’article « “Pire qu’un accouchement sans péridurale” : les physalies, très urticantes, sont de retour sur les plages du Sud-Ouest ». On trouve d’autres témoignages indépendants ailleurs dans le monde. En Floride en 2022, une femme interrogée par NBC Miami après une piqûre de « Portuguese man-of-war » (physalie) disait que la douleur était si forte qu’elle pensait s’évanouir et la situait « close to giving birth ». Un autre témoignage ancien, en Australie, émane d’une femme ayant eu deux enfants qui affirme que la douleur de son envenimation par probablement une « bluebottle » (physalie) dépassait celle de ses accouchements. Voir cet article ou encore celui-ci (les deux en anglais).
- ROSA, Hartmut (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Trad. Sacha Zilberfarb. Paris : La Découverte.
- Voir Alain Gras, 2007, Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 281 p.
- BONNEUIL, Christophe & FRESSOZ, Jean-Baptiste (2013). L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous. Paris : Seuil ; MALM, Andreas (2016). Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming. London : Verso.
- MERCHANT, Carolyn (1980). The Death of Nature: Women, Ecology, and the Scientific Revolution. San Francisco : Harper & Row ; PLUMWOOD, Val (1993). Feminism and the Mastery of Nature. London/New York : Routledge ; GAARD, Greta (2015). « Ecofeminism and climate change », Women’s Studies International Forum, vol. 49, p. 20-33.
- MORTON, Timothy (2013). Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World. Minneapolis : University of Minnesota Press.
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28.07.2026 à 10:52
Le “ciment vert” ou les mascarades du greenwashing
Alors que les ravages engendrés par l’industrie du béton sont désormais connus, ses acteurs promeuvent un innovant “béton vert” censé rectifier les méfaits. Problème : outre que ce ciment existe depuis 140 ans, il ne résoudra en rien les giga-dégâts engendrés par une production amenée à exploser. Mise au point historico-technique sur une poudre aux yeux.
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Texte intégral (11753 mots)
Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19451. L’urgence du besoin d’un changement n’est donc plus à démontrer. Pour l’écologie technocratique, cela va de soi, la « transition » passera par le ciment vert – la couleur étant synonyme, et ce réductionnisme n’est pas anodin, de « bas carbone » – qui serait enfin disponible. Pour discuter au plus près de ce technosolutionnisme, ce texte conserve la focale sur le CO2 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.2

Lutter contre la raison chimique
Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.

Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon3. Selon les époques et les procédés, chaque tonne de ciment en réclame 200 à 400 kg. Pendant des décennies, pour des raisons principalement économiques, puisque l’énergie représente souvent 30 à 50 % du prix de revient, le secteur investit pour baisser l’utilisation de ce combustible4. Cette stratégie passe par l’électrification, les énergies alternatives, la combustion d’huiles, de solvants et de pneus usagés pour le four5, le préchauffage des matières, l’accroissement de la taille des fours et la récupération systématique de leur chaleur, le remplacement de la voie humide (introduction dans le four d’une pâte d’argile, calcaire et d’eau, qu’il faut sécher) par la voie sèche qui économise 40 % des calories, etc. De manière générale, le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser la quantité d’énergie par tonne (figure 3), donc les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement6.
Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.

Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO27. Tel quel, ce procédé possède donc un plancher minimal de CO2. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 19908. Quand bien même le clinker serait fabriqué dans un four chauffé par de miraculeuses énergies propres, ce qui est un fantasme, les émissions persisteraient.
Retour de la raison chimique
Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération9. Contrairement aux émissions de la décarbonatation, immédiates et faciles à évaluer, celles-ci sont bien plus incertaines, car fonction de la durée de vie10. En cumulé, ce processus représenterait 55,1 % des émissions de la production de ciment entre 1930 et 202111. Ce taux, à prendre avec beaucoup de précautions, comprend l’absorption de CO2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.
Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.
Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur12. Malgré la variabilité des cas, selon les conditions réelles, la traduction de ce résultat ne fait pas de doutes : le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on inclut un autre résultat : le béton concassé absorbe aussi du CO2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet13. Ainsi, les valorisations de béton concassé, plutôt que de servir les sous-couches des routes, devraient maximiser le potentiel de carbonatation en augmentant son exposition au CO2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.
➤ Lire aussi | Araser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)
Ciment de laitier
Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 20187. Mais cette « solution » est trop franchement risible, puisque l’atmosphère est sans frontière, pour recevoir un fort soutien institutionnel. Considérons la proposition la plus sérieuse et concrète, celle de l’entreprise Ecocem (qui se présente sur son site comme « leader indépendant des ciments bas carbone ») qui a récemment publié un rapport lucide sur l’ampleur des transformations et des alternatives. Il relativise ainsi explicitement les technologies de captage, de stockage et d’utilisation du carbone (qui ne constituent pas « une panacée » ni une « solution miracle »). À partir de la compréhension chimique du problème, Ecocem a formulé la seule solution possible : développer un ciment avec le moins de clinker possible, c’est-à-dire le remplacer par des matières moins émettrices (des « ajouts cimentaires14 »). Pour diviser par cinq [sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles15 ». En théorie, on pourrait atteindre 150 kg de clinker par tonne de ciment (contre une moyenne mondiale de 770 kg aujourd’hui16). Plus précisément, en intégrant 33 % de laitier de hauts-fourneaux moulu et de filler calcaire, le ciment Ecocem (CEM VI) a une empreinte carbone de 419 kg par tonne17. On est loin de la réduction par cinq, effet d’annonce déjà périmé, mais passons. Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre18, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau19.
Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.
Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en acier20. Le mode de refroidissement détermine ses propriétés. Rapide, il fournit du laitier granulé qui est un liant hydraulique (différent d’un ciment, car il demande une activation) ; lent, il fournit du laitier cristallisé qui est un caillou qui possède de bonnes caractéristiques mécaniques. Les quantités dépendent de la filière et de la concentration de fer dans le minerai : plus un minerai est riche, moins la production de fonte produira de laitier (et inversement). À la fin du xixe siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.

Reconstruire en laitier
Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 186121. De la théorie à la pratique, un écart persiste. En France, une étude de 1866 affirme que l’utilisation des laitiers « est encore une question à résoudre » à cause de l’extrême variabilité de leur composition et de leurs propriétés physiques – et il n’est pas question de sacrifier la qualité de la fonte pour obtenir un bon résidu22. Les ingénieurs démontrent rapidement qu’un laitier de bonne composition, granulé dans les conditions adéquates, présente une résistance comparable à celle des meilleurs ciments Portland. Dans les années 1890, Lafarge produit du ciment de laitier à Vitry-le-François (figure 4) – un de ses produits phares jusqu’aux années 1920 – et à la fin du xixe siècle, l’industrie du ciment de laitier est née23. En 1900, il y a des usines de ciment de laitier dans les départements du Cher, de la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Marne, la Marne, la Loire-Inférieure et les Basses-Pyrénées, avec une production totale estimée à 100 000 t, sur un total de 900 000 t de ciments divers24. Environ 150 000 t de laitier granulé ont été consommées par les cimenteries françaises lors de la construction du métropolitain parisien en 190025. Comme le laitier est « sans valeur commerciale », comme son mélange avec de la chaux est facile à réaliser partout et à bas prix, son rapide développement menace même les ciments Portland, bien plus coûteux à fabriquer. Le ciment doit son salut à une réduction de son prix et au manque de rigueur des directeurs de fonderies pour granuler le laitier de façon à obtenir un ciment de laitier avec une qualité constante et homogène26. L’intérêt du laitier pour les cimentiers est constamment réactivé et l’Allemagne reste le modèle à imiter27.
Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.28

Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé29 ». La motivation principale tient à l’amélioration du « bilan charbon » : la production de laitier exige alors 50 kg de charbon à la tonne, quantité qui exclut le combustible nécessaire au haut-fourneau, contre 320 kg pour une tonne de ciment Portland. En 1948, la part des ciments de laitier dans le total de la production de ciment atteint les 40 % – dans la perspective technocratique, jamais le ciment n’aura été aussi vert30.
Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résidus31. Dans l’entre-deux-guerres, la plus grande partie des cendres volantes était évacuée sous forme de fumées qui se répandaient dans l’atmosphère et se déposaient sur la végétation et les bâtiments voisins32. Une solution technique, qui s’impose dans les années 1950, consiste à installer un dépoussiéreur électrostatique qui les conserve dans la centrale – d’où elles sont conduites au terril. Le IIIe Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes33 ».
➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)
Du gris au gris (circulaire)
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 197234.
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.
Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses35 ». Si les mots diffèrent, il n’est alors bien sûr pas question d’économie « durable » ou « circulaire », les motivations sont les mêmes que celles de l’écologie technocratique aujourd’hui : optimiser au niveau national les flux d’énergie et de déchets.

Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabilisée36. En admettant que le « béton armé vert » soit constitué de ciment vert et d’acier (donc de laitier), alors celui-ci n’est que le résultat de la symbiose des industries les plus polluantes : sidérurgie et cimenterie37. Les usines de la société Ecocem, à l’origine créée par Arcelor Mittal en 2007, se situent à proximité immédiate de ses hauts-fourneaux sur les ports de Fos-sur-Mer et Dunkerque. Autre mélange des couleurs : l’alternative techniquement la plus proche du clinker, partant qui pourrait fournir le ciment le plus bas carbone, est la cendre volante sulfocalcique issue des centrales à base de lignite, bien plus polluant que la houille. Réaliste, le récent rapport Ecocem pointe d’ailleurs, parmi les « obstacles », la difficulté de l’approvisionnement en résidus issus d’industries qui doivent en théorie aussi baisser leur production pour respecter les accords climatiques : « deux activités sur le point de disparaître, partiellement ou complètement, dans le cadre de la transition écologique ». Ennuyeux pour eux, révélateur pour nous : la transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique38. Pour (re)développer le ciment vert, il faudrait logiquement davantage de hauts-fourneaux ou de centrales thermiques… donc de CO2.
La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.
C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable39. Arrêter l’oligopole qui contrôle la production de ciment et développer des modes de construction alternatifs exigent de construire un rapport de forces favorable. Une large coalition s’y emploie depuis quelques années, malgré une répression inédite par l’État. Pendant ce temps, cette industrie grappille ce qu’il y a encore à prendre : dernièrement, la quasi-totalité de ses émissions de carbone a été couverte par des quotas gratuits, lui évitant de payer des milliards d’euros de taxe carbone40.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)
Ce texte a d’abord été publié sur le site du Vocabulaire critique et spéculatif des transitions.
L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.

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Notes
- Cheng Danyang et al., « Projecting Future Carbon Emissions From Cement Production in Developing Countries », Nature Communications, 2023, 14.
- Pour les détails historiques : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace. Une histoire environnementale des grandes infrastructures depuis 1945, Université Paris Cité, thèse de doctorat en économie, 2022.
- Voir l’étude de Blanchard Raoul, « L’industrie des chaux et ciments dans le Sud-Est de la France », Revue de géographie alpine, 1928, vol. 16, no 2, p. 323-329.
- Au milieu des années 1950, le combustible et l’énergie électrique constituent 50 à 56 % du coût. « La moindre réduction de la consommation de charbon, la diminution des pertes de chaleur, qui sont très grandes (plus de 50 p. 100 par les fumées, 10 à 20 p. 100 par les parois), permet de substantielles économies », rappelle Yves Lacoste (« L’industrie du ciment », Annales de géographie, 1957, 357, p. 414.
- L’Administration a, dès 1980, homologué des cimenteries comme centres d’incinération de déchets, c’est-à-dire comme « centres de dépollution ».
- Cheng Danyang et al., « Projecting Future Carbon Emissions From Cement Production in Developing Countries », art. cité ; Chen Peipei et al., « Technological Solutions to China’s Carbon Neutrality in the Steel and Cement Sectors », Earth’s Future, 2023, vol. 11, no 9.
- Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit.
- Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », Secteur Privé & Développement, 2011, 10, p. 7.
- Xi Fengming et al., « Substantial Global Carbon Uptake by Cement Carbonation », Nature Geoscience, 2016, 9, p. 880-883.
- Thiery Mickaël et al., « Carbonation Kinetics of a Bed of Recycled Concrete Aggregates. A Laboratory Study on Model Materials », Cement and Concrete Research, 2013, 46, p. 50-65.
- Huang Zi et al., « Global Carbon Uptake of Cement Carbonation Accounts 1930-2021 », Earth System Science Data, 2023, 15, p. 4947-4958.
- Allais Lucia, Meggers Forrest, « Concrete is 100 Years Old: The Carbonation Equation and Narratives of Anthropogenic Change », dans Aggregate Architectural History Collective (dir.), Writing Architectural History: Evidence and Narrative in the Twenty-First Century, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2021, p. 75-89.
- Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », Nature Reviews Earth & Environment, 2020, 1, p. 559-573.
- Antunes Mónica et al., « Alternative Clinker Technologies for Reducing Carbon Emissions in Cement Industry: A Critical Review », Materials, 2021, vol. 15, no 1, 209.
- Hart Joanne, « Ciment : plus d’ambitions pour moins d’émissions », rapport commandé par Ecocem, novembre 2022. Voir aussi : Ogic, « Ciment décarboné : une opportunité, oui, et une nécessité ! », Groupe Ogic [en ligne], 7 juin 2023, page consultée le 16/05/2024. Voir aussi : S.N., « Production de ciment et ciment vert », Dunkerque Promotion [en ligne], S.D., page consultée le 16/05/2024.
- GCCA, Getting the Numbers Right. Global Cement and Concrete Association, 2018.
- De manière générale, Ecocem produit des liants de haute qualité à base de laitier moulu de haut-fourneau.
- L’ajout cimentaire le plus utilisé dans le monde est le calcaire fin (grains inférieurs à 80 microns) : au lieu d’être chauffé à haute température pour produire du clinker, le calcaire fin est directement utilisé sans être chauffé et ne subit donc pas de décarbonisation, ce qui se traduit par une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, le taux doit rester inférieur à 10-15 % dans le mélange au clinker : Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
- Chez Lafarge, une partie du clinker a été remplacée par des laitiers : Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », art. cité, p. 7.
- La filière électrique, plus récente, engendre du laitier d’aciérie électrique en fondant des ferrailles recyclées pour produire l’acier. Sur les laitiers : Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau : élaboration, traitements, propriétés, emplois, Paris, CTPL, 1988 ; Rossi Pierre, Gavois Ludovic, Raoul Guy, « Laitiers de haut-fourneau – Origine, production et caractéristiques », Techniques de l’ingénieur [en ligne], 10 février 2014, accès réservé abonnés, page consultée le 16/05/2024.
- Leduc Élie, Chaux et ciments, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1902, p. 49.
- Vathaire (de) Albert, Études sur les hauts-fourneaux et la métallurgie de la fonte, Paris, J. Baudry, 1866, p. 211.
- Nous regroupons abusivement tous les ciments qui contiennent du laitier sous cette appellation, alors que les ingénieurs les distinguent (ciment métallurgique, de fer, de laitier) selon la proportion de laitier, chaux et ciment.
- Le ciment de laitier, y compris celui de Lafarge, sa résistance et son prix, sont couramment étudiés : Guillerme V., Berger C., La construction en ciment armé. Applications générales, théories et systèmes divers, Paris, Dunod, 1902, p. 19-20 ; Leduc Élie, Chaux et ciments, op. cit., p. 62.
- Revue des matériaux (juil. 1935 ; jan., mai, déc. 1939).
- Merceron-Vicat Maurice, L. Vicat. Sa vie et ses travaux. Avec des notes, Grenoble, Allier frères, 1903.
- En 1901, du fait d’une loi, tous les ciments allemands contenant en mélange au maximum 30 % de laitier s’appellent « ciment Portland de fer » (Revue de métallurgie, sept. 1961, p. 735). Une commission pour l’étude de la valorisation du laitier y est active dès 1921 (Travaux, mai 1934, p. 204-210).
- Revue générale des chemins de fer (mai 1882) ; Revue des matériaux (mars 1925, p. 79 ; sept. 1925, p. 234) ; Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau, op. cit.
- Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Rapport général sur le Premier plan de modernisation et d’équipement », novembre 1946, p. 46, 150. Les discussions au sujet des laitiers entre les différentes commissions (sidérurgie, houillères, matériaux de construction) illustrent les symbioses matérielles.
- Revue des matériaux (nov.-déc. 1955, p. 34).
- Des cendres de foyer représentent 15 % du total, contre 85 % pour les cendres volantes : PREDIS-NPdC, Améliorer la valorisation des déchets industriels en BTP. Plan régional d’élimination des déchets industriels spéciaux. Groupe de travail no5, CETE – LRPC de Lille – École des Mines de Douai, 2002, p. 4.
- Annales des Mines (oct. 1957, p. 653).
- Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Troisième plan de modernisation et d’équipement (1958-1961) », 1960, p. 152.
- Pour les données : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace, op. cit., p. 327.
- Frioux Stéphane, Bonneuil Christophe, « Les “Trente Ravageuses” ? L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance », dans Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41-60.
- La norme (NF 15 804) sur la contribution des ouvrages de construction au développement durable ne prend pas en compte la part de CO2 émise par les hauts-fourneaux. L’empreinte du laitier est alors de 17 kg d’équivalent CO2 par tonne de fonte. Avec un calcul honnête, le béton « bas carbone » à base de laitier permettrait au mieux un gain de 35 %. Voir : Dreveton Matthias, Meunier Guillaume, Consigny François, « Le vrai du faux béton bas carbone », Elioth by Egis [en ligne], 15 décembre 2020, page consultée le 17/05/2024.
- Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.
- Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
- L’Ademe propose une baisse de 60 % dans son « Scénario choc “sobriété low-tech” » [sic] : Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit., p. 9.
- En 2022, l’industrie (hors production d’électricité et de chauffage urbain) représente 78,8 Mt de CO2 : 52,9 millions de quotas gratuits lui ont été alloués gratuitement (une valeur de près de 5 milliards d’euros). Voir : S.N., « Marchés du carbone – SEQE-UE », ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires [en ligne], 11 mars 2024, page consultée le 17/05/2024.
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21.06.2026 à 10:02
L’Empire consumé : la Russie malade de son système fossile
Les énergies fossiles russes maintiennent à la fois le régime en place et la société à flot. Une Russie post-Poutine et post-hydrocarbures tiendrait-elle encore debout ? Lecture croisée de deux livres majeurs sur le plus vaste empire du pétrole et du gaz, alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que le changement climatique percute la Russie comme jamais.
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Texte intégral (11233 mots)

À propos des livres de Thane Gustafson, Klimat : Russia in the Age of Climate Change, paru en 2021 chez Harvard University Press, et d’Alexander Etkind, Russia Against Modernity, paru en 2023 chez Polity Press (non traduits).
Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.
Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.
L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.
La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.

Fonte du pergélisol et incendies monstres
Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus1. Quand les fondations d’un réservoir de Nornickel se sont effondrées à cause du dégel, près de 21 000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversées dans le fleuve Ambarnaya et ses affluents. Gustafson y voit bien plus qu’un accident industriel. C’est toute la fragilité des fondations physiques de l’économie russe qui est questionnée. Il faudra plusieurs dizaines de milliards de dollars pour adapter les infrastructures, que ni l’État ni les entreprises n’intègrent encore dans leurs projets et budgets. Le Kremlin, lui, voit surtout dans la fonte des glaces un moyen d’ouvrir la Route maritime du Nord pour relier l’Europe et l’Asie par l’Arctique, de développer les gisements côtiers, et de se positionner sur l’échiquier géopolitique arctique. Or l’immensité de l’intérieur sibérien est pour l’heure abandonnée.
➤ Lire aussi | Printemps silencieux en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe ・Marin Coudreau (2026)
Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions2. Mais ces mêmes forêts subissent de façon croissante les incendies géants et les sécheresses, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses du fait du réchauffement climatique3. Les feux de forêts de 2010 ont brûlé des millions d’hectares, ont asphyxié Moscou pendant plusieurs semaines et causé des milliers de morts prématurées. À long terme, la prolifération des parasites forestiers, comme le scolyte dont le taux de mortalité hivernale diminue avec le réchauffement, représente un défi à peu près aussi grave que les dévastations causées au Canada et dans l’ouest américain.

Le risque agricole et le mythe de la « nouvelle Sibérie »
Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an4. Gustafson vient contredire l’optimisme général en indiquant les risques climatiques pesant sur les zones céréalières du Sud, là même où se trouve la meilleure productivité. Ces zones, déjà à la limite du viable sur le plan agro-climatique, devront faire face à des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. En 2010, ce sont déjà près d’un tiers de la récolte détruite par la canicule qui avait enclenché une flambée des prix alimentaires mondiaux qui contribua, en 2011, aux « printemps arabes ». Ce qui était alors considéré comme un événement statistiquement rare devra être requalifié en événement décennal voire quinquennal, dans les années à venir. La possibilité d’une compensation par l’ouverture agricole de la Sibérie est, pour Gustafson, un mythe. Les sols sibériens sont très pauvres en nutriments organiques (ce ne sont pas les fameux chernozems du Sud) ; les infrastructures de transport et de stockage sont quasi inexistantes ; et le déclin démographique structurel de la région depuis la fin de l’URSS interdit tout scénario d’expansion agricole crédible d’ici 2050.
Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualité5. Les premières victimes du réchauffement climatique et les dernières à bénéficier des politiques d’adaptation sont les peuples autochtones de Sibérie et de l’Arctique. La seconde et principale conséquence du réchauffement sera l’accélération de la dépopulation de ces territoires, déjà affaiblis par un exode massif depuis les années 1990. La dégradation des conditions de vie, avec des habitats rendus instables par le dégel, le développement de maladies, la disparition des pratiques traditionnelles de subsistance, aggravera bien davantage ces migrations, dépeuplant des régions entières, et condamnant les villes mono-industrielles (« monogoroda »)6, constituant déjà des poches de pauvreté et de détresse, à une mort lente.
Conscience climatique et inertie structurelle
Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.
➤ Lire aussi | “Le gaz russe s’est installé au cœur du système énergétique de l’Europe・Mickaël Correia (2022)
Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.

Géographie et démographie du changement climatique
L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.
La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.
Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.
La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.
Règlements de comptes à venir
Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.
Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.
Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.

Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.
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Klimat, après février 2022
Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.
La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.
La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.
La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoire7. La véritable question que soulève Klimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?

Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques8. Gustafson demeure prudent sur la rapidité avec laquelle cette transition pourrait advenir, mais il ne remet jamais en cause la croyance dans un processus mondial pointant vers cet avenir énergétique. Il faut rappeler ici que la sortie des énergies fossiles n’est pas un processus naturel : les réserves de charbon s’étendent sur plusieurs siècles et celles de gaz naturel sur plus d’un siècle. C’est pour des raisons éminemment politiques, et non pas de raréfaction physique, que cette sortie pourrait advenir — ce qui signifie qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas advenir. Si le « carbo-fascisme » venait à se stabiliser à l’échelle mondiale, le scénario de Gustafson perdrait une partie de sa force.
La Russie contre la modernité
Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.
La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.

Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.
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Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett9 éclaire utilement cette dimension : dans les économies fossiles, l’extraction, le transport et la sécurisation des hydrocarbures constituent des bastions masculins qui engendrent une culture politique spécifique, où la résistance au changement climatique s’articule à la défense d’un ordre de genre et d’un mode de vie. La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La démographie du désastre et la logique de la “défédéralisation”
Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.

La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.
Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.

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Notes
- « 2020, une marée rouge en Sibérie », atelier coordonné par Laurent Coumel, https://www.politika.io/fr/atelier/2020-maree-rouge-siberie
- Bobo Lo, « La Russie et le changement climatique : entre déni et adaptation », Russie.Nei.Visions, n° 121, Ifri, mars 2021.
- Voir le beau documentaire d’Alexander Abaturov sur la lutte contre les incendies monstres en Yakoutie à l’été 2021. Abandonnés par Moscou, située à des milliers de kilomètres du danger, les habitants du village de Shologon ont tenté de ralentir le feu. L’État russe a en effet décidé de ne pas intervenir dans certaines zones jugées peu peuplées et sans intérêt stratégique, laissant les villageois livrés à eux-mêmes, Alexander Abaturov, Paradis, Petit à Petit Production, 2022.
- Voir Caroline Dufy, Le retour de la puissance céréalière russe. Sociologie des marchés du blé, 2000-2018. Bruxelles, Peter Lang, 2021.
- C’est le cas alors que j’écris ces lignes, une épidémie sévit actuellement en Sibérie, notamment dans la région de Novossibirsk qui a déclaré l’état d’urgence. Les autorités russes l’attribuent officiellement à la pasteurellose (pneumonie bactérienne) mais le service agricole américain (USDA) soupçonne une épidémie non confirmée de fièvre aphteuse, ce qui expliquerait les abattages massifs de bétail.
- Sur l’évolution des monogoroda, Kirsti Stuvøy et Irina Shirobokova, “Multiscalar Entanglements in the Post-Socialist City : Monotown Restructuring, Spatial Re-ordering and Urban Inequality in Russia”, Eurasian Geography and Economics 63, n° 5 (2022) : 625–652.
- Thane Gustafson, The Perfect Storm: Russia’s Failed Economic Opening, the Hurricane of War, and the Economic Consequences of Sanctions (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025).
- Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie (Paris : Seuil, 2024).
- Cara Daggett, “Petro-masculinity : Fossil Fuels and Authoritarian Desire”, Millennium : Journal of International Studies, 47(1), 2018, p. 25–44.
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08.05.2026 à 11:18
Adieu au mythe climatique de l’Holocène
Les discours sur le changement climatique entendent revenir au climat de l’Holocène, étalon d’habitabilité où s’épanouit la civilisation. Mais quelle civilisation ? Dans ce troisième volet de son enquête sur l’Anthropocène, le philosophe Pierre de Jouvancourt interroge un impensé majeur des sciences de la terre et du climat : la norme civilisationnelle.
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Texte intégral (16736 mots)
« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1
Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
À B. D.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.

Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
Norme et pathologie climatiques
Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.

Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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De quoi l’habitabilité est-elle le nom ?
En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».


Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
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Peau blanche, masque civilisationnel : géologie et nostalgie pour l’Holocène
Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.

D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
➤ Lire aussi | Anthropocènes Noirs : décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre・Malcom Ferdinand (2020)
Archéologie de la civilisation
Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.

Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
➤ Lire aussi | L’Anthropocène dans un lac・Francine McCarthy (2024)
Conclusion : l’Holocène et l’idée de civilisation
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
Image principale : photo de Fylkesarkivet i Vestland sur Unsplash.

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Notes
- « That is, our actions today are cyclical performances ; they are guided by our reflection on our ancestors’ perspectives and on our desire to be good ancestors ourselves to future generations. »
- Dans une large mesure, la géosphère a été initialement mise de côté au cours de ce processus, ce qui n’est pas sans poser problème. Pour une histoire de ce champ de recherche, voir Sébastien Dutreuil, Gaia, Terre vivante, Paris, La Découverte, 2024.
- J. R. Petit et al., “Climate and Atmospheric History of the Past 420 000 Years from the Vostok Ice Core, Antarctica”, Nature, 399.6735 (1999), pp. 429–36 (p. 1).
- Cet article n’a pas pour objet de les discuter, mais précisons que les problèmes pointés par les critiques provenant des SHS sont la plupart du temps tout à fait pertinents. Voir par exemple Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire, Paris, La Fabrique, 2017 ; Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013.
- On peut appeler cette ambiance un « agencement d’énonciation », mais je limite la technicité conceptuelle et l’administration de la preuve afférente pour le salut de cet article.
- Paul Crutzen, « My Life with O3, NOx, and Other YZOx Compounds (Nobel Lecture) », Angewandte Chemie International Edition in English, vol. 35, no 16, 6 septembre 1996, p. 1758-1777.
- Programme qui deviendra plus tard Future Earth.
- Matthias Dörries, « The Politics of Atmospheric Sciences : “Nuclear Winter” and Global Climate Change », Osiris, 1 janvier 2011, vol. 26, no 1, p. 198‑223.
- Insistons sur le fait que, cette fois, il s’agit bien d’une Terre, et non seulement d’une terre. Voir P. Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 415, 2002, p. 23
- Malcom Ferdinand a également relevé l’héritage colonial de cette terminologie dans Une Écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019, pp. 134-135. Je propose ici une analyse différente.
- Mais le fait qu’il soit involontaire participe du problème envisagé ici.
- Étrangement, le Quaternaire comprend seulement deux époques : le Pléistocène (- 2,58 ; -11 700) et l’Holocène (-11 700 ; 0). En effet, l’Holocène est la seule époque du Quaternaire associée à un interglaciaire.
- L’Holocène est lui-même divisé en trois âges : Greenlandien : 11,7 ka – 8,2 ka ; Northgrippien : 8,2k a – 4,2 ka ; Meghalayen : 4,2 ka – aujourd’hui.
- Utilisé notamment par les Soulèvements de la Terre, le terme de « ravage » me paraît particulièrement adéquat pour nommer le processus de destruction généralisé contemporain. Je le tiens d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2013.
- Une estimation bien plus importante que les trois millions qui étaient jusqu’alors admis. The Cenozoic CO2 Proxy Integration Project (CenCO2 PIP) Consortium, “Toward a Cenozoic history of atmospheric CO2”, Science, 382, 1136, 2023.
- Cette affirmation, qui fonctionne pour décrire le point de vue des acteurs dont il est ici question, est bien entendu à repenser totalement, c’est là un des enjeux principaux d’une approche anticoloniale du ravage planétaire. D’autre part, il n’est pas impossible que le problème soit justement que le péril devienne une sorte d’appât, de source de profit, pour l’ordre économique actuel.
- L’Holocène est depuis longtemps (XIXe siècle) caractérisé comme une époque de stabilité climatique.
- Will Steffen, Paul J. Crutzen et John R. McNeill, « The Anthropocene : Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature », AMBIO : A Journal of the Human Environment, décembre 2007, vol. 36, no 8, p. 614‑621.
- Will Steffen et al., « The Anthropocene: Conceptual and Historical Perspectives », Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences, mars 2011, vol. 369, no 1938, p. 842-867.
- Will Steffen et al., « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, 16 janvier 2015
- Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 [1966], p. 25.
- Voir Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 75-77. Voir aussi le texte de Guillaume Le Blanc, Canguilhem et les normes, Paris, Puf, 1998, notamment p. 65.
- Comme je l’indique par la suite, cette question est ici volontairement naïve. Je demande aux lecteur·ices de bien vouloir me suivre sur ce point, le temps de l’article.
- Cette question pourrait être également tout à fait dangereuse, comme nous le verrons.
- Le genre de question qu’ont posé les épistémologies féministes il y a bien longtemps, voir Donna Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans e féminisme et le privilège de la perspective partielle », Exils, Paris, 2007 [1988], p. 107-144
- W. Steffen et al., « The Anthropocene », art. cit., p. 860.
- Johan Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, 24 septembre 2009, vol. 461, no 7263, p. 472-475.
- Will Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », Proceedings of the National Academy of Sciences, 14 août 2018, vol. 115, no 33, p. 8252 8259 ; Johan Rockström et al., « Safe and just Earth system boundaries », Nature, juillet 2023, vol. 619, no 7968, p. 102 111. Voir également Will Steffen et al., « Planetary Boundaries: Guiding Human Development on a Changing Planet », Science, 13 février 2015, vol. 347, no 6223, p. 1259855 ; Katherine Richardson et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 13 septembre 2023, vol. 9, no 37, p. eadh2458.
- Parmi lesquels Katherine Ridcardson, Thimothy Lenton, Anthony D. Barnosky, Joachim Schellnhuber – mais aussi Will Steffen, que nous avons déjà évoqué.
- W. Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », art. cit., p. 8252.
- Voir par exemple Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, The Human Planet : How we Created the Anthropocene, London, Penguin Books, 2018, ou encore le documentaire réalisé pour Netflix avec Johan Rockström, Breaking Boundaries (2021).
- https://extinctionrebellion.uk/the-truth/the-emergency/part-1/.
- John Bellamy Foster and Brett Clark, « The Capitalinian : The First Geological Age of the Anthropocene », Monthly Review, Vol 73, n°4, Septembre 2021.
- Bruneau, M., « Civilisation(s) : pertinence ou résilience d’un terme ou d’un concept en géographie ? », Annales de géographie, n° 674(4), 315-337 (2010).
- Voir à ce sujet, et dans un autre contexte, l’article très fin de Boris Kapustin, « Discours théorique et discours idéologique autour du concept de “civilisation” », Diogène, n° 223(3), 91-114 (2008). Notons que les formes d’habiter reconnues au rang de « civilisations » ne sont pas toutes les manières d’habiter, en particulier des peuples sans État.
- Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022.
- Quoique, là encore, nous serions surpris·ses : la Chine revendique une « civilisation écologique », mais cela sort de notre propos. Voir Virginie Arantes, « Qu’est-ce que la « civilisation écologique » que revendique le pouvoir chinois ? », The Conversation, 23 juin 2025.
- Pour une histoire des chronologies de la Terre, voir Rhoda Rappaport, When Geologists Were Historians : 1665-1750, Ithaca, Cornell University Press, 1997.
- Tout comme Darwin et nombre de biologistes du XIXe siècle, Haeckel théorise la hiérarchie de « races » humaines, plus ou moins « civilisées ». Robert J. Richards, The Tragic Sense of Life : Ernst Haeckel and the Struggle over Evolutionnary Thought, University of Chicago Press, Chicago and London, 2008. Cela n’empêche pas que certains scientifiques dont Darwin se sont opposés à l’esclavage et au racisme en tant que tel, comme l’a montré Patrick Tort dans L’Effet Darwin, sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008.
- Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, C. Letourneau et C. Martin (trad.), 2e éd., Paris, C. Reinwald et Cie, 1877. Pour un compte rendu historique de ces éléments, je me permets de renvoyer à mon article : Pierre de Jouvancourt, « La réflexivité géologique des sciences modernes : De l’activité humaine dans la géologie (XIXe – début XXe s.) », Revue d’histoire Des Sciences (1/2024), pp. 61-100
- Dans Prehistoric Europe, Londres, Edward Stanford, 1881.
- Ces éléments sont relevés dans la conférence de Fredrick Albritton Josson citée plus haut. Voir aussi Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022. Voir Men of the Old Stone Ages (1915).
- Karthyn Yusoff, Geologic life : Inhuman Intimacies and the Geophysics of Race, Durham and London, Duke University Press, 2024 p. 158
- Ridcharson et al. « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, vol 9, n°37, 2023.
- Voir à ce sujet James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2017. Cet argument, qui est une synthèse de divers travaux d’archéologie, est indépendant des thèses de Scott sur l’émergence de l’État que nous n’utilisons pas ici.
- Comme le disait Marx des sociétés antiques dans Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977.
- Pour une critique de ce discours voir Graeber et Wengrow, Au commencement était…, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021.
- J’entends par là les récits de l’avènement de l’agir géologique humain au sein de l’histoire du cosmos (cosmogonie). Notons qu’il ne s’agit pas de tomber dans le piège du précurseur.
- Michael Simpson, « The Anthropocene as colonial discourse », EPD : Society and Space, 2020, Vol. 38(1) 53–71
- Ce qui reste à ce stade une simple hypothèse de paléoanthropologie.
- Certaines de ces populations se sont en partie sédentarisées suite à la colonisation, mais gardent malgré tout des pratiques de type nomade.
- Kyle Whyte, “Indigenous climate change studies : Indigenizing futures, decolonizing the Anthropocene”, English Language Notes, 2017. Voir aussi Kyle Whyte “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment : Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 88-104.
- Heather Davis et Zoe Todd, “On the Importance of a Date, or Decolonizing the Anthropocene”, ACME : An International Journal for Critical Geographies, 2017, 16(4) : 761-780.
- “I am not making any comparative claims about the superiority of Indigenous systems and institutions for values such as sustainability or resilience”, precise de son côté Kyle Whyte, voir “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment: Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 89.
- Non pas celle qui appartient à cette époque, mais celle qui a inventé cette époque.
- Malcom Ferdinand, Pour une écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019
- Même si, en effet, « la décolonisation n’est pas une métaphore », il reste important de déjouer les logiques coloniales également dans le champ des idées, aussi louables soient-elles : notamment parce qu’elles préparent potentiellement des logiques très concrètes, surtout par les temps troubles qui courent. Eve Tuck et K. Wayne Yang, La Décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2022 (2012).
- Joyeeta Gupta, « Earth system justice needed to identify and live within Earth system boundaries », Nature Sustainability, 6, (2023), p. 630-638
- On pourrait interroger cependant le recours à de « nouvelles technologies », une indétermination des modalités de distribution, ou encore de restriction de la consommation et donc des conséquences sur la croissance économique qu’il faudrait assumer.
- Loin de moi l’idée de répondre à ce problème par le primitivisme, c’est-à-dire en me faisant l’apôtre d’un retour à une nature pré-holocénique. Le primitivisme commet l’erreur opposée du discours civilisationnel, en le posant également la « civilisation » comme absolu négatif.
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21.04.2026 à 16:21
Terre invaincue : la catastrophe écologique à la lumière de l’Ukraine en guerre
Se préoccuper d’écologie au milieu des bombes, ça donne quoi ? Dans le livre “Terra Invicta”, des intellectuel·les d’Ukraine conçoivent les œuvres d’art et les humanités environnementales comme des outils de survie intellectuelle et politique en temps de guerre. Et font de l’Est de l’Europe un nouveau creuset pour la pensée décoloniale.
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Texte intégral (11603 mots)

À propos du livre Terra Invicta. Ukrainian Wartime Reimaginings for a Habitable Earth, dirigé par Adrian Ivakhivn, McGill-Queen’s University Press, 2025 (disponible au téléchargement ici).
Pendant que Poutine se fait construire un nouveau palais sur les rivages de la mer Noire — cette fois-ci en territoire ukrainien occupé1 — et rêve tout haut de vie éternelle2, un collectif d’auteurs et d’autrices ukrainien·nes s’empare des humanités environnementales pour apprendre à atterrir. Le résultat : un recueil passionnant, élaboré par près d’une trentaine de contributeurs3, visant à penser/panser la guerre en Ukraine dans un cadre « climato-décolonial ».
Terra Invicta — « la terre invaincue » — a été coordonné par Adrian Ivakhiv, spécialiste des humanités environnementales, de l’écologie culturelle et des études ukrainiennes et professeur titulaire de la chaire J.S. Woodsworth en sciences humaines à l’Université Simon Fraser. Longtemps perçue comme un « non-lieu »4 — tout en étant l’épicentre des violences de masse du XXe siècle5 —, l’Ukraine apparaît ici comme un avant-poste des défis de l’Anthropocène. Le volume rassemble chercheur·ses, essayistes, artistes, biologistes, curateurs, cinéastes, musicologues et historien·nes, presque tous et toutes ukrainien·nes, presque tous et toutes écrivant depuis l’exil ou depuis l’intérieur d’une guerre qui n’en finit pas.
Ce double ancrage, réflexif et viscéral, confère à l’ensemble une densité rare dans la production des humanités environnementales contemporaines. Le livre en lui-même est à bien des égards le produit intellectuel remarquable de cette « force des faibles » mise en lumière par la sociologue et politologue Anna Colin Lebedev6. « L’effort de guerre a suscité chez les Ukrainiens un sentiment de solidarité nationale, d’initiative citoyenne et d’auto-organisation qui contribue à l’idée que ce combat est à la fois une lutte anti-impérialiste et anticoloniale », affirme ainsi Ivakhiv dans son introduction. Par ailleurs, la relation de l’Ukraine à l’Europe est immédiatement avancée comme un enjeu crucial pour son avenir dans l’Anthropocène. L’Europe y apparaît comme un Janus aux deux visages antagonistes : « Tout “avenir européen” de l’Ukraine dans l’après-guerre devra peut-être choisir quelle Europe rejoindre : une Europe des chaînes d’approvisionnement mondiales, des conglomérats fonciers pilotés par des investisseurs, des industries à forte intensité carbone et/ou des entreprises de capitalisme vert cherchant à transformer les champs ukrainiens en réserves de biocarburants ? Ou bien, à l’inverse, une Europe des villes verdoyantes et agréables à vivre, des coopératives d’énergie renouvelable, des circuits alimentaires locaux revitalisés, des steppes, forêts et zones humides rendues à la nature, et d’engagements en faveur d’une coopération climatique mondiale ? ».
Une cartographie climato-décoloniale de la guerre
Le titre du volume est à double fond. Terra Invicta renvoie à la fois à une revendication de souveraineté sur un territoire occupé et à la formulation latine de l’invaincue — celle que l’on ne peut réduire, ni par les armes, ni par l’effacement mémoriel. Mais c’est l’introduction d’Ivakhiv qui pose les fondements conceptuels du projet. Son argument de départ est simple et puissant : la guerre en Ukraine n’est pas séparable de la crise climatique planétaire. Elle en est un symptôme, une accélération, une actualisation paroxystique. L’Ukraine est à la fois une victime de l’impérialisme fossile-capitaliste russe — dont la rente pétro-gazière finance directement les chars — et un site d’observation privilégié de l’Anthropocène : la manière dont les logiques coloniales d’extraction et d’accumulation ont produit simultanément la dépossession des peuples et la dégradation des écosystèmes.
Le cadre théorique qu’Ivakhiv propose, « climato-décolonial », articule trois fils que la littérature académique traite souvent séparément : les humanités environnementales héritières de Bruno Latour (« devenir terrestres »), les études décoloniales et postcoloniales, et les théories du capitalisme fossile. Ce cadre est revendiqué non pas comme une synthèse achevée mais comme un outil de travail, une boussole pour des contributeurs dont les disciplines, les pratiques et les situations géographiques divergent considérablement. Terra Invicta est organisé en quatre parties dont les titres sont donnés à la fois en ukrainien et en anglais — geste politique en soi, dans un contexte où la langue ukrainienne est elle-même un enjeu de la guerre. Chaque partie est séparée par des « interludes » : des contributions artistiques visuelles, plus courtes, qui donnent à voir ce que les essais disent — photographies de terrain, installations, etc. Cette composition, entre l’essai académique et le livre d’artiste, est l’une des réussites formelles du volume.

La première partie, appelée « Обставини / Conditions – Anthropocenes and Colonialities », pose les questions théoriques fondamentales. Asia Bazdyrieva ouvre avec un essai sur « l’Ukraine dans l’Anthropocène » qui refuse de traiter l’Anthropocène comme une catégorie universellement partagée : pour une ancienne colonie impériale, l’entrée dans l’Anthropocène s’est faite sous le signe de la dépossession et de l’extraction. Bazdyrieva développe ainsi le concept de resourcification — la réduction coloniale de l’Ukraine, de ses terres et de ses habitants, à un espace de transactions et d’extraction matérielle. La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre. La guerre de 2022 serait l’ultime actualisation de cette logique. Toutefois, en construisant une généalogie continue — Empire russe, soviétisme, oligarchie post-soviétique, invasion de 2022 —, Bazdyrieva produit un récit d’une grande cohérence rhétorique, mais au prix d’un déterminisme rétrospectif. L’auteure attribue à la logique de resourcification une puissance explicative très large, mais Poutine n’a pas envahi l’Ukraine pour son charbon ou ses tchernozems (« terres noires »). La dimension impériale de la guerre ne fait aucun doute7, mais ce qui l’a précipitée semble tenir bien davantage de facteurs politiques qu’économiques — comme la peur de voir une démocratie ukrainienne réussir aux portes de la Russie — que Bazdyrieva, fidèle à son cadre théorique, tend précisément à minimiser.
La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre.
Kateryna Botanova approfondit la question en analysant les pratiques artistiques ukrainiennes après février 2022 à la lumière de la pensée décoloniale. « À la suite de l’invasion russe à grande échelle […], la décolonisation et la décolonialité sont assez soudainement devenues les principales grilles de lecture conceptuelles auxquelles les penseurs ukrainiens ont eu recours pour appréhender la guerre […]. Très vite, cependant, il est apparu douloureusement évident que l’agentivité et la parole devaient être reconquises non seulement face à l’agresseur, mais aussi face à […] un Occident qui refusait aux Ukrainiens leur choix de riposter, leur refus du dialogue forcé et de la réconciliation compulsive avec leurs agresseurs, ainsi que leur défense non pas de “territoires” stériles et abstraits, mais de leurs populations vivantes et de leurs foyers ». Botanova met en garde contre un écueil symétrique : l’adoption mécanique du vocabulaire décolonial occidental, qui s’applique mal aux spécificités de l’impérialisme russe — lequel n’est ni l’empire britannique, ni le colonialisme français, et mobilise des catégories raciales, linguistiques et civilisationnelles qui lui sont propres. La décolonisation ukrainienne doit inventer ses propres outils conceptuels à partir de ses propres expériences — ce que précisément ce volume entreprend.
Le chapitre de Svitlana Biedarieva, « Unfolding Coloniality : Ecocide as the Erasure of Memory », est l’un des plus stimulants du volume en ce qu’il tente de nouer ensemble deux dimensions que l’on traite habituellement séparément : la destruction des écosystèmes et la destruction de la mémoire culturelle. Prenant pour objet central l’explosion du barrage de Kakhovka en juin 2023, Biedarieva montre que la catastrophe n’est pas simplement un crime de guerre environnemental, mais l’actualisation d’une violence coloniale inscrite dans l’infrastructure elle-même depuis 1956 : le lac de retenue avait déjà noyé une centaine de villages, détruit six fortifications cosaques et modifié irréversiblement les écosystèmes aquatiques de la région. La figure de Polina Raiko, artiste naïve dont la maison couverte de fresques a été ravagée par les eaux, fonctionne comme la métonymie de cette double perte : de la biodiversité et de la mémoire vernaculaire du Sud ukrainien.

La partie 2, « Ґрунт / Ground – Earthy, Vegetal, and Arboreal (Be)longings », est ancrée dans les approches des « études végétales » (plant studies) et des études multi-spécifiques. Réunissant cinq contributions autour du concept central de zemlia (земля)— mot ukrainien intraduisible par un seul équivalent français, qui condense les sens de « terre », « sol », « pays », « planète » —, elle propose une méditation collective sur l’attachement des Ukrainiens à leur espace non-humain : tchernozems, steppes, champignons, plantes endémiques, arbres, etc.
Le chapitre d’Iryna Kovalenko, « Zemlia : Soil and Seed as Weapons of Resistance », ouvre la section par une analyse de la culture des mèmes durant la guerre — ces images partagées et reprises dans de multiples variations sur Internet qui créent une référence culturelle commune. À travers tournesols, tchernozems et graines tendues à l’occupant, Kovalenko montre comment la terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne. Darya Tsymbalyuk, dans « I Dream of Seeing the Steppe Again », tisse une méditation autour de la réserve naturelle de Kreidova Flora — comprenant vingt-quatre espèces endémiques, des pins de craie, des astragales rares, des thyms reliques — transformée deux fois en champ de bataille, en 2014 puis en 2022. L’originalité de sa démarche est d’articuler le travail de deuil écologique à une pratique artistique concrète : la confection d’un herbier manuel à partir des photographies du directeur de la réserve dont la maison a été détruite.

Iryna Zamuruieva, avec « Into Kin-Regions with Horytsvit Vesnianyi », prolonge dans cette voie en faisant d’une seule plante — l’adonis printanier (Adonis vernalis) — dont le nom ukrainien, horytsvit, constitue le point central d’une réflexion sur le ridnyi krai, le « pays-kin », notion qui déborde les frontières administratives pour désigner un espace de relations multi-espèces. Le chapitre s’appuie sur les travaux de Donna Haraway, Anna Tsing et Max Liboiron, tout en assumant une position délicate : ni indigène ni « occidentale », Zamuruieva cherche une troisième voie épistémologique.
Yuliia Kishchuk, dans « Split Gills as Companion Species », déplace encore le regard vers les champignons et l’héritage de Tchernobyl : les Schizophyllum commune qui ont été retrouvés poussant à l’intérieur même des réacteurs détruits — ils y colonisent spontanément les surfaces contaminées et semblent se nourrir des rayonnements ionisants — deviennent une métaphore vivante de résilience écologique post-coloniale. Le chapitre de Kateryna Filyuk sur le chêne de Goethe à Buchenwald et le tilleul de Mohyla à Kyiv conclut la section en proposant une « histoire arborée » (arboreal perspective) de la culture européenne et ukrainienne, convoquant le « plant turn » des humanités contemporaines pour penser une solidarité inter-espèces qui traverserait les frontières de la guerre.
La terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne.
L’interlude de Sofiia Holubeva, 40 × 30 × 20 — les dimensions des bagages cabine autorisés dans les avions quittant l’Ukraine —, referme la section sur une tonalité tragique : ce que l’on emporte dans ces dimensions, ce sont aussi des graines, des fragments de sol, des brins de plantes, la zemlia réduite à ce qu’un exil précipité permet de sauver.
La partie 3, « Рух / Movement », réunit quatre contributions qui partagent une même intuition : représenter, figurer, cartographier un territoire occupé ou dévasté, c’est déjà le réoccuper symboliquement, y réaffirmer une présence.
Le 6 juin 2023, l’armée russe sabote le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, faisant dévaler au-delà de 18,2 km³ d’eau, déclenchant une catastrophe écologique non négligeable sur plusieurs milliers de kilomètres carrés d’Ukraine du Sud. Les victimes de ce désastre incluent les tritons du Danube (Triturus dobrogicus), l’une des espèces menacées répertoriées dans le Livre Rouge d’Ukraine, dont la population, dans le delta du Dniepr, se trouvait là depuis plus de 10 000 ans. Emportés par le flot, des centaines de ces tritons ont été retrouvés sur les plages d’Odessa via le courant maritime de la mer Noire. Les auteurs racontent l’histoire naturelle, pour le moins fascinante, de cette espèce discrète qui traverse l’époque du dernier maximum glaciaire, lorsque la mer Noire n’était encore qu’un lac d’eau douce reliant le bassin versant du Danube à celui du Dniepr. Dans la précipitation, biologistes, citoyens et employés des réserves naturelles se sont mobilisés pour récupérer les tritons survivants. À Odessa, une centaine de tritons vivants est récupérée pour être placée dans un aquarium de fortune au zoo. Deux retours sont finalement organisés : certains tritons sont relâchés dans les canaux de Vylkove (delta du Danube, leur habitat ancestral), d’autres sont transférés au zoo de Tcherkasy pour être reproduits avant leur réintroduction dans le Dniepr. C’est un récit collectif — écrit par une anthropologue canadienne de concert avec des écologues et naturalistes ukrainiens — qui, à partir d’une approche multi-spécifique, montre bien que la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines mais aussi des rapprochements existants entre les espèces, séculaires parfois, et plus largement la vie même. Les auteurs concluent que là où il s’agit d’écocide, d’une catastrophe écologique de grande ampleur, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.

Maria Sonevytsky analyse l’album QIRIM (2023) de Jamala, pop star ukrainienne et tatare de Crimée, auréolée de sa victoire à l’Eurovision 2016 avec la chanson « 1944 » sur la déportation de son peuple, comme une pratique de cartographie musicale et de « futurité indigène »8. Chaque chanson de l’album est géolocalisée sur un lieu précis de la péninsule de Crimée, identifié par son toponyme tatar. Le résultat est une contre-cartographie de l’occupation : Qirim est un territoire habité musicalement, mémorisé chanson par chanson, irréductible à l’annexion politique de 2014. Sonevytsky mobilise le concept de survivance de l’indianiste Gerald Vizenor, non pas la survie passive, mais une présence résistante, active, qui transforme l’endurance en souveraineté culturelle.
Là où il s’agit d’écocide, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.
Olya Zikrata propose une réflexion sur la musique électronique ukrainienne de guerre comme « sonic fiction ». Écrivant depuis l’exil, réveillée la nuit par les appels de sa sœur restée sous les bombes, elle analyse comment des artistes comme Zavoloka, Kadaitcha, Whaler ou Ptakh retournent les matériaux sonores de la catastrophe — les fréquences industrielles de Kakhovka, les textures de la steppe occupée, les résonances nucléaires de Tchernobyl — pour en faire des espaces de transformation intérieure, de deuil collectif et de projection vers un futur possible. Elle montre que le son de la guerre n’est pas qu’une métaphore : c’est une arme, un outil de désorientation psychique, une chorégraphie de la conquête impériale. Face à cela, la musique électronique ukrainienne constitue un « front sonore » parallèle au front militaire.
Valentyna Kharkhun referme la Partie 3 avec une généalogie des représentations culturelles ukrainiennes de Tchernobyl depuis 1986, jusqu’à l’occupation russe de la centrale en 2022. Elle montre comment la Zone de Tchernobyl est passée d’un trauma national à un objet d’expérimentation artistique et de réflexion sur le temps long, avant de redevenir, avec la guerre, un territoire colonial disputé. L’opéra Chornobyldorf de Hryhoriv et Razumeiko, le documentaire Chornobyl 22 de Radynski incarnent cette troisième phase : la Zone comme palimpseste des catastrophes impériales russes, de 1986 à 2022.

Enfin, la partie 4, « Припущення / Conjectures – Conversations and Speculations », assume délibérément l’incertitude et le spéculatif comme postures légitimes en temps de guerre. Ses quatre contributions adoptent toutes le format dialogique : conversations retranscrites, réflexions d’artiste, spéculations écologiques. Ce refus de la forme académique close est lui-même une prise de position : le temps de la guerre n’est pas celui de la synthèse conclusive.
La conversation entre Asia Bazdyrieva, Svitlana Matviyenko, Oleksiy Radynski et Adrian Ivakhiv est le pivot intellectuel de toute la partie. La question inaugurale d’Ivakhiv — où trouver, dans la culture ukrainienne actuelle, des raisons d’espérer un futur plus juste et écologiquement viable ? — reçoit des réponses qui refusent de se rejoindre en une conclusion harmonieuse. Matviyenko recadre la question : l’enjeu n’est pas un « meilleur futur » mais le futur en tant que tel, dans un contexte où la vitesse de destruction de la guerre rend l’anticipation presque impossible. Elle propose le concept de survivance de Vizenor — une présence active et résistante, non la simple survie —, pour penser ce que font les Ukrainien·nes qui continuent d’écrire, de peindre, de filmer sous les bombes. Asia Bazdyrieva et Oleksiy Radynski soulèvent un problème que peu osent formuler : la solidarité internationale avec l’Ukraine est entravée par la cécité sélective de plusieurs acteurs. Les cadres décoloniaux dominants, faute de vocabulaire pour penser l’impérialisme russe et soviétique, laissent dans l’ombre les formes spécifiques de colonialisme exercées dans l’espace post-soviétique. Pire, l’« occidentalocentrisme » — cette fixation sur la critique du seul Occident — produit des distorsions qui alimentent indirectement la guerre en cours. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil mobilisent ainsi un discours anti-impérialiste pour justifier leur neutralité, tout en ignorant l’impérialisme russe ; et une partie de la gauche intellectuelle peine à reconnaître la guerre en Ukraine comme une guerre coloniale. « Une fausse mythologie de la mission libératrice de l’empire russe/soviétique, censée aider les peuples d’Inde, d’Afrique et des Amériques, contribue en permanence à l’aveuglement sélectif et à l’incapacité des penseurs de gauche, du Nord comme du Sud, à manifester leur solidarité avec l’Ukraine. »
Le dialogue entre Olesia Ostrovska-Liuta et Olena Stiazhkina sur « la vie publique de la nourriture » est l’un des textes les plus inattendus. Parti de l’œuvre de Zhanna Kadyrova, Palianytsia — un pain taillé dans la pierre —, il développe une réflexion sur la nourriture comme lieu de mémoire, de contrôle politique et de résistance identitaire. Stiazhkina forge le concept de « violence alimentaire » pour désigner les pratiques soviétiques de contrôle par la présence forcée de nourriture standardisée — pendant symétrique du contrôle par l’absence, dont l’Holodomor de 1932-33 représente l’extrême meurtrier. Le pain taillé dans la pierre de Kadyrova dit tout cela à la fois : la dureté des corps ukrainiens, la résistance des matières, et le shibboleth linguistique du mot palianytsia (pain de blé) que les soldats russes ne savent pas prononcer.
La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée.
Le chapitre d’Oleksii Vasyliuk, « War and Wild Nature », tranche singulièrement avec le reste du volume. Là où la plupart des contributions relèvent de l’essai culturel ou du témoignage artistique, Vasyliuk écrit en praticien de terrain, zoologiste et cofondateur du Ukrainian Nature Conservation Group, et produit une analyse empiriquement ancrée dans des données écologiques concrètes. Vasyliuk effectue une distinction entre effets de la guerre sur les infrastructures humaines et effets sur les écosystèmes. La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée. L’exemple du fond asséché du lac de retenue de Kakhovka, où des millions de saules et peupliers — colonisant une surface émergée de 1600 km2 — ont atteint la hauteur d’un homme en quelques mois, est tout à la fois effrayant et réjouissant. Vasyliuk se garde pourtant de tout romantisme : dans le sud et l’est, l’abandon des terres ne profite pas aux espèces indigènes mais aux invasives nord-américaines, dont les semences saturent chaque poignée de sol. Le scénario de Tchernobyl — grand massif forestier sauvage reconstitué en quelques décennies — n’est pas reproductible partout. Son regard sur la reconstruction qui viendra après la guerre est encore plus décapant : le besoin de loger des millions de déplacés impliquera des déboisements et l’ouverture de carrières précisément dans les zones épargnées par les combats. Les écologistes, prédit-il avec une amertume lucide, se retrouveront accusés d’« être contre la reconstruction de l’Ukraine ».

La conclusion du chapitre opte néanmoins pour l’espoir, en faisant de l’adhésion à l’Union européenne et des objectifs de la Stratégie pour la biodiversité 2030 le levier d’une conversion écologique possible de l’Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux de céréales et d’huile de tournesol, avec un modèle agricole intensif hérité de la collectivisation soviétique, structuré autour de grandes exploitations de monocultures et d’un usage massif d’intrants chimiques ; à cela s’ajoute tout l’héritage soviétique des infrastructures industrielles et énergétiques dont la centrale de Tchernobyl n’est que l’exemple le plus tragiquement célèbre. Mais pour Vasyliuk, « l’Ukraine pourrait avoir l’occasion de devenir une oasis de terres naturelles en Europe, tandis que d’autres pays européens auront la possibilité d’investir dans la préservation des espaces naturels restaurés en Ukraine afin d’augmenter leur proportion à l’échelle de l’Europe dans son ensemble ». L’argument est enthousiasmant, quoique peut-être trop dépendant d’une confiance dans les institutions européennes que l’histoire récente de l’application du droit environnemental dans les pays membres incite à tempérer.
Yuri Yefanov, cinéaste, clôt la Partie 4 avec des notes de travail sur un film en cours, dans lequel il imagine une ville post-guerre recouverte progressivement de forêt, habitée par des créatures hybrides humaines et non-humaines qui inventent de nouvelles règles de coexistence. Il reconnaît la tension structurelle qui traverse son travail : les pires dystopies de la science-fiction du XXe siècle se réalisent devant ses propres yeux, mais son seul outil analytique reste la forme utopique. Il ne sait pas comment représenter un monde commun autrement que dans cette forme et cette honnêteté est plus féconde que n’importe quelle solution illusoire.
➤ Lire aussi | “Printemps silencieux” en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe・Marin Coudreau (2026)
Putin khuilo : la question russe et l’horizon décolonial
Le postscript d’Ivakhiv est délibérément sans conclusion — « il est préférable de laisser le volume inachevé, ouvert » — mais il aborde un sujet que le reste du volume avait soigneusement évité : la Russie elle-même, non pas seulement comme ennemi à qui résister, mais comme entité ayant un passé impérial, un présent oppressif, et peut-être un futur à construire. Le titre est une réécriture de l’article fondateur de Tuck et Yang (2012), « Decolonization Is Not a Metaphor », qui avertissait contre l’usage métaphorique et dépolitisant du concept de décolonisation dans les académies occidentales. Ivakhiv l’applique ici au cas russe, et pose la question, vertigineuse9 : que signifierait décoloniser la Russie, non pas comme slogan politique, mais comme projet concret ?
Il recense les différentes significations de l’idée en circulation : la dissolution de la Fédération de Russie en entités plus petites, comme le souhaitent certains mouvements (Free Peoples of Russia Forum, réuni à Prague en 2022)10, la libération des peuples indigènes de Sibérie, du Caucase, de l’Arctique de la domination ethno-russe ; et une décolonisation plus profonde, vers l’intérieur, des subjectivités colonisatrices elles-mêmes — l’émancipation du « sujet impérial russe » de ses propres conditionnements. Ivakhiv cite à cet égard le politologue russe en exil Ilya Budraitskis11, qui argumente que la décolonisation réelle ne peut pas venir de l’extérieur mais doit être une auto-libération collective, et que les conditions en sont pour l’instant inexistantes12.

Ivakhiv articule ensuite les trois termes qui structurent l’ensemble du volume — colonialisme, capitalisme, démocratie — en montrant leur intrication. Il critique l’argument de la « guerre par procuration » (proxy war) avancé par certains milieux de la gauche occidentale, selon lequel la Russie représenterait une résistance anti-impérialiste à l’hégémonie américaine13 : la Russie est elle-même capitaliste — klepto-capitaliste, pétro-capitaliste —, et le soutien à Poutine de la part de certains anti-impérialismes du Sud relève d’une confusion entre opposition au capitalisme occidental et soutien à un impérialisme concurrent.
Malgré le cadre « climato-décolonial » énoncé en introduction, Ivakhiv ne traite étonnement pas du rôle du changement climatique dans l’avenir de la Russie. Dans un ouvrage paru peu avant l’invasion russe en Ukraine — Klimat, Russia in the Age of Climate Change —, le spécialiste du système énergétique russe Thane Gustafson énumérait pourtant les effets catastrophiques croissants de la hausse des températures dans le plus vaste pays du monde — dont 70% du territoire est composé de permafrost. Mais pour Gustafson, le défi majeur auquel la Russie est confrontée est avant tout d’ordre économique. Depuis une vingtaine d’années, la prospérité du pays (en partie confisquée par ses élites) repose largement sur la vente de ressources énergétiques fossiles à l’étranger ; et les dirigeants russes ont du mal à admettre que cette manne touchera progressivement à ses limites. L’ère dominée par le pétrole et le gaz approchera tôt ou tard de son déclin, laissant une Russie impréparée au défi climatique et dépourvue de ce qui fonde sa puissance actuelle14.
C’est dans les actes les plus simples de subsistance, obstinément maintenus sous les bombes, que réside la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Le fossé est alors abyssal avec la réflexion sur l’avenir qui s’élabore depuis l’Ukraine. La réponse d’Ivakhiv aux défis impérial et climatique enchevêtrés est une conception élargie de la démocratie écologique et décoloniale : une démocratie qui ne se limite pas aux humains qui votent, mais qui intègre les intérêts des non-humains, des générations futures et des peuples marginalisés ; une démocratie qui articule le social, l’affectif, l’écologique et l’intergénérationnel. Il s’inscrit ici dans un dialogue avec Latour (« devenir terrestres »), Stengers (« temps catastrophiques »), Escobar (« pluriversalisme ») et Connolly (« fragility of things »): le corpus des humanités environnementales critiques qui traversait le volume depuis son introduction. La conclusion est sobre et délibérément non-triomphante. Ce que les Ukrainiens ont à offrir au monde, ce ne sont pas des solutions mais des pratiques : les actes les plus simples de subsistance, de soutien mutuel, de « jardinage » les uns pour les autres. C’est dans ces gestes ordinaires — obstinément maintenus sous les bombes — que réside, pour Ivakhiv, la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Ce que ce livre fait
Terra Invicta réussit plusieurs choses que peu de volumes collectifs parviennent à accomplir simultanément. D’abord, il traite l’Ukraine comme un lieu d’élaboration intellectuelle, non comme un objet de pitié ou de condescendance savante. Les contributeurs et contributrices, presque tous ukrainiens, ne parlent pas de la guerre mais depuis elle, avec une autorité épistémique et une précision analytique qui désarme les tentations condescendantes de l’occidentalisme académique ; et en même temps, c’est en anglais que ces auteurs s’expriment afin de s’adresser au monde. Ensuite, il tient ensemble des registres d’expérience et d’analyse radicalement hétérogènes. Les tritons d’Odessa coexistent avec la musique électronique de Kyiv, l’histoire de la nourriture soviétique avec la philosophie de la démocratie écologique. Cette hétérogénéité est la condition même de la pensée en situation de catastrophe, où la spécialisation disciplinaire doit céder à une forme d’intelligence collective plus poreuse.
Par ailleurs, ce livre assume l’inachèvement. Dans un contexte où la guerre continue, prétendre à la synthèse serait mentir. Les contradictions entre les contributeurs — sur la place du nationalisme dans la résistance, sur les limites de la solidarité internationale, sur ce que doit être une reconstruction écologiquement juste — sont tout autant laissées ouvertes, de façon productive. C’est la forme la plus intelligente que puisse prendre un livre sur un présent qui n’est pas encore du passé. On peut prolonger cette ouverture en suivant l’appel récent de l’historienne Daria Mattingly qui soutient que la décolonisation ukrainienne restera incomplète tant qu’elle se bornera à dénoncer la violence coloniale russe sans interroger la participation des Ukrainiens eux-mêmes aux structures impériales russes et soviétiques15. Terra Invicta offre enfin quelque chose de précieux : la démonstration que les humanités environnementales ne sont pas un luxe de temps de paix, mais, en l’occurrence, un outil de survie intellectuelle et politique en temps de guerre.
Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent.
Pour conclure, il faut dire la chose franchement : la gauche critique internationale — celle qui lit Fanon, cite Césaire et connaît par cœur l’histoire des luttes anticoloniales d’Amérique latine ou d’Afrique subsaharienne — a longtemps souffert d’un angle mort à l’Est. L’Europe de l’Est, et l’Ukraine en particulier, n’existait dans sa carte mentale qu’en négatif : comme frontière de l’OTAN, comme pion géopolitique, comme variable d’ajustement dans des équations où les vrais enjeux se jouaient ailleurs16. Le recenseur de ce livre n’est pas exempt d’un reproche symétrique : installé à Moscou pour mes recherches doctorales, j’ai moi-même regardé l’espace post-soviétique avant tout depuis la métropole impériale, reproduisant sans toujours le conscientiser la perspective du centre. Terra Invicta travaille à corriger ces biais, non pas en réclamant une place à la table des victimes, mais en imposant l’Ukraine comme lieu de pensée à part entière. Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent17. Reste à s’assurer que cette lumière-là continue de briller aux yeux du monde une fois le livre refermé.


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Notes
- “A ‘palace’ fit for an occupier. New investigation reveals luxury residence built for Putin in Ukraine’s Crimea”, Meduza, 30 décembre 2025, https://meduza.io/en/feature/2025/12/30/a-palace-fit-for-an-occupier
- Régis Genté, « Les Kovaltchouks, gardiens du corps — et du portefeuille — de Poutine », Revue XXI, 15 décembre 2025.
- Cette recension ne peut pas traiter également toutes ces contributions et demeure de ce fait tout à fait partielle.
- Pour reprendre le terme de Kate Brown sur les kresy ukraino-polonais, Kate Brown, A Biography of No Place: From Ethnic Borderland to Soviet Heartland (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2004).
- Timothy Snyder, Terres de sang : L’Europe entre Hitler et Staline, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat (Gallimard, 2012).
- Anna Colin Lebedev, La Force des faibles : ce que la guerre en Ukraine a fait aux Ukrainiens (Éditions du Seuil, 2025).
- Sabine Dullin, Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie (Paris : Payot, 2025).
- https://www.youtube.com/watch?v=rFONbgdgrRs
- Sur les périls de la désintégration de la Russie : Marlène Laruelle, « Putin’s War and the Dangers of Russian Disintegration », Foreign Affairs, 9 décembre 2022, https://www.foreignaffairs.com/russian-federation/putins-war-and-dangers-russian-disintegration
- « Appeal to Decolonize the Russian Federation » e-flux Notes, 22 mars 2022, https://www.e-flux.com/notes/457097/appeal-to-decolonize-the-russian-federation ; le philosophe Alexander Etkind, qui lie lui aussi les enjeux climatiques à la guerre russo-ukrainienne, entrevoyait dès 2023 une potentielle « défédéralisation » de la Russie comme aboutissement de la guerre, Alexander Etkind, Russia Against Modernity (Cambridge, Polity Press, 2023).
- Ilya Budraitskis, Dissidents among Dissidents: Ideology, Politics and the Left in Post-Soviet Russia (London, Verso, 2022).
- Ilya Budraitskis, “What kind of decolonization do we need?”, Russia.Post, 1 February 2025, https://russiapost.info/politics/decolonization
- Une posture qui relève du campisme, cette tendance à diviser le monde en deux blocs antagonistes (l’Occident impérialiste d’un côté, ses adversaires présumés progressistes de l’autre) et à soutenir ou excuser tout acteur qui s’oppose aux États-Unis et à l’OTAN, quitte à ignorer ses propres violences impériales.
- Thane Gustafson, Klimat: Russia in the Age of Climate Change (Cambridge, Harvard University Press, 2021).
- Mattingly insiste sur la dimension épistémique : nombre de chercheurs ukrainiens, héritiers d’une socialisation coloniale, reproduisent encore les hiérarchies impériales dans leur travail. Loin d’affaiblir la position ukrainienne en guerre, reconnaître cette implication asymétrique mais réelle serait la condition d’une victoire qui ne reconduise pas les vieilles habitudes coloniales, Dariya Mattingli, « Dekolonizatsiya bez nevynnosti », Ukraïna Moderna, 15 avril 2026, https://uamoderna.com/blogy/dekolonizatsiia-bez-nevynnosti/
- Pourtant, les Ukrainiens sont sans conteste le peuple le plus révolutionnaire d’Europe. En moins de vingt ans, ils sont descendus trois fois dans la rue pour défendre leur liberté — révolution de granite, révolution Orange, Maïdan — et ont à chaque fois changé le cours de leur histoire.
- Frédérick Keck, « Les Lumières vertes », AOC, lundi 16 février 2026.
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19.03.2026 à 08:56
Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège
En Norvège arctique, colonialisme, projets miniers, changement climatique et militarisation se conjuguent pour assaillir les Sámi·es. Mais la jeune génération du seul peuple autochtone reconnu en Europe est déterminée à se battre pour son environnement et son mode de vie, entre pêche et élevage des rennes. Immersion auprès des activistes du fjord.
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Texte intégral (9177 mots)
Reportage et photographies de Philippe Pernot à Tromsø/Romsa, Sápmi du nord (Norvège arctique). Traductions de Mathilde Ballari, activiste sámie. Les noms topographiques sont indiqués en langue same du Nord (la plus courante des neuf langues sames), puis en norvégien1.
Des ombres dans la neige
22 janvier 2026 – camp climat de Riehpovuotna, Fálesnuorri, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège).
Malgré l’heure tardive et la nuit arctique, une agitation joyeuse règne au campement. Des ombres se glissent entre les lávvus, tentes traditionnelles sámies, dessinant des sillons dans la neige épaisse, leurs lampes frontales illuminant le ciel étoilé où dansent les aurores boréales.
Les ancêtres semblent ainsi souhaiter la bienvenue à ces dizaines d’activistes venu·es de toute l’Europe – et même du monde entier. Empilant leurs sacs dans les lávvus où crépitent des feux de bois de bouleau, iels se préparent : les prochains jours seront une plongée dans l’inconnu.
Juste à côté, dans un cabanon habituellement loué en AirBnB, les conversations vont bon train. « Je vous ai raconté cette fois où je me suis battu contre les soldats américains dans une taverne ? », demande Ánddá Eriksson, 21 ans, activiste autochtone sámi et main d’œuvre agricole dans l’exploitation de rennes familiale en Suède, auprès du petit groupe d’ami·es qui l’entoure. Vêtu d’un gákti, tenue traditionnelle sámie en toile bleue bordée de jaune et de rouge, la tête ceinte d’une imposante tjuahppa (chapka), il poursuit, l’air espiègle : « Ils étaient ivres morts et nous traitaient de “sales Lapons”, ça a vite dégénéré. Mes amis Sámis et moi, on a été harcelés à l’école depuis notre plus jeune âge, alors on sait se battre. Mais eux, fallait voir ça : ils savent peut-être tirer à la mitraillette, mais au corps-à-corps, il n’y avait plus rien ! On les a mis en déroute, il y en a même un qui est resté allongé en travers du bar ! », s’esclaffe-t-il devant une assistance interloquée.
Le ton est donné. Les Sámis, le seul peuple autochtone reconnu légalement en Europe, vivent divisés par quatre pays limitrophes – Russie, Suède, Finlande et Norvège. Leur région de peuplement historique, le Sápmi, a été partagé par des frontières dès le 18e siècle. Christianisation et assimilation à marche forcée, discriminations, déplacements de population, confiscations de terres : leur situation n’est guère différente de celle d’autres peuples autochtones ailleurs dans le monde. Pour beaucoup de Sámi·es, la violence coloniale est quotidienne, diffuse. Et malgré la création de parlements sámis, la reconnaissance de droits juridiques et même constitutionnels dans les quatre pays concernés depuis les années 1970, beaucoup se sentent trahis. Derrière son sourire et son air bravache, Ánddá raconte la dure existence d’un peuple soumis aux lois des autres, aux armées venues de loin, aux entreprises prédatrices.
C’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait tant de kilomètres pour venir jusqu’ici. Le Riehpovuotna (Repparfjord), cet estuaire situé à deux heures du Cap Nord et lieu de passage important pour les saumons sauvages, est devenu le symbole d’un combat de longue haleine. Droit à la terre et à la mer, justice climatique et sociale, réarmement, transition énergétique : tous les conflits de l’Europe moderne semblent s’entrechoquer dans ce lieu pourtant d’apparence si tranquille. « C’est une cause importante pour moi, il ne s’agit de rien moins que de stopper la colonisation de mon peuple. D’où l’importance de nous unir en tant que Sámis, au-delà des frontières », affirme Ánddá.
Au centre de l’attention : la montagne Nussir, surplombant le fjord de ses flancs enneigés. En son cœur, elle regorge de cuivre – des réserves immenses stratégiquement situées dans le Central Lapland Greenstone Belt, riche en or et minerais stratégiques. Après une première exploitation dans les années 1970 qui avait causé un rejet de déchets dans les eaux et laissé le Repparfjord exsangue, la montagne pensait certainement avoir droit au repos, laissant des troupeaux de rennes mettre bas dans cet alpage printanier prisé des éleveurs sámis.
Mais une entreprise norvégienne, Nussir ASA, est revenue à la charge en 2005, dans le but d’extraire annuellement 50 000 tonnes de minerai brut de ses entrailles sur une durée de 20 à 30 ans. Rachetée par le canadien Blue Moon Metals et financée par la firme américaine Hartree Partners, la mine de cuivre a été classée « projet stratégique » dans le cadre du plan européen dit Critical Raw Materials Act (CRMA) de 2023. L’Union Européenne entend ainsi sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques, nécessaire à la transition énergétique, mais aussi au réarmement.

C’est surtout la manière de gérer les déchets qui suscite l’effroi : 1 à 2 millions de tonnes de résidus minéraux et liquides toxiques vont être déversés annuellement dans le fjord au cours de son exploitation. Face à la levée de boucliers d’associations écologistes et de la communauté Sámie, c’est un feuilleton juridique et administratif qui continue. Après des années d’imbroglios juridiques et de manifestations, un premier forage commence en juin 2025 – illégal, dénoncent les opposant·es, car sans étude d’impact environnemental valide et sans l’accord des éleveurs de rennes.
En réaction, des tentes ont poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayés nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde. « Cela fait depuis décembre que j’y vis, parfois seul, parfois avec des petits groupes », explique Ánddá, occupé à dégivrer une tente avec une petite hache. Il raconte un quotidien hors du temps, que Terrestres a partagé pendant une semaine : couper des bûches pour faire vivre le feu de bois par-dessus lequel sèchent des peaux de renne ; cuisiner du renne, du saumon, des perdrix chassées dans la montagne, ou simplement des pâtes au pesto ; faire cuire le café dans les grandes cafetières noircies par la suie puis le boire dans un guksi, petite tasse sámie en bois ; accueillir d’autres activistes – et planifier leurs actions.
Ce soir, voilà l’ordre du jour : se répartir les tâches pour la grande mobilisation qui s’annonce. Dans le cabanon, le tour de parole se déroule selon une organisation bien rodé. Les activistes présent·es sont jeunes, entre 15 et 28 ans pour la plupart, mais iels ont l’habitude. Malgré la fatigue, l’excitation règne : les prochains jours s’annoncent historiques.
Un camp a poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayé nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde.

Des chaînes pour tout espoir : auprès de la génération colère
Samedi 24 janvier – mine de l’entreprise Nussir à Fálesnuorri, Sápmi du nord (Kvalsund, Finnmark, Norvège)
Le gardien se détend dans sa camionnette de service noire, garée en travers de l’entrée de la mine. Les étoiles scintillent dans la nuit, il fait environ -10°C dehors et le moteur tourne pour maintenir le chauffage allumé. À Kvalsund, une petite ville où les histoires circulent vite, la rumeur courait cette semaine que les activistes planifieraient quelque chose. Par précaution, des camions ont été garés en travers des principales issues de la mine afin d’empêcher des blocages. Mais, qui sait, c’est peut-être une fausse alerte ?
Soudain, un convoi de voitures débarque en trombe. Il n’est pas encore 5 heures du matin lorsque le site est envahi par des figures furtives, s’engouffrant par groupes vers des objectifs bien précis. Le gardien ne peut rien faire d’autre qu’appeler la police et observer ce déploiement d’activistes. « Ce n’est pas la première fois, mais là, il y en a vraiment plus que d’habitude », dit-il, un peu hébété et amusé à la fois – n’étant pas lui-même un fervent défenseur de cette mine, qui n’est pour lui qu’un lieu de travail comme un autre.
Quand la police débarque, vers 11h30 du matin, il est bien trop tard. Les quelques agent·es disponibles ce week-end, venu·es de Hammerfest à une heure de là, ne peuvent que constater leur propre impuissance. Car si les petites actions de blocage mobilisant une quinzaine d’activistes sont courantes, l’action du jour est d’une toute autre envergure.
Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui ont investi la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres, bloquant quatre issues. Des drapeaux Sámis flottent au vent, des bannières réclament le retour des terres (« land back »), les activistes chantent « ČSV » (une abréviation pour « montrer l’esprit Sami ») et « Laissez les fjords vivre ». Certain·es sont vêtus de gáktis, d’autres portent des keffiehs, mais personne n’est cagoulé. Les visages sont souriants et sereins alors que la douce lumière bleutée de la journée arctique enveloppe la montagne.
Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui investissent la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres.
« C’est certainement la plus grosse mobilisation dans la Finnmark depuis le Conflit d’Alta », se réjouit Symre Johanne Aargaard, 21 ans, membre du conseil décisionnel de Natur og Ungdom, l’organisation de jeunesse écologiste qui chapeaute le camp. Le Conflit d’Alta ? Dans les années 1970, des centaines de Sámis avaient manifesté contre un projet de barrage hydroélectrique dans la plus grande ville des environs, avant que la répression – d’une ampleur inédite en Norvège – n’ait raison de leur résistance. Quarante ans plus tard, cette action coup de poing doit venir marquer les esprits et signaler que le flambeau de la résistance sámie brûle de plus belle.
« Nous voulons rappeler aux politiciens et aux investisseurs que notre engagement autour de cette lutte ne faiblit pas, et que des gens sont prêts à se mobiliser depuis tout le pays. Le Finnmark est peut-être isolé et a peu d’électeurs, mais notre cause est nationale », explique-t-elle. Notre interview est interrompue par un coup de fil urgent : la police procède au contrôle d’identité des occupant·es. Symre est chargée du contact avec les forces de l’ordre : elle file, nous laissant observer le processus. Deux agent·es circulent entre les activistes, prenant leurs cartes d’identité pour pouvoir leur infliger des amendes au cas où leur ordre d’évacuation ne serait pas respecté.
➤ Lire aussi | Quand le monde polaire se disloque・Jérémie Moreau (2023)
Les amendes s’élèvent à environ 20 000 couronnes norvégiennes [2500€] par action de désobéissance civile, nous expliquent les activistes, dont certains cumulent des centaines de milliers de couronnes au fil des ans : un moyen de décourager leur engagement, sans pour autant avoir recours à la force. Pour un éleveur sámi ou un jeune étudiant, ces sommes peuvent représenter le basculement dans une plus grande précarité, voire la prison.
Heureusement, aujourd’hui, la police décide de ne pas intervenir. Les activistes tiennent donc leurs positions, organisent des prises de parole, avant de lever le camp vers 21 heures.
Un joik (chant traditionnel sámi) résonne comme un clap de fin de cette journée : la chanteuse sámie norvégienne Ella Marie, tout juste 27 ans, est une icône de la lutte du Riehpovuotna. Comme presque tout le monde ici, elle a fait partie de Natur og Ungdom et s’engage depuis 2014 contre le projet minier. « C’est le combat de ma vie et de toute une génération de Sámis, qui redécouvrent nos coutumes et notre histoire. Et nous sommes terriblement fiers et en colère », assène-t-elle alors que des flocons de neige épais viennent recouvrir les symboles autochtones qui parent son anorak.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts. Leurs parents ont mené un travail mémoriel silencieux et discret, restant intégrés dans la société norvégienne – mais permettant aux enfants d’exhumer leur identité, maintenue secrète pendant des décennies par une chape de honte. Cette génération de la colère se découvre aujourd’hui, et le fjord du Riehpovuotna est devenu le dépositaire de leur flamme retrouvée.
« Pour nous, c’est un cadeau de réapprendre nos langues, de porter nos gáktis, de chanter nos joiks et d’apprendre notre histoire », ajoute Ella Marie, qui précise avoir appris le Sámi auprès de sa famille – c’est le cas de nombreux habitant·es sámies plus à l’intérieur des terres, vers Kárášjohka (Karasjok) et Guovdageaidnu (Kautokeino). « J’utilise la musique pour nous guérir, mais aussi pour exiger du respect et interpeller les politiques… et peut-être leur faire ressentir de l’empathie pour cette cause, d’une manière qui serait impossible dans des débats. La musique peut vraiment parler aux gens », dit-elle, avant de partir ranger des chaînes en acier dans le coffre d’une voiture. L’action est terminée, les activistes rentrent dans l’école locale de Kvalsund, où iels ont investi le hall pour dormir et poser leurs affaires.
Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts.
Clap de fin aussi pour le camp : contre toute attente, il sera démonté dans les jours suivants. « Il était devenu trop difficile à entretenir, trop loin d’Oslo, et nos moyens financiers sont épuisés », souffle Symre, l’air un peu dépitée. La décision a été difficile à prendre, et les activistes se sont divisé·es sur la question – surtout après un blocage aussi massif de la mine. Deux visions s’opposent en effet au sein du mouvement : la première, que l’on peut qualifier de « centriste », privilégie la désobéissance civile non-violente ainsi que l’action médiatique ; la seconde sensibilité, plus radicale, a la volonté d’aller plus loin – jusqu’au sabotage peut-être. Pour l’instant, c’est la première qui gagne, notamment parce qu’elle dispose de financements et de moyens d’organisation. « Bien sûr que nous sommes extrêmement tristes de remballer. Mais cela veut dire que nos actions vont continuer différemment, à Oslo, plus près des décideurs politiques », dit Symre en retrouvant son sourire, tout en traversant la neige entre les tentes lávvus des activistes, dont le combat ne se termine pas aujourd’hui.

Droit à la terre, droit à la mer – Interview croisée
Parmi les populations sámies vivant dans les frontières de la Norvège, deux groupes se distinguent : les « Sámis des montagnes », vivant principalement de l’élevage de rennes, et les « Sámis de la mer », qui pratiquent la pêche – une division renforcée par les pouvoirs coloniaux. Au Riehpovuotna, leurs mondes et leurs luttes se rencontrent.
Interview croisée lors du blocage de la mine.
Niillas (Nils) M. Utsi
Chef du district d’élevage de rennes 22 « Fiettár », sur la zone de la mine de Nussir. Originaire de Guovdageaidnu (Kautokaino), il vit à Alta.
« En tant que chef du district de rennes, j’ai une obligation d’être ici, alors que tant de gens se sont réunis pour lutter contre la destruction de l’eau et de la terre. Au printemps, nos troupeaux se rendent sur les abords du fjord pour mettre bas, car il y a moins de neige et de vent qu’ailleurs. À cause de cette mine et de tout le complexe industriel qui va être construit, ils ne pourront plus venir ici à cause de l’emprise territoriale et du bruit. Alors, on va devoir rester sur le versant montagneux, escarpé, dans des éboulis. Les morts vont devenir plus nombreuses, car ces conditions sont dangereuses pour les petits. Ce sera un choc économique mais surtout moral, qui poussera certains éleveurs à abandonner.
Pour ceux qui continueront, il faudra aller sur le territoire des autres districts, quitte à entrer en contradiction avec les quotas établis par le gouvernement et en conflit avec les autres éleveurs. Nous sommes poussés vers un précipice, nos pieds touchent le vide… Alors, nous n’avons d’autre choix que de résister. Ils ont voulu acheter notre consentement avec des sommes exorbitantes. Mais nous ne sommes pas à vendre, et nos terres non plus. Nous refusons de parler avec eux, pour ne pas leur donner de légitimité, et passons par les tribunaux et par des actions, comme cette occupation de la mine, pour contester ce projet. Nous sommes au bord du gouffre, mais ne voulons pas creuser nos propres tombes. »
NDA : les éleveurs Sámis connaissent un stress économique et moral énorme et certains se sont donné la mort dans le passé dans des causes similaires – ces mots ne sont pas à prendre à la légère.
Inge Arne Eriksen
Sámi de la mer, ancien pêcheur professionnel, dirigeant de l’organisation de pêche Bivdo, il vit à Alta.
« Nous sommes horrifiés par la destruction planifiée de cet estuaire. Certains des membres de notre association sont des pêcheurs dans le fjord ici. Cela nous engage, nous devons être ici aujourd’hui pour cette mobilisation historique. Si l’entreprise Nussir met en œuvre son plan de décharge de déchets dans le fjord, les poissons vont mourir. Le cabillaud et le saumon sauvage sont la base de notre vie ici. Tout cela va être détruit, et nous devrons abandonner notre héritage. Pour nous, les Sámis de la mer, c’est un enjeu économique, mais aussi culturel et social. C’est notre mode de vie et notre droit à la mer qui est constamment remis en cause. Il y a cette mine, mais aussi les fermes de saumon possédées par des multinationales étrangères qui polluent les eaux et qui nous mettent en concurrence.
Nous sommes en guerre contre l’État norvégien qui ouvre le marché, distribue les quotas de pêche, découpe les secteurs maritimes…. Nous souhaitons récupérer nos droits ancestraux ! Avec cette militarisation de l’arctique, avec la guerre en Ukraine, la menace grandit aussi pour notre activité. Nous, les Sámis de la mer, avons toujours eu de bonnes relations de pêche avec nos cousins Sámis en Russie, par exemple. S’il y a une guerre [entre l’OTAN et la Russie], nous serons séparés, nous ne pourrons plus aller pêcher aux mêmes endroits… Et ce, alors que nous n’avons même pas de mot pour « guerre » en Sámi [du nord] ! »
Des fusils d’assaut et des rennes
Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège)
Des motoneiges filent dans la neige, traversant forêts et marécages glacés avant de s’arrêter au bord d’un lac gelé. Des hommes en treillis blanc armés de fusils M4 en descendent. À l’orée du bois, de jeunes recrues du service militaire volontaire posent leurs sacs et scient des arbres pour construire un campement. Nous sommes au troisième jour de l’entraînement hivernal du Battalion Porsanger, unité de reconnaissance blindée de la nouvelle Brigade du Finnmark, inaugurée à l’été 2025.
Le commandant Kim Kaspersen nous accueille. « Cet entraînement est vital car il apprend à nos troupes à combattre dans des conditions arctiques et à survivre dans le froid même si nos chaînes d’approvisionnement sont coupées », explique-t-il, posture carrée et fusil d’assaut en bandoulière. Les recrues apprennent à combattre un ennemi « venu du nord » (sous-entendu : la Russie, avec qui la Norvège partage une frontière), mais aussi à pêcher dans la glace et à construire des abris.
« Nous devons être capables d’opérer dans tout le nord de la Norvège, toute l’année, et à mobiliser nos troupes en quelques heures : l’ennemi peut frapper partout, même en profondeur, dans ce territoire gigantesque. Et nous pouvons tenir 30 jours environ », ajoute-t-il d’un ton martial : la Norvège serait le premier rempart face à cet ogre russe auquel l’armée norvégienne, forte d’environ 9 000 soldats d’active, compterait sur les renforts de l’OTAN, qui prépare justement un exercice massif en mars 2026.

La création de la Brigade du Finnmark multiplie par dix les effectifs de la base de Leavdnja (Lakselv), recréant les niveaux de la Guerre froide. Décidée avant la guerre en Ukraine, cette remilitarisation intervient dans un contexte de tensions autour du Groenland et des ressources stratégiques du Grand Nord. Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.
Car cette course vers l’Arctique, les Sámis sont les premiers à en payer le prix. La zone d’entraînement sur laquelle sont venus gamberger les soldats aujourd’hui est la seconde plus grande d’Europe, selon le commandant Kaspersen. « Vous pouvez larguer des bombes depuis un F-16 ou un F-35. Vous pouvez donc tirer sur tout ce que vous voulez dans ce champ de tir », affirme l’officier fièrement.
Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.
Ce terrain d’entrainement se trouve sur les terres de transhumance des troupeaux de rennes. « Nous nous coordonnons avec les éleveurs, mais il est vrai qu’il y a parfois des accidents, notamment quand les troupeaux prennent des routes inopinées et se mélangent à nos soldats – il faut parfois des jours pour les retrouver », sourit l’officier. « Le Finnmark appartient à tous », ajoute-t-il.
Les éleveurs Sámis de la région sont moins amusés. « La terre n’appartient à personne », affirme de but en blanc Kvell Magne, la cinquantaine. Il nous montre une carte du district d’élevage « 14a », peu à peu grignoté par les champs de tir d’un côté et acculé contre la frontière finlandaise de l’autre. Une frontière tracée en 1852 au grand dam des Sámis, ainsi divisés par des lignes artificielles.
« Nos rennes ne connaissent pas les frontières. Quand ils voient les barbelés, il suffit qu’ils trouvent un trou pour s’y engouffrer », dit-il, assis dans son cabanon d’été construit sur les hauteurs, dominant le Porsáŋgguvuotna (fjord Porsanger). Militarisation, projets industriels, éoliennes, urbanisation : Kvell voit le vaste territoire nécessaire au mouvement saisonnier des rennes se réduire, année après année.
« C’est peut-être la dernière génération de rennes libres », souffle-t-il avec dépit. Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes. La transhumance annuelle vers le nord a été annulée et les troupeaux ont été forcés de rester sur la côte pour survivre. « C’est la première fois que cela arrive, c’est totalement inédit. Un très mauvais présage », murmure l’éleveur.
➤ Lire aussi | Quand la Terre bascule・Timothy M. Lenton et al. (2019)
Non seulement les troupeaux de différentes familles sont maintenant mélangés dans un chaos administratif et économique, mais ils doivent être nourris avec du foin et des granulés, bien plus chers. Les rennes, aux côtes saillantes, se jettent sur cette nourriture, surmontant leur peur des humains inconnus. « Comme ils sont affaiblis par la faim, ils prennent plus de risques pour trouver du lichen et sont plus vulnérables aux prédateurs », soupire l’homme au parler franc.
De sa camionnette, il sort deux carcasses de rennes ensanglantées, dévorées par des gloutons, qui attaquent les rennes en les saisissant à la nuque. Aigles, ours, loups, les menaces ne manquent pas. Plus bas, un renne gît inanimé, la colonne vertébrale rompue par une chute. « Chaque renne qui meurt n’est pas juste une perte économique, c’est dur pour le moral », dit-il tout en jetant des granulés au troupeau affamé.
Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes.

Sa fille, Sara, veut elle aussi devenir éleveuse. « J’essaie de l’en dissuader, car il n’y a plus d’avenir pour nous. Mais elle est têtue, elle veut se battre pour continuer », grommelle-t-il, dépité mais visiblement fier. Face à l’ordre mondial prédateur et violent qui émerge, la lutte continue, portée par une génération déterminée à protéger un mode de vie plurimillénaire. L’arctique n’est qu’une ligne de front parmi tant d’autres, et les jeunes défenseur·ses de cette terre vaste et majestueuse le savent : seule leur détermination permettra d’enrayer la catastrophe qui vient.
L’auteur souhaite remercier tous les activistes Sámis, norvégiens et internationaux qui lui ont accordé leur confiance, leurs mots et leur amitié ; ainsi qu’à Sara Marít, Kvell Magne et leur famille pour leur hospitalité et pour leur engagement quotidien auprès de leurs proches, de leurs rennes et de leur terre. Merci aussi aux inconnus et connaissances du Nord pour leur honneur et leur générosité. À la terre et à l’eau, au soleil et au vent, au vivant et à l’invisible – qui n’oublient pas. Enfin, nous reconnaissons le droit naturel du peuple Sámi à la terre et à la mer, à son autodétermination, comme à tous les peuples qui luttent pour leurs droits au Kurdistan, sur l’Île de la Tortue (connue comme les États-Unis d’Amérique), et ailleurs.
Ndlr : d’autres volets de l’enquête de Philippe Pernot dans la région du Finnmark en Norvège sont à retrouver dans Reporterre : « En Norvège, écologistes et Sámis s’unissent contre une mine qui “éradiquera toute forme de vie” » (octobre 2025) ou « Dans le Grand Nord, 225 jours de zad et une mine de cuivre bloquée » (février 2026).

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Notes
- Les termes « Laponie » pour la région et « Lapons » pour le peuple Sámi, longtemps d’usage courant, sont hérités du colonialisme et ressentis comme une insulte raciste par les Sámis.
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05.03.2026 à 19:39
« Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »
Un documentaire récent entend brosser une image désirable de la France de 2100 à +4°C pour contrer le pessimisme ambiant. Résultat : une France rance, qui a renoncé à l’atténuation, à la justice sociale et même au bon sens. Une tribune collective rétablit les faits scientifiques sur la dévastation du système Terre et remet la question politique au premier plan.
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Texte intégral (15172 mots)
À propos du documentaire « France, il était une fois demain », suivi de son making-of : « France 2100, le pourquoi du comment ». Films réalisés par Michael Pitiot (Les Bons Clients, France, 2026, 1h23 et 53 minutes) et diffusés le 27 janvier 2026 sur France 2.
Il est immense, le besoin de se projeter collectivement dans un avenir désirable pour toustes. À savoir, comme l’annoncent Deborah Bird Rose et Libby Robin dès 2004 : « Nous avons besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, des histoires sur l’organisme humain en tant que moment vivant en connexion avec son environnement. Nous avons besoin d’histoires de justice qui élargissent notre pensée, d’histoires de relations aux lieux qui élargissent notre pensée »1. Un docu-fiction, présenté en janvier 2026 sur France 2, entend contribuer à ce défi collectif.
France, Il était une fois demain, réalisé par Michaël Pitiot, cherche à présenter une image désirable de la France métropolitaine de 2100, au moyen de tableaux situés dans plusieurs régions de l’Hexagone. Cependant, parce que la réception dans les médias du film documentaire fut plutôt positive, il nous semblait important de partager un avis divergent, plus critique et plus fidèle à l’effarement que nous avons ressenti à sa découverte. Nous publions ce texte dans l’idée de contribuer aux débats sur l’éthique de la fiction prospective écologique et sur la question, centrale, de la « positivité » en son sein2. Mais aussi pour rétablir les faits scientifiques sur la trajectoire actuellement prise par le Système Terre.
Nous engageons cette analyse critique en conscience du fait que le film est le produit d’un système particulier, qu’il en est un symptôme et une conséquence. L’objectif est bien de porter un regard plus large sur le monde qui est le nôtre.
Dans une première partie, notre analyse développe sa critique au moyen de deux arguments principaux : (1) le film ment sur la réalité des faits et nous trompe sur la trajectoire prise par le Système Terre et (2) il s’égare et fabule sur les possibilités de transformations réelles des établissements humains. Deux critiques qui mettront en lumière à quel point ce documentaire n’est en aucun point crédible, et que la désirabilité proposée s’apparente plus volontiers à un irréalisme irresponsable. Le film devient alors une bien dérangeante publicité pour un réchauffement climatique qui n’est pas compris pour ce qu’il est vraiment.
Dans une seconde partie, nous complétons cette analyse par une critique du tableau social et racial proposé par le film. Cette analyse des images mettra en lumière la vision problématique montrée par le film en guise d’utopie désirable.
Enfin de la positivité face au catastrophisme ambiant ?
On ne peut que commencer par souligner les bonnes intentions du film, son envie de donner à voir les problématiques écologiques en cours dans la perspective de construire un futur désirable. Il est porteur d’un discours rare et bienvenu en faveur d’une décroissance choisie et désirable, et on ne peut que saluer le fait qu’un film diffusé sur France 2 ait l’intelligence de contester explicitement le technosolutionnisme et de proposer des solutions et stratégies raisonnées et lowtech, de parler de sobriété heureuse, de rétro-innovation et de maîtrise voulue du développement.
Le documentaire insiste : il s’agissait, avec ce film, de donner envie. Dans le making-of diffusé à la suite du film, on peut entendre l’ingénieur et spécialiste des ressources minérales Philippe Bihouix partager son sentiment que « toute mesure qu’on devrait prendre sur la question environnementale et sur la question de la réinscription dans ces limites planétaires et dans cette société soutenable doit se faire en créant de l’enthousiasme, du bonheur, du plaisir, de l’envie, dès demain matin ». Le réalisateur s’y engouffre, et poursuit à son tour : « C’est peut-être ça la solution : se parler avant tout de la joie de vivre. On est donc partis en quête du bonheur »3. Voilà le premier axiome qui se dessine.
Là où les expert·es cherchaient à exposer les limites de la peur, le film tente de l’évacuer entièrement. Puisque la peur ne permet pas de se projeter, il faut donc en finir avec la peur.
Le deuxième axiome, miroir du premier, sera formulé dans une tribune publiée par onze experts du climat à quelques jours de la sortie du film. Il postule qu’« un futur qui se raconte très majoritairement en négatif, c’est un futur auquel on renonce mentalement »4. À rebours d’un changement climatique abordé « presque exclusivement sur le mode de la perte, de la peur ou de la faute », il invite à dépasser « les alertes et les diagnostics », « désormais largement connus ». L’affirmation est contestable, entendu qu’un tiers des Français·es pense qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou qu’il n’est pas dû aux activités humaines5, et que la jeune génération reste particulièrement ignorante6 et démobilisée7 en matière environnementale. Mais surtout, elle présuppose que le savoir environnemental n’est qu’alerte effrayante – ce qui n’est pas nécessairement le cas – et présume sans plus de preuves que la peur est le principal frein au passage du savoir à l’action – ce qui reste à démontrer. Là où les expert·es cherchaient à exposer les limites de la peur, le film tente de l’évacuer entièrement. Puisque la peur ne permet pas de se projeter, il faut donc en finir avec la peur.

Les deux axiomes sur lesquels reposent ce film sont donc assez simples : la positivité, c’est bien ; la négativité, c’est mal. On ne peut que souligner en réponse à quel point il a été démontré au contraire que l’éco-anxiété est « une réponse saine »8, et qu’elle peut « s’apprivoiser » afin de devenir un moteur pour l’action9. Que désir et changement puissent être liés, c’est là une évidence qu’il n’est pas bien difficile d’éclairer. Il paraît vain de tenter de se projeter dans une bifurcation personnelle si on n’y trouve pas son compte, difficile de changer spontanément de vie si ça ne nous fait pas envie. Mais que le désir soit une question fondamentale pour les personnes, cela ne saurait être une raison pour mentir sur la réalité environnementale. Ce lien ne peut pas être utilisé comme argument pour propager des contre-vérités sur les devenirs engagés du côté du Système Terre. Autrement dit, il faudrait voir à ne pas mettre l’utopie du mauvais côté10.
Côté Système Terre : une vision tronquée et erronée de la trajectoire
Disons les choses sans détour : du côté du Système Terre, il n’est pas seulement improbable mais tout à fait impossible que les choses se passent telles qu’elles sont décrites dans ce film. Ce n’est pas une question de « volonté d’y croire » : les modèles scientifiques internationaux dessinent une réalité absolument autre.
Que le désir soit une question fondamentale pour les personnes, cela ne saurait être une raison pour mentir sur la réalité environnementale.
En effet, en présentant des images d’un monde absurde mais présenté sous les traits de la probabilité, ce film grand public outrepasse l’ensemble de ce que les projections scientifiques annoncent pour les décennies à venir11. Son propos s’engage ainsi dans le mythe de la translation géographique : l’idée erronée que le climat des villes va simplement et mécaniquement remonter des suds au nords, sans plus de conséquences12. Ce mythe lui permet de présenter le climat comme un élément isolé de toutes les autres problématiques socio-environnementales et leurs conséquences en chaîne, alors qu’il faut au contraire voir des boucles d’interactions : depuis les centrales nucléaires qu’on ne pourra plus refroidir à la salinisation des terres, jusqu’à la pollution des sols, des eaux et des airs, aux problèmes d’alimentation, de migration, d’effondrement des populations animales et végétales, etc.
Ce que le documentaire oublie aussi de présenter – voire, ce qu’il semble nier –, c’est la problématique centrale qui nous attend au-delà de +1,5°C13 : celle des tippings points, ces points de bascule qui sont en train de nous plonger dans un « emballement bioclimatique » et géophysique aux conséquences démentielles. Comme bon nombre d’autres prospectives, études et annonces gouvernementales, il se place utilement sur la date symbolique de 2100, sans prendre la peine de préciser que les choses continueront à évoluer bien après 2100, a minima pour de nombreux siècles. 2100 n’est pas un état stable, c’est un moment dans une trajectoire bien plus longue, que nous ne faisons que démarrer.

Sans politiques fermes d’atténuation à toutes les échelles, la description rigoureuse par les sciences internationales de ce qui nous attend est d’une toute autre nature que celle présentée par le film : augmentation des événements climatiques extrêmes en fréquence et en intensité venant compromettre la résilience des territoires (inondations14, tempêtes15, méga-feux16, canicules17, etc.), dégradation sanitaires (augmentation des cancers, maladies vectorielles, zoonoses, élargissement du périmètre de maladies, mutations des virus, pathologies mentales, augmentation des suicides, décès sous l’effet de la chaleur…)18, fragilisation de la sécurité alimentaire mondiale, altération du cycle de l’eau19 venant compromettre les récoltes, fragiliser la sécurité alimentaire20 et gripper l’ensemble de notre machine économique, mais aussi des migrations intra-européennes et des guerres, ainsi qu’une érosion démocratique21. Pour ne rien dire de l’effondrement hallucinant des populations animales22 et végétales23 en cours, et leurs conséquences en chaîne déjà à l’œuvre. Si nous n’infléchissons pas la trajectoire actuelle, oui, peut-être que des cocotiers pourront pousser en Normandie, mais alors les problématiques collectives et les conditions de vie en société seront telles qu’il est difficile de savoir à quel point nous pourrons faire plus que survivre en Normandie. Raison pour laquelle le GIEC Normand lui-même n’hésite pas à écrire qu’il « endosse le rôle de lanceur d’alerte » à ces sujets24.
Si nous n’infléchissons pas la trajectoire actuelle, oui, peut-être que des cocotiers pourront pousser en Normandie, mais alors les conditions de vie en société seront telles qu’il est difficile de savoir à quel point nous pourrons faire plus que survivre en Normandie.
En passant outre l’importance de l’atténuation pour se concentrer sur la possibilité d’une adaptation miraculeuse (que nous allons ensuite discuter), ce documentaire s’inscrit dans la droite ligne du ministère de l’Écologie annonçant que le respect des accords de Paris serait anecdotique et que nous pouvons sans peine nous adapter à +4°C25. Mais, dans un cas comme dans l’autre : en quoi la présentation d’un tel tableau, idyllique mais mensonger, pousse-t-elle réellement à infléchir le devenir de la société, à changer radicalement les choses ? Chercher à dire que « l’adaptation » serait si simple, ce n’est pas contribuer à la mise en place de stratégies d’« atténuation » fermes ; c’est déresponsabiliser les pollueurs, c’est nier les conclusions scientifiques, c’est saboter les efforts de bifurcations réelles.
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Une dangereuse publicité pour le changement climatique
En bien des endroits de notre société, la volonté de positiver à tout prix semble finir par aboutir à un refus de se confronter aux conséquences réelles du dérèglement climatique. C’est peut-être ce qui est arrivé dans ce documentaire, où on finit même par entendre, incrédules, ces mots : « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »26.
Plusieurs passages du making-of confirment cet entêtement à la positivité, et l’aveuglement qui en découle. Alors qu’un interlocuteur exprime ses doutes et interroge le réalisateur sur le caractère « idyllique » proposé par le film, le réalisateur Michael Pitiot insiste et confirme son intention de « donner envie »27. Mais donner envie de quoi, au juste : de réchauffement climatique ? De même, lorsque Philippe Bihouix invite très justement le réalisateur à considérer qu’« on est pas à l’abri de phénomènes d’accélération pénibles », « qui vont embarquer la planète pour des centaines, voire des milliers d’années » – bien saisir l’emballement bioclimatique et la gravité des événements en cours –, le réalisateur semble comprendre que les choses vont aller lentement et facilement, et répond : « Comment se préparer à la hausse du niveau des mers ? Peut-être en se rappelant que le phénomène sera lent, qu’il se produira sur plusieurs générations, et qu’on aura donc le temps de s’y adapter ». S’agit-il d’une ignorance des processus biogéophysiques et de leur emballement, ou d’un refus de les prendre en compte ? Quelques centimètres d’augmentation du niveau des mers peuvent rayer une mégapole de la carte, et ce d’autant plus rapidement que la topographie sous-marine côtière se transforme avec la mort des récifs coralliens qui bloquaient jusqu’à présent les vagues submersives, lesquelles salinisent désormais les eaux souterraines.

Non seulement le film prétend que nous pourrons nous adapter, mais en plus il met complètement de côté la question de l’atténuation du changement climatique. Par-delà les critiques à adresser aux séquences, aux images et au discours, c’est peut-être là que se trouve le problème structurel de ce film, qui joue uniquement sur le tableau de l’adaptation… voire qui suggère que ce sera plus simple encore de vivre dans l’Hexagone en 2100 ! Après tout, Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ? Le résultat est clair : dans ce documentaire, c’est le changement climatique lui-même qui est rendu désirable. Problème : ce n’est en aucun cas ce que décrit la littérature scientifique. C’est oublier que l’atténuation n’est pas que nécessaire, elle est vitale, au sens où nous ne pourrons pas nous adapter à un monde inhabitable. Tant et si bien que le résultat livré par le documentaire doit finalement être nommé pour ce qu’il est : c’est une tromperie. Nous connaissions le greenwashing (écoblanchiment) et le greenbacklash (violent retour de bâton sur l’écologie et les écologistes)28, nous avons désormais besoin d’un nouveau concept pour décrire ce qui se trame là : une impensable publicité pour le réchauffement climatique. Une publicité mensongère, et de bien mauvais goût.
Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ?
Ce documentaire annonce pourtant s’appuyer sur l’état du savoir scientifique. Qu’en est-il ? La crédibilité de l’ensemble tient notamment à l’annonce, dans les crédits de fin, d’un impressionnant « comité scientifique ». Problème : plusieurs personnes mentionnées dans cette liste affirment ne jamais avoir donné leur accord pour être dans un quelconque « comité scientifique », disent ne jamais avoir vu de draft du documentaire, ni n’avoir été consultées après l’entretien qu’iels ont pu donner au réalisateur ou à son équipe29. Dans ce contexte, non seulement le « comité scientifique » n’a jamais été réuni au complet pour la moindre séance de travail collective, mais surtout il n’est pas question de considérer ces experts listés comme la caution intellectuelle du résultat présenté. On comprend ainsi le mécontentement exprimé publiquement par le chercheur Sam Somot (Météo-France, CNRS30) quelques jours après la parution du film, sa surprise à voir ainsi son nom apparaître dans le générique, et sa gêne : « utiliser ma caution scientifique de cette manière-là me révolte »31.
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Côté sociétés : si tu veux, tu peux ?
Dans sa note d’intention, le réalisateur précise donc vouloir « donner à voir au spectateur, de la façon la plus émotionnelle, à quoi ressemblerait la France demain » et suggère en sous-texte le message de ce « documentaire d’anticipation » : « pour que la France existe demain, il faut commencer aujourd’hui »32. Une vieille rengaine : si tu veux, tu peux ! Il suffirait de désirer collectivement ces images pour qu’elles puissent advenir réellement. Hélas, du côté des sociétés et des techniques, les images, projections et idées données à voir par le film ne sont pas moins impossibles.
Oui, nous voudrions tous·tes que ce soit possible, mais non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années. De même, il est fort séduisant d’imaginer que les files de voitures soient remplacées par quelques rares aéronefs filant gracieusement dans le paysage. Mais il faut être un peu sérieux·ses : même en considérant une réduction drastique (et choisie) de la mobilité, c’est tout de même un réel flux de véhicules de livraison, de taxi, de camions-poubelles et autres camionnettes d’artisan·es et de secours qu’il faut représenter en train de traverser la pampa, les mangroves et les végétations lacustres. Et ce, par tous les types de météo et en toute saison ! Sauf à assumer de se mentir complètement, ça ne peut pas être, comme on le voit ici, un unique aéronef conduit à travers le sauvage pour transporter des passager·es ayant l’air d’être en vacances. La question de la mobilité, comme le savent bien les expert·es qui ont contribué au film33, est une problématique métabolique complexe, enchevêtrée, qu’on ne peut penser qu’au filtre de dimensions infrastructurelles, énergétiques, économiques, sociales, politiques, symboliques et matérielles.
Et puis, qui est contre le végétal ? Personne ! Et il est, certes, aussi amusant que fascinant de voir à quoi ressemblerait Paris si on végétalisait sans plus de réalisme la quasi-intégralité de ses trottoirs, rues et toitures. Mais, si c’était si simple et si désirable, pourquoi alors n’est-ce pas déjà le cas aujourd’hui ? Rappelons donc quelques évidences.
Non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années.
Outre que les trottoirs servent à se déplacer et que beaucoup semblent déjà trop petits pour accueillir les foules à pied, en poussette, en trottinette ou en fauteuil, sous le bitume se trouvent de très nombreux réseaux (eau, gaz, électricité, numérique, égouts…) qu’on ne peut pas enlever et sur lesquels les interventions sont fréquentes. Sans même parler du coût exorbitant (irréaliste) d’une transformation de milliers d’hectares artificialisés, et des millions de mètres cubes de bitume, béton, sols stabilisés au ciment, géotextile et autres plastiques utilisés en aménagement qu’il faudrait travailler (pour en faire quoi ?). Sans même évoquer la question de l’origine des millions de mètres cubes de terre fertile qu’il faudrait importer (d’où ? en camion ?) et déposer dans la capitale avant que le moindre plant de pomme de terre ne puisse pousser, à grand renfort d’intrants en eau et nutriments. Quand bien même il serait mis en œuvre par magie, l’ensemble resterait déconnecté, « hors sol », suspendu au-dessus des galeries souterraines parisiennes empêchant tout enracinement profond et toute connexion avec les cycles hydrologiques du bassin-versant ; et ne serait pas garant de quoi que ce soit en termes écologiques34.
Il n’est pas non plus question du système politique qu’il faudrait pour déployer de tels projets pharaoniques et une telle planification centralisée. Alors, de quoi s’agit-il : naïveté, manque de sérieux ou malhonnêteté ? L’équipe de réalisation a-t-elle été jouée, malgré elle, par le système dans lequel elle est prise ? De son côté, le réalisateur annonce avoir voulu montrer avec une telle végétalisation de Paris, une vision « plausible ». C’est loin d’être notre ressenti à la vue des images livrées, sauf à considérer une division par dix du nombre d’habitant·es et de touristes de la capitale, à imaginer un réchauffement climatique bien plus limité que ce qui se profile, à envisager un monde sans conflits, à considérer que l’agriculture n’a besoin que de potagers infinis et rien d’autre (ni d’outils, ni de machines, ni de stockages, ni de bâtiments, ni d’arrière-cour, de voiries, etc.), à oublier complètement les questions animales et les productions d’élevage, à oublier la question des sols et des terres fertiles, ou encore les problématiques de pressions et de spéculation foncières à l’œuvre dans cette capitale qui fait partie des plus denses du monde.

Une écologie coloniale ne saurait être désirable
Avez-vous remarqué, en regardant le documentaire, que le dépeuplement et la déconstruction de Paris ne passait que par une annulation de ses marges – disparition magique des banlieues, déconstruction des barres modernes en béton, et remplacement des quartiers et villes populaires périphériques par des forêts ? Vous êtes-vous demandé·e ce que venait faire ici cette éviction des cités et périphéries populaires de la capitale au profit d’un accroissement spectaculaire de la ville de Chartres – démographie, emprise urbaine et immeubles en bois « éco-conçus » ? Un effacement de la banlieue et des grands ensembles en béton, comme d’un coup de baguette magique dans Photoshop.
Ce double mouvement de destruction-construction est une stratégie connue des analyses de la fabrication de la ville et des politiques publiques. Il correspond en tout point aux types de démolition pratiquées par l’État raciste35 dans les quartiers populaires sous couvert de « rénovation urbaine » et de « lutte contre le trafic de drogue » pour empêcher l’enracinement des populations immigrées, dissoudre les communautés, saboter l’autonomie, l’émancipation populaire et l’émergence d’une multiculturalité considérée à tort comme du « séparatisme ». Comme le rappelait un appel porté par plus de 90 associations et collectifs d’habitant·es, d’architectes, d’urbanistes et de sociologues du pays : « La démolition détruit toute l’histoire d’une vie sociale ainsi que des liens de solidarité et d’entraide tissés tout au long de dizaines d’années. Les habitant·es ne sont pas de la poussière que l’on déplace selon son gré »36. Voilà précisément ce que reconduit, sous couvert d’écologie, ce documentaire (fut-ce inconsciemment). L’annulation mise en image n’est donc pas d’abord architecturale et urbaine, mais sociale et raciale ; ce sont des vies qu’on efface là, sous couvert d’écologie.
À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.
Les projections idylliques du documentaire ne font pas qu’occulter les vagues caniculaires successives qui ravageront les villes si nous restons sur la même trajectoire climatique. Plus profondément, il n’est à aucun moment question du fait que nous ne traverserons pas ces canicules de la même façon suivant notre position sociale. À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques, qui sont pourtant particulièrement structurantes pour les territoires. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.
Comment un tel tour de passe-passe peut être présenté si naturellement par le film ? Pour le comprendre, il faut mettre la lumière sur le fait que, de bout en bout, on n’y voit surtout des centres-villes bourgeois, des touristes contemplateur·ices et des flâneur·ses qui ont le temps de déambuler, d’apprécier des paysages-décors improductifs et désanthropisés. L’aviez-vous remarqué en visionnant le film ? Dans cette vision de la France rêvée de demain, pas de quartiers populaires, il n’y a que des villages, des centres patrimoniaux et des châteaux. Les lieux semblent ne pas avoir de « face arrière »37. Il n’y pas de camions poubelles, pas de camps de migrant·es, pas de gitan·es, pas de vendeur·ses à la sauvette dans les rues, pas d’obèses, pas de handicapés, pas de SDF, pas de périphéries délabrées, pas de quartiers pauvres, pas de bâtiment en construction ou en rénovation. Tout semble flambant neuf, comme autant de produits fraîchement achetés, tout juste sortis de leurs emballages.

La « nature » elle-même ne semble pousser dans les villes que là où elle y est autorisée : la pierre reste bien blanche et claire, propre, et la toiture végétalisée bien verte. La végétation du trottoir n’empiète ni sur la façade, ni sur la voirie. Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. D’ailleurs, on n’y voit ni policier·es ni violence non plus, ni conflits, ni vraiment de vie. La société semble s’être transformée en substitut, en apparat, en ersatz de société. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show38.
À cela s’ajoute encore que le documentaire s’arrête à l’Hexagone. Mais qu’est-ce que cela fait de regarder France 2 depuis la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, Mayotte, et de constater qu’on n’y est pas ? De là à comprendre que les seuls devenirs et les seuls désirs qui comptent, ce sont ceux de l’Hexagone, il n’y a qu’un pas.
Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show.
Combien de personnes racisées39 sont présentes dans tout ce documentaire, et dans quels rôles sont-elles placées ? Ici, quelques-uns travaillent dans l’orangeraie pendant que des blanc·hes observent depuis les balcons du Château. Un autre est occupé à trier les déchets des carcasses d’avion abandonnées. En fin de reportage, quelques autres dansent. Et presque aucune autre personne racisée en plus d’une heure et demi de film ; idem pour le making-of. Pendant ce temps, les blanc·hes sont dans le train, en terrasse de café, au bureau, occupé·es à lire des livres, à prendre la voiture et l’aéroglisseur du futur. Le tableau est limpide. C’est peu de dire que ce « monde rêvé de demain » est glaçant.
On dirait en défense du réalisateur que c’est surement involontaire, inconscient – sans voir que c’est justement l’une des caractéristiques de la blanchité de se considérer comme allant de soi40.
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Dans les images du futur rêvé par la réalisation, la France désirable de demain est donc visiblement blanche, entièrement blanche, uniquement blanche. Le texte n’aborde d’ailleurs jamais la question ni des migrations – la poursuite de notre trajectoire climatique poussera 3 milliards de personnes en dehors de la « niche de température humaine » propice à la vie en société d’ici 207041. Il ne fait pas non plus état de la situation actuelle de notre pays, ses discriminations raciales documentées42 ou de l’existence du courant de l’écologie décoloniale43.
Le futur désirable sera blanc : voilà ce qui est montré. Est-ce voulu ou non, est-ce conscient ou non, ce n’est pas la question. En revanche, il est désolant de constater que les diverses réceptions du film dans Le Monde, dans l’Humanité, dans Télérama et sur France Inter ne disent mot de cette vision sociale et raciale44.
Ce tableau ne fait que renforcer la pertinence des constats établis par les penseur·ses antiracistes de l’écologie ; il ne fait que confirmer que l’écologie blanche45 est encore trop souvent une pensée uniquement bourgeoise et conservatrice, concentrée sur une lutte qui concourt au maintien de la domination en place46.
Ce tableau ne fait que confirmer que l’écologie blanche est encore trop souvent une pensée uniquement bourgeoise et conservatrice, concentrée sur une lutte qui concourt au maintien de la domination en place.
Ne pas tomber dans une vision blanche et bourgeoise de l’écologie exigerait de se tourner vers l’autre, de décoloniser profondément nos imaginaires, nos désirs et nos savoirs. Il faut exiger, des autres et de nous-même, une interrogation des rapports sujets-objets qui prédominent et qui dessinent l’hégémonie de la pensée intellectuelle occidentale. Il ne saurait y avoir d’écologies désirables sans cela.

Un sidérant éco-truman-show : au service de qui, de quoi ?
Nous avons autant besoin d’optimisme que de réalisme : nous avons besoin d’une vision de société enthousiaste, décroissante et joyeuse, mais cela ne signifie pas, ne peut pas signifier, que le réel sera si simplement joyeux. Oui, la question des désirs est centrale ! Mais le travail sur les désirs qui nous attend est un travail sur les attachements et les renoncements, sur le sens et sur les sens, sur les liens entre éthiques et esthétiques ; c’est une refondation cosmologique et politique. Le monde moderne dont nous héritons est à démanteler, et comme l’ont bien montré les pensées de la redirection écologique, l’enjeu est celui de l’anticipation et de la planification de la fermeture47 – ce qui n’a rien à voir avec la volonté de présenter un monde automatiquement désirable en 2100 à +4°C.
Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir.
Que les individus aient besoin de pouvoir se projeter dans un avenir désirable pour pouvoir agir à leur échelle est une chose. Que des images erronées, faussement crédible et faussement réjouissantes du Système Terre, de notre pays et de nos villes soient diffusées, c’en est une autre.
Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir. Un discours qui ne fait pas uniquement le jeu du vieux serpent de mer de « l’écologie punitive »48, il finit par faire perdre de vue les enjeux et la gravité du sujet. Mais en quoi mentir serait désirable ? En quoi proposer une réalité absolument irréaliste serait la meilleure manière de faire progresser l’écologie ? Pourquoi l’utopie devrait-elle être à ce point excluante ? Nous avons besoin d’un avenir désirable qui ne signifie pas aux autres que l’avenir se fera sans elleux et que le rêve c’est de les voir disparaître avec leurs cités. Nous avons besoin d’utopies qui ne soient pas insultantes.
Liste des co-auteurices et signataires (par ordre alphabétique)
Inès Bel Mokhtar, dé-designeuse, doctorante Ensadlab
Xavier Bucchianeri, ingénieur-architecte, doctorant UMR Ressources, ENSACF
Emeline Curien, enseignante-chercheuse au LHAC
Laurent Devisme, professeur à l’ENSA Nantes
Alexandre Duparc, médecin cardiologue au CHU de Toulouse, membre de l’Atécopol
Lucie Dupré, chargée de recherches en anthropologie à l’INRAE
Bérénice Gaussuin, maîtresse de conférences à l’ENSA Malaquais
Maële Giard, géographe et doctorante à l’Université Grenoble Alpes
Daphné Hamilton-Jones, designeuse et doctorante
David Hampton-Musseau, chercheur en sciences de gestion, laboratoire LGTO, Université de Toulouse, membre de l’Atécopol
Renaud Hétier, professeur à l’UCO d’Angers
Inès Hubert, paysagiste-conceptrice et éditrice
Sylvain Kuppel, chargé de recherche (IRD) en écohydrologie et sciences de la zone critique, Géosciences Environnement Toulouse (GET)
Loïs Mallet, doctorant à l’Université Paris Cité et membre de l’Institut Momentum
Guillaume Mandil, maître de conférences à l’Université Grenoble-Alpes
Odin Marc, chargé de recherches au CNRS, Sciences de la Terre, Géosciences Environnement Toulouse (GET)
Léa Mosconi, maîtresse de conférences à l’ENSA Belleville
Hervé Philippe, directeur de recherches au CNRS en génomique évolutive et bio-informatique, Station d’Écologie Théorique et Expérimentale (SÉTE) de Moulis
Claire Revol, maîtresse de conférences à l’Université Grenoble-Alpes
Soizic Rochange, maîtresse de conférences en biologie végétale à l’Université de Toulouse
Mathias Rollot, maître de conférences à l’ENSA Grenoble
Lou-Poko Savadogo, designeuse et architecte
Laure Teulières, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Toulouse, membre de l’Atécopol
Jean-Louis Tornatore, anthropologue, professeur émérite de l’Université de Bourgogne-Europe
Théo Vinceslas, maître de conférences à l’ENSA Normandie
Nathanaël Wallenhorst, professeur à l’UCO d’Angers, membre de l’Anthropocene Working Group
Image d’ouverture : le Mont Saint Michel en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

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!
Notes
- Déborah Bird Rose et Libby Robin, Vers des humanités écologiques, Wildproject, 2019, p.28.
- Un sujet déjà travaillé par le passé dans les colonnes de Terrestres, dans cet article notamment : https://www.terrestres.org/2018/11/15/la-zad-et-le-colibri-deux-ecologies-irreconciliables/
- France 2100, le pourquoi du comment : les coulisses de la science et de la fabrication du film
- https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/opinions/66508284768801/opinion-dereglement-climatique-2100-fin-d-un-monde-ou-nouvelle-renaissance-par-neuf-experts-du-climat
- Selon l’étude « Obs’COP 2025 : l’opinion mondiale face au changement climatique, résultats de l’observatoire international Climat et opinions publiques » (Ipsos / EDF) – à noter que ce chiffre est relativement constant au fil des années. Selon la même étude, à mesure que les années passent, tant les populations françaises et que celles européennes et mondiales souhaitent de plus en plus privilégier la croissance et les emplois plutôt que l’environnement.
- Voir notamment les chiffres ahurissants donnés par l’Étude Ifop pour la fondation Reboot et la fondation Jean Jaurès réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 28 octobre au 7 novembre 2022 auprès d’un échantillon national représentatif de 2 003 jeunes, représentatif de la population française âgée de 11 à 24 ans. Selon cette étude, un jeune sur six en France en 2023 serait platiste, un quart serait créationniste, et un petit tiers serait climato-sceptique et convaincu que « manger bio, ça ne sert à rien ». Nota : la méthodologie de cette étude a été contestée par des universitaires.
- « En dehors des pratiques de mobilité, les jeunes déclarent avoir adopté moins de pratiques écologiques que leurs ainés. (…) En parallèle, 19% des 18-24 déclarent faire leur maximum, contre 31% des Français en moyenne, et 27% ne sont pas prêts à accepter des changements radicaux dans leur mode de vie, contre 19% en moyenne. », Étude Les représentations sociales du changement climatique – 26ème vague du baromètre, ADEME, octobre 2025. De plus, il est important de relever l’absence sociologique de toute forme de nouvelles « génération climat », faisant dire à Camille Peugny qu’« Il n’y a pas aujourd’hui – statistiquement – de génération climat » (voir Camille Peugny, « Une politique de la jeunesse, vite ! », revue Urbanisme, n°424, pp.59-61 et « Plus jeunes donc plus verts ? », Revue Française de Science Politique, 2024, 73 (1), pp.41-62).
- Laelia Benoit, « L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique », The Conversation, 15 octobre 2024.
- Pablo Servigne et Nathan Obadia, Le Pouvoir du Suricate : Apprivoiser nos peurs pour traverser ce siècle, Seuil, 2024. Ou, pour le dire avec Claire Nouvian : « Il faut croire à la catastrophe parce qu’elle est déjà là, et que, parce qu’on n’y a pas cru, on n’a pas agi. (…) Au contraire, une étude a montré que quand on a peur, on est bien plus enclin·e à agir » « Claire Nouvian x Pascal Bruckner : urgence climatique, que faire ? », France Inter, 28 août 2023.
- À titre de comparaison, des travaux comme ceux de Pablo Servigne ne s’y trompent pas : si l’utopie doit être du côté social, c’est justement parce qu’elle ne peut être du côté du devenir du Système Terre ; si l’entraide doit être promue et entraînée, valorisée, c’est justement pour pouvoir affronter ces difficultés environnementales déjà bien engagées. Cf. Pablo Servigne, L’Entraide, l’autre loi de la Jungle, Les liens qui libèrent, 2017 ; Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes, manifeste pour une entraide populaire, Les liens qui libèrent, 2025.
- Pour s’en convaincre, voir notamment l’ouvrage de vulgarisation scientifique : Nathanaël Wallenhorst, 2049 : ce que le climat va faire à l’Europe, Seuil, 2025.
- Nous avons déjà démonté ce mythe, aussi promu par le gouvernement, dans une récente tribune : Mathias Rollot et Nathanaël Wallenhorst, « Pourrons-nous simplement manger à notre faim en 2100 ? », Le Monde, février 2025.
- David I. Armstrong McKay et al., “Exceeding 1.5°C global warming could trigger multiple climate tipping points”, Science n°377, eabn 7950 (2022). DOI : 10.1126/science.abn7950
- https://nhess.copernicus.org/articles/17/1177/2017/
- https://www.nature.com/articles/s41467-021-24268-5
- https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0378112712007153
- https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aa751c
- https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667%2824%2900055-0/fulltext
- https://www.nature.com/articles/s41586-021-03262-3
- https://www.science.org/doi/10.1126/science.1164363
- Sur les effets géopolitiques de l’Anthropocène, voir notamment : Jean-Michel Valantin, Géopolitique d’une planète déréglée : le choc de l’Anthropocène Seuil, 2017 ; Pierre Charbonnier, Vers l’écologie de guerre : une histoire environnementale de la paix, La Découverte, 2025.
- https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1704949114
- https://royalsocietypublishing.org/rstb/article/375/1794/20190106/30597/Plant-community-diversity-will-decline-more-than
- GIEC Normand, Olivier Codou, Boris Vallée, Cécile Sénémeaud, Psychologie : Les Normands et le changement climatique – apports psychologiques, Synthèse réalisée par l’Agence Normande de la Biodiversité et du Développement Durable et la Région Normandie, 2025.
- Mathias Rollot et Nathanaël Wallenhorst, « Pourrons-nous simplement manger à notre faim en 2100 ? », Le Monde, février 2025.
- « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique finalement, c’est que tout nous semblera nouveau », déclaration de la voix off du documentaire, vers 1’05’00.
- « Il faut qu’on emmène les gens dans quelque chose qui les attire, qui leur donne envie, qui soit beau ; pour moi c’est ça le vrai pari de ce genre de film ».
- Voir les deux très bons ouvrages parus aux éditions du Seuil : Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (dir.), Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, Seuil, 2022 ; Laure Teulières, Steve Hagimont, Jean-Michel Hupé (dir.), Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie ?, Seuil, 2025.
- Par exemple, Sam Somot nous affirme n’avoir « jamais donné son accord pour être dans le comité scientifique » et n’avoir « jamais vu de draft du documentaire ni été consulté après cet interview ». De même, Philippe Simay nous dit avoir eu un entretien avec le réalisateur et un avec son assistante, mais n’a plus été recontacté en suivant, et n’a jamais vu ni le film, ni ses phases préparatoires (sources : correspondances privées avec ces chercheurs).
- CNRM – Centre National de Recherches Météorologiques, Météo-France – CNRS, Université de Toulouse.
- Réaction publique, sur Linkedin, au post de l’association Quota Climat annonçant : « ce week-end, France Télévisions diffusait un documentaire projetant les villes françaises en 2100. Les images générées par IA sont complètement hors-sol. »
- https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/75210321
- Le masculin est de mise vu la proportion masculine : 8 femmes pour 40 hommes consultés pour ce documentaire.
- Mathias Rollot, « Pour en finir avec l’architecture-as-usual », Terrestres, 2025.
- Olivier Le Cour Grandmaison, Etats racistes, Racismes d’État : une brève histoire, Amsterdam, 2024.
- Voir l’appel « Stop aux démolitions ANRU » ; sur la mobilisation en question, voir notamment la couverture faite par le journal Libération : « “On parle de vies qu’on déracine” : pour ses 20 ans, l’Agence de rénovation urbaine face à une contestation inédite », Libération, 08 février 2024.
- Louise Jammet, Nils Le Bot, Pour une prospective de la face arrière des métropoles, AREP éditions, 2024.
- Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967 ; référence au film américain The Truman Show (1998).
- Nous employons ici « racisé » au sens donné par Sarah Mazouz dans son livre Race (Anamosa, 2020).
- Dans La mécanique raciste, par exemple, Pierre Tévanian l’écrit clairement : « Être blanc(he), c’est ne pas avoir à se poser la question “qu’est-ce qu’être blanc(he) ?”, c’est ne pas avoir, contrairement aux Noir(e)s, Arabes et autres non-Blanc(he)s, à s’interroger sur soi-même, sur son identité ou du moins sur la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi. » Pierre Tévanian, La mécanique raciste, La Découverte, 2017, p.93.
- Xu, C. et al. (2020). “Future of the human climate niche”, PNAS, 117(21), p. 11350-11355.
- Voir par exemple, en matière de racisme environnemental, William Acker, Où sont les gens du voyage ?, Édition du commun, 2021.
- Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Seuil, 2019 ; S’aimer la Terre : défaire l’habiter colonial, Seuil, 2025.
- https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/01/27/france-il-etait-une-fois-demain-sur-france-2-a-l-horizon-2100-tout-est-imaginable_6664340_3246.html ; https://www.sudouest.fr/culture/programmes-tv/france-il-etait-une-fois-demain-a-quoi-ressemblera-notre-pays-en-2100-27495285.php ; https://www.humanite.fr/environnement/climat/france-il-etait-une-fois-demain-de-michael-pitiot-le-scenario-dun-hexagone-a-4-c-pour-sortir-de-notre-deconnexion-du-climat ; https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/capture-d-ecrans/capture-d-ecrans-du-mardi-27-janvier-2026-4941549
- Malcom Ferdinand, « Comment se maintient une écologie ? Identifier les mécanismes discriminants pour les défaire », dans Fatima Ouassak (dir.), Terre et libertés : manifeste antiraciste pour une écologie de la libération, Les liens qui libèrent, 2025.
- Voir à ce sujet Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate, La Découverte, 2023.
- Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Alexandre Monnin, Héritages et fermeture : une écologie du démantèlement, Divergences, 2021.
- Expression avancée depuis une décennie pour éviter d’engager des politiques contraignantes et respectueuses des enjeux de justice sociale : « Largement utilisée à droite et à l’extrême droite, popularisée par Ségolène Royal en 2014, l’expression enferme les politiques environnementales dans un registre au mieux moralisateur, au pire liberticide, en évitant ainsi de débattre de la juste répartition des efforts et de l’accompagnement des plus fragiles ». Claire Legros, « L’“écologie punitive”, un slogan facile qui agit comme un repoussoir et confisque le débat démocratique », Le Monde, 13 mars 2024.
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15.01.2026 à 19:00
« L’écologie, ça suffit ! » : comprendre et contrer le backlash environnemental
Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore imaginer l’écologie en train de progresser dans les esprits. Le backlash des années 2020, aussi brutal que global, semble éloigner chaque jour cette idée. Quel est ce recul ? Est-il si nouveau ? Qui veut la peau de l’écologie ? Rencontre Terrestres le 15 janvier 2026 à l’Académie du Climat, pour comprendre et résister.
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Texte intégral (2431 mots)
Table-ronde le jeudi 15 janvier 2026 avec la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, la géographe et activiste Sarah-Maria Hammou, les historien·nes Laure Teulières et Steve Hagimont et le chercheur en écologie politique Jean-Michel Hupé. Une rencontre organisée par Terrestres en partenariat avec Socialter, autour du livre Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Accord de Paris en 2015, mouvement climat en 2018… Encore récemment, on pouvait imaginer l’écologie en train de progresser dans les esprits. C’était sans compter le méchant retour de bâton des années 2020. Partout dans le monde, on observe d’importants reculs environnementaux : les rares avancées dans les politiques écologiques sont démantelées et les engagements climatiques bafoués ; la recherche scientifique est attaquée et ses financements compromis ; forages, mines et chantiers se multiplient, on investit dans la défense, dans l’IA et autres technologies mortifères au mépris des limites planétaires et de la démocratie la plus élémentaire. En Europe, les régulations sur l’agriculture, la déforestation, l’alimentation ou la chimie sont sapées au motif de « simplification »1. En France, le Code de l’environnement est sans cesse affaibli, les demandes d’une transition à la hauteur des enjeux sont balayées, les discours hostiles à l’écologie se renforcent et la répression du mouvement écologiste se déchaîne.
Partout, on l’affirme haut et fort : l’écologie, ça suffit !
Comment expliquer cette hostilité à l’égard de l’écologie alors même que les bouleversements environnementaux empirent et n’ont jamais été aussi manifestes ? Car le backlash semble s’amplifier à mesure que la biodiversité s’effondre et que les mégafeux, les inondations ou les maladies liées à la pollution augmentent. Le tout dans un contexte de polarisation croissante – les inégalités ne cessent de se creuser tandis que les idéologies réactionnaires ne cessent de gagner du terrain, semblant renforcer la possibilité d’un fascisme 2.0 que certaines décrivent comme un « survivalisme monstrueux »2.
Dans un tel contexte, quel rapport entretient la catastrophe écologique avec la violence de la réaction qui touche celleux qui veulent la prévenir ? Et comment résister à ces tendances mortifères ?
Le livre collectif Greenbacklash – Qui veut la peau de l’écologie ? (Le Seuil, 2025), analyse ces reculs environnementaux. Dans ce nouveau « manuel pour dépolluer le débat public » qui fait suite à Greenwashing (Le Seuil, 2022), scientifiques, activistes et journalistes dressent ensemble une « cartographie des forces opposées à l’écologie », pour mieux comprendre les attaques qui visent autant les individus ou les associations que les institutions et les accords internationaux.

Ils et elles montrent que le backlash, l’ensemble des discours et des mesures hostiles à l’écologie, n’est pas aussi récent qu’on pourrait le penser – on observe ce phénomène dès les années 1970 – et n’est pas non plus aussi généralisé qu’il paraît : une majorité de citoyen·nes aspirent à des politiques publiques fortes pour lutter contre les pollutions et parer au changement climatique.
En désignant les acteurs du greenbacklash – lobbies, industries, politiques, médias… – et en décrivant leurs stratégies, l’ouvrage montre que le retour de bâton est avant tout une violente réaction de ceux qui auraient beaucoup à perdre si des politiques écologiques étaient engagées.

Cette table-ronde entend analyser l’offensive en cours et esquisser des voies de relance des dynamiques écologiques. Elle réunira deux autrices de contributions sur les sciences et le climat et l’écologie dans les banlieues, ainsi que les trois coordinateur·ices de l’ouvrage, qui signent également des contributions sur les accusations en « écologie punitive » ou encore le rôle des médias et des journalistes.
Intervenant·es :
Sarah-Maria Hammou est géographe et responsable des programmes Justice climatique au sein de l’association Ghett’up, autrice du rapport «(In)justice climatique» (octobre 2024)
Valérie Masson-Delmotte est paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et ancienne co-présidente du groupe n°1 du GIEC
Laure Teulières est historienne, maîtresse de conférence à l’Université Toulouse Jean-Jaurès
Steve Hagimont est historien, maître de conférence à Sciences Po Toulouse
Jean-Michel Hupé est chercheur en écologie politique au CNRS à l’Université Toulouse Jean-Jaurès
Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé ont co-fondé l’Atécopol (Atelier d’écologie politique) de Toulouse
La rencontre sera animée par Léa Dang de la revue Socialter et Maxime Chédin, Quentin Hardy et Emilie Letouzey de la revue Terrestres
Le jeudi 15 janvier 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris
Entrée libre ! Inscription souhaitée ici : https://chk.me/i01zwCJ ♡

Photo d’ouverture : designecologist sur Unsplash.

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Merci
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Notes
- Voir la chronique de Stéphane Foucart dans Le Monde du 14 décembre 2025 : « Les reculs environnementaux de l’Europe sont les premiers marqueurs de sa trumpisation ».
- Voir Naomi Klein et Astra Taylor, « La montée du fascisme de la fin des temps », Terrestres, 2025.
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16.12.2025 à 16:28
La bactérie et la goutte de pluie : une autre histoire des cycles de l’eau
Le saviez-vous ? Souvent, c’est une bactérie qui donne naissance à une goutte de pluie. Mais ce processus est menacé. Pire : l’ensemble des cycles de l’eau est fortement perturbé. Dans un article saisissant, l’hydrologue Emma Haziza appelle à être à la hauteur des bouleversements. Tour d’horizon de l’état des aquifères, entre sècheresses et (méga)bassines.
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Texte intégral (9406 mots)

Ce texte est extrait du livre Vers des politiques des cycles de l’eau, dirigé par Marin Schaffner et Mathias Rollot, paru en 2025 aux éditions Le bord de l’eau dans la collection « En Anthropocène ».
En premier lieu, je voudrais témoigner d’une tendance de fond que j’observe au niveau mondial sur la façon d’approcher aujourd’hui une vision plus systémique de la science, plus appliquée également. La science doit venir résoudre des problèmes concrets du quotidien. Les enjeux liés à la cinétique rapide du changement climatique font partie de ces sujets qui nécessitent une recherche-action opérationnelle. J’observe de plus en plus de chercheur·es à l’échelle internationale prendre cette tangente vers plus de pluridisciplinarité, et qui font évoluer la recherche scientifique par des voies disruptives. Les approches en silo – depuis les grandes disciplines héritées – apparaissent à un nombre croissant de scientifiques comme un modèle en train de s’épuiser, car il ne répond plus aux problématiques immédiates de notre monde moderne, qui n’a plus le temps de collecter des données sur un temps long pour affirmer des tendances et engager des prises de consciences. Dans un monde en mouvement, dont la bascule est à la fois extrêmement rapide et parfois même violente, si l’on veut répondre aux enjeux de vulnérabilité territoriale, il y a une nécessité de plus en plus flagrante à travailler avec des approches pluridisciplinaires et transversales. Au fond, il s’agit peut-être de pouvoir approcher un territoire un peu comme on approche un être vivant.
Dans ce contexte, la question du cycle de l’eau qui nécessiterait une approche systémique (du fait de la complexité des enjeux en place) nous est enseignée dès le primaire de manière simpliste, comme un cycle renouvelable, sans intervention humaine au sein de chaque processus. Et quelque part, c’est cette image qui reste ensuite dans la conscience collective empêchant de se confronter à une réalité qui nécessite des actions de fonds comme d’urgence. À titre d’exemple, dès qu’il pleut, tout le monde est persuadé que le problème de sécheresse est résolu.
L’une des découvertes les plus incroyables de ces dernières décennies est que le cycle de l’eau n’existe et ne se renouvelle que grâce au vivant.
On oublie à quel point la nature est bien plus complexe que cela. L’une des découvertes les plus incroyables de ces dernières décennies – et qui illustre cette complexité – est le fait que le cycle de l’eau n’existe et ne se renouvelle que grâce au vivant. Ce ne sont pas simplement des molécules d’eau qui précipitent, s’évaporent, ruissellent ou s’infiltrent, mais une symbiose entre un microbiote atmosphérique composé de spores et de bactéries pathogènes de végétaux capables de générer les pluies. Une goutte de pluie ne prend donc naissance que grâce à un support et dans de nombreux cas, celui-ci est un organisme vivant, en l’occurrence une bactérie dont la stratégie de colonisation s’appuie sur sa capacité à fabriquer la pluie. On change alors de paradigme, ce n’est plus la forêt qui a besoin de la pluie mais la pluie qui se met à avoir besoin de la forêt pour exister.
Nos représentations générales sont formées de telle manière qu’on ne pense généralement qu’aux molécules d’eau et à leur changement d’états. L’approche de la complexité des systèmes naturels nous embarque dans une histoire merveilleuse dont on ne perçoit qu’une infime partie avec l’état actuel de nos connaissances. Or, de la même manière que nous-mêmes sommes fait·es de 100 000 milliards de bactéries et de seulement 37 milliards de cellules humaines, le cycle de l’eau est en interaction permanente avec de nombreux organismes vivants, et n’existe que grâce à eux.
De l’importance de regarder correctement les nuages
Pour poursuivre cette idée, j’aimerais prendre l’exemple de « l’ensemencement » des nuages. C’est un terme que l’on entend généralement pour qualifier une pratique humaine – et donc artificielle – qui consiste à provoquer des pluies en envoyant des molécules chimiques dans l’atmosphère. Cela se pratique depuis des décennies, que ce soit en Chine, en Australie, à Dubaï, ou encore au Mexique. Je précise ici qu’au niveau mondial est actuellement en train de se dérouler une chasse à cellui qui va récupérer l’eau de l’autre – et cette guerre de l’eau se joue sur trois plans, les eaux souterraines, les réseaux de surface, mais également au niveau de nos eaux atmosphériques.
Si on s’intéresse tout particulièrement à « l’ensemencement » naturel des nuages, en dehors de toute interaction avec les humains, cette phase est plus que nécessaire, puisque c’est la fonction intégrante de création de la pluie. Pour que la goutte d’eau puisse se former et passer ainsi de l’état de vapeur à l’état liquide, il faut un support, une sorte de « graine » (et c’est bien pour cela qu’on utilise le terme d’ensemencement comme on pourrait l’utiliser sur le plan agricole). À l’échelle de la planète, la majorité de ces « graines » sont des grains de sel arrachés aux mers et océans par les vents et transportés en haute altitude pour contribuer à la formation des pluies. C’est ce qui explique que 80 % des pluies se trouvent au-dessus des océans. Une partie de ces pluies formées (20 à 21 %) arrive sur les continents. S’opère alors ce qu’on appelle un recyclage continental, c’est-à-dire que ces pluies vont se renouveler au-dessus des terres émergées.
« L’ensemencement » naturel des nuages est largement dû à une bactérie qui peut former de la glace sur sa capsule et attirer ainsi la vapeur d’eau pour la condenser sous forme de microgouttelettes de pluie.
En 1982, un chercheur a mis en évidence le fait qu’une majeure partie de cette « graine » était en fait une bactérie (du genre Pseudomonas) qui a la faculté sur sa capsule d’être glaçogène, c’est-à-dire de former de la glace et d’attirer ainsi la vapeur d’eau en la condensant sous la forme de microgouttelettes de pluie. Une fois que celles-ci ont atteint un poids suffisant sur le plan gravitaire, les gouttes d’eau tombent et forment ainsi la pluie. Or cette bactérie est un pathogène sur l’ensemble du monde végétal. Elle a donc besoin des couverts végétaux pour proliférer, et être ensuite emportée en haute altitude pour contribuer à la formation de pluies. La nature nous a donc offert une bactérie capable de régénérer les pluies continentales.

Comprendre cela, c’est comprendre que, si l’on veut pouvoir régénérer des pluies en temps de sécheresse, nous avons besoin à la fois d’un maximum de couvert végétal (des forêts, mais aussi des champs) et du moins d’intrants chimiques possibles (car des tests montrent que ces bactéries sont tuées par les pesticides et meurent au-dessus de 30°C). À l’heure actuelle, dans le sud de l’Espagne, de grands problèmes de lutte contre les sécheresses se concentrent massivement sur la coupe d’arbres – car on estime qu’un arbre pompe 1 000 litres d’eau par jour, et que cela entre en concurrence avec les besoins humains. Des réflexions similaires existent aussi sur certains massifs forestiers en France. Les arbres, par leur évapotranspiration, sont pourtant aujourd’hui les meilleurs des climatiseurs – puisqu’ils répartissent la vapeur d’eau. Méconnaître le rôle de chaque élément du système et conserver une logique en silo conduit à des prises de décisions absurdes.
A-t-on donc vraiment bien compris la complexité et la magie extraordinaire de ces cycles de l’eau ? Les respecte-t-on ? Ne sommes-nous pas en train de regarder un problème plus vaste par des bouts de lorgnettes ? Les décisions qui sont prises en rapport avec la ressource en eau – toujours dans des logiques de production, de rentabilité et de concurrence – ont-elles encore un sens ?
Personne ne dit jamais qu’il n’y a pas de cycle du carbone sans cycle de l’eau : si vous n’avez pas d’eau dans vos sols, vous n’aurez jamais de captation de carbone.
Je pose ces questions car l’eau est au fondement de l’alimentation de tous les systèmes économiques. Il n’y a pas un seul système économique dans le monde qui ne s’appuie pas sur de l’eau. Si vous voulez de l’énergie, par exemple, il vous faut de l’eau – que ce soit pour aller chercher du pétrole, extraire du charbon, faire de l’hydroélectricité ou refroidir des centrales1. La question énergétique, qu’on dit être centrale dans la « lutte contre le changement climatique », cache donc de multiples usages de l’eau. Dans l’approche dominante, on a l’impression que ce qui risque de mettre la Terre dans un état d’inhabitabilité, ce sont absolument et uniquement les émissions de carbone. Ce qui est terrible, pourtant, c’est que personne ne dit jamais qu’il n’y a pas de cycle du carbone sans cycle de l’eau (alors que c’est la base de la bio-géochimie) : si vous n’avez pas d’eau dans vos sols, vous n’aurez jamais de captation de carbone. On ne se pose donc jamais la question de la restauration des terres et de la restauration des cycles – et du fait que ces cycles fonctionnent tous ensemble (avec celui du soufre, du phosphate, du magnésium, etc.). Simple chiffre en passant : pour récupérer 2 molécules de carbone dans l’atmosphère, il faut 12 molécules d’eau dans le sol – car tout cela est directement lié à la vapeur d’eau2. C’est le principe de base de la photosynthèse.
➤ Lire aussi | Face à la bataille de l’eau, l’hypothèse biorégionaliste・Mathias Rollot (2023)
Le réchauffement n’est qu’un épouvantail
On nous raconte également très souvent que tous les désastres climatiques en cours (ces inondations et ces sécheresses qui témoignent d’une accélération du cycle de l’eau) sont liés au réchauffement climatique. Pourtant, la majeure partie du dérèglement des cycles de l’eau est directement liée aux pratiques humaines – et aux manières dont iels perçoivent ces cycles, les gèrent et les exploitent. Dès le début du XXe siècle, on a ainsi assisté à une course – de la part des grands dictateurs comme des grandes puissances capitalistes – au contournement massif des cours d’eau. Cette tentative de domination de la nature était une manière de montrer que l’ingénierie humaine peut dompter et maîtriser les cycles ; et les États-Unis comme la Russie ont commencé à détourner leurs grands fleuves. D’ailleurs, le détournement des fleuves russes vers le Turkménistan et l’Ouzbékistan (avec 1,2 million de prisonniers de guerre – les fameux goulags), en vue de transformer d’immenses steppes désertiques en plaines luxuriantes de coton (celles-là même qui aujourd’hui permettent d’obtenir les volumes gigantesques nécessaires à la fast fashion), c’est ce qui amène aujourd’hui à la disparition de la mer d’Aral : et l’on voit que cela n’est en rien directement lié, de prime abord, au changement climatique. On voit donc bien avec cet exemple comment les systèmes économiques existants sont directement liés aux manières dont on a dominé l’eau et dont on a empêché toute possibilité de restauration de ces cycles entravés.
La majeure partie du dérèglement des cycles de l’eau est directement liée aux pratiques humaines – et aux manières dont les humains perçoivent ces cycles, les gèrent et les exploitent.
Partout sur la planète, il n’y a quasiment plus aucun endroit dans lequel cette eau n’a pas été pillée en surface. Mais l’autre mouvement corollaire, c’est celui du pillage en profondeur. En Inde, où l’eau affleurait historiquement à moins de 4 mètres quasiment partout, il y a désormais certaines régions où, même à 500 mètres de profondeur, on ne trouve plus d’eau. Un nouveau marché est même en train de naître en Inde, où les petit·es propriétaires terrien·es ne vendent désormais plus leur production agricole, mais leur eau (voyant passer tous les jours des dizaines de camions-citernes chez eux, pour emmener l’eau vers des endroits où il n’y en a déjà plus). Cela conduit à des désastres, absolument cruciaux à comprendre, car on assiste à des migrations massives, vers les grands centres urbains – en Inde mais aussi en Ouzbékistan ou en Chine –, de personnes qui ne peuvent plus rien faire pousser et parfois même qui n’ont plus à boire. Là encore, ces migrations ne sont pas directement liées au changement climatique, mais plutôt à nos modèles de consommation et à nos modèles d’aménagement. De la même manière, la majeure partie de l’effondrement massif de la biodiversité découle de la déstabilisation des chaînes trophiques, par la disparition des habitats et par les pollutions. En cela, le changement climatique n’est qu’un accélérateur de problématiques préexistantes. Nos émissions de CO2 ne sont qu’une couche supplémentaire sur des dérèglements plus profonds, découlant de nos modèles de sociétés.

Restaurer au lieu de bouleverser
Comprendre ces cycles de l’eau de façon systémique, cela permet en retour de pouvoir envisager de restaurer ces cycles, et de les ralentir. Ce que cela veut dire, c’est qu’une fois que la goutte d’eau tombe sur le sol, il va falloir lui faire suivre le chemin le plus long possible, pour qu’elle ait le temps au maximum de réussir à s’infiltrer. Car sur 100 % de pluie qui tombe, dans un cadre idéal, ce sont seulement 9 à 10 % qui pénètrent à l’intérieur des sols et rejoignent une nappe phréatique. On est donc dans un contexte où il faut envisager toute une série de solutions et de moyens pour parvenir à cela : jouer avec l’ombre et la limitation de l’érosion (c’est pour cela que l’on parle beaucoup d’agroforesterie et de haies), jouer avec des phénomènes de rétention naturelles ou biomimétiques (afin de recréer un maximum de verticalité dans ces cycles de l’eau accélérés), etc. Par exemple, dans la ville de Montpellier (où j’ai longtemps vécu), nous avions fait une étude sur tous les puits anciens, afin de retrouver les endroits où l’eau peut rejoindre la nappe ; et nous avons découvert que la seule zone encore restante d’impluvium, c’était le jardin des plantes historique de la ville. Sans ce jardin municipal qui est protégé, il n’y aurait plus un seul endroit aujourd’hui, dans une ville de cette taille, pour permettre une verticalité du cycle de l’eau.
Sur ces cinq dernières années en France, plus de 50 % des personnes qui ont été inondées l’ont été en dehors de zones inondables.
Or tout cela commence à se voir de façon flagrante. Sur ces cinq dernières années en France, plus de 50 % des personnes qui ont été inondées l’ont été en dehors de zones inondables. Cela ne veut pas dire que l’on mesure mal les zones inondables. C’est juste que les cartographies existantes s’appuient sur les tracés des lits mineur et majeur des cours d’eau, alors que l’eau aujourd’hui n’a même plus le temps de rejoindre les lits des rivières et des fleuves – et qu’elle prend donc d’autres chemins, non prévus par les cartographies existantes. Dans une telle situation de déshydratation des sols, le moindre axe d’écoulement préférentiel se transforme en véritable cours d’eau – par exemple une rue. Commencer à comprendre cela, c’est donc comprendre que le risque change, qu’il se modifie.
➤ Lire aussi | Inondations et barrages dans la vallée de la Vesdre : l’aménagement du territoire en question ・Marie Pirard (2023)
En 2024, il a beaucoup plu (peut-être trop même, comme a pu le démontrer le nombre de sinistré·es d’inondations dans les Hauts-de-France), et on pourrait donc avoir l’impression que les problèmes de sécheresses des années précédentes sont résolus, et que nos nappes sont à nouveau bien pleines. Mais, c’est là où il est important de regarder ces enjeux à l’échelle de plusieurs années. Par exemple, l’année 2018 a beaucoup ressemblé à l’année 2024 (avec une crue majeure de la Seine, pour celleux qui s’en souviennent, et des nappes bien rechargées) ; et, pour autant, on a eu trois semaines de canicule en juillet qui nous ont fait rebasculer, presque sans transition, dans un état de sécheresse historique. Ce phénomène porte aujourd’hui un nom scientifique, et il est constaté partout à travers le monde : ce sont des « sécheresses éclairs ». Et nous ne sommes pas habitué·es à cela. Pour rappel, la grande sécheresse de 1976 (qui avait conduit à la création d’un « impôt sécheresse » pour tous les habitants – ce qui avait coûté son poste de Premier ministre à Jacques Chirac à l’époque) était une « sécheresse froide ». Il y avait eu alors une forte absence de précipitations, mais pas d’anomalie de température à la hauteur de ce que nous enregistrons ces dernières années.
Au début des années 2000, les zones de crise pouvaient correspondre à 2 % du territoire national ; à partir de 2017, quasiment chaque année, près de 90 % du territoire est en crise.
Or aujourd’hui, on peut avoir des sécheresses moins importantes en termes de manque de pluie, mais les températures de plus en plus caniculaires (qui peuvent dorénavant atteindre 42°C dès le mois de juin à Paris et 46°C dans le Sud, comme en 2019) génèrent des sortes de « sèche-cheveux » massifs, qui peuvent entraîner des bascules extrêmement rapides. Il va donc assurément falloir restaurer ces cycles rapidement, mais il va aussi falloir de l’agilité. Ça devient une urgence pour nos territoires. Ce sont pourtant des questions qui sont encore très loin de se poser, dans nos institutions, à la hauteur de ces urgences. Par exemple, en France, nous n’avons quasiment aucun·e expert·e sécheresse – car la question ne se posait que très rarement dans des climats tempérés comme les nôtres. Et donc, personnellement, j’ai dû me former sur le tas, à partir de 2017, en travaillant à partir de toute la littérature existante ; puis en essayant de modéliser, au plus près des territoires ce qui est en train de se passer, année après année. Tout cela demande de la recherche-action, mais aussi de « disrupter » les modèles scientifiques habituels.

Remettre les pieds dans les bassines
Pour finir, ce tour d’horizon, j’aimerais revenir sur les enjeux et les controverses des bassines – qui me paraissent être une autre très bonne porte d’entrée pour comprendre les problématiques et les enfermements systémiques qui sont aujourd’hui les nôtres. Mon enjeu ici sera de reposer le décor de manière globale.
Ainsi, si cette question des bassines existe, c’est d’abord parce que nous avons eu la crise de sécheresse de 1976 (que j’évoquais précédemment) et qui a fait très peur au gouvernement à l’époque. Gouvernement qui avait alors choisi l’option de préserver les cours d’eau et les nappes, plutôt que les autres usages, lorsque celles-ci se retrouvent dans des états de tension extrêmes. Une réglementation avait été mise en place, qui fait que – aujourd’hui encore – dès lors que l’on atteint un scénario qui ressemble à celui de 1976, des arrêtés préfectoraux sont pris dans les zones en crise, interdisant tous les usages qui ne sont pas considérés comme « prioritaires ». Ce qui est priorisé, c’est la salubrité publique, les hôpitaux et les eaux domestiques. L’irrigation agricole devient donc strictement interdite dans de telles périodes de crise. Au début des années 2000, il arrivait ainsi, certaines années, d’avoir des zones de crise qui correspondait à 2 % du territoire national ; puis 10 % du territoire au début des années 2010 ; et, à partir de 2017, quasiment chaque année, près de 90 % du territoire en phase de crise. On demande donc à une profession agricole – qui s’est appuyée sur un modèle d’irrigation massive comme on l’y a incitée durant des décennies – de stopper net son activité en été. Les agriculteur·es se retrouvent ainsi à devoir stopper des productions énormes en termes de volumes, qui sont destinées à l’export et qui représentent donc, en cumulé, des milliards d’euros. À noter au passage, en outre, que beaucoup de pays sont totalement dépendants de certaines de nos productions : le Maroc par exemple, avec notre blé. Les questions sont donc d’ordre économique mais aussi géopolitique, et elles sont extrêmement complexes.
Dans les bassines, l’eau stagne et avec l’apport aérien de matières organiques, croupit. Cette eau croupissante engendre un développement algaire et un risque de prolifération, notamment de salmonelle et de cyanobactéries.
Quand de telles décisions de crise sont prises, les instances agricoles se questionnent donc sur les manières de contourner ce schéma-là. Or, quand on regarde dans les textes, on voit qu’il est possible d’irriguer lorsque vous êtes dans une zone où il existe une retenue collinaire (c’est-à-dire, une sorte de mini-barrage qui permet de retenir des eaux d’écoulement qu’on utilisera avec un effet retard) – les retenues naturelles pouvant aussi être utilisées durant ces phases de crise. C’est ainsi que dans des zones complètement plates, telles que les Deux-Sèvres, où il n’y a absolument aucune possibilité de créer des retenues collinaires, on a eu l’idée de venir pomper dans les nappes, durant la phase hivernale, avant les arrêtés sécheresse du printemps. Ce qu’on appelle une « bassine », c’est l’équivalent de jusqu’à 260 piscines olympiques remplies avec de l’eau extrêmement pure – de l’eau souterraine protégée jusque-là tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Cette eau est stockée dans une sorte d’immense bassin avec un fond plastifié en attendant l’été et la période de risque de restriction maximale. Sauf que dans ces bassines, il se passe un phénomène à la fois tellement logique et prévisible, et un danger connu par les humains depuis la nuit des temps : l’eau stagne et avec l’apport aérien de matières organiques, croupit. C’est un danger qui a particulièrement marqué les consciences collectives dans notre pays. Les épidémies de choléra ont engendré une défiance sur la relation entre l’eau et les humains. Et c’est une des raisons majeures qui a poussé la France à assécher une grande partie de ses marais et de ses zones humides, et d’éloigner l’eau des villes en endiguant les cours d’eau.
Pour en revenir aux bassines, cette eau croupissante engendre le développement algaire et le risque de prolifération, notamment de salmonelle et de cyanobactéries. Cela semble pourtant être du bon sens : on a tous déjà vu de l’eau stagnante dehors et constaté un changement de couleur et le développement de bactéries. À l’heure du changement climatique, d’autres risques comme le développement de moustiques-tigres s’additionnent. Certains témoignages de développement algaire dans certaines retenues de substitutions (dites « bassines ») sont tels que des plongeurs ont été envoyés pour décolmater les stations de pompage d’irrigation bouchées par les algues. Pour conclure, ces bassines représentent des systèmes qui ne servent même pas leur cause initiale, c’est-à-dire l’assurance d’un stockage d’eau efficace et de qualité. Il s’agit purement et simplement d’une appropriation de l’eau souterraine impliquant des grands exploitants, dont principalement des céréaliers, pour une eau qui au final n’est même pas assez qualitative pour être exploitée de manière sûre.
➤ Lire aussi | Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique・Un groupe d’amis du Delta (2025)
Ces bassines sont donc le reflet d’un contournement de la réglementation, mais d’un contournement bien particulier, car ce sont les préfets qui à la fois interdisent les usages non prioritaires, tout en autorisant le pompage des bassines. Un double discours qui sert à essayer d’empêcher que certaines économies fragiles ne se retrouvent piégées face à un changement climatique trop rapide et trop violent. La France, d’ailleurs, fait partie des pays qui se réchauffent le plus rapidement dans le monde – on ne s’en rend pas forcément compte, mais notre territoire se réchauffe 20 % plus rapidement que la moyenne planétaire. Nous sommes donc, de fait, sur un temps de bascule qui est du même ordre que celui de la zone arctique ou du Canada. Sur l’Amérique du Nord et sur l’Europe du nord, les bascules sont particulièrement rapides ; et les systèmes agricoles ne peuvent pas réussir à s’adapter.
Avec cette controverse des bassines, on fait fi d’une véritable prise de conscience de ce qu’est le cycle de l’eau, et des problèmes profonds qu’il est en train de rencontrer. En pompant, on déconnecte la nappe de la rivière, ce qui déconnecte ensuite tout le vivant des cours d’eau, créant des à-secs plus rapidement…

Le problème mondial des aquifères
La bascule mondiale en cours tend ainsi vers une perte de l’eau continentale – cette eau qui était dans nos cours d’eau et dans nos nappes. Une récente mission de la NASA (la mission « GRACE ») a montré, via deux satellites, que la variation de la gravité terrestre entre 2002 et 2017 est directement liée au niveau d’extraction des nappes d’eau souterraines, à l’échelle planétaire.
À ce jour, 21 des 37 plus grands aquifères du monde sont en voie d’extinction et de tarissement. Tout cela va poser des questions géopolitiques majeures dans les années et les décennies à venir. Des questions de migrations hydriques aussi, nécessairement. Car, par exemple, l’un de ces grands aquifères est en Chine et 1 milliard de personnes sont en train de se nourrir de riziculture directement dépendante de cette gigantesque nappe qui atteint des niveaux critiques. Ou encore, dans le Middle West américain, vaste région de plaines agricoles, il faudrait 2 700 ans de pluie pour restaurer les aquifères profonds. Il semble donc aujourd’hui impossible de résoudre les choses avec des solutions simples.
Rappelons que l’eau douce représente 2 % de l’eau mondiale, les nappes 1 % et nos cours d’eau 0,00028 %. Nos fleuves et nos rivières sont donc extrêmement fragiles.
À travers cet état des lieux, l’idée était de permettre une prise de conscience de cette nécessité d’une approche systémique par plusieurs prismes, qui s’avère fondamentale pour notre avenir. En se mettant de nouveau à respecter le cycle de l’eau, nous allons nous remettre à restaurer tous les cycles. Ensuite nous devons intégrer à quel point l’eau a des capacités exceptionnelles, c’est une vraie surdouée – elle est en effet à la fois solvant extraordinaire, elle refroidit, réchauffe et nous l’utilisons dans tous nos systèmes industriels sans exception. C’est aussi une eau (souvent invisible) qui fait qu’aujourd’hui nous sommes tout·es habillé·es et que nous nous nourrissons (notre bol alimentaire étant en moyenne composé de 3 000 litres d’eau par jour). Tout cela rend la problématique de préservation quantitative et qualitative de l’eau continentale cruciale pour le devenir de l’humanité.
Rappelons pour finir que l’eau douce représente 2 % de l’eau mondiale. Les nappes 1 %. Nos cours d’eau, eux, 0,00028 %. Nos fleuves et nos rivières sont donc extrêmement fragiles. Nos nappes sont en train d’être pillées. C’est notre avenir qui se joue devant nous. Alors gardons en tête que les cycles de l’eau sont non renouvelables et vivants ; et que sans eux, il n’y a plus rien.
Image d’accueil : « La Sienne à la sortie du barrage du Gast ». Toutes les photographies qui illustrent cet article sont issues du projet de recherche-création « À la recherche de Constantia – Une itinérance de bassin-versant », de l’auteur Marin Schaffner et des photographes et architectes du collectif GANG.

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Notes
- Au sujet des centrales, il est important de noter que sur les 32 milliards de millions de m3 d’eau utilisés chaque année en France, la moitié environ passe dans des conduites de centrales thermiques et nucléaires. Sachant en outre que les processus de « nettoyage » de cette eau (car les conduites doivent rester pures) sont similaires à ce que l’on dénonce par ailleurs pour la désalinisation. Et que cette eau, également, est restituée entre 2 et 3°C plus chaude qu’à l’entrée – ce qui a des conséquences écologiques destructrices pour les milieux aquatiques (sans parler des molécules toxiques qui n’ont pas pu être nettoyées). Si l’on ne regarde que le CO2, le nucléaire semble en effet être la solution la plus décarbonée, mais c’est sans compter ses impacts profonds sur les cycles de l’eau. Et je ne parle pas là, d’ailleurs, des contaminations massives des eaux partout autour des mines d’uranium de la planète – à côté desquelles vivent, en cumulé, des millions de personnes. Là encore, une vision globale est nécessaire.
- Vapeur d’eau qui est d’ailleurs le principal gaz à effet de serre sur la planète : en termes de quantité 95 % (contre 4,1 % pour le CO2) ; et en termes d’effet à proprement parler, plutôt entre 40 et 60 %.
L’article La bactérie et la goutte de pluie : une autre histoire des cycles de l’eau est apparu en premier sur Terrestres.

