26.09.2026 à 19:14
« Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits »
Les critiques du capitalisme ont-elles tout dit ? Alyssa Battistoni, spécialiste de théorie politique et figure de la gauche étasunienne, revient sur le problème de la nature comme “don gratuit” chez les écosocialistes. Et va jusqu’à puiser dans l’existentialisme français pour défendre une politique climatique planifiée au nom de la justice sociale. Entretien.
L’article « Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits » est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (12676 mots)
Ce texte est la traduction de « The Production of Nature : An Interview with Alyssa Battistoni », un entretien entre Alyssa Battistoni et Jochen Schmon paru sur le JHI Blog en 2025. L’entretien original est précédé par deux questions posées par la rédaction de Terrestres.
Alyssa Battistoni est théoricienne politique et professeure en sciences politiques à l’université Barnard de New York. Elle travaille notamment sur la politique climatique et environnementale, le capitalisme, le marxisme et le féminisme. Elle a co-écrit A Planet to Win : Why We Need a New Green Dew Deal (Verso, 2019) et est l’auteure du livre Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature (Princeton University Press, 2025), qui propose une analyse de l’appropriation de la nature par le capitalisme, fondée sur une théorie de la valeur plutôt que sur une analyse morale. Elle s’est entretenue avec Jochen Schmon à propos de son nouveau livre.
Jochen Schmon est doctorant au département de sciences politiques de la New School for Social Research. Il étudie l’histoire conceptuelle de l’esclavage et les répercussions de la politique abolitionniste sur les imaginaires féministes, républicains, anarchistes et communistes naissants au XIXe siècle.
L’entretien a été traduit par Marie Loslier, doctorante au département de philosophie de la New School for Social Research.
Terrestres – Vous êtes l’une des co-autrices du livre A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, publié fin 2019, pendant le premier mandat de Donald Trump1. Cet ouvrage a été largement salué par la gauche américaine et canadienne. Cependant, l’idée d’un « Green New Deal » a aussi suscité de nombreuses critiques. Dans son ouvrage publié en 2020, traduit en français sous le titre Moins ! La décroissance est une philosophie2, le philosophe japonais Kohei Saito a par exemple affirmé qu’il représenterait un nouvel « opium du peuple » nous évitant d’aborder la question cruciale : nous allons devoir réduire drastiquement les flux de matières et d’énergie, et donc la croissance économique, et seul un « communisme de décroissance » pourrait nous permettre d’y parvenir. Comment réagissez-vous à cette critique ? De manière générale, que pensez-vous aujourd’hui de ce Green New Deal que vous prôniez en 2019 ?
Alyssa Battistoni – Je comprends le point de vue de Saito et d’autres lorsqu’ils critiquent le Green New Deal depuis une perspective de gauche. Le Green New Deal n’est pas une solution globale à la crise planétaire que nous traversons et, à l’instar du New Deal original, il ne mettra pas fin au capitalisme. Je partage largement la vision de Saito, et en fait, je pense qu’une grande partie de ce qu’il appelle le « communisme de décroissance » – transports en commun, logements sociaux écologiques, etc. – ressemble beaucoup à la vision de gauche d’un Green New Deal. Mais je n’ai pas encore entendu d’argument convaincant pour affirmer que le communisme de décroissance – au sens d’une véritable transition s’éloignant du capitalisme – puisse être mis en place assez rapidement pour empêcher l’effondrement climatique, ni d’ailleurs aucune analyse sérieuse de l’action politique ou de la stratégie susceptible de le concrétiser.

À mon sens, les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie. Dans cette optique, je pense qu’un Green New Deal, ou un projet similaire, pourrait remplir deux fonctions : premièrement, parvenir à un niveau significatif de décarbonisation, ce qui permettrait de gagner du temps pour mettre en place des projets plus transformateurs ; et deuxièmement, s’engager dans un projet de formation de classe capable de construire une base de soutien réelle et durable en faveur de l’action climatique, en montrant comment la décarbonisation peut apporter des avantages matériels concrets à la vie des travailleurs. Ces deux éléments me semblent nécessaires pour parvenir à un changement plus radical. En d’autres termes, le Green New Deal n’est pas censé être l’horizon écosocialiste, mais un point de départ pour un mouvement qui s’y dirige. Cela dit, aujourd’hui, nous avons dépassé le moment du Green New Deal en tant que tel ; ce n’est plus le principe organisateur de la politique climatique de gauche. Mais quelque chose qui s’en rapproche reste nécessaire, et je pense d’ailleurs que cela transparaît dans certains programmes politiques, comme celui de Zohran Mamdani, qui souhaite la mise en place de bus rapides et gratuits à New York, ou l’éco-populisme de Zack Polanski au Royaume-Uni.
Les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie.
Alyssa Battistoni
Terrestres – Dans votre recension de 2018 du livre Climate Leviathan : A Political Theory of Our Planetary Future, traduite dans Terrestres, vous avez résumé les quatre scénarios politiques possibles esquissés dans cet ouvrage : le « Léviathan climatique » – un système capitaliste mondialisé régi par une souveraineté planétaire prenant des mesures drastiques ; le « Mao climatique » – un système anticapitaliste gouverné par un pouvoir souverain à l’échelle de l’État-nation ou de la planète ; le « Behemoth climatique » – un système capitaliste contenu dans les limites autarciques de l’État-nation ; et le « X climatique » – rejetant à la fois le capitalisme et la souveraineté, pour faire place à quelque chose qui reste encore à déterminer. Où en sommes-nous en 2026 ? La lutte contre le changement climatique a été reléguée bien loin derrière les guerres actuelles et futures, entre autres sujets dystopiques, et l’hypothèse d’un « Léviathan climatique », que certains jugeaient probable en 2018, semble s’être estompée au profit d’un « carbo-fascisme » de plus en plus effréné…
Alyssa Battistoni – J’ai beaucoup pensé à Climate Leviathan ces derniers temps. Lorsque cet ouvrage a été publié en 2017, ses auteurs, Geoff Mann et Joel Wainwright, estimaient que le « Léviathan climatique » – ce régime associant le capitalisme mondial à une souveraineté planétaire – était en plein essor, incarné par des institutions multilatérales telles que les Nations unies, qui visaient à résoudre les problèmes de coordination du capitalisme et à permettre une transition vers un capitalisme vert.
L’Accord de Paris de 2015, fruit des négociations entre Barack Obama et Xi Jinping, incarnait le Léviathan à son apogée. Nous vivons aujourd’hui, bien sûr, dans un monde très différent, où la mondialisation subit une pression intense de la part de formes nationalistes, voire fascistes, du capitalisme – en d’autres termes, un monde de plus en plus dominé par le « Béhémoth climatique ». Mais il ne s’agit pas exactement du « Béhémoth » tel que Mann et Wainwright le décrivent. Ils considèrent le « Béhémoth climatique » comme une force réactionnaire face au changement climatique, ancrée dans une coalition de capitalistes des énergies fossiles, de réactionnaires petits-bourgeois et de populistes anti-élites, dont le trumpisme est un exemple. Dans cette perspective, la nation est le bastion du capital fossile régressif ; le reste du monde, celui du mouvement vert progressiste. Mais la transition verte est elle aussi de plus en plus un projet ancré dans le nationalisme économique, qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’un accord des Nations unies ou d’une coopération entre grandes puissances, mais dans celui d’une rivalité entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine.
Mann et Wainwright ne proposent pas de modèle de « Béhémoth vert », mais je pense que nous en avons besoin. Le capitalisme vert, dans la mesure où il existe, s’est jusqu’à présent fortement appuyé sur l’intervention de l’État, et je pense qu’il en sera ainsi pendant encore un certain temps. D’ailleurs, toutes les visions de gauche visant à lutter contre le changement climatique – qu’il s’agisse du Green New Deal, du « communisme de décroissance » de Saito ou du « communisme de guerre écologique » d’Andreas Malm – reconnaissent la nécessité de recourir à l’État pour discipliner le capital fossile et décarboner à grande échelle. Je pense donc que nous devons réfléchir beaucoup plus sérieusement à l’État et aux forces sociales susceptibles de rendre possibles les projets écosocialistes à différentes échelles.
Jochen Schmon – Les immenses dégâts environnementaux causés par les régimes socialistes du XXe siècle semblent avoir incité de nombreux chercheurs spécialistes de l’écologie à s’éloigner de la théorie marxiste. Au lieu d’analyser les diverses relations sociales qui régissent les technologies de production, les critiques de l’Anthropocène accordent la priorité à la technologie elle-même, attribuant la responsabilité de la catastrophe écologique et existentielle actuelle à « l’ère industrielle ». À contre-courant de cette tendance, votre dernier livre, Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature, ainsi que l’ouvrage collectif auquel vous avez contribué, A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, visent à réinventer une politique socialiste pour notre époque. Comment défendez-vous la nécessité de la théorie marxiste et de la politique socialiste face à ses détracteurs écologistes ?
Alyssa Battistoni – Il est vrai que les régimes socialistes qui ont existé ont, pour la plupart, affiché un bilan environnemental médiocre, et bien sûr, certaines technologies ont tendance à avoir des répercussions sur l’environnement, quel que soit le système social dans lequel elles s’inscrivent. Toute société qui utilise des combustibles fossiles, par exemple, génère des émissions de carbone. Mais, comme vous le suggérez, de nombreux chercheurs ont eu souvent tendance à adopter la position selon laquelle la technologie ou la « société industrielle » serait à elle seule l’origine de la crise écologique. À mon sens, ces analyses ont tendance à présenter une vision trop simpliste de la technologie elle-même, la considérant comme une entreprise neutre et purement technique, au lieu de reconnaître les différentes manières dont la technologie est façonnée par des sociétés particulières, et utilisée au sein de celles-ci. Je pense que les sociétés socialistes sont certes capables d’utiliser les ressources et les technologies de manière destructrice pour l’environnement, mais que ces utilisations ne sont pas inévitables au même titre que dans les sociétés capitalistes. J’essaie donc d’expliquer comment et pourquoi le capitalisme limite notre capacité à entrer en relation avec le monde non-humain, mais je ne prétends pas pour autant qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.

Il est également vrai que de nombreux marxistes ont été relativement peu attentifs à l’écologie, même si Marx lui-même a été injustement décrié à cet égard et critiqué pour son prométhéisme, son anthropocentrisme ou son productivisme, comme l’ont montré des chercheurs tels que John Bellamy Foster et Kohei Saito. Mon travail ne vise ni à défendre Marx contre ses détracteurs écologistes, ni à faire revivre certains aspects de sa pensée écologique propre, mais plutôt à insister sur le fait que son analyse fondamentale du capitalisme est inestimable pour comprendre le système entièrement planétaire de notre époque. Le capitalisme est en effet le seul système en vigueur aujourd’hui, et nous devons donc comprendre sa dynamique propre, indépendamment de l’histoire d’autres types d’ordres sociaux.
Je ne prétends pas qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.
Alyssa Battistoni
Dans le cadre de mon engagement politique, j’ai cherché à élaborer un projet éco-socialiste plus concret. Mon engagement en faveur de l’éco-socialisme repose sur des principes, mais il est aussi pragmatique. Je pense que la transition vers l’abandon des énergies fossiles doit se faire de manière juste et égalitaire, mais je pense également que la décarbonisation de notre monde actuel et la construction d’une société écologiquement durable nécessiteront des mesures – planification, mise à disposition de biens publics, contrôle du capital – que le capitalisme n’est, selon moi, pas en mesure de mettre en œuvre. Une politique climatique efficace doit être une politique climatique de masse, qui aborde les problèmes de la vie quotidienne – travail, logement, transports – de manière à montrer qu’il est possible pour chacun de mener une vie bonne sur cette planète que nous partageons tous.

Jochen Schmon – Là où les « nouveaux matérialistes », tels que Bruno Latour, Donna Haraway ou Anna Tsing conçoivent la destruction de la vie et de la terre comme un phénomène « anthropocentrique », les marxistes désignent cette condition contemporaine de « Capitalocène » ; c’est le capital lui-même, et non « l’espèce » humaine, qui est devenu l’agent géologique dominant. Vous participez à cette critique du « matérialisme naïf », mais vous mettez également en cause le « naturalisme moral » des matérialismes marxistes actuels, que vous qualifiez de deuxième « tendance fréquente dans la pensée écologique ». Quelles sont ces deux erreurs dans la théorisation critique de ce que vous appelez « la politique de la nature » ?
Alyssa Battistoni – L’une des propositions théoriques du livre Free Gifts consiste à penser la matérialité de manière plus dialectique, à la fois par rapport aux matérialistes historiques et à ceux qu’on appelle les « nouveaux matérialistes ». Le matérialisme dans un sens marxiste s’est généralement concentré sur ce que les commentateurs qualifient de facteurs « économiques », mais que nous pourrions plus exactement décrire comme les relations sociales du capitalisme. Cela a souvent impliqué de retracer les voies par lesquelles le capitalisme abstrait de la valeur d’échange à partir du domaine matériel, constitué par le travail concret les valeurs d’usage. Le courant du nouveau matérialisme est, en partie, une réponse à cette tendance : les nouveaux matérialistes tendent à reprocher au marxisme et à d’autres traditions théoriques de se détacher de la réalité matérielle du monde, et appellent les chercheurs à s’intéresser à l’agentivité des non-humains3.
Ce qui me frappe, ce sont les similitudes de ce courant avec des penseurs tels que les physiocrates et les premiers économistes politiques, qui ont vu les agents naturels comme intrinsèquement productifs. Jean-Baptiste Say, par exemple, utilise le terme d’« agents naturels » que l’on associerait aujourd’hui à quelqu’un comme Latour, et, par-là, il entend plus ou moins la même chose : non pas que les agents naturels ont la même intentionnalité ou agentivité que les êtres humains, mais plutôt qu’ils produisent des effets substantiels dans le monde matériel.
Et, évidemment, c’est le cas ! Mais il s’agit là d’un matérialisme naïf, comme la vision physiocratique qui trouve la plus-value dans le blé lui-même, plutôt que dans les relations sociales qui la produisent, déclarant que la nature est productrice de toute richesse. Une critique marxiste bien connue situe plutôt ces agentivités non-humaines au sein du capitalisme, mais nous devons aller plus loin pour intégrer dans les analyses marxistes une attention particulière aux qualités matérielles spécifique des différentes marchandises, ressources, processus de travail, etc. La tradition marxiste qui s’y est le plus sérieusement employé est l’éco-marxisme. L’étude d’Andreas Malm sur le « capital fossile », par exemple, analyse de manière très fructueuse les qualités matérielles des différents types de combustible à partir des rapports sociaux capitalistes.
Cependant, ma critique de l’éco-marxisme est qu’il repose souvent sur un naturalisme moral implicite. En d’autres termes, l’éco-marxisme porte souvent une tendance normative non avouée lorsqu’il considère la nature en soi comme un bien moral, à l’aune duquel nous pourrions évaluer le capitalisme. Prenez, par exemple, la critique influente de John Bellamy Foster sur la « rupture métabolique » : Foster soutient que le capitalisme a provoqué une perturbation des cycles métaboliques de la nature, ce qui est indéniable, mais il sous-entend que cette perturbation est une mauvaise chose, digne d’être critiquée en soi.
Si l’on considère toutefois que les relations entre l’homme et la nature sont en perpétuel développement et changent tout le temps, il est plus difficile de faire valoir cette accusation : qu’est-ce qui rend certains changements écologiques mauvais ? Plus généralement, je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs. Mon livre développe plutôt une critique du capitalisme qui ne repose pas sur le simple fait que ce dernier perturbe ou détruit la nature. Il s’attache plutôt à comprendre comment et pourquoi il le fait, et ce que cela nous apprend de la façon dont il organise la vie politique et sociale humaine.
Je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs.
Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – Vous montrez comment les conceptions de la nature propres à l’économique politique libérale cristallisent la dévaluation matérielle de la vie non-humaine considérée comme un « don gratuit » dans le capitalisme : ce que la production économique peut s’approprier et utiliser gratuitement, sans rien payer. Mais vous semblez aussi reprocher aux recherches marxistes actuelles leur échec à dépasser cette conception destructrice de la nature. Pouvez-vous nous expliquer comment vous déployez les analyses de la forme-valeur pour développer une critique de l’écologie politique susceptible de surmonter ces résidus libéraux dans les conceptions écologiques de la théorie marxiste contemporaine ?
Alyssa Battistoni – L’idée de nature comme don remonte à des traditions anciennes de l’économie politique, et elle est en effet très répandue dans la pensée politique de manière générale. On la retrouve à travers toute la pensée politique occidentale, de Locke à Rousseau, et chez des penseurs non occidentaux s’inscrivant dans les traditions autochtones, comme Robin Wall Kimmerer. Mais je m’intéresse ici à la manière dont cette idée apparaît dans les travaux des économistes politiques classiques que Marx vise dans sa critique de l’économie politique : à des penseurs comme Jean-Baptiste Say et David Ricardo, qui décrivent les contributions gratuites faites par les agents naturels à la production – des organes de mouton aux voiles propulsées par le vent. Comme je l’ai suggéré plus haut, je considère ces exemples comme des manifestations d’un matérialisme naïf : ils ont tendance à prendre ces agents naturels simplement tels quels, voyant en eux une sorte de pouvoir naturel à générer de la richesse.
Dans le troisième tome du Capital, Marx propose une critique de cette position, en soulignant que, dans une société capitaliste, seul le capital tire profit des « dons gratuit(s) de la nature ». Les traditions éco-marxistes et éco-socialistes ont souvent fait référence à cette critique sans toutefois la développer davantage, et la plupart des autres courants marxistes se sont très peu exprimés sur la nature. Le don gratuit est donc un concept sous-théorisé mais puissant. Il offre un moyen de comprendre la nature non seulement comme un « thème » qui intéressait Marx, ou comme un ensemble de problèmes écologiques (tels que l’appauvrissement de la fertilité des sols), mais plutôt comme un élément fondamental des relations sociales et des processus de valorisation du capitalisme. En d’autres termes, les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.
Je m’appuie sur la tradition de l’analyse de la forme-valeur ou de la forme sociale pour théoriser le don gratuit par rapport à la marchandise – la forme élémentaire du capitalisme – et pour montrer comment cette théorisation peut nous aider à mieux comprendre non seulement les enjeux écologiques, mais aussi le capitalisme lui-même. Au cours de l’analyse, je montre comment le don gratuit de la nature apparaît sous diverses autres formes dans l’économie dominante. Je m’efforce alors d’adopter une méthodologie similaire à celle de Marx, en démontrant l’incapacité des concepts et des termes économiques dominants à éclairer pleinement les phénomènes qu’ils décrivent.
Les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Dans l’analyse de la politique de la production que vous proposez, vous affirmez que les théories critiques du capitalisme se sont trop étroitement réduites à la question de la régulation des processus de travail et des technologies par les relations sociales de pouvoir. Vous attirez notre attention sur l’importance de la domination du capital sur les conditions écologiques de la production, en tant qu’elles conditionnent à leur tour le bien-être physique des travailleurs. « Le pouvoir de classe », comme vous l’écrivez, « est le pouvoir de produire l’environnement lui-même ». Cela vous amène à repenser radicalement la pollution, que les économistes conçoivent généralement comme des « effets secondaires environnementaux » ou des « externalités négatives », pour en faire plutôt « la capacité d’imposer la pollution aux autres comme un autre aspect du pouvoir de classe – et l’incapacité de la refuser, une forme de non-liberté en soi ». Pouvez-vous expliquer en quoi votre livre intervient dans la théorisation critique de la production, et sur les enjeux qui occupent notre réflexion sur la justice écologique ?
Alyssa Battistoni – L’ouvrage présente un certain nombre de propositions concernant les problèmes généralement regroupés sous le terme de « pollution ». La première consiste à critiquer les théories économiques dominantes, telles qu’elles ont été formulées par des économistes du XXe siècle comme Arthur Pigou et Ronald Coase, fondées sur le concept d’« externalité » pour appréhender les dommages environnementaux, en montrant que ces phénomènes doivent être compris dans le cadre du capitalisme en tant que système distinct. La seconde consiste à déplacer le champ de l’analyse critique. La littérature existante sur la justice environnementale s’est concentrée sur l’identification et la critique de la distribution inégale des dommages environnementaux. Bien qu’il s’agisse d’un projet important, cela revient à ce que Moishe Postone appelle une « critique de la distribution » plutôt qu’une critique de la production. À bien des égards, cela s’apparente à ce dont traite la littérature sur la justice distributive au sein de la théorie politique, même si la méthode et le style sont assez différents.

L’ouvrage se tourne plutôt vers « l’antre secret » de la production, où les dommages sont causés au sein même du processus de fabrication des marchandises. Cela nous aide à comprendre la pollution non seulement comme un fardeau qui pèse de manière inégale sur les populations, mais aussi, comme quelque chose que certains groupes distincts de personnes – ceux qui possèdent les moyens de production et qui contrôlent les investissements – produisent au cours d’actions motivées par des forces sociales impersonnelles. Ces phénomènes sont décrits dans la littérature économique comme des « externalités » ou des « coûts sociaux » et ont tendance à être abordés dans une perspective purement technique.
Mais lorsque nous descendons dans cet antre secret, nous voyons comment ils sont structurés par le pouvoir de classe : dans ce cas, par le pouvoir de décider quels sous-produits sont générés dans le cadre du processus de production des marchandises, et d’imposer ces sous-produits physiques – qu’il s’agisse de déchets toxiques, de fumée ou d’émissions de carbone – à certains qui n’ont pas d’autre choix que de les accepter et, en fait, de les absorber. En d’autres termes, ce point de vue nous permet non seulement de mesurer les effets de la pollution, mais aussi d’en diagnostiquer les causes.
Ce changement de perspective a également une portée politique : il montre comment une même relation de classe se manifeste différemment à l’intérieur et à l’extérieur du travail formel. L’environnement est parfois considéré, selon la formulation paradigmatique de Nancy Fraser, comme « au-delà » de l’antre secret de la production. Mais il est aussi le lieu même de la production, dans la mesure où il est directement modifié et transformé au cours de la production des marchandises. Cette perspective nous aide donc à relier les types de luttes généralement décrites en termes de justice environnementale aux luttes sur le travail, et aux luttes ouvrières qui sont plus familières à la tradition marxiste.
En même temps, j’essaie de clarifier les distinctions entre ces positions : à savoir, la différence entre passer un contrat formel avec le capitaliste pour vendre sa force de travail – en réalité, pour vendre ses capacités corporelles – et voir ces mêmes capacités corporelles soumises aux sous-produits de la production sans aucun accord similaire. Cela fait finalement partie de l’argumentation plus large du livre : nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.
Nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – L’un de vos arguments les plus récurrents et convaincants est que la stratégie fondamentale de la théorie critique, qui consiste à « dénaturaliser » les relations sociales, a souvent aussi pour effet de les « dématérialiser ». Vous décrivez cette tendance comme étonnamment répandue dans la théorisation du travail reproductif, qui s’est par ailleurs révélé extrêmement fécond pour la critique écologique. Comme vous l’affirmez, même les écoféministes marxistes n’ont pas suffisamment étudié les raisons de la dévalorisation systématique tant du travail reproductif que de la biosphère planétaire, identifiés comme corrélats naturels. Comment expliquez-vous l’incapacité du capitalisme et de ses détracteurs à valoriser à la fois la reproduction humaine et la reproduction planétaire ?
Alyssa Battistoni – La tension entre la dénaturalisation et la dématérialisation est l’une des problématiques centrales de mon livre Free Gifts. Les théoriciens sociaux critiques de divers horizons, des marxistes aux féministes, commencent souvent par affirmer que les phénomènes considérés comme naturels sont en réalité sociaux, car seuls les phénomènes sociaux – créés par les êtres humains d’une certaine manière – peuvent être modifiés et transformés. Pourtant, cette démarche de dénaturalisation peut aussi conduire les penseurs à négliger le monde matériel, qui est alors regroupé dans une catégorie de « nature » à séparer. C’est une grave erreur : si nous voulons étudier rigoureusement la nature, ou même le capitalisme, nous devons prêter attention à la matérialité du monde en tant que distincte des idées ou des idéologies de la nature, tout en prêtant également attention aux façons dont les relations sociales médient nécessairement cette matérialité.

Là où j’explore cette tension de la manière la plus directe est en effet le chapitre consacré au travail reproductif et au féminisme marxiste. Un certain nombre de féministes marxistes et d’écoféministes, de Maria Mies à Nancy Fraser, ont attiré l’attention sur les parallèles entre l’incapacité du capitalisme à valoriser la nature non humaine et le travail reproductif humain. En fait, Free Gifts trouve son origine dans ma volonté de réfléchir aux parallèles entre le statut du don gratuit de la nature et du travail domestique non rémunéré fait par les êtres humains. Cependant, au fur et à mesure que j’approfondissais ces questions, j’ai été de moins en moins satisfaite par la plupart des explications existantes quant aux raisons pour lesquelles le « travail reproductif » et le « travail de la nature » ont tendance à occuper des positions similaires. La plupart des analyses féministes et écoféministes se sont concentrées sur la manière dont les femmes et le travail des femmes sont « naturalisés » : comment elles sont considérées et perçues comme naturelles, et donc traitées comme non-travail. Ces analyses constituent essentiellement une sorte de critique idéologique, mais elles finissent parfois par adopter une argumentation assez idéaliste qui perd de vue les types de travaux matériels en question.
Je soutiens qu’au lieu de nous concentrer sur « la question des femmes », par laquelle le travail reproductif a été interrogé, nous devrions accorder davantage d’attention aux processus de travail concrets impliqués dans différents types de travaux et, en particulier, à l’importance de la corporalité humaine au sein de ceux-ci. Comme je le soutiens, le travail de reproduction de la vie humaine tend à se dérouler selon les temporalités du corps plutôt que celles du capital. Outre la clarification de la relation entre les processus de travail et l’accumulation de capital, j’espère que cette approche offre un moyen de théoriser l’importance des corps humains et de la différence corporelle dans les processus de travail, sans présumer que certains types de corps ou de travaux seraient intrinsèquement genrés. En d’autres termes, j’espère qu’elle pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.
J’espère que mon approche pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Votre critique de la dévalorisation de la nature rejette les discours politiques courants sur « l’injustice écologique » ou les « dommages environnementaux » et plaide pour qu’on les conceptualise plutôt comme une autre forme de « non-liberté capitaliste ». En prenant ce virage, vous rejetez également la théorie néo-républicaine de la « non-domination » et l’approche marxiste, davantage inspirée de Hegel, de la « liberté sociale », qui constituent aujourd’hui les modes de théorisation de l’émancipation les plus répandus. Pourquoi et comment théorisez-vous la liberté à travers le marxisme existentialiste de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ?
Alyssa Battistoni – Les critiques concernant la manière dont le capitalisme traite le monde naturel sont nombreuses, mais je trouve la plupart d’entre elles insatisfaisantes. Comme je l’ai suggéré, elles ont tendance à reprocher au capitalisme de détruire ou de dégrader la nature. Si l’on adopte une perspective plus critique sur la nature, qui reconnaît son flux et sa transformation perpétuels, cette critique devient difficile à soutenir. Les théories de l’injustice environnementale, quant à elles, étendent la critique des dommages à leur impact sur les communautés humaines. Ces deux analyses apportent des éléments importants à la critique, mais aucune ne propose de critère viable permettant de juger le capitalisme. En général, les théories critiques du capitalisme sont plus convaincantes lorsqu’elles se concentrent sur ses dynamiques fondamentales, plutôt que lorsqu’elles identifient un ensemble d’effets qu’il produit – en d’autres termes, lorsqu’elles font remonter ces effets à ce qui concerne le fonctionnement fondamental du capitalisme. Ma critique du capitalisme – inspirée ici des existentialistes français – porte donc sur la manière dont il structure les relations entre les êtres humains de façon à limiter notre capacité à faire des choix libres et conscients sur la manière d’organiser nos vies, y compris nos relations avec le monde plus-qu’humain.
En ce sens, cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’un renouveau plus large, observable depuis quelques années, des conceptions marxistes et socialistes de la liberté qui ont cherché à réhabiliter la liberté en la dissociant de son identification avec le capitalisme et la droite datant de la Guerre froide. Une tendance majeure au sein de ce renouveau a été la redécouverte d’un Marx républicain et d’une tradition socialiste qui mettent l’accent sur la liberté face à la domination arbitraire et interpersonnelle. Ce tournant républicain marque toutefois également une rupture avec les anciennes conceptions socialistes de la liberté, qui avaient tendance à l’envisager en termes plus matérialistes : comme une liberté à l’égard de la nécessité, impliquant généralement une libération du labeur pénible et du besoin, rendue possible en théorie par le développement des forces productives dans le capitalisme, mais limitée dans la pratique par la société de classes. Ces conceptions de la liberté ont eu tendance à imaginer que le socialisme produirait une surabondance, et semblent donc considérer comme une menace la perspective de limiter la libre utilisation des dons de la nature. En effet, ces dernières années, nous avons vu des penseurs comme Dipesh Chakrabarty s’inquiéter de l’avenir de la liberté dans un monde soumis à des contraintes climatiques.

Je m’appuie sur l’existentialisme pour tracer une voie entre ces deux pôles, ceux que je décris comme les conceptions « matérielles » ou « sociales » de la liberté, tout en développant une critique plus robuste du phénomène souvent désigné comme « la domination du marché », difficile à caractériser en termes républicains classiques. Je trouve la conception de Simone de Beauvoir sur l’ambiguïté de la liberté particulièrement riche pour cette réflexion. L’ambiguïté, pour Beauvoir, décrit la condition d’une conscience incarnée, et rend compte de la dualité entre le social et le matériel qui traverse tout le livre. Alors que l’existentialisme est souvent caricaturé comme un hyper-individualisme, Beauvoir tente de théoriser la liberté comme un projet collectif. Elle ne s’oppose pas à la notion hégélienne de liberté sociale per se, bien qu’elle la complique : alors que les descriptions de la liberté sociale tendent à décrire comment les libertés et les désirs individuels sont réconciliés avec la totalité sociale, Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en cours de construction. C’est pourquoi je la considère comme une ressource vraiment importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.
Simone de Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en construction. C’est une ressource importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Cette approche existentialiste de l’émancipation semble également essentielle pour développer l’une de vos critiques principales sur les théories « néo-matérialistes » et le discours sur l’Anthropocène. En vous appuyant sur Beauvoir et Sartre, vous affirmez qu’il n’y a pas d’échappatoire à une valorisation essentiellement humaine de la nature, que « la valeur de la nature doit être ce que nous en faisons ». À la fin de votre livre, vous déclarez sans détour que « si cela est anthropocentrique, je pense que c’est aussi honnête ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez exactement par ce qui semble être un anthropocentrisme assumé plutôt impopulaire ?
Alyssa Battistoni – Je tiens tout d’abord à souligner que l’ouvrage établit une distinction entre la manière dont le capitalisme valorise la nature et la manière dont nous pourrions la valoriser autrement. Il soutient que le capitalisme est une forme d’humanisme : il instaure une division fondamentale entre les êtres humains et toutes les autres entités, dans laquelle la vaste gamme des non-humains est constituée sous la forme du don gratuit. Il s’agit là d’un argument analytique plutôt que normatif : je n’approuve pas cette division, mais je montre comment elle découle des relations sociales capitalistes et de la relation salariale en particulier. Je reconnais que les êtres humains possèdent des qualités distinctives sans pour autant souscrire à une hiérarchie des êtres.
Mais je plaide également pour une valorisation de la nature différente de celle du capitalisme, et je considère qu’il s’agit là d’une responsabilité proprement humaine. Une grande partie de l’éthique écologique affirme que la nature possède une « valeur intrinsèque », mais bien que je comprenne le désir d’affirmer la valeur des entités non-humaines, je ne trouve pas cette revendication très utile. La notion de valeur intrinsèque semble souvent reposer sur un appel tacite au divin ou à une puissance au-delà de la vie humaine : la nature fait office de substitut à Dieu. Plus concrètement, je vois mal ce que ces appels à la valeur intrinsèque signifient réellement pour la manière dont nous devrions agir dans le monde. Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres, à entrer en relation avec eux et à les utiliser – parfois même jusqu’à les détruire. Nous devons reconnaître que nous prenons ces décisions en permanence, et en assumer la responsabilité.
L’existentialisme nous offre des outils pour contrer cette conception morale omniprésente de la nature. Sartre et Beauvoir affirment que les valeurs ne sont pas données par Dieu ou par la nature, mais qu’elles ne sont que ce que nous choisissons d’affirmer et de mettre en œuvre dans le monde. La conception existentialiste de la valeur est anthropocentrique dans la mesure où elle soutient que la valeur est une catégorie humaine et que les êtres humains ont la responsabilité de décider de ce qui a de la valeur – mais ce n’est pas le genre d’anthropocentrisme qui affirme que seuls les humains ont de la valeur. Nous pouvons tout à fait accorder de la valeur à d’autres types d’êtres et à d’autres formes de vie, mais nous devons choisir de le faire, tant en actes qu’en paroles. Cela n’est peut-être pas très populaire, mais je pense que c’est vrai.
Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres et parfois à les détruire. Nous devons assumer cette responsabilité.
Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – Vos travaux universitaires semblent s’inspirer de votre engagement politique en tant que militante, intellectuelle publique et autrice. Vos futurs axes de recherche sont-ils également motivés par la volonté de vous impliquer dans les enjeux et les luttes politiques actuels ?
Alyssa Battistoni – Mon intérêt pour le changement climatique s’est développé à la suite de l’ouragan Katrina, et depuis lors, mes travaux universitaires ont toujours évolué en dialogue avec mon engagement politique et mes écrits publics. Cela a parfois pris la forme d’interventions politiques plus directes, comme dans A Planet to Win, ou dans des articles pour des publications telles que Jacobin, Dissent et la New Left Review. En revanche, Free Gifts est plus théorique, mais il relie également l’analyse plus abstraite du capitalisme à ses manifestations concrètes dans la politique climatique dominante, comme par exemple les taxes carbone et le capital naturel.
Je me lance actuellement dans un nouveau projet de livre sur le climat, le capitalisme et l’État, qui porte davantage sur la politique contemporaine. Je m’appuie sur la théorie marxiste de l’État pour mieux comprendre comment et pourquoi les États ont agi face au changement climatique – ou, le plus souvent, pourquoi ils n’ont pas agi – , tout en cherchant à actualiser cette théorie de l’État à l’ère du changement climatique. La pensée éco-marxiste a été très dynamique ces dernières années, mais la plupart des ouvrages majeurs de cette tradition négligent étrangement l’État, que nous devrons mieux comprendre si nous voulons agir de manière stratégique. J’espère donc que ce projet pourra apporter une certaine clarté sur le plan théorique, tout en abordant les changements que nous observons dans la politique climatique, qui s’éloigne des approches fondamentalistes du marché des années 1980 à 2010, pour s’orienter vers un modèle de politique climatique plus interventionniste, qu’il s’agisse de la politique industrielle verte de la République populaire de Chine ou du « marketcraft » aux États-Unis. J’espère également qu’il constituera un outil analytique utile pour les mouvements pour le climat qui cherchent à impliquer les États, que ce soit par le biais de campagnes d’action directe visant à bloquer les infrastructures des énergies fossiles, ou de mouvements de masse en faveur de la décarbonation.
Image principale : photo de Yiquan Zhang sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Kate Aronoff, Alyssa Battistoni, Daniel Aldana Cohen et Thea Riofrancos, A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, Verso, 2019. Introduction de Naomi Klein.
- Traduit par Jean-Christophe Helary et paru aux éditions du Seuil en 2024.
- L’agentivité désigne la faculté d’un être (individu ou groupe) à agir sur son environnement, à le transformer et à influencer autrui.
L’article « Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits » est apparu en premier sur Terrestres.
09.09.2026 à 18:39
“La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde
De 1972 à 1980, la revue “La Gueule ouverte” a hurlé de rage et de rire face à la catastrophe écologique. En textes et en dessins, ses auteurs et autrices ont raillé et dénoncé pollution, militarisation ou consommation, ferraillant contre le nucléaire et les institutions. Extrait d’un livre récent qui lui est consacré, avec un édito du génial Pierre Fournier.
L’article “La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (2798 mots)

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage La Gueule Ouverte & l’écologie contestataire, par Alexis Vrignon, paru aux éditions du passager clandestin dans la collection « Précurseur·ses de la décroissance ».
La revue La Gueule ouverte, fondée en 1972 dans le sillon de Hara-Kiri et Charlie Hebdo par le dessinateur Pierre Fournier, a été jusqu’à son dernier numéro en 1980 le lieu d’un intense bouillonnement journalistique, militant et intellectuel. En quelques 314 numéros, La Gueule ouverte a dénoncé la pollution, la militarisation, le progrès technico-scientifique ou la société de consommation. La revue a également rendu compte de nombreuses luttes féministes, non-violentes et antinucléaires – la contestation virulente du nucléaire étant, avec la critique des institutions, l’un de ses piliers.
Terrestres publie un extrait de la présentation-recueil qu’a consacré l’historien Alexis Vrignon à cette revue mythique de l’écologie radicale et d’une certaine écologie politique alors en construction, qui, huit années durant, a annoncé la fin du monde avec rage, insolence et bonne humeur. Il s’agit d’un éditorial écrit par Pierre Fournier, décédé peu après, laissant à ses camarades la revue qu’il avait fondée.

Dans ce très riche éditorial du quatrième numéro de La Gueule ouverte, Pierre Fournier aborde, à la veille de sa disparition, de nombreuses thématiques appelées à être centrales tout au long de l’existence du journal qui lui survivra sept ans. L’objectif de ce testament intellectuel est ambitieux : induire une subversion radicale à l’égard du Progrès dont Fournier signale bien le caractère foncièrement inégalitaire à l’échelle du globe ; discerner le changement à venir et le préfigurer ici et maintenant, tout particulièrement dans le militantisme antinucléaire ; constituer une source d’information fiable quand bien même la lecture du journal en serait rendue plus difficile : dans une large mesure, le programme de La Gueule ouverte est ici défini. (Alexis Vrignon)
Pour ceux qui aiment les éditoriaux, par Fournier
Paru dans La Gueule ouverte, n°4, février 1973, p. 3-4.
En voici un.
Qu’est-ce qu’un journal « écologique », et à quoi ça sert ? Nous aurions aimé poser ici ces questions, dès le n° 3 – peut-être aurait-ce été prématuré – et peut-être le ferons-nous dans le n° 5 […].
L’un de nos éminents adversaires, M. Robert Poujade, dit qu’être ministre de l’environnement, c’est être ministre de TOUT. C’est, sans doute, ce qui le console de ne pouvoir rien.
Si l’on accorde au mot écologie son sens étroit, mais précis, de science du milieu vital, disons vite que ce journal n’ambitionne pas d’être un journal écologique. Si on lui accorde le sens, vaste et vague, de subversion radicale et globale qu’il a pris en quelques années, disons alors que ce journal n’a pas encore réussi à devenir écologique. Mais qu’il y tend, du moins, avec bonne volonté.
Il faut être indulgent à nos premiers pas et, d’abord, ne pas nous juger sur cette lecture partielle qu’est forcément celle des 4 premiers numéros de La Gueule ouverte, à l’exclusion de ceux qui suivront.
Toute vision parcellaire est négatrice et destructrice et c’est précisément cette segmentation de la vision qu’un journal écologique devrait essayer d’éviter. Nous nous efforçons donc au maximum d’ouverture et de tolérance, sans prétendre y parvenir à tout coup.
Quand nous publions la sténographie d’une conférence de Goldsmith1, on nous reproche de ne pas l’avoir fait précéder d’une mise en garde suffisamment longue et explicite à l’égard d’un texte « réactionnaire ». Quand nous publions le texte de Marc Arabyan2 sur le Tiers-Monde, on nous reproche notre complaisance à l’égard d’un type d’explications tout imprégné encore d’idéologie marxiste. Si je parle des communautés, on me reproche de le faire sans bases théoriques. Rien n’est simple d’emblée que pour qui limite son champ de vision.
Subversion radicale et globale, cela signifie subversion d’une société mutilante et suicidaire par : 1/ la mise en évidence, 2/ la prise en compte de TOUT le phénomène vital, en commençant par les racines. Il va de soi que mettre en évidence sans prendre en compte, dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes, serait une gageure difficilement soutenable. D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement. Comme cette prédication ne peut atteindre son but que si nous participons au système, assez pour l’y faire passer, on voit quelles contradictions quotidiennes nous devons affronter. Il faut tenir compte de ces difficultés quotidiennes avant de porter un jugement sur les inégalités et les faiblesses qui, nécessairement, en résultent.
Malthus, paraît-il, s’est trompé en prédisant que la famine décimerait le genre humain : c’est oublier que chaque jour, déjà, 10 000 personnes meurent de « malnutrition », pudique euphémisme, et qu’il s’agit là du tout début d’une tendance. 6 % des hommes accaparent 45 % des ressources mondiales. L’Américain moyen consomme et pollue 100 fois plus que l’Indien moyen.
Marx, paraît-il, s’est trompé en prédisant l’appauvrissement inéluctable de la classe ouvrière dans le système capitaliste : le niveau de vie des travailleurs ne cesse de s’élever à l’Ouest du rideau de fer. C’est oublier qu’à l’échelle de la planète il a eu raison : les prolétaires de l’Occident bourgeois, aujourd’hui, sont dans le Tiers-Monde. Leur misère est nécessaire à notre prospérité, elle ne peut que s’aggraver sauf en Chine où, précisément, la preuve a été faite que les solutions n’étaient pas technologiques mais sociales.
Chez nous, l’embourgeoisement que le Progrès entraîne désamorce à mesure les explosions que le Progrès pourrait provoquer : dans le Tiers-Monde, cette compensation n’existe pas et ne pourra jamais exister. Toutes les solutions proposées supposent résolus des problèmes insolubles. Quand se rencontreront les courbes de l’épuisement des ressources et de la croissance de la population, une explosion politique se produira. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette explosion politique prenne de vitesse la dégradation du milieu et des espèces. […]. Un peu comme la seconde guerre mondiale, en lui révélant la faiblesse de ses maîtres, a incité le Tiers-Monde à revendiquer sa décolonisation politique, la guérilla économique menée à l’intérieur des nations occidentales peut provoquer la volonté de décolonisation économique du Tiers-Monde. La seule situation prérévolutionnaire aujourd’hui, c’est l’obstacle mis au développement industriel des USA par l’opposition de leurs propres citoyens à l’implantation de centrales nucléaires, de centrales thermiques à fuel et de raffineries de pétrole. Ce réflexe gagne les autres nations industrielles. Premières victoires au Japon, en Grande-Bretagne, en Suisse. Après le précédent du référendum antinucléaire de Kaiseraugst, il est probable que les habitants de Russin, près de Genève, réussiront à repousser le projet d’usine atomique qui les menace, et qu’il ne sera plus possible de construire une seule centrale nucléaire en Suisse. À partir de ce bastion, la résistance pourra s’étendre à toute l’Europe occidentale.
Nous publions ici le premier volet (elle en comportera trois) d’une étude sur la pollution par les centrales nucléaires. Ce texte extrêmement prudent, élaboré par un scientifique très bien connu et remanié sur les avis d’un comité de lecture, a pour but d’apporter à la contestation antinucléaire une batterie d’arguments irréfutables ne prêtant le flanc à aucune ironie facile. La lecture en est moins aisée que celle des histoires d’amour de l’Histoire de France, mais moins désespérante que ne le sera celle du compte-rendu de la prochaine catastrophe écologique d’envergure internationale.


NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Edward « Teddy » Goldsmith (1928-2009) est le fondateur de la revue The Ecologist en 1969. Il est le co-auteur du plan « Changer ou disparaître » qui imagine une société post-industrielle faite de petites communautés rurales.
- Militant écologiste et journaliste, il a été rédacteur-en-chef du mensuel Écologie.
L’article “La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde est apparu en premier sur Terrestres.
28.07.2026 à 10:52
Le “ciment vert” ou les mascarades du greenwashing
Alors que les ravages engendrés par l’industrie du béton sont désormais connus, ses acteurs promeuvent un innovant “béton vert” censé rectifier les méfaits. Problème : outre que ce ciment existe depuis 140 ans, il ne résoudra en rien les giga-dégâts engendrés par une production amenée à exploser. Mise au point historico-technique sur une poudre aux yeux.
L’article Le “ciment vert” ou les mascarades du greenwashing est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (11753 mots)
Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19451. L’urgence du besoin d’un changement n’est donc plus à démontrer. Pour l’écologie technocratique, cela va de soi, la « transition » passera par le ciment vert – la couleur étant synonyme, et ce réductionnisme n’est pas anodin, de « bas carbone » – qui serait enfin disponible. Pour discuter au plus près de ce technosolutionnisme, ce texte conserve la focale sur le CO2 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.2

Lutter contre la raison chimique
Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.

Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon3. Selon les époques et les procédés, chaque tonne de ciment en réclame 200 à 400 kg. Pendant des décennies, pour des raisons principalement économiques, puisque l’énergie représente souvent 30 à 50 % du prix de revient, le secteur investit pour baisser l’utilisation de ce combustible4. Cette stratégie passe par l’électrification, les énergies alternatives, la combustion d’huiles, de solvants et de pneus usagés pour le four5, le préchauffage des matières, l’accroissement de la taille des fours et la récupération systématique de leur chaleur, le remplacement de la voie humide (introduction dans le four d’une pâte d’argile, calcaire et d’eau, qu’il faut sécher) par la voie sèche qui économise 40 % des calories, etc. De manière générale, le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser la quantité d’énergie par tonne (figure 3), donc les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement6.
Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.

Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO27. Tel quel, ce procédé possède donc un plancher minimal de CO2. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 19908. Quand bien même le clinker serait fabriqué dans un four chauffé par de miraculeuses énergies propres, ce qui est un fantasme, les émissions persisteraient.
Retour de la raison chimique
Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération9. Contrairement aux émissions de la décarbonatation, immédiates et faciles à évaluer, celles-ci sont bien plus incertaines, car fonction de la durée de vie10. En cumulé, ce processus représenterait 55,1 % des émissions de la production de ciment entre 1930 et 202111. Ce taux, à prendre avec beaucoup de précautions, comprend l’absorption de CO2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.
Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.
Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur12. Malgré la variabilité des cas, selon les conditions réelles, la traduction de ce résultat ne fait pas de doutes : le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on inclut un autre résultat : le béton concassé absorbe aussi du CO2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet13. Ainsi, les valorisations de béton concassé, plutôt que de servir les sous-couches des routes, devraient maximiser le potentiel de carbonatation en augmentant son exposition au CO2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.
➤ Lire aussi | Araser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)
Ciment de laitier
Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 20187. Mais cette « solution » est trop franchement risible, puisque l’atmosphère est sans frontière, pour recevoir un fort soutien institutionnel. Considérons la proposition la plus sérieuse et concrète, celle de l’entreprise Ecocem (qui se présente sur son site comme « leader indépendant des ciments bas carbone ») qui a récemment publié un rapport lucide sur l’ampleur des transformations et des alternatives. Il relativise ainsi explicitement les technologies de captage, de stockage et d’utilisation du carbone (qui ne constituent pas « une panacée » ni une « solution miracle »). À partir de la compréhension chimique du problème, Ecocem a formulé la seule solution possible : développer un ciment avec le moins de clinker possible, c’est-à-dire le remplacer par des matières moins émettrices (des « ajouts cimentaires14 »). Pour diviser par cinq [sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles15 ». En théorie, on pourrait atteindre 150 kg de clinker par tonne de ciment (contre une moyenne mondiale de 770 kg aujourd’hui16). Plus précisément, en intégrant 33 % de laitier de hauts-fourneaux moulu et de filler calcaire, le ciment Ecocem (CEM VI) a une empreinte carbone de 419 kg par tonne17. On est loin de la réduction par cinq, effet d’annonce déjà périmé, mais passons. Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre18, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau19.
Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.
Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en acier20. Le mode de refroidissement détermine ses propriétés. Rapide, il fournit du laitier granulé qui est un liant hydraulique (différent d’un ciment, car il demande une activation) ; lent, il fournit du laitier cristallisé qui est un caillou qui possède de bonnes caractéristiques mécaniques. Les quantités dépendent de la filière et de la concentration de fer dans le minerai : plus un minerai est riche, moins la production de fonte produira de laitier (et inversement). À la fin du xixe siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.

Reconstruire en laitier
Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 186121. De la théorie à la pratique, un écart persiste. En France, une étude de 1866 affirme que l’utilisation des laitiers « est encore une question à résoudre » à cause de l’extrême variabilité de leur composition et de leurs propriétés physiques – et il n’est pas question de sacrifier la qualité de la fonte pour obtenir un bon résidu22. Les ingénieurs démontrent rapidement qu’un laitier de bonne composition, granulé dans les conditions adéquates, présente une résistance comparable à celle des meilleurs ciments Portland. Dans les années 1890, Lafarge produit du ciment de laitier à Vitry-le-François (figure 4) – un de ses produits phares jusqu’aux années 1920 – et à la fin du xixe siècle, l’industrie du ciment de laitier est née23. En 1900, il y a des usines de ciment de laitier dans les départements du Cher, de la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Marne, la Marne, la Loire-Inférieure et les Basses-Pyrénées, avec une production totale estimée à 100 000 t, sur un total de 900 000 t de ciments divers24. Environ 150 000 t de laitier granulé ont été consommées par les cimenteries françaises lors de la construction du métropolitain parisien en 190025. Comme le laitier est « sans valeur commerciale », comme son mélange avec de la chaux est facile à réaliser partout et à bas prix, son rapide développement menace même les ciments Portland, bien plus coûteux à fabriquer. Le ciment doit son salut à une réduction de son prix et au manque de rigueur des directeurs de fonderies pour granuler le laitier de façon à obtenir un ciment de laitier avec une qualité constante et homogène26. L’intérêt du laitier pour les cimentiers est constamment réactivé et l’Allemagne reste le modèle à imiter27.
Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.28

Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé29 ». La motivation principale tient à l’amélioration du « bilan charbon » : la production de laitier exige alors 50 kg de charbon à la tonne, quantité qui exclut le combustible nécessaire au haut-fourneau, contre 320 kg pour une tonne de ciment Portland. En 1948, la part des ciments de laitier dans le total de la production de ciment atteint les 40 % – dans la perspective technocratique, jamais le ciment n’aura été aussi vert30.
Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résidus31. Dans l’entre-deux-guerres, la plus grande partie des cendres volantes était évacuée sous forme de fumées qui se répandaient dans l’atmosphère et se déposaient sur la végétation et les bâtiments voisins32. Une solution technique, qui s’impose dans les années 1950, consiste à installer un dépoussiéreur électrostatique qui les conserve dans la centrale – d’où elles sont conduites au terril. Le IIIe Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes33 ».
➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)
Du gris au gris (circulaire)
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 197234.
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.
Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses35 ». Si les mots diffèrent, il n’est alors bien sûr pas question d’économie « durable » ou « circulaire », les motivations sont les mêmes que celles de l’écologie technocratique aujourd’hui : optimiser au niveau national les flux d’énergie et de déchets.

Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabilisée36. En admettant que le « béton armé vert » soit constitué de ciment vert et d’acier (donc de laitier), alors celui-ci n’est que le résultat de la symbiose des industries les plus polluantes : sidérurgie et cimenterie37. Les usines de la société Ecocem, à l’origine créée par Arcelor Mittal en 2007, se situent à proximité immédiate de ses hauts-fourneaux sur les ports de Fos-sur-Mer et Dunkerque. Autre mélange des couleurs : l’alternative techniquement la plus proche du clinker, partant qui pourrait fournir le ciment le plus bas carbone, est la cendre volante sulfocalcique issue des centrales à base de lignite, bien plus polluant que la houille. Réaliste, le récent rapport Ecocem pointe d’ailleurs, parmi les « obstacles », la difficulté de l’approvisionnement en résidus issus d’industries qui doivent en théorie aussi baisser leur production pour respecter les accords climatiques : « deux activités sur le point de disparaître, partiellement ou complètement, dans le cadre de la transition écologique ». Ennuyeux pour eux, révélateur pour nous : la transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique38. Pour (re)développer le ciment vert, il faudrait logiquement davantage de hauts-fourneaux ou de centrales thermiques… donc de CO2.
La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.
C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable39. Arrêter l’oligopole qui contrôle la production de ciment et développer des modes de construction alternatifs exigent de construire un rapport de forces favorable. Une large coalition s’y emploie depuis quelques années, malgré une répression inédite par l’État. Pendant ce temps, cette industrie grappille ce qu’il y a encore à prendre : dernièrement, la quasi-totalité de ses émissions de carbone a été couverte par des quotas gratuits, lui évitant de payer des milliards d’euros de taxe carbone40.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)
Ce texte a d’abord été publié sur le site du Vocabulaire critique et spéculatif des transitions.
L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.

SOUTENIR TERRESTRES
Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.
Soutenez Terrestres pour :
- assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
- contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
- permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
- pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant
Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..
Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.
Merci pour votre soutien !
Notes
- Cheng Danyang et al., « Projecting Future Carbon Emissions From Cement Production in Developing Countries », Nature Communications, 2023, 14.
- Pour les détails historiques : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace. Une histoire environnementale des grandes infrastructures depuis 1945, Université Paris Cité, thèse de doctorat en économie, 2022.
- Voir l’étude de Blanchard Raoul, « L’industrie des chaux et ciments dans le Sud-Est de la France », Revue de géographie alpine, 1928, vol. 16, no 2, p. 323-329.
- Au milieu des années 1950, le combustible et l’énergie électrique constituent 50 à 56 % du coût. « La moindre réduction de la consommation de charbon, la diminution des pertes de chaleur, qui sont très grandes (plus de 50 p. 100 par les fumées, 10 à 20 p. 100 par les parois), permet de substantielles économies », rappelle Yves Lacoste (« L’industrie du ciment », Annales de géographie, 1957, 357, p. 414.
- L’Administration a, dès 1980, homologué des cimenteries comme centres d’incinération de déchets, c’est-à-dire comme « centres de dépollution ».
- Cheng Danyang et al., « Projecting Future Carbon Emissions From Cement Production in Developing Countries », art. cité ; Chen Peipei et al., « Technological Solutions to China’s Carbon Neutrality in the Steel and Cement Sectors », Earth’s Future, 2023, vol. 11, no 9.
- Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit.
- Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », Secteur Privé & Développement, 2011, 10, p. 7.
- Xi Fengming et al., « Substantial Global Carbon Uptake by Cement Carbonation », Nature Geoscience, 2016, 9, p. 880-883.
- Thiery Mickaël et al., « Carbonation Kinetics of a Bed of Recycled Concrete Aggregates. A Laboratory Study on Model Materials », Cement and Concrete Research, 2013, 46, p. 50-65.
- Huang Zi et al., « Global Carbon Uptake of Cement Carbonation Accounts 1930-2021 », Earth System Science Data, 2023, 15, p. 4947-4958.
- Allais Lucia, Meggers Forrest, « Concrete is 100 Years Old: The Carbonation Equation and Narratives of Anthropogenic Change », dans Aggregate Architectural History Collective (dir.), Writing Architectural History: Evidence and Narrative in the Twenty-First Century, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2021, p. 75-89.
- Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », Nature Reviews Earth & Environment, 2020, 1, p. 559-573.
- Antunes Mónica et al., « Alternative Clinker Technologies for Reducing Carbon Emissions in Cement Industry: A Critical Review », Materials, 2021, vol. 15, no 1, 209.
- Hart Joanne, « Ciment : plus d’ambitions pour moins d’émissions », rapport commandé par Ecocem, novembre 2022. Voir aussi : Ogic, « Ciment décarboné : une opportunité, oui, et une nécessité ! », Groupe Ogic [en ligne], 7 juin 2023, page consultée le 16/05/2024. Voir aussi : S.N., « Production de ciment et ciment vert », Dunkerque Promotion [en ligne], S.D., page consultée le 16/05/2024.
- GCCA, Getting the Numbers Right. Global Cement and Concrete Association, 2018.
- De manière générale, Ecocem produit des liants de haute qualité à base de laitier moulu de haut-fourneau.
- L’ajout cimentaire le plus utilisé dans le monde est le calcaire fin (grains inférieurs à 80 microns) : au lieu d’être chauffé à haute température pour produire du clinker, le calcaire fin est directement utilisé sans être chauffé et ne subit donc pas de décarbonisation, ce qui se traduit par une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, le taux doit rester inférieur à 10-15 % dans le mélange au clinker : Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
- Chez Lafarge, une partie du clinker a été remplacée par des laitiers : Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », art. cité, p. 7.
- La filière électrique, plus récente, engendre du laitier d’aciérie électrique en fondant des ferrailles recyclées pour produire l’acier. Sur les laitiers : Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau : élaboration, traitements, propriétés, emplois, Paris, CTPL, 1988 ; Rossi Pierre, Gavois Ludovic, Raoul Guy, « Laitiers de haut-fourneau – Origine, production et caractéristiques », Techniques de l’ingénieur [en ligne], 10 février 2014, accès réservé abonnés, page consultée le 16/05/2024.
- Leduc Élie, Chaux et ciments, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1902, p. 49.
- Vathaire (de) Albert, Études sur les hauts-fourneaux et la métallurgie de la fonte, Paris, J. Baudry, 1866, p. 211.
- Nous regroupons abusivement tous les ciments qui contiennent du laitier sous cette appellation, alors que les ingénieurs les distinguent (ciment métallurgique, de fer, de laitier) selon la proportion de laitier, chaux et ciment.
- Le ciment de laitier, y compris celui de Lafarge, sa résistance et son prix, sont couramment étudiés : Guillerme V., Berger C., La construction en ciment armé. Applications générales, théories et systèmes divers, Paris, Dunod, 1902, p. 19-20 ; Leduc Élie, Chaux et ciments, op. cit., p. 62.
- Revue des matériaux (juil. 1935 ; jan., mai, déc. 1939).
- Merceron-Vicat Maurice, L. Vicat. Sa vie et ses travaux. Avec des notes, Grenoble, Allier frères, 1903.
- En 1901, du fait d’une loi, tous les ciments allemands contenant en mélange au maximum 30 % de laitier s’appellent « ciment Portland de fer » (Revue de métallurgie, sept. 1961, p. 735). Une commission pour l’étude de la valorisation du laitier y est active dès 1921 (Travaux, mai 1934, p. 204-210).
- Revue générale des chemins de fer (mai 1882) ; Revue des matériaux (mars 1925, p. 79 ; sept. 1925, p. 234) ; Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau, op. cit.
- Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Rapport général sur le Premier plan de modernisation et d’équipement », novembre 1946, p. 46, 150. Les discussions au sujet des laitiers entre les différentes commissions (sidérurgie, houillères, matériaux de construction) illustrent les symbioses matérielles.
- Revue des matériaux (nov.-déc. 1955, p. 34).
- Des cendres de foyer représentent 15 % du total, contre 85 % pour les cendres volantes : PREDIS-NPdC, Améliorer la valorisation des déchets industriels en BTP. Plan régional d’élimination des déchets industriels spéciaux. Groupe de travail no5, CETE – LRPC de Lille – École des Mines de Douai, 2002, p. 4.
- Annales des Mines (oct. 1957, p. 653).
- Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Troisième plan de modernisation et d’équipement (1958-1961) », 1960, p. 152.
- Pour les données : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace, op. cit., p. 327.
- Frioux Stéphane, Bonneuil Christophe, « Les “Trente Ravageuses” ? L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance », dans Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41-60.
- La norme (NF 15 804) sur la contribution des ouvrages de construction au développement durable ne prend pas en compte la part de CO2 émise par les hauts-fourneaux. L’empreinte du laitier est alors de 17 kg d’équivalent CO2 par tonne de fonte. Avec un calcul honnête, le béton « bas carbone » à base de laitier permettrait au mieux un gain de 35 %. Voir : Dreveton Matthias, Meunier Guillaume, Consigny François, « Le vrai du faux béton bas carbone », Elioth by Egis [en ligne], 15 décembre 2020, page consultée le 17/05/2024.
- Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.
- Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
- L’Ademe propose une baisse de 60 % dans son « Scénario choc “sobriété low-tech” » [sic] : Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit., p. 9.
- En 2022, l’industrie (hors production d’électricité et de chauffage urbain) représente 78,8 Mt de CO2 : 52,9 millions de quotas gratuits lui ont été alloués gratuitement (une valeur de près de 5 milliards d’euros). Voir : S.N., « Marchés du carbone – SEQE-UE », ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires [en ligne], 11 mars 2024, page consultée le 17/05/2024.
L’article Le “ciment vert” ou les mascarades du greenwashing est apparu en premier sur Terrestres.
01.06.2026 à 22:04
Peut-on relocaliser l’Empire ?
Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.
L’article Peut-on relocaliser l’Empire ? est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (8135 mots)

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.
La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? C’est le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.
Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.
Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?
Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19e siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.
En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.
➤ Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)
Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.
La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.
De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.
Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.
En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.
Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.
➤ Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)
À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.
Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.
Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.
Partie 1 : Dans le ventre d’une puce
1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)
D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.
2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)
Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.
3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)
Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.
Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde
4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)
Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.
5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)
Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.
6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)
L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.
7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)
Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.
8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)
Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- ESIA, « Semiconductors : strategic enabler of everyday life », 2024.
- Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.
- « Plongée dans le monde des semi-conducteurs », France Inter, émission spéciale à Grenoble, 11/11/2021.
- Les citations suivantes sont extraites de Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.
L’article Peut-on relocaliser l’Empire ? est apparu en premier sur Terrestres.
23.05.2026 à 10:25
Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes
Voilà une bonne nouvelle : tout n'a pas déjà été dit sur le capitalisme et l’anticapitalisme. Les blasé-es comme les curieux peuvent donc se réjouir du volume collectif, Mondes postcapitalistes, coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre. Rencontre Terrestres avec les auteurs le 28 mai à l’Académie du climat.
L’article Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (4283 mots)
« La prise de pouvoir ? Non, une chose à peine plus difficile : un nouveau monde. »
Sous-commandant Marcos
Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet, le sociologue et politiste Laurent Jeanpierre, les deux coordinateurs de Mondes postcapitalistes, ainsi que la philosophe Virginie Maris et l’historien François Jarrige, membres de la rédaction de Terrestres qui ont contribué à l’ouvrage.
Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Bien que son titre puisse intimider les socio-démocrates ou effaroucher libéraux et conservateurs, Mondes postcapitalistes est un livre qui s’adresse à un large public, bien au-delà des seuls universitaires ou militant·es. Organisé en 72 entrées, chacune écrite par un·e spécialiste du domaine, l’ouvrage entend préfigurer de façon chorale ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Il ne fallait pas moins de 900 pages pour ouvrir ce chantier de réflexion et de projection si nécessaire, tant les symptômes morbides ne cessent de s’accumuler. Chaque article travaille son objet en tension entre une description des mécanismes et méfaits de la civilisation techno-capitaliste et un élan vers ce qui se construit déjà, ce qui s’entrevoit dans les pratiques des marges et ce qui peut raisonnablement s’imaginer si nos sociétés entraient dans une dynamique collective d’auto-création de nouvelles formes sociales, culturelles et politiques.
Aux électeur·ices de gauche qui désespèrent de la dynamique politique et économique mortifère et du verrouillage des alternatives, ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance. Ils liront avec intérêt les articles Santé, Transports et mobilités, Éducation, et, y prenant goût peut-être, voudront s’aventurer dans les hautes herbes en consultant les entrées Postpatriarcat, Ontologies postnaturalistes ou État/société sans État. Aux enthousiastes de « L’avenir en commun », le livre ouvrira peut-être d’autres rêves et d’autres conceptions de l’action politique que ceux de la « révolution citoyenne ». Ils pourront s’engouffrer dans Droit et Justice, Conflits puis pousser jusqu’à Cosmopolitique et Sortir de l’Économie. Aux électeur·ices de droite dans leur diversité, cet ouvrage essentiellement écrit par des universitaires permet d’entrevoir la variété des thèmes explorés par des sensibilités politiques et des forces politiques alternatives qui sont peu représentés dans le clivage gauche-droite et les grands médias. Ils pourraient se hasarder dans Mort, Océans, Être ou avoir, puis, l’oxygène politique venant en lisant, se risquer à Religions, Commun et Entraide. Mais nous ne pouvons pas garantir qu’ils et elles sortiront indemnes de cette lecture et leur inclinaison à droite pourrait bien s’en trouver perturbée !
Ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance.
A chacun·e, une question est posée : êtes-vous disposé à des expériences de pensée pour imaginer la suite du monde sur un autre régime que l’affrontement des empires, des capitalistes et des identitaires, afin d’éviter que l’empilement des diverses catastrophes en cours n’aboutisse au chaos ? Que nul n’entre ici s’il ne souhaite pas être honnête : le post-capitalisme n’est ni un parti, ni une figure, ni un slogan. C’est une question politique centrale adressée à toutes et tous. Dans cette époque prête à toutes les embardées politiques, où tout ce à quoi l’on tient devient précaire et semble menacé, il est légitime de parier sur notre capacité collective à explorer et expérimenter d’autres mondes débarrassés des tutelles et machines à broyer que sont le capitalisme, l’État, le patriarcat et la colonialité.
Alors virons de bord et ouvrons quelques-unes des 72 entrées des Mondes postcapitalistes : Amour, Coopératives, Métaux, Migrations, Animaux, Fêtes et rituels, Rêves…Et le monde ralentit, la diversité des perspectives ouvertes nous soulève à mesure que ces figurations se déploient. La rencontre du 28 mai cheminera sur quelques-uns des itinéraires proposés par le livre.

Le Gang universitaire de la clef à molette
Ce volume prolifique offre une version savante, mais tout aussi stimulante et plus charpentée que L’An 01, la bande dessinée publiée au début des années 1970 par Gébé. On arrête tout, on expérimente et c’est joyeux ! Et si vous avez adoré le roman d’Edouard Abbey, Le Gang de la clef à molette (1975), qui met en scène des activistes sabotant des infrastructures destructrices, vous pourriez aimer Mondes postcapitalistes, un pavé de 900 pages visant à élucider et faire dérailler la civilisation capitaliste. Si vous ne retrouvez ni l’humour ni la prose du romancier américain, ces 76 auteur·ices constituent un possible Gang universitaire de la clef à molette : une recherche buissonnante et sourcée d’historiens, anthropologues, philosophes et sociologues, afin de trouver les angles pertinents pour mettre des pieds de biche au réalisme capitaliste et esquisser des voies de sortie post-capitalistes. Mais justement, comment éviter la robinsonnade, l’utopie mensongère et étriquée, « la révolution sur cinquante kilomètres carrés » évoquée par Marx pour s’en moquer et s’en distancer ?
Proposer une rencontre entre les outils des sciences humaines et l’élaboration de nouveaux imaginaires, c’est la force de ce livre, alors que le monde ne manque pas de prévisions ni de prévisionnistes. Des services de renseignement (Le Monde en 2045 vu par la CIA) aux économistes, analystes financiers ou géopolitologues, tous proposent des discours sur le futur à court et moyen terme en vue de le maîtriser pour continuer à dominer le présent. À l’aide de leurs budgets prévisionnels et tableaux d’amortissement, les capitalistes excellent dans l’art de parier sur l’avenir et de réduire les incertitudes. Tel champ pétrolier est prévu de fonctionner jusqu’en 2053, tel gazoduc transsaharien opérationnel pour une durée « minimale » de 30 ans, telle licence d’extraction d’un gisement norvégien jusqu’en 20481 : l’industrie pétrolière planifie d’une même main leurs profits et les désastres climatiques.
La masse des acteurs qui dessine des futurs, colonise notre avenir et bouche notre présent est immense. Aux anciens acteurs de la prévision s’ajoute désormais un large éventail d’initiatives qui enrôlent des auteur·es de science-fiction et écrivain·es. Connaissez-vous la Red Team ? Depuis 2020, au sein de l’Agence de l’innovation de défense, le ministère des Armées consacre plusieurs millions d’euros pour scénariser les menaces futures : écrivains, scénaristes, illustrateurs et graphistes civils se relayent pour réaliser plusieurs saisons, dont Emmanuel Macron serait un « fan »2. Autre exemple : des auteurs de science-fiction, des dessinateurs et des experts de la prospective et de l’innovation d’EDF se sont réunis pour proposer neuf scénarios se déroulant dans le « monde d’après » la transition énergétique et environnementale de 2040 et jusqu’en 21503. Ces scénarisations partagent la perspective pronucléaire du Shift Projet. Après son Plan de transformation de l’économie française (2022), ce groupe de réflexion vient de sortir un « Plan robuste pour l’économie française » analysant 20 secteurs à décarboner et transformer. Le Shift Projet a su agréger nombre de cadres et d’ingénieurs pour produire des résultats documentés et des propositions de politiques publiques. Fidèle à l’esprit d’ingénieur qui en est à la source, le plan ne vise pas à éroder le capitalisme et encore moins à en sortir, mais seulement à baisser l’intensité carbone du PIB. On retrouve la même intention dans le récent Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone de la géographe Magali Reghezza-Zitt où c’est la sortie des énergies fossiles qui est l’unique boussole : une modernisation « écologique » relativement consensuelle qui laisse inchangée la dynamique d’accumulation du capitalisme et la mise en coupe réglée de nos vies, paysages, rêves et nourritures par les puissances souveraines que sont le capital, l’État et les technologies.
Dessiner et bâtir d’autres mondes désirables
Pour notre compte, nous les inconsolables qui désirons sans fin, qu’avons-nous à offrir pour décrire les temps qui viennent à part des dystopies ? Pourquoi ces propositions sont insatisfaisantes et pourquoi il devient urgent de les remplacer par les nôtres ? Ces scénarisations fabriquées par des militaires, ingénieurs ou géographes sont construites sur le paradigme de l’ingénierie sociale, où chaque problème appelle une série de solutions sans que les principales institutions de la modernité capitaliste ne soient interrogées, et dont l’objet n’est pas de répondre à l’extraordinaire confluence des « crises » contemporaines. Aux critiques économiques (exploitation, concentration des richesses et des pouvoirs), sociales (phénomènes de domination et d’aliénation), féministes et décoloniales s’ajoute la dévastation des conditions de vie terrestres, qui enrichit considérablement l’acte d’accusation formulé contre le capitalisme industriel depuis le XIXe siècle. Cette catastrophe écologique lente peut être interprétée comme le plus implacable verdict historique que la civilisation capitaliste a produit contre elle-même, en même temps qu’elle exprime dans le domaine de la « nature » la démesure et la violence dans lesquelles cette civilisation s’est construite depuis le XVIIe siècle. En dépit du contre-feu allumé au tournant du siècle avec le mythe du développement durable, l’incapacité de ce mode de production à s’autoréguler et à développer un métabolisme écologique est criante. Chaque nouvelle vague d’innovation ne fait qu’approfondir la fuite en avant technologique écocidaire.
L’ambition des Mondes postcapitalistes est précisément d’intervenir dans cette conjoncture de périls et de relancer la possibilité d’alternatives : hériter et actualiser les diverses traditions critiques des deux derniers siècles ; enrayer l’écocide fabriqué quotidiennement ; briser le présentisme, sortir de notre impuissance politique et relancer l’avenir en mettant en série divers chantiers post-capitalistes. Le livre est en lui-même expérimental et développe trois modes d’exploration : un raisonnement contrefactuel (que se passerait-t-il si l’on retire un élément du présent, par exemple le patriarcat comme nous y invite Silvia Federici) ; une approche thématisée (Fanny Lopez propose de sortir du verrouillage sociotechnique du système énergétique actuel à travers le technorégionalisme énergétique : une approche de la production et de la distribution qui tient ensemble les échelles régionale, communale et municipale de l’infrastructure) et une approche fictionnelle (après une crise révolutionnaire en 2035, Jean-Paul Gaudillère met en scène une petite région qui rencontre des difficultés d’accès aux médicaments et doit pourtant faire face à l’héritage des maladies générées par le capitalisme : l’auteur explore trois registres d’actions pour répondre aux besoins des communautés).
La triple réussite de l’ouvrage est de proposer une exploration radicale, plurielle et foncièrement écologique. Le livre réussit souvent à circonscrire les problèmes cruciaux qu’il est urgent d’affronter : Capital, État, techniques, patriarcat, colonialité, etc. L’essentiel des moteurs de nos crises fait l’objet d’un diagnostic poussé, l’ambition d’aller à la racine des sujets est donc globalement tenue. Certes, le livre explore de manière inégale comment des mondes post-capitalistes pourraient émerger et inventer ses formes techniques, productives et culturelles mais l’œuvre, écrite à de multiples mains, assume le tâtonnement et la possibilité d’une suite.
Jongler entre la pensée du « camp » et du « champ »
Ensuite, le parti-pris théorique et politique clair ne conduit pas le livre à user de formes obsolètes de l’adresse que sont le catéchisme, l’avant-gardisme élitiste ou le travers universitaire d’un examen à distance, sans prise de risque ni affirmation de certaines préférences. Il déploie un horizon pluraliste et réaliste : en dépit des sensibilités politiques libertaires qui irriguent une partie de l’ouvrage, l’approche rationnelle et méthodique fait vivre et cohabiter des possibles divers. Ainsi, dans de nombreux articles, plusieurs options sont exposées : transformer ou abolir la famille ? Pour rendre possible une approche non économique de la production, vaut-il mieux opter pour une auto-organisation sur les lieux de travail où les décisions sur ce qu’il revient de produire doivent être prises dans les instances d’auto-gouvernement ? Comment faire dialoguer et combiner les hypothèses stratégiques défendues par les sociaux-démocrates, les anarchistes et les marxistes révolutionnaires ? Le pluriel du titre n’est pas un affichage et le pluralisme du livre montre combien les désirs hégémoniques et totalitaires du XXe ont été médités : plutôt qu’une stratégie maîtresse qui négligerait d’autres approches, et provoquerait des guerres intestines, Laurent Jeanpierre défend dans son article Stratégies transitionnelles une composition stratégique. Un tel projet résonne avec celui du philosophe Tristan Garcia qui invite à jongler de la pensée du « camp », qui est en partie aveugle dès lors qu’elle prend position dans un affrontement, au point de vue du « champ », qui cherche à repérer les différentes forces en présence. Plutôt que croire à une résolution qui ne signerait que la victoire d’un camp contre un autre, l’enjeu est d’interrompre les prétentions hégémoniques des subjectivités politiques qui s’affrontent afin de rendre possible des offensives et peut être une « victoire » des partisans de l’émancipation4.
Enfin, l’écologie n’est ni un accessoire de charme ni un enrobage qui resterait superficiel et inconséquent : c’est un champ de problèmes qui a été métabolisé par les auteurices, qui irrigue l’ouvrage, provoque des déplacements et des cheminements féconds. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux textes qu’il contient, mais dans le fait qu’il encourage des aventures collectives d’exploration et invite à prolonger de diverses façons ce chantier intellectuel et politique.
Cette neuvième rencontre Terrestres examinera quelques-uns des nombreux thèmes abordés dans l’ouvrage. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par cerner l’objet et l’ambition du livre : post-capitalisme ; crise du capitalisme et crise de l’anticapitalisme ; pourquoi reprendre la question des soulèvements et le dépassement du capitalisme.
2/ Nous discuterons ensuite des variétés et des articulations entre les stratégies politiques ; le pari de la pluralité et le refus d’une hégémonie d’un monde post-capitaliste sur une autre.
3/ Nous déplierons les apports contre-culturel et militants pour questionner l’apport du féminisme, de la littérature des critiques anti-capitalistes radicales pour figurer les mondes désirables et les formes d’autogouvernement dont ils pourraient être porteurs.
4/ Nous échangerons avec Virginie Maris à partir de sa contribution sur la biodiversité et d’un tour d’horizon plus larges de plusieurs thèmes qui traversent le livre autour de nos relations au vivant, à la nature et à la science.
5/ Nous discuterons enfin avec François Jarrige à partir de sa contribution sur l’énergie animale et d’un tour d’horizon plus large : si le pouvoir est dans la technologie et les infrastructures, que défaire ? Quelles techniques, énergies et infrastructures pourraient être compatibles avec l’horizon post-capitaliste qui se dessine ?
Laurent Jeanpierre, sociologue et politiste, est professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Dans le cadre théorique d’une sociologie des possibles (avec Haud Guéguen, La Perspective du possible, La Découverte, 2022), il travaille en particulier sur les mouvements sociaux, les révolutions et les alternatives préfigurant des rapports sociaux postcapitalistes. Il est notamment co-éditeur (avec Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Eugénia Palieraki de Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).
Jérôme Baschet est historien. Il est enseignant-chercheur retraité de l’EHESS et professeur à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il est notamment l’auteur de Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits (La Découverte, 2018) et de Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie (Crise et Critique, 2024).
Image principale : Gustave Courbet, La mer, 1867.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Wim Carton, Andreas Malm, Overshoot — Résister à l’idéologie du dépassement, La Fabrique, 2026, p. 101.
- https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/07/07/quand-l-armee-engage-des-auteurs-de-science-fiction-pour-imaginer-les-menaces-du-futur_6087366_3246.html
- Hautes tensions 9 scénarios pour penser nos futurs énergétiques, Tallandier, 2025. https://www.tallandier.com/livre/hautes-tensions/
- Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, Presses universitaires de France, 2023
L’article Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes est apparu en premier sur Terrestres.
14.05.2026 à 09:30
Quels mondes après le capitalisme ?
C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.
L’article Quels mondes après le capitalisme ? est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (11798 mots)

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».
Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.
Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.
Au-delà de l’anticapitalisme
Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.
La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.
Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.
➤ Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)
Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.
Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.
Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme
Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.
Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».
Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».
Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.
➤ Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)
Architecture d’une enquête collective
Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.
La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.
Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.
➤ Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)
D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.
Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.
Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.
Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.
Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.
➤ Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)
Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.
Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.
La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.
Construire une civilisation postcapitaliste
Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.
Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

SOUTENIR TERRESTRES
Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.
Soutenez Terrestres pour :
- assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
- contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
- permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
- pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant
Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..
Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.
Merci pour votre soutien !
Notes
- Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
- Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
- Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
- Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
- Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
- Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
- Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
- Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
- Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
- Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
- Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
- Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
- Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
- Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
- Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
- Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
- Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
- Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
- Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].
L’article Quels mondes après le capitalisme ? est apparu en premier sur Terrestres.
04.03.2026 à 16:10
Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie
Trente ans après sa naissance, que reste-t-il des promesses d’émancipation portées par l’utopie d’Internet ? Le bilan s’amaigrit chaque jour, à mesure que l'industrie numérique accélère la victoire du techno-fascisme. Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l'utopie numérique pour comprendre cette infrastructure et son idéologie.
L’article Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (6382 mots)
Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
En 1999, Eric Schmidt, futur PDG de Google entre 2001 à 2011, énonce qu’« Internet est la première chose que l’humanité a construite et qu’elle ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais eue ». Un quart de siècle plus tard, « la plus grande expérience d’anarchie » est devenue le business le plus profitable de l’économie capitaliste : une poignée d’entreprises dominent l’économie numérique et occupent les sept premières places de la capitalisation boursière mondiale… devant Saudi Aramco huitième et plus grande capitalisation pétrolière mondiale.
Vingt ans plus tard, alors qu’il siège à la Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle, le même Eric Schmidt, devenu central dans la promotion des technologies à la jonction du politique et de l’économie, déclare : « Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G1 ».
Les sept premières capitalisations boursières mondiales sont toutes des entreprises de l’économie numérique, et regroupe une bonne partie des Big Tech.
Ce projet politique est en voie d’achèvement : en 2025, sans comptabiliser l’usage des écrans pour le travail, la population mondiale a passé en moyenne 6 heures et 45 minutes par jour devant les écrans, dont 2 heures et 31 minutes sur les réseaux sociaux2 ; le numérique est devenu la matrice qui reconfigure et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques ; en raison de l’explosion de la demande en centres de données, la consommation électrique pourrait être multipliée par 3 entre 2023 et 2030, sachant qu’en 2024, plus de la moitié de la consommation mondiale d’électricité consommée par les centres de données est d’origine fossile3 ; les services publics ont été largement numérisés, tandis que le chantier pour l’école se fait à marche forcée, grâce à des milliards d’euros d’argent public (plan France Relance) ; la surveillance de masse à grande échelle s’approfondit à mesure que les outils se perfectionnent4, etc.
Si cet aperçu quantitatif ne dit pas tout des pratiques5, il souligne un fait massif : en quelques décennies, la civilisation des écrans et du numérique a enfanté un mode d’être, de relations et d’interactions profondément nouveaux. Lorsque les coordonnées de l’expérience humaine sont à ce point modifiées, les sciences humaines ont pour habitude de parler d’un « fait social total » : une réalité sociale complexe et multidimensionnelle, qui interfère sur la totalité de la société et de ses institutions, et façonne les individus.
Illustration de cette nouvelle norme qui concoure à une série de métamorphoses : durant la période de développement foudroyant du numérique, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabac entre 2002 et 2022. Si ces lieux de sociabilité ordinaires, tant en ville qu’à la campagne, ont décliné progressivement durant tout le XXe siècle6, la vague de fermetures des deux dernières décennies a porté un coup fatal à une partie du tissu social. Une récente étude du Centre pour la recherche économique et ses applications fait d’ailleurs le lien entre ces fermetures et la progression du vote pour l’extrême droite :« ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale7 ».

L’accélération « de la désagrégation des réseaux sociaux locaux » et « l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier » pourraient être mises en regard avec l’impérialisme de l’économie numérique qui ambitionne de refondre l’essentiel des rapports humains et sociaux via l’infrastructure numérique. De la surveillance globale qui abolit la vie privée à l’école numérique en passant par le phénomène d’addictions et de santé mentale, le numérique et son infrastructure écocidaire occupent une place centrale dans la redéfinition du capitalisme contemporain et des pathologies qu’il génère. Comment comprendre la nature de ces transformations ? Pourquoi les promesses d’émancipation sociale et économique portées par les promoteurs d’Internet il y a 30 ans se sont révélées illusoires et ont même accentué les ravages du vieux capitalisme industriel ?
Retour sur la préhistoire et l’histoire du numérique
Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.
Au cœur de projet politique du numérique on retrouve l’idée de la neutralité des techniques : les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société.
Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.
2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :
– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.
– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran8.
3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.
« Entrons-nous dans le techno-fascisme ? »
4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?9 ». Que penser de ce diagnostic un quart de siècle plus tard, alors que l’utopie d’Internet est devenue un empire économique et politique oligopolistique, dévorant d’immenses ressources et exploitant le travail dans les Suds, contrôlant l’espace public et maître d’une énorme infrastructure mise au service des techniques de gouvernement et de l’industrie de la surveillance ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? À quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de désescalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?
L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.

Intervenant·es :
- Sébastien Broca – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Ses travaux sur le numérique se situent au carrefour de la sociologie, de l’économie politique et du droit. Il est l’auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, paru aux éditions du Seuil en 2025.
- Karine Mauvilly – essayiste, formée en droit et en sciences politiques, a été journaliste et enseignante. En 2016, elle a cosigné Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans avec Philippe Bihouix (éditions du Seuil) et est l’autrice de Cyberminimalisme, paru en 2019 (éd. du Seuil).
- Félix Tréguer – chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Ses recherches se situent au croisement des sciences de l’information et de la communication, de la sociologie, de l’histoire et du droit. Auteur de Une Contre-histoire d’Internet : du XVe siècle à nos jours (Agone, 2023) et de Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle (Divergences, 2024), il est également membre de La Quadrature du Net.
Photo d’ouverture : Aileen Devlin | Jefferson Lab.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Cité par Ivan Bouchardeau, Etats d’esprits, Cybernétique et techniques de gouvernement, Paris, Champ vallon, 2026, p. 6-8.
- https://digiexe.com/fr/blog/screen-time-statistics/
- Shift Project, Intelligence Artificielle, Données, Calculs : Quelles Infrastructures dans un Monde Décarboné, octobre 2025, https://theshiftproject.org/publications/intelligence-artificielle-centres-de-donnees-rapport-final/. Par ailleurs, « Selon un rapport des Nations unies publié le 20 janvier, les entreprises étrangères ont investi 69 milliards de dollars dans la construction de centres de données et d’infrastructures liées à l’intelligence artificielle en France l’an dernier. Ce montant est deux fois supérieur à celui enregistré aux États-Unis et trois fois supérieur à celui de la Corée du Sud. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/24/la-france-est-le-pays-qui-a-recu-le-plus-dinvestissements-etrangers-pour-la-construction-de-centres-de-donnees-en-2025/
- Dernier exemple en date : les données générées par les marchés publicitaires permettant de géolocaliser les téléphones à travers le monde sont revendues par certaines entreprises aux services de renseignement ou de police à des fin de géolocalisation et de traçage, voir : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/21/comment-l-industrie-de-la-publicite-en-ligne-alimente-en-secret-la-surveillance-d-etat_6663454_4408996.html
- 15 minutes de lecture électronique sur les 7h et 2 minutes d’écrans chez les américains en 2025.
- Antoine Prost, Si nous vivions en 1913, Paris, Grasset & Fasquelle/Radio France, 2014.
- Hugo Subtil, « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », 30 janvier 2026. https://www.cepremap.fr/2026/01/quand-les-bars-tabacs-ferment-lerosion-du-lien-social-local-et-la-progression-du-vote-dextreme-droite-en-france/
- « Éloge du papier à l’heure du déluge numérique », par Benoît Bréville & Pierre Rimbert (accès libre, janvier 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69172
- Cité par Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025, p. 63-64.
L’article Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie est apparu en premier sur Terrestres.
24.02.2026 à 11:11
« L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »
Qu’est-ce que la nouveauté au juste ? Et pourquoi fait-elle vendre ? Dans cet entretien avec Anthony Galluzzo, la philosophe Jeanne Guien analyse les discours sur la nouveauté, depuis la colonisation marchande au 16ème siècle jusqu’aux dernières tendances des réseaux sociaux. Et réfute l’idée, si chère au marché, d’un désir universel de nouveauté.
L’article « L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme » est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (9989 mots)
Dans son dernier ouvrage, Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), Jeanne Guien propose une plongée stimulante dans l’histoire longue de la consommation. Après ses travaux consacrés aux objets jetables et à l’obsolescence, la philosophe poursuit ses investigations historiques en s’attaquant ici à une question centrale mais rarement interrogée : d’où vient le désir de nouveauté ? Plutôt que de considérer ce désir comme une évidence ou un penchant naturel de l’être humain, elle en retrace les origines historiques, sociales et discursives. Du capitalisme marchand et colonial aux stratégies contemporaines du marketing, Jeanne Guien met en lumière la façon dont la nouveauté a été construite, valorisée et imposée comme moteur économique et idéologique.
Dans l’entretien qui suit, Jeanne Guien revient avec Anthony Galluzzo sur les apports théoriques et historiques de son livre : la remise en cause de la narration classique centrée sur la « révolution industrielle » et sur les « 30 glorieuses », le rôle des designers dans la promotion de la nouveauté ou encore la manière dont la consommation contemporaine d’objets est fétichisée et réenchantée via de nombreuses techniques telles que le packaging. Ensemble, ils interrogent la place de la nouveauté comme valeur cardinale et discutent des pistes critiques ouvertes par ce livre pour penser autrement notre rapport aux objets, aux discours et aux marchés.

Anthony Galluzzo – Ton livre s’ouvre sur un chapitre détaillant la naissance du capitalisme marchand et colonial. Contrairement à une idée répandue, l’histoire de la consommation ne naît pas au 19e siècle, mais au 16e siècle…
Jeanne Guien – Avant 1492, il existait des marchés du sucre, de la soie, du café ou d’autres produits de luxe. Mais justement, c’était des marchés de niche. Il s’agit au 16e siècle de créer des marchés de masse pour des produits inconnus de la grande majorité des Européens. Il y a donc un rôle important des producteurs de discours pour intéresser, séduire et faire vendre. Ils participent d’une économie de l’attention, le terme est bien sûr anachronique, on l’emploie dans le contexte actuel de l’économie du numérique, mais le phénomène était déjà palpable.
Samir Boumediene m’a beaucoup inspirée avec ses travaux sur l’importation et la création de marchés pour les plantes et leurs produits dérivés en métropole1. Il s’est appuyé sur les écrits des docteurs, des prêtres, des colons, des militaires pour l’expliquer. Les rôles de ces personnages s’entrecroisaient souvent. J’ai essayé de bien le souligner dans mon livre : tel traité sur le chocolat, le café, le thé, n’est pas simplement écrit par un docteur, mais par un docteur qui est par ailleurs commerçant, apothicaire, boutiquier, doté d’actions dans telle compagnie marchande, possesseur d’un cabinet de curiosités, en relation avec d’autres scientifiques et parfois avec des politiques. C’est par exemple la figure de Voltaire, dont Sylvie Laurent2 montre bien qu’il n’était pas qu’un intellectuel français, un philosophe ou un romancier, mais aussi un capitaliste qui investissait dans le commerce du sucre, dans le commerce esclavagiste. C’est important de montrer les multiples fonctions des acteurs de l’époque : c’est en les réunissant toutes que l’on peut comprendre le rôle de la production de discours à cette époque. Aujourd’hui, on peut être purement marketeur, ne travailler que sur la mise en marché ou sur la publicité. Mais à l’époque, ces fonctions sont plus intriquées : un producteur de discours professionnel qui se dit philosophe exprime et défend aussi des intérêts marchands.
Anthony Galluzzo – Tu mobilises un concept central qui est celui du « columbusing », que signifie-t-il ?
Jeanne Guien – L’expression m’a été indiquée par Mame-Fatou Niang, elle a été créée par des humoristes, Bernard David Jones et Brian Murphy, qui en ont fait un sketch en 20143. Ce sketch a eu un certain retentissement médiatique, et a été utilisé pour désigner ce qu’on appelle en français l’appropriation culturelle : des pratiques de « white washing », de blanchiment de certaines pratiques culturelles, références, issues de peuples non blancs, que des Blancs vont mobiliser à leur profit. Au-delà de l’appropriation culturelle, ce qui m’a intéressée dans ce concept, c’est qu’il est basé sur le nom de Christophe Colomb et qu’il renvoie au fait que la colonisation marchande, à partir du 15e siècle, s’est beaucoup accompagnée d’une prétention de la part des colons européens d’avoir inventé ce qu’ils ont volé, rapporté de force, acheté ou prélevé sur les autres continents. C’est l’époque où le capitalisme déploie ses réseaux et il le fait sous le signe de la néophilie, c’est à dire de la prétention à apporter quelque chose de nouveau, une « découverte » que le monde attend et qui améliore la vie des gens. Cela sert à réenchanter la violence de rapports de production basés sur l’esclavage, l’écocide et l’exploitation humaine.
Anthony Galluzzo – La plupart des ouvrages proposent un récit commun qui commence au 19e siècle avec ce que l’on a appelé la révolution industrielle et tout un faisceau de phénomènes : l’émergence de la marque, de la publicité moderne, des médias de masse, la concentration urbaine, la salarisation… Tu expliques bien dans ton ouvrage en quoi ce récit est insuffisant et la nécessité de ressaisir cette histoire par ses racines coloniales. Comment t’es-tu détachée de ce récit commun, auquel nous avons été largement socialisés en tant que chercheurs ?
Jeanne Guien – Ce récit est effectivement dominant. Pendant ma thèse, je m’inscrivais d’ailleurs dans cette périodisation. Je commençais mon analyse avec les débats entre Marx et Babbage sur l’obsolescence dans le contexte de la mécanisation des moyens de production en Angleterre. Depuis, j’ai lu des histoires du capitalisme plus ambitieuses ainsi que les approches anglo-saxonnes de la « société de consommation », qui incluent le 18e siècle4. J’ai aussi été inspirée par les recherches de penseurs décoloniaux comme Mame-Fatou Niang5 ou Malcom Ferdinand6. C’est le moment où des réseaux de production, d’exportation et de distribution de produits inconnus en métropole se mettent en place. Mais c’est aussi le moment où on emploie sans cesse le mot « nouveau », et d’autres figures de la nouveauté comme « exotique », « curieux », « étrange »… Le concept de « nouveauté » est absolument partout pendant cette période coloniale : le Nouveau monde, la Nouvelle France, la Nouvelle Angleterre, etc.

Anthony Galluzzo – Tu critiques également la vision phasiste et évolutionniste de l’histoire économique mise en avant par les promoteurs de l’innovation. Tu évoques notamment la mobilisation des théories de Joseph Schumpeter…
Jeanne Guien – La plupart des discours sur l’obsolescence contiennent soit explicitement soit implicitement des philosophies de l’histoire que je me suis attachée à analyser, avec la mobilisation du progrès, de l’évolution, du darwinisme. Cette philosophie de l’histoire est souvent peu assumée et plus rarement encore argumentée.
Concernant Schumpeter, c’est un peu différent : il compare ce qu’il pense à Marx, qu’il cite explicitement et dont il reprend certaines intuitions pour développer sa propre théorie. Pour Schumpeter, l’innovation, c’est d’abord un esprit, c’est le propre d’un sujet aventureux, qui est l’entrepreneur, qui lance des initiatives. À l’époque où il écrit, il dit assister à une bureaucratisation des activités capitalistes et diagnostique la perte de cet esprit entrepreneurial et le développement d’un système centralisé qui ne relèvera plus du capitalisme à proprement parler. Il évoque une disparition du capitalisme par son propre exercice. Il y a donc une vision de l’histoire dialectique : le capitalisme contient une contradiction qui va se révéler au fur et à mesure du temps.
L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.
Cette vision pessimiste est gommée par les chantres de l’innovation actuels, qui lui substituent un genre de néodarwinisme, un darwinisme social, avec l’idée que dans un monde concurrentiel, ce sont les meilleurs qui gagnent et les plus faibles qui perdent. Ils reprennent un peu à Schumpeter, avec la notion de destruction créatrice, l’idée que l’innovation entraine une crise à l’issue de laquelle certains produits, certaines entreprises, certains modes d’organisation de l’économie vont disparaître et d’autres prospérer. Mais le phénomène est replacé dans un cadre néodarwiniste qui l’inscrit dans la nature. En conséquence, il faut s’adapter, voire anticiper ces moments de crise en innovant le plus possible, en investissant encore plus dans l’innovation, il faut être celui qui va provoquer la crise, celui qui va créer une « disruption » sur le marché pour reprendre le vocabulaire managérial de la fin du 20e siècle. Ce genre de représentations est aujourd’hui très répandu et même récompensé, puisqu’un Philippe Aghion vient par exemple de recevoir le prix « Nobel » d’économie.
Anthony Galluzzo – Tes livres précédents portaient déjà sur l’obsolescence et sur le jetable7. Que souhaitais-tu accomplir avec ce nouvel ouvrage ?
Jeanne Guien – Les gens qui valorisent l’obsolescence ou qui tentent de la justifier (même s’ils la déplorent), vont avoir tendance à se réfugier, une fois qu’ils n’ont plus trop d’arguments, dans l’idée que la nouveauté fait plaisir aux gens, que ça les amuse, les intéresse, les satisfait. L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux, d’innovations, de tester et d’acheter de nouvelles choses et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.
Même du côté des critiques de l’obsolescence et des défenseurs de la durabilité, on a quand même cette idée que l’on ne peut pas critiquer l’innovation. Tu peux lire des plaidoyers en faveur de l’écologie par l’innovation et le progrès technologique. Il y a une forme de réticence, une peur de détruire une grande idole, une valeur consensuelle. Comme si la nouveauté était nécessairement une valeur en soi, comme la beauté ou la santé, qu’on ne pourrait pas remettre en question. Or, il y a vraiment une incapacité à fonder scientifiquement les origines possibles de ce désir de nouveauté, qui n’est pas inné.
Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.
Une autre chose qui m’intéressait beaucoup aussi, c’était d’aller voir du côté des discours. J’ai beaucoup travaillé sur les objets et les discours qui les accompagnent. En étudiant ces sujets, on ne peut pas éviter la question de l’influence publicitaire, des valeurs et de l’aspect psychologique de la consommation, aspects que j’ai un peu mis de côté jusqu’à présent en me consacrant au parcours industriel des objets et à la construction de marchés. J’avais envie de montrer qu’il est possible d’aborder de la même façon les discours. Je n’ai pas mis de côté mon approche matérialiste : au contraire , j’essaie de montrer que l’on peut appliquer cette approche aux discours. Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.
Enfin, une troisième chose m’intéressait : montrer que la promotion, la diffusion de l’obsolescence et des habitudes de renouvellement n’est pas quelque chose de caché ou de dissimulé. Je souhaite documenter les textes où les acteurs du marché se montrent très explicites, et théorisent le fait qu’il faut du gaspillage pour maintenir l’économie à flot.

Anthony Galluzzo – Dans ton ouvrage, tu prends le temps de définir les concepts, notamment celui de « nouveauté ». Tu expliques que qualifier quelque chose de nouveau est en quelque sorte un acte créateur : cela permet de créer des marchés.
Jeanne Guien – Dans ce passage-là, j’allie plusieurs concepts : l’économie des qualités de Michel Callon et de ses co-auteurs et le concept de langage performatif d’Austin, pour montrer que sur les marchés, quand on attribue certaines qualités à un objet, on peut réellement le faire exister comme tel. Tout est par exemple fait pour que l’objet soit perçu comme féminin ou masculin, cher ou pas cher, nouveau… C’est « créateur », au sens où il n’y a pas de propriété physique de l’objet qui justifierait cette dénomination. D’ailleurs, les durées pendant lesquelles l’objet reste nouveau peuvent être très élastiques : ça peut être en années, en mois, en jours, en heures…
Il n’y a pas vraiment de base ontologique qui justifie la propriété « nouveauté ». C’est pour ça que je parle plutôt de qualité. Un produit va être nouveau pour autant qu’il est qualifié et perçu comme nouveau pendant un certain temps sur un marché. D’ailleurs, les marketeurs ne disent pas autre chose. Thibault Le Texier a attiré mon attention sur la définition du produit nouveau selon Philip Kotler, un marketeur très lu, très enseigné. Celui-ci définit le produit nouveau comme « un produit qui est perçu comme nouveau ». C’est complètement tautologique et ça montre bien que, même pour eux, c’est avant tout une construction rhétorique et marchande.
Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit.
Anthony Galluzzo – Un autre concept qui me semble important dans ton ouvrage est celui de « néophilie » que tu inscris dans un rapport dialectique avec la « néophobie ». Est-ce que tu peux revenir là-dessus également ?
Jeanne Guien – Je veux bien revenir là-dessus, d’autant plus que dans les reformulations qu’on en fait, il y a beaucoup de simplification. La néophilie, c’est le désir de nouveauté en tant qu’il est prétexté et attribué aux consommateurs par les acteurs marchands que j’étudie dans ce livre. Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit. On attribue à des catégories de population, autoritairement, un désir de nouveauté. La néophilie ce n’est donc pas quelque chose qui serait en nous – sans jamais d’ailleurs, que nous définissions ce « nous » – c’est un être de discours qui permet de renvoyer la responsabilité d’une consommation sur d’autres.
Ce qui est intéressant, c’est que ce discours évolue beaucoup selon « l’autre » dont on parle. Quand la nouveauté est associée à la mode et au gadget, là, c’est la faute des femmes et des jeunes. Quand on est dans l’innovation, c’est plus compliqué. On parle alors d’hommes blancs dont le désir de nouveauté équivaut à du génie, à une soif d’innovation qui est beaucoup plus valorisée. Je pense d’ailleurs que la sociologie du langage pourrait nous aider à poser des mots là-dessus.

Anthony Galluzzo – J’ai la même impression de mon côté : discuter avec des spécialistes de linguistique pourrait effectivement être très utile.
Jeanne Guien – J’ai justement commencé à réfléchir à ces aspects grâce à la linguiste Laélia Veron qui m’avait invitée à présenter mes travaux dans son séminaire de recherche. J’avais expliqué mes efforts pour ne pas réduire les objets à des signes, pour ne pas réduire la consommation à du langage, comme l’ont tant fait Baudrillard, Barthes ou même Debord. Ce à quoi elle m’avait opposé « oui, mais tu parles quand même de discours, en quel sens ? ». Ça m’a incité à travailler une approche matérialiste du discours, et à appréhender le caractère performatif du langage. Oui, les objets sont porteurs de signes, les objets sont supports de messages. C’est vrai, mais c’est une petite partie de ce qu’est la consommation. Et quand on y pense, c’est la partie la moins évidente. La consommation apparait d’abord comme de l’usage, de l’incorporation, de l’habituation, de la discipline du corps. Des phénomènes que d’autres ont analysé, comme Pierre Bourdieu par exemple. Mais bizarrement, cet aspect est un peu laissé de côté, on en revient à des questions de classement et d’expression de soi. Ce n’est peut-être pas un hasard. L’approche sémiologique a été du pain béni pour les publicitaires : ce sont les premiers à se satisfaire de réduire les objets à des signes pour pouvoir leur faire dire ce qu’ils souhaitent. Je m’inspire là de tout un pan des sciences sociales qui traitent de la « culture matérielle » et qui critiquent eux aussi cette tendance à réduire tous les objets à des signes.
➤ Lire aussi | Crises sanitaires et profits : une brève histoire du marketing épidémique・Jeanne Guien (2022)
Anthony Galluzzo – Dans le récit commun, les principaux « ingénieurs de sens » concernant la consommation sont les publicitaires. Et ça tombe sous le sens, c’est très implanté dans les représentations communes. Dans ton livre, tu soulignes le rôle important d’une profession beaucoup moins souvent évoquée, et pourtant tout aussi centrale dans cette ingénierie, celle des designers.
Jeanne Guien – Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On parle d’écoconception pour la durabilité, d’un design plus sobre. Mais c’est vrai que l’on entend assez peu parler de l’histoire des designers, du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple. Il y a évidemment le design industriel, un mouvement professionnel mais aussi théorique. Là aussi, on les voit se confondre parfois avec les publicitaires et les marketeurs. Là aussi, il est intéressant de constater l’intrication des fonctions. Ces acteurs sont complexes, ont plusieurs casquettes, évoluent d’un domaine à un autre et se connaissent. Tout un écosystème professionnel se met à promouvoir explicitement au début du 20e siècle la théorie du consumérisme, cette idée qui consiste à dire qu’il faut trouver des moyens de renouveler la demande le plus souvent possible, notamment en changeant régulièrement l’apparence des produits, en s’inspirant de la mode.
Le design doit servir à attirer l’attention et à vendre des produits en plus grande quantité que nécessaire. Je cite l’exemple plus ancien de l’entrepreneur en porcelaine anglais Josiah Wedgwood (1730-1795), qui lui aussi avait développé toute une théorie autour du renouvellement, du design et du merchandising. Selon lui, il faut construire de jolis endroits où les femmes riches viendront faire leurs mondanités et pour les faire venir plus souvent, il faut changer l’apparence du magasin. Idem pour les grandes compagnies de commerce colonial, dès le 17e siècle. Dans leurs commandes auprès des importateurs de porcelaine chinoise ou de tissus indiens, elles réclament sans cesse de nouveaux designs, de nouveaux motifs. La mise à contribution du design n’est donc pas nouvelle au 20e siècle, mais à ce moment-là, la profession se restructure et se redéfinit en référence à cette théorie du consumérisme. De la même façon, les professionnels de la vente ou les économistes commencent à s’appeler marketeurs parce qu’ils prétendent développer une expertise spécifique sur la segmentation des marchés et la possibilité d’accroitre la consommation. Toujours de la même façon, les publicitaires se mettent à produire une publicité dite « scientifique », qu’ils présentent comme absolument nécessaire à la prospérité commune.
Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On entend assez peu parler de l’histoire des designers et du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple.
Les designers, eux, font du design industriel, ils rejettent la figure de l’artiste dans sa tour d’ivoire, l’art pour l’art. Leur but est désormais de vendre et de faire vendre. La General Motors a ouvert au début du 20e siècle un département de design intégré dans l’entreprise et a établi une politique de changement de modèles tous les ans. On dispose de nombreux textes de ces professionnels, qui ont souvent écrit leurs mémoires. Pour une raison que, comme Thibault Le Texier, tu analyses toi-même très bien8, ces professionnels font de l’autopromotion, leurs textes leur permettent de vendre leurs services, de gagner la confiance des entrepreneurs et d’accroitre leur clientèle. Il faut donc s’en méfier, ce sont très souvent de simples promesses (nous vous ferons vendre plus, en incitant les consommateurs à gaspiller plus). Mais le fait que ces promesses soient dicibles, assumées dans l’espace public est pour moi important : cela permet de montrer que l’obsolescence est rarement un phénomène caché mais assumé et structurant pour le capitalisme.

Anthony Galluzzo – Dans le chapitre 5 de ton livre, qui porte sur les produits jetables, le packaging et les objets dits « neufs », j’ai l’impression que tu revisites des thèmes et des phénomènes que tu as déjà abordés dans tes précédents ouvrages, mais de manière plus ramassée et analytique. Et dans ce cadre, tu mobilises un concept qui me paraît central également, qui est l’« ex-nihilisme ».
Jeanne Guien – C’est un mot que je forme à partir de ex nihilo – « à partir de rien » – pour expliquer plusieurs choses. Tout découle du concept de fétichisme de la marchandise de Marx : les marchés mettent en place beaucoup de dispositifs pour invisibiliser l’origine des produits, leur histoire, pour donner l’impression qu’ils viennent de nulle part. L’ex-nihilisme permet de décrire ce genre de dispositifs, qui sont là encore des pratiques très matérielles. L’emballage et le merchandising ont tendance soit à présenter les produits, soit à les donner à vivre, à expérimenter d’une façon qui joue ou rejoue sans cesse l’idée de première naissance, l’idée de cause non causée. Le rôle du merchandising à ce propos est bien connu : les objets sont présentés hors de tout contexte. Pour ma part, j’ai travaillé sur le packaging, ses productions et ses pratiques de déballage. Les vidéos d’unboxing (où quelqu’un se filme en train d’extraire un produit neuf de son emballage) récoltent beaucoup de succès. Suite à une vidéo publicitaire, les gens se sont mis à en faire eux-mêmes. Constatant le phénomène, les marques se sont mises à en faire plus. On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.
Il y a là aussi des filiations historiques : on est remonté tout à l’heure au 16e siècle pour parler de cette économie de l’attention, de ce marketing du curieux, du surprenant, du jamais vu. Toutes ces figures de la nouveauté sont mobilisées pour donner l’impression que le produit vient à l’être au moment où on le déballe. C’est ce qui est nouveau par rapport au commerce au loin, au commerce colonial, où l’on valorisait justement le fait d’être allé chercher l’objet très loin. On mettait en scène à travers des récits de voyage la complexité de l’histoire du produit, tout ce qu’il avait vécu avant d’arriver dans les mains du consommateur, en général par des récits stéréotypés et enchanteurs, évitant de mentionner les violences de ce commerce, ce qui constitue aussi une invisibilisation. J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est fait pour donner l’impression que le premier moment est celui de la prise de possession. Évidemment, le e-commerce y contribue beaucoup : là aussi il y a une construction de l’expérience de la commande comme un phénomène spontané, qui tombe du ciel, qui fait plaisir, qui arrive magiquement le plus vite possible. C’est ça que j’appelle l’ex-nihilisme, la construction de toutes ces expériences marchandes comme des expériences créatrices.
On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.
Anthony Galluzzo – Ton ouvrage a fait l’objet d’une recension critique par Thibault Le Texier. Je te propose de conclure en revenant sur les principaux reproches qu’il adresse à ton travail. Il pointe tout d’abord la rareté des matériaux de première main…
Jeanne Guien – Tout dépend de ce qu’on appelle « première main ». S’il s’agit d’archives, en effet, je ne suis pas historienne et je ne suis pas formée à aller voir dans les archives, quoi que cela m’intéresserait beaucoup. Ma formation philosophique me permet seulement de faire de la synthèse historique c’est à dire de lire les historien·nes, et reprendre leurs sources. Cependant, cela me conduit très souvent à rechercher les textes cités et à les lire directement – lorsqu’il s’agit de textes accessibles pour moi. J’essaie aussi d’aller dans les musées des techniques pour voir les objets eux-mêmes.
Anthony Galluzzo – Il évoque également le caractère trop « flottant » de l’objet du livre, la « nouveauté ».
Jeanne Guien – C’est le problème même de l’ouvrage : qu’un concept aussi vague, jamais défini et fortement moralisé ait acquis une telle valeur économique et symbolique, un tel poids social. C’est cette socialisation, et l’aveuglement collectif qu’elle produit, que j’étudie. En effet, il est possible de parler de façon sérieuse de choses qui ne le sont pas, de même qu’il est possible d’étudier des sujets tristes sans se mettre à pleurer. Il y a tout un pan de l’histoire qui se penche sur l’histoire des erreurs, mensonges, illusions… Qui pour être fausses ou « flottantes » n’en ont pas moins des effets sociaux réels, que l’on peut étudier scientifiquement. Ainsi, je me réclame souvent de l’« agnotologie », ou étude de la production de l’ignorance, pour parler de cette étude des discours trompeurs, délirants ou tout simplement infondés. C’est justement ce qui me permet d’allier philosophie et histoire : dans la conclusion du livre, je propose une définition de la nouveauté issue de l’exploration des nombreux problèmes que les usages de cette notion ont fait apparaître tout au long des chapitres.

Anthony Galluzzo – Dans sa critique, Le Texier décrit ton livre comme trop militant, ce qui se lirait notamment dans la pratique du cherry picking : « L’auteure plaide à sens unique et contextualise peu », écrit-il.
Jeanne Guien – J’assume totalement le fait que mes recherches soient ancrées dans une démarche critique : montrer les impacts sociaux et environnementaux du consumérisme en me basant sur des faits. Il s’agit de produire une « contre-histoire », c’est à dire un récit non apologétique de la formation des industries et du lancement des produits, contre les versions simplistes ou fausses que les entreprises produisent à leur sujet. Tenter de rétablir un peu la balance face à une industrie qui surproduit du discours apologétique et une société civile qui possède beaucoup moins de pouvoir médiatique, et à qui j’espère pouvoir fournir des arguments pour se défendre.
Je récuse par contre le verbe « plaider » puisque mes livres sont des récits. J’énumère des faits, je ne fais pas une liste d’arguments théoriques contre le consumérisme – il y en a énormément, mais ce n’est pas ma méthode, je trouve cela moins efficace. Quant à aller dans l’autre « sens », c’est à dire tenter de lister les avantages du consumérisme, c’est justement ça qui conduirait à une vision partielle, tronquée, de la réalité. En effet, les avantages du consumérisme sont toujours très locaux : tel produit qui bénéficie à telle classe de consommateurs est fabriqué au détriment de tel autre groupe de population. Se concentrer sur la classe qui en bénéficie, comme le fait la publicité, ce n’est pas contextualiser : c’est invisibiliser.
➤ Lire aussi | Quelle histoire de la fabrique du consumérisme ?・Thierry Bonnot (2019)
Anthony Galluzzo – Thibault Le Texier te reproche également d’accorder beaucoup d’attention aux vêtements et aux objets technologiques sans se demander pourquoi la nouveauté compte tant pour ces objets et pas pour d’autres, comme les produits alimentaires de base et les services.
Jeanne Guien – Là c’est inexact, en deux sens. Déjà parce que, dans ce livre, je parle de produits de base (notamment lorsque j’évoque les produits jetables) ainsi que de denrées alimentaires (dès le 1er chapitre). Par ailleurs, je ne pense pas du tout que ces secteurs échappent à la néophilie. Si je reprends son exemple du ticket de métro, voilà un produit « de base » dont un consommateur pourrait en effet attendre l’identité, la durabilité et la simplicité. Pourtant il n’en est rien. En Île de France, cela fait deux ans que la RATP nous inonde de publicités pour la « révolution billettique » (l’abandon des tickets en carton, au profit de cartes plus chères), annonce « du nouveau sur toute la ligne » (pour l’ouverture des lignes du Grand Paris), un « bus innovation » (doté notamment de plus d’écrans) et la « mobilité de demain » (pour l’ouverture du téléphérique, technique absolument pas nouvelle). Pour son autre exemple de la baguette de pain, allez compter les boulangeries qui ne se revendiquent plus « artisan » mais « créateur » ou « créateur de saveurs ». Bref, la communication de ces secteurs est la même que celle que j’étudie pour l’informatique ou la mode, sans doute parce que les agences publicitaires sont les mêmes. La recension de Le Texier passe à côté en choisissant des exemples qui parlent des attentes des consommateurs. Or dans ce livre, je parle des productions de l’industrie.
Image d’accueil : photo de Masha sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Samir Boumediene, La colonisation du savoir : une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Les éditions des mondes à faire, 2019.
- Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, éditions du Seuil, 2024.
- Dropout, Columbusing : Discovering Things for White People, 23 juin 2014.
- Alain Bihr, Le premier âge du capitalisme (1415-1763), trois volumes, Syllepse/Page 2, 2018-2019.
- Mame-Fatou Niang, Identités françaises : Banlieues, féminités et universalisme, Brill Rodopi, 2020.
- Ferdinand, Une écologie décoloniale, éditions du Seuil, 2019.
- Jeanne Guien, Le consumérisme à travers ses objets : gobelets, vitrines, mouchoirs, smartphones et déodorants, Éditions Divergences, 2021 ; Une histoire des produits menstruels, Éditions Divergences, 2023.
- Anthony Galluzzo, La fabrique du consommateur. Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 2020.
L’article « L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme » est apparu en premier sur Terrestres.
12.02.2026 à 16:24
Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche
À mesure qu’une partie de la gauche découvre l’écologie, on ne cesse de constater qu’elle reste profondément industrialiste, prisonnière de sa foi dans le progrès et la neutralité des techniques. L’historien des techniques Guillaume Carnino adresse une série d’objections à C. Durand et R. Keucheyan, auteurs de “Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique”.
L’article Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (9989 mots)

À propos de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024 (254 pages) et de Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025 (164 pages).
Cet article est suivi par un droit de réponse de Cédric Durand et Razmig Keucheyan intitulé Atterrir c’est planifier.
« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »
Les Inconnus
À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.
Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.
Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.
La Chine contemporaine, modèle écologique ou premier pays pollueur au monde ?
Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D1181 ) et voient dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante (DK144). Mais c’est dans leurs louanges adressées aux politiques chinoises contemporaines que cette tendance est la plus visible. Il convient ici de citer directement ces propos.
À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois2, Durand vante les mérites de ce système, même s’il met en garde contre ses « dérives possibles » (D44) : « Contre l’ignorance créée par le marché, le système de crédit social permet de stabiliser les réputations et de réencastrer les échanges marchands dans le social. » (D44) Là où les sociétés du face-à-face ont été massivement transformées par l’anonymat urbain et la massification industrielle, recourir à un système de gestion numérique de la confiance permettrait de « partir des masses pour retourner aux masses » (Mao est ici directement convoqué et cité – D44, voir aussi D162).

Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).
La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?
Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère3, Durand joint sa voix au cœur des pourfendeurs récents de la « mutation fasciste du capitalisme numérique » (D11), qu’il n’hésite pas à qualifier de « grand événement de l’histoire universelle » (D146). Ce revirement lui fait désormais percevoir les GAFAM comme l’incarnation d’un nouveau Mal. À l’inverse, la riposte industrielle chinoise est vantée comme un incomparable Bien : « Sous les coups de boutoir des prouesses numériques chinoises, le vernis des prétentions suprémacistes des géants de la côte Ouest s’écaille » (D164). Il est néanmoins probable que si Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi font trembler les GAFAM, ce n’est pas pour leur programme politique émancipateur.

Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle4. Multiplier les statistiques sur les pollutions engendrées par ce territoire devenu l’usine du monde semble inutile tant l’affaire est scientifiquement et médiatiquement rebattue : la dégradation très rapide de l’environnement y est telle que le pays, comme toute puissance de premier plan, est contraint d’exporter ses pollutions pour maintenir sa trajectoire industrielle.

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.
Les effets de réseau du numérique
Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.
➤ Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)
Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique5.
La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.
Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium6 – composés qui doivent être extraits de la croûte terrestre pour fabriquer les 1,4 milliard d’appareils mis en circulation chaque année sur Terre7. Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine, sans compter le silicium, constituant de base des puces électroniques que l’industrie s’emploie à insérer dans tous les objets du quotidien8.

L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère9. Dès les années 1950, la firme IBM mène des études et sait que la production électronique engendre des effets néfastes sur la santé, par la suite confirmés par des enquêtes toxicologiques : pollution des nappes phréatiques contaminant l’eau (consommée par les populations à proximité), maladies respiratoires faisant suite à des inhalations acides, destruction de la couche d’ozone liée à l’émission de chlorofluorocarbures (interdits par le protocole de Montréal en 1987, mais de nouveau illégalement émis en grande quantité depuis le début des années 2010), cancers et malformations infantiles engendrées par du trichloréthylène, etc.
Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.
Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graver10– c’est-à-dire environ les deux tiers de la consommation annuelle d’un ménage français moyen). Les principales étapes au cours desquelles le circuit est peu à peu produit sur un disque de matériau semi-conducteur (le wafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).
Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateur11 – des estimations très probablement sous-évaluées. Les entreprises qui réalisent cette production, bien que rarement médiatisées, sont parmi les plus cotées financièrement : la capitalisation boursière de TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est de 600 milliards de dollars en 2021, soit l’une des dix entreprises les plus chères du monde. Sa nouvelle ligne de production entrée en service en 2022 a coûté 20 milliards de dollars : une salle blanche qui recouvre la surface de vingt-deux terrains de football12. En 2020, la Chine a acheté 350 milliards de dollars de puces électroniques, soit davantage que ses importations de pétrole. En 2021, l’industrie des semiconducteurs a produit 1,1 billion de puces (soit 140 par personne sur Terre) – le dispositif le plus complexe que l’être humain ait jamais produit, dont le cycle de vie (fabrication, tests, packaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres13.

Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial14 : ayant participé à asseoir la puissance militaire américaine, ces composants à la base de l’électronique se sont largement mondialisés et se spécialisent aujourd’hui (pour la performance graphique, pour l’intelligence artificielle, etc.) à mesure que leur coût de fabrication augmente avec leur miniaturisation. La première puce comptait quatre transistors, contre 15 milliards pour celles produites actuellement, alors que seules trois entreprises tiennent la course : TSMC en tête, talonnée par Samsung et Intel. Dès 1985, le physicien Richard Feynman envisageait une limite inférieure en termes de taille à trois atomes pour la construction de transistors15 : or, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuis16. La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation, dont l’extraction des « minerais de sang » (coltan pour les smartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique17.
➤ Lire aussi | Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo・Celia Izoard (2025)
Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 201818. Bien que les réseaux de diffusion de contenu soient invisibles pour l’utilisateur, la grande majorité des données reçues passe directement par cette voie. S’il existe des centaines d’IXP aux États-Unis, le plus grand opérateur au monde est Equinix, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et plus de 200 centres de données dans de nombreuses villes, dont certains sont directement configurés pour servir d’IXP19.

Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins20. Internet repose ainsi autant sur les câbles terrestres (à l’instar de la fibre optique qui connecte 83 % des foyers en 2023 en France21) que maritimes (dont le plus long, SEA-ME-WE 3, qui connecte l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest, totalise 39 000 km, alors que 2Africa, son concurrent direct revendiquant 45 000 km, est en train d’être mis en service). À l’aube des années 2020, le globe est quadrillé par plus de quatre cents câbles sous-marins, pour un total d’environ 1,3 million de kilomètres. Même les zones les plus inhospitalières, comme l’océan Arctique, font l’objet de négociations et de batailles géopolitiques et industrielles afin d’y installer ces autoroutes de l’information, notamment parce que la mise en place d’une liaison internet stable dynamise et rend possible la montée en puissance d’autres activités industrielles (ainsi, le gouvernement russe et les agences fédérales états-uniennes responsables de la route maritime du Nord souhaitent développer le câble Polar Express pour y connecter les ports et les sites d’extraction de ressources tout le long du Passage du Nord-Est22).

Source : www.submarinecablemap.com
L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité23.
Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même site24. Cela implique de calibrer le bâti (résistance au sol pour des baies de serveurs pouvant dépasser une tonne, faux-plancher ou chemins de câbles au plafond pour la connectique, allées froides et chaudes afin d’optimiser la climatisation, etc.), l’alimentation électrique (les six plus gros centres sur Terre sont alimentés à plus de 100 MW, soit davantage qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants25), la climatisation (toute panne pouvant déclencher un incendie tant la chaleur émise par les machines est importante), le câblage (chaque salle machine contient plusieurs tonnes de câbles savamment agencés26), l’interconnexion aux réseaux numériques (bien souvent à proximité des grandes villes où streaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes27).
Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.
Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau28 ».
Le cloud est une prolifération d’usines
Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory29 »). À l’échelle du globe, c’est d’ailleurs le charbon, bien plus que l’éolien ou le nucléaire, qui alimente ces gigantesques centres de calculs et de données. La multinationale Google tente ainsi de redorer son blason environnemental en promettant la mise en place d’infrastructures colossales visant à fournir une électricité renouvelable à l’ensemble de son parc de machines30) : puisque l’éolien ou le solaire ne sont pas des énergies suffisamment stables en termes calendaires, plutôt que de les suppléer intégralement par des énergies fossiles (comme c’est généralement le cas aujourd’hui), la firme construit des parcs continentaux d’infrastructures « renouvelables » afin de les activer algorithmiquement au gré de la météo et de ses besoins énergétiques. À terme, l’idéal consisterait à faire coïncider les aléas de la production d’électricité avec la répartition des calculs sur une zone étendue (voire la planète), afin de ne plus être tributaire du fossile.
Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.
Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.
Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données31. Certains auteurs faisaient remarquer que la baisse relative de consommation électrique cachait en réalité une augmentation de la consommation d’eau32 (les nouvelles technologies de climatisation fonctionnant de façon plus « sobre » d’un point de vue électrique nécessitaient davantage de ressources hydriques). Autrement dit, la facture environnementale doit toujours être payée à un moment ou à un autre. David Bol, spécialiste des systèmes électroniques minimalistes, explique d’ailleurs que les arguments vantant l’amélioration de l’efficacité énergétique sont fallacieux et dangereux tant ils masquent la fuite en avant contemporaine33.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 201934 » – des placements logiques quand on sait qu’une requête sur un assistant d’intelligence artificielle générative consommerait dix fois plus d’électricité d’une simple recherche sur Google, elle-même pourtant déjà l’agrégat de calculs dispatchés dans les quelques 900 000 serveurs de la firme.
Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.
On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.
Une histoire industrielle méconnue
D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numérique35 – les GAFAM ou Big Tech) est emprunté à un ouvrage de jeu de rôle publié en 199036. De la même manière (D98), c’est dans le feuilleton télévisé Star Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.
On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.

Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes37). La construction des infrastructures technologiques est le fruit d’une mutualisation des coûts par les gouvernements (y compris aux États-Unis, prétendue terre du libre-échange38), généralement suivie à plus ou moins brève échéance par une privatisation des bénéfices. L’histoire de la construction des réseaux numériques ne diffère aucunement de cette histoire industrielle : les acteurs de la téléphonie, financés par l’État, ont installé les infrastructures ayant rendu possible le déploiement des multinationales du numérique.
L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.39 L’histoire de l’industrialisation nous apprend que l’organisation duale État/entreprises permet invariablement de mutualiser les coûts et de privatiser les bénéfices.
La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.
De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.40 ). Car l’intérêt d’un macro-système technique réside dans sa capacité à délivrer de certaines contraintes en regroupant leur production en des lieux distants afin de pouvoir bénéficier de leurs effets en tout point du réseau : on croit alors posséder en propre une faculté disponible sur le lieu du branchement au système (la voiture sur la route, le smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz41 ». Que l’industrie s’immisce dans les relations familiales paraît alors inacceptable.

Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisation42, du mouvement ouvrier43 ou de l’exploitation des femmes dans le commerce, l’industrie et l’administration44. Il faut à ce propos mentionner les études de flux matériel (material flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période45. Entre 1860 et 2010, l’Espagne passe de 58 à 570 millions de tonnes de consommation matérielle directe annuelle (soit de 2,8 à 11,6 tonnes par habitant)46.
Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.
Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe47 (bien que la Chine les dépasse aujourd’hui). Autrement dit, l’industrialisation implique, sur le long terme, l’intensification des circulations de matière à l’échelle du globe, au profit des populations dominantes48 : les pays les plus fortunés consomment en moyenne dix fois plus de ressources que les autres49. En 2022, la consommation énergétique est d’environ 36 000 kWh/hab./an en France, 194 000 au Qatar, 78 000 aux États-Unis, 7 100 en Inde, et 217 en Somalie50.
➤ Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame et Celia Izoard (2025)
Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisation51. Un véritable culte dédié aux « héros de l’invention52 » se déploie au XIXe siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisés53 : ingénieurs, managers, consultants et décideurs politiques ont fait de l’innovation une solution politique. Juges et parties très intéressés au développement d’un tel retournement, ces divers acteurs ont tenté de bâillonner les contestations qui les visaient en donnant à leurs intérêts l’apparence de la nécessité historique : le progrès.

S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).
Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».
On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.54, le capitalisme œuvrerait dans le bon sens, bien que trop lentement. Durand et Keucheyan colportent à leur façon le mythe d’une énergie qui nous sauverait des déboires écologiques contemporains – un fantasme irréaliste qui fait fi des leçons de l’histoire : le pétrole est (au départ) aisé à extraire et ses rendements sont extrêmement élevés. Sa massification a pourtant eu pour conséquence l’augmentation du recours à toutes les autres sources d’énergie. Quand bien même de nouveaux modes d’extraction moins polluants verraient le jour, ils ne feraient qu’augmenter la consommation énergétique globale, et donc in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi55).
Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.
Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation56, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production57 où il montrait que « l’enjeu, pour les directeurs d’usine, était principalement de réduire [par le recours aux machines – notamment à commande numérique] la souveraineté exercée par les travailleurs et les syndicats sur le processus de travail lui-même, ce qui revenait à déqualifier le travail pour moins en dépendre » (D68). Cette analyse pionnière de Noble est aujourd’hui bien documentée historiquement, et concerne l’ensemble du processus d’industrialisation58 : déposséder les travailleurs de l’exclusivité de leurs savoirs et savoir-faire – c’est-à-dire les rendre disponibles et appropriables par toute personne – permet la mainmise croissante du capital sur le travail. Sans y voir de contradiction (puisque le seul enjeu pour lui est d’établir la coordination des acteurs sur une autre base que le marché), Durand cite comme source d’inspiration, littéralement deux pages plus loin, l’ultralibéral Friedrich Hayek, qui défendait le fait que la « libre circulation des connaissances est l’élément décisif pour permettre le progrès de l’humanité » (D70).
Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.
La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours59. Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques. Le problème n’est pas la connaissance, ni même peut-être la volonté d’agir, mais l’inadéquation de nos moyens d’action, rendus inopérants par la complexification technologique et administrative à laquelle participe d’ailleurs directement le déploiement numérique.
La constitutivité technique contre le décisionnisme
L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.
Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimique60. Les lobbies agroindustriels œuvrent bien sûr en coulisse pour semer le doute. Mais l’inaction généralisée face à ces composés dont la dangerosité est avérée depuis plus d’un demi-siècle n’est pas tant le fait d’une manipulation machiavélique que d’un déni collectif engendré par une production active d’ignorance favorisée par les protocoles officiels d’évaluation des risques et résultant in fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.

Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie61 ». La production scientifique participe à des processus de normalisation pérennisant ignorance et inégalités.
Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie62 ». Le souci ne vient pas d’une absence de conscience, ni même d’un manque de volonté, mais d’une incapacité à traduire ces prises de position en autre chose qu’une poursuite des trajectoires écocidaires contemporaines.
Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 193063 : dans chacun des cas étudiés, l’élasticité de la demande couplée à l’amélioration du taux de performance technique a abouti à une augmentation et non à une diminution des ressources matérielles utilisées. Plus on innove, améliore et réduit le coût (y compris écologique) d’une technologie, plus on impacte les écosystèmes ! En dernière instance, la maîtrise technoscientifique et la puissance technologique ne se convertissent jamais en relâchement de la pression sur les environnements. La complexification industrielle engendre l’impuissance politique, notamment environnementale.

Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacale64 montre que la vision conspirationniste de l’histoire ne permet pas de comprendre les dynamiques qui présidaient à la stratégie du groupe IG Farbenindustrie (anciennement BASF) lors de la montée du nazisme en Allemagne. La Première Guerre mondiale avait conduit à produire un important complexe industriel de synthèse d’ammoniac, utilisé pour fabriquer des gaz de combat, devenu inutile lors du désarmement. Dans les années 1920, le groupe était ainsi détenteur d’infrastructures gigantesques proposant une solution à un problème qui n’existait plus : il fallait donc en trouver un nouveau, ce que les velléités expansionnistes hitlériennes allaient idéalement fournir. Les modifications des dispositifs à réaliser étaient minimes pour obtenir des usines produisant de l’essence synthétique, une industrie en parfaite adéquation avec les visées autarciques de l’armée du Reich. Archives à l’appui, Hughes montre que les charges retenues contre la firme lors du procès de Nuremberg partaient du principe naïf de l’agentivité absolue des êtres humains, sans tenir compte de l’immense inertie que peuvent constituer les infrastructures techniques. Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : le momentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique65, jouant parfois avec les aléas politiques66.
Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.
Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.
Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.
Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.
Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov
Droit de réponse
Cédric Durand et Razmig Keucheyan ont rédigé le droit de réponse suivant à l’article de Guillaume Carnino.
Atterrir c’est planifier
Réponse à Guillaume Carnino
Les Terrestres ont choisi de publier, sous la plume de Guillaume Carnino, une recension de nos travaux. Malheureusement, la forme inutilement polémique que prend celle-ci ne contribue guère à éclairer le débat. Nous nous contenterons d’une réponse brève dont l’objet est surtout de lever le malentendu que GC tente d’installer et d’inviter les lecteurs et lectrices de Terrestres à aller se faire par eux-mêmes une opinion sur le fond de nos arguments.
Mais commençons par un point de méthode. L’ennui est de mauvais conseil. Pourquoi GC s’inflige une lecture « aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien » de textes « qui ne passeront probablement pas à la postérité » ? C’est difficile à comprendre. En revanche, cela explique l’alacrité de sa réponse, comme si nous étions coupables du mauvais moment qu’il a passé… Nous déclinons toute responsabilité à l’égard de ce temps mal utilisé.
Sur le fond, maintenant, quelques éléments de réponse. GC écrit : « Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? » et dénonce le fait que nous verrions « dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante ». Il passe à côté de l’argument. Oui, le rattrapage industriel de la Chine est désastreux sur le plan écologique ; oui, le système de crédit social sert aussi à la surveillance politique ; oui, TEMU promeut un modèle consumériste et aliénant ; oui, la dictature, c’est mal….
Mais pourquoi prenons-nous la peine de discuter de ces expériences comme nous examinons la planification française après la Seconde Guerre mondiale, le New Deal rooseveltien, le plan Meidner de socialisation de l’investissement en Suède, l’histoire du fédéralisme, les techniques de comptabilité écologique ou le droit environnemental ? GC n’en dit rien. Il passe sous silence l’essentiel, à savoir notre méthode, celle des utopies institutionnelles, pourtant clairement explicitée dans un interlude dédié67. Or, c’est le pivot du livre. Si l’on ne la comprend pas, tous les exemples invoqués deviennent mécaniquement des arguments à charge, puisque c’est dans le même réel que nous critiquons que nous puisons des pistes pour le dépasser.
La démarche est la suivante. En nous appuyant sur la méthode comparatiste en sciences sociales et en prolongeant la méthode des utopies réelles d’Erik Olin Wright68 nous proposons de chercher dans des expériences historiques ou contemporaines des dispositifs susceptibles d’être réagencés de manière à engager la bifurcation écologique. Libre à GC de penser qu’un ordre institutionnel radicalement nouveau puisse surgir ex nihilo. Nous sommes convaincus du contraire. Notre parti pris est réaliste. La nouveauté naît de la recombinaison. À nous d’ouvrir ses potentialités. S’il y a un désaccord fondamental, il se situe à ce niveau. Engager cette discussion épistémologique et stratégique sur la genèse d’un ordre politico-économique écologique serait plus utile que de nous peinturer en amoureux des dictatures et en négationnistes des désastres du développement asiatique.
Sur le reste du texte, nous n’avons pas grand-chose à ajouter. La multiplication des exemples est édifiante et nous reconnaissons aux historiens de l’environnement le mérite de documenter bien mieux que nous la folie destructrice du capitalisme. Nous n’avons aucun désaccord sur le caractère insoutenable du développement numérique actuel tant du point de vue de l’extraction de minerais que de la consommation d’énergie. Et comme nous l’écrivons, nous sommes favorables à un rationnement et une discrimination dans les usages du numérique, à la mesure de la décroissance matérielle nécessaire pour se conformer à une empreinte soutenable dans le cadre d’une planification écologique en nature d’ensemble69. Ceci n’est en rien contradictoire avec l’idée selon laquelle les technologies numériques offrent des moyens de connaissance et de traitement de l’information et peuvent contribuer à une gestion démocratique du métabolisme social, à l’instar de la revue en ligne Terrestres. Non que la technique humaine puisse maîtriser pleinement la nature, mais simplement parce que notre espèce n’a d’autre moyen qu’un rationalisme tempéré pour trouver une voie hors du capitalocène, c’est-à-dire de constituer une architecture institutionnelle qui fasse de la nature un acteur social gouverné par ses propres règles70.
Concernant la Chine : le mouvement social allemand a organisé en mars dernier une intéressante conférence de plusieurs jours intitulée « La Chine et nous »71. Les fondations Rosa Luxemburg (proche de Die Linke) et Heinrich Böll (proche des Verts), Attac Allemagne, des syndicats et d’autres organisations de la société civile ont débattu des enjeux soulevés par le modèle chinois du point de vue « de la paix, des droits humains et de la transformation socio-écologique ». Rien de tel en France, à notre connaissance, hélas. La présentation de la conférence est critique envers la Chine, tout en prenant au sérieux – comme le faisaient les marxistes classiques avec le fordisme – le fait qu’il faut discuter des évolutions contemporaines du capitalisme pour donner prise à sa transformation révolutionnaire. L’alternative est de s’enfermer dans des expériences locales et d’appeler sur le mode de l’incantation à leur généralisation. Une tendance très présente dans les mouvements écologistes (supposés) « radicaux » en France. C’est oublier que le macro n’est pas la même chose que le micro en plus grand : les échelles de la politique comptent, un point sur lequel nous insistons dans notre livre.
Si le mouvement social allemand s’intéresse de près à la Chine, au demeurant, c’est parce que celle-ci s’est transformée en quelques années de client à principal rival de l’Allemagne, dans le secteur automobile notamment, mettant en lumière les décisions désastreuses de la bourgeoisie allemande en matière de maintien d’un modèle productif insoutenable à tous points de vue. Les syndicats doivent expliquer à leur base comment on en est arrivé là, et surtout que faire à présent. C’est là qu’on entre dans le « dur » de la bifurcation écologique : comment repenser la division internationale du travail et la coopération ? Quelle structure du marché du travail et quelles qualifications pour les salarié.e.s à l’avenir? Sans réponse à ces questions, en Allemagne et ailleurs, on ne convaincra jamais les classes populaires de la nécessité de la bifurcation. On peut bien sûr préférer créer une ZAD et s’imaginer qu’on y invente un nouveau monde, mais le réel ne s’y cantonne pas. Il faut connecter les ZAD et autres expériences « préfiguratives » du même type avec une pensée de l’Etat, de son rôle dans la transition vers un au-delà du capitalisme.
Ces questions relatives aux transformations structurelles de nos économies sont en partie prises en charge par le secteur de l’écologie contemporaine qui élabore des scénarios de bifurcation : association Négawatt et Shift Project notamment. Ce secteur se borne toutefois à décrire ce qu’il faut faire pour revenir aux limites planétaires, mais non comment on y parvient. C’est volontaire : Négawatt ou le Shift privilégient une position de neutralité par rapport aux dimensions politiques de la bifurcation, supposée rendre leurs propositions plus convaincantes aux yeux du plus grand nombre, par-delà le clivage gauche-droite. Que l’on s’accorde ou non avec cette stratégie la question du comment reste entière, et l’un des objectifs de notre livre est de construire une discussion à ce propos.
Difficile de s’engager plus loin sur un texte donneur de leçons sur des sujets sur lesquels portent par ailleurs nos propres travaux, comme par exemple l’échange écologique inégal72, un texte approximatif qui met dans notre bouche une citation que nous faisons du Financial Times (« le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide »)73, un texte borné qui croit que citer positivement sur un point particulier un auteur empêche d’être en désaccord frontal sur l’orientation générale (Hayek, en l’occurrence)…. Au final, ce compte rendu n’engage pas le dialogue, mais le sabote. C’est dommage.
GC a cependant raison sur un point essentiel : « Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance ». Autrement dit, le constat écologique est connu, ce qui manque, c’est la capacité de bifurquer. Notre contribution à ce problème est la méthode des utopies institutionnelles et les principes de la planification écologique. Quelle est celle de GC ? La litanie des désastres et la réification de la technique glorifient l’impuissance. Nous choisissons la politique.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Les références à Durand Cédric, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris : Amsterdam, 2025, sont notées par la lettre « D » suivie du numéro de page (ex : D66). Les renvois à Durand Cédric, Keucheyan Razmig, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris : La Découverte, 2024, sont signalées par les lettres « DK » suivies du numéro de page (ex : DK123).
- Loubere Nicholas, Brehm Stefan, 2019, “The Global Age of Algorithm: Social Credit and the Financialisation of Governance in China”, in Franceschini Ivan et al. (dir.), Dog Days: Made in China Yearbook 2018, Canberra : ANU Press, p. 142-147 ; Hoffman Samantha, 2019, “Managing the State: Social Credit, Surveillance, and the Chinese Communist Party’s Plan for China”, in Wright Nicholas D. (dir.), Artificial Intelligence, China, Russia, and the Global Order, Air University Press, p. 48-54 ; Arsène Séverine, 2021, « Le système de crédit social en Chine : la discipline et la morale », Réseaux, n° 225, p. 55-86.
- Alexandre Olivier, Beuscart Jean-Samuel, Broca Sébastien, 2022, « Une sociohistoire des critiques numériques », Réseaux, n° 231(1), p. 9-37 ; Groupe Marcuse, 2013, La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les moyens de s’y opposer, Le Batz : La Lenteur ; Spitzer Manfred, 2019 (2012), Les Ravages des écrans. Les pathologies à l’ère numérique, Paris : L’échappée.
- Courland Robert, 2011, Concrete Planet : The Strange and Fascinating Story of the World’s Most Common Man-Made Material, Buffalo : Prometheus.
- Bordage Frédéric (dir.), 2021, Le numérique en Europe. Une approche des impacts environnementaux par l’analyse du cycle de vie, Bruxelles : The Greens/EFA, p. 9.
- Voir notamment le travail réalisé par l’association SystExt sur l’agrégation des métaux dans la construction d’un smartphone standard : https://www.systext.org/node/1724 (consulté le 20 novembre 2025).
- https://www.plymouth.ac.uk/news/scientists-use-a-blender-to-reveal-whats-in-our-smartphones (consulté le 20 novembre 2025).
- Izoard Célia, 2024, La Ruée minière au xxiesiècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris : Seuil.
- Lécuyer Christophe, 2017, “From Clean Rooms to Dirty Water: Labor, Semiconductor Firms, and the Struggle over Pollution and Workplace Hazards in Silicon Valley”, Information & Culture, n° 52(3), p. 304-333.
- https://ecoinfo.cnrs.fr/2010/10/20/le-silicium-les-impacts-environnementaux-lies-a-la-production/ (consulté le 20 novembre 2025).
- https://www.geo.de/mitmachen/frage-des-tages/23786-quiz-frage-des-tages-1412021-die-herstellung-eines-mikrochips?utm_source=Newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=frage-des-tages-newsletter (consulté le 20 novembre 2025).
- Morozov Evgeny, 2021, « Les semi-conducteurs au centre d’une bataille planétaire. Doit-on craindre une panne électronique ? », Le Monde diplomatique, n° 809, août 2021, p. 1, 12-13.
- https://www.csis.org/blogs/perspectives-innovation/geotech-wars-semiconductors-most-complex-device-history-syed-alam (consulté le 20 novembre 2025).
- Miller Chris, 2024 (2022), La Guerre des semi-conducteurs. L’enjeu stratégique mondial, Paris : L’artilleur.
- Feynman Richard P., 2008, “The Computing Machines in the Future”, Lecture Notes in Physics, n° 746, p. 99-113.
- Lebrun Fabien, 2024, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, Paris : L’échappée.
- Voir l’enquête de Célia Izoard : « Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo », Terrestres, 5 juillet 2025 : https://www.terrestres.org/2025/07/05/la-banalite-de-lempire-laccord-ue-rwanda/
- Greenstein Shane, 2020, “The Basic Economics of Internet Infrastructure”, Journal of Economic Perspectives, n° 34(2), p. 192-214.
- Ibid.
- Vaudano Maxime, 2013, « Les câbles sous-marins, clé de voûte de la cybersurveillance », Le Monde [https://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/08/23/les-cables-sous-marins-cle-de-voute-de-la-cybersurveillance_3465101_651865.html].
- https://www.degrouptest.com/actualite/fibre-optique-l-etat-signe-un-accord-avec-orange-qui-s-engage-a-raccorder-1-5-millions-de-foyers-d-ici-2025 (consulté le 20 novembre 2025).
- Delaunay Michael, 2022, « Les enjeux stratégiques des câbles sous-marins de fibre optique dans l’Arctique » [https://geopoweb.fr/?LES-ENJEUX-STRATEGIQUES-DES-CABLES-SOUS-MARINS-DE-FIBRE-OPTIQUE-DANS-L-ARCTIQUE-278].
- https://www.greenit.fr/etude-empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/ (consulté le 20 novembre 2025).
- Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2018, « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, n° 3, p. 19-62.
- https://www.sunbirddcim.com/infographic/top-10-energy-consuming-data-centers (consulté le 20 novembre 2025).
- Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2022, « Cooling, quick fix et spaghetti cloud dans l’univers du datacenter. Changement d’échelle et industrialisation du numérique », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, n° 17, p. 309-335.
- Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2020, « Du mythe de l’automatisation au savoir-faire des petites mains : une histoire des datacenters par la panne », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, n° 11, p. 161-188.
- Philippe Luce, cité p. 18 dans Pitron Guillaume, 2021, « Selfies, courriels, vidéos en ligne… Quand le numérique détruit la planète », Le Monde diplomatique, n° 811, octobre 2021, p. 1, 18-19.
- Ensmenger Nathan, 2021, “The Cloud is a Factory”, in Mullaney Thomas S., Peters Benjamin, Hicks Mar, Philip Kavita (dir.), Your Computer Is on Fire, Cambridge : MIT Press, p. 29-49.
- https://sustainability.google/reports/247-carbon-free-energy/ (consulté le 20 novembre 2025
- Association Événement OSE, 2020, La Place du numérique dans la transition énergétique, Paris : Presses des Mines.
- Lechelle Yann, 2022, « Consommation d’eau dans les datacenters : brisons l’omerta ! », Les Échos [https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-consommation-deau-dans-les-datacenters-brisons-lomerta-1414461].
- https://www.youtube.com/watch?v=mtJnkuPpLZw&t=402s (consulté le 20 novembre 2025).
- Pécout Adrien, Pinaud Olivier, Piquard Alexandre, 2024, « Derrière l’IA, la déferlante des data centers », Le Monde, 15 juin 2024, p. 16-17, p. 16.
- Durand Cédric, 2020, Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris : La Découverte.
- Blankenship Loyd, GURPS Cyberpunk. High-Tech Low-Life Roleplaying, Austin : Steve Jackson Games, p. 104.
- Headrick Daniel R., 1981, The Tools of Empire. Technology and European Imperialism in the Nineteenth Century, New York/Oxford : Oxford University Press.
- White Richard, 2011, Railroaded. The Transcontinentals and the Making of Modern America, New York : Norton.
- Mazzucato Mariana, 2020, L’État entrepreneur. Pour en finir avec l’opposition public-privé, Paris : Fayard
- Hughes Thomas P., 1983, Networks of Power. Electrification in Western Society, 1880-1930, Baltimore : Johns Hopkins University Press ; Lopez Fanny, 2014, Le Rêve d’une déconnexion, de la maison autonome à la cité auto-énergétique, Paris : La Villette.
- Bovet-Pavy Agnès, 2018, Lumières sur la ville. Une histoire de l’éclairage urbain, Paris : François Bourin/Arte, p. 92.
- Headrick, 1981, op. cit. ; Headrick Daniel R., 1988, The Tentacles of Progress. Technology Transfer in the Age of Imperialism, 1850-1940, New York/Oxford : Oxford University Press ; Headrick Daniel R., 2009, Technology: A World History, Oxford : Oxford University Press ; Boulat Régis, Heyberger Laurent (dir.), 2023, Industries coloniales en contexte impérial (fin xviiie-xxesiècle), Belfort : UTBM.
- Chatriot Alain, Chessel Marie-Emmanuelle, Hilton Matthew (dir.), 2005, Au nom du consommateur. Consommation et politique en Europe et aux États-Unis au xxesiècle, Paris : La Découverte ; Noiriel Gérard, 2019, Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille : Agone ; Judet Pierre, 2020, Une histoire sociale de l’industrie en France. Du choléra à la grande crise (années 1830-années 1930), Grenoble : Presses universitaires de Grenoble.
- Perrot Michelle, 1983, « Femmes et machines au xixe siècle », Romantisme, n° 13(41), p. 5-17 ; Schwartz Cowan Ruth, 1983, More Work for Mother: the Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave, New York : Basic Books ; Gardey Delphine, 2001, La dactylographe et l’expéditionnaire. Histoire des employés de bureau (1890-1930), Paris : Belin ; Gardey Delphine, 2008, Écrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris : La Découverte.
- Magalhães Nelo, Fressoz Jean-Baptiste, Jarrige François, Le Roux Thomas, Levillain Gaëtan, Lyautey Margot, Noblet Guillaume, Bonneuil Christophe, 2019, “The Physical Economy of France (1830-2015). The History of a Parasite?”, Ecological Economics, n° 157, p. 291-300.
- Infante-Amate Juan, Soto David, Aguilera Eduardo, García-Ruiz Roberto, Guzmán Gloria, Cid Antonio, González de Molina Manuel, 2015, “The Spanish Transition to Industrial Metabolism: Long-Term Material Flow Analysis (1860-2010)”, Journal of Industrial Ecology, n° 19(5), p. 866-876.
- Mathews Emily et al., 2000, The Weight of Nations. Material Outflows from Industrial Economies, Washington, D.C. : World Resources Institute.
- Suh Sangwon (dir.), 2008, Handbook of Input-Output Economics in Industrial Ecology, Dordrecht/Heidelberg/Londres/New York : Springer.
- Unep, 2016, Global Material Flows and Resource Productivity. An Assessment Study of the UNEP International Resource Panel (H. Schandl, M. Fischer-Kowalski, J. West, S. Giljum, M. Dittrich, N. Eisenmenger, A. Geschke, M. Lieber, H. P. Wieland, A. Schaffartzik, F. Krausmann, S. Gierlinger, K. Hosking, M. Lenzen, H. Tanikawa, A. Miatto, T. Fishman), Paris : United Nations Environment Programme.
- https://ourworldindata.org/grapher/per-capita-energy-use?tab=table (consulté le 20 novembre 2025).
- Jarrige François, 2014, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris : La Découverte ; Jarrige François, Le Roux Thomas, 2017, La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris : Seuil.
- MacLeod Christine, 2007, Heroes of invention. Technology, liberalism and British identity, 1750-1914, New York : Cambridge University Press.
- Godin Benoît, 2020, The Idea of Technological Innovation. A Brief Alternative History, Cheltenham : Edward Elgar.
- Debeir Jean-Claude, Déléage Jean-Paul, Hémery Daniel, 2013, Une histoire de l’énergie, Paris : Flammarion ; Fressoz Jean-Baptiste, 2024, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris : Seuil.
- Daniélou Jean, 2024, Sortir du monde fossile. Les mutations d’une multinationale de l’énergie, Paris : Presses des Mines.
- Rosa Hartmut, 2010, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris : La Découverte ; Deléage Estelle, Sabin Guillaume, 2014, « Peut-on résister à l’ère du temps accéléré ? », Écologie & Politique, n° 48(1), p. 13-21, Jarrige François, 2014, « Pris dans l’engrenage ? Les mondes du travail face à l’accélération au XIXe siècle », Écologie & Politique, n° 48(1), p. 23-35.
- Noble David, 1984, Forces of production. A social history of industrial automation, New York : Knopf.
- Jarrige François, 2009, Au temps des « tueuses de bras ». Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780-1860), Rennes : PUR ; Carnino Guillaume, 2015, L’Invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel, Paris : Seuil ; Beckmann Johann, Mertens Joost (trad.), Carnino Guillaume (dir.), Hilaire-Pérez Liliane (dir.), Hoock Jochen (dir.), 2017 (1806), Projet de technologie générale. Johann Beckmann et l’histoire de la technologie [titre original : Entwurf der algemeinen Technologie], Rennes : Presses universitaires de Rennes ; Fischer Daniel, 2023, Philippe Frédéric de Dietrich. Un entrepreneur des savoirs au xviiie siècle, Paris : Presses des Mines.
- Le Roux Thomas, 2011, Le Laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris : Albin Michel ; Fressoz Jean-Baptiste, 2012, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris : Seuil ; Jarrige, Le Roux, 2017, op. cit.
- Dedieu François, 2022, Pesticides. Le confort de l’ignorance, Paris : Seuil.
- Boudia Soraya, Jas Nathalie (dir.), 2014, Powerless Science? Science and Politics in a Toxic World, New York : Berghahn Books, p. 23-24 (traduction personnelle) : « The conclusion reached in this book is very dire: while science plays a determining role in defining dangerous health and environmental effects and making them visible, and while it has sometimes provided resources for advocacy movements and contributed to the adoption of new regulatory systems offering greater protection, it has also largely contributed to developing situations of invisibilization and accommodation. It has done so by conferring upon these the seal of objectivity, by producing and putting forward certain results at the expense of others and by giving the policies adopted the air of choice when in fact renouncement was primarily at stake. As result, science contributes to the development of regulatory systems producing and spreading ignorance and scientizing and legitimizing public policies that naturalized the asymmetries between those affected by the contaminations and those benefiting from them—whether financially or in terms of comfort of living. »
- Magnin Léo, La Vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, Paris: La Découverte, p. 188-189.
- Magee Christopher L., Devezas Tessaleno C., 2017, “A simple extension of dematerialization theory: Incorporation of technical progress and the rebound effect”, Technological Forecasting and Social Change, n° 117, p. 196-205.
- Hughes Thomas P., 1969, “Technological momentum in history: hydrogenation in Germany, 1898-1933”, Past and Present, n° 44, p. 106-132.
- Thomas Frank, 1988, “The Politics of Growth: the German Telephone System”, in Mayntz Renate (dir.), The Development of Large Technological Systems, Francfort-sur-le-Main/Boulder : Campus Verlag/Westview Press, p. 179-213.
- Galambos Louis, 1988, “Looking for the Boundaries of Technological Determinism: a Brief History of the U.S. Telephone System”, in Mayntz Renate (dir.), The Development of Large Technological Systems, Francfort-sur-le-Main/Boulder : Campus Verlag/Westview Press, p. 135-153.
- Cédric Durand and Razmig Keucheyan, Comment Bifurquer. Les Principes de La Planification Écologique, Zones (La Découverte, 2024), 113–17.
- Erik Olin Wright, Utopies réelles, trans. Vincent Farnea and Joao Alexandre Peschanski (La Découverte, 2017).
- Durand and Keucheyan, Comment Bifurquer. Les Principes de La Planification Écologique, 192; Cédric Durand, Faut-Il Se Passer Du Numérique Pour Sauver La Planète? (Éditions Amsterdam, 2025), 142.
- Michel Aglietta and Étienne Espagne, Pour une écologie politique: au-delà du capitalocène (Odile Jacob, 2024), 43.
- Voir https://www.attac.de/china-konferenz/startseite
- Althouse J, Cahen-Fourot L, Carballa-Smichowski B, Durand C, Knauss S. Ecologically unequal exchange and uneven development patterns along global value chains. World development. 2023 Oct 1;170:106308.
- Amanda Chu et al., “The Energy Transition Will Be Volatile,” Energy Source, Financial Times, June 29, 2023, https://www.ft.com/content/86d71297-3f34-48f3-8f3f-28b7e8be03c6; Durand and Keucheyan, Comment Bifurquer. Les Principes de La Planification Écologique, 22.
L’article Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche est apparu en premier sur Terrestres.
05.02.2026 à 18:45
La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse
Souhaitable, la réindustrialisation ? Déroutées par la course impériale à la puissance, les élites ultralibérales chantent le retour de l'industrie en Europe. Et si on réfléchissait plutôt à la dynamique technologique incontrôlable et à ses effets de domination ? Pour cette sixième rencontre Terrestres, retour sur la pensée du philosophe Herbert Marcuse.
L’article La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (4738 mots)
Table-ronde le jeudi 5 février avec les philosophes Aurélien Berlan, Haud Gueguen et Jean-Baptiste Vuillerod. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Qui connaît encore le philosophe allemand Herbert Marcuse (1898-1979) ? À la mort de celui-ci, André Gorz, figure de l’écologie politique alors en pleine ébullition, lui rend hommage : « Nous sommes tous enfants de Marcuse ». Peut-on lire cette formule comme une invitation à voir dans Marcuse un intellectuel qui a contribué à nourrir le fond théorique et politique de l’écologie politique ?
Cette sixième Rencontre Terrestres explorera cette hypothèse en revenant sur son œuvre, relue à l’aune de l’effondrement écologique et de notre dépendance extrême aux technologies. Dès 1955, alors que l’enchantement par la consommation de masse domine, Marcuse développe depuis les États-Unis une critique du consumérisme et du type d’être humain qu’il produit.
Dans Éros et civilisation (1955) et L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse analyse la nature de la technologie moderne afin de comprendre dans quelle mesure elle participe d’un projet politique et capitaliste de domination. Cet examen le conduit à développer des thèses ambivalentes, voire contradictoires : il perçoit à la fois le caractère aliénant du pouvoir technologique, mais également ses potentialités émancipatrices dans l’optique d’une révolution permettant une réappropriation de l’infrastructure du capitalisme industriel. Dans ces conditions, comment hériter de Marcuse ? Comment actualiser les chantiers théoriques et politiques qu’il a ouverts ? Comment le lire à l’heure de la prédation généralisée et de l’emballement technologique et climatique ?
Dans un colloque intitulé « Écologie et révolution » et organisé à Paris par André Gorz en 1972, Marcuse proposait de voir dans la « guerre contre la nature » le phénomène central pour analyser le capitalisme dans sa contradiction avec les écosystèmes et les milieux de vie. À l’heure de la catastrophe écologique, il est urgent de redécouvrir les leçons stratégiques de cet auteur en vue de s’atteler à la grande tâche politique qui demeure plus que jamais la nôtre : en finir avec le productivisme et les formes de subjectivité qui en soutiennent la destructivité.

La rencontre abordera les thèmes suivants :
1/ Pourquoi relire Marcuse aujourd’hui ? Les intervenant·es nous parleront de leur intérêt pour cette œuvre et analyseront le renouveau éditorial qu’il suscite dans divers pays.
2/ Retour sur le contexte de l’écriture de l’œuvre de Marcuse : rappel biographique ; brève présentation de la théorie critique de l’Ecole de Francfort et de son rapport à Theodor W. Adorno-Max Horkheimer ; engagement politique de Marcuse aux côtés des mouvements de jeunesse des années 1960-1970 et découverte de la question écologique.
3/ Discussion autour du diagnostic de Marcuse sur la technologie moderne : quelle est la nature de l’ordre socio-technique produit par la dynamique de rationalisation et d’industrialisation ? Comment le travail, l’ordre politique et les sujets sont-ils façonnés par le développement continu des forces productives ? Comment penser avec Marcuse une transformation du travail et des techniques, au service de l’émancipation et de l’autonomie ?
4/ Analyse de la pensée écologique de Marcuse : son élaboration théorique se fait en lien étroit avec une réflexion sur le féminisme, l’anticolonialisme et l’anti-autoritarisme, dans la mesure où il s’agit à chaque fois de mettre au jour une dimension spécifique de la domination capitaliste. Penser l’Anthropocène et le Capitalocène avec Marcuse signifie qu’une écologie politique conséquente est nécessairement anticapitaliste, féministe et anticoloniale.
5/ Comment articuler une critique du mode de production capitaliste et une critique de la modernité fondée sur un partage du monde où les êtres et les choses sont hiérarchisés selon la distinction nature/culture ? On fera ici dialoguer Marcuse avec les critiques contemporaines de la nature et du naturalisme (Descola, Latour) : le philosophe allemand défendait une approche où l’idée de nature, réélaborée dans le sillage de Marx, offre un point d’appui essentiel pour appréhender et penser la domination sociale et capitaliste de la nature. Dans cette perspective, le concept de nature est indépassable ; c’est le fondement à partir duquel on peut critiquer à la fois la modernité et le capitalisme.
Le jeudi 5 février 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des mariages – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Intervenant·es :
Aurélien Berlan est maître de conférence au département de sciences économiques et gestion de l’Université Toulouse 2 – Jean Jaurès. Il a contribué aux écrits du Groupe Marcuse (De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte, 2004 ; La Liberté dans le coma, La Lenteur, 2013). Il a publié un essai sur la critique de la modernité industrielle par les sociologues allemands : La Fabrique des derniers hommes (La Découverte, 2012), et une théorie de la liberté articulée au féminisme de la subsistance : Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021).
Il a notamment écrit dans Terrestres : Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance et Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre.
Haud Guéguen est maîtresse de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses travaux portent sur les sciences humaines et sociales du possible et sur l’histoire du néolibéralisme. Elle a notamment publié Herbert Marcuse. Face au néofascisme (Paris, Amsterdam, 2025) ; avec Pierre Dardot, Christian Laval et Pierre Sauvêtre : Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux, 2021), et avec Laurent Jeanpierre : La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire (La Découverte, 2022).
Elle a notamment écrit dans Terrestres : Désirer après le capitalisme.
Jean-Baptiste Vuillerod est agrégé et docteur en philosophie. Ses travaux portent sur la philosophie de Hegel et ses réceptions dans les pensées critiques contemporaines : la philosophie française des années 1960, l’École de Francfort, les théories féministes, l’écologie politique. Il a notamment écrit Theodor W. Adorno : La domination de la nature (Amsterdam, 2021).
Il a écrit dans Terrestres : L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes.
Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.
Photo d’ouverture : Herbert Marcuse with his then UC San Diego graduate student Angela Davis, 1969. Crédits : Monoskop.

SOUTENIR TERRESTRES
Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.
Soutenez Terrestres pour :
- assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
- contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
- permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
- pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant
Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..
Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.
Merci pour votre soutien !
L’article La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse est apparu en premier sur Terrestres.

