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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre

C’est un livre dans lequel l'on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.

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Texte intégral (11688 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.

Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)

Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)

D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes

  1. Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
  2. Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
  3. Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
  4. Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
  5. Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
  6. Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
  7. Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
  8. Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
  9. Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
  10. Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
  11. Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
  12. Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
  13. Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
  14. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
  15. Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
  16. Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
  17. Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
  18. Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
  19. Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].

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04.03.2026 à 16:10

Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie

La rédaction de Terrestres

Trente ans après sa naissance, que reste-t-il des promesses d’émancipation portées par l’utopie d’Internet ? Le bilan s’amaigrit chaque jour, à mesure que l'industrie numérique accélère la victoire du techno-fascisme. Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l'utopie numérique pour comprendre cette infrastructure et son idéologie.

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Texte intégral (6335 mots)
Temps de lecture : 8 minutes


Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.



En 1999, Eric Schmidt, futur PDG de Google entre 2001 à 2011, énonce qu’« Internet est la première chose que l’humanité a construite et qu’elle ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais eue ». Un quart de siècle plus tard, « la plus grande expérience d’anarchie » est devenue le business le plus profitable de l’économie capitaliste : une poignée d’entreprises dominent l’économie numérique et occupent les sept premières places de la capitalisation boursière mondiale… devant Saudi Aramco huitième et plus grande capitalisation pétrolière mondiale.

Vingt ans plus tard, alors qu’il siège à la Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle, le même Eric Schmidt, devenu central dans la promotion des technologies à la jonction du politique et de l’économie, déclare : « Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G1 ».

Les sept premières capitalisations boursières mondiales sont toutes des entreprises de l’économie numérique, et regroupe une bonne partie des Big Tech.

Ce projet politique est en voie d’achèvement : en 2025, sans comptabiliser l’usage des écrans pour le travail, la population mondiale a passé en moyenne 6 heures et 45 minutes par jour devant les écrans, dont 2 heures et 31 minutes sur les réseaux sociaux2 ; le numérique est devenu la matrice qui reconfigure et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques ; en raison de l’explosion de la demande en centres de données, la consommation électrique pourrait être multipliée par 3 entre 2023 et 2030, sachant qu’en 2024, plus de la moitié de la consommation mondiale d’électricité consommée par les centres de données est d’origine fossile3 ; les services publics ont été largement numérisés, tandis que le chantier pour l’école se fait à marche forcée, grâce à des milliards d’euros d’argent public (plan France Relance) ; la surveillance de masse à grande échelle s’approfondit à mesure que les outils se perfectionnent4, etc.

À ne pas rater !

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Si cet aperçu quantitatif ne dit pas tout des pratiques5, il souligne un fait massif : en quelques décennies, la civilisation des écrans et du numérique a enfanté un mode d’être, de relations et d’interactions profondément nouveaux. Lorsque les coordonnées de l’expérience humaine sont à ce point modifiées, les sciences humaines ont pour habitude de parler d’un « fait social total » : une réalité sociale complexe et multidimensionnelle, qui interfère sur la totalité de la société et de ses institutions, et façonne les individus.

Illustration de cette nouvelle norme qui concoure à une série de métamorphoses : durant la période de développement foudroyant du numérique, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabac entre 2002 et 2022. Si ces lieux de sociabilité ordinaires, tant en ville qu’à la campagne, ont décliné progressivement durant tout le XXe siècle6, la vague de fermetures des deux dernières décennies a porté un coup fatal à une partie du tissu social. Une récente étude du Centre pour la recherche économique et ses applications fait d’ailleurs le lien entre ces fermetures et la progression du vote pour l’extrême droite :« ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale7 ».

L’accélération « de la désagrégation des réseaux sociaux locaux » et « l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier » pourraient être mises en regard avec l’impérialisme de l’économie numérique qui ambitionne de refondre l’essentiel des rapports humains et sociaux via l’infrastructure numérique. De la surveillance globale qui abolit la vie privée à l’école numérique en passant par le phénomène d’addictions et de santé mentale, le numérique et son infrastructure écocidaire occupent une place centrale dans la redéfinition du capitalisme contemporain et des pathologies qu’il génère. Comment comprendre la nature de ces transformations ? Pourquoi les promesses d’émancipation sociale et économique portées par les promoteurs d’Internet il y a 30 ans se sont révélées illusoires et ont même accentué les ravages du vieux capitalisme industriel ?

Retour sur la préhistoire et l’histoire du numérique

Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :

1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.

Au cœur de projet politique du numérique on retrouve l’idée de la neutralité des techniques : les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société.

Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.

2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :

– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.

– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran8.

3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.

« Entrons-nous dans le techno-fascisme ? »

4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?9 ». Que penser de ce diagnostic un quart de siècle plus tard, alors que l’utopie d’Internet est devenue un empire économique et politique oligopolistique, dévorant d’immenses ressources et exploitant le travail dans les Suds, contrôlant l’espace public et maître d’une énorme infrastructure mise au service des techniques de gouvernement et de l’industrie de la surveillance ?

Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ?

Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? À quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de désescalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?

L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.

Intervenant·es :

  • Sébastien Broca – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Ses travaux sur le numérique se situent au carrefour de la sociologie, de l’économie politique et du droit. Il est l’auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, paru aux éditions du Seuil en 2025.
  • Karine Mauvilly essayiste, formée en droit et en sciences politiques, a été journaliste et enseignante. En 2016, elle a cosigné Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans avec Philippe Bihouix (éditions du Seuil) et est l’autrice de Cyberminimalisme, paru en 2019 (éd. du Seuil).
  • Félix Tréguerchercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Ses recherches se situent au croisement des sciences de l’information et de la communication, de la sociologie, de l’histoire et du droit. Auteur de Une Contre-histoire d’Internet : du XVe siècle à nos jours (Agone, 2023) et de Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle (Divergences, 2024), il est également membre de La Quadrature du Net.

Photo d’ouverture : Aileen Devlin | Jefferson Lab.

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À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

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Notes

  1. Cité par Ivan Bouchardeau, Etats d’esprits, Cybernétique et techniques de gouvernement, Paris, Champ vallon, 2026, p. 6-8.
  2. https://digiexe.com/fr/blog/screen-time-statistics/
  3. Shift Project, Intelligence Artificielle, Données, Calculs : Quelles Infrastructures dans un Monde Décarboné, octobre 2025, https://theshiftproject.org/publications/intelligence-artificielle-centres-de-donnees-rapport-final/. Par ailleurs, « Selon un rapport des Nations unies publié le 20 janvier, les entreprises étrangères ont investi 69 milliards de dollars dans la construction de centres de données et d’infrastructures liées à l’intelligence artificielle en France l’an dernier. Ce montant est deux fois supérieur à celui enregistré aux États-Unis et trois fois supérieur à celui de la Corée du Sud. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/24/la-france-est-le-pays-qui-a-recu-le-plus-dinvestissements-etrangers-pour-la-construction-de-centres-de-donnees-en-2025/
  4. Dernier exemple en date : les données générées par les marchés publicitaires permettant de géolocaliser les téléphones à travers le monde sont revendues par certaines entreprises aux services de renseignement ou de police à des fin de géolocalisation et de traçage, voir : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/21/comment-l-industrie-de-la-publicite-en-ligne-alimente-en-secret-la-surveillance-d-etat_6663454_4408996.html
  5. 15 minutes de lecture électronique sur les 7h et 2 minutes d’écrans chez les américains en 2025.
  6. Antoine Prost, Si nous vivions en 1913, Paris, Grasset & Fasquelle/Radio France, 2014.
  7. Hugo Subtil, «  Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », 30 janvier 2026. https://www.cepremap.fr/2026/01/quand-les-bars-tabacs-ferment-lerosion-du-lien-social-local-et-la-progression-du-vote-dextreme-droite-en-france/
  8. « Éloge du papier à l’heure du déluge numérique », par Benoît Bréville & Pierre Rimbert (accès libre, janvier 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69172
  9. Cité par Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025, p. 63-64.

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24.02.2026 à 11:11

« L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »

Jeanne Guien · Anthony Galluzzo

Qu’est-ce que la nouveauté au juste ? Et pourquoi fait-elle vendre ? Dans cet entretien avec Anthony Galluzzo, la philosophe Jeanne Guien analyse les discours sur la nouveauté, depuis la colonisation marchande au 16ème siècle jusqu’aux dernières tendances des réseaux sociaux. Et réfute l’idée, si chère au marché, d’un désir universel de nouveauté.

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Texte intégral (9893 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Dans son dernier ouvrage, Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), Jeanne Guien propose une plongée stimulante dans l’histoire longue de la consommation. Après ses travaux consacrés aux objets jetables et à l’obsolescence, la philosophe poursuit ses investigations historiques en s’attaquant ici à une question centrale mais rarement interrogée : d’où vient le désir de nouveauté ? Plutôt que de considérer ce désir comme une évidence ou un penchant naturel de l’être humain, elle en retrace les origines historiques, sociales et discursives. Du capitalisme marchand et colonial aux stratégies contemporaines du marketing, Jeanne Guien met en lumière la façon dont la nouveauté a été construite, valorisée et imposée comme moteur économique et idéologique.

Dans l’entretien qui suit, Jeanne Guien revient avec Anthony Galluzzo sur les apports théoriques et historiques de son livre : la remise en cause de la narration classique centrée sur la « révolution industrielle » et sur les « 30 glorieuses », le rôle des designers dans la promotion de la nouveauté ou encore la manière dont la consommation contemporaine d’objets est fétichisée et réenchantée via de nombreuses techniques telles que le packaging. Ensemble, ils interrogent la place de la nouveauté comme valeur cardinale et discutent des pistes critiques ouvertes par ce livre pour penser autrement notre rapport aux objets, aux discours et aux marchés.


Anthony Galluzzo – Ton livre s’ouvre sur un chapitre détaillant la naissance du capitalisme marchand et colonial. Contrairement à une idée répandue, l’histoire de la consommation ne naît pas au 19e siècle, mais au 16e siècle…

Jeanne Guien – Avant 1492, il existait des marchés du sucre, de la soie, du café ou d’autres produits de luxe. Mais justement, c’était des marchés de niche. Il s’agit au 16e siècle de créer des marchés de masse pour des produits inconnus de la grande majorité des Européens. Il y a donc un rôle important des producteurs de discours pour intéresser, séduire et faire vendre. Ils participent d’une économie de l’attention, le terme est bien sûr anachronique, on l’emploie dans le contexte actuel de l’économie du numérique, mais le phénomène était déjà palpable.

Samir Boumediene m’a beaucoup inspirée avec ses travaux sur l’importation et la création de marchés pour les plantes et leurs produits dérivés en métropole1. Il s’est appuyé sur les écrits des docteurs, des prêtres, des colons, des militaires pour l’expliquer. Les rôles de ces personnages s’entrecroisaient souvent. J’ai essayé de bien le souligner dans mon livre : tel traité sur le chocolat, le café, le thé, n’est pas simplement écrit par un docteur, mais par un docteur qui est par ailleurs commerçant, apothicaire, boutiquier, doté d’actions dans telle compagnie marchande, possesseur d’un cabinet de curiosités, en relation avec d’autres scientifiques et parfois avec des politiques. C’est par exemple la figure de Voltaire, dont Sylvie Laurent2 montre bien qu’il n’était pas qu’un intellectuel français, un philosophe ou un romancier, mais aussi un capitaliste qui investissait dans le commerce du sucre, dans le commerce esclavagiste. C’est important de montrer les multiples fonctions des acteurs de l’époque : c’est en les réunissant toutes que l’on peut comprendre le rôle de la production de discours à cette époque. Aujourd’hui, on peut être purement marketeur, ne travailler que sur la mise en marché ou sur la publicité. Mais à l’époque, ces fonctions sont plus intriquées : un producteur de discours professionnel qui se dit philosophe exprime et défend aussi des intérêts marchands.

Anthony Galluzzo – Tu mobilises un concept central qui est celui du « columbusing », que signifie-t-il ?

Jeanne Guien – L’expression m’a été indiquée par Mame-Fatou Niang, elle a été créée par des humoristes, Bernard David Jones et Brian Murphy, qui en ont fait un sketch en 20143. Ce sketch a eu un certain retentissement médiatique, et a été utilisé pour désigner ce qu’on appelle en français l’appropriation culturelle : des pratiques de « white washing », de blanchiment de certaines pratiques culturelles, références, issues de peuples non blancs, que des Blancs vont mobiliser à leur profit. Au-delà de l’appropriation culturelle, ce qui m’a intéressée dans ce concept, c’est qu’il est basé sur le nom de Christophe Colomb et qu’il renvoie au fait que la colonisation marchande, à partir du 15e siècle, s’est beaucoup accompagnée d’une prétention de la part des colons européens d’avoir inventé ce qu’ils ont volé, rapporté de force, acheté ou prélevé sur les autres continents. C’est l’époque où le capitalisme déploie ses réseaux et il le fait sous le signe de la néophilie, c’est à dire de la prétention à apporter quelque chose de nouveau, une « découverte » que le monde attend et qui améliore la vie des gens. Cela sert à réenchanter la violence de rapports de production basés sur l’esclavage, l’écocide et l’exploitation humaine.

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Anthony Galluzzo – La plupart des ouvrages proposent un récit commun qui commence au 19e siècle avec ce que l’on a appelé la révolution industrielle et tout un faisceau de phénomènes : l’émergence de la marque, de la publicité moderne, des médias de masse, la concentration urbaine, la salarisation… Tu expliques bien dans ton ouvrage en quoi ce récit est insuffisant et la nécessité de ressaisir cette histoire par ses racines coloniales. Comment t’es-tu détachée de ce récit commun, auquel nous avons été largement socialisés en tant que chercheurs ?

Jeanne Guien – Ce récit est effectivement dominant. Pendant ma thèse, je m’inscrivais d’ailleurs dans cette périodisation. Je commençais mon analyse avec les débats entre Marx et Babbage sur l’obsolescence dans le contexte de la mécanisation des moyens de production en Angleterre. Depuis, j’ai lu des histoires du capitalisme plus ambitieuses ainsi que les approches anglo-saxonnes de la « société de consommation », qui incluent le 18e siècle4. J’ai aussi été inspirée par les recherches de penseurs décoloniaux comme Mame-Fatou Niang5 ou Malcom Ferdinand6. C’est le moment où des réseaux de production, d’exportation et de distribution de produits inconnus en métropole se mettent en place. Mais c’est aussi le moment où on emploie sans cesse le mot « nouveau », et d’autres figures de la nouveauté comme « exotique », « curieux », « étrange »… Le concept de « nouveauté » est absolument partout pendant cette période coloniale : le Nouveau monde, la Nouvelle France, la Nouvelle Angleterre, etc.

Paquet de cigarettes Colombus. Wikimedia.

Anthony Galluzzo – Tu critiques également la vision phasiste et évolutionniste de l’histoire économique mise en avant par les promoteurs de l’innovation. Tu évoques notamment la mobilisation des théories de Joseph Schumpeter…

Jeanne Guien – La plupart des discours sur l’obsolescence contiennent soit explicitement soit implicitement des philosophies de l’histoire que je me suis attachée à analyser, avec la mobilisation du progrès, de l’évolution, du darwinisme. Cette philosophie de l’histoire est souvent peu assumée et plus rarement encore argumentée.

Concernant Schumpeter, c’est un peu différent : il compare ce qu’il pense à Marx, qu’il cite explicitement et dont il reprend certaines intuitions pour développer sa propre théorie. Pour Schumpeter, l’innovation, c’est d’abord un esprit, c’est le propre d’un sujet aventureux, qui est l’entrepreneur, qui lance des initiatives. À l’époque où il écrit, il dit assister à une bureaucratisation des activités capitalistes et diagnostique la perte de cet esprit entrepreneurial et le développement d’un système centralisé qui ne relèvera plus du capitalisme à proprement parler. Il évoque une disparition du capitalisme par son propre exercice. Il y a donc une vision de l’histoire dialectique : le capitalisme contient une contradiction qui va se révéler au fur et à mesure du temps.

L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.

Cette vision pessimiste est gommée par les chantres de l’innovation actuels, qui lui substituent un genre de néodarwinisme, un darwinisme social, avec l’idée que dans un monde concurrentiel, ce sont les meilleurs qui gagnent et les plus faibles qui perdent. Ils reprennent un peu à Schumpeter, avec la notion de destruction créatrice, l’idée que l’innovation entraine une crise à l’issue de laquelle certains produits, certaines entreprises, certains modes d’organisation de l’économie vont disparaître et d’autres prospérer. Mais le phénomène est replacé dans un cadre néodarwiniste qui l’inscrit dans la nature. En conséquence, il faut s’adapter, voire anticiper ces moments de crise en innovant le plus possible, en investissant encore plus dans l’innovation, il faut être celui qui va provoquer la crise, celui qui va créer une « disruption » sur le marché pour reprendre le vocabulaire managérial de la fin du 20e siècle. Ce genre de représentations est aujourd’hui très répandu et même récompensé, puisqu’un Philippe Aghion vient par exemple de recevoir le prix « Nobel » d’économie.

Anthony Galluzzo – Tes livres précédents portaient déjà sur l’obsolescence et sur le jetable7. Que souhaitais-tu accomplir avec ce nouvel ouvrage ?

Jeanne Guien – Les gens qui valorisent l’obsolescence ou qui tentent de la justifier (même s’ils la déplorent), vont avoir tendance à se réfugier, une fois qu’ils n’ont plus trop d’arguments, dans l’idée que la nouveauté fait plaisir aux gens, que ça les amuse, les intéresse, les satisfait. L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux, d’innovations, de tester et d’acheter de nouvelles choses et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.

Même du côté des critiques de l’obsolescence et des défenseurs de la durabilité, on a quand même cette idée que l’on ne peut pas critiquer l’innovation. Tu peux lire des plaidoyers en faveur de l’écologie par l’innovation et le progrès technologique. Il y a une forme de réticence, une peur de détruire une grande idole, une valeur consensuelle. Comme si la nouveauté était nécessairement une valeur en soi, comme la beauté ou la santé, qu’on ne pourrait pas remettre en question. Or, il y a vraiment une incapacité à fonder scientifiquement les origines possibles de ce désir de nouveauté, qui n’est pas inné.

Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.

Une autre chose qui m’intéressait beaucoup aussi, c’était d’aller voir du côté des discours. J’ai beaucoup travaillé sur les objets et les discours qui les accompagnent. En étudiant ces sujets, on ne peut pas éviter la question de l’influence publicitaire, des valeurs et de l’aspect psychologique de la consommation, aspects que j’ai un peu mis de côté jusqu’à présent en me consacrant au parcours industriel des objets et à la construction de marchés. J’avais envie de montrer qu’il est possible d’aborder de la même façon les discours. Je n’ai pas mis de côté mon approche matérialiste : au contraire , j’essaie de montrer que l’on peut appliquer cette approche aux discours. Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.

Enfin, une troisième chose m’intéressait : montrer que la promotion, la diffusion de l’obsolescence et des habitudes de renouvellement n’est pas quelque chose de caché ou de dissimulé. Je souhaite documenter les textes où les acteurs du marché se montrent très explicites, et théorisent le fait qu’il faut du gaspillage pour maintenir l’économie à flot.

Anthony Galluzzo – Dans ton ouvrage, tu prends le temps de définir les concepts, notamment celui de « nouveauté ». Tu expliques que qualifier quelque chose de nouveau est en quelque sorte un acte créateur : cela permet de créer des marchés.

Jeanne Guien – Dans ce passage-là, j’allie plusieurs concepts : l’économie des qualités de Michel Callon et de ses co-auteurs et le concept de langage performatif d’Austin, pour montrer que sur les marchés, quand on attribue certaines qualités à un objet, on peut réellement le faire exister comme tel. Tout est par exemple fait pour que l’objet soit perçu comme féminin ou masculin, cher ou pas cher, nouveau… C’est « créateur », au sens où il n’y a pas de propriété physique de l’objet qui justifierait cette dénomination. D’ailleurs, les durées pendant lesquelles l’objet reste nouveau peuvent être très élastiques : ça peut être en années, en mois, en jours, en heures…

Il n’y a pas vraiment de base ontologique qui justifie la propriété « nouveauté ». C’est pour ça que je parle plutôt de qualité. Un produit va être nouveau pour autant qu’il est qualifié et perçu comme nouveau pendant un certain temps sur un marché. D’ailleurs, les marketeurs ne disent pas autre chose. Thibault Le Texier a attiré mon attention sur la définition du produit nouveau selon Philip Kotler, un marketeur très lu, très enseigné. Celui-ci définit le produit nouveau comme « un produit qui est perçu comme nouveau ». C’est complètement tautologique et ça montre bien que, même pour eux, c’est avant tout une construction rhétorique et marchande. 

Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit.

Anthony Galluzzo – Un autre concept qui me semble important dans ton ouvrage est celui de « néophilie » que tu inscris dans un rapport dialectique avec la « néophobie ». Est-ce que tu peux revenir là-dessus également ?

Jeanne Guien – Je veux bien revenir là-dessus, d’autant plus que dans les reformulations qu’on en fait, il y a beaucoup de simplification. La néophilie, c’est le désir de nouveauté en tant qu’il est prétexté et attribué aux consommateurs par les acteurs marchands que j’étudie dans ce livre. Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit. On attribue à des catégories de population, autoritairement, un désir de nouveauté. La néophilie ce n’est donc pas quelque chose qui serait en nous – sans jamais d’ailleurs, que nous définissions ce « nous » – c’est un être de discours qui permet de renvoyer la responsabilité d’une consommation sur d’autres.

Ce qui est intéressant, c’est que ce discours évolue beaucoup selon « l’autre » dont on parle. Quand la nouveauté est associée à la mode et au gadget, là, c’est la faute des femmes et des jeunes. Quand on est dans l’innovation, c’est plus compliqué. On parle alors d’hommes blancs dont le désir de nouveauté équivaut à du génie, à une soif d’innovation qui est beaucoup plus valorisée. Je pense d’ailleurs que la sociologie du langage pourrait nous aider à poser des mots là-dessus.

Iwan Buett sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – J’ai la même impression de mon côté : discuter avec des spécialistes de linguistique pourrait effectivement être très utile.

Jeanne Guien – J’ai justement commencé à réfléchir à ces aspects grâce à la linguiste Laélia Veron qui m’avait invitée à présenter mes travaux dans son séminaire de recherche. J’avais expliqué mes efforts pour ne pas réduire les objets à des signes, pour ne pas réduire la consommation à du langage, comme l’ont tant fait Baudrillard, Barthes ou même Debord. Ce à quoi elle m’avait opposé « oui, mais tu parles quand même de discours, en quel sens ? ». Ça m’a incité à travailler une approche matérialiste du discours, et à appréhender le caractère performatif du langage. Oui, les objets sont porteurs de signes, les objets sont supports de messages. C’est vrai, mais c’est une petite partie de ce qu’est la consommation. Et quand on y pense, c’est la partie la moins évidente. La consommation apparait d’abord comme de l’usage, de l’incorporation, de l’habituation, de la discipline du corps. Des phénomènes que d’autres ont analysé, comme Pierre Bourdieu par exemple. Mais bizarrement, cet aspect est un peu laissé de côté, on en revient à des questions de classement et d’expression de soi. Ce n’est peut-être pas un hasard. L’approche sémiologique a été du pain béni pour les publicitaires : ce sont les premiers à se satisfaire de réduire les objets à des signes pour pouvoir leur faire dire ce qu’ils souhaitent. Je m’inspire là de tout un pan des sciences sociales qui traitent de la « culture matérielle » et qui critiquent eux aussi cette tendance à réduire tous les objets à des signes.

Lire aussi | Crises sanitaires et profits : une brève histoire du marketing épidémique・Jeanne Guien (2022)

Anthony Galluzzo – Dans le récit commun, les principaux « ingénieurs de sens » concernant la consommation sont les publicitaires. Et ça tombe sous le sens, c’est très implanté dans les représentations communes. Dans ton livre, tu soulignes le rôle important d’une profession beaucoup moins souvent évoquée, et pourtant tout aussi centrale dans cette ingénierie, celle des designers.

Jeanne Guien – Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On parle d’écoconception pour la durabilité, d’un design plus sobre. Mais c’est vrai que l’on entend assez peu parler de l’histoire des designers, du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple. Il y a évidemment le design industriel, un mouvement professionnel mais aussi théorique. Là aussi, on les voit se confondre parfois avec les publicitaires et les marketeurs. Là aussi, il est intéressant de constater l’intrication des fonctions. Ces acteurs sont complexes, ont plusieurs casquettes, évoluent d’un domaine à un autre et se connaissent. Tout un écosystème professionnel se met à promouvoir explicitement au début du 20e siècle la théorie du consumérisme, cette idée qui consiste à dire qu’il faut trouver des moyens de renouveler la demande le plus souvent possible, notamment en changeant régulièrement l’apparence des produits, en s’inspirant de la mode.

Le design doit servir à attirer l’attention et à vendre des produits en plus grande quantité que nécessaire. Je cite l’exemple plus ancien de l’entrepreneur en porcelaine anglais Josiah Wedgwood (1730-1795), qui lui aussi avait développé toute une théorie autour du renouvellement, du design et du merchandising. Selon lui, il faut construire de jolis endroits où les femmes riches viendront faire leurs mondanités et pour les faire venir plus souvent, il faut changer l’apparence du magasin. Idem pour les grandes compagnies de commerce colonial, dès le 17e siècle. Dans leurs commandes auprès des importateurs de porcelaine chinoise ou de tissus indiens, elles réclament sans cesse de nouveaux designs, de nouveaux motifs. La mise à contribution du design n’est donc pas nouvelle au 20e siècle, mais à ce moment-là, la profession se restructure et se redéfinit en référence à cette théorie du consumérisme. De la même façon, les professionnels de la vente ou les économistes commencent à s’appeler marketeurs parce qu’ils prétendent développer une expertise spécifique sur la segmentation des marchés et la possibilité d’accroitre la consommation. Toujours de la même façon, les publicitaires se mettent à produire une publicité dite « scientifique », qu’ils présentent comme absolument nécessaire à la prospérité commune.

Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On entend assez peu parler de l’histoire des designers et du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple.

Les designers, eux, font du design industriel, ils rejettent la figure de l’artiste dans sa tour d’ivoire, l’art pour l’art. Leur but est désormais de vendre et de faire vendre. La General Motors a ouvert au début du 20e siècle un département de design intégré dans l’entreprise et a établi une politique de changement de modèles tous les ans. On dispose de nombreux textes de ces professionnels, qui ont souvent écrit leurs mémoires. Pour une raison que, comme Thibault Le Texier, tu analyses toi-même très bien8, ces professionnels font de l’autopromotion, leurs textes leur permettent de vendre leurs services, de gagner la confiance des entrepreneurs et d’accroitre leur clientèle. Il faut donc s’en méfier, ce sont très souvent de simples promesses (nous vous ferons vendre plus, en incitant les consommateurs à gaspiller plus). Mais le fait que ces promesses soient dicibles, assumées dans l’espace public est pour moi important : cela permet de montrer que l’obsolescence est rarement un phénomène caché mais assumé et structurant pour le capitalisme.

Leon Kohle sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – Dans le chapitre 5 de ton livre, qui porte sur les produits jetables, le packaging et les objets dits « neufs », j’ai l’impression que tu revisites des thèmes et des phénomènes que tu as déjà abordés dans tes précédents ouvrages, mais de manière plus ramassée et analytique. Et dans ce cadre, tu mobilises un concept qui me paraît central également, qui est l’« ex-nihilisme ».

Jeanne Guien – C’est un mot que je forme à partir de ex nihilo – « à partir de rien » – pour expliquer plusieurs choses. Tout découle du concept de fétichisme de la marchandise de Marx : les marchés mettent en place beaucoup de dispositifs pour invisibiliser l’origine des produits, leur histoire, pour donner l’impression qu’ils viennent de nulle part. L’ex-nihilisme permet de décrire ce genre de dispositifs, qui sont là encore des pratiques très matérielles. L’emballage et le merchandising ont tendance soit à présenter les produits, soit à les donner à vivre, à expérimenter d’une façon qui joue ou rejoue sans cesse l’idée de première naissance, l’idée de cause non causée. Le rôle du merchandising à ce propos est bien connu : les objets sont présentés hors de tout contexte. Pour ma part, j’ai travaillé sur le packaging, ses productions et ses pratiques de déballage. Les vidéos d’unboxing (où quelqu’un se filme en train d’extraire un produit neuf de son emballage) récoltent beaucoup de succès. Suite à une vidéo publicitaire, les gens se sont mis à en faire eux-mêmes. Constatant le phénomène, les marques se sont mises à en faire plus. On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.

Il y a là aussi des filiations historiques : on est remonté tout à l’heure au 16e siècle pour parler de cette économie de l’attention, de ce marketing du curieux, du surprenant, du jamais vu. Toutes ces figures de la nouveauté sont mobilisées pour donner l’impression que le produit vient à l’être au moment où on le déballe. C’est ce qui est nouveau par rapport au commerce au loin, au commerce colonial, où l’on valorisait justement le fait d’être allé chercher l’objet très loin. On mettait en scène à travers des récits de voyage la complexité de l’histoire du produit, tout ce qu’il avait vécu avant d’arriver dans les mains du consommateur, en général par des récits stéréotypés et enchanteurs, évitant de mentionner les violences de ce commerce, ce qui constitue aussi une invisibilisation. J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est fait pour donner l’impression que le premier moment est celui de la prise de possession. Évidemment, le e-commerce y contribue beaucoup : là aussi il y a une construction de l’expérience de la commande comme un phénomène spontané, qui tombe du ciel, qui fait plaisir, qui arrive magiquement le plus vite possible. C’est ça que j’appelle l’ex-nihilisme, la construction de toutes ces expériences marchandes comme des expériences créatrices.

On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.

Anthony Galluzzo – Ton ouvrage a fait l’objet d’une recension critique par Thibault Le Texier. Je te propose de conclure en revenant sur les principaux reproches qu’il adresse à ton travail. Il pointe tout d’abord la rareté des matériaux de première main…

Jeanne Guien – Tout dépend de ce qu’on appelle « première main ». S’il s’agit d’archives, en effet, je ne suis pas historienne et je ne suis pas formée à aller voir dans les archives, quoi que cela m’intéresserait beaucoup. Ma formation philosophique me permet seulement de faire de la synthèse historique c’est à dire de lire les historien·nes, et reprendre leurs sources. Cependant, cela me conduit très souvent à rechercher les textes cités et à les lire directement – lorsqu’il s’agit de textes accessibles pour moi. J’essaie aussi d’aller dans les musées des techniques pour voir les objets eux-mêmes.

Anthony Galluzzo – Il évoque également le caractère trop « flottant » de l’objet du livre, la « nouveauté ».

Jeanne Guien – C’est le problème même de l’ouvrage : qu’un concept aussi vague, jamais défini et fortement moralisé ait acquis une telle valeur économique et symbolique, un tel poids social. C’est cette socialisation, et l’aveuglement collectif qu’elle produit, que j’étudie. En effet, il est possible de parler de façon sérieuse de choses qui ne le sont pas, de même qu’il est possible d’étudier des sujets tristes sans se mettre à pleurer. Il y a tout un pan de l’histoire qui se penche sur l’histoire des erreurs, mensonges, illusions… Qui pour être fausses ou « flottantes » n’en ont pas moins des effets sociaux réels, que l’on peut étudier scientifiquement. Ainsi, je me réclame souvent de l’« agnotologie », ou étude de la production de l’ignorance, pour parler de cette étude des discours trompeurs, délirants ou tout simplement infondés. C’est justement ce qui me permet d’allier philosophie et histoire : dans la conclusion du livre, je propose une définition de la nouveauté issue de l’exploration des nombreux problèmes que les usages de cette notion ont fait apparaître tout au long des chapitres.

Mathias Reding sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – Dans sa critique, Le Texier décrit ton livre comme trop militant, ce qui se lirait notamment dans la pratique du cherry picking : « L’auteure plaide à sens unique et contextualise peu », écrit-il.

Jeanne Guien – J’assume totalement le fait que mes recherches soient ancrées dans une démarche critique : montrer les impacts sociaux et environnementaux du consumérisme en me basant sur des faits. Il s’agit de produire une « contre-histoire », c’est à dire un récit non apologétique de la formation des industries et du lancement des produits, contre les versions simplistes ou fausses que les entreprises produisent à leur sujet. Tenter de rétablir un peu la balance face à une industrie qui surproduit du discours apologétique et une société civile qui possède beaucoup moins de pouvoir médiatique, et à qui j’espère pouvoir fournir des arguments pour se défendre. 

Je récuse par contre le verbe « plaider » puisque mes livres sont des récits. J’énumère des faits, je ne fais pas une liste d’arguments théoriques contre le consumérisme – il y en a énormément, mais ce n’est pas ma méthode, je trouve cela moins efficace. Quant à aller dans l’autre « sens », c’est à dire tenter de lister les avantages du consumérisme, c’est justement ça qui conduirait à une vision partielle, tronquée, de la réalité. En effet, les avantages du consumérisme sont toujours très locaux : tel produit qui bénéficie à telle classe de consommateurs est fabriqué au détriment de tel autre groupe de population. Se concentrer sur la classe qui en bénéficie, comme le fait la publicité, ce n’est pas contextualiser : c’est invisibiliser.

Lire aussi | Quelle histoire de la fabrique du consumérisme ?・Thierry Bonnot (2019)

Anthony Galluzzo – Thibault Le Texier te reproche également d’accorder beaucoup d’attention aux vêtements et aux objets technologiques sans se demander pourquoi la nouveauté compte tant pour ces objets et pas pour d’autres, comme les produits alimentaires de base et les services.

Jeanne Guien – Là c’est inexact, en deux sens. Déjà parce que, dans ce livre, je parle de produits de base (notamment lorsque j’évoque les produits jetables) ainsi que de denrées alimentaires (dès le 1er chapitre). Par ailleurs, je ne pense pas du tout que ces secteurs échappent à la néophilie. Si je reprends son exemple du ticket de métro, voilà un produit « de base » dont un consommateur pourrait en effet attendre l’identité, la durabilité et la simplicité. Pourtant il n’en est rien. En Île de France, cela fait deux ans que la RATP nous inonde de publicités pour la « révolution billettique » (l’abandon des tickets en carton, au profit de cartes plus chères), annonce « du nouveau sur toute la ligne » (pour l’ouverture des lignes du Grand Paris), un « bus innovation » (doté notamment de plus d’écrans) et la « mobilité de demain » (pour l’ouverture du téléphérique, technique absolument pas nouvelle). Pour son autre exemple de la baguette de pain, allez compter les boulangeries qui ne se revendiquent plus « artisan » mais « créateur » ou « créateur de saveurs ». Bref, la communication de ces secteurs est la même que celle que j’étudie pour l’informatique ou la mode, sans doute parce que les agences publicitaires sont les mêmes. La recension de Le Texier passe à côté en choisissant des exemples qui parlent des attentes des consommateurs. Or dans ce livre, je parle des productions de l’industrie.

Image d’accueil : photo de Masha sur Unsplash.

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Notes

  1. Samir Boumediene, La colonisation du savoir : une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Les éditions des mondes à faire, 2019.
  2. Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, éditions du Seuil, 2024.
  3. Dropout, Columbusing : Discovering Things for White People, 23 juin 2014.
  4. Alain Bihr, Le premier âge du capitalisme (1415-1763), trois volumes, Syllepse/Page 2, 2018-2019.
  5. Mame-Fatou Niang, Identités françaises : Banlieues, féminités et universalisme, Brill Rodopi, 2020.
  6. Ferdinand, Une écologie décoloniale, éditions du Seuil, 2019.
  7. Jeanne Guien, Le consumérisme à travers ses objets : gobelets, vitrines, mouchoirs, smartphones et déodorants, Éditions Divergences, 2021 ; Une histoire des produits menstruels, Éditions Divergences, 2023.
  8. Anthony Galluzzo, La fabrique du consommateur. Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 2020.

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