14.05.2026 à 09:30
Quels mondes après le capitalisme ?
C’est un livre dans lequel l'on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.
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Texte intégral (11688 mots)

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».
Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.
Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.
Au-delà de l’anticapitalisme
Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.
La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.
Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.
➤ Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)
Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.
Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.
Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme
Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.
Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».
Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».
Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.
➤ Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)
Architecture d’une enquête collective
Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.
La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.
Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.
➤ Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)
D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.
Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.
Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.
Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.
Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.
➤ Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)
Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.
Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.
La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.
Construire une civilisation postcapitaliste
Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.
Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes
- Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
- Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
- Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
- Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
- Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
- Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
- Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
- Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
- Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
- Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
- Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
- Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
- Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
- Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
- Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
- Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
- Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
- Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
- Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].
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11.05.2026 à 12:23
Penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot
L’affrontement entre les pensées du vivant et les critiques du capitalisme a beaucoup agité le champ de l’écologie politique francophone. N’est-il pas temps d’acter l’entrelacement des problèmes, sociaux et écologiques ? La pensée du philosophe Baptiste Morizot, a priori éloignée des critiques du capitalisme, propose de nombreux points de jonction.
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Texte intégral (15933 mots)
L’opposition entre la pensée du vivant et la critique du capitalisme constitue l’une des polarités qui structure aujourd’hui le champ de l’écologie politique dans l’espace francophone. La constitution d’un groupe de « penseurs du vivant », à la suite d’un dossier du Monde qui regroupait sous ce terme un ensemble de projets intellectuels hétéroclites1, a suscité de vives polémiques, dont la plus fameuse reste celle ouverte par Frédéric Lordon dans son texte « Pleurnicher le vivant »2, où il accusait les pensées du vivant de développer une éthique dépolitisante qui s’avère incapable de penser le travail et la production, et se révèle par conséquent impuissante à critiquer le système capitaliste3. Dans la Revue du Crieur, en revenant sur ces polémiques, Joseph Confavreux résumait l’alternative de la manière suivante : « L’affrontement sourd, à la fois théorique et stratégique, entre pensées du vivant et théories anticapitalistes cristallise les crispations et les hésitations sur la couleur politique que devrait dessiner l’alliance entre le vert et le rouge. En dépit d’ennemis communs, les combats pour la “fin du mois” et la “fin du monde” souffrent autant de cosmologies contradictoires que de radicalités de postures rendant difficile un alliage durable entre l’écologie et le social4. »
N’est-il pas temps de sortir de « l’affrontement » ? Ne peut-on considérer qu’une critique du capitalisme, pour être rigoureuse d’un point de vue écologique, a besoin de prendre au sérieux les mondes vivants qui sont détruits et exploités par les pratiques capitalistes, ainsi que ce que sont et ce que font les vivants avec lesquels il s’agit d’habiter le monde en commun ? Inversement, pour être conséquente d’un point de vue politique et ne pas ignorer l’entrelacement des problèmes sociaux et des problèmes écologiques, la pensée du vivant ne doit-elle pas aussi intégrer une théorie critique des sociétés capitalistes ? On compte en réalité aujourd’hui de nombreuses tentatives pour dépasser l’alternative « pensée du vivant vs critique du capitalisme ». Du côté de l’écomarxisme, si l’on se restreint à l’espace francophone et qu’on laisse de côté une théorie comme celle de Jason W. Moore qui permettrait aussi de court-circuiter l’opposition5, on remarque que des ouvrages comme Nous ne sommes pas seuls de Léna Balaud et Antoine Chopot6 (qui comptaient parmi les « penseurs du vivant » dans le dossier publié par Le Monde), ou Exploiter les vivants de Paul Guillibert7, cherchent précisément à articuler les deux positions.
Je voudrais montrer qu’il est aussi possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étranger à une critique du capitalisme. Dans sa préface à la traduction française de La crise écologique de la raison de Val Plumwood, par exemple, n’écrit-il pas que « le capitalisme n’est ni la cause première ni la raison de la crise écologique systémique : dans son déploiement extractiviste ubiquiste, il est un effet d’une culture plus large, la culture centrique »8 ? On ne saurait être plus clair, en apparence du moins, sur le peu d’importance qu’il convient d’attacher à critiquer le capitalisme. Morizot paraît ici se rattacher à des positions comme celles de Bruno Latour ou de Philippe Descola, qui privilégient la critique de la modernité et du naturalisme à une critique du mode de production capitaliste9. À partir d’une lecture synthétique de l’ensemble de ses écrits, je chercherai à expliquer qu’il y a en réalité une place pour critiquer les sociétés capitalistes dans la pensée du vivant de Baptiste Morizot. Que cette perspective soit peu thématisée comme telle dans sa philosophie ne signifie pas que son travail ne puisse pas nous aider à dépasser la polémique stérile sur laquelle se fonde aujourd’hui une partie des débats sur les questions écologiques. Pour le démontrer, je commencerai par présenter sa pensée du vivant en soulignant la singularité de la manière dont il critique le naturalisme moderne, puis j’exposerai son apport à la critique des pratiques capitalistes d’exploitation et de destruction des vivants.
Il est possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étranger à une critique du capitalisme.
Un naturaliste contre le naturalisme
Afin de comprendre la manière singulière dont Baptiste Morizot aborde la problématique du vivant, il importe de réinscrire sa perspective dans la critique de la modernité et de la comparer à d’autres approches qui entendent également critiquer l’ontologie et le dualisme des Modernes.
Certes, Morizot accorde une importance centrale à des moments plus reculés de l’histoire, en particulier à la « révolution néolithique10 » où s’est opérée la domestication des plantes et des animaux, ainsi qu’aux religions juive et chrétienne qui ont élaboré une conception démiurgique et anthropocentrée de l’action11. Mais il n’en reste pas moins que la modernité joue un rôle essentiel dans sa philosophie. Tout se passe chez lui comme si le dualisme moderne entre la nature et la culture avait amplifié et exacerbé un partage entre le civilisé et le sauvage qui était déjà au cœur des grandes religions monothéistes, mais qui, historiquement, est survenu il y a plus longtemps encore, lors du passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à des sociétés agropastorales, lorsque nous sommes passés d’une relation horizontale de dépendance mutuelle avec les autres vivants à une relation hiérarchique fondée sur l’appropriation, la maîtrise et la transformation des espèces sauvages12. La critique de la modernité constitue ainsi, selon Morizot, le point d’acmé d’une critique qui concerne le développement de la civilisation depuis les temps préhistoriques13.
Cet accent mis sur la modernité le rapproche d’auteurs comme Latour et Descola, qui sont souvent considérés comme des références majeures pour les « penseurs du vivant ». Pourtant, Morizot traite la modernité de manière profondément originale en l’abordant dans la perspective d’une critique immanente. À la différence de Descola, il ne critique pas uniquement l’ontologie moderne à partir d’autres ontologies (animiste, totémiste, analogiste) : il critique la modernité à partir d’elle-même en revalorisant certains courants des sciences naturelles et en montrant comment la connaissance scientifique des vivants, à travers la biologie évolutionniste, l’écologie scientifique, l’éthologie animale et les sciences de la conservation, permet de lutter contre les tendances les plus problématiques de la modernité. Comme Latour14, Morizot préfère donc retourner la modernité contre elle-même, mais à la différence de celui-ci, il ne met pas l’accent sur l’écart entre ce que font les Modernes et la manière dont ils se sont pensés eux-mêmes, entre la « pratique » et la « théorie15 » – en pratique, les Modernes ont multiplié les hybrides, mais en théorie ils ont thématisé une séparation dualiste entre les humains et les non-humains – ; bien plutôt, il met l’accent sur des tensions à l’intérieur même des théories modernes et rejoint ainsi Carolyn Merchant dans la volonté de pointer des « contre-tendances » de la modernité16.

La référence à Darwin est révélatrice de ces différences. Alors que, chez Latour, la référence à Darwin ne sert qu’à nier l’autonomie des sciences de la nature par rapport aux idéologies sociales17, et que, chez Descola, Darwin incarne « la ruse suprême du naturalisme18 » qui, après avoir séparé nature et culture, englobe la culture dans la nature et fait passer son découpage ontologique pour « naturel », il en va tout autrement chez Morizot qui, à l’instar des éthiques environnementales (Holmes Rolson III, John Baird Callicott), prend au sérieux le darwinisme pour comprendre la dynamique évolutive des vivants et les manières humaines de s’y rapporter.
À l’instar des éthiques environnementales, Morizot prend au sérieux le darwinisme pour comprendre la dynamique évolutive des vivants et les manières humaines de s’y rapporter.
Trois idées complémentaires se révèlent décisives dans ce qu’on peut appeler l’héritage darwinien de Morizot : 1) la mise au jour d’une continuité entre les vivants non-humains et les vivants humains, continuité qui est assurée par l’histoire de la vie et qui fait de l’animalité une altérité qui nous traverse et qui, pour cette raison, nous est malgré tout étrangement familière19 ; 2) sur fond de cette continuité, la saisie d’analogies entre ce que font les non-humains et ce que font les humains20, analogies qu’il faut saisir comme autant d’hypothèses qui permettent d’opérer le double mouvement de rapprochement entre les humains et les autres vivants (rendre les non-humains moins étrangers) et de décentrement par rapport à ce qu’on s’imagine être « le propre de l’Homme » (nous rendre davantage étrangers à nous-mêmes) ; 3) la compréhension de l’action réciproque entre les humains et les non-humains, qui repose sur le fait que l’action humaine s’inscrit dans un monde déjà tissé par une multitude de vivants et qu’elle peut s’insérer de différentes manières, plus ou moins favorables ou destructrices, dans la dynamique du vivant – ce qui renvoie à une interprétation élargie, irréductible au motif agonistique de la lutte, de l’adaptation du vivant à son milieu.
L’importance de Darwin pour penser ces trois gestes tient à la possibilité de réinscrire l’humain dans l’histoire de la vie, non pas uniquement en affirmant qu’il est soumis aux mêmes lois que les autres vivants21 – le mécanisme de la sélection naturelle, la lutte pour la survie –, mais en mettant en évidence certaines aptitudes ou attitudes que les êtres humains partagent avec les autres êtres vivants, ce qui invite à concevoir des analogies et à réfléchir à nos interactions avec des non-humains qui ont des pratiques analogues aux nôtres et qui contribuent à façonner le monde que nous habitons en commun. Chez Morizot, la théorie darwinienne se trouve ainsi articulée avec le perspectivisme amérindien22 plutôt qu’elle n’est fondée sur un réductionnisme scientiste ou un primitivisme animaliste, et surtout elle ne se réduit nullement à l’image simpliste du triomphe des plus forts : la joie de s’amuser, la tristesse que l’on ressent à la mort d’un proche, la solidarité avec autrui, l’amour, etc. font tout autant partie de l’héritage de la vie – presque au sens où l’on dit « c’est la vie23 ».
Une tout autre image du naturalisme se dessine alors. D’abord, en ne cessant de méditer l’apport de la théorie darwinienne, Morizot se montre fidèle au sens historique du naturalisme : non seulement au sens philosophique du refus de toute surnature, du rejet de l’exceptionnalisme humain et de la réinscription de toute chose dans la nature (qu’on pense au naturalisme moniste de Spinoza), mais aussi et surtout au sens scientifique d’une pratique d’enquête sur la nature. Sans doute Darwin est-il naturaliste, mais au sens où il l’entend lui-même dans l’introduction à L’Origine des espèces en héritant de la longue tradition de l’histoire naturelle : est « naturaliste » celui ou celle qui étudie et se laisse saisir par la manière dont les vivants habitent leur milieu et s’inscrivent dans la longue histoire de la vie24. Le naturaliste, tel que le pensait Darwin, n’est pas quelqu’un qui découpe le monde entre nature et culture, mais quelqu’un qui se montre attentif à la dynamique des vivants qui l’entourent et qui cherche à en comprendre les logiques évolutives. Le naturalisme, on l’oublie trop souvent dans les débats actuels, renvoie certes à une branche de la science moderne, mais pas du tout au sens où la science serait le lieu privilégié où se dévoile l’ontologie des Modernes : plutôt au sens où le naturalisme a entrepris d’enquêter sur le monde vivant, de se mettre à son écoute et d’essayer de comprendre du mieux possible son fonctionnement immanent – ce qui ne suppose ni de réduire le vivant à de la matière inerte, ni de séparer la nature de la culture pour mieux l’exploiter, ni même de noyer la diversité des vivants dans une entité indifférenciée (« la Nature »).
➤ Lire aussi | La part sauvage des communs ? Une enquête écologique au marais Wiels・Léna Balaud, Antoine Chopot et Allan Wei (2023)
Cette signification historique du naturalisme – à laquelle Morizot reste attaché – n’est pas sans conséquence sur la manière d’envisager l’ontologie naturaliste, telle que Descola l’entend. De fait, avec la revalorisation des sciences du vivant, c’est l’ontologie moderne qui se trouve compliquée et retournée contre elle-même. L’un des principaux déplacements opérés par Morizot dans son livre L’inexploré tient précisément à cette complication de l’ontologie moderne. S’y trouve affronté le problème d’une sortie du naturalisme (au sens descolien) au profit d’autres ontologies, et défendue l’idée qu’« on ne change pas d’ontologie comme on change de chemise25 ». Face à cette impossibilité, pour un naturaliste moderne, de changer purement et simplement d’ontologie, Morizot en arrive à la même conclusion que Descola : il ne s’agit pas tant de sortir en bloc du naturalisme que de l’hybrider avec d’autres ontologies26. Mais les nuances sont importantes. Car s’il est possible d’hybrider l’ontologie moderne avec d’autres, c’est parce qu’elle est déjà hybride en elle-même, déjà travaillée et divisée par des tensions qui empêchent de la réduire à un système uniforme : « Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, qui se contentent de stigmatiser en bloc un “système” moderne monolithisé, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques », ce qui signifie « que les conversions envisagées ressemblent en fait plus à des hybridations d’ontologies qu’à des devenirs animistes radicaux ou monolithiques27 ».
« Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques. »
B. Morizot, L’inexploré
C’est pourquoi les sciences du vivant peuvent retrouver, par une voie qui leur est propre, la vision du monde d’autres cosmologies : par exemple, les actes involontaires du castor qui « terraforme par accident » et aménage sans en avoir l’intention un milieu de vie pour les autres vivants (humains compris), ne sont pas sans évoquer le « démiurge maladroit » de cosmologies animistes, qui ouvre un monde pour d’autres formes de vie sans le vouloir, par effet collatéral28. Et dans l’idée selon laquelle les humains devraient s’inspirer du castor pour bâtir et aménager les rivières, le paradoxe est que l’« on renoue ici, depuis l’intérieur des sciences les plus empiriques et des pratiques techniques les plus éprouvées, avec un rapport aux autres animaux plus proche des cosmologies amérindiennes29 ». Ces étranges résonnances entre des ontologies que tout sépare – le naturalisme et l’animisme – sont rendues possibles par le fait que le naturalisme est lui-même moins unifié, davantage nuancé et pluriel, qu’on se l’imagine.
Cette hybridation de l’intérieur qui rend possible une ouverture du naturalisme vers l’extérieur, Morizot la perçoit notamment dans les « manières d’enquêter30 », c’est-à-dire dans une méthode d’enquête sur le vivant. La connaissance scientifique se trouve donc revalorisée pour retourner le naturalisme contre lui-même et élaborer un alternaturalisme31 : « Je ne souscris pas à la thèse suivant laquelle le projet scientifique d’apprendre le comportement des autres formes de vie est intrinsèquement réducteur, réificateur, colonisateur (…) les sciences sont un opérateur pour faire sauter les coutures du naturalisme de l’intérieur32. » On aboutit ainsi à une ontologie moderne pluralisée et scindée, dans laquelle il est possible de faire jouer certains aspects contre d’autres. Toute la philosophie de Morizot, en ce sens, peut se résumer à cette courbure interne du naturalisme grâce à une « science du vivant réanimante33 ».

Une critique des pratiques capitalistes
C’est précisément depuis ces enquêtes sur le vivant que Baptiste Morizot fait droit à une critique des pratiques capitalistes. Car s’il ne parle jamais du capitalisme comme d’un système social et économique, il n’en a pas moins affaire constamment à des pratiques qui sont spécifiques au mode de production capitaliste. Ainsi du « rancher capitaliste » qui « pour justifier son statut de producteur de viande bovine (…) doit s’ériger en protecteur du bétail34 » ; c’est aussi le cas lorsqu’il s’agit de pister le castor « dans les interstices du capitalisme industriel, dans un canal en friche au cœur de la zone commerciale de Valence, ou sur l’île Piot, en Avignon, entre les décharges à ciel ouvert, les voies rapides, les lignes de fret, les péniches et les pollutions35 ». Les acteurs, les paysages que rencontre Morizot et ses collaboratrices et collaborateurs au fil de leurs enquêtes, sont marqués par l’économie capitaliste dans laquelle nous vivons. C’est pourquoi, s’il n’y a pas de théorie du capitalisme à proprement parler dans sa philosophie, le capitalisme n’en est pas moins rencontré en permanence à travers ses pratiques concrètes de rapport aux vivants et d’usage de la terre. Je distinguerai ici six éléments qui permettent de comprendre comment la pensée du vivant de Morizot permet d’intégrer et d’enrichir la critique du capitalisme.
1) À un niveau programmatique, Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique. « Ce qu’il faut restituer, écrit-il dans Raviver les braises du vivant, c’est le couplage épistémologiqueet économique qui a permis la conversion du monde vivant en nature cheap. Ce n’est pas d’abord un problème idéaliste de représentation philosophique de la nature, c’est avant tout un problème d’économie politique36. » C’est pourquoi il faut comprendre « comment des images de la nature induites par les sciences ont été capturées et détournées par des machines économiques et politiques (nommément le capitalisme, le productivisme, l’extractivisme) pour transformer sous nos yeux la Nature divine, sacrée, donatrice des Anciens, en nature cheap des Modernes37 ». L’intégration de la critique du capitalisme dans la critique de la modernité implique ainsi, à l’égard de la nature, de « dynamiter son assimilation à de la matière sans valeur : inerte, à bas coût, à disposition, à portée de main37 ». L’enjeu est à la fois de resubjectiver et de revaloriser les êtres vivants pour les arracher à la conception d’une matière inerte qui a certes été au cœur des sciences de la nature du XVIIe siècle, mais qui renvoie surtout à la vision des êtres naturels que le capitalisme a mobilisée pour s’approprier les vivants non humains à moindre frais en les réduisant à de la matière exploitable et en les privant de toute capacité à faire monde commun avec les humains.
Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique.
En ce sens, tout le travail de Baptiste Morizot vise à redonner une subjectivité (politique, technique, affective, créatrice…) aux vivants afin de rappeler qu’ils ne sont pas de simples êtres dénués de valeur et exploitables à merci, mais qu’ils sont de véritables sujets avec lesquels il est possible d’interagir afin de construire et d’habiter un monde en commun. Cette perspective le rapproche certes de l’éthique environnementale, mais on ne trouve pas chez lui de réflexion sur la valeur intrinsèque des êtres vivants (éthiques biocentrées) ou des écosystèmes (éthiques écocentrées)38. C’est que Morizot cherche moins à développer une éthique animale ou environnementale qu’une philosophie de la nature39, dans laquelle c’est la compréhension de la logique du vivant qui oriente la pratique, éthique et politique. C’est de l’être des vivants que dérivent des formes de devoir-être, de sorte que si les êtres humains doivent respecter les autres vivants, c’est moins en raison de leur valeur intrinsèque qu’en raison de l’appartenance des humains et des non-humains à la même dynamique du vivant et aux équilibres métastables qu’il s’agit toujours de créer et de renouveler.
2) Ce sont ces équilibres fragiles et précaires des vivants que détruisent les pratiques capitalistes, qui rendent inhabitable la terre pour tous les vivants qui s’y trouvent, humains et non-humains. C’est notamment le cas de l’agriculture « industrielle, intensive, souvent monoculturale, dépendante des industries agrochimiques40 », qui bafoue les dynamiques du vivant en faisant un usage massif d’intrants chimiques afin d’exploiter au maximum une terre dont elle présuppose l’insuffisance et la déficience. Le remplacement de l’action des vivants par une série d’opérations d’artificialisation et de forçage à des fins de rentabilité, a pour effet de rendre les conditions de vie impossibles pour tous les vivants qui se trouvent sur un territoire : « Le propre de cet usage de la terre, c’est enfin, on le reconnaît avec frayeur aujourd’hui, qu’il est littéralement insoutenable, c’est-à-dire qu’il fragilise les conditions de possibilité même de sa perpétuation, en tuant la vie des sols, détruisant les populations d’insectes qui sont ses pollinisateurs41 ».

On retrouverait ici sans mal les théories marxistes de la rupture métabolique (Foster42) ou de la seconde contradiction du capitalisme (O’Connor43), qui mettent l’accent sur le caractère contradictoire des relations que les sociétés capitalistes entretiennent avec leur environnement naturel – le capitalisme, à force d’exploiter la nature à outrance, scie la branche sur laquelle il est assis. Mais Morizot ne parvient pas à cette conclusion à partir d’une théorie sociale ; il l’atteint depuis une pensée du vivant qui conçoit l’équilibre entre une société et son environnement depuis une même dynamique du vivant à laquelle appartiennent aussi bien les humains que les non-humains. Il s’agit ainsi de resituer la culture de la terre et des non-humains dans un processus plus général du vivant que les humains se contentent d’infléchir : « Ce que l’on appelle “domestique, exploitation, agriculture”, cela ne désigne au fond que les dynamiques immémoriales et sauvages du vivant, mais infléchies à la marge par l’activité humaine44. » Les techniques humaines de culture de la terre et des vivants ne sont, au fond, que l’activation de puissances qui existent indépendamment de l’homme, si bien que ce qu’on appelle domestique n’est qu’un approfondissement du sauvage. Dans les pratiques capitalistes, cependant, c’est l’arrachement par rapport à l’activité des vivants qui domine : plutôt que d’avoir confiance dans des dynamiques du vivant à activer, les pratiques capitalistes se détournent de ces dynamiques et font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance45 – alors que, en réalité, la seule chose que ces pratiques écocidaires parviennent à « produire », c’est un monde inhabitable pour toutes les formes de vie.
➤ Lire aussi | Jason W. Moore, communisme révolutionnaire et communisme de la vie・Paul Guillibert (2024)
3) C’est pourquoi Morizot rattache les pratiques capitalistes à une « métaphysique de la production »46 qui repose sur l’illusion que la technique humaine est capable de produire sa subsistance47. Cette métaphysique a pris naissance, selon lui, avec la révolution néolithique, mais elle trouve dans les sociétés capitalistes sa forme la plus exacerbée. Elle constitue un véritable « cataclysme ontologique48 » et repose sur un double mouvement : d’un côté, « minimiser le rôle des puissances écologiques et évolutionnaires », de l’autre, « surévaluer l’initiative humaine dans la genèse du “produit”49 ». Pour une part, cette métaphysique de la production est une pure illusion, parce que même les formes les plus artificielles d’élevage et d’agriculture ne font, malgré tout, que mobiliser des forces de la nature qu’elles n’ont pas « produites » : « Certes, le paysan défricheur peut remplacer une forêt sauvage par un champ de blé, mais lorsqu’il cultive du blé, pourtant, il ne le produit pas au sens où il n’est pas un auteur qui le fabrique à partir d’une matière passive50. » Mais par ailleurs, cette illusion métaphysique n’en a pas moins des effets délétères sur les vivants – il s’agit d’une idéologie objective, pour utiliser un vocabulaire marxiste : elle n’existe pas seulement dans les têtes, mais aussi et surtout dans la triste réalité du monde capitaliste.
Les pratiques capitalistes font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance alors que la seule chose qu’elles parviennent à « produire », c’est un monde inhabitable pour toutes les formes de vie.
La production humaine doit par conséquent être ressaisie à l’aune de la production naturelle qui est celle des vivants eux-mêmes, et qui est, in fine, la seule production qui existe à proprement parler, puisque ce que l’on nomme « production humaine » n’est qu’une manière d’agencer et d’orienter ce que produisent les vivants. La perspective de la pensée du vivant amène ainsi à comprendre la technique humaine à partir de ce qu’Haudricourt nommait « l’action indirecte négative »51 : non pas agir directement sur le vivant et le contrôler, mais l’orienter, le tourner, l’accompagner, se placer dans son sillage. Dans cette manière de concevoir la technique, « on recueille des dons de l’environnement donateur en prélevant avec inventivité les formes implicites des subsistances dans leur extraordinaire diversité52 ». La technique n’est plus définie par l’imposition d’une forme humaine sur une matière non humaine, elle n’est plus perçue depuis le prisme de la domination de la nature et de la maîtrise, mais comme une collaboration entre humains et non-humains.
4) Si les vivants sont les véritables « producteurs », alors on comprend qu’on puisse dire qu’ils « travaillent ». Le travail, tel que le conçoit Baptiste Morizot, n’est en effet nullement le propre de l’homme. Ce n’est pas dire qu’il n’y ait pas une spécificité du travail humain (qu’on peut, par exemple, avec Marx, caractériser par le fait que l’être humain se représente la finalité de son action53), mais le travail humain n’est possible que si on le comprend à l’aune du travail des autres vivants, qui sont les véritables « artisans en habitabilité de la Terre54 », au sens où « c’est leur tissage qui assure l’habitabilité du monde – champignons symbiotiques et organismes photosynthétiques, insectes et guildes d’herbivores, hyménoptères et oiseaux, collemboles des sols, virus et bactéries, ce sont eux qui font tenir le monde et le rendent capable de nous abriter, de nous nourrir, de nous guérir – nous et les autres55 ».
Citant ces lignes de Raviver les braises du vivant pour esquisser une théorie communiste du travail, Frédéric Monferrand explique « qu’on peut avancer que les communistes entretiendraient un rapport coopératif, non seulement à la nature, mais aussi avec certains êtres de la nature56 ». On retrouve ainsi chez Morizot l’idée d’une compréhension élargie du travail, étendue aux vivants non humains, telle qu’on la voit à l’œuvre dans l’écomarxisme contemporain. La prise en compte d’un travail non humain s’atteint alors, non pas uniquement à travers le prisme (négatif) de l’exploitation du travail, mais s’opère aussi à travers la considération (positive) d’un faire, d’un véritable poïein des vivants non humains qui bâtissent un monde habitable pour tous. Non seulement l’agir humain n’est que le prolongement de cet agir non humain, mais surtout il ne suffirait pas, à lui tout seul, à construire ce monde habitable. « Nous, humains vivants, pouvons contribuer à rendre le monde un peu plus habitable, au sens de confortable pour nous, mais nous ne pouvons pas faire un monde habitable, au sens de vivable pour toute forme de vie. Tout ce qui fait monde à partir d’une boule de matière accrétée qu’on appelle planète est un effet du vivant : nous habitons les effets de la vie des autres57. » C’est donc à partir des effets de la poïesis des vivants non humains que la possibilité de les penser comme des travailleurs au sens propre se fait jour : les non-humains aménagent le monde, ils bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible, par exemple, de parler d’un « effet castor58 », puisque le castor construit, sans le vouloir, « un milieu habitable pour d’autres59 » – et c’est donc sans métaphore qu’il faut parler du castor comme d’un constructeur, un véritable « pharaon60 », bâtisseur de pyramides du vivant.
Les non-humains bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible de parler d’un « effet castor », puisque le castor construit, sans le vouloir, « un milieu habitable pour d’autres ».

5) Cette habilité constitue ce que Morizot appelle un « attracteur vital61 » qui permet d’articuler politiquement les luttes sociales et les luttes écologiques : « L’habitabilité est un attracteur politique qui noue de manière indiscernable les vivants humains et non-humains62. » Lorsque l’habitabilité du monde est attaquée, cela nous mobilise « en tant qu’humains dans notre condition de vivant parmi les vivants ». Se dessinent par là des enjeux communs entre humains et non-humains dans les luttes politiques contre le capitalisme : « Partager l’eau entre humains, et avec les autres vivants, contre son accaparement par l’agro-industrie. Laisser respirer et fleurir la terre, agricole et sauvage, contre sa bétonisation63. » La question de l’habitabilité du monde apparaît ainsi comme le socle partagé d’une politique des vivants face à des pratiques capitalistes qui la ruinent.
Le principal intérêt de cette perspective politique est de ne pas nier les différences entre les acteurs en lutte, tout en cherchant une base commune à partir de laquelle ces différences peuvent être secondarisées (pour un temps du moins). La lutte pour l’habitabilité commune du monde par les vivants constitue un enjeu à partir duquel la divergence entre les luttes sociales et les luttes écologiques peut laisser sa place à des alliances sans être abolie pour autant. « Alors des syndicalistes se mettent à parler de salamandres, et des protecteurs de zones humides sauvages de justice sociale. Et c’est là que les problèmes de désaccords idéologiques et les traditionnelles obsessions pour la hiérarchisation des causes (“d’abord il faut défendre la paysannerie, les zones humides c’est secondaire” – ou l’inverse) ne font plus vraiment clivage. Ce n’est pas qu’elles soient résolues et priorisées en toute clarté, c’est qu’elles sont rendues secondaires64. » Il ne s’agit donc pas d’oublier que les questions sociales et les questions écologiques, si elles se rencontrent souvent, ne se recouvrent pas entièrement. Au contraire, en prenant acte de l’impossibilité de réduire entièrement les unes aux autres, une politique du vivant parvient malgré tout à désigner un front commun sur fond de cette différence irréductible.
6) Si la commune habitabilité du monde peut constituer le point de convergence de luttes politiques, c’est parce qu’il y a dans la philosophie de Morizot une profonde conception du caractère inappropriable de la vie qui pourrait nous amener à réinterpréter l’idée de « communisme du vivant65 ». Ce qui fonde, chez lui, le sentiment d’appartenance de l’être humain au vivant, ce sont des puissances corporelles et vitales qui le traverse et dont il hérite, mais dont il n’est pas le maître. Ce que Les Diplomates thématisaient comme le « sauvage » ou le « féral » – en tant que ce qui est « parmi nous par soi-même66 », témoignant d’une puissance irréductible qui à la fois nous dépasse et nous investit – est devenu, dans les travaux plus récents, une vitalité corporelle que rien ne peut entièrement maîtriser et qui traverse tout être vivant. « Le mystère d’être un corps, écrit-il, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant67. »
« Le mystère d’être un corps, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant. »
B. Morizot, Manières d’être vivant
Comme on l’a suggéré précédemment, cet horizon darwinien qui insiste sur ce que l’humain partage avec les autres vivants signifie à la fois la reconnaissance d’une familiarité entre l’humanité et ses autres, et le sentiment d’une étrangeté radicale. C’est en ce sens que « l’animal est un intercesseur privilégié avec l’énigme originelle, celle de notre manière d’être vivant : il manifeste une altérité incompressible, et en même temps il est assez proche de nous pour que mille formes de parallèles, de convergences, soient sensibles68 ». Il faut par conséquent considérer que « tous les vivants, en fait, sont pour nous des aliens familiers », en tant qu’ils font partie d’une « famille élargie », mais aussi en tant que « leur altérité est à certains égards incompressible, comme des civilisations d’une autre planète69 ».
Le vivant représente donc, en l’humain même, une impropriété fondamentale qui fait vaciller le propre de l’Homme, une étrangeté radicale, une altérité abyssale qui vient du fond des âges et qui représente l’impossible maîtrise, l’impossible contrôle sur les processus du vivant70 – une absence de maîtrise qui peut aboutir à des situations catastrophiques, comme on le voit aujourd’hui avec les bouleversements écologiques en cours, mais qui peut aussi constituer la promesse d’une confiance dans ce que les vivants sont capables d’accomplir. Que le vivant représente le lointain dans le plus proche, le tout Autre dans le Même, fait qu’il échappe toujours, il est toujours en excès par rapport à ses appropriations capitalistes (à travers des formes d’exploitation, d’extraction, de destruction, mais aussi à travers des brevets, des modifications génétiques, etc.). Ce qui, dans la littérature écomarxiste, est appréhendé comme une « résistance » des vivants à leur exploitation71 (les mauvaises herbes qui résistent aux pesticides, les animaux qui refusent d’aller à l’abattoir, etc.), est fondé chez Morizot dans l’idée d’une puissance débordante de la vie qui outrepasse son accaparement productif et marchand – quelque chose d’impropre, à la fois au sens où le vivant n’est pas adapté aux pratiques que lui fait subir la production capitaliste, et au sens où persiste toujours, dans le vivant, quelque chose de non appropriable, d’irréductible au « propre » ou à « l’appropriation ».
La philosophie de Morizot, parmi d’autres aujourd’hui, a le mérite de donner à penser cette impropriété en mettent en évidence une logique immanente aux vivants qui n’est pas celle de la production et du marché, et qui se tient nécessairement en écart par rapport à celle-ci. Bien que ce ne soit pas son intention explicite, elle conduit ainsi à transformer en profondeur ce qu’on peut entendre par un communisme des vivants : il ne s’agit pas simplement de « déprivatiser » le vivant, de réhabiliter les communs environnementaux et de constituer des collectifs avec les non-humains – des objectifs nécessaires et primordiaux du point de vue d’une politique écologique –, il s’agit de fonder ce commun sur une commune impropriété de la nature, une inappropriabilité de la vie que les humains et aux non-humains ont en partage. C’est dans l’être même des vivants que quelque chose se dérobe à leur appropriation capitaliste et que l’exigence d’un communisme du vivant se fait jour. Il y a en ce sens un fondement vitaliste ou naturaliste au communisme : une tendance du vivant, commune aux humains et aux non-humains, à excéder toute appropriation privative72.

Conclusion
Ainsi, si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme – un alternaturalisme qui a peu de choses à voir avec le « naturalisme » de l’ontologie moderne, au sens descolien du terme – et qui, à partir de là, parvient à développer une critique de pratiques capitalistes à l’aune d’une pensée du vivant. C’est pourquoi, bien qu’il n’y ait pas de théorie du capitalisme chez Morizot, il n’y en a pas moins chez lui un apport théorique possible à la critique des pratiques capitalistes.
Si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme.
Dans cette perspective, j’ai tenté de mettre en évidence six éléments : 1) revaloriser et resubjectiver les vivants non-humains dans le cadre d’une critique de l’économie politique, et non uniquement d’une critique des idées et des représentations de la modernité ; 2) critiquer le caractère insoutenable des pratiques capitalistes de la terre et du vivant, du point de vue des dynamiques du vivant elles-mêmes et non simplement des rapports sociaux ; 3) réinscrire la technique humaine dans une production naturelle des vivants et critiquer ainsi la « métaphysique de la production », par laquelle les êtres humains se donnent l’illusion de produire seuls leur subsistance ; 4) donner sens à l’idée d’un travail des vivants, non seulement comme condition de possibilité du travail humain, mais surtout comme condition d’habitabilité du monde pour les humains et les non-humains ; 5) considérer l’habitabilité comme un attracteur vital qui permet des alliances entre des luttes sociales et des luttes écologiques sans pour autant nier la spécificité de chacune ; 6) mettre au jour une étrangeté fondamentale de la vie dans sa familiarité même, afin de retrouver l’impropriété vitale commune aux humains et aux non-humains, et fonder ainsi le caractère inappropriable de la vie – ce qui serait la condition ontologique d’un communisme du vivant.
Il n’en reste pas moins, il faut l’admettre, que Baptiste Morizot lui-même n’affronte pas directement la question du mode de production capitaliste et ne propose pas une théorie explicite du rapport entre sa pensée du vivant et une critique des sociétés capitalistes. Aussi contribue-t-il parfois à nourrir le clivage entre ces deux perspectives, alors même que, comme on l’a montré, sa philosophie appelle à combler l’écart et à articuler ces approches. Qu’il n’ait pas (du moins pas encore) déployé tous les enjeux théoriques de cette articulation, ne retire rien au fait que sa philosophie pointe la nécessité pour les pensées du vivant et les critiques du capitalisme, non plus de s’opposer, mais de se compléter et de s’enrichir mutuellement.
➤ Lire aussi | L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes・Jean-Baptiste Vuillerod (2025)
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Notes
- Le dossier du Monde de l’été 2021, dirigé par Nicolas Truong, rassemblait Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Emanuele Coccia, Frédéric Keck, Nastassja Martin, François Sarano, Pierre Lieutaghi, Béatrice Krémer-Cochet et Gilbert Cochet, Estelle Zhong Mengual, Camille de Toledo, Baptiste Lanaspeze, Inès Léraud, Raphaël Mathevet, Matthieu Duperrex, Léna Balaud, Antoine Chopot et Sarah Vanuxem. Ce dossier a ensuite été publié sous le titre Les Penseurs du vivant, Arles, Actes Sud, 2023. Pour une analyse sociologique de la constitution médiatique de ce corpus, voir M. Lepers, « “Les penseurs du vivant” : polémique autour d’un label médiatique », Revue d’histoire des sciences humaines, vol. 46, 2025, p. 135-154.
- F. Lordon, « Pleurnicher le vivant », Le Monde diplomatique, 29 septembre 2021.
- Voir aussi V. Rigoulet et A. Bidet, Vivre sans produire. L’insoutenable légèreté des penseurs du vivant, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2023.
- J. Confavreux, « Le “vivant” noie-t-il le poisson politique ? », Revue du Crieur, 2023, n° 22, p. 108.
- J. W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie (2015), tr. fr. R. Ferro, Toulouse, l’Asymétrie, 2020.
- L. Balaud et A. Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Paris, Seuil, 2021.
- P. Guillibert, Exploiter les vivants, Paris, Amsterdam, 2023.
- B. Morizot, « Préface », in V. Plumwood, La crise écologique de la raison (2002), Paris-Marseille, Puf-Wildproject, 2024, p. 21.
- Le naturalisme désigne, chez Philippe Descola, l’ontologie moderne telle qu’elle s’est développée à partir de la révolution scientifique du XVIIe siècle. Il se caractérise par une séparation dualiste entre la nature et la culture, qui a rendu possible la destruction et l’exploitation des non-humains et des milieux de vie. Cf. P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005. Notons que l’on pourrait trouver, dans les écrits les plus récents de Philippe Descola, une critique du capitalisme articulée à la critique du naturalisme.
- B. Morizot, Les Diplomates (2016), Marseille, Wildproject, 2023, p. 35.
- Ibid., p. 21 ; B. Morizot, Manières d’être vivant (2020), Arles, Actes Sud, 2022, p. 27.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, Arles-Marseille, Actes Sud-Wildproject, 2020,p. 107.
- Cette démarche n’est pas sans faire penser à celle d’Adorno et de Horkheimer dans La Dialectique de la raison, voir J.-B. Vuillerod, Theodor W. Adorno : la domination de la nature, Paris, Amsterdam, 2021.
- B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes (1991), Paris, La Découverte, 2016.
- B. Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches, Paris, La Découverte, 2009, p. 51.
- C. Merchant, La mort de la nature (1980), tr. fr. M. Lauwers, Marseille, Wildproject, 2021.
- B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, op. cit., p. 125-127.
- P. Descola, Par-delà nature et culture, op. cit., p. 349.
- C’est là le thème de « la vie à travers nous » qui parcourt les Manières d’être vivant, op. cit.
- Qu’on pense au « travail » des castors dans Rendre l’eau à la terre, ou à la « politique » lupine dans Les Diplomates.
- Pour une approche du vivant qui ne retient de la biologie et de la théorie de l’évolution qu’une soumission des sociétés humaines à des lois de la nature, voir B. Lahire, Vers une science sociale du vivant, Paris, La Découverte, 2025.
- Morizot fait fréquemment référence à Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, Paris, Puf, 2009.
- B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 73.
- C. Darwin, L’Origine des espèces (1859), tr. fr. E. Barbier, Paris, Flammarion, 2022, p. 47 : « Lors de mon voyage, à bord du navire le Beagle en qualité de naturaliste, j’ai été profondément frappé (I was much struck) par certains faits relatifs à la distribution des êtres organisés qui peuplent l’Amérique méridionale et par les rapports géologiques qui existent entre les habitants actuels et les habitants éteints de ce continent. »
- B. Morizot, L’inexploré, Marseille, Wildproject, 2023, p. 177.
- C’est l’une des manières de comprendre la position de Descola dans Politiques du faire-monde, op. cit. Déjà dans La composition des mondes (Paris, Flammarion, 2017 [2014], p. 302-303), il déclarait « improbable que l’on revienne à l’animisme et au totémisme », et recommandait un recours à l’analogisme que l’Occident a connu avant la période moderne, mais qu’il faudrait aménager pour le rendre « plus tolérable dans un monde qui a connu l’émancipation des Lumières ».
- B. Morizot, L’inexploré, op. cit., p. 177.
- B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, Arles, Actes Sud, p. 40.
- Ibid., p. 235.
- B. Morizot, L’inexploré, op. cit., p. 178.
- Je reprends le terme à Thierry Hoquet pour désigner des formes de naturalisme qui ne s’inscrivent pas dans le dualisme nature/culture et dans la naturalisation du social. Voir T. Hoquet, « Alternaturalisme, ou le retour du sexe », in E. Peyre et al. (dir.), Mon corps a-t-il un sexe ?, Paris, La Découverte, 2015, p. 224-243.
- Ibid., p. 179.
- B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 26.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 104.
- B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 47.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 85, le concept de « nature bon marché » ou de « nature cheap » est emprunté à Jason W. Moore, qui désigne ainsi la possibilité d’exploiter le travail de la nature sans la rémunérer et à moindre coût.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 85.
- Sur ces débats, voir H.-S. Afeissa (dir.), Éthique de l’environnement, Paris, Vrin « Textes clés », 2007 ; V. Maris, Philosophie de la biodiversité. Petite éthique pour une nature en péril, Paris, Buchet Chastel, 2010.
- Si Morizot ne se réclame pas explicitement de la Naturphilosophie, il ne fait pas moins référence à des auteurs comme Novalis ou Hölderlin dans ses textes (Manières d’être vivant, op. cit., p. 13, p. 117 ; Rendre l’eau à la terre, Arles, Actes Sud, p. 244). Rappelons aussi que la philosophie de la nature ne signifie pas uniquement la déduction de la nature à partir de premiers principes philosophiques (Schelling), mais aussi, dans une inspiration plus hégélienne, une réflexion philosophique sur les sciences naturelles, cf. E. Renault, La Naturalisation de la dialectique, Paris, Vrin, 2001.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 93.
- Ibid., p. 94.
- J. B. Foster, Marx écologiste, tr. fr. A. Blanchard, J. Gross, C. Nordmann et J. Vidal, Paris, Amsterdam, 2024.
- J. O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », tr. fr. N. Dubois, Actuel Marx, 1992/2, n° 12, p. 30-40.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 97.
- On pourrait nuancer l’argument de Morizot en considérant que les capitalistes aussi tirent parti de la productivité immanente aux vivants, cf. L. Balaud et A. Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit.
- La critique du concept de « production » était déjà au cœur de l’étude des modes de relation par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, op. cit.
- S’il est indéniable que la pensée marxiste appartient à cette métaphysique de la production, d’autres lectures de Marx sont néanmoins possibles qui mettent l’accent sur le fait que la production humaine s’inscrit dans une production naturelle plus générale, cf. F. Monferrand, La Nature du capital, Paris, Amsterdam, 2024. On pourrait à cet égard insister sur le rapport de Marx à la Naturphilosophie allemande qui le précède : Schelling, Goethe, les romantiques (Novalis, F. Schlegel).
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 102.
- Ibid., p. 103.
- Ibid., p. 100.
- B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 98.
- B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 135.
- K. Marx, Le Capital. Livre I, tr. fr. J.-P. Lefebvre, Paris, Puf, 1999, p. 200 : « Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. »
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 189.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 189.
- F. Monferrand, La Nature du capital, op. cit., p. 312.
- B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 189.
- B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 28.
- Ibid., p. 40.
- Ibid., p. 70.
- B. Morizot, « Vivant », in On ne dissout pas un soulèvement, Paris, Seuil, 2023, p. 172.
- Ibid., p. 173.
- Ibid., p. 174.
- Ibid., p. 174.
- P. Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Paris, Amsterdam, 2021.
- B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 115.
- B. Morizot, Manières d’être vivant, op. cit., p. 26.
- B. Morizot, Manières d’être vivant, op. cit., p. 26.
- Ibid., p. 71.
- Cette prise en compte de l’altérité radicale de la nature se retrouve chez Virginie Maris (La Part sauvage du monde, Paris, Seuil, 2018) et chez Frédéric Neyrat (La Part inconstructible de la terre, Paris, Seuil, 2016).
- Voir J. W. Moore, Le Capitalisme dans la toile de la vie, op. cit. ; A. Chopot et L. Balaud, Nous ne sommes pas seuls, op. cit.
- Ce fondement naturaliste du communisme n’était pas étranger au jeune Marx, cf. de nouveau F. Monferrand, La Nature du capital, op. cit.
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08.05.2026 à 11:18
Adieu au mythe climatique de l’Holocène
Les discours sur le changement climatique entendent revenir au climat de l’Holocène, étalon d’habitabilité où s’épanouit la civilisation. Mais quelle civilisation ? Dans ce troisième volet de son enquête sur l’Anthropocène, le philosophe Pierre de Jouvancourt interroge un impensé majeur des sciences de la terre et du climat : la norme civilisationnelle.
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Texte intégral (16626 mots)
« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1
Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
À B. D.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.

Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
Norme et pathologie climatiques
Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.

Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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De quoi l’habitabilité est-elle le nom ?
En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».


Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
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Peau blanche, masque civilisationnel : géologie et nostalgie pour l’Holocène
Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.

D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
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Archéologie de la civilisation
Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.

Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
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Conclusion : l’Holocène et l’idée de civilisation
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
Image principale : photo de Fylkesarkivet i Vestland sur Unsplash.

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Notes
- « That is, our actions today are cyclical performances ; they are guided by our reflection on our ancestors’ perspectives and on our desire to be good ancestors ourselves to future generations. »
- Dans une large mesure, la géosphère a été initialement mise de côté au cours de ce processus, ce qui n’est pas sans poser problème. Pour une histoire de ce champ de recherche, voir Sébastien Dutreuil, Gaia, Terre vivante, Paris, La Découverte, 2024.
- J. R. Petit et al., “Climate and Atmospheric History of the Past 420 000 Years from the Vostok Ice Core, Antarctica”, Nature, 399.6735 (1999), pp. 429–36 (p. 1).
- Cet article n’a pas pour objet de les discuter, mais précisons que les problèmes pointés par les critiques provenant des SHS sont la plupart du temps tout à fait pertinents. Voir par exemple Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire, Paris, La Fabrique, 2017 ; Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013.
- On peut appeler cette ambiance un « agencement d’énonciation », mais je limite la technicité conceptuelle et l’administration de la preuve afférente pour le salut de cet article.
- Paul Crutzen, « My Life with O3, NOx, and Other YZOx Compounds (Nobel Lecture) », Angewandte Chemie International Edition in English, vol. 35, no 16, 6 septembre 1996, p. 1758-1777.
- Programme qui deviendra plus tard Future Earth.
- Matthias Dörries, « The Politics of Atmospheric Sciences : “Nuclear Winter” and Global Climate Change », Osiris, 1 janvier 2011, vol. 26, no 1, p. 198‑223.
- Insistons sur le fait que, cette fois, il s’agit bien d’une Terre, et non seulement d’une terre. Voir P. Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 415, 2002, p. 23
- Malcom Ferdinand a également relevé l’héritage colonial de cette terminologie dans Une Écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019, pp. 134-135. Je propose ici une analyse différente.
- Mais le fait qu’il soit involontaire participe du problème envisagé ici.
- Étrangement, le Quaternaire comprend seulement deux époques : le Pléistocène (- 2,58 ; -11 700) et l’Holocène (-11 700 ; 0). En effet, l’Holocène est la seule époque du Quaternaire associée à un interglaciaire.
- L’Holocène est lui-même divisé en trois âges : Greenlandien : 11,7 ka – 8,2 ka ; Northgrippien : 8,2k a – 4,2 ka ; Meghalayen : 4,2 ka – aujourd’hui.
- Utilisé notamment par les Soulèvements de la Terre, le terme de « ravage » me paraît particulièrement adéquat pour nommer le processus de destruction généralisé contemporain. Je le tiens d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2013.
- Une estimation bien plus importante que les trois millions qui étaient jusqu’alors admis. The Cenozoic CO2 Proxy Integration Project (CenCO2 PIP) Consortium, “Toward a Cenozoic history of atmospheric CO2”, Science, 382, 1136, 2023.
- Cette affirmation, qui fonctionne pour décrire le point de vue des acteurs dont il est ici question, est bien entendu à repenser totalement, c’est là un des enjeux principaux d’une approche anticoloniale du ravage planétaire. D’autre part, il n’est pas impossible que le problème soit justement que le péril devienne une sorte d’appât, de source de profit, pour l’ordre économique actuel.
- L’Holocène est depuis longtemps (XIXe siècle) caractérisé comme une époque de stabilité climatique.
- Will Steffen, Paul J. Crutzen et John R. McNeill, « The Anthropocene : Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature », AMBIO : A Journal of the Human Environment, décembre 2007, vol. 36, no 8, p. 614‑621.
- Will Steffen et al., « The Anthropocene: Conceptual and Historical Perspectives », Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences, mars 2011, vol. 369, no 1938, p. 842-867.
- Will Steffen et al., « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, 16 janvier 2015
- Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 [1966], p. 25.
- Voir Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 75-77. Voir aussi le texte de Guillaume Le Blanc, Canguilhem et les normes, Paris, Puf, 1998, notamment p. 65.
- Comme je l’indique par la suite, cette question est ici volontairement naïve. Je demande aux lecteur·ices de bien vouloir me suivre sur ce point, le temps de l’article.
- Cette question pourrait être également tout à fait dangereuse, comme nous le verrons.
- Le genre de question qu’ont posé les épistémologies féministes il y a bien longtemps, voir Donna Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans e féminisme et le privilège de la perspective partielle », Exils, Paris, 2007 [1988], p. 107-144
- W. Steffen et al., « The Anthropocene », art. cit., p. 860.
- Johan Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, 24 septembre 2009, vol. 461, no 7263, p. 472-475.
- Will Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », Proceedings of the National Academy of Sciences, 14 août 2018, vol. 115, no 33, p. 8252 8259 ; Johan Rockström et al., « Safe and just Earth system boundaries », Nature, juillet 2023, vol. 619, no 7968, p. 102 111. Voir également Will Steffen et al., « Planetary Boundaries: Guiding Human Development on a Changing Planet », Science, 13 février 2015, vol. 347, no 6223, p. 1259855 ; Katherine Richardson et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 13 septembre 2023, vol. 9, no 37, p. eadh2458.
- Parmi lesquels Katherine Ridcardson, Thimothy Lenton, Anthony D. Barnosky, Joachim Schellnhuber – mais aussi Will Steffen, que nous avons déjà évoqué.
- W. Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », art. cit., p. 8252.
- Voir par exemple Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, The Human Planet : How we Created the Anthropocene, London, Penguin Books, 2018, ou encore le documentaire réalisé pour Netflix avec Johan Rockström, Breaking Boundaries (2021).
- https://extinctionrebellion.uk/the-truth/the-emergency/part-1/.
- John Bellamy Foster and Brett Clark, « The Capitalinian : The First Geological Age of the Anthropocene », Monthly Review, Vol 73, n°4, Septembre 2021.
- Bruneau, M., « Civilisation(s) : pertinence ou résilience d’un terme ou d’un concept en géographie ? », Annales de géographie, n° 674(4), 315-337 (2010).
- Voir à ce sujet, et dans un autre contexte, l’article très fin de Boris Kapustin, « Discours théorique et discours idéologique autour du concept de “civilisation” », Diogène, n° 223(3), 91-114 (2008). Notons que les formes d’habiter reconnues au rang de « civilisations » ne sont pas toutes les manières d’habiter, en particulier des peuples sans État.
- Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022.
- Quoique, là encore, nous serions surpris·ses : la Chine revendique une « civilisation écologique », mais cela sort de notre propos. Voir Virginie Arantes, « Qu’est-ce que la « civilisation écologique » que revendique le pouvoir chinois ? », The Conversation, 23 juin 2025.
- Pour une histoire des chronologies de la Terre, voir Rhoda Rappaport, When Geologists Were Historians : 1665-1750, Ithaca, Cornell University Press, 1997.
- Tout comme Darwin et nombre de biologistes du XIXe siècle, Haeckel théorise la hiérarchie de « races » humaines, plus ou moins « civilisées ». Robert J. Richards, The Tragic Sense of Life : Ernst Haeckel and the Struggle over Evolutionnary Thought, University of Chicago Press, Chicago and London, 2008. Cela n’empêche pas que certains scientifiques dont Darwin se sont opposés à l’esclavage et au racisme en tant que tel, comme l’a montré Patrick Tort dans L’Effet Darwin, sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008.
- Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, C. Letourneau et C. Martin (trad.), 2e éd., Paris, C. Reinwald et Cie, 1877. Pour un compte rendu historique de ces éléments, je me permets de renvoyer à mon article : Pierre de Jouvancourt, « La réflexivité géologique des sciences modernes : De l’activité humaine dans la géologie (XIXe – début XXe s.) », Revue d’histoire Des Sciences (1/2024), pp. 61-100
- Dans Prehistoric Europe, Londres, Edward Stanford, 1881.
- Ces éléments sont relevés dans la conférence de Fredrick Albritton Josson citée plus haut. Voir aussi Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022. Voir Men of the Old Stone Ages (1915).
- Karthyn Yusoff, Geologic life : Inhuman Intimacies and the Geophysics of Race, Durham and London, Duke University Press, 2024 p. 158
- Ridcharson et al. « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, vol 9, n°37, 2023.
- Voir à ce sujet James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2017. Cet argument, qui est une synthèse de divers travaux d’archéologie, est indépendant des thèses de Scott sur l’émergence de l’État que nous n’utilisons pas ici.
- Comme le disait Marx des sociétés antiques dans Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977.
- Pour une critique de ce discours voir Graeber et Wengrow, Au commencement était…, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021.
- J’entends par là les récits de l’avènement de l’agir géologique humain au sein de l’histoire du cosmos (cosmogonie). Notons qu’il ne s’agit pas de tomber dans le piège du précurseur.
- Michael Simpson, « The Anthropocene as colonial discourse », EPD : Society and Space, 2020, Vol. 38(1) 53–71
- Ce qui reste à ce stade une simple hypothèse de paléoanthropologie.
- Certaines de ces populations se sont en partie sédentarisées suite à la colonisation, mais gardent malgré tout des pratiques de type nomade.
- Kyle Whyte, “Indigenous climate change studies : Indigenizing futures, decolonizing the Anthropocene”, English Language Notes, 2017. Voir aussi Kyle Whyte “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment : Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 88-104.
- Heather Davis et Zoe Todd, “On the Importance of a Date, or Decolonizing the Anthropocene”, ACME : An International Journal for Critical Geographies, 2017, 16(4) : 761-780.
- “I am not making any comparative claims about the superiority of Indigenous systems and institutions for values such as sustainability or resilience”, precise de son côté Kyle Whyte, voir “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment: Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 89.
- Non pas celle qui appartient à cette époque, mais celle qui a inventé cette époque.
- Malcom Ferdinand, Pour une écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019
- Même si, en effet, « la décolonisation n’est pas une métaphore », il reste important de déjouer les logiques coloniales également dans le champ des idées, aussi louables soient-elles : notamment parce qu’elles préparent potentiellement des logiques très concrètes, surtout par les temps troubles qui courent. Eve Tuck et K. Wayne Yang, La Décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2022 (2012).
- Joyeeta Gupta, « Earth system justice needed to identify and live within Earth system boundaries », Nature Sustainability, 6, (2023), p. 630-638
- On pourrait interroger cependant le recours à de « nouvelles technologies », une indétermination des modalités de distribution, ou encore de restriction de la consommation et donc des conséquences sur la croissance économique qu’il faudrait assumer.
- Loin de moi l’idée de répondre à ce problème par le primitivisme, c’est-à-dire en me faisant l’apôtre d’un retour à une nature pré-holocénique. Le primitivisme commet l’erreur opposée du discours civilisationnel, en le posant également la « civilisation » comme absolu négatif.
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31.03.2026 à 14:58
Le socialisme après l’IA
Un socialisme avec IA peut-il être autre chose qu’un capitalisme avec une interface améliorée ? Si le socialisme entend employer l’IA pour contribuer à une vie meilleure, prévient Evgeny Morozov, alors il lui faudra revoir entièrement son rapport à la technologie, abordée jusque-là comme un outil neutre à intégrer dans la société et ses institutions.
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Texte intégral (11604 mots)
Il y a quelques semaines, l’historien des techniques Guillaume Carnino pointait dans un article très documenté les limites d’une proposition de planification écologique venant de la gauche mélenchoniste. Il rappelait l’énorme matérialité du numérique, la puissance d’inertie des systèmes techniques et l’importance de l’histoire de l’industrialisation, dont la connaissance peut éviter de propager des représentations erronées sur la nature des changements colossaux à entreprendre.
Dans le sillage de ce débat, nous publions ce texte d’Evgeny Morozov, chercheur américain d’origine biélorusse, spécialiste du progrès technique et du numérique et de leurs implications politiques et sociales, connu notamment pour sa notion de « technosolutionnisme ».
Pour une part, ce texte poursuit l’analyse technocritique déployée par Carnino et Terrestres en montrant que la pensée socialiste se leurre en considérant la technologie comme un instrument neutre qui pourrait servir le « bien commun », une fois débarrassé des rapports de production capitalistes. La critique de Morozov est complémentaire au sens où elle formule d’autres arguments et ouvre encore davantage l’espace des problèmes que des mondes post-capitalistes auront à résoudre. Cependant, un aspect essentiel de cet article le fait diverger des analyses que nous publions régulièrement : Morozov passe sous silence la participation active des promoteurs de l’IA a l’écocide ainsi que l’énorme infrastructure qu’elle requiert.
Comme l’indique le chercheur Félix Tréguer dans un commentaire sur cet article de Morozov, « l’IA est fétichisée comme le véhicule idéal pour la fabrication de mondes socialistes – “expérimentation, découverte, le pouvoir de faire des mondes à partir d’idées” dont la médiation est désormais faite par le biais de cette technologie puissante. Le marché est fini, l’IA distribuée prend le relai – mais une nuance prométhéenne persiste. »
Alors que Morozov part d’un regard technocritique sur un courant du socialisme contemporain, son propos tombe ensuite sous le coup de cette même critique dès lors qu’il envisage une IA coupée de sa base matérielle, énergétique et infrastructurelle. Notre culture serait-elle si fondamentalement pro-technologie et habitée par l’idée que les sciences et les techniques permettent de nous arracher à la terre et à ses limites, que nous avons encore du mal à chausser durablement des lunettes technocritiques à même d’analyser le monde dans sa matérialité ?
Evgeny Morozov est le fondateur et éditeur de la plateforme The Syllabus et l’auteur de The Net Delusion : How Not to Liberate the World (non traduit) ; Pour tout résoudre, cliquez ici – L’aberration du solutionnisme technologique (Fyp éditions, 2014) ; ainsi que de Santiago Boys : les ingénieurs utopistes face aux Big Techs et aux agences d’espionnage (éditions Divergence, 2024).
Cet article est paru en décembre 2025 dans la revue The Ideas Letter sous le titre « Socialism after IA ». Traduction : Coby-Rae Crosbie.
L’intelligence artificielle a suscité une curiosité populaire rare. Non seulement auprès de ses investisseurs et fondateurs, mais également auprès de celles et ceux qui ouvrent leurs navigateurs, rédigent une question, et se sentent comme si quelque chose, de l’autre côté, réfléchissait avec elles et eux – aussi erronée que soit cette impression. Cette phénoménologie est importante. Quoi qu’on pense du battage médiatique, des fantasmes ou du tableau de capitalisation d’OpenAI, l’IA s’annonce comme une technologie aux limites poreuses, dont les utilités sont découvertes après son déploiement et dont les effets secondaires apparaissent là où personne ne les avaient envisagés. « Générative » n’est pas seulement un terme de marketing : il désigne une instabilité réelle.
Pour les socialistes, cette instabilité présente un défi spécifique. Et leurs réflexes sont bien connus : réguler les plateformes, taxer les profits, nationaliser les entreprises dominantes, brancher leurs modèles dans un système de planification centralisée. Mais si le socialisme veut être autre chose qu’un capitalisme avec une interface embellie – c’est-à-dire s’il est réellement un projet collectif de reconstruction de la vie matérielle, et pas seulement une redistribution de ses fruits -, il doit répondre à une question plus complexe : peut-il offrir une meilleure façon de vivre que le capitalisme avec cette technologie ? Peut-il proposer un mode de vie distinct, qui vaille la peine d’être désiré, plutôt qu’une simple répartition plus équitable de ce que le capital a déjà créé ?
Une fois la question posée de cette manière, quelque chose de gênant apparaît. Pour une tradition obsédée par l’optimisation des forces productives, le socialisme s’est montré étonnamment prompt à mettre certaines d’entre elles à l’écart sur le plan politique. Le socialisme traite la technologie comme un outil neutre à intégrer à de meilleures institutions – une fois que celles-ci existeront. Prenons les chemins de fer, les centrales nucléaires ou les modèles linguistiques : si le capitalisme en fait mésusage, le socialisme promet d’enfin les réorienter vers le bien commun. La véritable question, cependant, c’est de savoir si même la théorie socialiste récente la plus ambitieuse échappe à cette limite… ou si elle ne fait que reconduire la neutralité, en se contentant d’y ajouter de la sophistication.
I.
La proposition d’Aaron Benanav pour une « économie à critères multiples », développée dans deux longs essais publiés dans la New Left Review, propose un cas d’école1. Son diagnostic est que le capitalisme et le socialisme d’État classique sont tous les deux organisés autour d’optimisation de critères uniques : le capitalisme autour du profit et le socialisme d’État autour de la production brute. Cela aura fonctionné, rudement, tant que la croissance du PIB pouvait servir de justification. Dans une ère de stagnation, de dégradation écologique et de crise des services sociaux, ce n’est plus le cas – ou du moins, pas dans le Nord impérial (malheureusement, les spécificités du Sud ne figurent pas vraiment dans l’analyse de Benanav).
Benanav veut une démocratie économique qui prend en compte, dès le départ, des objectifs multiples et incommensurables. La durabilité écologique, la qualité de travail, le temps libre et les services sociaux sont traités comme des biens distincts qui ne peuvent pas être compressés dans un seul indice. L’équilibre entre eux est composé et recomposé à travers des choix politiques explicites, plutôt que découverts par un marché ou un algorithme centralisé.
Pour ce faire, il propose un système bimonétaire. Chaque individu recevrait des crédits non-échangeables pour leur consommation personnelle, ainsi qu’un revenu de base ; les entreprises et les organismes publics échangeraient en « points » qui ne pourraient qu’être utilisés pour l’investissement et la production. L’investissement ne proviendrait plus de profits retenus, mais des « Conseils d’Investissements » démocratiquement gouvernés, qui alloueraient des points aux projets selon plusieurs critères.

Dans ce modèle, la coordination serait assurée par des conseils régionaux de travailleur·euses, consommateur·ices, de représentant·es communautaires et d’expert·es techniques. Ces conseils seraient aidés par une « Matrice de Données », un système statique de modélisation, gouverné démocratiquement, qui suivrait les flux, cartographierait les limites écologiques et sociales et rendrait visibles les compromis : si nous décarbonons à telle vitesse, construisons tel nombre de maisons, écourtons la semaine de travail de tant d’heures, voici ce qui s’ensuivrait. Les marchés persisteraient, mais perdraient leur logique de profit. Les entreprises ne pourraient ni accumuler de gains, ni décider de la direction de l’économie à long terme ; elles seraient en concurrence sur des critères démocratiquement choisis, non en fonction des rendements versés à des actionnaires privés. Des « Associations Techniques » organiseraient le travail, la formation et l’expertise à travers les secteurs.
Benanav insiste sur le fait que les valeurs ne sont pas fixées. S’appuyant sur le savant et penseur autrichien Otto Neurath, l’américain pragmatiste John Dewey et d’autres, il explique que les priorités évolueraient au travers des désaccords, de l’apprentissage et de l’expérience. En fonction des évènements, les plans devraient être révisés, les critères ajustés et les institutions reconstruites. Le socialisme, dans sa vision, est intrinsèquement expérimental. Il va jusqu’à façonner un « Secteur Libre », financé publiquement, pour que les artistes, les mouvements sociaux et les associations puissent explorer de nouveaux modes de vie et de valeurs, se servant de leurs innovations pour nourrir en retour les critères officiels.
Pour une vision post-capitaliste des institutions, cette proposition est exceptionnellement détaillée. Mais elle repose sur une supposition : que les échecs historiques du socialisme étaient des échecs de procédure – trop peu de démocratie, avec des critères trop simplistes. Et si le problème était plus profond ? Insérez une technologie aussi instable que l’IA dans l’architecture soigneusement dessinée de Benanav et aucune procédure démocratique ne pourrait effacer les failles qui apparaitraient alors.
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II.
La difficulté ne réside pas dans un schéma particulier ; elle est structurelle. La pensée socialiste s’est organisée autour d’une série de dichotomies – les forces productives contre rapports de production, base contre superstructure, moyens contre fins – et dans chaque cas elle aura placé la technologie sur le côté neutre et utilitaire : du côté des tapis roulants, des centrales nucléaires, des modèles de langage. Sous le capitalisme, la mauvaise classe détourne cette machinerie à ses propres fins ; sous le socialisme, cette même machinerie est redirigée à des objectifs meilleurs.
Une riche tradition critique, souvent dans des champs adjacents à celui du socialisme, rejette la thèse de la neutralité. Marcuse a montré que la domination est intrinsèque à la technologie et ne se contenterait pas simplement de la servir2. Harry Braverman (mentionné par Benanav) a montré comment les machineries tayloristes déqualifient les travailleur·euses de par leur conception même3. David Noble est allé plus loin en démontrant que l’automatisation elle-même n’était pas déterminée techniquement : quand une multitude de chemins existaient, le capital choisissait systématiquement ceux qui transféraient le savoir depuis l’atelier vers la direction, même au détriment de l’efficacité4. D’un autre côté, Cornelius Castoriadis expliquait que la technologie capitaliste matérialise un imaginaire capitaliste – expansion illimitée, maîtrise rationnelle, quantification – et ne peut pas simplement être réutilisée (du moins, pas avant qu’un autre imaginaire ne soit en place)5. Quant à Andrew Feenberg, il a synthétisé plusieurs de ces idées en décrivant la technologie comme « ambivalente », suspendue entre des trajectoires que l’intervention démocratique pourrait altérer6.
La pensée socialiste a placé la technologie sur le côté neutre et utilitaire : du côté des tapis roulants, des centrales nucléaires, des modèles de langage.
Mais ces idées finissent toujours comme des théories de restructuration du travail, ou de la procédure démocratique : comment restructurer le travail, comment ouvrir les décisions techniques à la participation. Elles transforment rarement l’imagination macro-institutionnelle qui ancrerait le socialisme comme une alternative systémique à grande échelle au capitalisme, plutôt que comme une simple alternative réformiste et procédurale. Quand les socialistes conçoivent des économies entières, la technologie redevient un matériel dont une autre classe saura mieux se servir. Benanav, en dépit de toute sa sophistication, travaille à l’intérieur de ce modèle : le « Demos » et le Conseil d’Investissement déterminent les critères, les entreprises et l’Association Technique les appliquent ; les technologies sont des instruments.
L’IA ne correspond pas complètement à ce modèle. Cela rend plus difficile le report de « la question concernant la technologie » – pour utiliser la phrase de Heidegger dans un registre qu’il n’aurait pas reconnu – et plus difficile à y échapper. Un GML (Grand Modèle de Langage) formé sur des textes plagiés bon marchés, calibré pour être le plus plausible possible et restreint par accès payant, ne saurait se réduire à de la statistique à grande échelle. C’est l’expression matérielle d’un monde spécifique : délais du capital-risque, marchés publicitaires, extraction de données, arbitrage de propriété intellectuelle. L’interface stylisée comme celle d’une conversation, qui donne l’impression que le modèle est un·e interlocuteur·ice plutôt qu’une bibliothèque, est le produit d’un choix conçu pour encourager certains types d’usage ainsi qu’une sensation de proximité. Les couches de sécurité encodent une conception particulière de ce qu’il est possible de dire, de ce qui est poli ou de ce qui est risqué.

Un tel système ne se contente pas de répondre aux relations sociales existantes ; il les cristallise et les alimente en retour, les présentant comme allant de soi. Même les définitions dominantes de l’IA – comme des modèles fermés destinés à un usage général et hébergés dans des centres de données éloignés, auxquels on accède via des conversations en temps réel (chat) – condensent une série de choix capitalistes concernant l’échelle, la propriété, l’opacité et la dépendance de l’utilisateur·ice.
Maintenant, imaginons un futur dans lequel un Conseil d’Investissement à critères multiples, sous pression pour éviter les biais cognitifs et la désinformation, impose aux systèmes d’IA d’être équitables selon des métriques décidées, de respecter la vie privée, de minimiser leur consommation énergétique et de favoriser le bien-être. Appelons cette IA « l’IA woke par mandat démocratique » : une infrastructure dont le contenu généré serait correct, diversifié et équilibré. Même ainsi, on a toujours l’impression que sa construction nous dépasse. Les modifications maladroites encodées à la main pour inclure un semblant d’impartialité aux générateurs d’image existants – et ainsi « encoder » la diversité – nous en ont donné un avant-goût7. Elles ont fait l’objet de moqueries, non pas parce que la diversité serait un mauvais objectif, mais parce qu’elles sont apparues comme un paramètre statique à satisfaire plutôt que comme une transformation issue d’un changement de pratique sociale. Une IA à critères multiples gouvernée par des Conseils d’Investissement risquerait de reproduire ce schéma en traitant les valeurs comme des cases à cocher, plutôt que comme des significations élaborées dans le processus compliqué de l’utilisation et du remodelage des outils eux-mêmes.
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C’est ici que la séparation nette que fait Benanav entre une économie qui exécute et des sphères qui décident devient coûteuse. Dans son schéma, les valeurs proviennent du dehors de la production – d’une délibération démocratique ou du Secteur Libre – et sont ensuite appliquées à la technologie au travers de Conseils d’Investissement ou d’autres organismes de contrôle. Mais l’IA expose une circularité que les procédures démocratiques, aussi nombreuses qu’elles soient, ne pourront résoudre : les valeurs que l’on utiliserait pour gouverner ces systèmes se forment elles-mêmes à travers nos interactions avec ces systèmes (en évolution perpétuelle). Personne n’a voté pour que la discussion avec des robots fasse partie de la vie de tous les jours. Personne n’a délibéré en amont sur ce que cela voudrait dire pour les droits d’auteur, la pédagogie ou l’intimité quand les machines ont commencé à imiter les êtres humains. Et les jugements à ce sujet se forment en ce moment même : non pas dans des assemblées qui pourraient ensuite appliquer de tels jugements à une technologie en attente, mais à l’intérieur d’« Équipes produit », de « Conditions d’utilisation » et de l’improvisation de millions d’utilisateur·ices.
Les solutions habituelles n’échappent pas à cette boucle. Encore plus de démocratie sur le lieu de travail, d’évaluation participative des technologies, de conseils de gouvernance inclusifs – tout cela suppose que l’on sait déjà ce qui est important pour nous et qu’il ne reste plus qu’à rassembler davantage d’avis pour arbitrer les compromis. Mais dès lors que la technologie en question transforme les capacités, les concepts de soi et les désirs de celleux qui l’utilisent, il n’y a aucun point de vue stable depuis lequel gouverner. On demande : « Selon quels critères devrions-nous façonner cette chose ? », alors même que cette chose est en train de façonner les êtres chargés de répondre à cette question. Ce n’est pas un problème qui pourra être réparé par de meilleures procédures. C’est une condition structurelle dont n’importe quel socialisme sérieux à propos de la technologie devra s’accommoder plutôt que de chercher à la résoudre.
On demande : « Selon quels critères devrions-nous façonner cette chose ? », alors même que cette chose est en train de façonner les êtres chargés de répondre à cette question.
III.
Pour pluriel qu’il soit, le modèle à critères multiples de Benanav repose au final sur un unique critère supérieur aux autres : les décisions doivent passer par les bonnes procédures démocratiques. Sous-jacente à cela se trouve une image wébérienne familière de la modernité comme un ensemble de sphères différenciées – l’économie ici, la science là, la politique quelque part par là – retouchée avec un peu de Habermas selon qui on peut coordonner ces sphères entre elles au moyen de « l’agir communicationnel » (les échanges non hiérarchiques entre citoyens permettant le dialogue et la délibération rationnels et démocratiques).
Les socialistes ont rarement remis cette image en question. Frederic Jameson, dans son analyse célébrée du postmodernisme, s’en est approché8. Écrivant dans les années 1980, il observait que le capitalisme tardif a déjà dé-différentié les sphères : la haute culture et la basse culture (high culture and low culture) se sont mélangées et la logique de marchandisation sature tout, depuis les expositions jusqu’à la gastronomie moléculaire. Jameson a passé des décennies à cartographier de telles dé-différentiations dans la culture – cinéma, littérature, architecture – mais a étrangement laissé de côté l’économie. Or, si le capitalisme tardif brouille tellement les frontières entre les domaines – d’une manière que Jameson n’a pas complètement désapprouvé – pourquoi la planification socialiste devrait-elle opérer comme si ces frontières existaient encore ?

Pour Jameson, le jeu, l’impureté et le pastiche étaient partout – sauf dans la manière dont les socialistes devraient réfléchir aux aspects non-triviaux de la vie (y compris la technologie) situés au-delà de la haute et la basse culture. Dans un essai de 19909, Jameson est allé jusqu’à louer « l’approche admirablement totalisante » de l’économiste de Chicago Gary Becker (qui considérait tout comportement humain comme une activité économique)10, et a confessé partager « virtuellement tout » avec les néolibéraux – « sauf l’essentiel ». Ce que Jameson partageait avec les néolibéraux, expliquait-il, était la conviction que la politique consiste avant tout à « nourrir et s’occuper de la machine économique (economic apparatus) » ; ils ne divergeaient que sur la manière de nourrir la machine économique. Pour Jameson, cela faisait de ces deux camps – socialistes et néolibéraux – des alliés contre la vacuité de la philosophie politique libérale.
Mais cette symétrie est une projection de Jameson. Il imagine les néolibéraux comme des administrateurs beckeriens et le marché comme un mécanisme de contrôle, « un policier chargé d’empêcher Staline d’entrer ». Ce que ni lui ni aucun de ses collègues marxistes n’envisagent, c’est une politique orientée vers la découverte d’une multiplicité de connaissances que les technologies, les pratiques et les formes sociales pourraient atteindre lorsqu’elles germent, s’hybrident et mutent – non seulement dans les romans de Balzac ou les bâtiments de Koolhaas (terrain que la tradition Jamesonienne aura miné jusqu’à épuisement), mais dans le cours même de la production. Sur ce point, comme on le verra, les véritables néolibéraux – ceux de Silicon Valley, et non de Chicago – sont moins wébériens que leurs critiques marxistes. Ils ne sont pas administrateurs, mais fabricants de mondes ; ils se nourrissent de la contamination croisée des domaines et monétisent cette impureté que Jameson ne peut que diagnostiquer.
Les véritables néolibéraux sont moins wébériens que leurs critiques marxistes. Ils ne sont pas administrateurs, mais fabricants de mondes.
Et si l’introspection socialiste commençait ailleurs ? Non pas en restaurant les sphères différentiées comme Benanav, ni en réduisant tout à l’intérieur du domaine économie comme Jameson, mais en abandonnant l’idée que les politiques, l’expertise, la créativité et la technologie aient jamais été séparées dans des boites distinctes ?
Avec l’IA, de telles séparations sont particulièrement difficiles à défendre. Cette technologie est simultanément un outil, un médium, une forme culturelle, un instrument épistémique, un lieu de formation de valeur – de la même manière que ce qu’avait décrit autrefois Raymond Williams à propos de la télévision, mais avec bien moins de stabilité11. On ne peut pas la ranger dans une sphère unique et la gérer depuis l’extérieur.
Alors, la question se déplace. Au lieu de demander « Comment mieux coordonner cet ensemble technologique sous une multitude de critères démocratiques ? », on pourrait demander : « Quels types d’institutions rendent possible l’exploration systématique de différents ensembles technologiques, de différentes manières de vivre avec eux ? » Le problème est moins celui de la coordination optimale que de l’expérimentation organisée.
Cela implique des écologies d’expérimentation, et non pas une unique Matrice de Données nourrissant un unique ensemble de Conseils d’Investissements. Imaginons, aux côtés des géants industriels, une couche dense de projets d’IA municipaux, coopératifs et ancrés dans les mouvements sociaux, chacun avec ses priorités propres. Le gouvernement d’une ville maintiendrait peut-être un modèle ouvert, entraîné sur des documents publics et sur le savoir local, intégré aux écoles, aux cliniques et aux services de logements selon des règles établies par les habitant·es. Un réseau d’artistes et d’archivistes pourrait construire un modèle spécialisé dans les langues en voie de disparition et les cultures régionales, adapté au contenu ayant de l’importance pour les communautés.

Le propos n’est pas que ces exemples sont LA réponse, mais qu’un socialisme à la hauteur de l’IA institutionnaliserait la capacité d’essayer de tels agencements, de les investir, de les modifier ou de les abandonner – et ce à grande échelle et avec de véritables ressources. Un tel socialisme traiterait l’IA comme étant suffisamment plastique pour s’accommoder aux usages, aux valeurs et aux formes sociales qui émergent uniquement à mesure qu’elle est déployée. Il verrait l’IA moins comme un objet à gouverner (ou pour gouverner) que comme un champ de découverte collectif et d’auto-transformation.
Envisagée ainsi, la technologie n’est pas une surface sur laquelle projeter des valeurs préexistantes ; c’est l’un des principaux lieux où les valeurs sont formées. Les personnes qui travaillent avec des outils spécifiques développent de nouvelles compétences et sensibilités, apprenant que certains usages relèvent du soin et d’autres de la surveillance, que certaines interfaces appellent la pédagogie et d’autres encouragent la tricherie – tout en réexaminant ce que le soin, la surveillance, la pédagogie et la tricherie signifient réellement. Ces jugements ne peuvent pas être produits par délibération abstraite en amont ; ils émergent dans la pratique.
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L’architecture de Benanav reconnaît ceci en soulignant le fait que les valeurs évoluent et en finançant un Secteur Libre de « créateur·ices de valeurs ». Mais sur le plan structurel, elle continue d’assumer une verticalité à sens unique : le Demos et le Secteur Libre génèrent des priorités, que le Conseil d’Investissement et les institutions économiques mettent en place ensuite. Ce qui manque est une analyse de la manière dont les valeurs émergent depuis la production et se forment elles-mêmes – et de la manière dont, autour d’une technologie comme l’IA, la distinction entre « économie fonctionnelle » et « libre créativité » devient poreuse au point de se dissoudre.
Gillian Rose, dont les premiers travaux ont révélé la manière dont la pensée post-kantienne avait brisé la « vie éthique » hégélienne en dualisme inertes – les valeurs versus les faits, les normes versus les institutions – a par la suite appelé ce terrain « le milieu brisé »12. Elle entend par là la zone où les moyens et les fins, la moralité et la légalité, sont élaborés dans des contextes particuliers plutôt qu’appliqués depuis l’extérieur13. Ce que Rose a appelé « le milieu sacré » était en fait le fantasme d’échapper à cette cassure dans une harmonie purifiée, qu’elle soit procédurale ou rédemptrice. Autour de l’IA, cette zone est politiquement décisive. Traiter la technologie comme une sphère purement instrumentale que la politique gouverne depuis l’extérieur n’est pas seulement naïf : cela nous empêche de voir où le pouvoir se situe désormais.
IV.
À ce stade, une inquiétude légitime apparaît : est-ce toute autre alternative ne mènerait pas simplement au chaos ? Le socialisme n’est-il pas censé nous libérer du tourbillon de l’innovation capitaliste, avec ses gadgets et son obsolescence programmée ?
La réponse dépend du type d’impureté que l’on est prêt·e à assumer. Il y a la violence technocratique dans la modernisation descendante qui détruit les modes de vies existants au bulldozer, puis nomme les décombres « progrès ». Et il y a ce que le philosophe équatorien-mexicain Bolívar Echeverría appelle un éthos « baroque » : accepter que la modernité est durablement installée mais refuser de la vivre dans la forme pure et ascétique que le capital préfère – notamment en tordant les normes, en obéissant sans se conformer tout à fait, en avalant le code pour en recracher autre chose.
Le socialisme n’est-il pas censé nous libérer du tourbillon de l’innovation capitaliste, avec ses gadgets et son obsolescence programmée ?
Bien sûr, le capitalisme a son propre baroque. L’entrepreneur de la Silicon Valley – contrairement à l’administrateur beckerien imaginé par Jameson – crée de nouvelles valeurs en construisant de nouveaux mondes et en accélérant la contamination croisée de la technologie, de la culture et du désir. Mais il s’agit d’un baroque mis au service de l’accumulation, d’une impureté canalisée sur une trajectoire unique.
L’argument d’Echeverría va plus loin. Au cœur de son raisonnement, on trouve une relecture de l’une des valeurs centrales du marxisme : la valeur d’usage. Chaque technologie, souligne-t-il, détient une infinité de mises en œuvre possibles – la pluralité des trajectoires qu’elle pourrait prendre, la variété des formes de vie qu’elle pourrait rendre possible. Le capitalisme n’élimine pas cette pluralité ; il la re-fonctionnalise, orientant son développement pour le limiter à l’unique voie de la valorisation. Les possibilités éliminées ne disparaissent pas ; elles subsistent comme des potentialités en attente, disponibles pour être redécouvertes sous d’autres conditions sociales.

Appliqués à l’IA, cela veut dire que la tâche n’est pas simplement de réguler et de redistribuer les technologies en considérant leur forme de base comme une évidence, mais d’explorer les voies que le développement capitaliste a fermées. Que deviendraient les modèles de langages s’ils n’étaient pas construits sur l’impératif de la monétisation et sur la gestion du risque corporatif ? Quelles formes de créativité, de mémoire ou de collaboration pourraient-ils permettre si les données d’entraînement étaient construites par des communautés plutôt que par une extraction de données à grande échelle, et si l’interface invitait à l’enquête plutôt qu’à l’attachement ? On ne peut pas le savoir à l’avance. La stratégie baroque consiste à traiter chaque rencontre avec ces systèmes comme un test qui vise à savoir si d’autres mises en œuvre restent possibles. À essayer, échouer, et essayer encore.
Le schéma de Benanav tire dans la direction opposée. En suivant Robert Brenner14, il traite le dynamisme capitaliste comme réel – des entreprises qui innovent à travers la compétition, le marché comme un véritable processus de découverte. Mais cela revient à mésinterpréter les sources du pouvoir du capitalisme. Prenons Google : son ascension est indissociable du contrôle américain sur les infrastructures de la communication, du projet politique de la libéralisation d’Internet et d’un ordre sécuritaire qui fait transiter le trafic mondial par les systèmes des États-Unis. L’innovation capitaliste est étroitement liée au pouvoir de l’État, des hiérarchies impériales et de l’ingénierie juridique. Confondre ceci avec une découverte spontanée du marché risque de conserver dans le socialisme ce qui n’a jamais été le véritable moteur du changement technique du capitalisme.
Benanav espère que la composition multicritère – la remise en question de l’efficacité, de l’écologie, des services sociaux, du temps libre – produirait le genre de réactivité dynamique qui manquait aux formes plus anciennes du socialisme. Mais une telle réactivité court le risque d’être administrative plutôt que créative : elle dirige (démocratiquement) plutôt qu’elle n’invente. C’est là que surgit un problème plus profond. Benanav propose le socialisme comme une réponse à une question que le capitalisme n’a jamais posée : comment devrions-nous équilibrer démocratiquement des valeurs concurrentes ? Mais il ne répond jamais à la question que le capitalisme pose réellement : d’où vient la créativité, en dehors des salles d’assemblée et des salles de concert ? Quel est le moteur de la contamination croisée des domaines, de l’invention de nouveaux désirs et de nouvelles capacités, ainsi que de la fusion de l’imagination et de la matière ? Quiconque a écouté Steve Jobs, Peter Thiel ou Elon Musk sait que le néolibéralisme n’est pas l’administrateur beckerien du schéma du marché imaginé par Jameson. C’est un projet de fabrication de mondes. Et sa proposition est claire : le marché est le véhicule depuis lequel les capacités humaines s’élargissent, à mesure que les consommateur·ices découvrent de nouveaux goûts et que les entrepreneurs construisent de nouveaux mondes.
Si le socialisme veut répondre au capitalisme sur son propre terrain, il lui faut un vecteur de fabrication de mondes à même de rivaliser – et pas simplement l’administration démocratisée d’une économie dont la créativité a lieu ailleurs. C’est ici que l’IA devient décisive. Le pari d’une société de l’IA socialiste serait que les fonctions génératives que les néolibéraux assignent au marché – l’expérimentation, la découverte, le pouvoir de faire des mondes à partir d’idées – puissent désormais passer à travers un médium différent. Appelons ça le baroque socialiste : des systèmes d’IA gouvernés collectivement, intégrés aux lieux de travail, aux écoles, aux cliniques ou aux coopératives, qui permettent la même fabrication de mondes revendiquée par les entrepreneurs au nom du capital, mais sans l’impératif de l’accumulation qui déforme et referme les chemins non empruntés.
Quiconque a écouté Steve Jobs, Peter Thiel ou Elon Musk sait que le néolibéralisme est un projet de fabrication de mondes.
L’impératif déterminant ne serait plus la « croissance » mesurée par les volumes toujours croissants de marchandises, mais l’élargissement de ce que les personnes auraient la capacité de faire et d’être, individuellement et collectivement.
Dans cette perspective, l’IA serait évaluée selon sa capacité à ouvrir de nouveaux espaces de compétences, de compréhension et de coopération – et selon à qui elle les adresse. Un outil qui permettrait aux professeurs et étudiant·es de travailler dans leurs propres dialectes, d’interroger l’histoire depuis leurs propres points de vue, et de partager et d’affiner les savoirs locaux, aurait un score élevé. En revanche, un outil qui réduirait les individus à des consommateur·ices passif·ves de bouillie auto-générée, ou qui concentrerait le pouvoir interprétatif dans une poignée de gourous de l’apprentissage automatique aurait un score bas – quelle que soit son efficacité.
La possibilité d’un socialisme avec un tel agrandissement des capacités — orienté vers la croissance des forces créatives, et pas uniquement vers celle des forces productives — reste une question ouverte. Ce qui importe ici, c’est que les schémas comme celui de Benanav nous permettent à peine de la poser. Ces schémas disposent de règles détaillées pour équilibrer des critères une fois ceux-ci définis, mais en disent très peu sur l’origine de ces critères, sur la manière dont ils évoluent ou dont la technologie elle-même participe à leur émergence. Même lorsqu’ils prennent en compte le fait que les besoins sont historiquement forgés, ils oublient que les capacités le sont également.

V.
L’IA importe moins parce qu’elle serait la technologie la plus importante ou la route assurée vers l’émancipation ou vers le désastre, que parce qu’elle expose des failles dans la pensée socialiste – failles qui étaient plus faciles à ignorer lorsque le paradigme était la machine à vapeur ou la chaîne de montage. Ces machines plus anciennes pouvaient au moins être décrites, bien qu’incorrectement, comme des outils relativement stables dont les usages étaient largement fixés au moment de leur conception. Avec l’IA, c’est l’outil lui-même qui ne cesse de changer – et cela sous nos yeux. Ses usages sont découverts dans la pratique. Ses frontières se brouillent avec la culture, les médias, la cognition, l’affect. Dans ces conditions, un socialisme qui traite la technologie comme un scénario achevé et considère la politique comme un art de la diriger aura toujours un train de retard.
Un socialisme à la hauteur de l’IA ne pourra pas se cantonner à une division du travail dans laquelle la politique décide et la technologie accomplit. Il doit reconnaître la technologie comme un lieu fondamental d’autoformation collective. Le but n’est pas d’abandonner l’élaboration démocratique de critères, ni de romantiser le chaos. Le but est de construire des institutions qui envisagent l’existence collective comme un champ de lutte et d’expérimentation – un champ où de nouvelles valeurs, de nouvelles capacités, et de nouveaux modes de vie sont en constante élaboration.
Un socialisme qui traite la technologie comme un scénario achevé et considère la politique comme un art de la diriger aura toujours un train de retard.
Cela implique d’accepter l’impureté, non seulement comme un principe de conception mais comme une condition existentielle. Au lieu d’imaginer une économie soigneusement fonctionnelle supplantée par un Secteur Libre cordonné, nous avons besoin d’une organisation poreuse dans laquelle les expérimentations circulent entre les sphères, quitte à se heurter aux métriques officielles ou à les repenser. Les institutions ne feraient pas qu’équilibrer les critères ; elles laisseraient de la place aux projets indisciplinés qui ne rentreraient pas dans les métriques officielles – et n’y correspondraient sans doute jamais.
Ainsi, la question qui reste en suspens n’est pas de savoir si le socialisme peut socialiser l’IA tout en laissant intacte sa machinerie. Elle est de savoir si le socialisme peut devenir un projet de fabrication de mondes – qui ne se préoccupe pas seulement de savoir qui sont les propriétaires des machines, mais de ce que les machines permettent aux individus de faire et de devenir. Un socialisme qui se contente de redistribuer les fruits des technologies capitalistes courra toujours après un monde fabriqué ailleurs. Un socialisme qui prend au sérieux le pouvoir étrangement créateur mais instable de l’IA pourrait peut-être contribuer à créer un monde différent – et un peuple différent – dès le départ.
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- https://newleftreview.org/issues/ii153/articles/aaron-benanav-beyond-capitalism-1.pdf ; https://newleftreview.org/issues/ii154/articles/aaron-benanav-beyond-capitalism-2
- https://www.pdcnet.org/pdc/bvdb.nsf/purchase26?openform&fp=zfs&id=zfs_1941_0009_0003_0414_0439
- https://monthlyreview.org/9780853459408/
- https://www.routledge.com/Forces-of-Production-A-Social-History-of-Industrial-Automation/Noble/p/book/9781412818285
- https://archive.org/details/crossroadsinlaby0000cast
- https://www.routledge.com/Questioning-Technology/Feenberg/p/book/9780415197557
- https://www.aljazeera.com/news/2024/3/9/why-google-gemini-wont-show-you-white-people
- https://newleftreview.org/issues/i176/articles/fredric-jameson-marxism-and-postmodernism
- https://socialistregister.com/index.php/srv/article/view/5576
- https://www.britannica.com/money/Gary-Becker
- https://www.routledge.com/Television-Technology-and-Cultural-Form/Williams/p/book/9780415314565
- https://www.wiley.com/en-us/The+Broken+Middle%3A+Out+of+Our+Ancient+Society-p-9780631182214
- https://www.versobooks.com/products/2085-hegel-contra-sociology?srsltid=AfmBOorcVsT0IEsPUwbQ6NRaY-J5XfV4J4e0YwZz_81pr83xN8mX8SgR
- https://newleftreview.org/issues/i104/articles/robert-brenner-the-origins-of-capitalist-development-a-critique-of-neo-smithian-marxism
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25.03.2026 à 18:20
L’homme désincarné : en réponse au suprémacisme blanc
Depuis le rassemblement suprématiste blanc de 2017 à Charlottesville, l’extrême-droite n’a cessé de progresser partout. Plutôt qu’une condamnation morale, le philosophe nigérian Báyò Akómoláfé propose de revenir à la matrice des problèmes : la blanchité comme un projet colonial-capitaliste. Au cœur de cet ordre mondial dominant : l’humain déraciné.
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Texte intégral (9777 mots)
Ce texte du philosophe nigérian Báyò Akómoláfé est paru le 19 août 2017, quelques jours après les « événements de Charlottesville », une ville moyenne de Virginie où un rassemblement d’extrême-droite « Unite the Right » (« unir la droite », autour du maintien de la statue équestre du général Lee, un soldat de l’armée confédérée qui luttait pour le maintien de l’esclavagisme) est l’occasion d’un attentat à la voiture-bélier par le militant suprémaciste blanc J. A. Fields. L’attentat, qui prend pour cible les anti-fascistes venus protester contre la manifestation, coûte la vie à Heather Heyer, une assistante juridique de 32 ans, et blesse 35 autres personnes. Dans les paragraphes d’ouverture de l’article que nous n’avons pas conservés, Báyò Akómoláfé partage son insatisfaction à propos des réactions politiques, qui témoignent selon lui d’une incapacité à saisir en profondeur les problèmes soulevés par la blanchité, entendue comme « projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation du monde ». Identifier le suprémacisme blanc comme une maladie est un geste insuffisant et peut même faire écran à une compréhension qui irait à la racine des problèmes. L’objet de cet article est d’ouvrir ce chantier plus vaste et de proposer une série d’interprétations pour identifier les sources des pathologies qui saturent notre présent.
Traduit de l’anglais par Emma Bigé et Mabeuko Oberty.
Ce texte est dédié à toustes celleux qui mettent leurs corps en danger pour protéger les sans voix, les invisibles et les empêché·es ; et à mon « père-oncle », l’ingénieur Tokundo Obayan, décédé il y a quelques jours.
Des torches flamboyantes et leurs traînées de fumée s’insinuent dans le noir de la nuit, jetant un éclat ambré sur des visages en colère.
Les corps blancs se déplacent de-ci de-là dans un unisson vengeur.
Des hommes trapus, agrémentés de tatouages, de moustaches rampantes, de battes de baseball et de bandanas se mêlent à d’autres plus discrets qui pourraient passer pour des voisins attentionnés.
Des drapeaux portant la croix gammée et le X bleu des Confédérés flottent au vent mollement.
Des poings frappent l’air qui les entourent et des saluts nazis perforent l’atmosphère épaisse et menaçante.
Des chants gutturaux tels que « Les Juifs ne nous remplaceront pas », « Vous ne nous remplacerez pas » et « Le sang et le sol » – slogans des ultranationalistes agraires allemands de la fin du XIXe siècle repris par le Troisième Reich d’Hitler – planent au-dessus de la foule.
Entouré de journalistes qui tentent de donner du sens à la dénonciation très peu enthousiaste qu’il vient de prononcer, le président des États-Unis se vante de la taille de son vignoble à Charlottesville.
Tout cela ressemble à un rêve étrange. Les images d’un cauchemar alcoolisé.
Tandis que je regarde ces scènes à faire froid dans le dos défiler sur mon écran de télévision, je me demande si ce sont les fragments filmés d’une époque ancienne, quand le racisme était flagrant et évident.
Non.
Ce sont bien les États-Unis d’aujourd’hui. Terre de liberté. Pays des braves1.
Charlottesville, Virginie. 11 août 2017. Après Jésus-Christ.
[…]
Un détour à la croisée des chemins
[…] Les sagesses autochtones du peuple yoruba nous invitent à considérer le monde en termes de chemins qui se croisent. Comme une émergence en cours de la multitude par l’intermédiaire d’intersections et d’intra-actions surprenantes.
Au moment d’offrir une prière ou une libation, le mot asé est généralement prononcé à voix haute, en réponse à un appel de la personne qui officie. […] Asé est la musique à la croisée des chemins et la fragilité de toute chose. Le concept de moi et d’identité, dont la philosophie queer de asé donne une nouvelle description, ne peut concevoir « l’autre » comme ce qui serait « négatif, manque, [ou] étranger ». […]
Toutes les routes sont des croisements de chemins ; chaque autoroute une jonction d’intra-sections. Matière-esprit… réalité… toute « chose » est déjà un édredon assemblé par des multitudes de couturièr·es, humain·es et non humain·es, éparpillé·es dans l’espace-temps – chaque objet est un nœud dans la circulation cosmopolitique et matério-discursive des choses qui s’entrecroisent, s’entremêlent, se biffent et s’écorchent. Les croisées de chemins nous aident à apprécier notre entre-existence/intra-devenir et à réaliser que quelque chose d’intéressant est toujours en train de se produire aux frontières et aux limites des choses, pas seulement à leur cœur ou à leur centre.
Le dispositif socio-économico-politico-scientifique de la modernité prescrit la séparation et proscrit l’intrication ; nous rendant aveugles à l’étonnante réciprocité qui lie ensemble valeurs, objets, discours, corps, idées et toutes sortes de phénomènes si intimement que nous ne pouvons plus dire que les choses précèdent aux interactions qu’elles ont les unes avec les autres […] En tant que sujets d’un agencement nouveau des choses, nous avons tendance à voir les choses comme indépendantes les unes des autres et non comme des agentivités intra-agissantes. Pour expliquer l’apparition d’un objet et la raison pour laquelle il se comporte comme il le fait, nous regardons à l’intérieur de cet objet, l’ouvrant en deux, espérant que l’isolement, la distillation, la réduction, l’extraction ou l’abstraction, nous aideront à atteindre l’ingrédient secret qui se trouve dans cet objet – son cœur, son essence, située derrière la forme fugace de sa matérialité. La structure sous l’apparence. […]
De même que nous ne pouvons pas réduire la source d’une épidémie ou du changement climatique à leurs localisations respectives dans un virus ou dans les émissions de carbone, de même les efforts pour trouver les origines des problèmes du racisme « dans » les personnes racistes sont le résultat d’une philosophie des Lumières (judéo-chrétienne) dualiste – la même philosophie qui espère arriver à l’essence d’un oignon en l’épluchant couche après couche.
L’homme désincarné ou Homo Icarus
Il s’agit d’une affirmation radicale et d’une notion des plus dangereuses à admettre : que d’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es. Le cadre de pensée dualiste nous permet de séparer les “racistes” des “non racistes” […] Toutefois, un cadre de pensée non dualiste, tel que celui décrit par la notion autochtone de croisée des chemins mentionnée plus haut, mettant l’accent sur les intrications, l’intersectionnalité, la diffraction et l’intra-action […] parle de la manière dont nous avons été brisé·es et réclame une analyse du pouvoir différente – une manière soigneuse de rendre des comptes qui fait de nous les complices de ce dont nous souhaitons justement nous débarrasser. […]
[A]u lieu de penser au passé comme ce qui vient avant, les cosmologies qui se situent à la croisée des chemins considèrent le passé comme ce qui est encore à venir et la responsabilité comme une action, encapacitante ou incapacitante, qui se partage entre co-participant·es dans une mangrove compliquée. Le principe du cause-à-effet passe par la fenêtre ; celui du bien contre le mal devient naïf. Au sein des cosmologies sensuelles, nous sommes toustes dans le même panier – d’une manière bien trop glissante et électrisante pour que les slogans publicitaires ou politiques ne s’en emparent. Ainsi, au lieu de localiser le problème dans læ « coupable », les croisées des chemins impliquent que la responsabilité soit distribuée à de multiples corps humains et non humains, embrassant des discours et des configurations matérielles à travers l’espacetemps.
D’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es.
Essayer de clore le débat à coups de conversations emphatiques sur la dépravation morale de celleux qui commettent le pécher [du racisme], cela a un coût : celui de réprimer ce qui souhaite s’exprimer, celui d’empêcher que la guérison advienne […]. Alors que le sacré et le profane s’engageaient dans une conversation ritualisée, leur dialogue était interrompu par la précision assassine des balles tirées par le fusil colonial. Ce qui s’est passé à Charlottesville (en Virginie) est le symptôme de la dépréciation continue de la blanchité et du trauma associé de l’identité blanche. Cela va au-delà de quelques nationalistes blanc·hes néfastes qui perturbent la sérénité du projet états-unien et dont on aimerait bien pouvoir se débarrasser, et cela dépasse les fondations mêmes d’un État-nation qui était (et a toujours été) un incubateur tout à la fois pour la lutte des classes raciales et pour l’homme désincarné, celui que je propose d’appeler Homo Icarus.

La rébellion de Bacon
Tous les serviteurs importés ou amenés dans le Pays… qui n’étaient pas Chrétiens dans leurs Pays d’origine… seront considérés et faits esclaves. Tous les esclaves nègres, mulâtres et indiens de ce dominion… seront considérés comme des biens. Si un esclave résiste à son maître… et que, le corrigeant, il advient qu’il le tue… le maître sera libre de tout châtiment… comme si l’incident ne s’était jamais produit.
Par ces mots, l’Assemblée Générale de Virginie de 1705 codifie la suprématie blanche. Les serviteur·es noir·es ou de couleur, qui pouvaient être considéré·es comme employé·es et doté·es de certains droits, deviennent des esclaves noir·es ou de couleur. Celleux qui s’identifient comme blanc·hes sont placé·es sur un piédestal au-dessus des autres – en vertu de leur couleur de peau. Les Noir·es ne peuvent plus porter des armes, participer à des manifestations, posséder quelque propriété que ce soit (une propriété ne peut être propriétaire) ou participer à la société comme le feraient des hommes libres. Démuni·es de toute agentivité, les personnes noires des générations à venir allaient être traitées comme des fractions d’hommes, et les personnes blanches en viendraient à occuper une plateforme socio-politique qui leur garantirait une place dans l’ordre cosmique des choses que seule la réincarnation aurait permis aux personnes noires d’atteindre.
Les attitudes que nous observons aujourd’hui à l’égard des minorités aux États-Unis… les sentiments imprévus qui se glissent derrière les meilleures intentions, au point de distordre l’idée que l’on pourrait se faire de notre capacité à contrôler nos propres actions, au point de mener les officiers de police à tirer en l’absence de danger réel, peuvent trouver ancêtres dans ces moments où l’État est devenu un agent du contrôle racial. Mais l’histoire de la suprématie blanche et des relations raciales négatives est plus nuancée que la seule proclamation d’une loi [par l’Assemblée Générale de Virginie codifiant la suprématie blanche en 1705]. Ce qui mène la première assemblée législative des États-Unis, la Chambre des Bourgeois de Virginie, à proclamer cette loi peut être associé à un incident qui se produit quelques années plus tôt. En 1676, la première révolte [d’esclaves] avait balayé les colonies américaines, à commencer par celle de Virginie. Nathaniel Bacon, membre de la classe dirigeante, orchestre une ruse, qui finit par amener serviteur·es blanc·hes comme esclaves noir·es à s’opposer au gouverneur, William Berkeley, qu’il accuse de trahir les communs et le bien public […]. Berkeley finit par remporter la bataille et par mater la rébellion des partisans de Bacon, mais l’idée d’une alliance noire et blanche pour la justice économique allait continuer de hanter les nuits de la classe dirigeante. La logique du Code esclavagiste que la Virginie promulgue en 1705 était la suivante : si les Noir·es sont abaissé·es dans l’ordre général du monde, les personnes blanches pourront orienter leur attention vers le maintien d’un statu quo qui leur bénéficie. La classe dirigeante n’aurait alors plus jamais à faire face à l’insécurité et à la menace d’une insurrection si les personnes blanches en venaient à se percevoir comme des membres d’une caste supérieure à celle des Noir·es et des Indigènes.
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Progressivement l’identité blanche s’accrocha avec force au projet de la blanchité qui était pourtant aussi nocif pour les communautés diverses de personnes qui finirent par être subsumées sous une prétendue « race blanche » homogène par le fait de la recherche anthropologique ultérieure. La blanchité elle-même, distincte de l’identité blanche, est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui – tiré des activités et pratiques des Européen‧nes qui explorèrent des terres « découvertes » pour en extraire les ressources – en est venu à s’établir en ordre mondial dominant. À défaut de satisfaire la promesse fabuleuse de la conquête de l’or sur ces terres, les élites britanniques décidèrent de débarrasser les rues de Londres de leurs pauvres. Orphelin‧es, alcooliques et paresseux‧ses furent capturé·es, amassé·es sur des navires et envoyé·es aux Amériques. Dans un effort anticipant sur le Rêve Américain et les pratiques des banques actuelles qui refourguent leurs prêts en échange du rêve de posséder maison et voiture, les chasseurs de tête vendaient le rêve de posséder d’importants morceaux de la terre de ce nouveau royaume. En Angleterre, les personnes qui adhérèrent à ce rêve se figuraient en riches propriétaires foncières, avec de nombreux·ses ouvrier·es à leur service. Bien sûr, arrivé·es aux Amériques, débarquant en Virginie, il s’avéra rapidement qu’il n’y avait guère de terres que pour une poignée de riches. Ces Blanc·hes déplacé·es commencèrent à errer en direction de l’ouest, à la recherche des paradis promis, sans jamais les trouver. Leurs progénitures, qu’on appelle aujourd’hui white trash, « déchets blancs », portent la marque de la rage bouillonnante des promesses non tenues.
La blanchité est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui en est venu à s’établir en ordre mondial dominant.
[…] En un certain sens, la blanchité a été une ruse pour couper les gens de leurs relations avec le sol et la boue, une ruse pour les couper des mouvements du monde matériel, une ruse pour les couper des rituels qui les reliaient à la planète. Pour nous couper des créatures dysfonctionnelles et modestes que nous sommes avec (et non sur) cette planète qui n’est ni morte ni un simple outil pour nos fantasmes de croissance.
La blanchité, prêche de la désincarnation, est la condition pour la migration forcée et intergénérationnelle qui conspire contre les corps blancs, noirs, indigènes et métisses. La blanchité, c’est le mythe d’Homo Icarus – l’homme qu’elle a façonné. Celui dont les pieds ne touchent pas le sol, qui craint de se déposer par terre de peur que la terre ne l’enveloppe. La peur s’est transmutée en une angoisse sans nom qui le conduit à une lutte incessante où il réclame à cor et à cri sa place au Valhalla, où les peaux blanches exigent d’entrer au paradis du seul fait d’être blanches, tout en s’efforçant de contenir les hordes des corps non-blancs dont Homo Icarus imagine qu’elles veulent le remplacer.

Le néolibéralisme et les conditions changeantes de la blanchité
Secouez un instant la toile où s’entretissent la fragilité blanche et la xénophobie – celle exprimée dans la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville –, vous réveillerez des peurs profondément ancrées concernant le manque d’espace.
Il n’y a jamais assez de place dans les espaces blancs. C’est pourquoi la blanchité s’est toujours efforcée de se rassembler, de s’agglutiner autour de l’ethos du même et de bannir « l’autre » culturel-phénotypique à ses marges. Ce qui se présente faussement comme de la haine pure n’a en fait rien de pur – rien n’est pur quand on se tient à la croisée des chemins des rencontres. La « haine », dans ce cas précis, est plutôt un écosystème d’angoisses non résolues, des siècles de déplacements forcés et d’errance, de sombre animosité et de joie maligne tirée de la maltraitance d’autres conçu·es comme ontologiquement inférieur·es et de l’aspiration à voir nos turpitudes reconnues et embrassées par un monde en tourment. Dénoncer sommairement cette haine – même si cela peut nous paraître aligné avec nos valeurs morales –, c’est, assez ironiquement, perdre une opportunité d’excaver les histoires communes, les espoirs mutilés et les désirs désespérés qui continuent d’insister sous la surface.
Et si nous nous donnions la chance de rester un peu plus longtemps avec la haine ? Et si nous nous efforcions d’accorder à celleux qui haïssent un peu plus d’humanité ? […]
L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer.
Alors que des changements climatiques radicaux sont en train d’interrompre la période tempérée de stabilité météorologique qui a rendu la croissance industrielle possible, et alors que de nouvelles technologies sociales et de nouveaux moyens de transports remettent en cause les frontières nettes qui opposent l’« ici » au « là » et le « moi » au « toi », nous devons collectivement faire face à de nouvelles questions concernant la viabilité des futurs qui nous sont annoncés. Les personnes blanches – si une telle chose a jamais existé comme un tout homogène – portent les marques initiales d’un rêve moribond inscrit à même leurs os. À même « leurs » corps. Et je devrais dire à même « nos » corps et non pas les « leurs », parce que même si je suis un homme noir-noir d’Afrique de l’Ouest, je suis blanc (où « blanc » ne veut pas nécessairement dire identifié-comme-blanc ou caucasien, mais renvoie plutôt à une description qui concerne la plupart d’entre nous qui avons été forcé·es de vivre séparé·es de toute terre et de toute communauté, qui avons été déplacé·es par le projet moderne).
Le désir de passer à autre chose, de résoudre cette histoire, est là. Une rage insupportable face au vide existentiel, un néant qui désire se remplir de couleurs et de racines et d’appartenances qui peinent encore à être articulées. L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer. La blanchité elle-même est en train de faire face à ses traumatismes les plus profonds : au milieu de son universalisme, une spécificité effarante d’éléments viennent la confronter ; au milieu de sa quête pour l’homogénéité et le fondamentalisme, elle fait face au vide du précipice. Une cavalcade de couleurs, noires et brunes et mouchetées de blanc et de pas-si-blanc, font proliférer son angoisse constitutive et perturbent son obsession monofocale – celle qui ne désire que refaire le monde à son image, et qui qualifie d’insensée toutes les autres opérations de fabrication du sens, ou qui n’accepte que celles qui sont approuvées (du bout des lèvres) et momifiées par l’institution.

Mettre la blanchité hors service
Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches. Cela implique de passer au travers d’une méfiance généralisée à l’égard de l’ordre politique, une prise de conscience des limites réelles de la capacité du néolibéralisme à répondre à nos besoins fondamentaux et à nos aspirations en tant que co-espèces toujours émergentes. C’est toucher du doigt la guerre des classes racialisées qui, dans un silence apparent, continue d’être menée – bien qu’elle le fasse sous d’autres termes et sous une telle chape d’invisibilité qu’on ne peut plus l’ignorer. C’est exorciser les démons d’une quête insensée de propriétés terriennes. C’est aller à la rencontre de celleux qui sont brisé·es, de celleux qui – comme le reste d’entre nous qui nous disons peut-être « sain·es » ou « bon·nes », qui nous considérons comme étant « du bon côté de l’histoire », qui nous pensons peut-être comme progressistes et « pour la diversité » – ne sont pas encore à la maison. C’est rencontrer la blanchité dans son agentivité diffractée et sophistiquée, et écouter les énigmes qu’elle nous pose.
Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches.
Certaines de ces énigmes pourraient être nommées ainsi : comment répondre à la blanchité ? Qu’est-ce qui mijote sous la haine qui saute au cœur d’un sympathisant nazi lorsqu’il voit un homme noir traverser la rue ? Qui traînerons-nous devant les tribunaux pour avoir trahi les personnes blanches déplacées qui devinrent esclaves plutôt que propriétaires des 50 acres de terre qu’on leur avait promis sur le nouveau continent ? Et la justice rendue dans ces tribunaux sera-t-elle capable de prendre en compte les déplacements de celleux qui habitaient les Amériques avant l’arrivée des colons ?
Cela vaut la peine d’être répété : le cœur de la haine, c’est l’univers de relation qu’elle exclut. Voilà ce que les croisées de chemins ont à nous apprendre. Rien n’est jamais singulièrement soi-même. Et ceci n’est pas à entendre au sens freudien d’une vérité cachée ou d’une réalité profonde qui se trouveraient derrière les objets ou les phénomènes. Ce que je veux dire, c’est que les relations se solidifient en choses qui à leur tour sont toujours déjà en relation avec d’autres phénomènes qui créent d’autres choses.
Ce n’est que dans un sens cartésien et chrétien que la haine se réfère à un « mal » intérieur impénétrable qui évoque la construction théo-psychologique du choix et du libre arbitre. Je crois plutôt que le traumatisme intergénérationnel des déplacé·es, la peur du remplacement et les involutions de l’espacetemps sont des absences qui attestent d’un bouillonnement dont nous ne sommes pas aussi quittes que nous l’imaginions. Le passé irrésolu fait un retour inattendu, même s’il n’en est pas à sa première fois. […] L’espace culturel pour réellement « rester avec le trouble » […] appartient nécessairement aux espaces frontaliers. Et ce sont ces espaces qu’il nous faut apprendre à écouter.
➤ Lire aussi | Nous danserons avec les montagnes・Báyò Akómoláfé (2025)
La guérison [raciale] se produira (elle se produit déjà) dans les fissures… dans les espaces-entre, dans les sanctuaires, dans les terres frontalières qui comprennent que les crises se répètent et se renforcent souvent au travers des meilleures intentions du monde. Elle ne demande pas que nous bannissions les monstres ; elle exige que nous embrassions nos alter egos – les « herbes folles » que nous cherchons trop souvent à tenir de l’autre côté de nos clôtures.
Certain·es universitaires sont en train de s’en aviser. Nous nous rendons compte que nous vivons dans un monde post-structuraliste/post-blanchité, dont les aspirations doivent être redéfinies et reconfigurées à la lumière des vérités que nous suspectons de nous-mêmes et de notre place dans la nature. Des féminismes de toutes sortes aux nouveaux matérialismes et à l’étude ressuscitée des sagesses autochtones, des collectifs incubateurs d’idées aux performances de street art, en passant par les réseaux d’écoles buissonnières, nous assistons au compostage de la blanchité – un soin palliatif apporté à l’entreprise globale qui a co-opté l’identité blanche comme lieutenant pour défendre les intérêts d’une société fondée sur l’épiderme et l’exclusion de l’altérité.
Je pense ce travail […] [comme] une régénération d’espaces pour deuiller, pour célébrer, pour manger ensemble et pour apprendre à nouveau comment nous lier aux mondes qui nous entourent.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons, comme Icare, nous être libéré·es. Souvenons-nous que la blanchité était/est l’invitation à oublier les racines, à rejeter la signification de la multitude des herbes folles dont les radicules nous tiennent ensemble. […] La blanchité est un mensonge parce qu’elle affirme que celleux qui acceptent de se joindre au projet des personnes identifiées-comme-blanches ne sont pas autochtones. Qu’en est-il des druides, des païen·nes, des sorcièr·es, des alchimistes et des magicien·nes ? Même la modernité est une autochtonie, une autochtonie qui consiste à refuser la signification de l’autochtonie. Elle n’est pas moins connectée et liée que les « tribus » isolées de personnes qui vivent sans les technologies modernes.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons nous être libéré·es.
La décolonisation, c’est la réhabilitation et la fabrication de « nouvelles » connexions. Il ne s’agit pas de restaurer l’originaire proprement. Même l’ancestral dont on se souvient est nouveau. Se souvenir, c’est nécessairement se re/souvenir, se re/membrer, se reconfigurer. Le passé est toujours à venir. Plus avant, la mise hors service de la blanchité est ainsi l’œuvre du monde lui-même – un souci pour un soi élargi, quelque chose de plus ancien que les êtres humains, mais qui les enveloppe. Il ne s’agit pas simplement de se débarrasser des structures, de se débarrasser des racistes, de fustiger les personnes identifiées-comme-blanches. Il ne s’agit pas de l’emporter sur l’autre camp, ni même d’arrêter celleux qui portent les discours de haine. Si la Révolution française a quelque chose à nous apprendre, c’est que les solutions sont souvent la manière dont les problèmes auxquels elles sont censées répondre se dotent d’autonomie et perpétuent leur capacité d’agir dans le monde. L’impulsion de mettre un terme à la blanchité est elle-même un produit de la blanchité. Du pain béni pour celleux qui pensent encore que le monde peut être dirigé par leurs intentions, qu’il attend passivement leur intervention. Mais la blanchité n’est pas un choix individuel2 ; il n’y a pas d’interrupteur qui permettrait d’activer/désactiver les maîtres. La blanchité n’est pas un choix et sa « rédemption » ne nous emmènera pas devant les portes du paradis.

Entrer dans des trous blancs : récupérer l’identité blanche
Mettre la blanchité hors service implique de récupérer l’identité blanche. Récupérer l’identité blanche, c’est dé-cadrer la blanchité et détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, seules, sans espoir, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité. Mettre la blanchité hors service, c’est tenir ces corps, devenir allié·es avec ces autres radicalisé·es, apprendre à rendre compte de nos autochtonies et à développer une hospitalité musclée pour la haine. Mettre la blanchité hors service, c’est habiter d’autres lieux de pouvoir, apprendre à faire pousser notre nourriture, à dîner chez les voisaines et se partager nos cadeaux.
Caractériser la sorte de travail nécessaire à la réhabilitation d’une identité blanche n’est pas simple. Mais il pourrait être utile de mobiliser la figure du « trou blanc » pour le faire. […] Les trous blancs sont moins communs [que les trous noirs], mais ils n’en ont pas moins des conséquences tragiques et remarquables. Un trou blanc est une anomalie, un orifice qui s’ouvre à même le tissu de l’expansionnisme blanc, qui déchire sa broderie délicate – quelque chose qui se tient en dehors des paramètres du sens pour celleux qui sont impliqué·es dans le projet de la blanchité (et qui peuvent inclure des personnes dont les épidermes sont blancs, noirs, bruns ou mouchetés de blanc). Les trous blancs se tiennent au bord de la blanchité, à leur frontière liminale. Ils évoquent la terreur, une peur morbide. Et c’est en eux que tient notre plus grand espoir.
Récupérer l’identité blanche, c’est détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité.
Approcher un « trou blanc » : c’est ainsi que j’aimerais raconter l’histoire de la manière dont nous toustes – celleux qui sommes en gestation dans le ventre de la blanchité, blanc·hes, brun·es, noir·es ou jaunes – pourrions devenir capables de retrouver une autochtonie respectueuse de la terre et de rencontrer, pour de bon, les fantômes qui nous appellent depuis si longtemps à nous asseoir et à rester avec le trouble qui est la condition de notre émergence.
Nous sommes en train d’atterrir
[…] Les relations raciales ne se transformeront pas à coups de grands gestes et d’événements retentissants. Elles ne feront pas, comme on dit, la une des journaux télévisés. Ce qui doit se produire – ce qui se produit déjà – est petit et apparemment insignifiant […] et ce dont nous sommes capables se tisse déjà dans le tissu du cosmique et du monumental.
Charlottesville […] montre l’impuissance des modes conventionnels de réponse aux problèmes.
La grande histoire – celle qui ne sera pas racontée par les médias dominants – est l’histoire d’Homo Icarus l’orphelin, le vagabond, celui qui a les pieds suspendus dans le vide et dont les angoisses intergénérationnelles cherchent un refuge, celui dont les nombreuses peaux cherchent à s’éloigner des autres, et dont le seul espoir de s’envoler réside dans sa chute… une descente vers la terre, une explosion en une multitude de morceaux brisés. Et quand il sera suffisamment brisé et prêt, alors seulement le sol pourra commencer son œuvre sacrée.
➤ Lire aussi | Reprendre la politique aux élites : la solidarité radicale contre les privilèges・Olúfémi O. Táíwò (2026)
Originellement publié sur le site de Bayo Akomolafe (bayoakomolafe.net) en août 2017, cet article a été traduit pour être publié sous une première version dans la Revue Multitudes (#101, hiver 2026), dans le cadre du dossier « Trahir la blanchité » codirigé par Emma Bigé, Yves Citton et Léna Dormeau.
Image principale : Anthony van Dyck, Dédale et Icare (détail), 1615-1625. Wikimedia.

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Notes
- NdT : Référence à un vers de l’hymne national états-unien : « Oh dites-moi ! La bannière étoilée flotte-t-elle déjà / Au-dessus de la terre de la liberté et du pays des braves ? ».
- Je ne suis donc pas d’accord avec l’idée de Baldwin selon laquelle la blanchité serait un choix puisque celleux à qui elle est vendue pourraient aussi bien s’en départir. Je considère plutôt que le « choix » n’est pas le seul facteur à participer au phénomène de racialisation des personnes identifiées comme blanches. Sans compter que la blanchité ne signifie pas la même chose pour toustes celleux qui « l’adoptent ».
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27.02.2026 à 10:52
Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi
De l’Iran à l’Amérique du Sud, les résistances féministes ont été largement renouvelées depuis dix ans. Sa lecture généreuse du livre “Résistances affectives” de l’anthropologue d’origine iranienne Chowra Makaremi a inspiré à Isabelle Stengers un texte vivifiant autour des “politiques de l’attachement”, en forme de portrait de l’époque à travers ses soulèvements.
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Texte intégral (14600 mots)

À propos du livre de Chowra Makaremi Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, paru en 2025 aux éditions La Découverte dans la collection « Cahiers libres».
À l’automne 2025, Terrestres m’a sollicitée pour présenter et discuter Résistances affectives, Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté de l’anthropologue Chowra Makaremi. J’ignorais alors tout du travail de Makaremi sur l’Iran : c’est grâce à l’exploration de la Toile que j’en ai pris connaissance et je commencerai par livrer aux lecteur∙rices de Terrestres ce que j’ai appris, et qui m’a fait accepter la proposition de la revue.
Mais j’interromps ici le cours d’un texte qui ne reprendra, tel que je l’avais écrit, que dans deux paragraphes car la publication de ce texte relève d’une décision. En effet, quelques jours après que je l’aie envoyé à la revue a eu lieu en Iran le massacre des manifestants anti-gouvernementaux dont on sait que, en deux jours, il a fait plus de 36 000 morts. Si nous avons hésité, ce n’est pas parce que la violence inouïe de l’événement aurait renvoyé le message vital de Résistances affectives dans la catégorie des « illusions perdues ». Si des illusions ont été perdues en Iran, elles l’ont été à la fin des années 2010, car c’était celles qu’avait entretenues le régime à propos de la possibilité d’une réforme démocratique. Ceux et celles qui ont été tué∙es en janvier ne croyaient plus à la réforme mais voulaient la fin de ce régime.
En revanche ce à quoi les Iranien∙nes ont désormais affaire est au-delà de la politique de la cruauté que Makaremi a, on le verra, documenté dans son livre. Cette politique, en Iran mais aussi ailleurs, y compris dans nos pays, a, selon elle, pour efficace, d’instiller un sentiment d’impuissance, de faire accepter l’inacceptable. Ici il ne s’agit même plus de politique mais d’imposition ouverte d’un régime de terreur pure et simple : une déclaration de guerre d’un gouvernement contre ce qui n’est donc plus « son » peuple.
Nul ne peut prédire ce qui va arriver en Iran et spéculer sur le possible aurait quelque chose d’obscène car c’est ce possible qui a été écrasé. Nous avons décidé de résister à l’idée de « réactualiser » le texte qui suit et de le publier tel quel, afin de ne pas entériner ce que le régime des mollahs nous demande d’accepter : la page de la résistance du peuple iranien serait aujourd’hui tournée. En tout état de cause, Résistances affectives n’annonçait pas la victoire du peuple iranien. Il traitait à partir de l’Iran, de ce qui nous menace toutes et tous : la fabrique d’une indifférence active, d’une capacité à voir sans être atteint. En ce sens, il est ce dont nous avons besoin plus que jamais.
Une anthropologue aux prises avec son passé
Qui consulte Wikipédia apprend que Chowra Marakemi est née en Iran en 1980. Sa mère Fatemeh et sa tante Fataneh furent membres de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien dont la lutte a hautement contribué à la chute du Chah en janvier 1979, et toutes deux ont été arrêtées en 1981 au moment du triomphe de Khomeini et de l’écrasement des opposants à la Révolution islamique. Selon Wikipédia, « Fataneh est emprisonnée en 1981 et assassinée l’an suivant. Fatemeh se présente aux élections législatives ; elle est arrêtée et emprisonnée en juin 1981, avant sa sœur. » Elle sera assassinée par les gardiens de la révolution islamique durant l’exécution massive des prisonniers politiques iraniens en 1988. Hassan, le père de Chowra, a immigré et s’est installé en France en 1983. En 1986, Chowra et son frère aîné Masrour, né en 1977, ont aussi trouvé refuge en France.
Chowra Makaremi est aujourd’hui anthropologue, chercheuse au CNRS et ses travaux sont en lien étroit avec deux facettes de son expérience. Elle a enquêté sur les migrant∙es qui, contrairement à elle, petite fille, sont confiné∙es dans des zones de non droit, en attente d’expulsion. Je me souviens du destin bien différent de ceuxcelles que nos pays ont jugé∙es de « vrai∙es » exilé∙es politiques, méritant un accueil chaleureux : les Chilien∙nes en 1973, les Iranien∙nes dans les années 80, ceuxcelles venu∙es d’Ukraine récemment – mais l’accueil réservé à ceuxcelles qui ont pu fuir l’Afghanistan fut beaucoup plus réticent, sans même parler des victimes du génocide de Gaza. Makaremi parle aujourd’hui de « politiques de cruauté » et le devenir routinier du tri entre ceuxcelles qui méritent l’accueil n’est autre que l’histoire de l’installation d’une telle politique.
En tant que chercheuse, Chowra Makaremi s’est d’autre part attachée à comprendre ce que, petite fille, elle avait vécu avant tout à travers les affects qui ont marqué son environnement familial. Elle a situé dans l’Iran des années 80 l’expérience de sa famille, et notamment celle de son grand père Aziz dont elle a retrouvé, traduit, et publié en 2011, un cahier où il raconte l’amour et l’angoisse du père pour ses deux filles, et la chape de silence et de terreur imposée par le régime théocratique de Khomeini1.

Grâce au cahier d’Aziz, elle s’est souvenue de la petite fille qui allait avec sa grand-mère visiter sa mère au parloir de la prison. Elle s’est souvenue du parloir mais non du visage de la prisonnière. Elle a pu comprendre, rétroactivement, que de telles visites avaient pour fonction de faire pression sur les mères emprisonnées afin qu’elles abjurent leurs convictions politiques. Et dans un film, Hitch, qu’elle a réalisé2, elle va enquêter, interroger autour d’elle à la recherche de celles et ceux qui ont gardé souvenir de sa mère et de sa tante et méditer avec son père et son frère : que reste-t-il des disparu·es et plus généralement des milliers de prisonniers et prisonnières politiques exécuté·es en Iran ? De celles et ceux dont le régime s’est ingénié à effacer la mémoire, interdisant jusqu’à l’évocation de leur souvenir, rasant et goudronnant jusqu’à leurs tombes. Hitch, en Iranien, signifie « rien ». Qu’il ne reste rien, tel était le projet des tortionnaires.
Tout ce que j’ai appris en explorant les ressources d’Internet m’a permis de comprendre pourquoi la rédaction de Terrestres avait pu penser à moi. L’engagement de Makaremi, son refus de la position neutre, distanciée, critique, correspond au refus du type de mutilation que les scientifiques identifient si souvent à ce qui conditionnerait la scientificité. Sa pratique est un exemple puissant de ce qui me fait penser depuis que j’ai écrit Une autre science est possible3. Elle ne refuse pas seulement cette mutilation, elle est, en tant qu’anthropologue, habitée par l’obligation d’avoir à « bien parler » de ce qui est arrivé aux Iranien∙nes. Elle n’écrit pas en tant qu’autorisée par « son terrain », ce terme typiquement académique qui signale à la fois un rapport d’appropriation qui légitime les analyses dont il fait l’objet et une forme de contingence (le hasard des rencontres, des opportunités, des relations) impliquant que rien ne destinait ce terrain à devenir le sien.
D’autres anthropologues aujourd’hui cultivent cette obligation d’avoir à « bien parler », reconnaissant, à la manière de Viveiros de Castro, que, ce faisant, l’anthropologie se doit de devenir une pratique de « décolonisation de la pensée », de refus du droit que la science est censée donner de comprendre « les autres » mieux qu’ils ne le font eux-mêmes. Mais les Iranien∙nes qui chassèrent le Chah en 1978 ne demandent pas un tel effort de décentrement. La mère et la tante de Chowra étaient laïques et marxistes, pleinement « modernes », en ce sens. La question qui requiert Chowra Makaremi passe par la création d’outils, de modes d’écriture, y compris filmique, qui lui permettent de « bien parler » tant du silence qui s’est abattu sur l’Iran, ce que lui a permis le cahier d’Aziz (depuis la publication duquel elle ne peut plus aller en Iran), que de la rupture soudaine de ce silence lorsque tout bascule en 2022. Alors que, depuis 1989, au sortir d’une décennie de terreur et de guerre avec l’Irak, les Iranien∙nes qui espéraient la fin de la dictature islamique s’étaient contenté∙es de voter pour les politiciens réformistes et leurs promesses, chaque fois trahies, de démocratiser le régime, le soulèvement de 2022 marque le surgissement de la détermination collective d’en finir. Il devient soudain possible de penser « collectivement l’en-dehors et l’après-République islamique » (p. 1214).

Une anthropologue engagée par le présent
Les deux livres récents de Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté ! : échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran, paru à La Découverte en 2023, et Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, paru à La Découverte cet automne, associent le refus de la position de neutralité objective dont ces livres témoignent, au rôle particulier joué par les femmes dans les mouvements de résistance politique. Dans le premier, le témoignage quant à ce rôle est centré autour de ce qui s’est passé en Iran en 2022 et dans le second la question de ce rôle s’étend à différents pays pendant les dernières décennies. Cette question, dont Makaremi se fait le relais, me semble désigner ce que, peut-être, le féminisme demande aux chercheuses et ce dont il peut rendre les chercheuses capables : non pas, surtout pas, appliquer une grille de lecture intellectuelle permettant d’interpréter des événements chargés d’affects dans des termes plus généraux mais apprendre comment fabriquer un texte (écrit ou filmique) qui fasse d’elles des participantes à l’événement dont le texte témoigne.
Femme ! Vie ! Liberté ! : échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran témoigne d’un événement que nous ne pouvons comprendre que par ses échos, mais qui, par cela même, témoigne de ce qu’il a débordé les stratégies usuelles d’étouffement par le pouvoir iranien : tout le monde a vu, tout le monde a su, ce qui a suivi l’assassinat, en septembre 2022, de Jina Mahsa Amini, « coupable » d’avoir mal porté son voile. Les images de femmes en colère, qui non seulement brûlent leur voile mais exhibent leurs cheveux et les coupent, reprenant un geste du deuil kurde (Amini est kurde), ont rendu visible la violence que la République islamique a mis tant de soin et d’acharnement à cacher.
Le livre de Makaremi ne dissèque pas sur un mode savant le soulèvement ou les perspectives qu’il ouvre. Il ne disserte pas sur le rôle des nouvelles technologies de la transmission et la puissance des réseaux sociaux. Il prend non pas du recul mais du temps pour ne pas « coller » à ce qui se passe, pour le situer sur un mode qui en déploie la signification. Makaremi explique ainsi pourquoi elle a choisi de recourir à un ensemble de chroniques ancrées chaque fois dans un événement : « La technique du montage permet de construire pour le lecteur une mémoire dans le récit. Il y a une progression narrative au jour le jour et des évènements font référence les uns aux autres. Il y a une mémoire qui se crée. On va se promener dans ce soulèvement. Le découpage thématique ou chronologique n’aurait pas pu fonctionner (les femmes, les minorités ethniques, l’exclusion économique, etc. ou l’Iran dans les années 1990…). Il était important de faire une expérience de lecture qui permette de suivre des idées qui se déroulent en partant de faits qui s’ancrent de façon très sensible, qui renvoient à une matérialité du politique5. »
Avec Makaremi, l’écriture est une pratique expérimentale, qui consiste à ancrer les idées dans une expérience sensible qui fasse sentir et imaginer ceux et celles qui lisent.
L’attention portée par Makaremi à l’expérience de lecture, à ce que fait la lecture à ceux et celles qui lisent, confère, me semble-t-il, à l’écriture, le caractère d’une pratique expérimentale. Ce n’est pas une pratique académique courante car il ne s’agit pas d’informer ou de démontrer, d’exposer des faits qui résistent à la critique ou permettent d’expliquer. Il s’agit d’ancrer les idées dans une expérience sensible qui fasse sentir et imaginer ceux et celles qui lisent, qui crée une mémoire sans objet remémoré. Écriture expérimentale car il faut que cela « fonctionne », que cela donne ce pouvoir de faire sentir et imaginer. Cette exigence exige corrélativement de prendre le risque de refuser toute position de jugement en surplomb, tout privilège de « savoir mieux », tout l’armement qui protège normalement la scientifique contre la possibilité d’être dupe.
Et c’est la manière dont, dans Résistances affectives, Makaremi discute du fait que, dit-on, Michel Foucault « se soit trompé » en ne voyant pas la menace du régime théocratique que Khomeini était en train de mettre en place, qui traduit le mieux les exigences de l’écriture expérimentale. Makaremi refuse ce « s’est trompé » purement rétrospectif (maintenant que ce qu’on sait nous met en position de juger). Ce qui a échappé à Foucault mais aussi aux révolutionnaires iraniens avec qui il a parlé, qui a échappé notamment à Fatemeh et Fataneh (dont Makaremi cite une lettre extatique datant de l’hiver 1979), « c’est la façon dont une fraction radicale du clergé chiite, ce corps affûté à l’exercice du pouvoir politique depuis le XVIème siècle, investit la révolte, en attise le référent religieux, met le maillage des mosquées et les réseaux de piété au service de l’insurrection pour ensuite en contrôler localement le devenir, et s’attelle dès février 1979 à la mise en place légale, paralégale et extralégale d’un dispositif étatique fasciste. » (p. 108) S’il se trompe, souligne Makaremi, Foucault partage l’aveuglement des Iranien∙nes quant à ce à quoi iels ont affaire et « son écoute précise et sans surplomb des événements, à hauteur d’hommes et de femmes, nourrit la pertinence des questions qu’il pose à cette révolution. » (p. 108).
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Foucault ne reconnaîtra jamais qu’il s’est trompé mais fera comprendre que pour lui cela n’a aucune importance car ce qui compte est le fait dont il a témoigné : un peuple tout entier s’est soulevé contre le pouvoir qui l’opprimait et a réussi à le démanteler. Dans son dernier texte à propos de l’Iran, il reconnaît la confusion de la scène politique où se mêlaient « le formidable espoir de refaire de l’islam une grande civilisation vivante, et des formes de xénophobies virulentes ; les enjeux mondiaux et les rivalités régionales. Et le problème des impérialismes. Et l’assujettissement des femmes, etc.6 » Mais, souligne-t-il, « nul n’est tenu de trouver que ces voix confuses disent le fin fond du vrai. Il suffit qu’elles existent et qu’elles aient contre elles tout ce qui s’acharne à les faire taire, pour qu’il y ait un sens à les écouter et à chercher ce qu’elles veulent dire. Question de morale ? Peut-être. Question de réalité, sûrement. Tous les désenchantements de l’histoire n’y feront rien : c’est parce qu’il y a de telles voix que le temps des hommes n’a pas la forme de l’évolution, mais celle de l’“histoire”, justement.7 » Makaremi écrit comme en écho : « Il existe donc des manières de penser l’histoire et les efforts d’émancipation qui en façonnent les récits, comme une conversation entre ce qui est advenu, et a changé durablement les conditions dans lesquelles nous vivons, et ce qui n’est pas advenu mais qui a constitué l’horizon d’un événement, le futur rêvé d’un soulèvement, le devenir étouffé d’une révolution » (p. 121)
Cette conversation, qui fait tout à la fois mémoire et transmission, est ce que font exister les chroniques qui composent Femme ! Vie ! Liberté ! et que reprend le chapitre « Contre-archives » de Résistances affectives. Car l’une des singularités de 2022 est qu’une « contre-mémoire » de ce qui resta inabouti en 1979 et fit l’objet de déni violent et d’effacement, refait surface en 2022 sous formes d’images, de récits, de traces, tels les restes humains exhumés, devenant autant de contre-archives qui font revivre la puissance émotive au présent de ce qui a été vécu (telle l’archive filmique montrant la libération des prisonniers politiques du Chah en 1978). Nos vies affectives, affirme Makaremi (p. 119), sont elles-mêmes des archives. Non pas des archives accessibles au déchiffrement intellectuel, énoncées et transmises explicitement, conservées pour des raisons qui ont souvent affaire au pouvoir mais des archives sensibles, attachées au corps, transmises clandestinement au sein de la parenté, dans le tissu affectif qui fait parenté mais susceptible de s’affirmer dans la puissance de ce qui fait retour sous forme de contre-archive.
Les textes de Foucault sur l’Iran font désormais partie de ces contre-archives faisant retour en balayant l’amnésie imposée. Le soulèvement de 2022 ne donne pas rétroactivement raison à Foucault. En revanche, relire ses textes sur l’Iran à l’occasion de ce compte rendu m’a fait sentir le sérieux coup de vieux qu’avait pris l’autosatisfaction sceptique de ceux qui s’étaient demandé à l’époque s’il n’est pas « inutile de se soulever » puisque cela tourne toujours mal. Cela sent pire que la résignation, cette haine de la démocratie diagnostiquée par Jacques Rancière comme une haine du peuple et de ses excès émotifs et donc irrationnels. Ce n’est sans doute pas un hasard que dans Résistances affectives la focale ait changé. Le soulèvement iranien appartient désormais à ce qui, depuis le début du XXIe siècle, a constitué une séquence de soulèvements qui auraient réjoui Foucault car ils ont donné à ceux et surtout à celles dont on n’attendait a priori rien de spécial la force de faire bégayer les États.

Quand les peuples forcent les intellectuels à penser
On peut discuter de ce qui a été au point de départ du soulèvement qui a essaimé partout dans le monde au tournant de ce siècle après l’effondrement des régimes communistes et le triomphe de la « pensée unique ». Pour certain∙es, c’est le mouvement zapatiste qui a initié la séquence marquée par le cri « Un autre monde est possible », pour moi ce fut Seattle et je suis politiquement la fille de ce cri dont la force est solidaire de son indétermination. « Quel monde ? » n’ont pas manqué de demander les petits malins, ceux qui exigent d’une position politique qu’elle définisse clairement ses objectifs, en l’occurrence qu’elle démontre comment pouvait être possible ce dont ils avaient, depuis la chute du mur de Berlin, proclamé l’impossibilité. Je me souviens de ces villes qui, à l’approche de chaque réunion de l’OMC, se préparaient à lui faire un accueil plus que mouvementé, comme si la chaîne des manifestations ne devait surtout pas être rompue, et cela a continué jusqu’après l’attentat contre les Twin Towers, lorsque la mobilisation policière anti-terroriste s’est déchaînée. Le possible « altermondialiste » n’a pas été réfuté mais finalement étouffé par cette mobilisation policière et guerrière. Mais il pourrait bien avoir survécu dans la mise à égalité des peuples face à l’ennemi commun, mise à égalité qui donne au mouvement décolonial une puissance de problématisation transversale ouverte que n’avaient pas les luttes anti-coloniales.
Mais Makaremi se concentre sur une autre séquence marquée par d’autres soulèvements, plus régionaux : depuis les émeutes des banlieues françaises, à la suite de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005 jusqu’au soulèvement iranien de 2022, avec les Printemps arabes, Black Lives Matter, les Gilets jaunes, sans oublier la reprise, un peu partout dans le monde de l’incantation collectivement performée par les femmes chiliennes, « Le violeur c’est toi ». Et tant d’autres. Cette séquence se caractérise par la participation active, voire décisive, des femmes, qu’elles se disent ou non féministes. Certains∙e∙s ont parlé à son sujet du « temps de la colère », mais là encore c’était le plus souvent pour s’inquiéter de l’absence de définition claire de la cause de cette colère et souligner les risques (« on ne peut tout de même pas ») d’une confusion de cette colère avec celle des agriculteurs de la FNSEA, de la colère des jeunes de banlieue avec celle des partisans de Trump envahissant le Capitole, de la colère des électeurs du Front National avec celle des Iraniennes brûlant publiquement leur voile… Pourquoi les observateurs critiques négligent-ils la différence politique entre la colère qui peut dresser l’opprimé∙e contre ceux qui comptent sur son silence et sa soumission et le ressentiment de ceux qui se sentent floués, privés de ce à quoi ils pensaient avoir droit ? Est-ce parce que cette différence les forcerait à abandonner leur position d’analystes neutres, les forcerait à reconnaître que la colère peut avoir des raisons, que le monde dont ils commentent les images et les échos dans la presse et les réseaux sociaux pourrait demander qu’ils s’engagent ?
L’altermondialisme pourrait bien avoir survécu dans la mise à égalité des peuples face à l’ennemi commun, mise à égalité qui donne au mouvement décolonial une puissance de problématisation transversale ouverte que n’avaient pas les luttes anti-coloniales.
Il ne faut jamais oublier, remarque Makaremi, la puissance de l’« économie émotionnelle » de la « bonne » recherche, une économie toujours implicite mais qui impose que la chercheure ou l’observatrice se comporte de manière pudique, retenue, désintéressée. Cette recherche ne peut reconnaître « à quel point la neutralité revendiquée comme une bonne pratique contre la moralité et l’émotivité, n’oppose pas l’émotionnel à l’absence d’émotion, mais oppose en fait deux univers émotionnels, dont l’un est considéré comme aveuglant et l’autre comme favorable à l’exercice de la pensée. » (p. 113) Pour parer à cette puissance, Makaremi appelle celles et ceux qui s’engagent dans la recherche à apprendre ce qu’elle appelle une « politique de l’attention » : « L’espace du visible n’est pas neutre, comme en témoignent les technologies, médiatiques et numériques qui le constituent : c’est un espace qui expose… L’attention, dans ce cadre-là, est une zone de risque : pour exister politiquement, il ne suffit pas de devenir visible, il faut pouvoir reprendre la main sur les conditions de visibilité. Cela demande, peut-être, de savoir lire, utiliser, déjouer la place qui nous est assignée. Cela demande un ancrage, une mémoire. » (p. 35)
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C’est par cette citation que se clôt Cheveux, le premier chapitre de Résistances affectives qui raconte comment le langage de la lutte qui s’est engagée en 2022 – brandir son voile, le brûler mais surtout se couper les cheveux en public – a ému au-delà des frontières de l’Iran mais a aussi été reproduit hors contexte et hors situation, sur un mode qui le neutralise. Comme si l’on pouvait faire siens le courage, la colère, la rébellion sans désamorcer la portée politique d’un geste devenu sans risque. Pire, en France notamment, où porter un voile implique incontestablement un risque politique, le rejet du port obligatoire du voile par les femmes iraniennes a été utilisé pour draper dans un discours de liberté le refus et le mépris de tout ce qui relève de l’islam. » (p. 30) La France est marquée par un clivage organisé autour du voile : « D’un côté celles qui le portent se heurtent à l’exclusion et à des rejets quotidiens violents, au nom d’une vision de la laïcité. De l’autre côté, le porter est devenu, en réponse, une façon de contester frontalement cette vision de la laïcité qui est aveugle à ses propres héritages coloniaux et sourde à ses pratiques discriminantes. » (p. 29) Et la tentation d’exporter cette vision de la laïcité au rejet iranien du voile a pour effet de détourner notre attention des luttes féministes qui se mènent en Irak ou en Afghanistan. Seul compte alors le regard occidental, qu’il glorifie ces luttes en assimilant le voile en soi, que son port soit imposé ou revendiqué, avec l’oppression, ou qu’il évite de s’attarder pour ne pas participer à leur récupération par l’islamophobie. On laisse alors le terrain de l’attention à ceux qui la manipulent. Et pire, celles qui luttent deviennent de simples figurantes « dans la lutte politique et morale qui oppose les Occidentaux et les sociétés qu’ils ont pillées, ravagées, détruites. » (p. 32)
C’est pourquoi il s’agit de « reprendre la main sur la question de l’attention, et retourner en connaissance de cause son regard sur le point précis d’où partent la naturalisation [du voile comme oppressif] et la récupération. » (p. 33) Une pratique politique de l’attention n’est pas une pratique sélective comme si l’attention était « une part de gâteau à partager, de sorte qu’en donner à telle situation en enlève à telle autre » (p. 33) Encore une fois les Occidentaux seraient les juges et les arbitres. Il s’agit de ne pas considérer l’attention dans les termes de ceux qui la gouvernent, c’est-à-dire selon la façon dont elle est capturée, circule, est distribuée ou suspendue. Makaremi propose de considérer l’attention « comme expérience, à savoir comme une forme d’attachement… une façon de tenir les choses ensemble…, une façon de travailler contre l’atomisation, une façon de se relier à des événements et des mouvements à des échelles sensibles, une façon de penser notre souveraineté affective – comme on parle de souveraineté alimentaire – contre les exploitations de nos affects comme la peur, l’amour patriotique, le sentiment d’impuissance – par-dessus tout le sentiment d’impuissance. » (p. 34)

Par-dessus tout, le sentiment d’impuissance induit par les politiques de la cruauté
J’ai cité longuement ce passage car il m’a semblé être un mode de présentation intéressant de Résistances affectives. Les sept chapitres qui le composent sont sept façons de s’attacher, de faire tenir les choses ensemble et de se relier à des événements et des mouvements à des échelles sensibles, c’est-à-dire sans position de surplomb ou généralisation théorique désaffectée. Quant au sous-titre, Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, il désigne l’attachement comme ce qui peut contrecarrer l’atomisation visée et produite par ce que Makaremi va appeler les politiques de la cruauté, pas seulement celle des régimes ouvertement répressifs mais aussi celle de nos régimes où le « il faut bien » fait accepter l’inacceptable.
J’ai choisi de ne pas tenter de procéder chapitre par chapitre, car chacun d’entre eux propose un montage d’éléments qui opère les uns avec les autres et par les autres sans démonstration qui pourrait justifier une prise synthétique. Mais le sous-titre, lui, m’a semblé une saisie de la singularité de ce que Makaremi propose : un diagnostic des possibilités contemporaines de résister qui ne se fondent plus sur des idéaux politiques mais sur l’affrontement entre deux politiques immanentes, qu’elle associe à l’attachement et à la cruauté.
Ce que Makaremi nomme politiques de la cruauté ne désigne pas seulement les pratiques de terreur ouverte, telles que celles qui ont eu cours dans l’Iran des années 80, mais aussi celles qui assurent l’ordre public dans nos pays dits démocratiques depuis que l’idée de lutte pour un avenir plus juste fait ricaner. L’État, précise Makaremi, est « une machine de cruauté – qui n’est pas tout le temps cruelle mais qui s’attache à maintenir l’ordre » (p. 129) et qui a réussi, par exemple, à ce que tant d’entre nous sommes devenu∙es susceptibles de tolérer passivement la manière dont on traite les migrant∙es sans papiers, une manière qui eut été inimaginable dans un passé pas si lointain. Je me souviens encore du choc que produisit en France l’innovation de Charles Pasqua il y a trente ans : affréter un charter pour ramener au Mali des migrants en situation irrégulière. Depuis, chaque nouvel usage (par Sarkozy, par Retailleau), fait office de piqûre de rappel, réactivant l’affect clé suscité par les politiques de la cruauté : le sentiment d’impuissance.
Ce que Makaremi propose : un diagnostic des possibilités contemporaines de résister qui ne se fondent plus sur des idéaux politiques mais sur l’affrontement entre deux politiques immanentes, qu’elle associe à l’attachement et à la cruauté.
Les politiques de la cruauté ne mettent pas en présence le bourreau et la victime. Elles mettent en jeu trois positions, celle du bourreau, celle de la victime mais aussi, et peut-être surtout, celle du spectateur, sidéré, paralysé par le sentiment d’impuissance, anesthésié, « façonné par un type d’indifférence active, une capacité à voir sans être atteint » (p. 128). Face à cette politique, qui frappe d’impuissance les idéaux de justice et de solidarité, qui retourne contre eux-mêmes les idéaux de rationalité et d’objectivité, les politiques de l’attachement démultiplient les affects partageables, pratiquent, activent des liens qui impliquent « un renversement des valeurs, des affects et des modes d’identification » (p. 142).
Makaremi donne pour exemple le contraste entre la répression qui a suivi les manifestations de 2009 en Iran et ce qui s’est produit en 2022. La mise à mort des manifestant∙es a fait taire le mouvement pour la démocratie de 2009. « L’exécution des manifestants, à partir de décembre 2022, est une réactivation de cette stratégie répressive, qui cherche à désaffilier les vivants, à empêcher la constitution d’un « nous » autour des vies exposées… Mais cette fois-ci, la réponse a été différente. Les visages des condamnés ont circulé sur les réseaux sociaux, leurs derniers mots ont été partagés, leurs noms repris et célébrés, leurs familles soutenues affectivement et matériellement… Ces gestes – continuer à se sentir concerné, ne pas détourner le regard – opposent un refus ; ils relèvent d’une forme de résistance affective. Ils amorcent une contre-politique de l’empathie, qui s’engage dans un rapport de force contre la violence de l’État, mais sur le terrain du sensible. » (p. 143)

Corrélativement, la grammaire du deuil a changé. En 1978 le deuil était associé aux valeurs du sacrifice et du martyr, et cette grammaire politique était commune à tous les opposants au Chah, qu’ils préparent la théocratie ou qu’ils soient, comme le furent la mère et la tante de Makaremi, des révolutionnaires, prêtes à donner leur vie pour un idéal politique. En 1980, lorsque la religion des mollahs a triomphé, les opposants politiques sont devenus des « anti-martyrs ». « Les martyrs avaient raison de mourir et les opposants avaient tort… (et devenaient) les co-responsables de leur répression, par leur entêtement et leur refus de collaborer » (p. 139-140.) Pas d’affect partageable, donc, avec ceux qui s’obstinent (perseverare diabolicum est disait déjà Saint Augustin).
« Aujourd’hui, c’est par attachement à la vie qu’on peut se dire prêt à mourir. » (p. 140) Le répertoire du deuil politique et la notion de martyr sacrificiel ont donc été vidés de leur imagerie et de leurs affects religieux. « On se souviendra donc de Jina Mahsa Amini dansant dans une robe traditionnelle kurde rouge pailletée ; on célébrera le désir de vie et non celui de mort ; on ne pleurera pas mais on chantera du rap. » (p. 54)
Les politiques de l’attachement sont multiples mais Makaremi insiste sur le fait que les femmes jouent un rôle singulier dans cette invention politique. « Leur présence est contestée, harcelée, parfois mise en danger ; mais elles s’organisent… » Elles mettent en place des manières de tenir l’espace ensemble, qui « rompent avec les logiques viriles et militarisées de la révolte. Elles participent à lui donner une autre tonalité : concrète, tenace. Le fait même d’être là devient un geste politique. Elles ouvrent des espaces tiers – ni privés, ni publics au sens classique – où se brouillent les frontières entre domestique et politique. Ce que les manifestantes déplacent, ce sont les règles d’usage du collectif. » (p. 88) Ce qui signifie que les unes avec les autres et grâces aux autres, elles transforment aussi la définition même du partageable.
« Aujourd’hui, c’est par attachement à la vie qu’on peut se dire prêt à mourir » (Chowra Makaremi). Le répertoire du deuil politique et la notion de martyr sacrificiel ont donc été vidés de leur imagerie et de leurs affects religieux.
Makaremi sait qu’elle affronte ici la définition de l’espace politique, espace qui, même si la politique y poursuit un idéal révolutionnaire ou égalitaire, est « fondé par le fait de délibérer, de décider, d’agir en commun. Ces exercices, qui constituent l’exercice fragile de la coexistence, seraient déstabilisés par des passions et des mouvements de l’âme attache au corps qui appartiennent à nos vies privées. » (p. 58) Que l’espace public demande l’exclusion des affects remonte à la définition même du politique dans la cité grecque. À Athènes, « la loi empêche les mères des soldats morts à la guerre de pleurer publiquement leurs fils… Le deuil des mères… ramène une mémoire corporelle et passionnée de la guerre comme blessure, alors que l’État cherche à canaliser le deuil dans une parole civique, virile, mesurée, à célébrer les soldats tombés au combat comme des figures de l’héroïsme patriotique. » (p. 59)
Aujourd’hui encore, les mots qui rendent sensible à l’importance de la vie affective « sonnent embarrassants en public dans un mégaphone. Cette puissance affective est à la fois souterraine et superficielle… peu propice à l’ingénierie de l’action collective. » (p. 56) Mais juste après, Makaremi change de ton : loin de plaider ou d’expliquer, elle va apostropher ceux qui continuent à disqualifier la vie affective comme insaisissable et obscure. « Si elle glisse entre les mailles du filet, resserrons donc nos filets, camarades. Tissons les plus fins, plus précis. Et dans ce travail de tissage, au plus proche de l’épidermique, les mots, les gestes et les outils qui nous serviront, les temps et les mondes qu’ils ouvriront nous changeront en retour ; ils changeront nos perceptions, nos pratiques d’attention, et nos définitions de ce qui est partageable. Ils ne nous laisseront pas patauger dans la basse intensité aisément instrumentalisable de la psychologie individuelle, ils ne nous éloigneront pas de ce qui est réellement politique : ils seront le cheminement par lequel nous arpenterons l’amplitude remarquable du politique – une amplitude qui n’a jamais attendu nos validations théoriques et programmatiques pour exister. » (p. 56)
Il est urgent de resserrer les mailles d’un filet qui aujourd’hui laisse échapper, comme ne concernant pas l’analyse politique, une puissance affective qui pourrait mettre en branle l’action collective, d’autant plus urgent que le fascisme, lui, sait comment l’activer. Il offre « un exutoire – une mise en scène autoritaire de l’émotion – là où la démocratie libérale ne sait qu’insister sur un discours normatif de maîtrise et de rationalisation, sans cesse mis à mal dans l’expérience… Le fascisme dès lors, n’est pas une menace extérieure au corps social : il est la réactivation morbide d’un régime affectif que la société démocratique a produit mais rendu muet. » (p. 62) Or, pour Makaremi, cette puissance affective n’a pas besoin d’un tribun pour s’activer. Les politiques de l’attachement rompent l’alternative infernale entre la distanciation d’un discours rationnel et l’adhésion immédiate que demande et suscite ce qu’on appelle souvent démagogie, confirmant par là le mépris pour le demos et son aveuglement. Au plus proche, apparemment, de la réaction dite épidermique, irréfléchie ou de la colère contagieuse, la résistance affective évoque tout autre chose : une vie politique qui « ne renverse pas l’ordre établi mais s’y accroche dans les interstices, le contourne et le vide »… Le renversement n’est pas « la seule façon de concevoir la libération », une révolution peut ne pas s’imaginer « comme une promesse, mais comme une force vivante et lente. » (p. 144)
Makaremi cite un poète, Dinos Christopoulos, dont les mots ont été réappropriés en Espagne, au Mexique, au Chili, en Colombie : « Que n’as-tu fait pour m’enterrer. Mais tu as oublié que j’étais une graine » (p. 145) Ce n’est pas une image triomphaliste du genre « Le peuple uni, jamais ne sera vaincu » ou alors « X tu es foutu, le peuple est dans la rue ». La résistance des graines appelle à être lucide « et courageux dans notre lucidité, mais en se laissant travailler par la pensée de la germination. » (p. 134 )
Les politiques de l’attachement sont des politiques processuelles (la germination est le processus par excellence) qui me semblent relever de ce que j’ai appris à appeler la voix moyenne, la voix, au sens grammatical, qui ne correspond ni à un sujet actif, ni à un sujet passif, mais à des processus qui impliquent l’indissociabilité entre « être agi par » et « agir »8. Se laisser travailler, comme se laisser affecter, relèvent typiquement de la voix moyenne. Ils traduisent une disponibilité au processus de transformation d’où naîtra le sujet. Il en est de même pour l’attention dont Makaremi souligne (p. 33) qu’elle n’est pas un faisceau lumineux que l’on choisit de braquer sur ceci ou cela, mais une forme d’expérience, ou d’attachement qui peut rendre capable d’agir, de refuser, de partager…

Survivre à la défaite
Les politiques d’attachement sont peut-être susceptibles de survivre à la défaite, de dire à ceux qui pensent avoir triomphé, « Tu as oublié que j’étais une graine ». C’est sans doute pourquoi le chapitre Graines se clôt par un commentaire du travail d’Hannah Proctor9 sur le burn out, lorsque les militants font face à l’échec ou à l’épuisement des affects qui les ont fait lutter – enthousiasme, colère, foi dans le changement – et sont « confrontés à cette tension : devoir continuer, mais sans la conviction d’avancer. » (p. 146) À la différence des soulèvements contemporains que décrit Makaremi, les témoignages de burn-out sur lesquels travaille Proctor me semblent provenir de sujets actifs, habités par le sentiment que ne pas consacrer toutes leurs forces à la lutte serait la trahir. Proctor propose le concept de militance endeuillée (mournful militancy), une militance qui ne soumettrait pas celles et ceux qui luttent à la pression du « il faut avancer », ou à la nécessité de serrer les dents mais inclurait explicitement la douleur et le deuil comme affects politiques partageables, faisant partie du tissu émotionnel de la lutte.
Proctor insiste sur le fait que le deuil militant doit être séparé de son acception freudienne selon laquelle « faire son deuil » trouve son accomplissement dans l’acceptation de la réalité10. Ce qui m’a étonnée tant c’est évident : un deuil « freudien » ne peut être militant dans la mesure où la perte qui endeuille a été causée par des injustices sociales et politiques qu’il ne s’agit pas d’accepter car elles continuent d’exister. Ainsi, écrit Proctor, prenant pour exemple les émeutes qui ont suivi l’assassinat policier de George Floyd : « Lorsqu’une mort individuelle est liée à des expériences collectives, lorsqu’un flic meurtrier est identifié comme faisant partie d’un système meurtrier, lorsque le deuil “normal” est impossible parce que la réalité “normale” demeure létale – alors émerge la militance endeuillée11 ».
Makaremi, contrairement à Proctor, ne consacre pas une ligne à se distancer de la définition « normale » du deuil. Mais elle honore le problème que Proctor pose : « Comment rester vivant politiquement sans être constamment sur le front ? Comment tenir sans illusions ? La réflexion se déplace vers la question de la temporalité qui sous-tend celle de l’épuisement : s’il s’agit de tenir, une voie peut être tracée hors de l’urgence… en s’inscrivant dans un temps plus long et moins pressé par le désir d’arriver à son but. » (p. 147) Comment, à la manière des graines, tenir au long de l’hiver sans viser le printemps qui légitimerait leur attente ?

Makaremi procède non par concept mais, dans le chapitre Cordes, par exemples concrets de la « militance endeuillée » que propose Proctor. Elle évoque l’exemple des révoltes déclenchées par l’assassinat de jeunes des banlieues ainsi que celui, genré, de la longue patience d’Assa Traoré, dont la lutte « ne s’appuie pas seulement sur une dénonciation de la violence, mais aussi sur l’affirmation de l’amour familial… Elle exige la vérité pour Adama et, de son côté, elle partage la vérité de sa souffrance, sans la voiler derrière un discours politique plus général. Elle repart chaque fois de ce que cela fait de vivre sans son frère depuis un an, trois ans, cinq ans. » (p. 155)
Mais s’il est un exemple mondialement connu de la résistance affective obstinée que les endeuillées peuvent opposer à cette fameuse thèse freudienne de la nécessaire acceptation de la réalité, un exemple de leur persistance à demander la vérité, à ne pas laisser le fait accompli faire son œuvre d’oubli, c’est bien sûr celui des Mères de la place de Mai à Buenos-Aires. « Chaque soulèvement et chaque génération de mères de manifestants tués ont réactivé, repris et déplacé les gestes et les symboles de celles qui les ont précédées. Cette filiation ne passe pas tant par des structures militantes ou des doctrines que par des affects, des formes, des présences… Là où les partis ont été dissous, les archives confisquées, les utopies écrasées, ce sont les corps endeuillés des mères, leurs voix, leurs gestes – creuser, fleurir, chanter, qui font persister l’altérité politique de leurs enfants : précisément ce que le pouvoir voulait anéantir en les faisant disparaître. » (p. 151)
Avec une ténacité infatigable puisque pour elles tenir, c’est empêcher le retour à la normale, c’est-à-dire l’oubli, les Mères le rappellent : l’assassinat de leurs enfants n’est pas une affaire close, et elle ne le sera pas tant que la vérité et la justice ne seront pas rendues. Cette forme de « militance endeuillée » que propose Makaremi, offre une analogie avec la notion de « temporalité différée », lorsque « des stimulations ne déclenchent pas de réponse immédiate, mais laissent une trace, qui est une préparation. » (p. 74) Makaremi mobilise l’analogie avec le système nerveux et sa logique de réseau pour combattre celle d’un cerveau siège des raisons qui commandent l’action : « le réseau n’est pas tracé d’avance, mais se construit, s’élague, se reconfigure de ce qui est vécu et se partage » (p. 73). Sont articulés « sur un même plan ce qui relève du sensoriel, de la mémoire, de l’affectif et de l’intellectuel… La centralité n’est pas conçue comme une position (de commandement ou de hiérarchie) mais comme une capacité à connecter. » (p. 73-74)
La demande obstinée de vérité et de justice des sœurs et des mères manifeste qu’elles savent habiter le double registre, apparemment contradictoire, de l’appel à l’État et de la rupture avec l’État, de la plainte et de l’insurrection.
Les causalités différées relèvent des politiques de l’attachement au sens où elles compliquent les causalités simples, déjouent tant les calculs du pouvoir que les anticipations des stratèges révolutionnaires, mettent au défi le besoin de définir. Rien, a priori, ne caractérise le partageable et rien non plus n’assure le caractère définitif d’une défaite. Que du contraire, l’attachement donne sens à une continuité qui n’autorise à rien mais nourrit le possible – « certaines voies restent actives sous la surface, prêtes à se rouvrir » (p. 74) – ou fabrique la possibilité d’un avenir – lorsque « les relations, les savoir-faire construits dans l’expérience révolutionnaire permettent de préserver, malgré tout, un tissu social menacé de dislocation « (p. 76). Et Makaremi souligne que « dans de nombreux cas, ce sont les femmes qui assurent ce travail de continuité, de survie et de présence qui tâche de préserver une consistance à la communauté, mais continue aussi de la transformer, d’y réinventer leur place, d’y retracer les frontières et les formes du politique. » (p. 77)
Plutôt que de faire intervenir le lien assez classique entre travail de continuité et travail de lien, je voudrais souligner que la demande obstinée de vérité et de justice des sœurs et des mères manifeste qu’elles savent habiter le double registre, apparemment contradictoire, de l’appel à l’État et de la rupture avec l’État, de la plainte et de l’insurrection. La manière dont elles ne se plient pas au pouvoir du « ou bien ou bien » à la discipline à laquelle il entend soumettre les raisons de lutter me semble relever typiquement de ce qui fait la persévérance de la résistance affective face à l’épuisement, face au blocage de ce qui reste actif malgré la défaite. Et ce travail de continuité met également au défi l’accusation souvent portée par les révolutionnaires contre les appartenances familiales et sociales, foncièrement hostiles à ce qui conteste l’ordre établi. Comme Makaremi y insiste, la transmission qui fait continuité peut aussi être familiale, passer par des récits, des chants, des berceuses, des gestes rituels. Elle ne tient pas à une volonté de fidélité à un idéal politique qui refuse de céder, quitte à craquer. Elle passe par d’autres affects qui relèvent de la sensibilité et de la mémoire corporelle.
Alors qu’une version classique du véritable révolutionnaire lui demande de se conformer à « l’idéal d’une forme de combat qui incarnerait déjà le mouvement de recomposition sociale auquel aspire la lutte…. de se défaire de ces aspirations, ces désirs et ces aspirations qui offrent des prises aux structures de domination » (p. 209-210), Makaremi nous demande de nous souvenir que « ce sont la puissance des attachements familiaux et les mouvements de demandes de justice, portés en premier lieu par les mères en deuil qui, dans les dernières décennies, ont pris le relais et constitué le tissu d’action minimal à partir duquel se retissait la résistance, quand toute autre modalité d’action était subjuguée par la violence de l’État. » (p. 209)

Faire penser autrement
Résistances affectives refuse toute opposition binaire qui transcende les conditions concrètes, sensibles, de la lutte. Ainsi, pour les combattantes kurdes, la défaite n’est pas une question concrète car elle implique la possibilité de lui survivre. Le fait concret est l’exposition à une mort probable. C’est une proposition politique « qui est intégrée dès le départ comme l’une des conditions réelles du choix paradoxal de libération »… une proposition qui implique que, dès le départ, « elles se libèrent aussi… des règles et des rythmes de la vie féminine dans la société patriarcale : ceux de la généalogie, de la reproduction, de la famille. » (p. 208)
Les combattantes kurdes caractérisées par Makaremi, choisissent, au moment de leur engagement, un nouveau prénom et abandonnent leur nom de famille, peuvent évoquer ceux et celles qui ont combattu le nazisme, pour qui il importait de ne pas entretenir d’attachements qui pourraient offrir prise à l’ennemi, qu’il pourrait utiliser comme moyens de pression et de chantage. Se défaire de ses attachements, familiaux ou autres, ne signifie donc pas alors « mourir au monde » quitte à ce que la défaite vous apprenne qu’on est mort pour rien, qu’on a renoncé pour rien à ce qui attache au nom de ce qui devrait transcender tout attachement mondain. Se défaire est plutôt « un travail collectif qui s’élabore dans une pratique singulière, horizontale de l’amitié entre combattantes – qui fait l’étoffe affective de leur quotidien… Cette amitié, une mort prochaine, probable, l’imprègne d’une intensité particulière, d’une forme de joie dans l’attachement au monde matériel (celui des montagnes), et d’un sentiment de responsabilité envers celles dont il faudra garder le souvenir et poursuivre la lutte quand elles tomberont, hors de leur parenté, sans descendance. » (p. 210)
Si l’idée d’une vie accomplie passe pour les femmes par le fait d’avoir des enfants, « c’est justement l’inaccomplissement constitutif de la vie des guérillères – achevée avant d’avoir atteint son but, interrompue sans descendance – qui tisse la trame serrée de l’amitié comme forme de vie résistante, qui rend chaque amie responsable de l’autre. » (p. 211)
➤ Lire aussi | 25 ans après : retour sur les “Cosmopolitiques” ・Isabelle Stengers (2022)
À celle qui fait l’éloge de l’amour révolutionnaire, ce travail au service de la révolution qui « exige que nous mourions à ce monde » (p. 211), Makaremi répond très simplement : « Je pense autrement. Celle qui lutte aujourd’hui n’est pas la Fataneh de 1979 [dont la dernière lettre était gorgée d’idéologie marxiste] mais la jeune Iranienne qui signe d’une lettre L., pour Love. Ce dont ont crépité les soulèvements contemporains, c’est d’un souffle de vie vécu et brandi comme tel. » (p. 212) Et il crépite aussi bien dans les relations d’amour-amitié-responsabilité entre les combattantes qui ont fait le choix de vivre à l’ombre de la mort.
« Penser autrement », c’est prendre politiquement au sérieux la puissance affective de ce souffle de vie. Cette, puissance, pour Makaremi, est celle du féminisme, un féminisme dont la force est de nous rappeler « ce qui en nous, maintenant, déborde déjà la définition individualiste et monadique de l’être humain » (p. 212), ce qui est déjà mis en pratique « dans les formes de vie, d’organisation et de participation qui… sortent simplement des circuits de décision et de partage du sensible forgés sur la supériorité masculine. Cela passe par le rapport au temps, par la pensée de la germination comme façon de résister en vaincues, par les formes d’attention, par le travail politique de la parenté et des attachements que j’ai tenté d’évoquer. » (p. 212-213) Cela passe aussi par la manière dont Makaremi a écrit son livre.
Si le féminisme a une puissance affective qui transforme ce que nous appelons politique, il ne peut, bien sûr, être l’apanage des femmes. Ce que la lecture de ce livre, Résistances affectives fait sentir, ou m’a fait sentir et fera je l’espère sentir aux lecteurices, c’est que cette puissance peut passer partout, faire penser autrement partout, engendrer partout les affects partageables qui nourrissent les politiques de l’attachement.
Image principale : Manifestation à Melbourne avec le portrait de Jina Mahsa Amini, 2022 (détail). Matt Hrkac sur Wikimedia.

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Notes
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- Isabelle Stengers, Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi d’un texte de William James, Le poulpe du doctorat, La Découverte, collection Les Empêcheurs de penser en rond, 2013.
- Les indications de pages renvoient à Résistances affectives.
- Voir à ce sujet « Archiver la révolte iranienne : entretien avec Chowra Makaremi », par Boris James, En attendant Nadeau, numéro 191.
- Michel Foucault, « Inutile de se soulever ? », Dits et Écrits, tome III, Gallimard, p. 792-793.
- Idem, p. 793-794.
- Voir Isabelle Stengers. Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2020.
- Hannah Proctor, Burn out. The Emotional Experience of Political Defeat, Verso, 2024, p. 101-102.
- Quentin Hardy, de la rédaction de Terrestres, m’a fait parvenir le livre de Proctor que cite Makaremi à la fin du chapitre Graines, mais l’insistance de Proctor sur la non-confusion entre deuil freudien et deuil militant est typique d’une distance difficile à négocier entre les deux livres. Peut-être cette distance traduit-elle celle qui sépare la pensée de Makaremi, que je serais tentée de dire une pensée de l’activisme, avec celle de Proctor, centrée sur la militance euro-américaine. On se souviendra que ce sont les mouvements activistes contemporains qui ont institué les pratiques de soin immanentes aux politiques de l’attachement.
- Hannah Proctor, Burn out, p. 201-202 (ma traduction).
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17.02.2026 à 09:35
« Printemps silencieux » en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe
Années 1980. Alors que l’agriculture soviétique s’industrialise et que les intrants chimiques inondent les champs russes, l’écrivain Ivan Filonenko dénonce un désastre écologique. Dans son livre “Qui suis-je sur Terre ?”, il chronique les alternatives au modèle productiviste tout en s’émerveillant de la beauté du vivant. En route pour les kolkhozes écolo !
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Texte intégral (10129 mots)
« À quoi ressemblera la vie dans le communisme ? Chacun disposera d’un téléviseur et d’un hélicoptère personnels. Par exemple, si vous entendez à la télévision que du lait est vendu à Sverdlovsk, vous sauterez dans votre hélicoptère et vous vous rendrez à Sverdlovsk pour acheter du lait. »
« Quelle est la différence entre un pessimiste soviétique et un optimiste soviétique ? Un pessimiste soviétique pense que les choses ne peuvent pas empirer, alors qu’un optimiste soviétique pense qu’elles vont empirer. »
Blagues soviétiques tardives1
Près de quatre ans après l’invasion impériale et coloniale de l’Ukraine à grande échelle par la Russie, et sa guerre génocidaire, comment penser la double catastrophe que nous vivons, depuis l’Europe, dans l’Anthropocène2 ? En regardant dans le rétroviseur peu après l’invasion russe, l’anthropologue Charles Stépanoff regrettait qu’après la fin de la guerre froide, « au lieu de fonder l’Europe nouvelle sur la découverte réciproque et la diversité culturelle […], au lieu de nous demander ensemble quelles sont les multiples façons d’être Européens, nous avons adopté un modèle occidental uniforme. […] Ce que l’Europe est en train de perdre, ce qui se déchire à l’Est, ajoutait-il, c’est une part de son âme : une liberté résiliente, des modes de subsistance autonomes, des façons d’habiter la Terre »3.
Les études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques peuvent nous aider à penser notre condition terrestre et son histoire. Dans son ouvrage Everything Was Forever Until it Was no More, l’anthropologue Alexei Yurchak, analysait comment la dernière génération de Soviétiques s’était réappropriée de manière créative le langage officiel de la gérontocratie – comme celui de la production culturelle occidentale honnie par la nomenklatura -, pour redonner sens à son existence dans un monde soviétique pourtant pensé jusqu’au bout comme éternel4. Fruit de son expérience léningradoise, puis de son parcours académique international, le travail de Yurchak s’intéressait cependant à une jeunesse citadine relativement éloignée de la crise environnementale et sociale radicale que subissaient les campagnes soviétiques.
Né en 1934, l’écrivain Ivan Emelyanovich Filonenko, avait commencé à s’intéresser à l’univers rural soviétique et au désastre écologique dès les années 1970. Dans une série de publications tirées d’enquêtes dans les régions, il s’interrogea en effet sur l’avenir écologique de l’humanité depuis un monde soviétique ravagé par la crise environnementale. Ces essais furent rassemblés dans un recueil publié en 1987 à Moscou sous le titre Qui suis-je sur Terre ?5
Observateur lucide et nuancé des pratiques et évolutions de ses contemporains, Filonenko avait recueilli une série de témoignages auprès des experts et praticiens de l’agriculture soviétique pris dans les transformations socio-écologiques de l’URSS finissante. Ses écrits alternent entre enquêtes de terrain et réflexions existentielles par le récit d’un aller-retour continu entre ses voyages dans les régions, auprès d’exploitations aux pratiques alternatives, et une discussion au long cours avec Terentii Semyenovich Maltsev, l’un des premiers agronomes à avoir tiré la sonnette d’alarme de la catastrophe agricole et environnementale après la Grande Accélération6.
À rebours de la vision d’un écocide soviétique généralisé, le travail de Filonenko, largement inconnu en Occident, offre ainsi une plongée dans un monde bien loin d’être univoque, hermétique, gris et statique. À l’instar de la jeunesse soviétique étudiée par Yurchak, l’auteur et ses protagonistes montrent une formidable aptitude à penser et développer des alternatives au modèle productiviste promu par Moscou comme par les grandes firmes agrochimiques capitalistes7. Dans les ruines soviétiques de la « chimisation » de l’agriculture, fleurissent des pratiques, sensibilités et réflexivités environnementales complexes. Nous proposons ici d’en restituer quelques développements pour le lecteur francophone8.
Un « Printemps Silencieux » à la soviétique
Lors d’un plenum du Comité Central du PCUS de juin 1964, Khruchtchev affirma, « Si Vladimir Lénine était vivant, il dirait probablement quelque chose comme ceci : “Le communisme, c’est le pouvoir soviétique, plus l’électrification de tout le pays, plus la chimisation de l’économie nationale” ». Cette grande campagne de « chimisation » de l’URSS amorcée dès les années 1950, et aboutissant à l’usage massif des « poisons chimiques9 » dans l’agriculture, ne tarda pas à faire ressentir ses effets dévastateurs sur l’environnement et la santé des Soviétiques.
Cette même année, dans la région des Terres Vierges au Kazakhstan, les herbicides étaient expérimentés par pulvérisations aériennes sur des surfaces de plusieurs millions d’hectares… Malgré les alertes précoces des toxicologues, la chimisation de l’agriculture faisait alors consensus auprès des agronomes. Maltsev lui-même écrit en 1963 « Si quelqu’un me demande ce dont les champs sibériens ont besoin aujourd’hui, je n’hésiterai pas à répondre : des herbicides ». Des alertes sur les dangers des pesticides émergent ici et là en URSS, mais il n’y a alors aucun travail d’envergure documentant leurs effets délétères pour le public soviétique. L’ouvrage de Rachel Carson, Silent Spring, est bien traduit en russe dès 1966, mais à 500 exemplaires seulement et pour une liste de « spécialistes » !10
Pourtant, les effets des pesticides observés en URSS sont similaires à ceux décrits aux États-Unis par Carson : « Maltsev se souvient encore de ces images […], quand les forêts et les champs regorgeaient de toutes sortes d’animaux, de gibier et d’oiseaux chanteurs. Devant ses yeux, la beauté de la nature trans-ouralienne s’estompait et s’appauvrissait. Les sauterelles ne volent plus sous vos pieds lorsque vous marchez dans l’herbe en été. Et les cailles se sont éteintes il y a longtemps, on ne les entend pas s’appeler ‘cui-cui’ ou ‘douce nuit’. Les champs, les prairies et les forêts sont silencieux, comme si tout dans la nature était engourdi ».

L’utilisation des pesticides était souvent disproportionnée du fait de sa planification en amont du travail des exploitations collectives11. Partout et dans toutes les recommandations des régions, on retrouvait « les mêmes normes syndicales, elles sont simplement transférées mécaniquement d’un manuel à l’autre, au local. Et elles ‘légitiment’ une surconsommation de pesticides de 20 à 30 % ». Or, « il n’y a personne pour porter une critique d’en bas, personne pour douter, car la plupart des exploitations collectives et Étatiques n’ont pas d’agronomes pour la protection des plantes ». Au début des années 1980, l’agriculture soviétique avait besoin de 44 000 agronomes pour la protection des plantes, or elle n’en comptait que 15 500, la moitié d’entre eux n’ayant pas même de formation spécialisée. Résultat : les recommandations complexes se retrouvent entre les mains d’agronomes généralistes qui appliquent mécaniquement des doses maximales « pour ne pas être accusés de négligence ».
L’application des pesticides devint encore plus décorrélée des besoins locaux avec l’établissement en 1979 du Service Pansoviétique d’Agrochimie (Сельхозхимия), une structure intégrée à l’industrie chimique qui augmenta les livraisons de produits aux kolkhozes et aux sovkhozes. « Année après année, on nous impose un plan chimique, expliqua un agronome à Filonenko. Un plan pour nous, un autre pour les aviateurs. Et si j’essaie d’éviter ne serait-ce qu’un désherbage chimique ou de refuser les services d’aviation agricole, je suis au mieux puni, au pire licencié. Peu importe que le traitement soit nécessaire ou non ». En 1984, l’agriculture soviétique reçoit 575 000 tonnes de pesticides, dont une grande partie doit être utilisée coûte que coûte pour répondre aux quotas.

L’enquête de Filonenko montre que les praticiens de la chimisation étaient parfois conscients des dommages causés à la nature et devaient « tricher » et « s’entortiller » pour diminuer les dégâts des plans d’épandage. Mais pour une majorité d’experts, « les partisans acharnés des remèdes chimiques », la remise en question de l’utilisation des pesticides provoquait « des ricanements, tantôt ironiques, tantôt méprisants. […] Les experts étaient en faveur de la méthode “adaptée à l’âge” – les pesticides – et qualifiaient toute autre méthode de dépassée et presque patriarcale ».
« Les agronomes ne sont pas les seuls à se permettre de convaincre les agriculteurs que l’utilisation correcte des pesticides “garantit leur innocuité pour les humains, les animaux et l’environnement”. Demandez-vous quel genre de cinglé pourrait écrire une telle chose ? C’est bien ça, non pas un farfelu, mais un membre en exercice de l’Académie des sciences agricoles, N. M. Golychine. Le magazine Protection des Plantes a fait part de ses réflexions aux lecteurs dans son numéro de janvier 1983. Appliquez, disent-ils, courageusement, mais ne violez pas les instructions, et la nature s’épanouira »12.
« C’est sous l’influence de telles déclarations que la plupart des agronomes sont convaincus que “l’utilisation de pesticides est une partie essentielle de la technologie progressiste”. Ils sont bien conscients de la forte rentabilité des dépenses de protection chimique des plantes. […] Mais ils ne connaissent même pas les dommages économiques causés par les pesticides à la nature et à l’homme : augmentation des maladies de la population, diminution de la fertilité du sol, pollution de l’eau et de l’air, destruction du monde des insectes utiles et, finalement, nécessité d’augmenter chaque année les dépenses pour la même protection des plantes ».
➤ Lire aussi | « Le gaz russe s’est installé au cœur du système énergétique de l’Europe »・Mickaël Correia (2022)
Des kolkhozes alternatifs
Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien. Elles passent toutefois sous les radars médiatiques et ne viennent à la connaissance de Filonenko que via le courrier reçu par Maltsev en 1979, suite à la parution d’un article critiquant l’usage des pesticides dans la presse spécialisée.
« Jusqu’en 1973, nous n’avons pas utilisé d’herbicides dans notre ferme d’État pendant six ans. Le schéma de culture optimal nous permettait de lutter contre les mauvaises herbes sans eux », indique l’un de ces courriers. L’agronome en chef du Sovkhoze « Aurore », A. Bondarev de la région de Kemerovo, y exprime sa conviction fondée sur son expérience personnelle : « Certaines personnes considèrent le désherbage chimique comme un signe progressiste de l’intensification de la production. Je pense que lorsqu’il est considéré comme la seule issue, lorsqu’il est utilisé comme couverture d’une culture basse, il indique plutôt une agriculture extensive ».
Partout l’abandon des pesticides et l’augmentation des rendements a été rendue possible, comme l’écrit un agronome, « grâce à l’introduction d’un système de culture protégeant les sols, à la maîtrise de la rotation des cultures et à la réalisation des travaux agricoles au moment optimal ».
Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien.
Malgré ces expériences réussies d’agriculture alternative, Filonenko relève le silence médiatique quasi-total, révélateur d’un biais institutionnel valorisant la chimisation comme symbole de la modernité. Il décrit ainsi les mécanismes par lesquels l’URSS a produit et entretenu ce qu’il qualifie « d’ignorance environnementale ».
Filonenko explore ensuite la manière dont des kolkhoziens ont appris à vivre au sein d’écosystèmes détruits par la gestion productiviste de la terre. À travers les expériences pionnières d’Arkadi Pavlovitch Aidak en Tchouvachie, l’auteur montre l’apparition, au cœur même du système soviétique, de pratiques écologiques alternatives, capables de redonner vie à des paysages considérés comme irrémédiablement ruinés. Le texte reflète un moment paradoxal de l’histoire soviétique : alors que l’État s’enferme dans une logique technocratique, des acteurs locaux expérimentent, inventent et restaurent des milieux vivants au prix d’un effort considérable, anticipant des approches agroécologiques contemporaines.
L’essentiel de l’enquête de Filonenko est consacré à la ferme collective « L’Étincelle de Lénine » en Tchouvachie et à son président Arkadi Aidak. En se rendant sur place, Filonenko découvre un paysage marqué par une multitude de ravins gigantesques, comparés à des « monstres » éventrant la terre. Ces formations, résultant de l’érosion hydrique aggravée par le surpâturage et le labour systématique, grignotaient les terres cultivables et ne laissaient intactes que quelques bandes étroites de sols fertiles au sommet des collines. 80 % des terres arables étaient considérées perdues. « Les villageois se sont habitués à l’idée que Mère Nature13 les avait abandonnés et que ces pauvres terres, criblées de ravins, ne pouvaient plus rien leur donner ».

En 1964, Aidak, jeune instituteur de 26 ans passé par le Komsomol15, est nommé président du kolkhoze. Son diagnostic initial est saisissant : « l’érosion des terres entraîne l’érosion des âmes ». Il comprend que restaurer la terre reviendra à restaurer le lien entre les habitants et leur environnement. Aidak interdit le pâturage dans les ravins qui cicatrisent naturellement : les herbes poussent, stabilisent la terre ; les arbres s’installent, les eaux de ruissellement ralentissent, les ravines se comblent.
Aidak découvre que ces espaces dégradés, une fois protégés, deviennent des lieux riches en biodiversité. Ce qui lui fait finalement dire : « les ravines sont notre richesse ». Elles fournissent une multitude de services écologiques : rétention des sols et de l’eau, habitats refuges, zone de nidification et de dispersion des insectes, oiseaux et petits mammifères, véritables « réservoirs de vie » irriguant les champs environnants et jouant le rôle d’un « service de protection des végétaux » sans recours à la chimie.
Au fil des années, les ravins deviennent des zones de conservation active : des « sanctuaires entomologiques », abritant des insectes pollinisateurs, des entomophages, une diversité florale extraordinaire. La ferme crée 9 sanctuaires officiels et considère que tous les ravins représentent désormais une immense zone naturelle protégée de 85 km2. Cette mosaïque de milieux constitue un vaste maillage écologique favorisant la résilience des champs.
Aidak raconte son enfance dans ces paysages et exprime une profonde émotion devant le retour progressif de la vie contrastant avec le silence croissant des campagnes soviétiques saturées de pesticides : « Maltsev a raison, de plus en plus souvent, les attentes sont vaines, le ciel au-dessus des champs est silencieux, aphone, et les sauterelles ne sortent pas des herbes. Et ici, au printemps… » – Aidak a fermé les yeux de plaisir – « …aucun orchestre ne peut faire ce que font les alouettes ».
Dans une longue scène, Filonenko observe un ravin rempli de plantes indésirables. Aidak explique que loin d’être « inutiles », les mauvaises herbes jouent un rôle fondamental dans la stabilisation des biocénoses. « Chaque plante a besoin de quelqu’un, nourrit quelqu’un. Et peut-être qu’elles se soignent elles-mêmes, se renforcent. […] Il s’avère donc qu’il n’y a pas d’herbes inutiles dans la nature. Pour l’homme c’est une mauvaise herbe, mais pour quelqu’un d’autre c’est la plante la plus nécessaire ».
Leur destruction par herbicides appauvrit la flore, la faune et les liens écosystémiques. Aidak cite l’exemple de l’Allemagne, où près de 200 espèces de plantes des champs ont disparu en raison des herbicides. Le raisonnement de Filonenko, rare dans l’URSS de l’époque, anticipe des débats contemporains : on ignore encore quelles seront les conséquences à long terme de cette disparition massive de biodiversité.

Le travail des plantes, des insectes et des oiseaux
Filonenko souligne un thème central de l’écologie d’Aidak : la reconnaissance de l’agentivité du vivant. Pour le président du kolkhoze, les insectes « travaillent » : ils protègent les cultures, ils pollinisent des plantes essentielles, ils augmentent les rendements et permettent de se passer de pesticides.
Filonenko note que la plupart des agronomes évaluent les abeilles selon la seule valeur du miel. Aidak au contraire calcule leur contribution à la pollinisation. Les données citées par l’auteur sont frappantes : les abeilles contribuent à 2 milliards de roubles de production à l’échelle soviétique, 16 millions d’hectares dépendent de leur travail, une seule colonie peut augmenter de 0,9 quintal le rendement en graines de trèfle.
Pourtant, au début des années 1980, l’URSS souffre d’une pénurie dramatique d’abeilles. L’apiculture est souvent considérée comme non rentable et abandonnée. Aidak affirme : « Si quelque chose peut tuer une abeille, c’est l’indifférence ». À l’« Étincelle de Lénine », en multipliant les ruchers on encourage les kolkhoziens à élever des abeilles. Un paiement incitatif est même établi, pour chaque abeille le propriétaire familial reçoit du kolkhoze 10 roubles.
Aux quatre coins du monde, les scientifiques commencent à dire que la nécessité de protéger les pollinisateurs est une question extrêmement urgente ; et aux États-Unis, comme en Tchécoslovaquie, des services spéciaux de pollinisation par les abeilles sont même mis en place pour organiser, sur la base d’une location, la pollinisation programmée des cultures.
« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare [l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’], sans vouloir déprécier l’espèce humaine. Il voulait simplement dire qu’il est temps pour l’humanité d’abandonner une attitude consumériste envers la nature et de coopérer avec elle, de construire ses activités économiques en fonction des possibilités de la nature. Et pas seulement dans la réalisation de projets globaux, mais aussi dans les activités quotidiennes de l’agriculteur ».
Dans la même idée, les habitants de « l’Étincelle de Lénine » ont fabriqué des milliers de nichoirs. Ces « infrastructures pour oiseaux » créent un réseau écologique qui régule les insectes. Filonenko cite en contrepoint l’exemple maoïste de l’entreprise d’extermination totale des moineaux, qui avait conduit à une explosion des ravageurs et obligé la Chine à importer des oiseaux de l’étranger17. Conclusion : il faut accepter de partager une part de la récolte, environ un quart, avec les oiseaux et les insectes – tribut inévitable du vivant. Les calculs productivistes ignorent ces équilibres fondamentaux.
« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’. »
Filonenko
À travers les discussions d’Aidak et les observations de Filonenko, une critique profonde de l’agriculture soviétique apparaît : la chimisation est imposée comme symbole de modernité, sans base scientifique solide. Les plans agricoles obligent à pulvériser, qu’il y ait ravageurs ou non. Les scientifiques eux-mêmes omettent dans leurs analyses le rôle indispensable des pollinisateurs et des biocénoses. Lors des sessions académiques, on parle de rendement, mais pas du vivant qui le rend possible.
Le productivisme impulsé par Moscou entraîne par ailleurs la destruction des savoirs locaux : les solutions simples et efficaces – protéger les insectes, conserver des terres en friche – sont ignorées parce qu’elles ne correspondent pas aux normes technocratiques. Les succès d’Aidak sont reconnus, mais tardivement, après des années de lutte contre l’hostilité administrative.
Mais ces expériences rurales soviétiques montrent comment, dans un monde dévasté des kolkhoziens ont su inventer des pratiques conviviales, sobres, régénératives – des manières de vivre dans les ruines sans renoncer à la dignité ni au soin du vivant.
➤ Lire aussi | Élever des animaux en Asie du Nord・Charlotte Marchina (2019)
Épilogue – Vers un communisme du vivant ?
Depuis quelques années, les courants éco-marxistes tentent de renouveler la critique du capitalisme à la lumière des enjeux environnementaux titanesques qui se profilent devant nous. L’enquête d’Ivan Filonenko indique qu’une pensée écologique alternative a pu s’épanouir durant le « socialisme tardif » en partie depuis un idéal communiste se renouvelant à travers l’épreuve des catastrophes et par les expérimentations agricoles. Cette écologie soviétique alternative apparaît dans les dernières années du régime avant d’être rapidement ensevelie par la transition vers l’économie de marché et ses soubresauts cataclysmiques.
« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion. « Fantaisie, diront les scientifiques. Et je connais l’argument contre. Il apparaît dans de nombreux articles scientifiques : “La production et l’application de produits chimiques de protection des cultures dans notre pays reflètent la tendance mondiale”. Le sens est clair : c’est ainsi que les choses fonctionnent dans le monde entier, y compris dans les pays capitalistes avancés, où l’on sait compter les bénéfices ».
« “Bénéfices ou profits ?” a demandé Arkadi Pavlovich Aidak lorsque nous avons également abordé cette “tendance mondiale”. “Il me semble que tous les producteurs du monde capitaliste ne s’intéressent qu’à une seule chose : le profit. Et pour cela, ils sont prêts à faire n’importe quoi avec la nourriture, du moment que cela attire l’œil du client”. La loi de chaque marché, ai-je essayé d’encourager le président, en faisant également référence à notre honnête commerçant ».
« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion.
« “Non, pas tout le monde”, a déclaré Aidak. “C’est en cela que notre société diffère de la société capitaliste, car nous ne travaillons pas pour le profit, mais pour le bien-être de l’homme. Pour qu’il puisse être à la fois nourri, vêtu, habillé et sain de corps et d’esprit. Je comprends la différence. Et j’agis de cette manière. Car ma tâche en tant que fabricant de produits alimentaires est de donner aux gens une nourriture saine. Et en cela, je suis satisfait et je sens que c’est mon avantage par rapport au farmer américain. Je n’ai pas besoin de tromper qui que ce soit et d’essayer de faire du profit à tout prix. Et que les scientifiques, qui ne comprennent pas cette différence, ne me rétorquent pas que le farmer américain n’utilise que des herbicides, de trois à quatre livres par hectare, et que je semble être loin derrière lui. Non, je ne suis pas du tout à la traîne, je pense différemment. Et je voudrais que nos scientifiques pensent aussi différemment des farmers…”18 ».
Malgré l’indifférence des institutions et la pression idéologique de la chimisation, plusieurs de ces kolkhozes finissent par obtenir une reconnaissance tardive. Initialement expérience marginale, « L’Étincelle de Lénine » est même finalement reconnue comme un modèle par les autorités. Les curieux y viennent pour voir comment les agriculteurs locaux se débrouillent sans pesticides.

À la fin de 1982, la Commission du Présidium du Conseil des ministres de la Russie chargée de la protection de l’environnement et de l’utilisation rationnelle des ressources naturelles a examiné la note des ministres sur l’expérience du kolkhoze « L’Étincelle de Lénine » concernant la mise en œuvre de mesures de protection de la nature à l’intention des organes agricoles, des kolkhozes et des sovkhozes, « à des fins d’étude et de diffusion à grande échelle ».
En voici deux extraits : « En menant des activités de conservation de la nature, la ferme collective résout également un important problème social de maintien des ressources humaines dans les campagnes. Les gens comprennent : leur bien-être et leur santé dépendent de l’état de l’environnement ». Et puis : « L’expérience montre que la production agricole, lorsqu’elle est bien gérée, a un effet positif sur l’environnement et qu’elle améliore, enrichit et met en valeur la terre et le paysage naturel ».
Filonenko a lu ces extraits à Terentii Semyenovich Maltsev. « Toute bonne expérience a ses adeptes », a-t-il dit en écoutant. « Et plus ils seront nombreux, plus vite l’humanité comprendra que c’est ainsi qu’il faut gérer la terre, qu’il faut nourrir les hommes et les animaux avec des produits propres. Le temps passera et la science prendra une autre direction : non pas comment utiliser au mieux les poisons, mais avec quoi et comment s’en passer ».
L’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000.
Après un certain temps, il reprit la conversation : « Aussi facile qu’il soit de tuer les mauvaises herbes et les nuisibles avec des pesticides, la propreté et la fertilité des terres arables doivent être obtenues par des techniques agricoles et une culture agricole améliorée. Bien sûr, il s’agit d’un problème difficile et qui ne peut être résolu immédiatement. Mais il figure en bonne place à l’ordre du jour et attend des actions concrètes de la part du parti, des organes soviétiques et économiques, des scientifiques et des praticiens. Nous ne pouvons pas vivre pour le présent sans nous tourner vers l’avenir »20.
Malgré l’intérêt tardif des autorités centrales, l’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000. Pour Walter Benjamin, l’histoire n’est pas la marche victorieuse du progrès, mais un champ de ruines où gisent des possibles écrasés ; la tâche de l’historien·ne est de sauver la mémoire des vaincus afin de rouvrir, dans le présent, les promesses non advenues du passé21. Relire Filonenko aujourd’hui permet d’ouvrir l’éventail des possibles non advenus et désirables, et ce même dans le dernier empire colonial du continent européen22.
Image d’accueil : Georg Herman, Small Motifs of Insects and Plants, 1596. Wikimedia.

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Notes
- Alexei Yurchak, Everything Was Forever Until It Was No More. The Last Soviet Generation, Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2005, p. 341.
- Pour la guerre génocidaire, voir Elisabeth Sieca-Kozlowski, Poutine dans le texte, CNRS Éditions, Paris, 2024 ; pour une tentative de penser la double catastrophe depuis la social-démocratie européenne, voir Bruno Latour, « Le sol européen est-il en train de changer sous nos pieds ? », Le Grand Continent, 23 mai 2022.
- Charles Stépanoff : « Après 1991, nous avons peu à peu détourné les yeux de l’Est », Philosophie Magazine, 28 mars 2022 ; pour approfondir le sens de ces énoncés, voir Charles Stépanoff, Attachements. Enquêtes sur nos liens au-delà de l’humain, La Découverte, Paris, 2024.
- Alexei Yurchak, Everything Was Forever Until It Was No More. The Last Soviet Generation, Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2005.
- Иван Филоненко, Кто я на земле ?, Современник, Москва, 1987.
- J. R. McNeill and P. Engelke, The Great Acceleration : An Environmental History of the Anthropocene since 1945, Cambridge, MA : Belknap Press, 2016.
- Marin Coudreau, « Soviet Plans, Capitalist Chemistry : Khimizatsiya and the Western Pesticide Companies in the Age of Poisons », Global Environment, Vol. 17, Number 2, 2024.
- Tout le développement est tiré de Qui suis-je sur Terre ? Il est ponctué d’informations de contexte. Nous remercions Valérie Pozner, Marc Elie et Gábor Tamas Rittersporn pour leurs relectures et commentaires de la traduction.
- En russe, littéralement, ядохимикаты.
- Lenny Smirnova, « Traductions grises dans l’URSS de la guerre froide. S’informer sur les parutions étrangères dans le contexte de la censure d’État », dans Gisèle Sapiro et Tiphaine Samoyault (dir.), « Politiques de la traduction », Politika, mis en ligne en octobre 2024.
- Au moment où Filonenko écrit pourtant, les quotas des plans de produits chimiques ne sont remplis qu’à 60 % et la gamme des produits n’est couverte qu’à 35 %.
- Cette rhétorique de « l’usage contrôlé » (safe use) des pesticides est un produit des industriels qui a été approprié par les institutions promouvant une utilisation « raisonnée » et qui a toujours cours aujourd’hui, voir Soraya Boudia et Nathalie Jas, Gouverner un monde toxique, Paris, Quae, 2019.
- En russe, матушка-природа.
- Voir la chronique de 1989, ВозвращениеЖоворонка(Le retour de la grue), sur l’expérimentation d’Aidak.
- Les Jeunesses Communistes.
- https://www.youtube.com/watch?v=3zLHdFztF1U
- Cet épisode du « Grand Bond en avant » sous Mao, appelé la « Campagne des 4 nuisibles » en 1958, a été étudié par Judith Shapiro, Mao’s War Against Nature. Politics and the Environment in Revolutionary China, Cambridge University Press, 2001.
- C’est le sens de l’expression finale, « непо-фермерски… ».
- Ce titre est un jeu de mots avec l’expression « Чтоб жизнь медом не казалась », que l’on peut traduire par « Pour que la vie ne soit pas du miel », et qui en français serait l’équivalent de « Pour que la vie ne soit pas un long fleuve tranquille »
- Cette conclusion de Maltsev s’inscrit dans un « régime d’historicité » antérieur au présentisme contemporain, voir François Hartog, Présentisme et expérience du temps, Le Seuil, Paris, 2003 ; pour les enjeux temporels actuels de l’Anthropocène, voir Christophe Bonneuil, « Terre », dans Didier Fassin (dir.), La société qui vient, Le Seuil, Paris, 2021, p. 54-73.
- Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, préface de Patrick Boucheron, Payot, Paris, 2017.
- Andy Byford, Connor Doak and Stephen Hutchings, « Decolonizing the Transnational, Transnationalizing the Decolonial: Russian Studies at the Crossroads », Forum for Modern Language Studies Vol. 50, No. 3, May 2024.
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09.01.2026 à 12:24
Reprendre la politique aux élites : la solidarité radicale contre les privilèges
Et si on démontait les lieux de pouvoir au lieu de faire en sorte que d’autres y accèdent ? Dans un article anticipant son livre “Elite Capture”, le philosophe étasunien Olúfémi O. Táíwò appelle à défendre les perspectives situées contre ce qu’il appelle la “déférence épistémique”, qui fragmente le collectif politique et entrave la solidarité.
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Texte intégral (12079 mots)
Ce texte est la traduction de l’article d’Olúfẹ́mi O. Táíwò, « Being-in-the-Room Privilege : Elite Capture and Epistemic Deference », paru dans la revue The Philosopher en 2021.
La traduction a été réalisée par Mathias Rollot.
La revue Terrestres et le traducteur remercient l’auteur Olúfẹ́mi O. Táíwò et son agente littéraire Stephanie Steiker de nous avoir permis de traduire cet article.
« J’ai abandonné l’idée d’écrire à ce sujet car je ne crois pas être la bonne personne pour écrire là-dessus – je n’ai aucune idée de ce que c’est que d’être Noir… mais je peux vous envoyer mon brouillon avec mes notes, si vous voulez. »
Un frisson m’a parcouru. C’était pourtant une proposition aussi innocente que compréhensible : ses principes éthiques invitaient Helen, journaliste indépendante, à renoncer à son sujet pour me le laisser. Pourtant, j’ai craint qu’il ne s’agisse aussi d’un piège.
Même en mettant de côté l’erreur faite au sujet des dynamiques en place dans la conversation (je suis certes Noir, mais aussi professeur associé à l’université), il y avait là un problème que j’avais rencontré de nombreuses fois par le passé. Derrière l’hypothèse que je possédais une expérience vécue qu’elle n’avait pas, on pouvait reconnaître la marque d’un horizon épistémologique, politique et culturel aussi controversé que polarisant : l’épistémologie du positionnement (standpoint epistemology)1.
Consulter un dictionnaire ne permet pas vraiment de se faire une idée des controverses autour de cette idée d’épistémologie du positionnement. L’Encyclopédie Internationale de Philosophie se borne à considérer trois affirmations a priori inoffensives :
- Le savoir est socialement situé
- Les personnes marginalisées sont avantagées pour acquérir certains types de savoirs
- Les programmes de recherche devraient refléter ces faits.
Le philosophe Liam Kofi Bright montre bien que ces affirmations peuvent être déduites 1) d’une logique empirique de base, et 2) d’une explication un tant soit peu plausible des manières dont le monde social affecte les savoirs que des groupes de personnes sont susceptibles de chercher et de trouver.
Mais si le problème ne vient pas de l’idée de base, alors d’où vient-il ? Je crois qu’il n’est pas tant lié au concept initial qu’à sa mise en pratique par les normes en vigueur. L’appel à « écouter les plus concerné·es » ou à « remettre au centre les plus marginalisé·es » est très fréquent dans bon nombre de cercles académiques et militants. Je n’ai jamais été à l’aise avec ça. Selon l’expérience que j’en ai, quand les gens disent qu’il est important « d’écouter les plus concerné·es », ce n’est pas parce qu’ils prévoient de faire une visio avec un camp de réfugié·es ou de collaborer avec des sans-abris. Plus souvent, il s’agit plutôt de confier la légitimité de parole et l’attention à celles et ceux qui correspondent le mieux aux catégories sociales associées à ces maux – sans même se préoccuper de savoir ce qu’iels savent réellement, ou ce qu’iels ont personnellement vécu sur le sujet. Dans le cas de ma conversation avec Helen, ma race sociale semble me lier de façon plus « authentique » à une expérience qu’aucun·e de nous deux n’a jamais eue. Selon les règles du jeu telles que les comprenions, elle se sentait obligée de s’en remettre à moi. Ces règles prévalent souvent, même là où les enjeux sont importants – que ce soit au sein d’un groupe de recherche discutant des manières de comprendre un phénomène social ou d’un groupe militant discutant des cibles à viser.
Le piège n’était pas que l’épistémologie du positionnement puisse affecter la conversation, mais comment elle le faisait. De façon générale, lorsqu’on cherche à appliquer concrètement l’épistémologie du positionnement, on s’engage dans des pratiques révérencielles : faire des dons, passer le micro, croire en la parole de l’autre. C’est bienvenu dans de nombreux cas, et les normes sociales qui nous invitent à nous tenir prêt·es à les mettre en œuvre proviennent de motivations admirables : un désir de favoriser la situation sociale des personnes marginalisées, considérées comme sources de savoirs et destinataires légitimes de pratiques respectueuses. Hélas, le fait que de tels égards deviennent la règle de base, l’orientation politique par défaut, peut avoir pour conséquence d’aller à l’encontre des intérêts des groupes marginalisés, tout particulièrement au sein des cercles dominants (elite spaces).
Certains lieux possèdent une influence et une puissance démesurée : la salle des réunions de crise, la salle du comité de rédaction, la table des négociations, la salle de conférence… (the Situation Room, the newsroom, the bargaining table, the conference room). Être dans ces lieux signifie être en mesure d’affecter les institutions et les dynamiques sociales au sens où on est alors en position de décider de ce qu’il convient de dire et de faire. L’accès à ces lieux est déjà, en soi, une forme d’avantage social, du genre de ceux qu’on ne peut acquérir que grâce à d’autres avantages sociaux préalablement acquis. D’un point de vue sociétal, les personnes les plus « affectées » par les injustices sociales associées aux identités politiques principales (genre, classe, race, nationalité) ont beaucoup plus de probabilités d’être emprisonnées, sous-employées, ou d’être dans les 44 % de la population mondiale sans accès à Internet – et donc d’être mises à l’écart des lieux du pouvoir et tout à fait ignorées par les personnes présentes dans ces lieux. Les individus qui ont le plus de chances de se trouver dans ces lieux sont, au contraire, ceux qui réussissent à passer au travers des différents mécanismes de sélection sociale filtrant les identités sociales associées à ces résultats négatifs. En d’autres termes, ces personnes sont d’autant plus susceptibles de se retrouver dans les lieux du pouvoir qu’elles sont systématiquement différentes (et donc non-représentatif·ves) des gens qu’iels sont ensuite supposées représenter une fois entrés à l’intérieur.
J’avais l’intuition que la proposition d’Helen était un piège. Non pas un piège qu’elle aurait tendu elle-même, mais un piège qui menaçait de nous piéger elle et moi de la même manière. Les normes culturelles – du genre de celles qu’on mobilise quand on introduit une déclaration par « En tant qu’homme noir… » – ont installé un ensemble de pratiques respectueuses de l’épistémologie du positionnement que beaucoup d’entre nous connaissent par cœur, consciemment ou inconsciemment. Mais voilà : les formes de révérence sociale qui en découlent finissent souvent par devenir contreproductives, et ne servir efficacement que la capture du pouvoir par les élites2, à savoir le contrôle des programmes politiques et des ressources par le groupe le plus avantagé. Si l’objectif était d’utiliser l’épistémologie du positionnement pour remettre en cause les configurations de pouvoir injustes, difficile de faire pire.
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Pour expliquer ce qui ne va pas avec l’habituelle façon révérencielle (deferential) de mettre en œuvre l’épistémologie du positionnement, nous devons commencer par voir ce qui la rend si populaire. Commençons par évoquer les postures les plus cyniques : certain·es chez les plus avantagé·es d’un point de vue social, ne pas veulent pas réellement de changement social réel – iels n’en désirent que l’apparence. Par ailleurs, la révérence (deference) à l’égard des personnes liées aux communautés opprimées peut n’être qu’une performance qui édulcore, s’excuse, ou encore détourne du fait que la personne à qui est faite cette politesse a finalement déjà le privilège de se tenir dans les lieux où se prennent les décisions, et que le changement de perspective qu’elle suggère sera entendu.
Quoique j’ai l’intuition qu’il y a bien quelques vérités dans tout ça, je reste malgré tout insatisfait. La plupart des gens qui soutiennent et mettent en pratique ce genre de politesses sociales (deferential norms) ressemblent à Helen : bien intentionnés, mais confiants à l’idée que les personnes avec qui iels partagent ces lieux du pouvoir peuvent les aider à trouver l’expression qui convient à leurs engagements moraux communs. Pour expliquer le phénomène, il n’est même pas nécessaire de croire que la plupart de celles et ceux qui interprètent l’épistémologie du positionnement de la sorte sont de mauvaise foi, et on ne voit d’ailleurs même pas bien en quoi cela pourrait aider de croire cela. Les mauvais « colocataires » peuplant les lieux du pouvoir ne sont pas le problème, de la même façon que l’hypothèse selon laquelle Helen puisse être une bonne colocataire n’était pas la solution. Le problème vient de la manière dont ces lieux du pouvoir sont construits et gérés.
Pour en revenir à mon exemple initial avec Helen, la problématique n’était pas simplement que je n’ai pas grandi dans le milieu populaire et opprimé qu’elle imaginait. Épistémologiquement parlant, la situation était bien pire que ça. Bon nombre des faits sociaux qui ont rendu ma vie différente de celle des gens auxquels elle pensait sont justement les raisons pour lesquelles on me propose aujourd’hui des choses en leur nom. Si j’avais grandi dans un tel milieu, nous n’aurions probablement jamais été au téléphone ensemble, Helen et moi.

À bien des égards, notre système social repose sur un ensemble de mécanismes filtrants, qui déterminent quelles interactions peuvent avoir lieu, entre qui et qui, et donc, en définitive, quelles structures sociales les gens sont en mesure d’observer ou non. Durant la majeure partie du 20e siècle, le système de quota d’immigration des États-Unis a rendu accessible presque exclusivement aux Européens l’immigration légale et le chemin vers la citoyenneté (ce qui a valu au pays d’être considéré par Hitler comme le « leader incontesté dans l’élaboration de politiques explicitement racistes en matière de nationalité et d’immigration »3). Avant que le 1965 Immigration and Nationality Act n’ouvre de nouvelles possibilités migratoires pour les « travailleur·ses qualifié·es ».
Que mes parents aient pu intégrer cette catégorie des travailleur·ses qualifié·es explique aussi bien leur entrée sur le territoire américain que les avantages de classe et les ressources financières (notamment la richesse) dont j’ai bénéficié depuis toujours. Cette situation n’a rien d’inhabituel : la communauté immigrée nigériane-américaine est une de celles qui a le mieux réussi (ce que personne ne dit, bien sûr, c’est que les quelques 112 000 Nigérian·nes-Américain·es diplômé·es ne représentent que bien peu par rapport aux 82 millions de Nigérian·nes qui vivent avec moins d’un dollar par jour, ni comment le premier fait recoupe le second). La sélectivité des lois en matière d’immigration explique bien les taux de réussite scolaire de la communauté nigériane de la diaspora qui m’a élevé ; ce qui explique à son tour comment j’ai pu intégrer les plus prestigieuses classes du lycée ; ce qui aide à son tour à comprendre comment j’ai pu poursuivre avec des études supérieures ; etc.
Les faits qui font que telle personne atterrit dans telle pièce construisent notre monde bien plus puissamment que les combats de coq qui ont lieu à l’intérieur de ces pièces.
Ainsi, il est assez facile de voir comment cette manière très particulière d’appliquer l’épistémologie du positionnement contribue à favoriser la capture du pouvoir par les élites. L’accès aux salles du pouvoir, aux lieux influents (rooms of power and influence), est conditionné par une longue série de sélections sociales en chaîne. Plus votre niveau social est élevé, et plus vos expériences sociales se réduisent – certains sont directement acheminés vers les doctorats, et d’autres vers les prisons. S’engager dans les questions d’identité par le biais de politesses épistémologiques, c’est risquer de reproduire les déformations produites par ces processus de sélection sociale.
Cela étant dit, il est aussi assez facile de voir, à plus petite échelle – dans une pièce, dans un champ ou dans un pan de la littérature scientifique, dans une conversation –, pourquoi ces pratiques révérencielles peuvent paraître sensées. C’est souvent un moindre mal au regard des épistémologies qui les ont précédées : la personne traitée avec déférence peut en effet être un peu mieux positionnée, épistémologiquement parlant, que les autres personnes présentes dans la pièce (the room). Ça peut aussi être ce que nous avons à faire de mieux tant que les pièces elles-mêmes ne sont pas remises en cause – quel pouvoir on y trouve, qui y est admis, etc.
Mais n’est-ce pas la dernière chose que nous devrions espérer voir changer ? Faire mieux que les normes épistémologiques que nous a légué une histoire fondée sur un genre d’apartheid explicite global, voilà un objectif affreusement bas. Les faits qui font que telle personne atterrit dans telle pièce construisent notre monde bien plus puissamment que les combats de coq qui ont lieu à l’intérieur de ces pièces. Et quand on en vient à débattre de justice sociale, les mécanismes sociaux qui déterminent la position de chacun sont précisément les fragments de la société que nous cherchons à confronter. Par exemple, le fait que les personnes emprisonnées ne peuvent pas participer aux discussions académiques sur la liberté qui se tiennent sur les campus universitaires est intimement lié au fait qu’elles sont en cellule.
Les discussions en matière de justice semblent aujourd’hui façonnées par des gens plus préoccupés par la répartition de l’attention et des discours.
La politesse épistémologique se positionne comme une solution à un double problème à la fois politique et épistémique. Hélas, non seulement cela ne permet pas de résoudre ces problèmes, mais cela en ajoute de nouveaux. On pourrait penser que les questions de justice devraient être avant tout dirigées vers la résolution des disparités en matière d’accès à la santé, de conditions de travail, ou de sécurité. Mais voilà : les discussions en matière de justice semblent aujourd’hui façonnées par des gens plus préoccupés par la répartition de l’attention et des discours. Les pratiques révérencielles qui ne se placent qu’au service de la question de l’attention (du genre « nous avons lu trop d’hommes blancs, maintenant il faut lire ce qu’écrivent les gens de couleur ») peuvent échouer sur le terrain de leurs propres termes : recentrer l’attention sur les orateur·ices issus des groupes marginalisés peut, par exemple, décentrer l’attention de la nécessité de changer le système social qui les marginalise.
Les élites issues des groupes sociaux marginalisés peuvent bénéficier de ce processus de bien des manières, et ce n’est pas forcément un mal pour le progrès social. Mais il faudrait vraiment être très naïf·ve pour croire que les intérêts des élites sont nécessairement – ou même supposément – alignés avec ceux de la population dans son ensemble. Considérer de la sorte les intérêts des élites, c’est faire preuve d’un genre de Reaganomics racial – une stratégie qui repose sur le fantasme d’un dialogue entre économie de l’attention et économie réelle.
Peut-être que les quelques personnes payées pour décrire le carnage permanent dans lequel nous nous trouvons, et ce, de la manière la plus authentique – culturellement parlant – et la plus radicale – cosmétiquement parlant – sont réellement en train d’emporter une victoire culturelle. Et peut-être que lorsque nous, les bavards, nous aurons gagné l’attention et l’influence que nous méritons, et que nous aurons mis la main sur le butin, son contenu ruissellera magiquement sur les travailleur·ses qui nettoient la salle après nos conférences, sur les bidonvilles des mégalopoles des Sud globaux, et même jusque dans les campagnes.
Ou peut-être pas.

Pour pouvoir évaluer de façon plus complète et plus juste l’enjeu posé par ces façons révérencieuses de pratiquer l’épistémologie du positionnement, il faudrait aller au-delà des arguments de principe et affronter les attraits émotionnels d’une telle approche. Celles et ceux qui se tiennent dans les lieux du pouvoir ont beau faire partie de l’« élite », ça ne dit rien des manières dont on les y traite. Après tout, qu’une personne soit privilégiée, au sens strict du terme – c’est-à-dire qu’elle fait partie de la moitié de la population mondiale ayant un accès garanti aux besoins fondamentaux – n’empêche pas qu’elle puisse être constamment en position d’infériorité dans les rapports de force qu’elle vit au quotidien. La politesse épistémologique est une réponse à des expériences réelles et pesantes – celles du mépris, de l’ignorance, de l’exclusion. Elle s’avère donc tout particulièrement attirante pour les membres des groupes marginalisés ou stigmatisés, en ce qu’elle intervient directement sur les pratiques moralement fondamentales que sont l’attention et le respect.
Les dynamiques sociales dont nous faisons l’expérience ont un rôle énorme dans le développement et la redéfinition de notre subjectivité politique, autant que dans la perception que nous avons de nous-mêmes. Mais la force de l’épistémologie du positionnement – sa reconnaissance de l’importance de cette mise en situation des discours – devient sa fragilité lorsqu’elle n’est mise en œuvre qu’au moyen de pratiques révérencieuses. Mettre l’accent sur la manière dont nous sommes marginalisé·es conduit souvent à voir le monde de la façon dont nous en avons fait l’expérience. Cependant, si on adopte une perspective plus structurelle, il est peut-être plus intéressant pour comprendre le monde et la place que nous y occupons de s’attarder sur les lieux où nous n’avons jamais eu besoin d’entrer (et de considérer les raisons qui expliquent pourquoi nous pouvons éviter d’y entrer). Si cela est vrai, alors toute pratique révérencieuse de l’épistémologie du positionnement empêche, en fait, tout « centrage » sur les plus marginalisé·es, voire même rend leur discours inaudible. Cela nous amène à ne nous concentrer que sur les interactions se déroulant dans les lieux que nous occupons, au détriment de celles dont nous ne faisons pas habituellement l’expérience. En plus du fait que parler au nom des autres est potentiellement problématique (en particulier quand iels ne sont pas là pour parler elleux-mêmes de leurs propres situations), s’intéresser uniquement à la question de savoir qui est dans la pièce permet d’éviter de remettre en cause la centralité de notre propre souffrance – et de la souffrance des personnes marginalisées qui parviennent à entrer dans les lieux du pouvoir avec nous.
Celles et ceux qui se tiennent dans les lieux du pouvoir ont beau faire partie de l’« élite », ça ne dit rien des manières dont on les y traite.
Ces politiques révérencieuses posent donc tout autant de problèmes que le fait d’être tenu à l’écart des lieux les plus importants du pouvoir. Or, chez celleux envers qui on fait preuve de déférence, cela peut ne faire qu’amplifier les normes et stéréotypes dont souffre la communauté marginalisée en question. Dans son ouvrage Le Conflit n’est pas une agression, Sarah Schulman écrit que, bien qu’ils aient des origines et des conséquences morales très différentes, les effets psychologiques nés du traumatisme et ceux nés du sentiment de supériorité entraînent pourtant des comportements similaires chez les personnes. Cela peut notamment conduire à déformer les enjeux d’un conflit (souvent en exagérant les dommages), ou bien à considérer l’indépendance de l’autre comme une menace (par exemple en échouant à se concentrer sur les bonnes problématiques ou les bonnes personnes). Peu importe leur origine : ce genre de comportements a des effets néfastes à la fois pour les individus qui les adoptent et pour les communautés qui les incluent — particulièrement quand ces dernières favorisent et valorisent ces comportements au lieu de les limiter ou de les digérer.
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Concernant celleux qui s’inclinent, cette pratique révérencielle peut aussi avoir pour effet de favoriser la lâcheté morale. En effet, cette stratégie fournit une couverture sociale bien utile pour se délester de toute forme de responsabilité personnelle : il suffit de reporter sur d’autres héro·ïnes individuel·les, sur une classe héroïsée, ou encore sur un passé mythifié, le travail qui est le nôtre et que nous devrions accomplir aujourd’hui. La perspective des personnes sur qui cette charge est reportée a beau être plus claire sur un point ou un autre, leur point de vue général n’est pas moins subjectif et socialement déterminé que le nôtre. Plus important encore, la politesse épistémologique déplace la responsabilité qui nous incombe, pour la déposer sur d’autres que nous – et, en plus, le plus souvent, sur une version caricaturale, hyper-aspetisée et totalement fictives d’elleux.
Ce faisant, ces mêmes tactiques révérencielles ne nous isolent pas seulement de la critique, mais aussi de la possibilité de nous relier à d’autres et d’évoluer. Elles nous empêchent de nous engager authentiquement, avec une empathie réelle, dans les luttes des autres – ce qui est tout de même la condition préalable à toute forme d’alliance politique. À mesure que les questions d’identité et que les dissensus se précisent, il apparaît que les « coalitions politiques » (au sens des luttes collectives par-delà nos différences) ne sont juste que des pratiques politiques tout court. C’est pourquoi la politesse épistémologique, au même titre que l’atomisation des groupes politiques qu’elle génère, est en fin de compte parfaitement anti-politique.
Remplacer l’interdépendance par la révérence peut bien faciliter les choses sur le moment. Mais le coût global de ce court-termisme est élevé, au sens où on risque alors de saper les objectifs de l’épistémologie du positionnement, et de s’engager dans une direction politique défavorable à quiconque se bat pour la liberté plutôt que pour les privilèges, et pour la libération collective plutôt que pour des guerres de chapelle.

En quoi est-ce qu’une approche constructive (constructive approach4) de l’épistémologie du positionnement diffèrerait fondamentalement de cette approche révérencielle ? Une approche pragmatique se concentrerait sur la poursuite d’un objectif ou d’un résultat particulier, plutôt que seulement adhérer à des principes moraux ou d’éviter à tout prix la « complicité » dans l’injustice. Elle se préoccuperait surtout de la construction des institutions et s’attacherait à cultiver les pratiques de collecte partagée d’informations, plutôt que de juste vouloir « aider ». Elle se concentrerait sur la responsabilité plutôt que sur la conformité. Elle mettrait son énergie sur la question de la distribution sociale des ressources et du pouvoir, plutôt que de s’attarder sur des objectifs intermédiaires et d’aboutir à des tactiques de valorisation symboliques sans conséquences. Elle se concentrerait sur les manières dont sont construits les lieux du pouvoir, et non sur la régulation des flux de personnes à l’intérieur de ces lieux. Elle s’engagerait dans un projet de construction sociale, visant à déconstruire et reconstruire les structures sociales actuelles, les mouvements sociaux et leurs interconnections, plutôt que de se contenter de critiquer les systèmes sociaux en place.
La crise de l’eau à Flint, dans le Michigan, permet de comprendre tant les possibilités que les limites d’une telle réorientation de nos manières de faire. Le Michigan’s Department of Environmental Quality (MDEQ), une agence gouvernementale de santé environnementale chargée d’aider les communautés, avec à sa disposition une équipe d’une cinquantaine de scientifiques expérimentés, s’est rendu complice de dissimulation de l’ampleur et de la gravité d’un scandale sanitaire arrivé entre 2014, début de la crise, et 2015, date à laquelle il a attiré l’attention à échelle nationale.
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Le MDEQ, autorité épistémologique et politique, a défendu le statut quo à Flint. L’agence a affirmé que « l’eau de Flint est propre à la consommation ». Elle a été citée par le Maire de Flint, Dayne Walling, dans ses déclarations d’avril 2014 « contre les affabulations et pour rétablir la vérité au sujet de la rivière Flint ». Il s’agissait alors d’engager la transition vers un captage de l’eau potable dans la rivière. Une transition orchestrée par le responsable des urgences municipales Darnell Earley – qui est Afro-Américain, tout comme bon nombre des habitant·es de la ville qu’il a contribué à empoisonner. En juillet 2014, l’American Civil Liberties Union (ACLU) rendit publique une note interne produite par l’agence fédérale Environmental Protection Agency (EPA) exprimant son inquiétude quant aux taux de plomb dans l’eau en question. En réponse, le MDEQ rédigea un rapport bidon, dans lesquels les niveaux de plomb restaient conformes aux normes en vigueur. Il avait juste mystérieusement omis de compter deux échantillons contaminés.
La réaction des habitant·es ne se fit pas attendre. Dans le mois qui suivit la transition d’une station de captage à l’autre, les riverains signalèrent bien à quel point l’eau de leur robinet avait une couleur étrange et dégageait une odeur inquiétante. Les habitant·es n’avaient pas besoin que l’oppression dont iels faisaient l’objet soit « célébrée », que l’attention soit « centrée » sur elleux, ou que tout ça soit retranscrit dans la langue de l’académisme en vigueur. Les habitant·es n’avaient pas besoin que les autres comprennent ce que ça fait que d’être empoisonné. Ce dont les habitant·es avaient besoin, c’était d’une eau sans plomb. Alors iels se mirent au travail.
Premièrement, il leur fallait pouvoir répondre avec la même autorité épistémologique. Pour cela, les habitant·es s’engagèrent donc dans la construction d’un nouveau lieu de pouvoir : une pièce où habitant·es et activistes pourraient se retrouver et collaborer avec les laboratoires scientifiques ayant les capacités de prouver que le rapport du MDEQ était bidon. La mobilisation organisée par les communautés habitantes de Flint permit de rallier des scientifiques bien établis à leur cause, et déboucha sur une campagne de « sciences participatives » via la distribution de kits de mesure citoyens, ce qui participa à visibiliser plus encore l’urgence et la gravité de la situation sanitaire. L’empoisonnement des enfants de Flint devint un scandale national. L’alliance entre habitant·es et scientifiques l’emporta.
Les habitant·es n’avaient pas besoin que les autres comprennent ce que ça fait que d’être empoisonné. Ce dont les habitant·es avaient besoin, c’était d’une eau sans plomb.
Mais ce n’était pas suffisant. La deuxième étape – retrouver une eau saine – nécessitait plus qu’une reconnaissance de la situation : il fallait désormais des ressources et des heures de travail, pour réparer le réseau hydraulique et répondre aux inquiétudes sanitaires toujours présentes. Au départ, les habitant·es de Flint ne reçurent que des moqueries et des fadaises de la part de l’élite en place (dont certaines émises par le Président des États-Unis lui-même, et ce bien qu’il partage la même identité raciale que beaucoup d’entre elleux). Mais à la suite de l’activisme acharné des habitant·es de la ville, et à mesure que grandissait la liste de leurs allié·es, quelques victoires fut arrachées : les canalisations problématiques furent finalement remplacées une à une, et l’État du Michigan a été obligé de verser plus de 600 millions de dollars de dédommagement aux familles concernées.

Ce résultat n’est en aucun cas une victoire totale : non seulement il faut en déduire les frais de justice engagés dans cette affaire, mais surtout ce dédommagement financier ne saurait annuler à lui seul les dommages subis par les habitant·es. Une épistémologie constructive ne peut garantir de victoire totale face à un système oppresseur. Aucun horizon épistémologique ne peut, de lui-même, défaire les asymétries de pouvoir à l’œuvre entre un peuple et l’impérialisme d’un système social. Mais il peut aider à rééquilibrer un peu les forces en présence – sans même qu’on ait à faire appel à une quelconque politesse épistémologique.
La justice sociale et les économies de l’information ne sont pas menacées par un manque de jargon qui permettrait de décrire plus précisément ou radicalement les afflictions épistémologiques, attentionnelles ou interpersonnelles des sans-pouvoirs.
Ce qui menace la justice sociale, c’est l’érosion des bases pratiques et matérielles permettant l’émergence de contrepouvoirs populaires face aux systèmes de production et de distribution du savoir en place – en particulier si ces bases populaires peuvent favoriser une action politique efficace, et limiter ou éliminer la prédation par les élites. Rien n’arrête pour l’heure la mainmise sur ces bases populaire et leur corruption par les élites bien placées, en particulier les entreprises de la tech, et on n’assiste à aucune remise en cause : ni de l’influence exercée par l’entreprenariat sur les journaux d’information locaux, ni de la destruction et du pillage de la profession de journaliste, ni des collusions entre les grandes entreprises et les politiques à des points clés du système démocratique, ni de la prédominance d’une production de savoir universitaire favorisant les intérêts des élites, pas plus que de la diffusion par les médias traditionnels des résultats de ces processus très orientés.
Confronter ces menaces nécessite d’abandonner certains des lieux de pouvoir en place. Et d’en construire de nouveaux.
Ce qui menace la justice sociale, c’est l’érosion des bases pratiques et matérielles permettant l’émergence de contrepouvoirs populaires face aux systèmes de production et de distribution du savoir en place.
Approcher l’épistémologie du positionnement de façon constructive est exigeant. Il faut nager à contre-courant : réfléchir de façon responsable avec celles et ceux qui ne sont pas encore dans la pièce avec nous ; construire de nouveaux lieux de rencontre au sein desquels nous pourrions nous retrouver, plutôt que de juste nous déplacer au sein des lieux de pouvoir que l’histoire nous a légué. Mais après tout, c’est probablement normal dès lors qu’il s’agit de politiques de la connaissance : la philosophe Sandra Harding a bien montré en quoi l’épistémologie du positionnement, lorsqu’elle est pleinement considérée, requiert non pas moins mais davantage de rigueur des sciences et des processus de production de la connaissance en général.
Mais voilà : un sujet important reste encore en suspens. L’approche révérencielle de l’épistémologie du positionnement est souvent inséparable d’une préoccupation et d’une reconnaissance de l’importance de l’expérience vécue. Dont, tout particulièrement, les expériences traumatiques.
À ce point de l’argumentation, je dois reconnaître manquer de distanciation et de capacité à rationaliser froidement le sujet. L’essence de ce que j’ai à dire ici tient plus de la conviction que de l’hypothèse scientifique. Heureusement, la vie des idées m’a appris au fil des années que nous n’avons pas moins à apprendre de nos convictions, quoiqu’elles se posent et se travaillent différemment. Je poursuis donc.
Je prends très au sérieux la question du traumatisme. J’ai grandi aux États-Unis, une nation fondée sur un colonialisme de peuplement, l’esclavage, le racisme et leurs conséquences respectives. Tout le monde a son lot de traumatismes historiques et collectifs ici. J’ai aussi grandi au sein de la diaspora Nigériane, une communauté vivant avec des souvenirs brûlants de génocide. Tant au niveau national qu’au niveau communautaire, bon nombre de traits de caractères, de personnalité, d’habitudes et de comportements que j’observe me semblent liés à ces histoires traumatiques. À l’échelle individuelle, j’ai pu craindre pour ma vie ou pour ma dignité, ressentir douleurs intenses et humiliation ; et je me suis vu changer en fonction de ces sentiments. Je repense souvent à ces souvenirs traumatisants. Mais je ne me dis que très rarement : « ça m’a appris quelque chose ».

Ces expériences peuvent être, si on est vraiment chanceux·ses, des éléments fondateurs de notre vie. Ce qui en sort dépend de la manière dont ces éléments s’agencent les uns avec les autres – ce que la théorie du positionnement nomme « thèse de l’accomplissement » (achievement thesis). Briana Toole met bien en lumière en quoi notre situation sociale ne nous place qu’en position de savoir quelque chose. Mais pour ce qui est du « privilège épistémique », de l’avantage, il ne peut être obtenu que par le biais d’une lutte concertée, délibérée, menée depuis cette position.
Je concède bien volontiers que l’expérience de l’oppression peut conduire à cela : je n’ai aucun doute sur le fait que l’humiliation, la privation et la souffrance peuvent construire les individus (en particulier lorsque le contexte est favorable aux luttes volontaires et structurées vers la conscientisation (consciousness raising) dont parle Toole). Mais ces mêmes expériences peuvent aussi s’avérer destructrices. Lequel de ces deux effets a le plus de chance d’advenir ? Pour ma part, je parierais plutôt sur le second. Comme l’a justement noté Agnes Callard, le traumatisme – et même la colère légitime et méritée qui l’accompagne souvent – peut corrompre autant qu’il peut ennoblir. Peut-être même davantage.
Quoiqu’en dise le proverbe, qu’elle soit ou non le fruit de l’oppression, la souffrance n’est pas un bon professeur. La souffrance est partiale : elle ne voit pas bien loin et reste tournée sur elle-même. On ne devrait pas fonder nos relations sociales sur d’autres attentes que cela là : l’oppression, ce n’est pas une classe prépa.
Le traumatisme – et même la colère légitime et méritée qui l’accompagne souvent – peut corrompre autant qu’il peut ennoblir. Peut-être même davantage.
Au bout du compte, ce que je crois le plus profondément au sujet de l’épistémologie du positionnement, c’est que cela demande au traumatisme quelque chose que le traumatisme ne peut offrir. Oui, l’approche constructive est exigeante. Mais la pratique de la révérence épistémologique l’est bien plus encore, tout en s’avérant aussi être bien plus injuste : elle demande aux traumatisé·es de porter sur leurs seules épaules ce que nous devrions toutes et tous travailler collectivement. Quand je pense à mon propre traumatisme, il ne me vient pas de grandes leçons de vie. Je pense plutôt à la noblesse, bien silencieuse, de la simple survie. Le fait même que ces chapitres n’aient pas été les derniers de ma vie est déjà, en soi, bien assez puissant. Je suis toujours là pour me rappeler de ces histoires, et c’est déjà pas mal.
La politesse épistémologique nous demande d’être moins que ce que nous sommes véritablement et ce, sans même que ce soit dans notre propre intérêt. Comme Nick Estes a pu le montrer dans le contexte de pratiques politiques autochtones : « qu’on parle de racisme, de citoyenneté autochtone ou d’appartenance, la fourberie des politiques actuelles en matière de traumatisme est de transformer les personnes et les luttes en question de préjudice. Elles ramènent des peuples entiers à leurs traumatismes plutôt au détriment de leurs aspirations, ou même de leur simple humanité »5. Un processus qui n’est jamais en faveur des peuples autochtones, mais destiné aux « audiences blanches et aux institutions du pouvoir ».
Je pense aussi à la prise de conscience de James Baldwin réalisant que les choses qui l’ont le plus tourmenté dans sa vie étaient « les choses qui [le] connectaient avec toustes celleux qui sont vivant·es, qui ont été vivant·es »6. Le fait que j’ai survécu à différents types d’abus et que j’ai frôlé la mort à la fois à la suite d’un accident et de violence subies (même si ces expériences diffèrent entre elles comme elles diffèrent de celles vécues par les personnes autour de moi) n’est pas une carte que je peux jouer en société, ni une arme à manier pour gagner quelques points de prestige social. Ça ne me donne aucun droit particulier pour parler, évaluer, ou décider au nom d’un groupe ou d’un autre. C’est une manifestation concrète, une expérience de la vulnérabilité qui me rapproche plutôt d’une grande partie de l’humanité. Ce n’est pas quelque chose qui s’érige entre les autres et moi comme un mur : c’est un pont qui nous relie.
Après une longue discussion, j’ai finalement répondu à l’offre d’Helen par cette proposition : et si on écrivait quelque chose ensemble ?
Note du traducteur
J’ai découvert ce texte dans Radical Futurisms, de T. J. Demos (Steinberg Press, 2023), riche ouvrage dont les pages 211-212 synthétisent bien la proposition de ce puissant article d’Olúfémi Táíwò. Il s’agit d’une traduction humaine (et non machinique-automatique par IA), réalisée à l’automne 2025, en appui sur quelques conversations informelles avec Daphné Hamilton-Jones, Céline Bonicco-Donato et Mireille Roddier. Elle a été relue par Emilie Letouzey que je remercie vivement pour l’immense travail effectué.
Image d’accueil : Signet-976 sur Unsplash.

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Notes
- NDT : Suivant l’invitation de Sarah Bracke, María Puig de la Bellacasa et Isabelle Clair, le concept de standpoint est traduit dans cet article par « positionnement » et non « point de vue ». Renvoyons aux explications lucides des autrices à ce sujet : « Nous faisons le choix que standpoint feminism soit traduit par féminisme ‘du positionnement’, plutôt que ‘du point de vue’, alors que cette dernière expression est la plus courante en français et que le terme standpoint est, en anglais, synonyme de viewpoint. Mais le ‘point de vue’, ou encore la ‘perspective’, exposerait notre propos à des interprétations perspectivistes voire relativistes, contraires à notre intention et à celle des auteures dont nous présentons les écrits. ‘Point de vue’ ou ‘perspective’ auraient aussi l’inconvénient de diluer l’intensité contenue dans le terme standpoint qui suggère la résistance, l’opposition, l’adoption d’une attitude, la prise de position. La traduction par ‘positionnement’ permet dès lors d’insister sur le caractère politique, actif et construit du standpoint. » Pour plus de détails à ce sujet, lire María Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. Penser nous devons !, 2012, Paris, L’Harmattan, p. 170-72. » Bracke, S., Puig de la Bellacasa, M., et Clair, I. (2013), « Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives contemporaines », Cahiers du Genre, 54(1), 45-66.
- NDT : Sur le sujet des « elite capture », on lira d’Olúfẹ́mi O. Táíwò son ouvrage éponyme paru peu de temps après cet article : Elite Capture : How the Powerful Took Over Identity Politics (And Everything Else), Pluto Press, 2022. L’ouvrage est paru en français en novembre 2023 chez l’éditeur québécois Lux, sous le titre L’élite cannibale : comment les puissants se sont appropriés les luttes identitaires (et tout le reste).
- NDT : Cité notamment dans David Scott Fitzgerald & David Cook-Martin, Culling the Masses : The Democratic Origins of Racist Immigration Policy in the Amiricas, 7 (2014), p. 36.
- Nous choisissons de traduire constructive par constructif en accord avec le choix fait par la traduction québécoise dans L’Élite cannibale, Lux, 2023).
- NDT : https://sokokisojourn.wordpress.com/2020/09/11/nick-estes-on-trauma-politics/
- NDT : “You think your pain and your heartbreak are unprecedented in the history of the world, but then you read. It was books that taught me that the things that tormented me most were the very things that connected me with all the people who were alive, who had ever been alive.”— James Baldwin, “The Doom and Glory of Knowing Who You Are”, Life Magazine, mai 24, 1963.
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24.12.2025 à 15:38
Liberté, égalité, communs : retour sur la guerre des paysans de 1525
En Occident, on raconte que la liberté politique débute avec les révolutions du siècle des Lumières. A rebours de ce récit, et à l'occasion du 500e anniversaire de la révolte des paysans allemands de 1525, Aurélien Berlan rappelle qu'une conception terrestre de la liberté s'est alors affirmée. 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité !
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Texte intégral (8349 mots)
Il y a cinq cents ans eut lieu la plus puissante révolte populaire ayant ébranlé l’Europe avant 1789 : la « Guerre des paysans allemands ». Cette tentative de renversement de l’ordre féodal commence dans le sud-ouest de l’Allemagne actuelle (à l’époque, il s’agissait du Saint-Empire romain germanique), mais se diffuse bien au-delà, débordant sur les territoires suisses, autrichiens, italiens et français (dont seul l’Est est concerné, de l’Alsace à la Franche Comté1). Il ne s’agit pas vraiment d’une guerre, mais d’une série de soulèvements régionaux dont le premier commence en 1524 et le dernier est écrasé en 1526 – faisant en tout 100 000 morts. La paysannerie constitue la base sociale de ce mouvement révolutionnaire, mais celui-ci fédère également d’autres couches sociales comme les ouvriers des mines et le petit peuple des villes – raison pour laquelle on parle aujourd’hui plutôt d’une « révolution de l’homme du commun »2. Il rallie même des nobles, dont certains prennent la tête des bandes insurgées qui sillonnent les contrées en brûlant les châteaux et en pillant les abbayes, ainsi que certains prédicateurs désireux d’aller plus loin que Luther.
Ce mouvement se situe dans le sillage de la Réforme (qui commence vers 1517) et lui est étroitement lié : la remise en question par Luther de l’Église établie et de son autorité suprême, le Pape, ouvre les vannes de la contestation de la société féodale que la religion catholique contribuait à légitimer et dont elle était l’une des composantes essentielles, avec son riche clergé possédant d’innombrables domaines exploités, comme ceux des seigneurs, par une paysannerie soumise au servage. Plus précisément, elle rouvre les vannes de la contestation : la Guerre des paysans a été précédée d’une longue série de révoltes, notamment le mouvement Bundschuh qui la précède immédiatement3. Compte tenu du rôle de l’Église dans l’ordre social, ces insurrections ont souvent pris la forme de mouvements hérétiques4. Mais si les paysans, dans leur quête d’émancipation, ont pu s’appuyer sur Luther, sa critique des abus de l’Église et ses réflexions sur « la liberté du chrétien » (1520), l’instigateur de la Réforme prend finalement le parti de l’ordre et appelle les seigneurs à écraser dans le sang les « hordes criminelles et pillardes de paysans » (1525).

Le plus connu des intellectuels religieux ayant participé à la Guerre des paysans est Thomas Müntzer. D’abord partisan de Luther, ce prédicateur s’est rapidement opposé à lui pour radicaliser la Réforme dans un sens social et politique. Son nom est associé au renouveau de la vieille formule omnia sunt communia (tout est à toutes et tous), libérée des restrictions qui l’accompagnaient par le passé (relatives aux situations de nécessité : cette formule servait à justifier la transgression des règles de propriété, mais seulement en cas de dénuement extrême). Souvent présenté comme un précurseur du communisme moderne5, Müntzer en est venu à incarner la Guerre des paysans, bien qu’il n’en ait été que l’un des meneurs et l’une des tête-pensante6.
S’il me semble important de rappeler l’existence de ce mouvement à l’occasion de son 500ème anniversaire, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire des vaincus de l’histoire. Cette révolte a eu la spécificité, par rapport à d’autres « jacqueries », de formuler explicitement des revendications de liberté, à l’instar des révolutions américaines et françaises du XVIIIe siècle. Elles témoignent toutefois d’une compréhension originale de la liberté, différente de celle qui s’est imposée dans notre culture depuis ces révolutions « fondatrices ». Se la remémorer n’est pas sans intérêt aujourd’hui, à l’heure où le désastre socio-écologique invite à repenser le « grand récit » de la liberté moderne7 – ce « roman occidental » (comme on parle de roman national) qui présente la modernité, depuis les Lumières, sous l’unique jour de l’émancipation. 1525 met justement en question cette manière usuelle de nous représenter notre histoire. 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité. Mais ses revendications mettent en évidence une conception de la liberté basée sur les communs et la subsistance, bien différente de celle défendue dans les « déclarations des droits » au XVIIIe siècle, avec leur sacralisation de la propriété. C’est avec cette conception terrestre de la liberté que l’aspiration écologiste à l’autonomie matérielle et politique renoue aujourd’hui, en s’opposant à la conception de la liberté qui est au cœur des approches libérales, néolibérales et libertariennes : la liberté individuelle basée sur la propriété privée et son accumulation sans fin.
1525 met en question la manière usuelle de nous représenter notre histoire : 250 ans avant la Révolution française, la paysannerie réclamait déjà la liberté et l’égalité.
En 1525, les insurgés ont exprimé leurs griefs sous diverses formes, dont tout une série de listes de revendications. La plus connue est la brochure communément appelée Les Douze Articles de la paysannerie, sorte de plateforme adoptée en mars 1525 à Memmingen (Souabe) par les représentants de diverses bandes rebelles. Contrairement à d’autres textes contenant de nombreuses exigences locales, les Douze Articles se caractérisent par un haut degré de généralité qui contribue à expliquer leur diffusion remarquable. Comme le rappelle l’historienne Lyndal Roper dans un livre récent, « Les Douze Articles devinrent un document partout reconnu par le mouvement, même si les rebelles ne savaient pas exactement ce qu’ils contenaient, et même si de nombreuses régions les révisèrent pour les adapter aux particularités locales. Bientôt, cette brochure fut reproduite en masse, grâce à la nouvelle technique d’imprimerie, l’invention des caractères mobiles, […] et elle se répandit dans toute l’Allemagne. On pouvait tenir dans sa main ces Douze Articles, pointer du doigt chaque doléance et se référer aux passages bibliques qui prouvaient leur piété »8.

Rappelons le contenu de ces douze articles en nous basant sur une version française qui diffère de la version de Memmingen, notamment par sa concision et sa détermination9 :
Article 1. – L’Évangile doit être prêché selon la vérité, et non selon l’intérêt des seigneurs et des prêtres.
Article 2. – Nous ne payerons plus de dîmes, ni grandes ni petites.
Article 3. – L’intérêt sur les terres sera réduit à cinq pour cent.
Article 4. – Toutes les eaux doivent être libres.
Article 5. – Les forêts reviendront à la commune.
Article 6. – Le gibier sera libre.
Article 7. – Il n’y aura plus de serfs.
Article 8. – Nous élirons nous-mêmes nos autorités. Nous prendrons pour souverain qui bon nous semblera.
Article 9. – Nous serons jugés par nos pairs.
Article 10. – Nos baillis seront élus et déposés par nous.
Article 11. – Nous ne payerons plus de cas de décès.
Article 12. – Toutes les terres communales que nos seigneurs se sont appropriées rentreront à la commune10.
Pour comprendre chacun de ces articles et leur portée politique, il faudrait nous replonger dans les rapports sociaux, les modes de vie et les évolutions de l’époque (l’art. 11 fait ainsi référence à la mainmorte, une taxe à payer en cas de décès au seigneur, qui s’appropriait ainsi une partie de l’héritage). À défaut de pouvoir le faire ici, je vais me contenter d’une brève comparaison avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, afin de mettre en évidence les continuités et les différences entre la conception paysanne de la liberté basée sur les communs et la conception bourgeoise libérale fondée sur la propriété privée.
Les Douze Articles font effectivement penser à la déclaration de 1789 et sont souvent présentés, avec la Magna Carta de 1215, comme ses précurseurs. Dans la mesure où chacun des articles réclame l’abolition d’un aspect de la domination féodale, ils expriment tous l’exigence de liberté. Mais c’est l’article 7 qui la formule avec le plus haut degré de généralité : promulguer la fin du servage revient à instituer le principe d’égale liberté personnelle de tous (en 1789, c’est l’article premier). Comme en 1789, ce principe fondamental se décline en droits de participation politique, sous diverses formes : le droit d’élire et de déposer les titulaires de l’autorité (art. 8 et 10 – l’art. 5 de la Déclaration de 1789 évoque le droit de concourir à la formation de la loi et d’accéder aux emplois publics), ainsi que le droit de participer à l’application du droit (art. 9, contre la justice féodale qui était aux mains des nobles, à rebours de toute équité judiciaire – la version de Memmingen exige en outre, pour éviter l’arbitraire judiciaire, la codification du droit).
Les paysans revendiquent pour tous les droits de chasse et de pêche monopolisés par les nobles et défendent une réappropriation des forêts et des terres accaparées par les puissants.
Signe de l’ancrage historique dans la Réforme, le premier article exige la neutralité dans l’interprétation de la Bible – la version de Memmingen exige en outre le droit pour chaque communauté d’élire (et si nécessaire de destituer) son pasteur. Trois articles portent ensuite des revendications économiques et fiscales (art. 2, 3 et 11), mais ce sont les quatre articles non encore évoqués qui manifestent toute l’originalité de la conception de la liberté portée par les insurgés. Affirmer que le gibier et les eaux sont « libres » (art. 4 et 6) est une sorte d’ellipse : ce n’est pas le gibier qui est « libre », mais les humains qui peuvent librement le chasser, ce qui suppose qu’il soit en « libre-accès ». S’il s’agit ici de revendiquer pour tous les droits de chasse et de pêche monopolisés par les nobles (fin des privilèges), la même idée d’une réappropriation des ressources accaparées par les puissants est au cœur des articles 5 et 12, cette fois en référence aux forêts et aux terres. En toile de fond historique de ces articles, il y a le processus de privatisation des communaux (enclosures) dont Marx a montré le rôle crucial dans la genèse du capitalisme moderne, basé sur la « séparation radicale » des travailleurs avec les moyens de production et de subsistance11.
➤ Lire aussi | Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance・Aurélien Berlan (2021)
Dans les Douze Articles, la liberté a ainsi un versant matériel : elle suppose le libre-accès aux ressources et le droit de participer à la gestion de ce qu’on appelle aujourd’hui des communs. La Déclaration de 1789, elle, ne fait pas la moindre allusion à cette dimension de la question. Celle-ci n’avait pas disparu à l’époque, elle restait présente dans les cahiers de doléances. Mais la Déclaration n’est pas tant l’expression du « peuple français » invoqué dans le préambule que de la bourgeoisie en pleine ascension sociale. La centralité de la propriété en témoigne : l’art. 2 pose que les « droits naturels et imprescriptibles de l’homme » sont « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression », et l’art. 17 que « la propriété est un droit inviolable et sacré ». La liberté est, on le voit, immédiatement associée à la propriété au sens que ce terme a pris à l’époque : la propriété privée ou, pour éviter tout malentendu, la propriété marchande (centrée sur l’abusus et non l’usus) qui caractérise le droit moderne et que l’on peut accumuler sans limite12. Or, la propriété est en ce sens la pierre angulaire de l’ordre bourgeois et capitaliste. Sa sacralisation est au cœur de la pensée libérale et néo-libérale, ainsi que de la pensée libertarienne promue par les milliardaires américains pour mettre leurs richesses à l’abri de toute limitation et de toute ponction collective.
La liberté a un versant matériel : elle suppose le libre-accès aux ressources et le droit de participer à la gestion de ce qu’on appelle aujourd’hui des communs.
Tout en partageant l’exigence d’égale liberté personnelle, les textes de 1525 et de 1789 témoignent de conceptions différentes de la liberté, ancrées dans des mondes distincts.

Les Douze Articles sont l’expression d’un monde rural et agraire « où les humains vivaient en étroite collaboration avec les animaux, le milieu naturel et où les aléas climatiques avaient une importance que les générations modernes ont souvent oubliée. Les relations entre le travail, la récolte, la nourriture et leur survie était pour eux évidentes ; la subsistance de chacun n’était pas dépendante d’entreprises puissantes et de processus industriels aussi complexes que mystérieux »13. D’où une approche matérialiste de la liberté, au sens d’un matérialisme de la subsistance profondément ancré dans le rapport à la terre, au territoire et à la communauté de celles et ceux qui l’habitent. L’égalité n’est pas seulement formelle, elle est matérielle, au sens de l’égal accès aux ressources. Celui-ci est la condition de l’autonomie matérielle, comme capacité à prendre en charge les nécessités de la vie, donc de la liberté – sinon on se retrouve sous dépendance matérielle, situation qui tôt ou tard pousse celles et ceux qui y sont acculés à se mettre au service des puissants qui contrôlent ces ressources. Indissociable de la conscience que l’accaparement des ressources est un levier de la domination sociale, cette approche de la liberté est aussi collective et même communaliste14, au sens où le partage de ressources communes en est la condition.
La capacité à prendre en charge les nécessités de la vie permet d’exercer sa liberté collectivement sans être sous la dépendance matérielle d’une structure sociale hiérarchique.
Les déclarations des droits du siècle des Lumières témoignent en revanche d’une conception plus individualiste, urbaine et abstraite de la liberté. Elles présupposent un individu coupé de toute communauté locale ainsi que des ressources permettant l’autonomie matérielle : un individu dont le modèle est implicitement le bourgeois qui, en ville, s’approvisionne par le moyen du marché – dispositif qui, dans les conditions modernes, permet aux riches de se délivrer des nécessités de la vie en se déchargeant des tâches correspondantes sur les plus pauvres. Cette liberté indissociable du marché s’éprouve dans l’expérience du choix et le sentiment de souveraineté du moi. En se nourrissant de l’élargissement des possibles et de l’accumulation de propriétés, elle se gagne contre la subsistance et les « communs » qui permettaient de l’assurer – et bien sûr contre les « gens du commun » aux dépens de qui les individus fortunés vont pouvoir vivre15.

En montrant que le principe d’égale liberté n’est pas une innovation bourgeoise, 1525 remet en question le grand récit de la liberté moderne et la manière dont notre civilisation occidentale se justifie. Ce principe était déjà au cœur des luttes paysannes depuis longtemps, mais sous une forme qui, loin d’impliquer la sacralisation de la propriété, supposait la défense des biens communs. Cette conception paysanne et communaliste de la liberté ne donne sans doute pas une aussi grande latitude d’action aux individus (du moins à celles et ceux que leur richesse met en position de pouvoir sur le marché). Mais elle n’aboutit pas en pratique à déposséder les populations de l’accès aux ressources permettant leur autonomie. En mettant des bornes à l’appropriation privée et en favorisant l’autonomie matérielle des populations, elle évoque des aspirations et des pratiques qui sont au cœur de l’écologie politique. Ce que le désastre écologique invite à questionner, ce n’est pas la liberté, mais une certaine conception qui s’est imposée contre d’autres approches, au point de les occulter complètement : une conception individualiste et marchande basée sur la propriété et l’expérience du choix, dont le triomphe actuel, chez les libertariens, pousse à l’obscurantisme socio-écologique et, au final, à l’abandon pur et simple du principe d’égale liberté.
➤ Lire aussi | Réécrire l’histoire, neutraliser l’écologie politique・Aurélien Berlan (2020)
Image d’ouverture : Chronique de Weissenau sur la guerre des paysans de 1525. Archives générales princières de Waldburg-Zeil, château de Zeil, ZA Ms 54, autour de 1525, pages 22-23.

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Notes
- En ce qui concerne la France (où l’on parle de « Guerre des Rustauds »), lire Georges Bischoff, La Guerre des paysans. L’Alsace et la révolution du Bundschuh, 1493-1525, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2011.
- Voir Peter Blickle, Der Bauernkrieg. Die Revolution des Gemeinen Mannes, Beck, München, 2012. Cet ouvrage comme nombre d’autres néglige les profondes inégalités qui traversaient les communautés paysannes, entre fermiers aisés, pauvres métayers et journaliers misérables, et bien sûr entre hommes et femmes.
- Littéralement : le mouvement des « souliers à lacets », en allusion au type de chaussures que portaient les gens du peuple, par opposition aux bottes des nobles. Il s’agit d’une série de révoltes paysannes dans l’Allemagne du Sud-Ouest, dont la première date de 1493 et qui s’achève avec la Guerre des paysans.
- Voir Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde/Senonevero, Genève /Marseille, 2014, chap. 1, p. 60-76 ; Yves Delhoysie & Georges Lapierre, L’Incendie millénariste, Os Cangareiros, 1987, p. 39-136 (disponible sur le site : http://basseintensite.internetdown.org).
- C’est la réception « socialiste » de Müntzer, dans le sillage de l’ouvrage très influent de Friedrich Engels, La Guerre des paysans en Allemagne (1850), Paris, Éditions Sociales, 2021. Sur la pensée de Müntzer, lire Ernst Bloch, Thomas Münzer. Théologien de la révolution (1921), Amsterdam, Paris, 2022.
- Voir l’essai de Maurice Pianzolla, Thomas Munzer ou la guerre des paysans (1958), Genève, Héros-Limite, 2015, ainsi que le roman d’Eric Vuillard, La Guerre des pauvres, Actes Sud, Arles, 2019. Voir aussi le roman du collectif italien Luther Blisset : Q. L’oeil de Carafa, Seuil, Paris, 2001.
- Voir notamment la deuxième thèse de Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses », repris dans Après le changement climatique, penser l’histoire, Paris, Gallimard, 2023, ainsi que le livre de Pierre Charbonnier Abondance et Liberté (La Découverte, 2019), dont j’ai proposé une recension critique : https://www.terrestres.org/2020/11/02/reecrire-lhistoire-neutraliser-lecologie-politique/
- Lyndal Roper. Für die Freiheit : Der Bauernkrieg 1525, Fischer, 2024, introduction.
- Dans le texte de Memmingen, chaque article se présente sous la forme d’un paragraphe de quelques phrases précisant et justifiant les revendications paysannes, en renvoyant en marge à des passages de la Bible. Peut-être parce qu’il s’agit d’un texte de compromis, cette version canonique est parfois moins radicale que d’autres, notamment de la version française. Entre la version de Memmingen et celle que je cite, il y a aussi des différences de contenu : les articles ne sont pas tout à fait dans le même ordre et leur contenu varie légèrement. Par exemple, la question des corvées (impôts en travail) n’apparaît pas dans la version française, alors que leur allègement est exigé dans la version de Memmingen.
- Cité par Pianzolla, op. cit., p. 237. On peut trouver une présentation en français des Douze Articles de Memmingen dans Charles Serfass, La Tourmente 1525. La Réforme et la Guerre des paysans. Incidences en Alsace Bossue, Scheuer, Drulingen, 2007, p. 27-30.
- Karl Marx, Le Capital, Livre 1, chap. sur « l’accumulation primitive » (Ed. Sociales, 1976, p. 518).
- Voir mon analyse de la propriété moderne dans Anatomie du chez soi. De l’usage commun à la spéculation immobilière, analyse de la propriété foncière, publié dans la revue Z en 2013 : https://sniadecky.wordpress.com/2018/06/04/berlan-propriete/
- Lyndal Roper, Für die Freiheit, op. cit., introduction.
- Le grand spécialiste de la guerre des paysans Peter Blickle souligne fortement cette dimension dans Der Bauernkrig, op. cit., chap. 5.
- Sur le lien entre la liberté de choix et la délivrance, voir mon ouvrage Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021 (dont un extrait est disponible sur le site des Terrestres : https://www.terrestres.org/2021/11/27/autonomie-limaginaire-revolutionnaire-de-la-subsistance/).
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29.11.2025 à 11:19
Gaza Inc.
« La porte de l’Orient. Un Dubaï occidental. Un second Monaco. Que Gaza devienne une plateforme touristique est dans la logique des choses. » Dans un texte tranchant, l’écrivain Aurélien Bellanger projette Gaza dans un devenir technocapitaliste. Gaza Inc., futur du monde ? Toute ressemblance avec des projets réels n’est en tout cas pas fortuite.
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Texte intégral (4431 mots)

Extrait du livre collectif Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. 17 écrivains pour la Palestine, paru en octobre 2025 aux éditions du Seuil.
On peut trouver au Japon un petit monticule fabriqué entièrement de nez, des nez tranchés et emportés comme trophées à la fin du xvie siècle après l’invasion japonaise de la Corée. On raconte qu’après la prise de Bagdad en 1258, les Mongols auraient dressé d’immenses plateformes de cadavres pour fêter leur triomphe. Les États-Unis se fantasment parfois en vaste cimetière indien.
Gaza, à son tour, sera peut-être demain agrandi d’une gigantesque marina tant il y aura de gravats à jeter à la mer – le premier complexe de luxe fondé sur une fosse commune.
On oublie souvent qu’Auschwitz, merveilleusement bien desservi et parfaitement situé au cœur de la grande plaine orientale européenne, une fois la guerre finie et sa fonction première achevée, aurait dû être le nom d’une cité idéale du Reich millénaire.
Gaza Inc.
La porte de l’Orient. Un Dubaï occidental. Un second Monaco.
Assez de gravats encore, une fois la marina mise à l’eau, pour construire un hub aéroportuaire et un quartier d’affaires.
Qu’une présence excessive d’os dans le ciment affaiblisse ses propriétés mécaniques sera un problème d’ingénierie facilement réglé – du même ordre que celui de la construction du Burj Khalifa sur le sable mou du désert.
Gaza : une épopée architecturale. Gaza : les constructeurs de l’extrême.
Mieux : un verrou historique longtemps bloqué qui saute.
Non pas une solution à un, deux ou trois États, mais une solution sans État.
Un pays effacé par les bulldozers, une page blanche géographique.
C’est Curtis Yarvin, un conseiller officieux de l’administration Trump, qui a donné le meilleur aperçu du projet – l’un de ceux qui poussent à l’abolition de la République et à la proclamation de l’Empire, sur le modèle de ces entités que les technocapitalistes chérissent, et derrière lesquelles les lecteurs de dystopies cyberpunk reconnaissent les zaibatsus de leurs cauchemars.
Il faudrait faire de Gaza, écrivait-il dans un texte prémonitoire qui a sans doute servi de prompt à ces vidéos de Trump et de Netanyahou se délassant des fatigues de la guerre dans un Gaza futur rempli de Trump Towers, il faudrait faire de Gaza l’avant-pont d’une gestion toute capitalistique de l’histoire et de la géographie.
Évacuer ces Palestiniens archaïques, mais leur laisser des parts du capital du Gaza à venir. Gaza comme lieu de toutes les mutations et expérimentations du capitalisme dérégulé.
Qu’ils prennent aussi, on n’est pas des monstres, leur part du spectacle.
Le billet de l’exil leur donnera droit à quelques dividendes.
Ce n’est pas un hasard si l’administration Trump s’est entichée du président salvadorien, qui gouverne son pays comme une prison de haute sécurité et dont le père appartient à la diaspora palestinienne.
Si la majorité des Israéliens, qui soutiennent la guerre, doivent considérer Gaza comme un problème local – sur un spectre allant de la gestion sécuritaire d’un quartier sensible au messianisme du Grand Israël –, on aurait tort de ne pas considérer Gaza comme une question mondiale.
Comme la section R&D de l’entreprise monde.
Que les démocraties, pour se défendre, aient tous les droits, n’a pas manqué de mobiliser les droites du monde, enfin réconciliées avec ce modèle de gouvernement pour lequel elles n’avaient pas d’affection particulière – jusqu’à ce qu’il leur soit démontré qu’il pouvait servir d’alibi à un déchaînement de violence qu’on tolérerait moins bien d’une dictature.
Gaza a remis la mort à l’agenda démocratique, et cela sera toujours bon à prendre, pour plus tard. Encore plus quand on possède, comme la France, certains des derniers territoires non décolonisés du globe.
À Gaza, on tue des civils, des enfants, des journalistes, en toute impunité ; à Gaza, des intelligences artificielles et des drones déciment des familles entières ; à Gaza, le maintien de l’ordre tient son salon à ciel ouvert.
Mais si nos démocraties regardent Gaza comme le banc d’essai des arts du gouvernement au xxie siècle, les technocapitalistes regardent déjà, par-dessus leur épaule, le butin supérieur qu’ils pourront emporter.
Et si le déni de la légitimité de la cause palestinienne était le cheval de Troie de la suppression du concept vieillissant d’État-nation ?
Ce qui ne poserait d’ailleurs pas de problème particulier à Israël, qui aura profité de la guerre pour définitivement muter d’État-nation européen fantôme de l’après-1848 à une entité religieuse chargée d’une mission largement œcuménique, qui séduit autant les évangélistes messianiques que les amateurs de croisades tardives.
Gaza Inc.
On passe à autre chose. On investit dans une plateforme territoriale comme on investirait dans une plateforme de cryptomonnaie.
La chose est bien documentée : Gaza est le dernier avatar du concept de zone par où le capitalisme a échappé aux régulations nationales.
Que le capitalisme, pour muter, doive se transformer parfois en machine de mort, c’est quelque chose que le théoricien marxiste Moishe Postone avait relevé dans ses analyses d’Auschwitz en tant qu’usine.
Usine à cadavres, dont on a longtemps pensé qu’elle était, en contradiction avec le projet capitaliste, une aberration absurde et monstrueuse. À moins de considérer qu’elle visait au contraire à purifier le capitalisme de son élément abstrait, traditionnellement confondu, selon la grille de lecture antisémite, avec les Juifs. Voilà ce que le capitalisme, pour devenir enfin productif, devait expier. Pour prouver qu’il n’était pas un système de domination, qu’il était naturel, qu’il servait les besoins des hommes, qu’il était la douceur même et qu’il n’avait rien de barbare, il lui fallut donc, à un stade critique de son développement, se lancer dans une entreprise génocidaire inédite.
Et si c’était cela que Gaza nous montrait ?
Gaza et l’étrange passé simple de ce nom qui désigne l’à-jamais révolu, le crime unique et absolu, qui pourrait, en régime capitaliste, revenir pourtant comme un fantôme purificateur.
La zone la mieux aménagée reste à ce jour le parc d’attractions – dont le premier du genre, selon une légende urbaine qui dit tout de la nature sépulcrale du projet, cacherait le corps cryogénisé de son fondateur sous les fondations d’une montagne russe.
Gaza Inc. aura bien ses montagnes russes.
Qui seront, comme elles le sont toutes, des machines à générer l’effroi.
Des petits trains de la mort, dans ces usines à prélever, mieux que la force de travail et la survaleur fétichisée des créatures humaines, directement leur temps de loisir et leurs derniers instants de liberté.
Que Gaza devienne une plateforme touristique est dans la logique des choses. Le tourisme, qui se présente encore comme la dernière récompense accordée aux travailleurs, organise plutôt leur disparition progressive.
Le petit train fantôme roule déjà sur les réseaux sociaux sans même qu’il soit besoin de recourir aux images générées. Des bras coupés nous frôlent, des têtes de bébés sans yeux, des corps tranchés en deux.
Gaza ne sera bientôt plus qu’une rampe inclinée au fond de la Méditerranée orientale – la machinerie qui nous entraîne plus bas et plus loin qu’on ne pensait, encore plus bas que la mer Morte, là où la vie sur Terre pourrait même disparaître.
Image issue du plan « Gaza 2035 » diffusé par le cabinet de Benjamin Netanyahu au printemps 2024.

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