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05.05.2026 à 16:27

Tenir bon : la leçon d’émancipation des « dames de fraises »

Chadia Arab

Chaque année, des milliers de Marocaines partent travailler comme saisonnières dans les coopératives de fraises d’Andalousie. Entre exploitation et émancipation, ces femmes participent d’une « agriculture de survie » que la géographe Chadia Arab documente depuis plus de quinze ans. Entretien.

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Chadia Arab est géographe, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’université d’Angers. Dans ses travaux, elle explore les liens entre migrations internationales, inégalités de genre et agriculture intensive. C’est dans le prolongement de sa thèse consacrée à l’étude des mobilités dans le Moyen Atlas au Maroc, que la chercheuse s’est intéressée aux Marocaines employées dans les coopératives de fraise de la région de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie, en Espagne. Chadia Arab documente leurs trajectoires, leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie. Ce travail de terrain a d’abord donné lieu à un livre en 2018, Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne publié chez En toutes Lettres, réédité en 2023, et traduit en espagnol, italien et arabe. En 2025, le récit a été adapté en bande dessinée par Annelise Verdier aux éditions Alifbata en France et En Toutes Lettres au Maroc.

Chadia Arab

Entretien réalisé par Ali Zniber.

Les illustrations qui accompagnent cet entretien sont issues de la bande-dessinée Dames de fraises, doigts de fée d’Annelise Verdier, Alifbata, En Toutes Lettres, Marseille et Casablanca, 2025.


Ali Zniber – Bonjour Chadia. Pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la migration saisonnière des Marocaines employées dans la cueillette des fraises en Espagne ?

Chadia Arab – Elle s’inscrit dans un dispositif institutionnel formalisé à la fin des années 1990, dans le cadre d’une coopération entre l’Espagne et le Maroc. Ce programme est conçu comme un instrument de gestion des flux migratoires et vise à répondre aux besoins ponctuels de main-d’œuvre de l’agriculture intensive espagnole, tout en encadrant strictement la mobilité des travailleuses afin d’éviter leur installation durable sur le territoire espagnol. La sélection des travailleuses est opérée au Maroc, sous la supervision des autorités, en lien avec l’Agence Nationale de Promotion de l’Emploi et des Compétences et en partenariat avec les organisations patronales agricoles en Espagne. Les femmes recrutées signent un contrat de travail temporaire avant le départ, limité à la durée de la saison agricole – de 3 à 9 mois -, avec l’obligation de retourner au Maroc une fois le contrat terminé. Une migration circulaire qui permet aux pouvoirs publics de promouvoir une forme de migration « ordonnée », « légale » et « éthique ».

Les travailleuses concernées, que j’ai nommé les « dames de fraises », sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique. Les critères de sélection privilégient explicitement des femmes ayant des enfants à charge, en bas âge, considérant qu’elles sont plus susceptibles de revenir au Maroc après la saison. Le genre n’est donc pas un paramètre secondaire du programme, mais bien un principe organisateur du recrutement et du contrôle des mobilités.

Les régions de départ sont marquées par le chômage, la précarité du travail agricole local, la faiblesse des revenus et l’absence de perspectives économiques durables. Dans ce contexte, la migration saisonnière apparaît comme une ressource temporaire permettant de subvenir aux besoins du ménage, d’assurer la scolarisation des enfants, de faire face aux dépenses de santé ou encore de rembourser des dettes. Le programme est souvent perçu comme l’une des rares opportunités d’accès à un revenu monétaire relativement stable, même si celui-ci reste modeste et conditionné à des rythmes de travail intensifs.

Les « dames de fraises » sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique.


LES COOPÉRATIVES DE L’OR ROUGE

C’est dans la province de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie que se concentre toute la production de fraise d’Espagne, second producteur mondial après les États-Unis et premier exportateur mondial. Les coopératives espagnoles produisent plus de 90 % des fraises européennes, exportées en barquettes dans des centaines de camions réfrigérés pour inonder les supermarchés européens. Pour comparaison, la France est 6e producteur en Europe et importe 40 % de sa consommation depuis l’Espagne.

Les champs et les serres des grands producteurs espagnols embauchent chaque année des milliers de femmes (environ 50 000 travailleurs saisonniers), majoritairement d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) et du Maghreb (Maroc) – les Marocaines constituant près de 50 % de la main d’œuvre. Selon les sources, le salaire s’élève entre 37 et 42 euros pour 6h30 de travail par jour, en-dessous du salaire minimum décidé par les conventions interprofessionnelles espagnoles.

Ali Zniber – Comment s’organise l’arrivée de ces femmes migrantes marocaines sur les exploitations agricoles ?

Chadia Arab – Le déplacement s’effectue de manière collective, sous encadrement administratif strict, depuis les régions de recrutement au Maroc jusqu’à la province de Huelva. Dès leur arrivée, les femmes sont prises en charge par les employeurs ou par des intermédiaires mandatés, les « médiateurs ». Les travailleuses sont conduites directement vers les exploitations agricoles et les lieux d’hébergement, des algecos ou des mobil-homes le plus souvent situés à proximité immédiate des champs, loin des centres urbains. Ces espaces contribuent à un fort enclavement spatial et social que je nomme « enclave ethnique ». Le logement, inclus dans le contrat de travail, devient un levier supplémentaire de contrôle : la perte de l’emploi peut entraîner la perte immédiate de l’hébergement, renforçant ainsi la dépendance des travailleuses à l’égard de l’employeur.

Les employeurs informent les travailleuses sur les aspects formels du contrat : durée de la mission, horaires de travail, règles de comportement et obligation de retour au Maroc à la fin de la saison. En revanche, les informations relatives aux droits du travail, aux recours possibles en cas de conflit, restent souvent lacunaires, partielles, voire inaccessibles. La barrière linguistique, le faible niveau de scolarisation de nombreuses travailleuses et l’asymétrie des relations institutionnelles limitent fortement la compréhension réelle de ce qui les attend. Ainsi, si les femmes ont généralement conscience de venir travailler dans la cueillette agricole pour une période limitée, elles découvrent souvent sur place la pénibilité du travail, l’intensité des cadences, les contraintes liées au logement collectif et l’isolement social. Le décalage entre les attentes initiales et la réalité vécue est un élément récurrent des récits recueillis au cours de mes enquêtes.

Ali Zniber – Lors de vos terrains dans ces coopératives fraisières, qu’avez-vous justement vu des conditions de travail ? Comment s’organise la vie quotidienne ainsi que les rapports avec les autres travailleuses d’origine européenne ?

Chadia Arab – Le travail dans les champs de fraises est physiquement éprouvant. Il s’effectue majoritairement en position penchée, durant de longues heures, avec des cadences soutenues et une forte pression liée à la productivité. Les horaires varient en fonction des besoins de l’exploitation, des conditions climatiques et des fluctuations du marché, ce qui rend le temps de travail instable et difficilement prévisible. La rémunération, souvent calculée à la tâche ou conditionnée à des objectifs de rendement, renforce cette logique d’intensification du travail. À cela s’ajoutent des situations fréquentes de non-respect des droits du travail : heures supplémentaires non rémunérées, accès limité aux soins, etc.

Les temps hors travail sont consacrés aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux appels téléphoniques avec la famille restée au Maroc, et au repos. Les travailleuses partagent la cuisine et une seule douche pour des dizaines de personnes. L’isolement géographique et la barrière linguistique limitent fortement les interactions avec la société locale espagnole. Les déplacements sont rares, souvent conditionnés à l’autorisation de l’employeur ou à la disponibilité de transports collectifs.

Entre femmes marocaines, les relations sont ambivalentes. D’un côté, on observe des formes de solidarité, d’entraide et de soutien moral, indispensables pour faire face à la pénibilité du travail et à l’éloignement familial. Ces solidarités se manifestent notamment dans le partage des tâches, l’accompagnement en cas de maladie ou la circulation d’informations. De l’autre, le dispositif de travail favorise aussi la mise en concurrence des travailleuses, notamment à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante. Cette concurrence peut générer des tensions, des conflits et des formes de surveillance mutuelle.

Le dispositif de travail favorise la mise en concurrence des travailleuses, à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante.

Les rapports avec les autres travailleuses saisonnières, notamment roumaines et polonaises, s’inscrivent dans une division ethnique du travail agricole. Ces femmes ont souvent des statuts juridiques, des conditions d’emploi et des marges de mobilité différentes. Si des interactions existent sur les lieux de travail, les relations restent généralement limitées, entravées par les barrières linguistiques, les différences de statut et les logiques de séparation spatiale dans les logements. Les travailleuses marocaines, recrutées dans le cadre d’un programme strictement encadré et temporaire, disposent de moins d’autonomie que leurs homologues européennes, ce qui accentue les hiérarchies et les distances sociales.

Mais si le quotidien s’avère structuré par la contrainte, l’isolement et la précarité, on observe aussi des formes de résistance discrètes et de solidarités ordinaires. Ces solidarités se manifestent notamment lorsque l’une d’entre elle est malade, ou lorsqu’une saisonnière a besoin d’argent. Ou encore à la suite d’agressions sexuelles en 2018 qui a donné lieu à une solidarité incroyable.

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Ali Zniber – En effet, en 2018, dix femmes ont pris la fuite de l’une de ces entreprises de fraises et ont porté plainte pour dénoncer leurs conditions de travail et de logement, le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Ces plaintes ont été classées sans suite. Comment analysez-vous cette histoire ?

Chadia Arab – Les révélations de 2018 n’ont pas dévoilé des faits exceptionnels, mais rendu visible un système fondé sur la silenciation. Dominées socialement, culturellement et économiquement, les femmes recrutées dans le cadre de la migration saisonnière l’ont été parce qu’elles devaient se taire. Le silence n’est pas un effet secondaire du dispositif, il en est un pilier central, avec la peur et la dépendance – architecture assurant la perpétuation des violences, sexistes et sexuelles dans le cas qui nous occupe.

Et pourtant, cette fois-là, ce n’est pas une mais dix femmes qui ont brisé le silence pour révéler une véritable accumulation de violence : non-paiement des jours travaillés, conditions de logement indignes – leur avocate avait parlé « de conditions de vie déplorables », d’un « climat de terreur » organisé par l’employeur et ses relais -, manque de moyens pour acheter de la nourriture, harcèlement et agressions sexuelles, viols. Certaines expliquent avoir dû fouiller les poubelles, manger des herbes ou des fruits pourris pour survivre. Nouvelles recrues, découvrant ce système pour la première fois, les dix plaignantes n’avaient, selon leurs mots, « plus rien à perdre », contrairement aux « répétitrices », rendues muettes par la peur de perdre leur travail et leur droit au retour. Certaines avaient un niveau d’instruction plus élevé que la moyenne, comme Safia, figure centrale du groupe, mariée et mère de deux enfants. C’est elle qui a cherché de l’aide extérieure lorsque plusieurs travailleuses sont tombées gravement malades, et que l’employeur n’a pas pris en charge leurs soins. Cette démarche marque un basculement : oser parler malgré le risque du déshonneur, de la perte du travail, de la rupture familiale. Oser parler, alors même qu’elles subiront, durant toute la procédure judiciaire, minimisation, disqualification et entrave.

La Guardia civil a d’abord refusé de prendre les plaintes, prétextant des contraintes horaires, puis a reformulé les faits : les agressions deviennent des « insinuations sexuelles », le harcèlement est réduit à de la « drague », présentée comme normale dans la culture espagnole. Le week-end suivant les premières tentatives de dépôt de plainte, l’employeur a organisé le renvoi massif au Maroc de centaines de femmes, sans les payer. C’est dans ce contexte que les dix plaignantes ont réussi à s’enfuir, décrivant leur départ comme une évasion : franchir des grillages, passer sous des barbelés, se cacher des heures dans la forêt, tandis que retentissaient les sirènes de la police.

Ali Zniber – Et qu’a décidé la justice ?

Chadia Arab – Les plaintes ont été classées sans suite, puis rejetées par les juridictions supérieures. Les avocat·es ont dénoncé une forme de connivence entre l’employeur, la police et certains acteurs locaux, dans une région où l’économie de « l’or rouge » structure largement les rapports de pouvoir. Cette issue judiciaire a constitué une violence institutionnelle supplémentaire, confirmant aux femmes que leur parole ne valait pas grand chose face au pouvoir des exploitants agricoles. Les institutions censées garantir le bon fonctionnement de la migration circulaire ont protégé le système plutôt que les personnes qui en subissaient les abus.

Les conséquences de ces plaintes sur la vie des femmes ont été profondes. Restées pour la plupart en Espagne, elles sont devenues sans-papières, sans travail stable, souvent sans logement. Plusieurs souffrent de traumatismes sévères, dont des états de stress post-traumatique. Trois divorces ont déjà eu lieu ; d’autres femmes ont été menacées par leur famille, parfois de mort, si elles rentraient au Maroc. Elles sont accusées d’avoir sali l’honneur familial, voire d’avoir menti pour obtenir des papiers. Certaines ont perdu la garde de leurs enfants ou en sont durablement séparées.

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Leur histoire montre que, dans ce système, parler détruit plus sûrement que se taire. Et pourtant, leur geste reste fondamental : il a brisé le pacte du silence et rendu visible une violence structurelle et rappelé que la migration saisonnière repose sur une asymétrie radicale de pouvoir, où l’exploitation économique et la violence sexuelle ne sont pas des accidents, mais des mécanismes de régulation du travail. Ce que ces femmes ont réussi à enclencher, malgré leur extrême vulnérabilité, est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ce que les plaignantes ont réussi à enclencher est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ali Zniber – Comment l’histoire de ces dix femmes a-t-elle raisonné dans le champ de la contestation sociale en Espagne ? Y a-t-il eu des alliances avec le mouvement féministe ?

Chadia Arab – Le 17 juin 2018, une marche a été organisée par des syndicats agricoles, des associations féministes, des collectifs antiracistes et des organisations de défense des droits des migrant·es. Pour la première fois, ils ont convergé sous une bannière commune : « Travailler oui, mais avec des droits. Pas d’esclavage, ni au travail ni sexuel. » Cet événement constitue un moment charnière dans l’histoire des mobilisations autour des saisonnières marocaines de Huelva : celles qui étaient jusque-là réduites au silence sont apparues au cœur du conflit social.

Cette mobilisation a rendu visibles les dimensions profondément intersectionnelles des violences subies par les dames de fraises. Leur situation ne peut être comprise ni uniquement à travers le prisme de l’exploitation des travailleur·euses immigré·es, ni uniquement à travers celui des violences sexistes. Elle se situe à l’intersection du sexisme, du racisme, de la domination de classe et des politiques migratoires. Les slogans brandis ce jour-là comme « Ni capitalisme racial, ni patriarcat colonial » ont explicitement nommé cette imbrication des rapports de pouvoir.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants. À partir de 2018, plusieurs figures publiques et collectifs féministes se sont saisis de cette lutte, parfois de manière très autocritique. Des tribunes, comme celles de l’écrivaine Lucia Etxebarria, la syndicaliste féministe Pastori Filigrana ou la militante des droits de l’homme Violeta Assiego ont dénoncé un « viol structurel, raciste, sexiste et de classe », tout en interrogeant les angles morts du féminisme majoritaire. Une question centrale est apparue : comment lutter contre le patriarcat sans interroger le racisme et l’exploitation du travail migrant ?

Cependant, cette mobilisation, aussi inédite soit-elle, est restée fragile. Si certaines associations et syndicats sont restés durablement engagés aux côtés des plaignantes, Safia et les femmes du groupe des dix ont exprimé à plusieurs reprises le sentiment d’un abandon, une fois l’attention médiatique retombée. Une limite classique des mobilisations intersectionnelles : la difficulté à inscrire dans la durée des luttes portées par les plus précaires, surtout lorsque leur combat met en cause des intérêts économiques et politiques majeurs.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants.

Mais l’impact politique et symbolique de cette mobilisation reste considérable. Elle a montré que des femmes pauvres, rurales, souvent analphabètes, migrantes et racisées, pouvaient déplacer les lignes du débat public, forcer des alliances inédites et rendre visibles les violences structurelles du modèle agricole et migratoire. Elle a révélé que la migration saisonnière, pensée comme un dispositif « gagnant-gagnant » entre le Maroc et l’Espagne, produisait en réalité une « enclave ethnique » où s’articulent capitalisme, héritages coloniaux, racisme institutionnel et domination patriarcale.

Enfin, cette marche a mis en lumière une solidarité qui dépasse les frontières. Si les associations marocaines n’ont pas pu être physiquement présentes, des prises de position ont émergé dans l’espace médiatique marocain, soulignant le caractère transnational de ces violences et des résistances qu’elles suscitent. En ce sens, la mobilisation de 2018 ne se limite pas à un épisode local : elle ouvre un horizon politique où les luttes féministes, antiracistes, écologiques et sociales ne peuvent plus être pensées séparément.

Ali Zniber – En soutien à cette mobilisation, vous avez d’ailleurs rédigé la tribune « Nous sommes toutes des dames de fraises »1 en 2018, publiée au Maroc sur le site Yabiladi, relayée en France par Mediapart et traduite en espagnol.

Chadia Arab – En effet. Cette tribune n’était pas une prise de parole extérieure au terrain, mais un prolongement direct du travail ethnographique et des liens tissés avec ces femmes. Elle visait à inscrire leur combat dans un espace public transnational, à relier les violences vécues à Huelva aux responsabilités politiques, économiques et historiques partagées entre le Nord et le Sud. Ainsi, je conçois mon travail comme une démarche engagée et située, au sens donné par Donna Harraway. La connaissance située implique de réfléchir non seulement à la position et aux limites de vision du sujet qui produit le savoir, mais aussi à qui produit le savoir, dans quelles conditions et dans quels rapports de pouvoir. Mon terrain oblige à regarder en face les rapports Nord-Sud et Sud-Nord, les héritages coloniaux, et les systèmes contemporains de domination qui articulent le genre, la race et la classe. Le Maroc est un pays anciennement colonisé, et cette histoire continue de produire des effets très concrets sur les trajectoires migratoires, sur la division internationale du travail et sur la manière dont certains corps, en particulier les corps féminins, racisés, pauvres, sont rendus disponibles, exploitables et remplaçables. Les dispositifs de migration circulaire ne peuvent être compris sans cette profondeur historique et coloniale.

Travailler sur ces saisonnières marocaines et sur un tel terrain implique donc d’être une chercheuse engagée, et d’une certaine manière accepter d’être interpellée par celles que l’on rencontre, par leur souffrance, leur colère, mais aussi leur lucidité. Cela suppose une responsabilité éthique : celle de ne pas confisquer leur parole, de ne pas parler à leur place, mais de parler à partir de ce qu’elles disent, de ce qu’elles vivent, et des risques qu’elles prennent en parlant. Mon engagement n’est pas militant au sens partisan, il est scientifique et politique au sens que lui donne Fatema Mernissi, anthropologue marocaine. Cet engagement vise à rendre visibles des rapports de domination que l’ordre social tend à naturaliser. Mernissi rappelle ainsi l’importance de l’engagement : « La dignité c’est d’avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose2 ».

Ali Zniber – Dans votre ouvrage Dames de fraises, doigts de fée, vous insistez sur la façon dont la migration reconfigure les rôles genrés. Quelles transformations avez-vous observé, à la fois durant cette « parenthèse temporelle » qu’est la migration saisonnière en Espagne, mais aussi au moment du retour des dames de fraises au Maroc ?

Chadia Arab – Durant le séjour en Espagne, j’observe des formes d’émancipation souvent fragiles, mais bien réelles. Le simple fait de quitter le village, de vivre entre femmes, de travailler, de gagner un salaire propre, de circuler sans contrôle familial direct, transforme les rapports à soi et aux autres. Ces femmes prennent de l’assurance, développent une confiance nouvelle, apprennent à négocier, à se défendre, à parler pour elles-mêmes, parfois face aux employeurs, parfois face aux institutions, parfois face à leurs propres maris restés au Maroc. Cette autonomie reste contrainte par la précarité juridique, la violence au travail ou les abus, mais elle n’en est pas moins réelle.

Au retour au Maroc, les effets de cette parenthèse se prolongent, d’une autre manière. Pour certaines, le capital économique accumulé, même modeste, devient un levier décisif de reconnaissance sociale. Ce sont elles qui reviennent avec l’argent, qui subviennent aux besoins familiaux, qui financent la scolarité des enfants, la construction ou la rénovation de la maison. Cette contribution économique peut inverser temporairement ou durablement les rapports de pouvoir au sein du couple et de la famille, rendant la parole des femmes plus audible, leur présence plus centrale. Dans certains cas, cette transformation débouche sur des séparations ou des divorces. Mais ces reconfigurations ne sont jamais garanties. Elles sont souvent traversées par des tensions, des résistances, parfois des sanctions sociales – comme on l’a vu avec l’histoire des dix plaignantes de 2018.

Le parcours de Zahra, rencontrée à plusieurs reprises au Maroc et en Espagne, en 2009 pour la première fois et en 2021 pour la dernière fois, cristallise cette complexité. Mère célibataire, analphabète, rejetée par sa famille, elle trouve dans la migration saisonnière non seulement un revenu, mais une réhabilitation morale et sociale. Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. L’économie du travail féminin renverse ici des hiérarchies sociales et morales profondément enracinées. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation ne se joue pas uniquement dans les discours, mais dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ainsi la migration saisonnière constitue une parenthèse temporelle et sociale au cours de laquelle s’ouvrent des espaces de liberté relative et de reconfiguration des rapports de genre. Cette parenthèse n’est ni linéaire ni émancipatrice au sens normatif du terme, mais elle produit des déplacements profonds, parfois transformateurs, parfois silencieux, parfois ambivalents, dans les trajectoires des femmes.

Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation se joue dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ali Zniber – Dans votre livre, vous parlez de femmes « capables ». Malgré la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes précaires et immigrées, elles agissent sur leur destin d’une façon qui n’était pas attendue. Néanmoins, la vulnérabilité qui caractérise leur condition est mise à profit par les coopératives agricoles. Leur peur de ne pas pouvoir revenir les oblige à accepter un ensemble de conditions indignes. Comment voyez-vous ce nœud entre émancipation et exploitation qui se situe au cœur de la migration de ces femmes ?

Chadia Arab – Ce nœud entre émancipation et exploitation, cette ambivalence entre des femmes qui apparaissent à la fois comme stratèges, actrices de leur destin mais aussi vulnérables et stratèges, est au cœur de mon travail. Il peut être éclairé à partir de la figure de la femme capable, que je mets en parallèle avec celle de la zoufria3, féminin de zoufri, figure de l’ouvrier immigré des années 1960, qui incarne chez le sociologue Ahmed Boubakeur une image ambivalente : à la fois travailleur précaire et héro sacrifié. Je repense ici à Saïda, rencontrée avant son départ en Espagne, qui me disait : « On a travaillé, travaillé et travaillé dur pour leur montrer qu’on était capables. » Cette phrase, d’une grande force, condense à elle seule l’enjeu central de la migration saisonnière : faire la preuve de sa capacité dans un dispositif qui repose précisément sur la mise à l’épreuve des corps de ces femmes.

En m’appuyant sur Paul Ricœur et sa réflexion sur l’homme capable, il devient possible de penser la vulnérabilité non pas comme l’opposé de l’autonomie, mais comme sa condition même. Ricœur écrit que « c’est la vulnérabilité qui fait que l’autonomie est une condition de possibilité ». Les saisonnières marocaines incarnent pleinement cette tension. À partir de la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes pauvres, rurales, précaires et immigrées, elles agissent sur leur propre destin et font des choix orientés vers une vie qu’elles estiment meilleure, même si ces choix sont contraints, coûteux et parfois violents.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables. Capables de supporter la séparation avec leurs enfants et leurs proches malgré le manque et la culpabilité. Capables d’endurer un travail agricole pénible, répétitif, souvent sous-payé. Capables de vivre en communauté, dans des logements surpeuplés, avec des femmes qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et de s’y organiser. Cette capacité n’est pas une essence; elle est le produit de trajectoires de pauvreté, de responsabilités familiales précoces, d’une longue familiarité avec l’endurance.

Mais cette capacité est aussi captée par le système productif. La vulnérabilité devient une ressource économique pour les coopératives agricoles espagnoles, et la peur de ne pas être rappelées la saison suivante agit comme un puissant mécanisme de contrôle. L’émancipation qu’elles expérimentent est donc réelle, mais conditionnelle : elle s’exerce dans un cadre qui exploite précisément leur capacité à se taire, à continuer. Enfin, pour celles qui décident de rester en Espagne, un autre parcours de la combattante commence, cette fois en tant que sans-papières. Elles ne se contentent plus d’être des femmes capables ; elles mobilisent leurs réseaux, font preuve d’ingéniosité, développent des stratégies de survie et de régularisation. Beaucoup finiront par atteindre leur objectif : obtenir des papiers, souvent au prix de longues années d’invisibilité.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables.

Ali Zniber – En 2025, vous avez publié un article avec le géographe Mustapha Azaitraoui4, dans lequel vous caractérisez le régime agricole de la province de Huelva « d’agriculture de survie ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?

Chadia Arab – La notion d’« agriculture de survie » permet de rendre compte d’un modèle productif qui repose sur une double exploitation : celle des milieux naturels et celle des corps des travailleuses saisonnières. L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne a constitué un moment charnière. Elle a accéléré la transformation d’une agriculture locale vers un modèle agro-exportateur intensif, orienté vers la compétitivité internationale, la rapidité des cycles de production et la maximisation des rendements à court terme. Cette mutation s’est faite au prix d’une pression extrême sur les ressources naturelles (comme le parc de Doñana), avec une surexploitation de l’eau, une artificialisation des sols, un usage massif de plastiques et de produits phytosanitaires, mais aussi sur le travail humain, devenu une variable d’ajustement essentielle.

Les milieux naturels comme les travailleuses saisonnières sont traités selon une même logique extractive : extraire vite, beaucoup, et à moindre coût, sans se soucier des effets à long terme. Les sols, les nappes phréatiques, les corps féminins sont considérés comme des ressources disponibles, remplaçables, épuisables. Lorsque la terre se fatigue, on la déplace ; lorsque les travailleuses s’usent, on les remplace par d’autres contingents tout aussi précaires. De la même manière que les milieux naturels sont soumis à une exploitation sans régénération, les travailleuses sont engagées dans un cycle de travail qui ignore leur santé, leur fatigue, leur vieillissement.

Parler d’« agriculture de survie », c’est aussi souligner le paradoxe d’un système qui produit de la richesse à grande échelle tout en organisant la survie au quotidien, tant pour les écosystèmes que pour les personnes qui y travaillent. Les travailleuses survivent physiquement et économiquement ; les exploitations survivent économiquement dans un contexte de concurrence internationale accrue ; mais cette survie se fait au détriment de toute durabilité sociale et écologique.

Enfin, cette continuité entre les deux régimes d’exploitation invite à repenser ensemble les luttes écologiques et les luttes sociales. On ne peut pas défendre les milieux naturels sans interroger les conditions de travail de celles et ceux qui les façonnent, pas plus qu’on ne peut penser la justice sociale sans intégrer les destructions environnementales qui touchent en premier lieu les populations les plus précaires. Les corps des travailleuses et les territoires agricoles de Huelva racontent ainsi une même histoire : celle d’un modèle productif qui épuise ce qui le fait vivre.

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Notes

  1. https://blogs.mediapart.fr/chadia-arab/blog/130618/nous-sommes-tou-te-s-des-damesdefraises
  2. Fatima Mernissi, Rêves de femmes, une enfance au harem, Paris, Albin Michel, 1994.
  3. « L’homme capable à l’épreuve de l’invisibilité sociale », Le Portique [En ligne], 26 | 2011, document 5, mis en ligne le 11 février 2013 : URL : http://leportique.revues.org/2511
  4. Enseignant-chercheur en géographie de la Faculté Polydisciplinaire de Khouribga, Laboratoire dynamique des paysages, risques et patrimoine, Université Sultan Moulay Slimane, Maroc.

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14.04.2026 à 15:27

« La guerre renforce la cohésion du régime iranien, et sa répression »

Soma · Collectif Roja

Dans l’élan des soulèvements récents du peuple iranien contre son régime, le collectif Roja tient de front les critiques de l'autoritarisme et de l'impérialisme. Une position rendue plus nécessaire encore à mesure que la guerre des USA et d’Israël en Iran ajoute des morts aux victimes des massacres de janvier par les Gardiens de la Révolution. Entretien.

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Texte intégral (9338 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Fin février, alors que les armées israéliennes et états-uniennes n’avaient encore largué aucun missile sur l’Iran, des membres du groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine s’entretenaient avec Soma, exilée kurde féministe d’Iran, sociologue et militante. Elle est notamment membre du collectif Roja, composé d’exilé·es d’Iran, du Kurdistan et d’Afghanistan basé·es en France. Elle nous parle de ce que la guerre en cours a tendance à occulter : le mouvement de révolte qui a secoué l’Iran entre décembre 2025 et janvier 2026, et la répression terrible qui y a mis fin – du moins temporairement. Malgré la terreur et les milliers de morts, tout portait alors à croire que le mouvement resurgirait tôt ou tard, car la situation politique ne laissait aucune issue aux Iranien·nes sinon de reprendre la rue.

À présent, l’offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février se poursuit, Ali Khamenei a été tué, et le régime, aux mains des Gardiens de la Révolution, s’endurcit toujours davantage. La poursuite du mouvement de révolte semble d’autant plus difficile dans ce contexte. L’entrée en guerre est l’occasion pour le régime d’approfondir le contrôle, la surveillance et la répression sur sa population intérieure, au nom de la lutte contre l’ennemi. Ceux qui ont célébré la mort du Guide Suprême comme un soulagement font aujourd’hui face à la réalité de la guerre : des frappes qui font des milliers de morts, guidée par des puissances économiques et militaires extérieures qui n’ont que faire des aspirations populaires. Nous publions cet entretien dans ce contexte. Comme un geste de soutien aux Iranien·nes qui luttent, à la fois contre le régime et contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël.


Le groupe International du Syndicat de la Montagne LimousinePeux-tu nous parler des différentes composantes du mouvement qui a démarré fin décembre 2025 en Iran, et pourquoi était-il plus massif que les précédentes révoltes ?

Soma – Il y a 31 provinces en Iran, qui étaient toutes dans la rue en janvier. C’est inédit. Depuis 2017, les mouvements sociaux se diversifient. En 2019, le mouvement était déjà national, mais ça ne concernait pas toutes les villes et les provinces. Cette fois, il s’agissait d’un mouvement de masse dans l’ensemble du pays et c’est la distinction la plus importante par rapport aux révoltes précédentes.

Il a démarré à Téhéran dans le bazar, puis très vite aussi dans les deux régions les plus pauvres, Lorestan et Kermanshah, où le taux de chômage atteint quasiment 50% (dans le reste du pays il est autour de 30%). Ce sont des très petites villes, des banlieues comme à Jafarabad (banlieue de Kermanshah) qui se sont soulevées, et où il y a eu des affrontements avec la police. La population là-bas est très pauvre, et ce sont les jeunes générations d’origine paysanne, qui ont perdu leurs terres et ont dû émigrer dans les banlieues, qui se sont soulevées. Il y a très peu de travail, très peu d’aide médicale, presque aucune forme d’État social pour eux. En Iran, 90% des contrats sont des contrats de type « intérim » qui n’offrent vraiment aucune sécurité. Le moment le plus puissant du mouvement, à mon sens, c’était dans ces petites villes quasiment inconnues, que personne ne savait mettre sur la carte. C’était aussi parfois des villes très conservatrices avec beaucoup de gens pro-régime, souvent chiites, traditionnellement des alliés du régime, qui ont été envoyés par le gouvernement dans des régions sunnites précisément pour contrer la résistance et l’identité kurde. Mais cette fois c’est eux qui se soulevaient contre le régime. On a vu des femmes, en tenue de hijab complète, qui se mettaient au premier rang à crier « à bas Khamenei, à bas la dictature ! ». C’est ce qui distingue complètement ce mouvement des précédents, car habituellement dans ces régions, il y avait très peu de révoltes. En ce qui concerne le Kurdistan, les révoltes partent habituellement des endroits où l’identité kurde est très présente, très politisée, alors que cette fois c’est venu d’abord des régions kurdes chiites.

Cette composition sociale nouvelle donne de la force au mouvement, lorsqu’il revient à Téhéran après avoir secoué les autres villes du pays, car il réunit des classes sociales très différentes et surtout des personnes peu politisées qui n’étaient jamais descendues dans la rue auparavant.

GISMLOn a beaucoup entendu parler des massacres des 8 et 9 janvier. Que se passe-t-il à ce moment-là, pourquoi un tel déchaînement de violence ?

Soma – Le mouvement est arrivé en plein cœur des grandes villes. Depuis les commerçants du bazar de Téhéran, cela s’est étendu d’abord à l’université, puis très vite à une grande diversité de personnes et de classes sociales. Le régime a vraiment eu peur. Le 8 janvier, c’est extrêmement massif. Les gens sont plein d’espoir. Une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras. Beaucoup ont cru que la fin était proche, d’ailleurs c’est pour cela que les gens sont sortis en famille, avec leurs enfants. Tragiquement, c’est cet espoir un peu fou et qui explique qu’il y aura beaucoup d’enfants parmi les victimes des massacres. Ils ont tiré sur la foule, surtout à Téhéran, Mashhad, Ispahan… et ils ont tué des milliers et des milliers de personnes sur ces deux jours – surtout de nuit, en fait.

On a franchi un cap dans la brutalité de ce régime. Depuis le début, il y avait des morts, dès les premiers mouvements dans le Kermanshah et le Lorestan, des tirs à balles réelles. La répression a toujours été asymétrique entre les régions, les méthodes répressives et violentes arrivent d’abord dans les périphéries du pays – les banlieues mais aussi et surtout au Kurdistan et au Baloutchistan, qui ont historiquement été un laboratoire de la répression étatique. Et cette fois c’est arrivé jusqu’en plein cœur du pays, dans les grandes métropoles, où ils ont tiré sur la foule. C’est aussi pour cela que toutes les communications étaient bloquées pendant des jours et des jours : pour qu’on ne voit pas, qu’on ne sache pas.

Le 8 janvier, une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras.

Sur Iran International, une chaîne TV qui est largement favorable au fils du Shah, Reza Pahlavi, et contrôlée depuis l’étranger par des monarchistes de la diaspora, on ne parlait pas de ces tueries le soir-même. Des journalistes ont même prétendu que des milliers de militaires avaient rejoint le mouvement royaliste contre le régime, ce qui se révélera totalement faux par la suite. Mais le black-out d’Internet est massif et c’est alors impossible de vérifier les choses. C’était une manipulation de l’information, complètement irresponsable car elle a conduit les gens à sortir à nouveau dans les rues le lendemain du 8, sans savoir ce qui s’était passé la veille, pour se faire tuer à leur tour.

Nous avons eu beaucoup de témoignages disant aussi qu’on sentait que les gens dans la rue étaient prêts à mourir cette fois. On savait très bien que dans les premières lignes des manifestations, il y aurait des morts. Sans armes, devant un régime qui est en train de tirer. Dans une vidéo de six minutes, on entend 250 balles tirées. En six minutes ! Les gens savaient qu’ils prenaient des risques réels… mais on ne pouvait pas imaginer l’ampleur.

« Femme, Vie, Liberté » est un mouvement pour la vie né en 2022. Aujourd’hui, en 2026, c’est un mouvement où des gens savaient très bien qu’ils pouvaient mourir. C’est aussi le signe d’une grande détresse, qu’il y a des personnes qui pensent qu’il vaut mieux mourir que supporter cette vie qu’on a aujourd’hui. Surtout la jeunesse, qui n’a pas vraiment de maturité politique car elle n’a jamais pu voir ou expérimenter d’autres moyens de contester le régime – de fait, en Iran, ça n’existe pas.

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GISMLMi-février, il y a eu de nombreuses cérémonies visibles sur les réseaux sociaux, aussitôt le black-out levé et les universités réouvertes. On a eu l’impression qu’il y avait quelque chose comme une résurgence du mouvement à ce moment-là, notamment dans les universités où il y a eu des affrontements. Que représentent ces cérémonies, et qu’est-ce qu’elles nous disent de l’état du mouvement ?

Soma – Quarante jours après la mort, traditionnellement les Iranien·nes célèbrent les disparu·es. C’est une coutume musulmane à l’origine mais célébrée de plus en plus largement parmi les différentes communautés en Iran. Or, les « cérémonies des quarante jours » prennent souvent une tournure très politique, car on célèbre aussi les victimes de la répression. Souvent, à ces occasions, le mouvement reprend du souffle. En 2022, ces cérémonies devenaient des manifestations, et dans certains cas la répression faisait de nouveaux morts, ce qui donnait lieu à d’autres cérémonies 40 jours plus tard.

Le régime le sait bien. Dès la première phase du mouvement, surtout dans les petites villes du Lorestan, du Kurdistan chiite, les enterrements publics ont été interdits. Seules quelques personnes pouvaient être présentes, en silence, sans voix, et c’était le plus souvent dans la nuit, entre deux et six heures du matin, une heure où il n’y a personne pour filmer…

Dans les principales villes où il y avait eu les grands massacres des 8 et 9 janvier, l’armée ou les miliciens ont retenu les corps pendant une semaine, voire deux semaines. Des corps ont été enterrés avant d’avoir été rendus à leur famille. On a perdu vraiment toute la cérémonie habituelle de respect des morts, cérémonie qui est vraiment très importante pour la culture iranienne. Priver les gens de cela, c’est une étape particulière dans la répression.

Donc, où en est le mouvement, c’est difficile à dire. La différence aujourd’hui, c’est que même parmi les familles religieuses, on voit des cérémonies très contestataires, ce qui était rare avant. C’est-à-dire que certaines franges de la population qui étaient les plus fidèles au régime par le passé sont aujourd’hui dans le mouvement de contestation. On l’a vu aussi avec les manifestations dans les petites villes très conservatrices. Du reste, les discours des familles pour les cérémonies des 40ème jours sont très variés idéologiquement, on y retrouve des discours pro-régime autant que des discours radicaux révolutionnaires de gauche…

GISMLPlusieurs révoltes populaires ont secoué le régime iranien ces dernières années. La plus récente et l’une des plus médiatisées est le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadï ») survenu suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs, en 2022. Là où les revendications de ce mouvement étaient féministes, anti-impérialistes et égalitaires, on a un écho dans le mouvement actuel d’idéologies réactionnaires, de slogans homophobes et racistes. Comment expliquer que ces discours occupent une telle place aujourd’hui, et que la gauche soit à ce point marginalisée ?

Soma – Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de discours réactionnaires. Ils viennent à la fois des membres de la diaspora iranienne monarchiste et aussi de certaines catégories de population à l’intérieur de l’Iran. En fait, face aux aspirations décoloniales, féministes et égalitaires de 2022, on a assisté à une sorte de backlash, qui a pris différentes formes. D’un côté il y a eu la montée d’une propagande nationaliste violente et raciste – par exemple, les Kurdes et les Baloutches sont considérés à présent comme des séparatistes nuisant à l’intégrité de l’Iran, les Afghans, qui représentent à peu près 5 millions de personnes en Iran, sont accusés de participer à un « grand remplacement » de la population iranienne, et il y a également un racisme particulièrement violent envers les arabes. Ce nationalisme a été fortement alimenté par le régime en place, qui met beaucoup en avant la question de l’intégrité territoriale.

La « guerre des douze jours », l’invasion armée en juin 2025 où les armées génocidaires et impérialistes d’Israël et des États-Unis ont attaqué l’Iran, a contribué à renforcer ce discours. Car pour beaucoup, dans un contexte de guerre, l’ennemi change, et le régime devient un allié. Même des opposants au régime, des intellectuels de gauche, ont cédé face au discours de défense patriotique et anti-Kurde, selon lequel ces derniers seraient une menace puisqu’ils ne se rangent pas en rang derrière l’État iranien. Ce backlash explique aussi un peu que les populations Kurdes et Baloutches ont été moins présentes dans ce mouvement, car elles sont davantage isolées.

En tous cas, en alimentant ce nationalisme le régime a vraiment préparé le terrain pour les royalistes et l’extrême-droite. Aujourd’hui, ils pourraient très facilement arriver au pouvoir. Le nationalisme s’accompagne d’un discours très masculiniste, qui semble être une réponse directe à « Femme, Vie, Liberté » – on a vu par exemple apparaître le slogan « Homme, Patrie, Prospérité », et beaucoup de sexisme, d’homophobie. Il faut voir les pancartes avec lesquels certains défilent, c’est pire que Trump. Ces forces royalistes ont pour elles le soutien de grands médias, comme Iran International, avec un budget de 250 millions d’euros par an, et le soutien d’abord de l’Arabie Saoudite, puis d’Israël. Il y a tout un agenda politique derrière le fils du Chah, qui manipule aussi une certaine nostalgie de l’époque avant la révolution iranienne, auprès de populations qui, pour la très grande majorité, n’ont pas connu cette période.

Quant à la gauche, si elle est autant marginalisée aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première, c’est la répression historique du régime envers toutes les forces de gauche qui ont pu exister. Les mouvements de gauche iraniens ont toujours été les premières menaces pour le pouvoir en place, à la fois pour le régime du Shah (avant la révolution de 1979), mais également après la révolution et l’instauration de la république islamique. Le pays a connu des vagues d’arrestations, d’emprisonnement, des tortures et des massacres contre les mouvements de gauche, avant et pendant la révolution iranienne, jusqu’à aujourd’hui. Ce que je nomme la « gauche » iranienne est très pluriel : ce ne sont pas que les socialistes et communistes, ça peut être les féministes, les minorités kurdes et baloutches… En fait, toutes les personnes qui ont des revendications démocratiques, qui incarnent des différences ou qui revendiquent une certaine autonomie.

La seconde raison, c’est qu’il y a un mythe tenace selon lequel le régime serait « de gauche ». Le régime s’est effectivement construit une image de rempart contre l’impérialisme occidental, qui plaît encore à une partie de la gauche hors de l’Iran : il joue cette carte depuis 1979 ainsi que celle de la lutte pro-palestinienne contre l’État d’Israël. Il y a une vraie propagande en ce sens. Mais ce n’est qu’une vitrine où, comme dans le cas Palestinien, une question d’intérêts idéologiques et stratégiques dans la région. Car en quoi ce régime peut-il bien être de gauche ? Il n’y a pas du tout d’État social en Iran, les gens sont très pauvres face à une élite qui s’est appropriée toutes les richesses, et il y a un colonialisme intérieur envers les minorités ethniques. Quant au soutien à la Palestine, il est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne ! De ce fait, pour une partie de la population, les « gauchistes » seraient complices du régime iranien, les défenseurs de la cause palestinienne seraient des défenseurs du régime iranien.

Le soutien à la Palestine est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne !

En plus de cela, il y a réellement des partis politiques de gauche qui ont malheureusement soutenu le régime par le passé. Par exemple, le parti Tudeh (parti maxiste-léniniste iranien, aujourd’hui en exil), qui était le plus gros parti de gauche en Iran, a complètement soutenu le régime islamique dès la révolution de 1979 jusqu’à être interdit en 1983 (au même titre que tous les groupes socialistes et communistes). Un vide a été créé, la gauche n’existe plus tellement en Iran. Soit parce qu’elle a été tellement réprimée, soit parce qu’elle a complètement perdu le crédit à cause de ce discours anti-gauche qui existe depuis très longtemps.

Rencontre à réécouter sur Terrestres | Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir・avec Chowra Makaremi et Rezvan Zandieh du collectif Roja (2026)

GISMLComme sur de nombreux conflits en ce moment, on voit qu’il y des lectures biaisées dans le camp de la gauche internationale (notamment occidentale) sur les révoltes et les tensions iraniennes. Une partie d’entre eux considère le régime iranien et Khamenei comme un rempart anti-impérialiste contre l’Occident, un soutien contre l’oppression du peuple palestinien, et donc par extension, les menaces extérieures et intérieures (et notamment, les soulèvements populaires) sont considérées comme dangereuses car elles déstabiliseraient ce rempart anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ces lectures sont « campistes » dans le sens où elles tendent à lire la situation en Iran uniquement à partir d’un point de vue géopolitique, dans lequel deux « camps » (Occident/reste du monde) s’affrontent, quasiment au mépris de tout le reste. Comment déjouer ces analyses simplistes et avoir une lecture internationaliste de la situation en cours ?

Soma – Les campistes sont aussi vraiment responsables de la situation en cours, du fait du soutien qu’ils apportent au régime iranien. Ils renforcent l’image « de gauche » du régime, que les royalistes essaient justement de populariser. Mais comment peut-on se dire de gauche et soutenir ce régime qui a massacré près de 10 000 personnes en quelques jours ? Je veux dire, dans l’histoire moderne de l’Iran, on n’a jamais connu ça – malgré toute la violence qu’on a connu dans ce pays. Et les campistes sont capables de soutenir un tel régime malgré tout.

Le traitement et la manipulation de nos dernières révoltes, considérées comme « des révoltes économiques liées aux sanctions internationales » est incomplet. Des médias décoloniaux comme Paroles d’Honneur popularisent cette théorie sur un soulèvement uniquement économique… C’est très facile de manipuler un discours qui est vendable, qui ne s’attaque qu’à l’impérialisme occidental, et que la gauche mondiale peut absorber. Pourtant, évidemment qu’il y a aussi une colère politique ! Dans ce mouvement, et dans tous ceux qu’a connu l’Iran avant.

Aussi, par exemple en France, si les gens qui ramènent les drapeaux du régime iranien dans les manifestations palestiniennes ou des portraits de Khamenei se font repousser par des membres de la diaspora iranienne qui ne sont pourtant pas royalistes, c’est parce que pour nous, c’est juste insupportable, ces symboles sont liés à des assassins, à la répression et à la mort.

Les campistes ne comprennent pas ça. Sous prétexte que la seule alternative serait une force d’extrême-droite et pro-Occident (le fils du Shah), les campistes ne soutiennent pas les révoltes en cours. Ils empêchent l’émergence d’une alternative politique réelle ! Cette analyse de la situation contribue aussi indirectement à la montée de l’extrême-droite iranienne : le terrain est laissé libre aux forces réactionnaires (respectivement le régime iranien et les soutiens de la monarchie). De plus, soutenir le régime participe à renforcer cette image d’une gauche pas crédible et complice de l’autoritarisme. Complice d’un pouvoir qui a pourtant pavé la route à l’extrême-droite et au retour du fils du Shah ! Finalement, la tendance campiste au sein d’une partie de la gauche dans le monde conduit ces derniers à valider le camp réactionnaire, car ils se rangent du côté du discours anti-gauche très puissant en Iran.

Pour autant, il n’y a pas que des campistes au sein du mouvement pro-palestinien, mais les nuances et la complicité qui existent entre les tendances campistes et internationalistes sont parfois dures à saisir. En tant que Roja, ça devient vraiment un enfer : on tient une position pro-palestinienne, mais également contre le régime iranien, et on se retrouve au milieu de tout ça.

Le régime de Khamenei n’est ni anti-impérialiste, ni pour l’égalité, ni pour la justice.

GISMLPeux-tu nous préciser comment opèrent les deux forces réactionnaires présentes en Iran, dans le contexte politique actuel ? Comment expliquer le fait que l’hypothèse d’un retour du Shah semble portée par de plus en plus de personnes en Iran ?

Soma – Dans ce backlash réactionnaire, on retrouve donc les forces qui soutiennent le régime en place, mais aussi les forces monarchistes qui soutiennent le retour du fils du Shah, Reza Pahlavi, lui-même soutenu par Israël et plus largement plusieurs puissances occidentales.

En attaquant la gauche, les deux forces réactionnaires attaquent toutes les compositions démocratiques qui existent dans le mouvement révolutionnaire. Surtout les héritages de « Femme, Vie, Liberté » qu’ils conçoivent comme un mouvement problématique parce qu’il rassemblait tout le monde : un mélange entre la gauche iranienne, les Kurdes, les Baloutches, les féministes, les classes populaires… Le mouvement était pluriel et pour eux ça n’était pas supportable.

Finalement, seule une contre-révolution pouvait répondre à la puissance des aspirations de « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Et sur ce point les deux forces en présence et apparemment opposées, le régime et les monarchistes, partagent des revendications communes. Ils sont d’accord sur le nationalisme, l’oppression des femmes, la vision des kurdes comme séparatistes. Donc au fond, il n’y a pas vraiment de différence entre eux, ce sont deux extrême-droites différentes, en lutte pour le pouvoir.

Pour le noyau proche du régime, il représente peut-être à peine 10% de la population, si on compte les gens comme les fonctionnaires qui ont des intérêts économiques parce qu’ils sont dépendants du régime.

Quant aux royalistes, il y a une différence entre les royalistes de l’intérieur et les royalistes de la diaspora. Dans la diaspora, c’est les enfants de la bourgeoisie qui était proche du Shah et qui s’est exilée après 1979. Eux sont complètement royalistes et depuis très longtemps. Mais pour ce qui est de l’intérieur, cette situation géopolitique avec Israël, le backlash à la fois anti-féministe et aussi nationaliste, ça a été très important pour aider les royalistes à se présenter comme alternative dans cette situation, parce qu’il règne une sorte de fascisme social maintenant. C’est-à-dire que socialement, plus de gens sont maintenant prêts à accepter ces idées nationalistes, xénophobes, homophobes et sexistes. Reza Pahlavi a réussi à tirer profit de la colère, et même de la répression, il a essayé de se présenter comme la seule alternative et de tirer profit de la fenêtre ouverte par la possibilité d’une intervention extérieure américaine.

Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel. Donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, certains sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »…

Il ne faut pas se voiler la face sur l’existence d’une vraie frange royaliste en Iran. Mais parmi ceux qui parlent du retour du Shah, il y a aussi une partie qui n’est pas vraiment royaliste mais qui voit plutôt cela comme une tactique. Ils ne voient pas d’autre moyen de se débarrasser du régime, donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, ils sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »… Tu peux les comprendre : d’un côté, personne n’a de réponse face à ça en Iran puisque la répression nous laisse vraiment dans l’impuissance devant la situation. Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel.

GISMLDepuis l’Occident, on Depuis l’Occident, on voit passer différents discours sur les attentes interventionnistes du peuple iranien. On peut observer que celles-ci sont plurielles, et parfois en contradiction d’un bord politique à l’autre. Comment les analyses-tu ?

Soma – On pense que les États-Unis ne peuvent pas mener une guerre totale avec l’Iran, comme en Irak ou en Libye, avec une invasion au sol de l’armée. L’Iran c’est 90 millions d’habitants, c’est immense. Et le régime se prépare à la guerre depuis plusieurs décennies. Au niveau politique, il y a une tension entre les réformistes pro-occidentaux qui partagent le pouvoir avec le noyau dur très conservateur, qui lui est pro-Khamenei. Ce qui permet d’imaginer l’hypothèse d’un changement du noyau du régime tout en gardant le régime en place, car il y a une branche proche du pouvoir – les « réformistes » (historiquement Rohani, Pezechkian, Khatami…) un peu plus modérés par rapport au noyau dur du régime, qui est complètement prête à faire un deal avec l’Occident. Ils en ont montré mille signes.

Du côté d’Israël, l’intervention conjointe permet d’imaginer un nouveau régime, et changer la composition politique régionale. Israël fait la promotion du fils de Shah (Reza Pahlavi) en Iran, pour avoir un régime monarchiste qui soit leur allié. Ils se fichent même d’une semi-démocratie, ils préfèrent avoir des esclaves qui les suivent dans la région.

Une intervention extérieure est l’occasion pour l’Occident de se débarrasser de la capacité militaire du régime tout en renforçant sa mainmise sur la ressource pétrolière.

Dans tout ça, il y a beaucoup de gens en Iran qui sont presque d’accord avec l’invasion d’Israël et des États-Unis, parce que tout est bouché politiquement, le peuple a tout essayé, rien n’a marché, et ils l’ont payé très cher… Vu que tous les soulèvements n’ont rien amené, aujourd’hui, la plupart des gens en sont arrivés au point de dire « attaquez le gouvernement, on est d’accord, on n’a aucun souci avec ça ». Mais il y a aussi une partie de la population qui est contre la guerre.

Il faut savoir que la diaspora iranienne a un rôle très important dans les informations qui nous parviennent sur l’Iran. Une grosse partie de la jeunesse des années 80 a quitté l’Iran, car ce n’était plus possible de vivre en Iran en tant que jeune. Notamment, une partie de la diaspora est issue de la bourgeoise iranienne. Elle soutient et relaie aujourd’hui les idées monarchistes, et attise les demandes d’interventions extérieures en Iran.

Chez Roja, en tant que membres de la diaspora iranienne, on est anti-guerre. On condamne fortement toute intervention étrangère, notamment de la part des forces colonialistes et génocidaires d’Israël ou des forces impérialistes états-uniennes. Nous sommes convaincues que ça ne fait que renforcer la répression du régime et sa cohésion, et que ça amène la destruction des vies et des territoires, comme c’est déjà le cas à Gaza. Plus globalement on défend des idées féministes, anti-autoritaires, anti-monarchie et pour l’autodétermination des minorités ethniques. Au sein de la diaspora iranienne, on est minoritaires, mais on fait un travail pour réunir différents réseaux de gauche.

Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

GISMLVous défendez la nécessité de « l’internationalisme par le bas » (« mutual aid »), soit le soutien direct des peuples aux autres peuples en lutte contre leurs oppresseurs. On retrouve cette solidarité dans plusieurs conflits en cours : Ukraine, Birmanie, Liban, Soudan… Quelles actions sont à mener pour soutenir le peuple iranien ?

Soma – Il y a plusieurs types de soutiens à mener. Premièrement, du soutien matériel : envoyer de l’argent aux familles des prisonniers politiques, aux militant·es, envoyer du matériel. C’est possible suivre ce notre collectif sur les réseaux sociaux pour s’informer sur les façons de soutenir les Iranien·nes.

Deuxièmement, soutenir les personnes qui risquent d’être arrêtées par le régime. Les accompagner dans leur parcours d’exil. Les aider à sortir du pays, et les accueillir dans un espace sécurisé, comme ici en France. Il y a beaucoup d’iraniens et d’iraniennes qui sont en attente de papiers et qui sont bloqués dans des pays frontaliers de l’Iran.

Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles…

Enfin, soutenir les discours progressistes en Iran est crucial. Face aux différentes récupérations et backlash contre les revendications des dernières années, faites confiance aux camarades politiques de gauche de votre camp, qui connaissent, vivent, ou ont vécu les situations depuis le terrain. Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles… Il y a une bataille culturelle à mener de ce côté-là.

Contre la guerre,
pour Femme, Vie, Liberté.


Retranscrit et édité par le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine, mars 2026.

La page du collectif : https://www.instagram.com/Roja.Paris/

Pour aller plus loin sur le mouvement de 2022 : « Femme ! Vie ! Liberté ! – Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran », Chowra Makaremi, La Découverte, 2023.

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08.04.2026 à 18:09

L’hypothèse Gaïa est-elle féministe ?

Frédéric Keck

Que serait une conception féministe de Gaïa ? Deux ouvrages récents explorent la pensée de la biologiste étasunienne Lynn Margulis, co-autrice de l’hypothèse Gaïa. Piochant dans l’anthropologie, l’histoire des sciences ou la psychanalyse, ils restituent la singularité de la vision du vivant de Margulis et font émerger une pensée renouvelée de Gaïa.

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À propos des livres de Jeanne Etelain, Zones. Terre, sexes et science-fiction et d’Étienne Miqueu, Symbiose. Essai sur nos vies ensemble, tous deux parus en 2025 dans la collection « Terra incognita » des éditions Flammarion.


L’hypothèse Gaïa, popularisée en France par le livre de Bruno Latour, Face à Gaïa, publié en 2015, a été formulée en 1974 par le géochimiste anglais James Lovelock (1919-2022) et la microbiologiste nord-américaine Lynn Margulis (1938-2011). Selon cette hypothèse, la régulation de la température de la planète Terre s’explique par l’action des micro-organismes qui composent son atmosphère depuis l’apparition des bactéries aérobies. Dans un livre important1, Sébastien Dutreuil a retracé le contexte scientifique de formation de cette hypothèse, reçue avec enthousiasme dans les milieux hippies des années 1970, qui y voyaient l’invention d’une nouvelle divinité pour la pensée écologique, et avec scepticisme dans les sciences de la vie, qui soulignaient que la Terre ne peut pas être un organisme puisqu’elle n’est pas en évolution dans un milieu soumis aux lois de la reproduction et de la sélection. Cette hypothèse croise celle des sciences du système Terre, qui étudient l’auto-régulation de la planète, en introduisant la question des conditions biotiques qui rendent la Terre habitable pour les humains2. Dutreuil souligne également que Lovelock, formé dans un milieu quaker, concevait Gaïa sur le modèle de la théologie naturelle et sympathisait avec les thèses de la géo-ingénierie selon lesquelles la Terre serait un « navire dans l’espace » (spacecraft ship) qu’il serait possible de piloter si l’on en connaît les règles. Les mouvements New Age ont repris cette figure venue de la Grèce archaïque pour inventer de nouvelles pratiques de soin de la Terre, sans voir que la conception de Lovelock est patriarcale au sens où elle repose sur l’autorité du pilote à l’intérieur du « système Terre ».

Deux ouvrages récents, publiés en 2025 dans la collection « Terra incognita » chez Flammarion, permettent de mieux comprendre la pensée de la co-autrice de l’hypothèse Gaïa, Lynn Margulis, et d’interroger la singularité de sa conception du vivant. Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe. Elle a en effet formulé l’hypothèse de la formation sur Terre il y a 2,5 milliards d’années des bactéries aérobies (ou cyanobactéries), dont nous consommons les déchets sous forme d’oxygène, et qui causèrent la mort des organismes pour lesquels l’oxygène est toxique. « Gaïa is a tough bitch », déclara-t-elle en 19953. En quoi alors le fait que Lynn Margulis soit une femme lui permet-elle de tenir une position théorique féministe sur la figure de Gaïa ? Peut-on dire qu’elle introduit une perspective féministe sur cette hypothèse Gaïa en la faisant passer de la géochimie à la microbiologie ?4 Et peut-on contester la conception patriarcale de Lovelock par une conception féministe qui serait celle de Margulis, malgré le dialogue qui n’a cessé de se tenir entre les deux concepteurs de l’hypothèse Gaïa ?

Lire aussi | Gaïa face à la théologie・Clément Layer (2020)

Le livre d’Étienne Miqueu replace les travaux de Margulis dans l’histoire des sciences de la vie autour du concept de symbiose, tandis que celui de Jeanne Etelain les relie au croisement entre la science-fiction, la psychanalyse des zones érogènes et la géographie des zones critiques. Ces deux livres mobilisent des concepts philosophiques et anthropologiques pour situer Gaïa dans la modernité, notamment ceux d’analogisme et de perspectivisme. Selon eux, l’hypothèse Gaïa est une transformation dans le régime de visibilité des modernes, c’est-à-dire dans la façon dont les modernes voient leurs rapports avec les autres êtres vivants, plutôt qu’un retour à une divinité archaïque.

La lecture des textes de Lynn Margulis permet de contraster une perspective féministe et microbiologique sur Gaïa avec une perspective plus marquée par une forme de géo-ingénierie patriarcale, comme celle de James Lovelock, parce qu’elle offre une possibilité de voir autrement les rapports entre la partie et le Tout que dans le modèle du « pilote en son navire ». S’il est vrai que nous sommes en Gaïa autant que nous sommes « face à elle », selon le titre du livre de Bruno Latour, c’est que nos actions individuelles s’inscrivent dans l’ensemble des actions qui rendent la Terre plus ou moins habitable. Comment penser cette forme paradoxale de participation, dans laquelle ce que nous faisons est vu à travers l’ensemble des actions qui le rendent possible ?

Lynn Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe.

Lynn Margulis, 1984. Wikimedia.

Les deux livres y répondent en croisant les apports de l’histoire des sciences, de l’anthropologie et de la philosophie. La relation d’englobement entre les cellules que Margulis observe au microscope s’inscrit dans une révolution du regard qui rompt selon Miqueu avec la vision du monde de la Renaissance, qu’il qualifie en reprenant à Philippe Descola le terme d’analogisme. Au contraire, Etelain reprend à Eduardo Viveiros de Castro le terme de perspectivisme pour décrire la symbiose comme un point de vue sur un point de vue. Nous chercherons à expliciter dans ce compte-rendu la réponse que donnent ces deux livres à la question suivante : que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

En 1966, Lynn Margulis publia un article intitulé « L’origine des cellules eucaryotes », qui fut rejeté par une cinquantaine de revues scientifiques et qui est aujourd’hui considéré comme une rupture majeure dans la biologie moderne5. Elle montre en effet, à partir d’observations en laboratoire, que les cellules eucaryotes (possédant un noyau et des organelles, comme les mitochondries dans l’organisme humain) résultent de l’absorption d’une cellule procaryote (sans noyau, comme les bactéries) par une autre cellule procaryote. Margulis enrichit ainsi la biologie darwinienne en montrant que la formation de nouvelles formes biologiques peut résulter non pas de la concurrence entre des organismes – l’évolution sélectionnant les mutations les plus adaptées au milieu – mais de leur coopération, puisque deux cellules peuvent co-évoluer au sein d’un même organisme et se reproduire en se complexifiant pendant des millions d’années. Cette hypothèse fut confirmée dans les années 1980 lorsque les analyses d’ADN montrèrent que les mitochondries étaient radicalement différentes des cellules hôtes. Margulis proposa alors une nouvelle classification du vivant en cinq règnes (les bactéries, les protistes – ordre auquel appartiennent certaines algues et moisissures –, les champignons, les plantes et les animaux). Cette classification renversait profondément la vision darwinienne de « l’arbre de la vie », puisque les espèces ne tendent plus vers l’adaptation au milieu mais peuvent construire entre elles des rapports de co-évolution.

Que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

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Étienne Miqueu souligne que les travaux de Lynn Margulis s’inscrivent dans un ensemble de réflexions sur la « symbiose » au sein des sciences de la vie. Le terme est forgé par le botaniste allemand Heinrich Anton de Bary en 1879 pour qualifier la formation des lichens observables sur les arbres, qui résultent de l’interaction entre une algue et un champignon6. La symbiose constitue une nouvelle conception politique de l’organisme à la fin du dix-neuvième siècle, car elle transforme le modèle du parasitisme qui a été utilisé par des sociologues comme Alfred Espinas pour penser l’analogie entre le vital et le social7. Alors que le parasitisme suppose encore des entités séparées construisant des relations qui peuvent être bénéfiques à l’une ou l’autre selon des rapports qui peuvent tendre vers le mutualisme (par exemple, le piquebœuf se nourrit des insectes dans les plaies de son hôte, ce qui peut soit accentuer l’infection soit la soulager), la symbiose part d’un enchevêtrement entre les vivants qui coexistent dans des relations d’hospitalité (l’algue et le champignon ne peuvent se désenchevêtrer du lichen qu’elles forment, et pourtant elles relèvent d’espèces différentes)8).

Cette nouvelle conception des relations entre les êtres vivants est liée, selon Étienne Miqueu, à une révolution dans les techniques du visible introduite par le microscope. Le livre de Lynn Margulis et Dorion Sagan intitulé Microcosmos, publié en 1987, s’inscrit dans le sillage du livre de Robert Hooke, Micrographia, publié en 1665, où le dessin est utilisé pour faire voir les petits êtres observés à travers une lentille9. Le microcosme désigne un monde enchevêtré auquel les humains accèdent par la technologie du visible. Margulis décrit ainsi les mitochondries, ces bactéries procaryotes qui vivent à l’intérieur des cellules eucaryotes dont nous sommes composés, comme des « fenêtres sur le passé10 » ou comme des « organes internes11 ». Pour Étienne Miqueu, Lynn Margulis propose une lecture originale du vivant : alors que la plupart des biologistes utilisent le code génétique comme une façon de mettre à plat les organismes vivants pour calculer leurs chances de réplication, elle conçoit l’organisme vivant « comme une ligne narrative à suivre du regard – une forme vivante est dépositaire d’une histoire symbiotique, il s’agit de la voir et de se mettre en route12 ».

Image Bioscience image library. Unsplash.

Pour décrire ce nouveau regard sur le vivant, Étienne Miqueu reprend à Philippe Descola le concept d’analogisme : dans Par-delà nature et culture, l’anthropologue définit ainsi une conception du monde dans laquelle les êtres sont liés par des réseaux de correspondances, et prend pour exemple les cosmologies de la Chine classique, de l’Amérique inca ou aztèque et de l’Europe de la Renaissance. Cette référence permet à Miqueu d’analyser le concept de symbiose comme une « chimère », au sens où Descola emploie ce terme pour qualifier des hybridations entre des ontologies différentes13. Par exemple, la représentation de la circulation sanguine par William Harvey, à laquelle Lovelock et Margulis font référence pour penser l’auto-régulation de Gaïa, est une chimère au sens où elle s’inscrit dans une cosmologie analogiste mais elle pose les bases de notre cosmologie naturaliste14. De même, lorsque Margulis retrouve le regard microscopique de Hooke sur l’enchevêtrement entre la cellule et les mitochondries, elle se situe au seuil entre l’analogisme (conception pourtant aujourd’hui qualifiée de pré-scientifique) et du naturalisme (séparation entre les êtres naturels et les êtres humains qui conditionne les sciences modernes).

Il y a cependant un aspect de l’analogisme qui nous éloigne d’une approche féministe de Gaïa. Miqueu semble mal à l’aise avec la réflexion de Margulis sur ce qu’elle appelle « l’holocauste des cyanobactéries ». Le fait que l’oxygénation de la Terre ait constitué une catastrophe pour un grand nombre de bactéries anaérobies lui permet d’imaginer la fin de la vie sur cette Terre et le réensemencement d’autres planètes15. Si les vivants sont enchevêtrés les uns dans les autres en symbioses co-évolutives, cela n’empêche en effet nullement, dans la pensée analogiste, qu’ils se catalysent parfois dans de grandes crises sacrificielles pour recommencer un nouvel ordre du monde. Les commentateurs de Margulis (dont Étienne Miqueu fait partie) ont souvent été gênés par ces déclarations, alors qu’elles sont cohérentes avec sa réhabilitation de l’analogisme, cosmologie dont la version épistémologique est le holisme, qui représente la relation entre les parties et le tout de telle façon que celui-ci soit une forme qui englobe les parties. Or le concept de Gaïa est justement un défi à la pensée holistique, puisqu’il décrit une totalité (la Terre) dans laquelle nous habitons mais qui fait aussi partie de nous16. Comment penser la figure de Gaïa sans tomber dans cet éloge du sacrifice de la partie au tout auquel nous conduit le holisme ? Peut-on pousser plus loin les rares déclarations féministes de Margulis pour critiquer ce holisme, qui est peut-être un résidu de pensée patriarcale dans son inventivité scientifique ? Pour avancer dans la réflexion sur les paradoxes du visible auxquels nous conduit Gaïa, nous pouvons nous tourner vers le livre de Jeanne Etelain, puisqu’il s’appuie également sur les travaux de Philippe Descola, en mobilisant ceux d’Eduardo Viveiros de Castro sur le perspectivisme17.

Les vivants, enchevêtrés les uns dans les autres en symbioses co-évolutives, se catalysent parfois dans de grandes crises sacrificielles pour recommencer un nouvel ordre du monde.

Le livre de Jeanne Etelain, Zones, se termine là où commence celui d’Étienne Miqueu : le concept de Gaïa développé par Lynn Margulis. Mais ce livre me semble plus à même de dégager la portée féministe de la révolution du regard proposée par Margulis. Étienne Miqueu évite cette question en replaçant les travaux de Margulis à la suite d’autres auteurs qui ont forgé le concept de symbiose. Il s’inquiète de sa conception de l’« holocauste des cyanobactéries » sans toutefois se donner les moyens de la critiquer : il reste en effet pris dans un éloge de l’émerveillement, affect caractéristique des sociétés analogistes, autant que de l’effroi, puisque, dans nombre de cosmologies analogistes, nos corps et nos destins dépendent de forces totales qui sont hors de portée. C’est seulement en faisant un détour par les sociétés animistes que l’on peut éviter le face-à-face morbide avec la « chimère » que nous propose Étienne Miqueu. Pour continuer la métaphore de la chimère, Miqueu nous donne à voir le visage de Médée – femme au visage de serpent dans la mythologie grecque – quand Etelain nous fait voir ce qu’elle fait en tant que femme dans un agencement de vivants.

Dans Zones. Terre, sexes et science-fiction, Jeanne Etelain arrive à la question du féminisme de façon stratégique à partir d’une enquête philosophique sur les usages du concept de zone dans les pratiques contemporaines. Elle part des « zones économiques spéciales », inventées par le capitalisme pour contourner les règles juridiques, et va jusqu’aux « zones à défendre », qui en contestent les dégâts écologiques, en passant par la Zone de Paris au 19e siècle et par un film d’Andreï Tarkovsky intitulé Stalker (1979). La zone, dans ces différentes occurrences, c’est une partie de l’espace qui fait une différence par rapport au tout de l’étendue spatiale, selon une conception de la différence comme multiplicité qualitative que Jeanne Etelain reprend à Henri Bergson et Gilles Deleuze. La zone est à la fois partielle et partiale, au sens où elle affiche son caractère de partie non-totalisable dans une entité statique pour prendre part à une action en train de se faire18. On peut dire alors que la zone est un point de vue, au sens que prend ce terme dans la métaphysique de Leibniz : c’est un être qui agit de telle façon que son point de vue devient un référent abstrait et universel. Précisons que Leibniz suivait avec attention les discussions entre Robert Hooke et Anton van Leeuwenoek sur la nouvelle vision du monde ouverte par la microscopie.

Image National cancer institute, Unsplash.

Jeanne Etelain se tourne cependant moins vers la microbiologie que vers la psychanalyse, pour penser la zone à partir du concept de « zone érogène ». Ce concept a été forgé par Sigmund Freud pour décrire la différenciation de la sexualité à partir de sensations indifférenciées, puis repensé par Jacques Lacan à travers l’articulation topologique du réel, du symbolique et de l’imaginaire. En s’appuyant sur les travaux de Luce Irigaray, Jeanne Etelain propose une critique féministe de la psychanalyse en pensant cette différenciation à partir des lèvres comme forme originaire du toucher. Les lèvres, dans la lecture d’Irigaray par Etelain, sont « partielles » : « ce sont des parties sans unité qui ne peuvent être intégrées dans un Tout19. »

Cette critique féministe de la psychanalyse permet, de façon inattendue, d’éclairer la formation du concept de zone critique dans les sciences du système Terre. Jeanne Etelain rappelle que la notion de zone apparaît dans la cosmographie antique pour décrire l’espace en fonction de l’ensoleillement, ce qui fait écho à ses yeux avec les analyses contemporaines sur l’habitabilité de la Terre puisqu’il s’agit de classer les zones de la Terre en fonction de la possibilité qu’elles offrent aux humains d’y habiter. L’autrice montre que l’invention de la longitude est liée à la conception moderne de l’espace comme terre à explorer, puisqu’elle n’est pas définie par l’ensoleillement comme la latitude, mais de façon abstraite comme un simple calcul de position. La notion de zone critique permet alors de réintroduire dans la géographie et la géologie la question de l’habitabilité, en étudiant les flux de matière et d’énergie qui maintiennent la surface de la Terre dans un gradient de température compatible avec la vie humaine, c’est-à-dire qui permettent aux différents vivants de co-évoluer sur cette planète. Jeanne Etelain redéfinit ainsi à la suite de Donna Haraway le concept de « respons(h)abilité » : « la capacité non seulement de rendre des comptes pour les conséquences de nos actions, mais aussi de répondre adéquatement aux actions des autres avec lesquels nous sommes pris dans des relations de devenir-avec »20.

Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points.

La référence à Haraway permet à Etelain de tenir jusqu’au bout une position perspectiviste sur Gaïa sans aller jusqu’à l’analogisme, vers lequel tend Margulis selon Miqueu. Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est tenir en un point de la planète – une zone critique, comme le disent les sciences du système Terre – pour composer graduellement un savoir sur le Tout ; c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points. Au contraire, le microscope donne à Margulis un point de vue englobant, puisqu’elle lui permet de relier la catastrophe de l’oxygénation passée à d’autres catastrophes à venir. Mais ce point de vue englobant risque d’être décourageant dans sa façon de passer de la partie au tout, alors qu’un point de vue stratégique comme celui qu’offre le perspectivisme donne plus de vigueur pour connecter les parties les unes aux autres de point en point.

Lichen Cladonia portentosa. Wikimedia.

Pour faire comprendre la portée de cette analyse, prenons la pandémie de Covid – un événement que nous tendons à oublier car il nous a traumatisés, mais qui détermine profondément l’ontologie de notre temps. Selon un regard microbiologique, ce phénomène historique est causé par l’entrée dans des organismes humains d’un virus qui circulait chez les chauves-souris, causant un mécanisme de panique immunitaire appelé « tempête de cytokines ». Une telle analyse conduit à penser que la globalisation perturbe les équilibres symbiotiques de la planète, et à proposer de conserver des écosystèmes stables en séparant nettement les humains et les animaux. C’est la proposition d’Andreas Malm dans Le chauve-souris et le capital, qui actualise la thèse léniniste de la dictature du prolétariat dans un hybride de naturalisme et de holisme : il sépare la nature et la société en prenant un point de vue qui détermine l’ensemble des composants du monde21. Malm construit une « chimère » en imaginant une chauve-souris qui diffuse du virus dans les villes chinoises connectées au reste du monde, au sens où il s’émerveille et s’effraie tout à la fois de la capacité d’agir des chauves-souris ; mais il cesse rapidement de prendre le point de vue des chauves-souris en proposant de les contenir dans des réserves naturelles gérées par les humains.

Lire aussi | Politique des zoonoses : vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques・Frédéric Keck (2025)

Selon un regard féministe qui prolongerait à la fois les thèses de Margulis et la lecture qu’en fait Etelain, la pandémie de Covid conduit au contraire à retrouver en soi les capacités d’une chauve-souris : mammifère volant, capable de vivre très longtemps en gardant auprès de soi sa progéniture, ayant développé des résistances immunitaires très fortes pour s’adapter à la vie en colonies multi-espèces, se déplaçant rapidement pour occuper de nouvelles niches écologiques lorsque ses habitats sont détruits. Le point de vue d’une chauve-souris est une perspective féministe sur l’habitabilité de la Terre car elle est non-totalisable : nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce que peut une chauve-souris, mais nous pouvons imaginer ce que serait habiter la Terre en prenant son point de vue. Participer à Gaïa, en ce sens, ce n’est pas lui faire face comme une chimère, mais agir et penser en elle à travers une multiplicité de points de vue. On sait peu de choses sur la vie sexuelle des chauves-souris, mais cela n’empêche pas de prendre leur perspective, et d’imaginer qu’elle serait féministe.

Image principale : Bioscience image library sur Unsplash.

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Notes

  1. Sébastien Dutreuil, Gaïa Terre vivante. Histoire d’une nouvelle conception de la Terre, Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte, 2024.
  2. Timothy M. Lenton et Sébastien Dutreuil, « Distinguishing Gaïa from the Earth system(s)”, in Bruno Latour et Peter Weibel (dir.), Critical Zones. The Science and Politics of Landing on Earth, ZKM et MIT PRESS, 2020, p.176-179.
  3. L. Margulis, « Gaïa is a tough bitch », in J. Brockman (dir.), The Third Culture. Beyond the Scientific Revolution, Simon&Schuster, 1995. Son fils Dorion Sagan, qui a écrit avec Lynn Margulis les livres popularisant sa pensée, explicite ainsi cette idée : « La vie est une dure à cuire. Et un monstre effrayant. Et le plus effrayant est que nous en faisons partie. » D. Sagan, « Beautiful Monsters. Terra in the Cyanocene », in A. L. Tsing, N. Bubandt, E. Gan et H. Swanson, Arts of Living on a Damaged Planet, University of Minnesota Press, 2017, p. 170.
  4. Dans Symbiotic Planet, Lynn Margulis raconte sa trajectoire en soulignant que les femmes modernes doivent être des « visionnaires périphérales », capables de regarder dans plusieurs directions à la fois : elles doivent tenir un enfant d’un bras, remuer la casserole de l’autre tout en veillant au bébé qui rampe par terre. (L. Margulis, Symbiotic Planet. A New Look at Evolution, Science Masters, 1998, p. 31). Mais c’est un des rares passages où elle parle de son adhésion au féminisme de ses contemporains.
  5. L. Margulis, « On the origin of mitosing cells », Journal of Theoretical Biology, 14(3), 1967.
  6. E. Miqueu, Symbiose. Essai sur nos vies ensemble, Flammarion, 2025, p. 14. E. Miqueu cite l’article d’A. de Bary, « De la symbiose », Revue internationale des sciences III, 1879, et celui d’A. Bertrand, « De l’observation du lichen au concept de symbiose et au-delà », Cahiers philosophiques 172(1), 2023. On peut trouver une occurrence du terme « symbiose », selon Étienne Miqueu, dans la Politique du juriste allemand Johannes Althusius, qui s’oppose à la souveraineté monarchique en défendant « un peuple dans son ensemble, uni en un corps symbiotique de multiples consociations plus petites. » E. Miqueu, op. cit., p. 18.
  7. Cf. Alfred Espinas, Des sociétés animales, Paris, Alcan, 1878.
  8. Le biologiste Paul Portier développe ainsi en 1918 une « théorie des symbiotes ». Il y défie la théorie du parasitisme dont la microbiologie de Louis Pasteur reste imprégnée, en montrant que les êtres vivants « sont plongés dans un milieu universellement contaminé » (E. Miqueu, op. cit., p.70
  9. E. Miqueu, op. cit., p. 111. L’auteur fait ici référence au livre de F. Ait-Touati, Fictions of the cosmos : science and literature in the seventeenth century, Chicago University Press, 2011.
  10. E. Miqueu, op. cit., p. 141. L’auteur cite ici L. Margulis et D. Sagan, What is Life ?, Simon&Schuster, 1995, p. 80.
  11. E. Miqueu, op. cit., p. 193. L’auteur cite ici L. Margulis et D. Sagan, Microcosmos, HarperCollins, 1987, p. 93.
  12. E. Miqueu, op. cit., p.148.
  13. E. Miqueu, op. cit., p. 190-191. L’auteur fait référence aux livres de P. Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005, et Les formes du visible, Seuil, 2021.
  14. E. Miqueu, op. cit., p. 197.
  15. E. Miqueu, op. cit., p. 221.
  16. Cf. L. Margulis et D. Sagan, What is Life ?, cite par E. Miqueu, op. cit., p. 153 : « En voyageant dans l’espace, nous avons vu la Terre comme notre maison. Mais elle est plus qu’une maison : elle est une partie de nous. »
  17. Philippe Descola qualifie d’animisme l’ontologie qu’Eduardo Viveiros de Castro qualifie de perspectivisme. Pour Viveiros de Castro, qui se réclame de Leibniz et Deleuze, les sociétés amazoniennes mobilisent une ontologie dans laquelle les humains et les animaux échangent leurs points de vue selon une ligne de fuite intensifiée par les pratiques chamaniques. Viveiros de Castro qualifie également cette ontologie de « multi-naturaliste » au sens où chaque point de vue définit un corps qui a sa propre nature, par contraste avec le « multi-culturalisme » des sociétés modernes qui affirment l’unité de la nature et la pluralité des cultures. Pour Philippe Descola, plus proche de Kant et Foucault, les sociétés amazoniennes mobilisent une ontologie animiste au sens où elles composent de façon radicalement inverse de l’ontologie naturaliste les dualités constitutives d’une psychologie fondamentale : l’intériorité et la physicalité. Cette combinatoire de deux termes permet à Descola de contraster quatre ontologies : l’animisme, le naturalisme, l’analogisme et le totémisme.
  18. Cf. J. Etelain, Zones. Terre, sexes et science-fiction, Flammarion, 2025, p. 82.
  19. Ibid., p. 137.
  20. Ibid., p. 212.
  21. Je renvoie à ma critique d’Andreas Malm dans Politique des zoonoses. Vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques, Paris, La découverte, 2024, p. 166-170.

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