04.03.2026 à 16:10
Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie
Trente ans après sa naissance, que reste-t-il des promesses d’émancipation portées par l’utopie d’Internet ? Le bilan s’amaigrit chaque jour, à mesure que l'industrie numérique accélère la victoire du techno-fascisme. Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l'utopie numérique pour comprendre cette infrastructure et son idéologie.
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Texte intégral (6335 mots)
Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
En 1999, Eric Schmidt, futur PDG de Google entre 2001 à 2011, énonce qu’« Internet est la première chose que l’humanité a construite et qu’elle ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais eue ». Un quart de siècle plus tard, « la plus grande expérience d’anarchie » est devenue le business le plus profitable de l’économie capitaliste : une poignée d’entreprises dominent l’économie numérique et occupent les sept premières places de la capitalisation boursière mondiale… devant Saudi Aramco huitième et plus grande capitalisation pétrolière mondiale.
Vingt ans plus tard, alors qu’il siège à la Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle, le même Eric Schmidt, devenu central dans la promotion des technologies à la jonction du politique et de l’économie, déclare : « Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G1 ».
Les sept premières capitalisations boursières mondiales sont toutes des entreprises de l’économie numérique, et regroupe une bonne partie des Big Tech.
Ce projet politique est en voie d’achèvement : en 2025, sans comptabiliser l’usage des écrans pour le travail, la population mondiale a passé en moyenne 6 heures et 45 minutes par jour devant les écrans, dont 2 heures et 31 minutes sur les réseaux sociaux2 ; le numérique est devenu la matrice qui reconfigure et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques ; en raison de l’explosion de la demande en centres de données, la consommation électrique pourrait être multipliée par 3 entre 2023 et 2030, sachant qu’en 2024, plus de la moitié de la consommation mondiale d’électricité consommée par les centres de données est d’origine fossile3 ; les services publics ont été largement numérisés, tandis que le chantier pour l’école se fait à marche forcée, grâce à des milliards d’euros d’argent public (plan France Relance) ; la surveillance de masse à grande échelle s’approfondit à mesure que les outils se perfectionnent4, etc.
Si cet aperçu quantitatif ne dit pas tout des pratiques5, il souligne un fait massif : en quelques décennies, la civilisation des écrans et du numérique a enfanté un mode d’être, de relations et d’interactions profondément nouveaux. Lorsque les coordonnées de l’expérience humaine sont à ce point modifiées, les sciences humaines ont pour habitude de parler d’un « fait social total » : une réalité sociale complexe et multidimensionnelle, qui interfère sur la totalité de la société et de ses institutions, et façonne les individus.
Illustration de cette nouvelle norme qui concoure à une série de métamorphoses : durant la période de développement foudroyant du numérique, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabac entre 2002 et 2022. Si ces lieux de sociabilité ordinaires, tant en ville qu’à la campagne, ont décliné progressivement durant tout le XXe siècle6, la vague de fermetures des deux dernières décennies a porté un coup fatal à une partie du tissu social. Une récente étude du Centre pour la recherche économique et ses applications fait d’ailleurs le lien entre ces fermetures et la progression du vote pour l’extrême droite :« ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale7 ».

L’accélération « de la désagrégation des réseaux sociaux locaux » et « l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier » pourraient être mises en regard avec l’impérialisme de l’économie numérique qui ambitionne de refondre l’essentiel des rapports humains et sociaux via l’infrastructure numérique. De la surveillance globale qui abolit la vie privée à l’école numérique en passant par le phénomène d’addictions et de santé mentale, le numérique et son infrastructure écocidaire occupent une place centrale dans la redéfinition du capitalisme contemporain et des pathologies qu’il génère. Comment comprendre la nature de ces transformations ? Pourquoi les promesses d’émancipation sociale et économique portées par les promoteurs d’Internet il y a 30 ans se sont révélées illusoires et ont même accentué les ravages du vieux capitalisme industriel ?
Retour sur la préhistoire et l’histoire du numérique
Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.
Au cœur de projet politique du numérique on retrouve l’idée de la neutralité des techniques : les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société.
Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.
2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :
– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.
– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran8.
3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.
« Entrons-nous dans le techno-fascisme ? »
4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?9 ». Que penser de ce diagnostic un quart de siècle plus tard, alors que l’utopie d’Internet est devenue un empire économique et politique oligopolistique, dévorant d’immenses ressources et exploitant le travail dans les Suds, contrôlant l’espace public et maître d’une énorme infrastructure mise au service des techniques de gouvernement et de l’industrie de la surveillance ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? À quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de désescalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?
L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.

Intervenant·es :
- Sébastien Broca – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Ses travaux sur le numérique se situent au carrefour de la sociologie, de l’économie politique et du droit. Il est l’auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, paru aux éditions du Seuil en 2025.
- Karine Mauvilly – essayiste, formée en droit et en sciences politiques, a été journaliste et enseignante. En 2016, elle a cosigné Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans avec Philippe Bihouix (éditions du Seuil) et est l’autrice de Cyberminimalisme, paru en 2019 (éd. du Seuil).
- Félix Tréguer – chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Ses recherches se situent au croisement des sciences de l’information et de la communication, de la sociologie, de l’histoire et du droit. Auteur de Une Contre-histoire d’Internet : du XVe siècle à nos jours (Agone, 2023) et de Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle (Divergences, 2024), il est également membre de La Quadrature du Net.
Photo d’ouverture : Aileen Devlin | Jefferson Lab.

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Notes
- Cité par Ivan Bouchardeau, Etats d’esprits, Cybernétique et techniques de gouvernement, Paris, Champ vallon, 2026, p. 6-8.
- https://digiexe.com/fr/blog/screen-time-statistics/
- Shift Project, Intelligence Artificielle, Données, Calculs : Quelles Infrastructures dans un Monde Décarboné, octobre 2025, https://theshiftproject.org/publications/intelligence-artificielle-centres-de-donnees-rapport-final/. Par ailleurs, « Selon un rapport des Nations unies publié le 20 janvier, les entreprises étrangères ont investi 69 milliards de dollars dans la construction de centres de données et d’infrastructures liées à l’intelligence artificielle en France l’an dernier. Ce montant est deux fois supérieur à celui enregistré aux États-Unis et trois fois supérieur à celui de la Corée du Sud. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/24/la-france-est-le-pays-qui-a-recu-le-plus-dinvestissements-etrangers-pour-la-construction-de-centres-de-donnees-en-2025/
- Dernier exemple en date : les données générées par les marchés publicitaires permettant de géolocaliser les téléphones à travers le monde sont revendues par certaines entreprises aux services de renseignement ou de police à des fin de géolocalisation et de traçage, voir : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/21/comment-l-industrie-de-la-publicite-en-ligne-alimente-en-secret-la-surveillance-d-etat_6663454_4408996.html
- 15 minutes de lecture électronique sur les 7h et 2 minutes d’écrans chez les américains en 2025.
- Antoine Prost, Si nous vivions en 1913, Paris, Grasset & Fasquelle/Radio France, 2014.
- Hugo Subtil, « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », 30 janvier 2026. https://www.cepremap.fr/2026/01/quand-les-bars-tabacs-ferment-lerosion-du-lien-social-local-et-la-progression-du-vote-dextreme-droite-en-france/
- « Éloge du papier à l’heure du déluge numérique », par Benoît Bréville & Pierre Rimbert (accès libre, janvier 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69172
- Cité par Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025, p. 63-64.
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12.02.2026 à 16:24
Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche
À mesure qu’une partie de la gauche découvre l’écologie, on ne cesse de constater qu’elle reste profondément industrialiste, prisonnière de sa foi dans le progrès et la neutralité des techniques. L’historien des techniques Guillaume Carnino adresse une série d’objections à C. Durand et R. Keucheyan, auteurs de “Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique”.
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À propos de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024 (254 pages) et de Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025 (164 pages).
« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »
Les Inconnus
À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.
Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.
Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.
La Chine contemporaine, modèle écologique ou premier pays pollueur au monde ?
Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D1181 ) et voient dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante (DK144). Mais c’est dans leurs louanges adressées aux politiques chinoises contemporaines que cette tendance est la plus visible. Il convient ici de citer directement ces propos.
À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois2, Durand vante les mérites de ce système, même s’il met en garde contre ses « dérives possibles » (D44) : « Contre l’ignorance créée par le marché, le système de crédit social permet de stabiliser les réputations et de réencastrer les échanges marchands dans le social. » (D44) Là où les sociétés du face-à-face ont été massivement transformées par l’anonymat urbain et la massification industrielle, recourir à un système de gestion numérique de la confiance permettrait de « partir des masses pour retourner aux masses » (Mao est ici directement convoqué et cité – D44, voir aussi D162).

Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).
La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?
Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère3, Durand joint sa voix au cœur des pourfendeurs récents de la « mutation fasciste du capitalisme numérique » (D11), qu’il n’hésite pas à qualifier de « grand événement de l’histoire universelle » (D146). Ce revirement lui fait désormais percevoir les GAFAM comme l’incarnation d’un nouveau Mal. À l’inverse, la riposte industrielle chinoise est vantée comme un incomparable Bien : « Sous les coups de boutoir des prouesses numériques chinoises, le vernis des prétentions suprémacistes des géants de la côte Ouest s’écaille » (D164). Il est néanmoins probable que si Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi font trembler les GAFAM, ce n’est pas pour leur programme politique émancipateur.

Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle4. Multiplier les statistiques sur les pollutions engendrées par ce territoire devenu l’usine du monde semble inutile tant l’affaire est scientifiquement et médiatiquement rebattue : la dégradation très rapide de l’environnement y est telle que le pays, comme toute puissance de premier plan, est contraint d’exporter ses pollutions pour maintenir sa trajectoire industrielle.

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.
Les effets de réseau du numérique
Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.
➤ Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)
Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique5.
La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.
Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium6 – composés qui doivent être extraits de la croûte terrestre pour fabriquer les 1,4 milliard d’appareils mis en circulation chaque année sur Terre7. Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine, sans compter le silicium, constituant de base des puces électroniques que l’industrie s’emploie à insérer dans tous les objets du quotidien8.

L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère9. Dès les années 1950, la firme IBM mène des études et sait que la production électronique engendre des effets néfastes sur la santé, par la suite confirmés par des enquêtes toxicologiques : pollution des nappes phréatiques contaminant l’eau (consommée par les populations à proximité), maladies respiratoires faisant suite à des inhalations acides, destruction de la couche d’ozone liée à l’émission de chlorofluorocarbures (interdits par le protocole de Montréal en 1987, mais de nouveau illégalement émis en grande quantité depuis le début des années 2010), cancers et malformations infantiles engendrées par du trichloréthylène, etc.
Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.
Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graver10– c’est-à-dire environ les deux tiers de la consommation annuelle d’un ménage français moyen). Les principales étapes au cours desquelles le circuit est peu à peu produit sur un disque de matériau semi-conducteur (le wafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).
Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateur11 – des estimations très probablement sous-évaluées. Les entreprises qui réalisent cette production, bien que rarement médiatisées, sont parmi les plus cotées financièrement : la capitalisation boursière de TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est de 600 milliards de dollars en 2021, soit l’une des dix entreprises les plus chères du monde. Sa nouvelle ligne de production entrée en service en 2022 a coûté 20 milliards de dollars : une salle blanche qui recouvre la surface de vingt-deux terrains de football12. En 2020, la Chine a acheté 350 milliards de dollars de puces électroniques, soit davantage que ses importations de pétrole. En 2021, l’industrie des semiconducteurs a produit 1,1 billion de puces (soit 140 par personne sur Terre) – le dispositif le plus complexe que l’être humain ait jamais produit, dont le cycle de vie (fabrication, tests, packaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres13.

Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial14 : ayant participé à asseoir la puissance militaire américaine, ces composants à la base de l’électronique se sont largement mondialisés et se spécialisent aujourd’hui (pour la performance graphique, pour l’intelligence artificielle, etc.) à mesure que leur coût de fabrication augmente avec leur miniaturisation. La première puce comptait quatre transistors, contre 15 milliards pour celles produites actuellement, alors que seules trois entreprises tiennent la course : TSMC en tête, talonnée par Samsung et Intel. Dès 1985, le physicien Richard Feynman envisageait une limite inférieure en termes de taille à trois atomes pour la construction de transistors15 : or, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuis16. La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation, dont l’extraction des « minerais de sang » (coltan pour les smartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique17.
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Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 201818. Bien que les réseaux de diffusion de contenu soient invisibles pour l’utilisateur, la grande majorité des données reçues passe directement par cette voie. S’il existe des centaines d’IXP aux États-Unis, le plus grand opérateur au monde est Equinix, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et plus de 200 centres de données dans de nombreuses villes, dont certains sont directement configurés pour servir d’IXP19.

Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins20. Internet repose ainsi autant sur les câbles terrestres (à l’instar de la fibre optique qui connecte 83 % des foyers en 2023 en France21) que maritimes (dont le plus long, SEA-ME-WE 3, qui connecte l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest, totalise 39 000 km, alors que 2Africa, son concurrent direct revendiquant 45 000 km, est en train d’être mis en service). À l’aube des années 2020, le globe est quadrillé par plus de quatre cents câbles sous-marins, pour un total d’environ 1,3 million de kilomètres. Même les zones les plus inhospitalières, comme l’océan Arctique, font l’objet de négociations et de batailles géopolitiques et industrielles afin d’y installer ces autoroutes de l’information, notamment parce que la mise en place d’une liaison internet stable dynamise et rend possible la montée en puissance d’autres activités industrielles (ainsi, le gouvernement russe et les agences fédérales états-uniennes responsables de la route maritime du Nord souhaitent développer le câble Polar Express pour y connecter les ports et les sites d’extraction de ressources tout le long du Passage du Nord-Est22).

Source : www.submarinecablemap.com
L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité23.
Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même site24. Cela implique de calibrer le bâti (résistance au sol pour des baies de serveurs pouvant dépasser une tonne, faux-plancher ou chemins de câbles au plafond pour la connectique, allées froides et chaudes afin d’optimiser la climatisation, etc.), l’alimentation électrique (les six plus gros centres sur Terre sont alimentés à plus de 100 MW, soit davantage qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants25), la climatisation (toute panne pouvant déclencher un incendie tant la chaleur émise par les machines est importante), le câblage (chaque salle machine contient plusieurs tonnes de câbles savamment agencés26), l’interconnexion aux réseaux numériques (bien souvent à proximité des grandes villes où streaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes27).
Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.
Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau28 ».
Le cloud est une prolifération d’usines
Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory29 »). À l’échelle du globe, c’est d’ailleurs le charbon, bien plus que l’éolien ou le nucléaire, qui alimente ces gigantesques centres de calculs et de données. La multinationale Google tente ainsi de redorer son blason environnemental en promettant la mise en place d’infrastructures colossales visant à fournir une électricité renouvelable à l’ensemble de son parc de machines30) : puisque l’éolien ou le solaire ne sont pas des énergies suffisamment stables en termes calendaires, plutôt que de les suppléer intégralement par des énergies fossiles (comme c’est généralement le cas aujourd’hui), la firme construit des parcs continentaux d’infrastructures « renouvelables » afin de les activer algorithmiquement au gré de la météo et de ses besoins énergétiques. À terme, l’idéal consisterait à faire coïncider les aléas de la production d’électricité avec la répartition des calculs sur une zone étendue (voire la planète), afin de ne plus être tributaire du fossile.
Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.
Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.
Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données31. Certains auteurs faisaient remarquer que la baisse relative de consommation électrique cachait en réalité une augmentation de la consommation d’eau32 (les nouvelles technologies de climatisation fonctionnant de façon plus « sobre » d’un point de vue électrique nécessitaient davantage de ressources hydriques). Autrement dit, la facture environnementale doit toujours être payée à un moment ou à un autre. David Bol, spécialiste des systèmes électroniques minimalistes, explique d’ailleurs que les arguments vantant l’amélioration de l’efficacité énergétique sont fallacieux et dangereux tant ils masquent la fuite en avant contemporaine33.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 201934 » – des placements logiques quand on sait qu’une requête sur un assistant d’intelligence artificielle générative consommerait dix fois plus d’électricité d’une simple recherche sur Google, elle-même pourtant déjà l’agrégat de calculs dispatchés dans les quelques 900 000 serveurs de la firme.
Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.
On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.
Une histoire industrielle méconnue
D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numérique35 – les GAFAM ou Big Tech) est emprunté à un ouvrage de jeu de rôle publié en 199036. De la même manière (D98), c’est dans le feuilleton télévisé Star Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.
On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.

Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes37). La construction des infrastructures technologiques est le fruit d’une mutualisation des coûts par les gouvernements (y compris aux États-Unis, prétendue terre du libre-échange38), généralement suivie à plus ou moins brève échéance par une privatisation des bénéfices. L’histoire de la construction des réseaux numériques ne diffère aucunement de cette histoire industrielle : les acteurs de la téléphonie, financés par l’État, ont installé les infrastructures ayant rendu possible le déploiement des multinationales du numérique.
L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.39 L’histoire de l’industrialisation nous apprend que l’organisation duale État/entreprises permet invariablement de mutualiser les coûts et de privatiser les bénéfices.
La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.
De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.40 ). Car l’intérêt d’un macro-système technique réside dans sa capacité à délivrer de certaines contraintes en regroupant leur production en des lieux distants afin de pouvoir bénéficier de leurs effets en tout point du réseau : on croit alors posséder en propre une faculté disponible sur le lieu du branchement au système (la voiture sur la route, le smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz41 ». Que l’industrie s’immisce dans les relations familiales paraît alors inacceptable.

Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisation42, du mouvement ouvrier43 ou de l’exploitation des femmes dans le commerce, l’industrie et l’administration44. Il faut à ce propos mentionner les études de flux matériel (material flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période45. Entre 1860 et 2010, l’Espagne passe de 58 à 570 millions de tonnes de consommation matérielle directe annuelle (soit de 2,8 à 11,6 tonnes par habitant)46.
Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.
Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe47 (bien que la Chine les dépasse aujourd’hui). Autrement dit, l’industrialisation implique, sur le long terme, l’intensification des circulations de matière à l’échelle du globe, au profit des populations dominantes48 : les pays les plus fortunés consomment en moyenne dix fois plus de ressources que les autres49. En 2022, la consommation énergétique est d’environ 36 000 kWh/hab./an en France, 194 000 au Qatar, 78 000 aux États-Unis, 7 100 en Inde, et 217 en Somalie50.
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Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisation51. Un véritable culte dédié aux « héros de l’invention52 » se déploie au XIXe siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisés53 : ingénieurs, managers, consultants et décideurs politiques ont fait de l’innovation une solution politique. Juges et parties très intéressés au développement d’un tel retournement, ces divers acteurs ont tenté de bâillonner les contestations qui les visaient en donnant à leurs intérêts l’apparence de la nécessité historique : le progrès.

S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).
Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».
On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.54, le capitalisme œuvrerait dans le bon sens, bien que trop lentement. Durand et Keucheyan colportent à leur façon le mythe d’une énergie qui nous sauverait des déboires écologiques contemporains – un fantasme irréaliste qui fait fi des leçons de l’histoire : le pétrole est (au départ) aisé à extraire et ses rendements sont extrêmement élevés. Sa massification a pourtant eu pour conséquence l’augmentation du recours à toutes les autres sources d’énergie. Quand bien même de nouveaux modes d’extraction moins polluants verraient le jour, ils ne feraient qu’augmenter la consommation énergétique globale, et donc in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi55).
Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.
Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation56, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production57 où il montrait que « l’enjeu, pour les directeurs d’usine, était principalement de réduire [par le recours aux machines – notamment à commande numérique] la souveraineté exercée par les travailleurs et les syndicats sur le processus de travail lui-même, ce qui revenait à déqualifier le travail pour moins en dépendre » (D68). Cette analyse pionnière de Noble est aujourd’hui bien documentée historiquement, et concerne l’ensemble du processus d’industrialisation58 : déposséder les travailleurs de l’exclusivité de leurs savoirs et savoir-faire – c’est-à-dire les rendre disponibles et appropriables par toute personne – permet la mainmise croissante du capital sur le travail. Sans y voir de contradiction (puisque le seul enjeu pour lui est d’établir la coordination des acteurs sur une autre base que le marché), Durand cite comme source d’inspiration, littéralement deux pages plus loin, l’ultralibéral Friedrich Hayek, qui défendait le fait que la « libre circulation des connaissances est l’élément décisif pour permettre le progrès de l’humanité » (D70).
Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.
La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours59. Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques. Le problème n’est pas la connaissance, ni même peut-être la volonté d’agir, mais l’inadéquation de nos moyens d’action, rendus inopérants par la complexification technologique et administrative à laquelle participe d’ailleurs directement le déploiement numérique.
La constitutivité technique contre le décisionnisme
L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.
Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimique60. Les lobbies agroindustriels œuvrent bien sûr en coulisse pour semer le doute. Mais l’inaction généralisée face à ces composés dont la dangerosité est avérée depuis plus d’un demi-siècle n’est pas tant le fait d’une manipulation machiavélique que d’un déni collectif engendré par une production active d’ignorance favorisée par les protocoles officiels d’évaluation des risques et résultant in fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.

Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie61 ». La production scientifique participe à des processus de normalisation pérennisant ignorance et inégalités.
Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie62 ». Le souci ne vient pas d’une absence de conscience, ni même d’un manque de volonté, mais d’une incapacité à traduire ces prises de position en autre chose qu’une poursuite des trajectoires écocidaires contemporaines.
Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 193063 : dans chacun des cas étudiés, l’élasticité de la demande couplée à l’amélioration du taux de performance technique a abouti à une augmentation et non à une diminution des ressources matérielles utilisées. Plus on innove, améliore et réduit le coût (y compris écologique) d’une technologie, plus on impacte les écosystèmes ! En dernière instance, la maîtrise technoscientifique et la puissance technologique ne se convertissent jamais en relâchement de la pression sur les environnements. La complexification industrielle engendre l’impuissance politique, notamment environnementale.

Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacale64 montre que la vision conspirationniste de l’histoire ne permet pas de comprendre les dynamiques qui présidaient à la stratégie du groupe IG Farbenindustrie (anciennement BASF) lors de la montée du nazisme en Allemagne. La Première Guerre mondiale avait conduit à produire un important complexe industriel de synthèse d’ammoniac, utilisé pour fabriquer des gaz de combat, devenu inutile lors du désarmement. Dans les années 1920, le groupe était ainsi détenteur d’infrastructures gigantesques proposant une solution à un problème qui n’existait plus : il fallait donc en trouver un nouveau, ce que les velléités expansionnistes hitlériennes allaient idéalement fournir. Les modifications des dispositifs à réaliser étaient minimes pour obtenir des usines produisant de l’essence synthétique, une industrie en parfaite adéquation avec les visées autarciques de l’armée du Reich. Archives à l’appui, Hughes montre que les charges retenues contre la firme lors du procès de Nuremberg partaient du principe naïf de l’agentivité absolue des êtres humains, sans tenir compte de l’immense inertie que peuvent constituer les infrastructures techniques. Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : le momentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique65, jouant parfois avec les aléas politiques66.
Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.
Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.
Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.
Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.
Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov

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Notes
- Les références à Durand Cédric, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris : Amsterdam, 2025, sont notées par la lettre « D » suivie du numéro de page (ex : D66). Les renvois à Durand Cédric, Keucheyan Razmig, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris : La Découverte, 2024, sont signalées par les lettres « DK » suivies du numéro de page (ex : DK123).
- Loubere Nicholas, Brehm Stefan, 2019, “The Global Age of Algorithm: Social Credit and the Financialisation of Governance in China”, in Franceschini Ivan et al. (dir.), Dog Days: Made in China Yearbook 2018, Canberra : ANU Press, p. 142-147 ; Hoffman Samantha, 2019, “Managing the State: Social Credit, Surveillance, and the Chinese Communist Party’s Plan for China”, in Wright Nicholas D. (dir.), Artificial Intelligence, China, Russia, and the Global Order, Air University Press, p. 48-54 ; Arsène Séverine, 2021, « Le système de crédit social en Chine : la discipline et la morale », Réseaux, n° 225, p. 55-86.
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06.02.2026 à 12:53
Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton
Dans son livre “Désarmer le béton, ré-habiter la terre”, l’architecte et militante Léa Hobson règle son compte à la plus massive des armes de construction du capitalisme et appelle à se défaire de son emprise. Pas le choix : tôt ou tard, le béton armé qui structure nos sociétés terminera en gravats – autant le remplacer ! Compte-rendu de lecture.
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Texte intégral (11086 mots)

À propos du livre de Léa Hobson, Désarmer le béton, ré-habiter la terre, publié aux éditions La Découverte en 2025, dans la collection « Zones ».
Avec Désarmer le béton, ré-habiter la terre, Léa Hobson, architecte, scénographe et militante écologiste, s’inscrit dans une génération de praticien.ne.s et chercheur.e.s qui refusent de considérer les matériaux de construction comme de simples données techniques. Son travail se situe au croisement de l’enquête matérielle, de la critique politique et de l’engagement militant. Autrice du chapitre « Béton » dans On ne dissout pas un soulèvement : 40 voix pour les Soulèvements de la Terre (Seuil, 2023), elle est également co-autrice, au sein du collectif forty five degrees, de Radical Rituals (2024), une enquête itinérante menée à l’échelle européenne sur les pratiques spatiales vernaculaires, les rituels contemporains et les formes de réinvention des communs face aux crises écologiques et sociales. Ces ancrages constituent le socle politique, méthodologique et épistémologique de son livre Désarmer le béton, ré-habiter la terre.
Dès les premières pages de l’ouvrage (pp. 7–14), Léa Hobson pose un diagnostic sans détour, montrant que le béton a profondément transformé les manières de construire, d’habiter et de gouverner l’espace. Elle opère ainsi un déplacement fondamental : le béton n’est pas seulement un matériau problématique, il est un symptôme. Symptôme d’un régime de croissance (minérale) fondé sur l’accumulation, la standardisation, l’effacement ou encore la ruine. Le béton devient un analyseur privilégié des rapports de pouvoir contemporains. Autrement dit, en observant attentivement le béton depuis ses conditions de production et d’extraction, ses usages quotidiens, ses dispositifs normatifs, jusqu’à ses circulations à différentes échelles, se donnent à voir les alliances structurelles entre économie, politiques publiques, normes techniques et imaginaires professionnels. Ces coalitions ont progressivement stabilisé un régime de construction fondé sur l’irréversibilité, produisant un monde bâti et des édifices qui, comme le précise l’auteure, « ne se démontent plus, peu durables et qui finissent en décharge ou sont enfouies » (p. 11), et dans lesquels le pouvoir s’inscrit durablement dans la matière.
Cette incapacité à défaire rejoint ce qu’elle nomme le « gaspillage immobilier » massif (p. 11) : bâtiments vacants, friches inutilisées, logements inoccupés, alors même que l’on continue de construire. Le paradoxe est central dans l’ouvrage : l’industrie du béton prospère sur une pénurie qu’elle contribue elle-même à fabriquer. La logique d’« obsolescence programmée1 » du bâti alimente ce qu’elle qualifie de « civilisation de gravats » (p. 12), où la ruine n’est plus l’exception mais la condition ordinaire de la production spatiale contemporaine.
L’introduction annonce également un autre geste, plus discret mais structurant : faire place aux femmes, à la fois dans le récit et dans la critique. Léa Hobson signale dès ces premières pages la nécessité de réinscrire les femmes, travailleuses, architectes, théoriciennes, militantes, dans l’histoire de la construction et de l’architecture, une histoire largement « écrite au masculin » (p. 12). Cette attention, au-delà d’être réparatrice, ouvre la voie à une lecture féministe et matérialiste du bâti, qui traverse l’ouvrage jusqu’à la notion de « patriarcat bétonné » (p. 155) développée dans le dernier chapitre.
La logique d’obsolescence programmée du bâti alimente une « civilisation de gravats » où la ruine n’est plus l’exception mais la condition ordinaire de la production spatiale contemporaine.
Sur le plan de la structure, l’auteure explicite clairement son projet. Désarmer le béton, ré-habiter la terre, s’organise en trois grands mouvements, qui correspondent autant à des étapes analytiques qu’à des prises de position politiques. Il s’agit d’abord de suivre la filière béton dans toute sa matérialité, depuis l’extraction jusqu’aux ruines, afin de rendre visibles les chaînes de dépendance et les paysages et corps sacrifiés. Il s’agit ensuite d’interroger les politiques publiques et les dispositifs normatifs qui ont rendu ce matériau hégémonique, en montrant comment la norme bétonnée s’est imposée comme une évidence. Enfin, l’ouvrage se tourne vers le démantèlement, démontrant qu’il n’est pas qu’une simple substitution technique, mais une remise en cause de l’acte même de bâtir, de ses finalités, de ses cadres professionnels et de ses alliances possibles. En ce sens, le geste de Léa Hobson entreprend de désassembler les couches successives matérielles, normatives, institutionnelles qui ont rendu le béton à la fois omniprésent et invisible pour faire de « l’“habiter” une cause commune » (p. 12). À ce titre, Désarmer le béton, ré-habiter la terre, est un ouvrage dont de nombreuses mains devraient s’emparer : celles des cimentiers et des industriels, bien sûr, mais aussi celles des responsables politiques, des architectes, ingénieur.e.s, urbanistes et autres praticien.ne.s de la production de l’espace, tout autant que celles des étudiant.e.s, des citoyen.ne.s, militant.e.s ou non. Car le livre ne se contente pas de documenter un système : il invite explicitement à en sortir.

Le béton comme violence lente : sols, ruines et territoires sacrifiés
Le premier chapitre, Du sable à la ruine, permet aux lecteur.ice.s d’« entrer en matières », ces matières qui constituent les sols et qui nous (sup)portent, à la fois organiques et minérales. En préférant une entrée résolument infra-ordinaire par les sols et via les vers de terre, l’auteure opère un choix qui n’a rien d’anecdotique – alors que les lombrics pourraient sembler éloignés de la filière béton. Pourtant, leur disparition généralisée depuis les années 1950 (p. 15) éclaire l’arrière-plan écologique sur lequel repose toute l’industrie cimentière. Le ver de terre devient l’indice de sols vivants en perdition, une situation aggravée par l’artificialisation systématique opérée par l’industrie du béton. L’auteure rappelle qu’entre 1960 et aujourd’hui, en France métropolitaine, près de « 17 milliards de m² de sols ont été scellés » (p. 17), sans justification démographique. L’urbanisation, l’expansion des réseaux (routiers, ferroviaires, etc.), la logistique et la spéculation foncière ne progressent pas au rythme de la croissance des populations, mais selon une logique autonome d’accumulation de surfaces artificialisées.
Ces surfaces génèrent leurs propres catastrophes : les inondations, désormais exacerbées par l’imperméabilisation ; les îlots de chaleur, qui transforment les espaces urbains en fournaises estivales ; et l’effondrement de la biodiversité, conséquence directe de la disparition des habitats vivants. « Quand le béton ne nous noie pas, il nous fait frire » (p. 19) résume en quelques mots la brutalité ordinaire d’un modèle de production de l’espace et d’une urbanisation hors sol. Dans cette perspective, les politiques publiques se révèlent largement inefficaces face aux dynamiques qu’elles prétendent réguler. L’auteure met par exemple en évidence les limites structurelles de la loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette), régulièrement ajustée au fil des négociations politiques, et qui peine à enrayer les logiques de bétonisation. En cause, le principe même d’« artificialisation nette », qui autorise la poursuite de l’artificialisation dès lors qu’elle est compensée ailleurs (p. 21). Cette logique comptable de l’espace ouvre la voie à toute une série de requalifications administratives révélatrices. Ainsi, des espaces aussi radicalement transformés que les carrières peuvent être assimilés, dans les nomenclatures statistiques, à des « surfaces naturelles dont les sols sont nus ou recouverts en permanence d’eau, de neige ou de glace » (p.22), au même titre que les glaciers…
Le même raisonnement prévaut lorsque les déblais et déchets inertes issus du BTP sont utilisés pour combler carrières et gravières : ces sols recomposés, bien que profondément artificiels, échappent pourtant à la catégorie de l’artificialisation. Ces ajustements techniques, souligne l’auteure, permettent à la fois d’intégrer l’ouverture ou l’extension de carrières dans les mécanismes de compensation et de poursuivre, dans le même mouvement, la mise en exploitation de nouvelles terres agricoles pour accéder à des gisements supplémentaires (ibid.). Face à la destruction des sols fertiles, certains acteur.ice.s vantent les « technosols », les « anthroposols construits » (p. 23), soit des projets de géo-ingénierie censés compenser la perte du vivant. Ces savant.e.s ont oublié l’essentiel : le sol n’est pas une ressource renouvelable et la renaturation, quand elle devient un moyen de légitimer l’extraction, n’est qu’une nouvelle forme de déni (politique).
➤ Lire aussi | Le béton, matériau extraterrestre・François Jarrige (2024)
À partir de là, l’auteure entreprend de suivre la filière béton dans toute sa matérialité : les sablières, les gravières, les carrières, les cimenteries, les centrales à béton, puis les décharges et ruines où se déposent les déchets du cycle minéral. La filière (béton) laisse de nombreuses traces sur son passage (p. 25) : traces matérielles, environnementales mais aussi psychologiques (p. 67). Elle reconfigure des vies humaines et autres qu’humaines, déplace, creuse, dynamite. L’après-1945 marque un moment de bascule : explosion de l’extraction, multiplication des concessions sur fonds marins et fluviaux, et mise en place de schémas départementaux fondés sur une rationalité technocratique qui rend les territoires lisibles, mesurables et exploitables à distance. Cette vision abstraite et surplombante, qui réduit les milieux à des stocks et efface les usages et savoirs locaux, s’inscrit pleinement dans ce que le politologue et anthropologue James C. Scott analysait à travers l’« œil de l’État » : un mode de gouvernement qui simplifie le réel pour mieux l’administrer (Scott 1998).
En moins de deux siècles, une innovation chimique et technique, le ciment, puis le béton armé, s’est muée en infrastructure politique, en ordre socio-économique, en matrice spatiale.
Mais Désarmer le béton, ré-habiter la terre ne se contente pas d’analyser la machine industrielle, il documente également les nombreuses résistances.
Il donne à voir une constellation de mobilisations : des organisations militantes locales telles que Peuples des Dunes en Bretagne (p. 43) ou l’association Gandalf en Normandie (p. 51) aux côtés de mouvements plus largement structurés, tels qu’Extinction Rebellion et la campagne « Fin de chantiers » lancée en 2019 (p. 63), ou d’autres actions relayées par Youth for Climate et Extinction Rebellion (p. 65). Loin de constituer une juxtaposition d’initiatives disparates, ces luttes politiques révèlent une même dynamique puisqu’elles rendent visibles les chaînes extractives du béton, des sites planifiés ou existants, d’où la matière est prélevée, jusqu’aux usines de béton prêt à l’emploi. Ces collectifs agissent précisément là où l’extractivisme opère et transforment ces espaces en lieux repolitisés. En s’attaquant aux cimentiers et aux grands groupes du BTP, ils contestent des projets ponctuels et surtout un régime matériel et institutionnel plus large. L’enjeu réside dans la production de contre-savoirs, de récits alternatifs et de nouvelles alliances entre milieux, habitant.e.s et militant.e.s.

Normes, industries et captations foncières
Dans le second chapitre, La norme bétonnée, au-delà du matériau, Léa Hobson montre comment, en moins de deux siècles, une innovation chimique et technique, le ciment, puis le béton armé, s’est muée en infrastructure politique, en ordre socio-économique, en matrice spatiale. À travers une généalogie minutieuse, elle rappelle que les noms devenus familiers de l’ingénierie : Vicat, Hennebique, Pavin de Lafarge (p. 80) renvoient aux origines mêmes des entreprises capitalistes qui ont bâti leur fortune sur la détention de brevets offrant l’exclusivité commerciale de formules et de procédés constructifs. La chimie innovante épouse alors l’esprit d’entreprise ; elle s’en mêle au point de devenir indissociable de l’industrialisation française qui est elle-même alimentée par la production de l’espace et son expansion. Le maillage se déploie rapidement dans presque tous les secteurs de puissance : « la construction, les autoroutes, les aéroports, l’énergie, les concessions, les télécommunications, puis la promotion immobilière » (p. 81). Dès les années 1950, les lobbies du secteur de la construction via la Fédération Française du Bâtiment (FFB), et la Fédération Nationale des Travaux Publics (FNTP), s’allient efficacement pour finalement adopter en 2017 l’appellation unificatrice de « Filière béton » (ibid.).
L’État, loin de constituer un contre-pouvoir, devient souvent le premier client de l’industrie du béton.
Cette structuration progressive du secteur ne se limite pas à une coordination économique, mais prépare et consolide un rapport privilégié à la puissance publique. L’État, loin de constituer un contre-pouvoir, en devient souvent le premier client : via les infrastructures de transport, les équipements publics, les logements sociaux, les grands projets urbains reposent massivement sur le béton, renforçant une dépendance structurelle aux grands groupes du BTP. Les liens entre le BTP et la sphère politique sont anciens. En 1972, l’affaire dite Aranda, caractérisée par des scandales politico-financiers, des pratiques de corruption et de trafic d’influence, connaît une visibilité nationale à travers des « permis autorisés sur des zones inondables ou non constructibles, appels d’offres biaisés et terrains monnayés » (p. 90). Cet épisode, sans être entièrement assimilable à des controverses plus récentes – l’A69 par exemple – révèle toutefois une continuité : dans un régime où les infrastructures deviennent autant de vecteurs de pouvoir, la production de l’espace est régulièrement façonnée par des alliances opaques entre intérêts privés et décisions publiques. La loi de 1995 interdisant le financement des partis politiques sous forme de dons par les grands groupes n’a pas pour autant fait disparaître les arrangements, d’autant que l’État dépend massivement du BTP puisque 70 % des marchés publics concernent les travaux publics, et 20 % le bâtiment (p. 91). Les grandes entreprises du béton, intégrées verticalement, du cimentier au promoteur, en passant par les négociants et les aménageurs, maintiennent un contrôle systémique, renforcé par la proximité sociale entre dirigeants et responsables politiques, formés dans les mêmes grandes écoles publiques (p. 93). L’enchevêtrement des parcours fait système.
Par ailleurs, dans la méga-machine béton, la France occupe une place disproportionnée tant elle coule son béton sur tous les continents. Septième puissance économique mondiale, elle est surtout le deuxième producteur de béton prêt à l’emploi nous rappelle l’auteure (p. 89). Ce secteur continue de perpétuer un « certain impérialisme industriel » (p. 95), alors que la deuxième plus grande cimenterie du monde, située à Settat, au Maroc, appartient à (Lafarge)Holcim. Ici apparaît la dimension coloniale d’un secteur qui continue de puiser et d’épuiser ses anciennes colonies pour entretenir le cœur industriel. Car un siècle après les créations de filiales Lafarge (années 1920 et 1930) : « Nord-Africaine de Ciments Lafarge » en Algérie, « Société indochinoise de fondu Lafarge », « Chaux et Ciments du Maroc », « Société tunisienne Lafarge »2, les procédés coloniaux continuent d’opérer. Ce bétonnage global nécessite d’autres territoires-pièces, mangés à la périphérie pour alimenter la croissance minérale d’un centre toujours plus exigeant.

Revenir sur la généalogie des grands cimentiers et de leurs filiales, c’est aussi comprendre que les filières changent de nom, se recomposent, déplacent leurs responsabilités, mais que les mêmes logiques persistent (p. 99). Les scandales se succèdent – comme ceux liés aux chantiers de Vinci Constructions Grand Projets (VCGP) au Qatar, pour lesquels le groupe a été mis en examen en 2025 pour travail forcé – les « fusibles » sautent, à l’image d’Éric Olsen, PDG de LafargeHolcim contraint à la démission en 2017 après une enquête interne sur des soupçons de financement de l’État islamique en Syrie. Pourtant, les grands groupes s’en sortent grâce à des bataillons d’avocats, des aides publiques européennes ou nationales, et une capacité à maintenir l’édifice. L’excellent article de Léon Baca « Accusé Lafarge : on n’oublie pas », qui retrace près de deux siècles d’épopée Lafarge2, fait écho à la pensée de l’auteure. Alors que le procès du cimentier s’est ouvert le mardi 4 novembre 2025 devant le tribunal, pour versements d’argent à des groupes armés en connaissance de cause, dont l’État islamique responsable des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, afin de maintenir l’activité d’une cimenterie en Syrie, Léon Baca décrypte : « Aujourd’hui Lafarge n’est plus – il fallait sans doute symboliquement se faire oublier après la lune de miel daeshienne, et LafargeHolcim (2014) est devenue Holcim (2021). La firme [Lafarge] a donc été tour à tour royaliste, réactionnaire, ultra-catholique, paternaliste, colonialiste, collaborationniste, djihadiste [en revenant sur presque deux siècles d’activités] ». Nous pourrions y ajouter le témoignage poignant de Gaëlle (une survivante du Bataclan) lors de ce procès, relayé par Médiapart le 10 décembre 2025 : « Peut-on, au nom d’un intérêt économique, financer directement ou indirectement une organisation terroriste, en sachant, ou en choisissant d’ignorer, que cette organisation tue, torture, asservit et détruit. La réponse est non. Le droit le dit. La morale le dit. L’Histoire le dit. »3 La décision de justice sera rendue le 13 avril 2026… Lafarge, LafargeHolcim (2014), Holcim (2021), note à nous-mêmes : ne jamais oublier !
➤ Lire aussi | Accusé Lafarge : on n’oublie pas・Léon Baca (2025)
Le chapitre du livre de Léa Hobson se déplace ensuite vers les métropoles et leurs périphéries, où ne règnent pas seulement la consommation accélérée des sols et la captation des terres arables mais aussi la reconfiguration en profondeur de l’acte de bâtir. La standardisation du béton, notamment à travers les dispositifs normatifs produits par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), constitue une étape décisive de cette double domination, territoriale et sociale. La norme, ici, n’est pas un simple outil technique : elle fixe un horizon du possible, verrouille les alternatives matérielles et façonne les gestes professionnels. Après 1945, bâtir en pierre devient progressivement marginal ; la norme dite “B10.001”, en définissant la gélivité (sensibilité au gel) des pierres, contribue à disqualifier durablement leur usage (p. 107). Ce basculement s’accompagne d’une profonde dépossession du rapport à la matière. On ne taille plus la pierre : on coule du béton. Cette dépossession, à la fois matérielle et symbolique, efface le travail derrière le produit fini, masque les conditions de production du bâti et naturalise un régime constructif présenté comme inéluctable. Les savoir-faire se trouvent réduits à des procédures standardisées, les corps relégués à de simples fonctions d’exécution, tandis que la machine industrielle supplante l’intelligence du geste. Si le béton semble s’affranchir de la « main » (p. 85), cette fiction d’un matériau autonome, coulé comme une évidence technique, se heurte à la réalité des corps qui le produisent. Car le béton abîme et tue : lésions cutanées, « gale du ciment », pathologies liées à la poussière de silice (classée cancérogène), rappellent combien cette industrie repose sur une exploitation ancienne, discrète et persistante. La faiblesse de la réglementation française en matière de protection des travailleur.se.s révèle cette asymétrie fondamentale, car derrière l’apparente neutralité du matériau se dissimule la violence d’une chaîne productive largement invisibilisée. Cette dimension se donne à voir avec une acuité particulière dans les géographies sociales de l’exploitation. Les travailleur.se.s du BTP, souvent issu.e.s de l’immigration, occupent des positions structurellement vulnérables au sein d’un secteur où les capacités de mobilisation collective se sont dégradées.
La standardisation du béton constitue une étape décisive d’une double domination, territoriale et sociale.
Cette vulnérabilité structurelle s’inscrit également dans un rapport de forces plus large, où les asymétries sociales se prolongent dans les arènes normatives et discursives. Les batailles de normes qui opposent bétonneurs et défenseurs des matériaux naturels sont aussi des batailles sociales ; et, là encore, l’industrie l’emporte le plus souvent. Cette hégémonie normative se double d’une remarquable capacité d’adaptation discursive. Bétons dits « verts », « bas carbone » (p. 115), labels environnementaux et certifications durables prolifèrent, tandis que des fondations industrielles, comme la fondation (Lafarge)Holcim finançant une chaire de « construction durable » à l’ETH Zurich (Eidgenössische Technische Hochschule en allemand ou « École polytechnique fédérale » (EPF) en français) (p. 113), contribuent à redéfinir les termes légitimes du débat. Le greenwashing devient une stratégie structurelle où il s’agit de transformer marginalement le produit tout en préservant intact le système qui le rend nécessaire.

La crise du logement offre un terrain supplémentaire pour observer l’hégémonie bétonnée. Léa Hobson rappelle que les politiques publiques, via les dispositifs fiscaux et les règles de construction, ont alimenté une spéculation immobilière déconnectée des besoins réels : 850 dérogations ont par exemple permis de reclasser des communes entières (p. 124), renforçant l’attractivité fictive et les rentes foncières. La pénurie supposée de logements ne résiste pas à la statistique : 18 % des logements ne sont pas occupés en permanence, parmi lesquels 3 millions de logements sont vacants. Une minorité de 24 % des ménages détient les deux tiers du parc, signe d’inégalités structurelles (p. 127). La construction neuve l’emporte, tandis que la rénovation reste sous-financée. Quant au binôme démolition-reconstruction, qui entretient une obsolescence programmée du bâti souvent justifiée au nom de la rénovation urbaine, de la performance énergétique ou de la modernisation, il permet en réalité de relancer en continu le flux minéral. Détruire pour reconstruire en est l’un des rouages.
Face à ce constat, des alternatives émergent. Des initiatives citoyennes comme House Europe (p. 129) proposent de limiter les démolitions et constructions neuves, afin de favoriser la réparation et de redonner une valeur d’usage et de sens au bâti existant au-delà des actifs financiers qu’ils représentent pour certain.e.s. À l’inverse, la rénovation urbaine institutionnelle, dont l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) constitue une figure centrale, est analysée par l’auteure comme une réponse largement illusoire aux inégalités urbaines (pp. 132-135). Les opérations qu’elle promeut, fréquemment fondées sur des logiques de démolition-reconstruction, produisent des effets sociaux particulièrement violents. Elles effacent non seulement des bâtiments, mais aussi des mémoires sociales, des usages et des formes d’attachement au lieu. En s’appuyant sur la pensée d’Henri Lefebvre (p. 139 et 140), l’auteure, comme de nombreu.ses.x autres avant elle, rappelle que le béton agit ici comme un opérateur d’inégalités socio-spatiales, en figeant les rapports de pouvoir dans la matière, en stabilisant des formes d’exclusion durable, et en rendant toute transformation ultérieure coûteuse, techniquement et politiquement. Le béton est une infrastructure de pouvoir, indissociable des régimes normatifs, économiques et institutionnels qui organisent la production de l’espace au sens lefebvrien.
➤ Lire aussi | Araser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)
Désarmer : luttes, décroissance et réinvention du bâtir
C’est précisément contre la naturalisation du béton, analysée dans les chapitres précédents, que le dernier mouvement de Désarmer le béton, ré-habiter la terre affirme un projet explicite de désarmement. Le terme n’est ni métaphorique ni consensuel. Emprunté aux luttes pacifistes et écologistes, il engage une rupture nette avec les registres technocratiques de l’« amélioration » ou de l’« optimisation ». Pour l’auteure, certaines infrastructures sont trop destructrices pour être simplement corrigées à la marge, et le béton, tel qu’il est produit, normé et mobilisé aujourd’hui, relève de cette catégorie (pp. 141–148).
Cette perspective permet à Léa Hobson d’articuler étroitement les luttes locales contre l’extraction à une critique systémique de la production de l’espace. Les mobilisations rurales contre les carrières, les gravières ou les cimenteries, souvent reléguées aux marges du débat urbain, apparaissent ici comme des foyers d’élaboration politique majeurs (pp. 148–155). L’auteure montre que ces luttes accumulent des savoirs situés tels que les connaissances juridiques, les expertises environnementales, les pratiques de coalition ou encore les récits alternatifs du territoire. Elles constituent ainsi des laboratoires d’un autre rapport au sol, au bâti et au temps long. Elles permettent surtout de faire réémerger les questions centrales autour de l’habiter telles que : comment construire sans s’imposer ? Comment habiter sans déposséder ? (p. 152). Ces interrogations prennent une épaisseur particulière lorsque l’enquête s’ouvre aux présences plus-qu’humaines qui peuplent ces territoires en lutte, dont la chauve-souris, la genette, le hibou grand-duc, ou encore la linotte mélodieuse. Cette co-présence signale que la conflictualité engage des mondes écologiques entiers. Construire n’est jamais neutre ; c’est toujours intervenir sur des milieux, des usages, des vies humaines et non humaines. Le béton, parce qu’il fige durablement ces interventions, rend cette responsabilité particulièrement aiguë.
Dans cette perspective, des gestes souvent perçus comme mineurs, faire avec l’existant, réparer, entretenir, transformer sans démolir, ralentir les rythmes de production, acquièrent une portée profondément politique (pp. 177–180). Ils s’opposent frontalement à un système fondé sur l’accélération, la standardisation et le renouvellement permanent du bâti. Le désarmement du béton apparaît alors moins comme une solution clé en main que comme une éthique du bâtir, faite de renoncements, de négociations et de pratiques situées.

Féminisme, décolonialité et soin : élargir la critique
L’une des forces majeures de l’ouvrage réside dans l’articulation étroite que Léa Hobson opère entre critique matérialiste, féminisme et perspectives décoloniales. En introduisant la notion de « patriarcat bétonné » (p. 155 et 156), l’auteure réalise un déplacement analytique décisif afin de relire l’histoire de l’architecture et de la construction depuis ses angles morts. Loin d’une critique abstraite, elle montre comment cette histoire, largement masculine, occidentale et productiviste, s’est constituée par une série d’exclusions : invisibilisation des femmes, disqualification des savoirs vernaculaires, marginalisation des pratiques situées, souvent associées à des contextes non occidentaux ou ruraux (pp. 157–164). Le béton, en tant que matériau standardisé, reproductible et exportable, a joué un rôle central dans cette entreprise d’uniformisation, en effaçant les différences locales et les relations sensibles aux milieux.
Désarmer le béton, c’est aussi désarmer les imaginaires de maîtrise, de conquête et d’universalité qui lui ont donné forme.
La critique féministe et décoloniale débouche alors sur une interrogation profonde sur le rôle de l’architecte et des dispositifs de formation. Léa Hobson analyse la manière dont l’architecture s’est progressivement constituée comme un service industrialisé, éloigné des pratiques artisanales et des responsabilités matérielles directes (pp.165–173). Les écoles d’architecture, en reproduisant les normes professionnelles dominantes, participent à cette dépolitisation du geste de bâtir. Repolitiser l’architecture implique dès lors de sortir des silos disciplinaires, de reconnecter l’acte de construire aux luttes sociales et écologiques, et de reconnaître que dire non, collectivement, constitue aussi un geste professionnel à part entière. En écho aux travaux récents de Mathias Rollot (Décoloniser l’architecture, 2024) et de Philippe Simay (Bâtir avec ce qui reste, 2024), Léa Hobson s’inscrit dans une critique frontale de la réduction du champ de l’architecture à une pratique formelle et disciplinaire, largement détachée de ses conditions matérielles, sociales et écologiques4 C’est dans ce prolongement que la notion de soin vient compléter et approfondir le projet de désarmement. Prendre soin des bâtiments, des sols, des infrastructures vieillissantes, c’est rompre avec la logique de la table rase et de l’innovation permanente (pp. 174–180). L’auteure propose de lire les fissures, les pathologies du béton comme les symptômes matériels de l’épuisement d’un modèle de développement. Le béton devient ainsi un matériau « malade », dont la fragilité contredit le mythe de la durabilité infinie.
Faire de l’entretien, de la réparation et de la maintenance un enjeu politique central revient alors à renverser les hiérarchies de valeur qui structurent la production de l’espace. Ces gestes, historiquement dévalorisés car associés au féminin, au domestique ou à l’invisible, acquièrent une portée critique majeure. Ils déplacent l’attention depuis l’acte héroïque de construire vers les pratiques ordinaires de maintien en vie des milieux bâtis. En ce sens, la politique du soin esquissée par l’auteure représente une véritable alternative au régime bétonné, attentive aux temporalités longues, aux interdépendances et aux vulnérabilités partagées. Désarmer le béton, c’est aussi désarmer les imaginaires de maîtrise, de conquête et d’universalité qui lui ont donné forme.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)

En définitive, Désarmer le béton, ré-habiter la terre s’impose comme un ouvrage précieux et dense, tant par la richesse de ses matériaux empiriques que par ses références théoriques. Il articule finement critique matérielle, analyse politique et attention aux pratiques ordinaires du bâtir. En dialoguant habilement avec de nombreux travaux récents sur le sujet5, Léa Hobson montre que le béton relève d’une infrastructure mentale, sociale et matérielle qui organise la production de l’espace, invisibilise ses chaînes extractives et dépolitise ses violences. En réinscrivant le bâti dans ses conditions écologiques, sociales et historiques, elle contribue à déplacer la critique architecturale vers une écologie politique des matériaux.
Car tout projet anti- ou post-capitaliste se joue dans sa capacité à affronter l’héritage matériel du productivisme, non pour le prolonger sous d’autres couleurs, mais pour apprendre enfin à le défaire.
Si l’ouvrage s’inscrit principalement dans un champ francophone, ce que l’on peut éventuellement regretter, il pourrait néanmoins ouvrir une question décisive : comment cartographier, de manière multiscalaire, les géographies du béton, ses régimes d’extraction, ses imaginaires et ses effets différenciés sur les territoires et les corps ? Cette question appelle, dans le prolongement critique du livre, à penser ces géographies sans céder à une idéalisation du local ni à un repli communautaire. Car si les luttes bretonnes, normandes, ardéchoises, haut-saônoises ou encore euréliennes, et les expérimentations territoriales qu’elles portent, constituent des foyers essentiels de résistance, d’invention et de politisation des pratiques constructives, elles ne sauraient à elles seules répondre à l’ampleur d’un système productif désormais pleinement mondialisé. C’est également dans la mise en relation de ces expériences, à l’échelle européenne voire planétaire, que se joue une part décisive de la transformation à venir.
Si une partie du continent européen est aujourd’hui marquée par la saturation, la démolition-reconstruction ou l’accumulation d’infrastructures, d’autres régions du monde, en particulier en Asie et en Afrique, connaissent une phase d’expansion spatiale et urbaine massive, appelée à engloutir, dans les décennies à venir, des volumes de granulat sans précédent, soit autant de trous dans les paysages et de processus d’artificialisation qui les accompagnent. Dès lors, l’enjeu consiste à mettre en dialogue ces initiatives au-delà des frontières nationales et continentales, afin de tisser patiemment des solidarités translocales. Celles-ci doivent permettre d’articuler savoirs situés, pratiques constructives alternatives et luttes écologiques, pour penser collectivement ce que pourrait signifier habiter et bâtir autrement dans un monde déjà profondément façonné par le béton. Car tout projet anti- ou post-capitaliste se joue dans sa capacité à affronter l’héritage matériel du productivisme, non pour le prolonger sous d’autres couleurs, mais pour apprendre enfin à le défaire.
Image d’accueil : Photo de Francisco Andreotti sur Unsplash.

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Notes
- Terme que l’on retrouvait également dans l’ouvrage Béton : enquête en sables mouvants de Claude Baechtold, Alia Bengana et Antoine Maréchal, Les Presses de la Cité (2024), p. 64.
- Léon Baca, « Accusé Lafarge : on n’oublie pas ». Terrestres, décembre 2025
- Article écrit par Fabrice Arfi dans Médiapart le 10 décembre 2025 : « Procès Lafarge : “C’est dans ce moment précis, au Bataclan, que des décisions économiques abstraites deviennent des tirs sur des corps” ».
- Mathias Rollot souligne ainsi l’angle mort persistant d’une critique architecturale qui continue de commenter « les formes, les fonctions et les symboliques architecturales » à partir de « filtres entièrement disciplinaires », tout en se préoccupant « si peu de la manière dont tout ceci impacte concrètement les écosystèmes » (Rollot, 2024, p. 50). De son côté, Philippe Simay alerte sur « le risque évident à réduire le champ de compétences de l’architecte à la seule conception spatiale », au prix d’un oubli des « dimensions sociales et écologiques des conditions matérielles du projet » (Simay, 2024, p. 15), et décrit une profession ayant « intériorisé les impératifs d’optimisation » pour se mettre « au service du productivisme et de la société du gâchis » (ibid., p. 16). C’est précisément cette abstraction du projet que Léa Hobson rend lisible à travers l’hégémonie du béton : plus qu’un simple matériau, celui-ci apparaît comme une infrastructure mentale et organisationnelle qui rend possible l’industrialisation du bâti tout en invisibilisant les chaînes extractives, les savoir-faire, les corps et les territoires mobilisés. En ce sens, son analyse prolonge l’appel de Philippe Simay à « relier les montagnes aux trous, les fosses aux gratte-ciels » (ibid., p. 39), tout en rejoignant la volonté de Mathias Rollot de décoloniser l’architecture en s’attaquant non seulement à ses récits, mais aux structures mentales et matérielles qui la constituent (Rollot, 2024, p. 63). L’enjeu est de transformer radicalement ce que bâtir signifie, en réinscrivant l’acte architectural dans des relations situées, écologiques et politiques avec le monde vivant.
- À ce sujet, consulter la recension de François Jarrige Le béton, matériau extraterrestre publié dans la revue Terrestres (septembre 2024), où sont mis en dialogue quatre ouvrages majeurs sur le béton : Alia Bengana, Claude Baechtold, Antoine Maréchal, (2024). Béton. Enquête en sables mouvants, Presses de la cité ; Armelle Choplin, (2020). Matière Grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique, MétisPresses ; Anselm Jappe, (2020). Béton. Arme de construction massive du capitalisme, L’échappée ; Nelo Magalhães, (2024). Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique.
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05.02.2026 à 18:45
La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse
Souhaitable, la réindustrialisation ? Déroutées par la course impériale à la puissance, les élites ultralibérales chantent le retour de l'industrie en Europe. Et si on réfléchissait plutôt à la dynamique technologique incontrôlable et à ses effets de domination ? Pour cette sixième rencontre Terrestres, retour sur la pensée du philosophe Herbert Marcuse.
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Texte intégral (4690 mots)
Table-ronde le jeudi 5 février avec les philosophes Aurélien Berlan, Haud Gueguen et Jean-Baptiste Vuillerod. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Qui connaît encore le philosophe allemand Herbert Marcuse (1898-1979) ? À la mort de celui-ci, André Gorz, figure de l’écologie politique alors en pleine ébullition, lui rend hommage : « Nous sommes tous enfants de Marcuse ». Peut-on lire cette formule comme une invitation à voir dans Marcuse un intellectuel qui a contribué à nourrir le fond théorique et politique de l’écologie politique ?
Cette sixième Rencontre Terrestres explorera cette hypothèse en revenant sur son œuvre, relue à l’aune de l’effondrement écologique et de notre dépendance extrême aux technologies. Dès 1955, alors que l’enchantement par la consommation de masse domine, Marcuse développe depuis les États-Unis une critique du consumérisme et du type d’être humain qu’il produit.
Dans Éros et civilisation (1955) et L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse analyse la nature de la technologie moderne afin de comprendre dans quelle mesure elle participe d’un projet politique et capitaliste de domination. Cet examen le conduit à développer des thèses ambivalentes, voire contradictoires : il perçoit à la fois le caractère aliénant du pouvoir technologique, mais également ses potentialités émancipatrices dans l’optique d’une révolution permettant une réappropriation de l’infrastructure du capitalisme industriel. Dans ces conditions, comment hériter de Marcuse ? Comment actualiser les chantiers théoriques et politiques qu’il a ouverts ? Comment le lire à l’heure de la prédation généralisée et de l’emballement technologique et climatique ?
Dans un colloque intitulé « Écologie et révolution » et organisé à Paris par André Gorz en 1972, Marcuse proposait de voir dans la « guerre contre la nature » le phénomène central pour analyser le capitalisme dans sa contradiction avec les écosystèmes et les milieux de vie. À l’heure de la catastrophe écologique, il est urgent de redécouvrir les leçons stratégiques de cet auteur en vue de s’atteler à la grande tâche politique qui demeure plus que jamais la nôtre : en finir avec le productivisme et les formes de subjectivité qui en soutiennent la destructivité.

La rencontre abordera les thèmes suivants :
1/ Pourquoi relire Marcuse aujourd’hui ? Les intervenant·es nous parleront de leur intérêt pour cette œuvre et analyseront le renouveau éditorial qu’il suscite dans divers pays.
2/ Retour sur le contexte de l’écriture de l’œuvre de Marcuse : rappel biographique ; brève présentation de la théorie critique de l’Ecole de Francfort et de son rapport à Theodor W. Adorno-Max Horkheimer ; engagement politique de Marcuse aux côtés des mouvements de jeunesse des années 1960-1970 et découverte de la question écologique.
3/ Discussion autour du diagnostic de Marcuse sur la technologie moderne : quelle est la nature de l’ordre socio-technique produit par la dynamique de rationalisation et d’industrialisation ? Comment le travail, l’ordre politique et les sujets sont-ils façonnés par le développement continu des forces productives ? Comment penser avec Marcuse une transformation du travail et des techniques, au service de l’émancipation et de l’autonomie ?
4/ Analyse de la pensée écologique de Marcuse : son élaboration théorique se fait en lien étroit avec une réflexion sur le féminisme, l’anticolonialisme et l’anti-autoritarisme, dans la mesure où il s’agit à chaque fois de mettre au jour une dimension spécifique de la domination capitaliste. Penser l’Anthropocène et le Capitalocène avec Marcuse signifie qu’une écologie politique conséquente est nécessairement anticapitaliste, féministe et anticoloniale.
5/ Comment articuler une critique du mode de production capitaliste et une critique de la modernité fondée sur un partage du monde où les êtres et les choses sont hiérarchisés selon la distinction nature/culture ? On fera ici dialoguer Marcuse avec les critiques contemporaines de la nature et du naturalisme (Descola, Latour) : le philosophe allemand défendait une approche où l’idée de nature, réélaborée dans le sillage de Marx, offre un point d’appui essentiel pour appréhender et penser la domination sociale et capitaliste de la nature. Dans cette perspective, le concept de nature est indépassable ; c’est le fondement à partir duquel on peut critiquer à la fois la modernité et le capitalisme.
Le jeudi 5 février 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des mariages – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Intervenant·es :
Aurélien Berlan est maître de conférence au département de sciences économiques et gestion de l’Université Toulouse 2 – Jean Jaurès. Il a contribué aux écrits du Groupe Marcuse (De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte, 2004 ; La Liberté dans le coma, La Lenteur, 2013). Il a publié un essai sur la critique de la modernité industrielle par les sociologues allemands : La Fabrique des derniers hommes (La Découverte, 2012), et une théorie de la liberté articulée au féminisme de la subsistance : Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021).
Il a notamment écrit dans Terrestres : Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance et Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre.
Haud Guéguen est maîtresse de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses travaux portent sur les sciences humaines et sociales du possible et sur l’histoire du néolibéralisme. Elle a notamment publié Herbert Marcuse. Face au néofascisme (Paris, Amsterdam, 2025) ; avec Pierre Dardot, Christian Laval et Pierre Sauvêtre : Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux, 2021), et avec Laurent Jeanpierre : La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire (La Découverte, 2022).
Elle a notamment écrit dans Terrestres : Désirer après le capitalisme.
Jean-Baptiste Vuillerod est agrégé et docteur en philosophie. Ses travaux portent sur la philosophie de Hegel et ses réceptions dans les pensées critiques contemporaines : la philosophie française des années 1960, l’École de Francfort, les théories féministes, l’écologie politique. Il a notamment écrit Theodor W. Adorno : La domination de la nature (Amsterdam, 2021).
Il a écrit dans Terrestres : L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes.
Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.
Photo d’ouverture : Herbert Marcuse with his then UC San Diego graduate student Angela Davis, 1969. Crédits : Monoskop.

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22.01.2026 à 19:34
“Votre cloud, notre fournaise”: résister à la dématérialisation depuis Marseille
Derrière le monde des marchandises, il y a les arrière-mondes de la production ou du transport. Derrière les écrans, il y a une énorme infrastructure matérielle et physique. Et derrière les clouds, il y a les indispensables data centers, qui prolifèrent en avalant l’espace et l’électricité. À Marseille, assaillie par les câbles, la résistance s’organise.
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Texte intégral (6513 mots)
Marseille. Porte d’Aix. Mars 2024.
Une cinquantaine de corps — femmes, hommes, enfants — figés devant un chantier.
Des banderoles tendues entre deux barrières métalliques : « Pas de cloud sans béton », « Nos quartiers ne sont pas vos serveurs ».
Dans les journaux, silence. Ou presque.
Dans les rues, colère.
Le cube de béton en construction derrière les grilles n’a rien de virtuel. Il est massif, épais, hérissé de gaines d’aération. Il avalera bientôt l’équivalent électrique de 30 000 foyers. Dans une ville où un quart des habitants vit sous le seuil de pauvreté.
Fatima, 62 ans, désigne les fenêtres de son appartement, à cinquante mètres :
« L’été dernier, on dormait plus. Le bruit des groupes électrogènes, la chaleur qui montait du bitume… Et maintenant, ils nous disent que c’est le progrès. Trois emplois, des vigiles, et le reste ? »
« Votre cloud, notre fournaise. »
Ce qui se joue ici n’est pas une exception. C’est un condensé — de ce que la novlangue numérique cherche à dissoudre : les résistances, les conflits, les corps, les lieux.
Derrière les mots — cloud, virtualisation, immatériel —, il y a des serveurs qui chauffent, des camions qui passent, des transformateurs qui vrombissent, des métaux qui s’arrachent.
Il faut reprendre depuis le sol. Depuis l’endroit exact où l’on vit. C’est cela, partir des luttes situées : non pas appliquer une théorie au réel, mais laisser le réel produire ses propres catégories.
Marseille, point d’impact
Pourquoi Marseille ?
Parce qu’une quinzaine de câbles sous-marins y atterrissent, faisant de la ville un nœud stratégique entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie1. Parce que cette connectivité — qui n’a jamais fait l’objet d’un vote — attire les opérateurs. Parce que les quartiers nord, moins chers, moins visibles, moins défendus, offrent les conditions « idéales » pour déployer ces infrastructures.
Résultat : une dizaine de data centers déjà actifs, et autant en projet. Puissance électrique cumulée : près de 80 MW aujourd’hui, environ 180 MW à terme2 — davantage que ce qui est prévu pour électrifier les quais du port. Impact carbone : celui d’une ville moyenne, concentré dans quelques arrondissements populaires.
Ce que les riverains reçoivent en échange n’est pas la promesse du numérique. Ce sont des nuisances. Des moteurs de secours qui tournent nuit et jour. Des rejets d’air chaud à 40°C dans des rues déjà suffocantes. Et cette évidence brute : l’énergie que ces centres absorbent n’ira pas ailleurs.

Le cloud a un corps
Guillaume Pitron l’a montré dans L’Enfer numérique3. Gauthier Roussilhe le cartographie ligne par ligne4. Le numérique est un système de transfert. Il extrait ici, refroidit là, connecte là-bas — mais les gains ne sont jamais là où se loge le désordre.
Netflix ne « flotte » pas. ChatGPT ne « s’évapore » pas. Une seconde de streaming : quelques grammes de CO₂. Une requête IA : plusieurs wattheures. Des milliards de fois par jour.
Le numérique promet la fluidité. Il produit la friction, ailleurs.
Le mensonge du cloud « vert »
Google annonce des data centers « 100 % renouvelables ». Microsoft jure être « négatif en carbone » d’ici 2030. Amazon aligne des rapports ESG comme des titres en bourse.
Mais ce verdissement est comptable, pas physique.
Lorsque Google achète de l’électricité verte, c’est souvent par certificat — les fameux Power Purchase Agreements. L’énergie renouvelable est produite ailleurs, parfois à des milliers de kilomètres. Le certificat voyage ; les électrons, eux, viennent du réseau local — et quand la demande est forte, ce sont les centrales d’appoint qui répondent.
La « neutralité carbone » ? Une fiction à échéance glissante. On émet aujourd’hui. On promet de compenser demain. En plantant des arbres au Brésil. En misant sur la croissance, l’absence d’incendies. Une dette écologique gagée sur des hypothèses de long terme — pendant que le dérèglement, lui, est immédiat.

Nommer le mécanisme : la dette entropique
Le mot « externalité » est trop faible. Il suggère un à-côté, un effet secondaire. Or ici, le transfert est central. Ce n’est pas un dommage collatéral — c’est la condition même du fonctionnement.
Par dette entropique, j’entends la somme des dégâts matériels et sociaux qu’un système rejette sur d’autres lieux et d’autres corps pour continuer à fonctionner. Pour qu’un data center soit « propre » à Paris, il faut qu’un quartier surchauffe à Marseille. Pour qu’une batterie soit « verte » en Europe, il faut qu’un enfant creuse à Kolwezi (RDC).
Le concept vient de la thermodynamique. Le second principe stipule qu’on ne peut pas réduire le désordre ici sans l’augmenter ailleurs. Pas d’îlot de fraîcheur sans chaleur rejetée. Pas de machine sans perte.
Ce mécanisme prolonge ce que Gérard Dubey et Alain Gras nomment le « modèle Edison »5 : une technologie qui fait disparaître la nuisance au point d’usage, tout en la reportant ailleurs et en programmant l’oubli de ce déplacement.
Transposée aux infrastructures sociales, cette logique devient un outil d’enquête : qui absorbe le désordre ? Où le transfert s’effectue-t-il ? Par quelles techniques est-il invisibilisé ?
Ce cadre dialogue avec des travaux déjà publiés dans Terrestres. Malcom Ferdinand et Françoise Vergès6 ont analysé le « colonialisme vert » — cette écologie qui nettoie le Nord en salissant le Sud. Antoinette Rouvroy et Thomas Berns7 ont théorisé la « gouvernementalité algorithmique » — ce pouvoir qui anticipe les conduites par le calcul, court-circuitant la délibération au profit du profilage. La dette entropique prolonge ces analyses en insistant sur les circuits concrets : par quels chemins le désordre passe-t-il de Palo Alto à Kolwezi, de la Silicon Valley aux quartiers nord de Marseille ?
Le « colonialisme numérique » n’est pas une métaphore : c’est une chaîne logistique.
Les extrémités du réseau
En République Démocratique du Congo, des enfants extraient du cobalt à mains nues, à quinze mètres sous terre. Ce métal entre dans les batteries — y compris celles des serveurs. Plus au nord, dans le Kivu, le tantale et l’étain des circuits imprimés alimentent depuis trente ans une économie de guerre documentée par l’ONU : mines contrôlées par des groupes armés, travail forcé, viols comme stratégie militaire. Comme l’a montré Celia Izoard dans ces pages, l’accord minier signé en 2024 entre l’Union européenne et le Rwanda — principal bénéficiaire du pillage — a coïncidé avec une intensification des combats8. Le « colonialisme numérique » n’est pas une métaphore : c’est une chaîne logistique.
En janvier 2023, à Lützerath, en Rhénanie, des militants ont été expulsés par la police. Le village devait disparaître pour faire place à la mine de lignite de Garzweiler. Ce charbon alimente les centrales qui fournissent l’électricité des data centers allemands.
Question posée par les occupants : Pourquoi ici ? Pourquoi nous ? Aucune réponse légitime. Seulement celle de la « nécessité énergétique » — comme si cette nécessité-là, au service de ces usages-là, allait de soi.
La carte de la dette entropique est globale. De nos écrans lisses à leurs sols creusés.
Ce que les luttes rendent visible
À Marseille, à Montpellier, à La Courneuve : des collectifs se lèvent. Ils refusent de porter le poids du progrès des autres. Ce n’est pas du nimbysme — ce réflexe du « pas dans mon jardin » qui délocalise le problème sans le résoudre. C’est une politique du refus situé : partir d’un lieu précis pour contester le système entier. Non pas « pas chez moi », mais « pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? » — et surtout : « pourquoi tout court ? »
Partir des luttes situées, c’est refuser d’appliquer une grille théorique au réel pour laisser les conflits produire leurs propres catégories. Les data centers ne sont pas des équipements neutres. Ce sont des dispositifs de pouvoir — et c’est comme tels qu’ils doivent être contestés.
Maria Kaika et Erik Swyngedouw9 ont proposé le concept de « politisation de l’infrastructure » : réintroduire le conflit démocratique là où régnait la fatalité technique. C’est exactement ce qui se joue à Marseille.

Réduire, puis politiser
Face à l’expansion du numérique, le solutionnisme technique promet que l’IA va tout « optimiser », réduire les émissions, verdir les data centers. C’est le discours de la Commission européenne, de McKinsey. Ce qu’il oublie : l’optimisation ne supprime pas le désordre — elle le déplace. Les smart cities brillent sur le dos des territoires extractifs, des travailleurs du clic à Madagascar, payés quelques centimes pour entraîner les IA.
À ce solutionnisme, la tradition technocritique — d’Illich à Ellul, de Dubey et Gras aux collectifs actuels — oppose une tout autre démarche : non pas le refus abstrait de « la technique », mais l’enquête concrète sur les systèmes techniques. Quelles technologies créent de la dépendance ? Lesquelles permettent l’autonomie ? Comment distinguer l’outil convivial de l’infrastructure qui asservit ?
La notion de dette entropique s’inscrit dans cette lignée. Elle invite à une question simple : qui paie ? Et elle conduit à deux exigences indissociables : d’abord réduire — car aucun « verdissement » ne compensera la croissance exponentielle des flux de données et de matière — puis politiser la répartition des coûts qui subsistent.
Politiser les transferts
Qui décide où installer un data center ? Quels critères président à ce choix ? Quelles compensations pour les territoires qui absorbent le désordre ? Quels droits pour refuser, contester, infléchir ?
Ce sont des questions politiques. Pas techniques. Elles doivent être traitées comme telles. Dans les conseils municipaux. Dans les enquêtes publiques. Dans la rue s’il le faut.
Ce que demandent les habitants du 2e arrondissement de Marseille pourrait devenir un principe :
→ Pas d’infrastructure entropique sans délibération locale.
→ Pas de transfert de désordre sans droit de veto.
→ Pas de modernité qui ne soit négociée.
Partager le désordre
Il n’y a pas de numérique propre. Il n’y a pas de cloud neutre. Il n’y a pas de progrès sans friction.
Mais il y a une exigence : faire que la répartition de cette friction soit un objet de délibération. Non pas décider pour les autres — mais décider avec eux, ou pas du tout.
À Marseille, les câbles plongent. Les data centers s’installent. Et dans les quartiers nord, des habitants commencent à demander : pourquoi ici ?
Ce que d’autres décrivent comme un « système d’invisibilité » climatique prend ici une forme très concrète : certains quartiers, certains corps, absorbent le désordre numérique des autres.
C’est de cette question que naît la politique.
Photo de Hunter Harritt sur Unsplash.

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Notes
- Le nombre exact de câbles est en évolution rapide. L’ordre de grandeur est aujourd’hui de 17-18 câbles sous-marins reliés à Marseille, selon la manière de compter (sources : TeleGeography, La Quadrature du Net, Digital Realty, 2024).
- Selon les données des Comités d’intérêt de quartier relayées par La Quadrature du Net : 77 MW pour les data centers actuels, 107 MW pour les projets programmés. L’électrification des quais du Grand Port Maritime est estimée à 100-120 MW.
- Guillaume Pitron, L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like, Les Liens qui Libèrent, 2021.
- Gauthier Roussilhe, « Situer le numérique », 2020, disponible sur gauthierroussilhe.com.
- Gérard Dubey et Alain Gras, La servitude électrique. Du rêve de liberté à la prison numérique, Seuil, 2021.
- Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019. Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence, La Fabrique, 2020.
- Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, n° 177, 2013.
- Celia Izoard, « Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo », Terrestres, juillet 2025. Voir aussi « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation », Terrestres, juillet 2025.
- Maria Kaika et Erik Swyngedouw, “The Urbanization of Nature”, in The New Blackwell Companion to the City, Blackwell, 2011.
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20.01.2026 à 10:58
Comment faire bifurquer la recherche scientifique ?
La recherche scientifique joue un rôle central pour documenter l’étendue et la gravité de la catastrophe écologique. Mais la science n’est-elle pas aussi un moteur de cette crise ? Dans son livre “Décroiscience”, Nicolas Chevassus-au-Louis revient sur l’époque charnière des années 1970, où s’est développé un double mouvement d’autocritique de la science et de l'économie.
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Texte intégral (8073 mots)

À propos du livre Décroiscience de Nicolas Chevassus-au-Louis, paru aux éditions Agone en 2025.
En 2016, Nicolas Chevassus-au-Louis livrait un diagnostic pessimiste sur l’état de la recherche scientifique dans Malscience. Fraudes, dérapages, malversations, compétition, quelque chose est pourri dans le royaume des sciences. Près de dix ans après, la situation ne s’est guère améliorée, tandis que l’état de la planète ne fait qu’empirer. Une analyse critique du régime normal de production scientifique sous l’angle de la crise planétaire est donc bienvenue. Dans quelle mesure la science contribue-t-elle à cette crise, quel est son rôle, quel pourrait-il ou devrait-il être ? Autant de questions qu’un journaliste « critique de science » comme Nicolas Chevassus-au-Louis aborde courageusement avec l’humour du dessinateur Stéphane Humbert-Basset qui illustre agréablement chaque chapitre. L’ouvrage évite l’écueil des polémiques entre les gardiens autoproclamés de la raison et prétendus complotistes en rapprochant l’histoire de la décroissance économique de celle des autocritiques de scientifiques. L’alliance entre les deux se noue autour de la figure d’Alexandre Grothendieck. Ce célèbre mathématicien, lauréat de la médaille Field en 1966, qui cesse de publier ses recherches à partir de 1972, année du rapport Meadows, pour se consacrer à l’enseignement et au militantisme écologique, est le véritable héros de Décroiscience.
Dans quelle mesure la science contribue-t-elle à la crise planétaire, quel est son rôle, quel pourrait-il ou devrait-il être ?
Le titre accrocheur, Décroiscience (néologisme introduit par Jaques Testart1), est source de malentendu. Car le champion incontesté de la décroiscience en 2025 est Donald Trump. Depuis le début de son deuxième mandat à la Maison Blanche il met tout en œuvre pour porter un coup d’arrêt au régime normal de la recherche scientifique. Réduction des crédits aux agences de recherche, censure de programmes, atteintes à la liberté académique, refus de coopérations internationales… Ces mesures affecteront la dynamique de croissance des connaissances sur plusieurs générations. Assurément, ce n’est pas le genre de décroiscience que propose ce livre. Il reste que l’analogie suggérée par le titre entre décroissance économique et décroissance de la production scientifique est discutable. Les limites auxquelles se heurte l’augmentation du savoir scientifique ne sont pas de même nature que les limites planétaires de la croissance économique. Par-delà le coût environnemental des activités de recherche et d’innovation, ce sont surtout des choix politiques qui sont à questionner. Or la politique de Trump vise moins à étouffer la recherche scientifique qu’à la mettre au pas, au service de ses intérêts et de ses idées. Il finance les recherches compatibles avec ses objectifs. Michael Kraitsos, conseiller scientifique du président, se présente en restaurateur de « la Gold Standard Science » rappelant les principes de l’intégrité scientifique. La brutalité de ces mesures révèle en fait la vulnérabilité des communautés scientifiques, entièrement dépendantes des politiques pour leur fonctionnement et leurs orientations de recherche. La situation de subordination de la science aux impératifs politiques n’est pas vraiment diagnostiquée dans le livre, bien qu’elle soit au cœur de la question de la contribution de la science à la crise planétaire actuelle.
L’argument du livre suppose en toile de fond l’évolution de la recherche scientifique depuis la Seconde Guerre mondiale, qu’il est utile de rappeler en quelques phrases. Le rôle clé de la science pour la puissance nationale et le rôle stratégique de l’état dans la poursuite de la science sont, en effet, deux grandes leçons retenues de cette guerre. La recherche scientifique devient une affaire d’état. Le plan Vanevar Bush – Science the Endless Frontier – aux États-Unis, comme les grands plans stratégiques lancés en France durant les années gaulliennes illustrent ce régime de « patronage » de la recherche par les gouvernements. Mais patronage n’implique pas pilotage. Dans ce schéma qu’on appelle « modèle linéaire », les gouvernements financent, soutiennent et régulent la recherche académique sans attendre un retour immédiat sur investissement. Dans les années 1970, suite au rapport de Harvey Brooks à l’ODCE, Science croissance et société (1971), les politiques scientifiques changent de cap. D’une part, le généreux financement de la recherche par les états commence à faiblir. Le modèle linéaire tend à être remis en question : il faut se préoccuper de rentabiliser la recherche, s’ouvrir à l’économie comme à la société. D’autre part, les objectifs stratégiques militaires cessent d’être privilégiés et c’est la compétitivité industrielle qui devient la priorité. Dans les années 1990 s’amorce un deuxième tournant, avec l’entrée en scène de l’Union européenne. Le Livre blanc de Jacques Delors en 1993 suggère de créer un « espace européen de la recherche » qui serait non pas une entité juridique mais une collaboration compétitive jouant de la diversité européenne et de l’émulation entre pays. En 1997, la Commission européenne publie un rapport signé par deux économistes : Society, the Endless Frontier2. Et l’agenda défini par l’Union européenne à Lisbonne en mars 2000 fixe comme objectif : « Devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique, capable d’une croissance économique durable, accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale3 ». L’ambition de porter le budget de la recherche à 3% du PIB de chaque état-membre n’a pas été tenue, mais le régime de compétitivité s’est durci avec les tensions géopolitiques.

La force de ce livre réside, à mes yeux, dans le flash-back sur les années 1970, riches de protestations et d’autocritiques. La conjonction entre la remise en cause de la croissance économique dans le rapport Meadows de 1972 ou dans le livre pionner de Nicholas Georgescu Roegen4 et la contestation interne à la recherche scientifique fait surgir un horizon de possibles. Le 3 novembre 1971, Grothendieck ouvre son cours de mathématiques au Collège de France par une séance intitulée « Science et technologie dans la crise évolutionniste actuelle : allons-nous continuer la recherche scientifique ? ». Ouverture d’une fenêtre, vite refermée. Ce geste spectaculaire a été inscrit dans l’histoire sous forme d’un épisode anecdotique jalonnant la marche triomphale du progrès, tout comme la révolte des luddites au XIXe siècle auxquels Chevassus-au-Louis a consacré un autre ouvrage5. L’ambition du présent livre est de rouvrir la fenêtre, de réactiver le possible esquissé dans les années 1970, en réfléchissant sur les raisons de l’échec de deux mouvements d’autocritique : des milieux économiques, d’une part, dans le rapport Meadows, et des milieux scientifiques, d’autre part. Tirer des leçons de l’histoire récente est essentiel pour bifurquer. Le rapport Meadows a été critiqué, fustigé, puis balayé par le slogan de « développement durable » fondé sur la promesse que de nouvelles technologies pouvaient repousser les limites de la planète. La magie de ce pari technosolutionniste opère toujours en 2025 dans la mobilisation pour l’intelligence artificielle, malgré l’accumulation des promesses non tenues par les OGM, les nano et biotechnologies. Chevassus-au-Louis souligne à juste titre que l’évolution de la crise écologique valide a posteriori le diagnostic du rapport Meadows discrédité par les analyses de l’OCDE, justement parce qu’il ne prenait pas en compte le pouvoir du progrès technologique, ce qui lui a été longtemps reproché pour le discréditer.
Le geste spectaculaire de Grothendieck a été inscrit dans l’histoire sous forme d’un épisode anecdotique jalonnant la marche triomphale du progrès, tout comme la révolte des luddites au XIXe siècle.
Le parallèle avec le sort des mouvements d’autocritique de la science des années 1970 pareillement balayés par l’OCDE et les politiques de recherche technoscientifique est si remarquable qu’il aurait mérité de plus amples développements. Les protestations contre l’alliance entre la science et le militaire mise en place dès 1945 aux États-Unis dans la foulée du projet Manhattan cristallisent en effet au début des années 1970, sous diverses formes qui ont ouvert des fenêtres. Par exemple, la mise en place d’instances d’évaluation technologique (Technology Assessment) aux Etats-Unis6. En France, l’autocritique attisée par le programme nucléaire national est en grande partie animée par des physiciens comme Jean-Marc Lévy-Leblond qui a développé d’autres formes d’activisme depuis lors7. Pour pouvoir vraiment tirer des leçons de l’histoire récente, Chevassus-au-Louis aurait pu évoquer une autre fenêtre entr’ouverte dans les décennies suivantes par les études sur les Science Technology Studies (STS) qui ont rendu poreuse la ligne de démarcation entre science et société dans leurs travaux sur les controverses, la circulation des connaissances, leurs modes de légitimation dans différents espaces publics, et les modes de construction conjointe des connaissances et des publics. Au tournant des années 2000, les STS se sont engagées dans l’aventure de la co-construction des technosciences et de la société au travers d’une participation active aux programmes de recherche lancés par la Commission européenne. Ainsi le programme Converging Technologies for the European Knowledge Society (CTEKS) a tenté d’orienter les choix technologiques en incluant la société civile, dans le but de changer la politique en actionnant le levier des technologies8. Les sciences humaines ont cru pouvoir changer d’un seul coup et la recherche et la société. Une tentative vite enlisée dans le soft power de slogans creux comme Public Engagement in Science, ou Responsible Research and Innovation destinés à rassembler les parties prenantes sur un modèle managérial issu de l’économie néolibérale9. D’autres leçons seraient à tirer du gâchis des politiques de recherche sur les énergies alternatives – solaire, éolien, hydrogène – initiées après la crise du pétrole de 1973 qui ont été abandonnées dès que le prix du pétrole a baissé dans les années 198010.

Car l’alignement de la recherche sur les lois du marché est la cible centrale de Décroiscience. L’ouvrage s’appuie sur les travaux qui dénoncent la gestion managériale de la recherche et « les ravages du productivisme scientifique »11. Mais il se distingue par la volonté d’activer l’histoire récente au lieu de la survoler, de faire réfléchir sur les rapports de forces en présence au lieu d’étaler les scandales.
L’alignement de la recherche sur les lois du marché est la cible centrale de “Décroiscience”.
Lutter contre l’amnésie des politiques de recherche n’est pas le seul bienfait de ce livre. Chevassus-au-Louis a aussi le mérite de pointer et de bien formuler les problèmes dans son analyse de la situation contemporaine de la recherche. Ainsi note-t-il dès la page 20 que le savoir ne fonde plus les décisions politiques. C’est un élément clé de ce que les médias désignent comme « crise de confiance dans la science ». De fait, ce n’est pas un problème de confiance : les sondages attestent que le public européen a toujours confiance en la Science, un imaginaire de science idéale, neutre. Mais ce qui semble brisé ou du moins très menacé, c’est le lien entre savoir et action, entre science et politique qui fonde le recours aux experts convoqués pour « dire le vrai au pouvoir » et orienter les décisions. Ce lien postulé dans la formule d’Auguste Comte : « savoir pour prévoir, afin de pouvoir » repose lui-même sur le postulat de la neutralité des résultats scientifiques à l’égard des opinions partisanes. Les scientifiques en rébellion contre l’inaction des politiques face aux rapports d’expertise du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) adhèrent toujours à ces deux postulats qui sont sans cesse démentis par l’actualité et qui demandent à être sérieusement questionnés.
➤ Lire aussi | Sortir des labos sans lâcher la recherche・Des scientifiques en rébellion (2024)
Au lieu de se lamenter sur les contestations de l’autorité des experts, Chevassus-au-Louis établit une relation entre ce nouveau rapport à la vérité et deux autres problèmes : celui de la liberté académique et celui de la valeur sacrée de la connaissance. C’est le nœud entre les questions épistémiques, écologiques et politiques qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage et qui justifie d’ailleurs la préface du philosophe Pascal Engel. Concernant la liberté académique, Chevassus-au-Louis est très réservé, comme le suggèrent deux chapitres tout en contrastes, l’un sur l’impasse des moratoires, l’autre sur l’efficacité des interdictions politiques. L’appel de quelques chercheurs au moratoire sur le génie génétique à la conférence d’Asilomar en 1975 et ses lointains avatars comme le bref moratoire sur les recherches impliquant des virus fonctionnalisés en 2011 ou le récent appel au moratoire sur les bactéries miroir en 202512, sont d’une efficacité nulle et ne servent finalement qu’à favoriser la publicité de telles recherches. Chevassus-au-Louis ne défend pas la liberté académique à tout prix car la « république des sciences » ayant ses propres normes a plutôt tendance à se placer au-dessus du commun et à préférer l’auto-régulation aux normes ou interdits imposés par les politiques. Il salue, en revanche, l’efficacité des interventions étatiques imposant des interdits ou des normes strictes sur certaines pratiques de recherche comme l’expérimentation animale ou l’utilisation d’embryons humains. Clairement il opte pour une stricte règlementation politique de la recherche. Ce qui pose problème car c’est précisément ce que fait Trump.

D’une manière générale, les mesures proposées dans les deux derniers chapitres pour une politique de décroiscience ne sont pas à la hauteur du diagnostic. Animé par un souci de « partir de l’existant », Chevassus-au-Louis se borne à déterminer « un certain niveau » de recherche nécessaire pour lutter contre les maladies et préserver l’environnement. Il prône par exemple de renoncer aux manipulations de virus et aux expériences de géoingénierie, ce qui relève de la prudence. Mais il n’affronte pas vraiment la question du prix de la connaissance en disant qu’il « va falloir se résigner à renoncer à certaines recherches » (p. 204) ayant un coût environnemental élevé en astrophysique ou en physique des hautes énergies ou même en proposant une Cour des comptes écologiques chargée d’évaluer le coût environnemental des programmes de recherche, sur le modèle de leur coût financier (p. 205).
C’est un premier pas, mais l’évaluation des impacts environnementaux de la recherche est une pratique déjà recommandée par plusieurs organismes comme l’Autorité Internationale des Fonds Marins par exemple. En amont de la recherche on doit évaluer son empreinte carbone, ses impacts potentiels sur l’objet d’étude, impacts environnementaux, sociétaux et géostratégiques. Une telle évaluation met en jeu la responsabilité des communautés de recherche dans l’aggravation de la situation climatique mais aussi leur non-contribution à la recherche de solutions. Il faudrait aller plus loin et dénoncer le recours aux instruments les plus high-tech et les plus performants pour publier des résultats crédibles. La course aux innovations technologiques qui sous-tend le régime actuel de recherche comme l’économie de marché absorbe une grande partie des budgets de recherche et en plus exclut de la compétition scientifique les pays du Sud. Aller plus loin c’est aussi et surtout s’interroger sur la valeur de la connaissance dès lors qu’elle est un moyen en vue d’une fin explicite comme la conquête de marchés, le leadership, la puissance. Ainsi reconfigurée dans le cadre de la compétition économique, la connaissance a perdu sa valeur intrinsèque. Cette question n’est pas suffisamment approfondie et c’est dommage car cela conduit l’auteur à des conclusion paradoxales. Alors que tout le livre critique la soumission des politiques de recherche aux impératifs de la croissance économique, il érige les bilans-carbone en outil pour amorcer la décroiscience : « Ce livre soutient que l’empreinte carbone de toute activité scientifique pourrait être un critère de cette appréciation du « certain niveau » (p. 25). Cette métrique instaurant une compatibilité universelle où tout devient commensurable et scalable est, à mes yeux, le parangon de la logique économique, comptable, qui domine aujourd’hui tous les champs de recherche. Or, elle n’est jamais questionnée.
Le livre encourage une orientation low science en évoquant le geste ostentatoire des physiciens du l’Institut Néel qui demandent une diminution de leur budget de 10% par an sous condition de ne plus dépendre des appels d’offre concurrentiels.
L’ouvrage propose seulement des mesures de bon dosage visant à ralentir la course instaurée par le productivisme et l’inflation des publications scientifiques. Il reprend le slogan de la Slow Science Academy créée dans les années 2000 par un groupe de chercheurs allemands, qui a posté sur la toile un manifeste dénonçant les orientations de la recherche vers la compétition, la course aux publications, les évaluations de chercheurs à coup de dispositifs bibliométriques (indices de citations, classement des revues, facteur h…). Plus original, il encourage une orientation low science sur le modèle des low tech labs en évoquant le geste ostentatoire des physiciens du l’Institut Néel qui demandent une diminution de leur budget de 10% par an sous condition de ne plus dépendre des appels d’offre concurrentiels (p. 198)
Prôner le ralentissement et la sobriété cela ne permet pas de s’interroger sur la temporalité propre à la recherche scientifique. On a vu pendant la pandémie de COVID combien la hâte de publier des résultats a conduit à des publications peu fiables qu’il a fallu rétracter. Cette course dans un climat d’urgence et de compétition a contribué à accroître la méfiance envers la science. Dans quelle mesure est-il légitime de financer des recherches au long cours qui demandent des années pour produire des résultats stabilisés et robustes ? Chaque secteur d’activité sociale économique et politique a son régime temporel propre mais c’est une affaire de pouvoir et relèvent de choix politiques13.

Enfin, les citoyennes et citoyens sont totalement absents de ce beau travail de critique de science. Vouloir planifier la décroiscience témoigne d’une grande confiance dans le pouvoir des institutions politiques mais où est passée la société civile ? Quel peut être le rôle des organisations non-gouvernementales, des associations de patients, de riverains, de consommateurs ? N’ont-elles pas ouvert des fenêtres et parfois inséré un coin pour empêcher de les refermer ?
Bref, ce livre soulève une bonne question – dans quelle mesure la science contribue-telle à la crise planétaire – et il y répond partiellement en dénonçant la soumission des milieux scientifiques aux impératifs économiques. Toutefois il ne va pas jusqu’au bout des problèmes ni des mesures à envisager pour mener des recherches plus soutenables. C’est en tous cas une lecture agréable et stimulante, susceptible d’inspirer de nouvelles propositions pour transformer en profondeur le régime actuel de la recherche scientifique.
Photo d’ouverture : manifestation « Printemps Bruyant », 5 avril 2025, Paris. Crédits : Scientifiques en rébellion.

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Notes
- Jacques Testart, « La recherche entre guerres sanitaires et décroissance », Le Club de Mediapart, novembre 2021.
- Parakskevas Caracostas, Ugur Muldur rapporteurs (Commission européenne/DG/XII R&D), Society, the Endless Frontier (trad. fr. : La Société, ultime frontière : une vision européenne des politiques de recherche et d’innovation pour le XXIe siècle, Études, Luxembourg, OPOCE, 1997).
- Lisbon European Council, « Presidency conclusions [The Lisbon Strategy] », 2000.
- Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process. Harvard University Press, 1971 ; Traduction du chapitre 1 en français dans La décroissance – Entropie – Écologie – Économie, éd. 2006, ch. I, p. 63-84.
- Nicolas Chevassus-au-Louis, Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Paris, Le Seuil, 2006.
- Armin Grunwald (ed) Handbook of Technology Assessment, Edward Elgar Publishing, 2024.
- Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond (ed.) (Auto)critique de la science), Paris, Seuil, 1973. Depuis Lévy-Leblond s’attache à promouvoir « la culture scientifique » c’est-à-dire une approche publique des sciences, nouant recherche, culture et politique avec la revue Alliage publiée sans interruption depuis 1981 et plusieurs essais. Voir aussi Sezin Topçu, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013.
- Converging Technologies for the European Knowledge Society (CTEKS) 2006-2008. https://cordis.europa.eu/project/id/28837/reporting
- Bernadette Bensaude-Vincent et Andrée Bergeron, « Science for the people ? Perspectives des STS sur la question sciences et publics », in Sciences et Techniques en Sociétés, dir. Soraya Boudia, Ashveen Peerbaye, ISTE éditions, 2024, p. 83-102. Bernadette Bensaude-Vincent « The politics of buzzwords at the interface of technoscience, market and society. The case of ‘public engagement in science’ », Public Understanding of Science, 23 (3) Avril 2014 : 238 – 253.
- Voir par exemple Nicolas Simoncini, « Histoire de la recherche sur les piles à combustible en France des années soixante aux années quatre-vingt », Thèse de l’Université technologique de Belfort-Montbéliard-Université de Bourgogne Franche-Comté, 2018.
- Isabelle Bruno, A vos marques, prêts…cherchez. La stratégie européenne de Lisbonne, Vers un marché de la recherche, Paris, Le Croquant, 2008. Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique, Paris, Zones-La Découverte, 2013. Dominique Pestre, Sciences, argent et politique, un essai d’interprétation, Paris, INRA, 2003. A contre-science : politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, 2013.
- Voir Lise Barnéoud, « De l’autre côté du miroir la vie fait peur », Médiapart, novembre 2025.
- Ulrike Felt, Academic Times, Contesting the Chronopolitics of Research, Palgrave, McMillan, 2025.
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19.12.2025 à 10:35
Logique du capitalisme logistique, de la plantation à l’entrepôt
“Qu’est que ça fait d’être un problème dans la chaine d’approvisionnement de quelqu’un ?”, demandent Fred Moten et Stefano Harney dans “All incomplete”, un essai théorique sur les infrastructures du capitalisme logistique, vues à travers le prisme de la tradition radicale afro-américaine. Compte-rendu de lecture pour regarder autrement Amazon et son monde.
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Texte intégral (11956 mots)

À propos du livre All incomplete. Alternatives au capitalisme logistique, de Fred Moten et Stefano Harney, paru en 2025 aux éditions Les Liens qui Libèrent ; traduction collective finalisée par Mabeuko Oberty.
Récemment traduit en langue française, All Incomplete, le dernier essai de Stefano Harney et Fred Moten, met au centre de sa réflexion la question du « capitalisme logistique ». Les auteurs, tous deux étasuniens – le premier enseignant à la KHM de Cologne, le second poète, performeur et enseignant à la New York University – sont surtout connus pour leur premier livre écrit à quatre mains : Les sous-communs (Brook, 2022), sur lequel nous reviendrons. Disons-le d’emblée : leur dernier ouvrage est ardu et diffère du style classique en sciences humaines et sociales. Il ne faut pas s’attendre à une prose didactique et progressive. Ce livre assez dense et foisonnant propose une réflexion qui mêle philosophie et sciences politiques, poésie et culture radicale black (tradition de pensée nord-américaine dont certains auteurs essentiels comme Cedric Robinson commencent à peine à circuler dans l’espace francophone1).
Quiconque réfléchit aux limites écologiques de notre système socio-productif trouvera des intuitions importantes dans les trajectoires théoriques vertigineuses que Motent et Harney élaborent autour de la question cardinale de la logistique. Dès 2009, l’antropologue Anna Tsing affirmait l’importance d’analyser notre situation en termes de « capitalisme de la chaîne d’approvisionnement (supply chain capitalism) » :
Le « capitalisme de la chaîne d’approvisionnement » désigne ici les chaînes commerciales basées sur la sous-traitance, l’externalisation et les accords connexes dans lesquels l’autonomie des entreprises impliquées est légalement établie, tout en les soumettant à une discipline au sein de la chaîne dans son ensemble.2
C’est ce double mouvement corrélé de séparation en entités autonomes et compétitives, d’une part, et d’enchainement à un écosystème économique hégémonique, d’autre part, que nous retrouvons dans les analyses philosophiques d’All Incomplete. Les terrains de recherche anthropologiques d’Anna Tsing nous suggéraient, à ce propos, de ne pas nous attarder excessivement sur l’épouvantail de la standardisation globale, en nous invitant à voir plutôt comment cette forme de productivité capitaliste se fondait sur une variété (diversity) de « niches économiques fragmentés mais reliées ».
« La nature aime se cacher », disait une maxime célèbre d’Héraclite3. Tout un courant intellectuel qui peut être qualifié de « post-naturel » s’est consacré depuis un certain nombre d’années à déconstruire l’évidence fuyante de cette nature à partir de traditions hétérogènes. Du marxisme à l’anthropologie en passant par les gender studies, de Bruno Latour à Timothy Morton en passant par Donna Haraway, on nous a appris à observer de manière critique les mécanismes culturels et politiques qui instaurent le périmètre du « naturel ».
Au sein de « l’écologie-monde4 » contemporaine, il y a cependant une chose qui, bien qu’elle soit partout, « aime se cacher » : la logistique. On pourrait la considérer comme une sorte de seconde nature d’origine technique et qui demande, elle aussi, un effort de compréhension critique. Nous ne pouvons pas comprendre les relations matérielles que nous entretenons avec l’écosystème planétaire en faisant l’économie d’une lecture méticuleuse des chaînes de déplacement et d’approvisionnement qui structurent le métabolisme de nos communautés interconnectées. À l’heure de l’économie globalisée, de la production just in time ou de la consommation à la demande de biens et de services, la reproduction de nos modes de vies dépend d’un immense régime logistique qui soutient la production et la livraison de ce qui nous permet de communiquer, manger, lire, nous habiller…5
La logistique aussi aime se cacher. La logistique préfère disparaître derrière ses effets, ses derniers maillons, ses services accomplis. Elle tente d’apparaitre comme neutre afin éviter d’être appréhendée comme un exercice de pouvoir et gouvernement6. Nous recevons le livre commandé par Amazon : en quelques jours à peine, voilà qu’il arrive « magiquement » dans notre boite aux lettres. Et voilà aussi que cette « magie » fait oublier les entrepôts de stockage, les serveurs de traitement des commandes, l’exploitation salariale, la sous-traitance compétitive de la livraison, le carburant brûlé par les navires cargo…
Dans l’essai Planète B, Gwenola Wagon écrit à propos du protagoniste B, avatar explicite de Jeff Bezos :
B a profité de l’accélération de l’information comme de l’envoi des colis pour raccourcir le temps de livraison. Réduire l’attente et court-circuiter l’espace-temps pour répondre instantanément au désir d’achat. Diminuer le coût de la consultation du site. Faire disparaître les traces de la locomotion et simuler que le produit est déjà là.7

Le fonctionnement de la logistique peut être inscrit dans la tendance plus générale des médiations techniques à se cacher derrière le résultat qu’elles livrent – du moins tant que rien ne coince ou ne bugge8. Si aujourd’hui la montée en puissance de la logistique évoque immédiatement les infrastructures de la plateforme numérique et ses black boxes, elle s’inscrit dans la continuité historique de phénomènes majeurs tels que l’exploitation des énergies fossiles (charbon, pétrole…) ou l’invention du container.
Une des façons de rendre compte de cette réalité cruciale dans le champ théorique contemporain a été le développement d’études sur les questions infrastructurelles (Infrastructure Studies / Critical Infrastructure Studies), un domaine ancré surtout dans les sciences sociales9. L’infrastructure constitue dans ce champ de recherche un objet composite qui permet d’analyser autant des écosystèmes matériels de connexion, coordination et transport, que des formes de gouvernementalité et subjectivation. Voici la définition qu’en donne la chercheuse Keller Esterling dans un essai ayant marqué cette approche théorique :
Le mot « infrastructure » évoque généralement des associations avec des réseaux physiques permettant le transport, la communication ou les services publics. L’infrastructure est considérée comme un substrat caché, le moyen de liaison ou le courant entre des objets caractérisés par des conséquences, des formes et des lois positives. Pourtant, aujourd’hui, au-delà des réseaux de tuyaux et de câbles, l’infrastructure comprend des micro-ondes émises par des satellites et des appareils électroniques miniaturisés que nous tenons dans nos mains. Les normes (standards) et les concepts qui déterminent à peu près tout – des objets techniques aux styles de gestion – constituent également une infrastructure. Loin d’être cachée, l’infrastructure est désormais le point de contact et d’accès manifeste entre nous tous – les règles qui régissent l’espace de la vie quotidienne10.

Bien qu’on puisse ressentir une dilution face à cette ouverture de la focale conceptuelle, la perspective proposée par Esterling nous permet d’appréhender plus efficacement les dispositifs qu’on appelle « infrastructures » comme des objets complexes impliquant autant des couches matérielles et que des couches abstraites, des modifications des paysages terrestres tout comme des protocoles politiques internationaux ou des modulations d’espaces intérieurs subjectifs. Moten et Harney nous invitent précisément à observer le capitalisme logistique comme une combinaison d’éléments hard (des routes, des câbles, des zones de stockage, des canaux d’approvisionnement énergétique…) et d’éléments soft (programmes informatiques, ingénierie des flux, management des stocks, attentes sociales…). Si on prend, par exemple, l’infrastructure d’UberEats, nous pouvons comprendre la logistique de cet acheminement de repas à domicile comme un assemblage qui réunit une série de composantes enchevêtrées mais disparates : des véhicules particuliers, des algorithmes d’appariement demande/offre, un certain droit du travail, des smartphones connectés au réseau 5G, le désir de confort alimentaire dans un rythme de vie frénétique, des systèmes de paiement sécurisé en ligne, une cartographie interactive intégrant la géolocalisation en temps réel, une culture diffuse de l’auto-entrepreneuriat…

Le travail universitaire des études infrastructurelles n’épuise pas le spectre des gestes qui explorent ce domaine. De nombreuses opérations performatives et artistiques tentent d’entrainer collectivement une « proprioception infrastructurelle », selon le terme de l’artiste-chercheur Jamie Allen11. Des cartes du collectif Bureau d’études12 aux démontages analytiques du tandem Raffard-Roussel13 en passant par les essais cinématographiques de Gwenola Wagon et Stephane Degoutin14, les artistes essayent d’alimenter la sensibilité et la conscience des environnements infrastructurels qui façonnent notre quotidien par des gestes hétérogènes : par des ateliers pratiques de démontage, par des représentations graphiques synthétiques, par des balades-enquêtes dans l’espace urbain et numérique, par des récits spéculatifs. Comment percevoir les écosystèmes infrastructurels sur lesquels nous sommes branchés ? Et pourquoi le faire ?15 Si on les connait, alors on peut les débrancher.
Le simple sabotage des antennes 5G ou la cartographie visuelle du stack numérique ne suffisent pas tactiquement : elles doivent être accompagnées par la fabrication d’écosystèmes différents et plus désirables en termes écologiques et démocratiques.
Le même Jamie Allen a mis en évidence les limites d’un simple « dévoilement constructiviste » des infrastructures techniques, qui serait dépourvu de propositions tactiques pour des infrastructures alternatives. Il parle à ce propos de la nécessité d’une « rêverie infrastructurelle » qui activerait d’autres organisations socio-techniques par l’imagination et l’exploration16. Les limites d’un simple sabotage des infrastructures dominantes méritent également d’être questionnées. En d’autres termes, la conscience des chaînes logistiques hégémoniques et leur obstruction est nécessaire mais non suffisante. Comme l’écrit la chercheuse Fanny Lopez, il faut envisager le problème logistique des infrastructures techniques par de multiples opérations qui prolongent et dépassent les gestes d’exploration et de blocage : « débrancher des segments, réinventer les liens techniques sans forcer ni arraisonner le vivant ; repenser les structures et la gouvernementalité des réseaux »17. Cela équivaut à dire que le simple sabotage des antennes 5G ou la cartographie visuelle du stack numérique ne suffisent pas tactiquement : elles doivent être accompagnées, si on reste dans l’exemple du numérique, par la fabrication d’écosystèmes différents et plus désirables en termes écologiques et démocratiques (comme dans le cas du permacomputing ou du cloud associatif).
Ce court cadrage théorique permet de situer l’abstraction poétique de l’essai All Incomplete de Moten et Harney dans un contexte de réflexion et d’action politique plus vaste, ainsi que ses « alternatives au capitalisme logistique » mises en avant par le sous-titre de la traduction en français.

Mais qu’est-ce que donc le « capitalisme logistique » ? En trahissant partiellement la densité organique de l’écriture des auteurs, j’essaie de tracer les contours de cette perspective à la fois intellectuelle et lyrique après avoir participé à l’aventure collective de traduction de ce texte fascinant et fuyant. Cet exercice souhaite moins épuiser en la synthétisant sa prose originale qu’attiser le désir de se perdre dans le tourbillon de pensée et d’images d’All Incomplete.
Si le récit philosophique de la logistique dans « All Incomplete » s’échafaude autour de l’implication violente des corps, c’est aussi et surtout à cause de la référence raciale et esclavagiste qui l’inspire transversalement.
1. Amazon vient des cales sombres des navires négriers
Le problème de la logistique se manifeste pleinement dans le contre-jour de l’histoire coloniale – donc en amont de la motorisation, de l’automatisation ou encore de la numérisation qui ont alimenté la période d’expansion technologique et productive la plus récente, entre les XIXe et XXIe siècles. Ancré dans l’expérience passée et présente des communautés afro-américaines, All Incomplete présente « la logistique » comme « la science blanche » par excellence (p. 37). C’est dans l’appropriation et l’organisation déployées au sein de la traite esclavagiste et de la plantation que se forge à une échelle aussi grande que décisive cette science du flux : « Bien sûr, la logistique existait déjà en tant que pratique dans les affaires militaires, depuis qu’il y a des sièges, des invasions et des forts. […] La traite esclavagiste africaine et transatlantique a représenté la grande et hideuse introduction de la logistique de masse à des fins commerciales plutôt que militaires ou étatiques » (p. 180). Si le récit philosophique de la logistique dans All Incomplete s’échafaude autour de l’implication violente des corps (opposés au principe d’une expérience plus fugitive et moins individuelle de ce qu’on appelle dans le texte la « chair »18) c’est aussi et surtout à cause de la référence raciale et esclavagiste qui l’inspire transversalement.
Tout en faisant un clin d’œil aux manifestations numériques contemporaines du pouvoir logistique, chez Moten et Harney l’emploi récurrent du terme « algorithme » résume une mise en forme plus vaste et profonde que le domaine des technologies digitales. Elle s’impose corporellement comme une pulsation musicale et chorégraphique (riddim) : « Être formé·e, c’est être formé·e dans ce rythme, être composé·e algorithmiquement, être contraint·e de porter ce rythme mais aussi de le développer, de l’améliorer, de l’exporter et de l’importer, ce qui revient à dire qu’être composé·e algorithmiquement, ce n’est pas seulement être battu·e, mais battre. » (p. 99). Cette représentation ample et poétique du capitalisme logistique esquissée par Moten et Harney peut surprendre car elle n’est pas immédiatement « infrastructurelle » comme celle de beaucoup d’analyses en sciences sociales19. Sans exclure la pertinence de l’infrastructure, en effet, All Incomplete propose une interprétation plus-qu’infrastructurelle de la question logistique qui s’infiltre dans les pulsations physiques et affectives du sujet.

2. La logistique est Zen
Dans l’élan initial du livre, Moten et Harney se demandent : « que devons-nous tirer du fait qu’aujourd’hui la science qui semble avoir le plus réalisé la Doctrine du Cœur du bouddhisme Zen est la logistique ? » (p. 34). Cette doctrine prône une fluidité, une mobilité ou un vide qui s’avèrent être des conditions de prolifération idéales pour les opérations du régime logistique. Est-ce donc un hasard si ces disciplines orientales connaissent un si grand succès dans le monde contemporain ? La stratégie logistique adhère avec enthousiasme au ji ji muge bouddhiste entendu comme « non blocage » : « C’est la science de la logistique qui rêve de flux sans blocage et essaie de faire de ces rêves une réalité. La logistique hard et la logistique soft fonctionnent ensemble. Le yang de la Nouvelle Route de la Soie et le yin de l’algorithme fantasment tous les deux sur le non blocage. » (p. 34). Adepte acharnée de cette discipline zen, la logistique envisage la fluidité du vide comme une opportunité d’aménagement stratégique voué à la réalisation d’une accessibilité universelle et d’une mobilité sans frein. Le détournement du zen est l’emblème des aspirations totalisantes du capitalisme logistique.
Adepte acharnée de cette discipline zen, la logistique envisage la fluidité du vide comme une opportunité d’aménagement stratégique voué à la réalisation d’une accessibilité universelle et d’une mobilité sans frein.
Pour Moten et Harney, « la science capitaliste de la logistique » est condensée par la formule « mouvement + accès » (p. 71). Toute maladresse, toute déviation ou tout épuisement équivalent donc à un « sabotage » qui ralentit ou entrave ces principes de fonctionnement : « tout repos dans la vie sociale – ce que nous appellerions, avec Valentina Desideri, notre conservation militante, la fermentation de nos désirs – [est amené à être] dénoncé comme antisocial » (p. 186). Ici, il n’est pas question spécifiquement de « soulèvements infrastructurels » (infrastructural unrest) qui troublent au premier degré les flux de marchandises dans les entrepôts Amazon ou les flux de pétrole dans les pipelines20. Ce sont des phénomènes mineurs et diffus d’inaccessibilité et d’interruption – pas décorrélés, au fond, des évènements majeurs et médiatiques mentionnés que Moten et Harney célèbrent par leurs réflexions : le « repli » d’une danse, d’un barbecue, une crèche, un atelier de mécanique (p. 217)… All Incomplete nous encourage à penser des résistances « anti-héroiques » qui prennent forme dans une multitudes de moments « fugitifs » de socialité quotidienne où se réalise une soustraction au flux de la production et de l’organisation logistique. Si on reprend les catégories du matérialisme féministe, la pensée des deux auteurs étasuniens s’intéresse davantage aux couches « reproductives » de notre existence collective qu’à celles « productives ». Access denied : refuser l’accès signifie consentir au partage, précieux paradoxe.
La logistique tend ainsi à phagocyter les valeurs supposément émancipatrices de droit d’accéder et se déplacer dont devrait abstraitement jouir tout sujet. Ou, du moins, elle sème des doutes au sein de toute adhésion hâtive à la liberté d’accès ou de mouvement21. All Incomplete nous apprend à nous méfier de l’universalité positive de ces droits, à y ressentir l’intrusion impitoyable des logiques capitalistes, bien qu’on ne doive pas arrêter de célébrer contextuellement la nécessité d’un accès culturel démocratique dans le champ numérique (open access, creative commons…) ou le droit de circulation contre les frontières. À cette conception du mouvement qui fait l’objet d’une critique en tant que volonté souveraine de l’individu et processus d’accumulation capitaliste on peut opposer le « mouvementement » dont parle la théoricienne Emma Bigé : une activation corporelle et un déplacement animé plutôt par de forces environnementales et transindividuelles22. Être mouvementé est une condition irréductible à la mobilité capitaliste, dépend d’une solidarité physique ingouvernable avec ce qui nous entoure et nous traverse. En somme, le contraire de la logistique ne coïncide pas nécessairement avec une stase.
3. La logistique vise le kaizen
Le capitalisme logistique n’est pas uniquement Zen. Il aspire aussi au « kaizen », dans ses volontés de gestion pointilleuse. La logistique fonctionne selon une logique « d’optimisation » permanente et capillaire. Telle est la signification du terme japonais « kaizen » qui a été mobilisé historiquement pour exprimer l’esprit du toyotisme et la mutation du management industriel vers une flexibilité allégée (lean)23. Il faut s’améliorer et améliorer, sans cesse. Il est surtout question, ici, d’une amélioration du flux, toute amélioration individuelle ayant pour fin l’accélération du processus général : « L’importance de la marchandise n’est rien en comparaison de la qualité du flux qu’elle emprunte, qui est l’infrastructure que les travailleureuses fabriquent et rendent meilleure, plus résiliente. » (p. 185). Améliorer signifie conquérir plus de communication, plus d’accessibilité, plus de connexion, plus de vitesse, plus de production. S’améliorer signifie se rendre davantage disponible à ces augmentations, embrasser activement sa propre insuffisance comme un travail infini (donc éreintant) au service des chaînes de valorisation24. Telle est la circularité perverse de cette injonction : « La logistique vise à nous corriger, à nous démêler et à nous ouvrir à son usufruit, son amélioration ; un tel accès à nous, à son tour, améliore la ligne de flux, la ligne droite » (p. 39).
« L’importance de la marchandise n’est rien en comparaison de la qualité du flux qu’elle emprunte, qui est l’infrastructure que les travailleureuses fabriquent et rendent meilleure, plus résiliente. »
Fred Moten et Stefano Harney
Les systèmes d’évaluation et de mesure viennent au secours de cette optimisation ubiquitaire. Ils la guident, ils nous guident vers de nouvelles frontières d’efficacité et d’optimisation. Si le principe du kaizen trouve son ancrage historique dans le dépassement de la chaîne fordiste par le flux just in time toyotiste, il anime une tension plus générale de la modernité individualiste et capitaliste obsédée par ce que Moten et Harney appellent « l’usufruit » : à savoir, « la réunion de deux types d’amélioration – l’amélioration de soi et l’amélioration de la propriété au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle » (p. 177). D’une part rendre plus fluide et efficace la structure productive et sa rentabilité, de l’autre inculquer cette soif de perfection et performance au sein de l’intimité personnelle.
Vous pouvez traduire « amélioration » par « progrès », si cela rend le raisonnement plus clair. Et il n’y a progrès que si on peut s’approprier quelque chose pour exercer pleinement son droit/devoir d’amélioration contre celleux qui n’en seraient pas capables. Le capitalisme logistique perfectionne voracement, il souhaite compléter ce qui est incomplet en chacun·e. Mais cette incomplétude imparfaite constitue le partage social le plus précieux et profond, ce qui nous rassemble et nous anime. L’améliorer signifie perdre cette socialité fondamentale, la dissiper ou la canaliser productivement : « Pouvons-nous accepter et embrasser une telle imperfection, pour continuer à imparfaire chaque effondrement logistique ancien et nouveau ? » (p. 201)

4. La logistique ne nous sépare individuellement que pour nous enchainer ensemble
Moten et Harney reprennent la structure binaire qui triomphe dans la technologie informatique pour résumer la tension qui structure le capitalisme logistique. Cette structure n’évoque pas uniquement le fonctionnement numérique, elle est présentée également sous la forme déjà mentionnée d’un rythme. C’est un « rythme qui tue » (p. 98). Il a deux temps corrélés : « Le premier temps sépare, délimite, isole chaque marchandise de la suivante. Le deuxième temps rend chaque chose égale à toutes les autres. Le premier temps fait de chaque chose une entité discrète. Le deuxième temps rend toutes choses identiques. » (p. 97) On ne sépare que pour mieux relier, on n’identifie que pour mieux homogénéiser.
D’une part, le gouvernement de la logistique impose de se posséder soi-même, de devenir individu autonome et agent souverain, de s’affirmer comme productivement autonome, de s’isoler, « d’être des fins en soi » (p. 167). De l’autre, il met inexorablement les entités individuelles au service du flux, enchaîne cette prétendue autonomie à un processus frénétique et global de valorisation où l’individualité est finalement emportée, subsumée : « Aujourd’hui la logistique nous mobilise et nous met en réseau comme elle ne l’a jamais fait auparavant. Elle fait de nous des moyens comme elle ne l’a jamais fait auparavant. Elle ouvre l’accès partout et à tout » (p. 166-167). Pour le dire autrement, l’univers socio-économique contemporain encourage un individualisme forcené tout en le mettant au service de dynamiques économiques et politiques qui dépassent largement la conscience et la volonté individuelle. D’où le corollaire du point suivant.
D’une part, le gouvernement de la logistique impose de se posséder soi-même. De l’autre, il met inexorablement les entités individuelles au service du flux.
5. Le contraire de l’infrastructure n’est pas l’individu
On pourrait opposer instinctivement l’échelle personnelle et individuelle aux logiques impersonnelles et systémiques des écosystèmes infrastructurels, mais on risque de se tromper de solution, de penser qu’on résiste alors qu’on alimente l’ennemi. All Incomplete nous démontre avec véhémence ce que nous ressentons souvent comme un malaise sourd et confus : que les processus d’individuation et de subjectivation sont mis au service de la production d’un « surplus : volé, accumulé, régulé » (p. 166) qui nourrit le métabolisme capitaliste. En ce sens, Moten et Harney s’attellent à mettre à l’épreuve une certaine matrice foucaldienne et ses perspectives d’émancipation fondées sur un « souci de soi ». Ils rejettent les politiques du sujet et de l’individu, autant celles libérales basées sur des principes marchands que celles plus subversives basées sur une volonté d’émancipation individuelle : « toute forme de subjectivation, ou d’identité individuelle dématérialisée et isolée de l’écologie générale et générative de la société par le régime de travail propre au capitalisme logistique, est déjà liée à une chaîne de valeur attachant cerveau, esprit, identité et sujet. » (p. 187).
Penser contre la logistique ou contre l’échelle des systèmes infrastructurels ne signifie pas s’enfermer dans la forteresse de l’autonomie individuelle qui s’avère en être largement complice. La critique du capitalisme logistique déployée par Moten et Harney fait plutôt appel à un principe d’« antagonisme général ». La crête qui sépare ces expériences politiques opposées semble parfois fine et ambiguë – ce qui permet au premier de mieux s’accaparer les puissances du second et devenir moins intelligible. Bien que la dynamique impersonnelle et collective de l’antagonisme général pourrait rappeler certaines spécificités de la dimension logistique, il en constitue une subversion foncièrement radicale : « Au cœur de sa production [d’un tel antagonisme], il y a une certaine absence de discernement, une certaine différenciation qui ne divise pas, une consolation sans bornes contre l’isolement, une résonance haptique qui rend possible et impossible ce rythme meurtrier, la musique sous-commune qui échappe sans cesse à la logistique émergente de ce rythme mortel et l’épuise » (p. 98). Être antagoniste, généraliser cet antagonisme signifie concevoir et entretenir une résistance qui échappe à la confrontation guerrière et frontale, qui ne découle pas d’une précise rationalité stratégique. L’antagonisme qui est loué par All Incomplete consiste en une puissance solidaire et ubiquitaire qui ne cesse pas de se reproduire et de s’expérimenter dans le sous-sol d’une organisation capitaliste et étatique à laquelle la vie sociale refuse de se réduire.
6. L’informalité sociale excède toujours la mise en forme des flux
La logistique strie l’espace et le temps pour organiser des lignes de flux qui orientent les agitations locales et spontanées : « La logistique cherche à imposer une position, une direction et un flux à notre mouvement, à notre pédèse, à notre marche aléatoire, à notre errance vagabonde » (p. 166). Ainsi elle dessine des grilles dans lesquelles on canalise les lignes de fuites de ce qui s’oppose à l’appropriation et au gouvernement logistique. Ces fuites émergent sans cesse sous la forme de ce que Moten et Harney n’appellent pas seulement « antagonisme général » mais aussi « informalité ». Si le mantra de la logistique est l’accès, alors le principe de la socialité informelle est l’excès.
Si le commun demeure une perspective fondée sur des catégories politiques classiques comme l’individu ou la contractualisation, le sous-commun y échappe farouchement.
Ce qui excède renvoie à une impossibilité d’appropriation où nous nous retrouvons ensemble, donc à une sorte de puissance plutôt qu’à une diminution : « la préservation militante de ce que vous avez (un vous entendu comme un nous), dans la dépossession commune, qui est la seule forme possible de possession, de manière d’avoir en excès de celleux qui ont. » (p. 57). Et bien qu’il lui soit étranger et antagoniste, « le capital […] cherchera néanmoins à calculer, exproprier et brûler cet excès » (p. 149). La posture devient diagonale. Parler d’antagonisme permet d’éviter de parler d’ennemi, déplacer le terrain de l’affrontement, trahir moins la complexité de la situation politique dans laquelle nous sommes embourbé·es.

7. À la souveraineté contractuelle s’oppose le principe de « jurisgenerativité » sous-commune
Dans leurs travaux précédents, Motent et Harney avaient forgé une formule devenue célèbre pour décrire la dimension informelle : « les sous-communs » (undercommons). Cette formule dialoguait explicitement avec le concept de communs devenu si central dans les mouvements politiques et écologistes contemporains pour en rejeter une certaine racine contractualiste et économiciste : « L’idée des communs comme un ensemble de ressources et de relations que nous (qui sommes par ailleurs exploité·es et exproprié·es) construisons ou protégeons, gérons ou exploitons » (p. 218). Si le commun demeure une perspective fondée sur des catégories politiques classiques comme l’individu ou la contractualisation, le sous-commun y échappe farouchement : « Être sous-commun·e, c’est vivre de manière incomplète au service d’une incomplétude partagée, qui reconnaît et insiste sur la condition inopérante de l’individu et de la nation, alors que ces fantasmes brutaux et insoutenables, avec tous les effets matériels qu’ils génèrent, oscillent dans l’intervalle toujours plus court entre le libéralisme et le fascisme. Ces formes inopérantes tentent toujours d’opérer à travers nous » (p. 218).
Dans les sous-communs s’exprime ce que Moten et Harney appellent une « force jurisgénératrice » (p. 89), aux antipodes des régulations du « contrat antisocial » (selon leur jeu de mot). Ils défendent par ce concept de « jurisgenerativité » la capacité de produire des formes de vie collective par le bas et dans le partage, au lieu d’être gouverné·es par une souveraineté transcendante (ne serait-ce que celle d’un individu maître qui négocie avec un autre individu maître). Le simple fait de traverser ou habiter ensemble un certain espace public d’une certaine façon (par exemple dans le cadre d’une socialité afro-américaine) peut être appréhendé comme un moment « jurisgénératif » : « la vie noire, qui (con)sent à ne pas être seule en son irréductible socialité, est prise en flagrant délit de marcher – avec toute sa fécondité jurisgénératrice – au milieu de la rue » (p. 84)25. La théorie d’All Incomplete exprime, en ce sens, un anarchisme qui ne croit ni à la souveraineté de l’État ni à celle du sujet individuel. Et sa façon de ne pas y croire n’est pas la même, bien entendu, que cette logistique qui déborde sans cesse états et individus.
8. Le monde de la logistique s’empare de la terre
Qu’est que génère la logistique ? Un monde, essentiellement. Et ce monde infrastructuré par le capitalisme logistique se sert d’une façon extractive de la vie terrestre. À ce dernier élément se rattache la puissance de l’informalité qu’on a mentionné : « l’informalité terreuse de la vie » (p. 204), ou pour le dire autrement « la capacité résidente de vivre sur la terre » (p. 101). Par ces figures conceptuelles (monde/terre), le discours de Fred Moten et Stefano Harney exprime philosophiquement le fondement écologique sous-jacent à sa critique du capitalisme logistique qui, en ce sens, est appréhendé comme une saisie de la terre, comme un effort de la piéger et de la posséder : « Le mouvement de la terre doit être interrompu, contenu, ou affaibli ; ou alors, il faudrait pouvoir y avoir accès. Les terreux·ses doivent devenir clair·es et transparent·es, responsables et productif·ves, unifié·es dans la séparation » (p. 206).
L’appel à « tout bloquer » du 10 septembre 2025 exprimait la conscience de cette promesse de puissance qui vient de la soustraction aux injonctions du flux socio-économique du « capitalisme logistique ».
« Qu’est que ça fait d’être un problème dans la chaine d’approvisionnement de quelqu’un ? » se demandent les deux auteurs au milieu du livre. La question est bonne et complexe. Cela peut faire mal, si le quelqu’un en question décide de se débarrasser avec violence des entraves à la fluidité de sa productivité et de son progrès : de la violence sournoise d’un harcèlement administratif pour cellui qui chôme, jusqu’à la violence furieuse de l’expulsion policière d’une ZAD qui empêche le trafic aérien de s’améliorer par l’installation d’un nouvel aéroport. Le décret Sicurezza du gouvernement Meloni – par exemple – a récemment alourdi la criminalisation d’actions non-violentes propres au mouvement du soi-disant « terrorisme climatique » comme le délit d’obstruction du trafic routier ou ferroviaire26. Mais cela peut faire du bien, également, lorsque l’interruption de cette chaîne d’approvisionnement constitue un levier de mobilisation collective qui pèse dans le rapport de force contre des pouvoirs publics et privés qui soutiennent les projets les plus déchainés du capitalisme logistique. Le problème de quelqu’un peut ainsi devenir la puissance de quelqu’un d’autre. L’appel à « tout bloquer » du 10 septembre 2025 exprimait – ne serait-ce que d’une façon instinctive – la conscience de cette promesse de puissance qui vient de la soustraction aux injonctions du flux socio-économique nommé par Moten et Harney « capitalisme logistique ». Une lecture d’All Incomplete ne peut qu’approfondir et élargir la résonance de cet appel qui demeure suspendu à une mobilisation inachevée.
Image d’accueil : Pedro Farto sur Unsplash.

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Notes
- Cedric Robinson, Marxisme noir. La genèse de la tradition radicale noire, Genève, Entremonde, 2023. Des auteurs comme Norman Ajari (Noirceur : race, genre, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIe siècle, Paris, Divergences, 2022) ont récemment contribué à diffuser cette culture théorique et politique.
- Anna Tsing, « Supply Chains and the Human Condition », Rethinking Marxism, 2009, n° 21, p. 148–176.
- En réalité plus compliquée que ce qui nous donne à entendre cette traduction en langue moderne de physis kruptesthai philei.
- L’expression est de Jason W. Moore dans L’écologie-monde du capitalisme. Comprendre et combattre la crise environnementale, Paris, Amsterdam éditions, 2024.
- La veine « collapsologue » de la pensée écologiste contemporaine – de Pablo Servigne à Jean-Marc Jancovici – s’est construite autour de cette conscience en la poussant jusqu’à ses frontières les plus inquiétantes et radicales.
- Voir à ce sujet : Breit Neilson, « Five theses on understanding logistics as power », Distinktion : Scandinavian Journal of Social Theory, Vol. 13/3, 2012, p. 323–340.
- Gwenola Wagon, Planète B, Cognac, 369, 2022, p. 59.
- Voir : Yves Citton, Médiarchie, Paris, Seuil, 2017.
- Sur ce champ d’études, voir par exemple le numéro monographique de revue : Edwards, Paul N. et al. (dir.) “Special Issue on e-Infrastructure”, Journal of the Association for Information, 10/5, 2009.
- Keller Esterling, Extrastatecraft. The Power of Infrastructure Space, Londres, Verso, 2014.
- Jamie Allen, Infrastructures critiques, Dijon/Paris, Presses du Réel / Artec, 2024, p. 39.
- Pour un aperçu des œuvres cartographiques critiques du collectif voir : https://bureaudetudes.org/
- Nous pensons en particulier au travail d’enquête mené sur des outils emblématiques de notre univers technologiques quotidien comme l’imprimante ou la trottinette électrique : https://www.raffard-roussel.com/fr
- Voir en particulier le film World brain (2015) : https://d-w.fr/en/projects/world-brain/
- Voir aussi les propositions de collectifs comme Limites Numériques (https://limitesnumeriques.fr/) ou d’artistes comme Mario Santamaria (https://www.mariosantamaria.net/).
- Voir le chapitre « Au-delà du dévoilement médial » dans Infrastructures critiques, op. cit.
- Fanny Lopez, A bout de Flux, Paris, Divergences, 2022, p. 13.
- Voir les textes cités dans l’ouvrage : Theodore Harris & Amiri Baraka, Our Flesh of Flames, Anvil Arts Press, 2008 ; R. A. Judy, Sentient Flesh Thinking in Disorder Poiesis in Black, Durham, Duke University Press, 2020.
- Voir par exemple les travaux emblématiques du collectif bolognais Into the black box : https://www.intotheblackbox.com/
- Jamie Allen, « Infrastructural Unrest », 2021 (document pdf).
- La juriste Sara Vanuxem analyse finement les paradoxes et les complications des libertés de déplacement et circulation dans son dernier livre : Du droit de déambuler, Marseille, Éditions Wildproject, 2025
- Emma Bigé, Mouvementements. Écopolitiques de la danse, Paris, La Découverte, 2023.
- Sur le lien entre cette mutation et le capitalisme de plateforme contemporain, voir : Nick Snircek, Le capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique, Montréal, Lux, 2018.
- On pourrait considérer la nécessité de démantèlement prônée par certains penseurs contemporains (notamment les auteurs de : Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, Paris, Divergences, 2021) comme un renversement de cette injonction à l’amélioration et au progrès.
- Certains penseurs noirs critiquent ces positions, les considérant comme excessivement optimistes ou compromises : Norman Ajari, « Chair en miettes. Pessimisme, optimisme et tradition radicale noire », Multitudes, n° 89, 2022, p. 149-157.
- Voir le résumé de Vert à ce propos : https://vert.eco/articles/prison-ferme-expulsion-des-squats-litalie-de-giorgia-meloni-sur-le-point-dadopter-une-loi-securite-qui-cible-les-ecologistes
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16.09.2025 à 18:30
Cyber et libertaire : l’alliance des contraires ?
Le monde de la Tech est-il intrinsèquement d’extrême droite, même quand il prétend être de gauche ? C’est la thèse du livre de David Golumbia, « Cyberlibertarianism ». Dans cette lecture critique et nuancée, Sébastien Broca donne des prises pour comprendre l’allégeance de la Silicon Valley au trumpisme et réfléchir au rapport de la gauche au numérique.
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Texte intégral (9942 mots)

À propos du livre de David Golumbia, Cyberlibertarianism: The Right-Wing Politics of Digital Technology, University of Minnesota Press, 2024
L’alliance entre Donald Trump et la Silicon Valley a suscité depuis le début de l’année 2025 une abondante production intellectuelle, qui cherche à expliquer ce qui est d’abord apparu à de nombreux commentateurs comme un retournement improbable. Comment une industrie longtemps réputée libérale et progressiste a-t-elle pu se ranger aussi rapidement et massivement derrière un dirigeant autoritaire et xénophobe ? Passé l’étonnement initial, plusieurs auteurs ont montré que, par-delà ses apparences libertaires, le monde de la Tech était traversé de longue date par des tendances explicitement réactionnaires. Plus rares sont ceux qui se sont demandé si, dans son rapport aux technologies numériques, une partie de la gauche américaine n’avait pas, elle aussi, légitimé l’approche de la Tech aujourd’hui privilégiée par le pouvoir trumpiste, autour de la déréglementation du secteur et du développement à tout crin de l’intelligence artificielle. C’est une hypothèse de ce genre, quelque peu provocatrice, que le dernier livre de David Golumbia, Cyberlibertarianism. The Right-Wing Politics of Digital Technology, nous invite à examiner1.
Qu’est-ce que le cyberlibertarianisme ?
Cyberlibertarianism est un ouvrage posthume. David Golumbia, qui était professeur à la Virginia Commonwealth University, est mort d’un cancer foudroyant en septembre 2023 peu après avoir remis le texte à son éditeur. C’est aussi un livre bilan, qui reprend en un peu plus de 400 pages les analyses développées par l’auteur sur une période d’une quinzaine d’années. Durant celles-ci, il est souvent apparu comme un universitaire à contre-courant, naviguant entre les disciplines et n’hésitant pas à remettre en cause la doxa académique, dès lors qu’il était question des technologies numériques et de leur potentiel émancipateur.
« Au sens le plus strict, le cyberlibertarianisme est la conviction que les technologies numériques sont, ou devraient être, soustraites au contrôle des gouvernements démocratiques »
David Golumbia
Bien qu’il n’ait pas forgé le terme, apparu pour la première fois sous la plume de Langdon Winner dans un article de 19972, D. Golumbia est le principal théoricien critique du cyberlibertarianisme. Il ne s’agit pas, selon lui, d’un mouvement unifié ou d’un parti politique. Ce n’est pas non plus une idéologie parfaitement articulée, systématique et cohérente. Le cyberlibertarianisme ne doit donc pas être compris comme la stricte application à la sphère numérique du libertarianisme, en tant que théorie politique d’un État minimal3. Il s’agit de quelque chose de plus large et de plus diffus que l’auteur, dans son précédent livre The Politics of Bitcoin, définissait comme « un ensemble de formules et des croyances associées à la diffusion des technologies numériques4 ». Il précisait aussi que cet ensemble de représentations « intègre des éléments essentiels d’une vision du monde de droite, tout en manifestant un engagement rhétorique de surface en faveur de valeurs qui ne semblent pas issues de la droite5 ».

Derrière ces formulations quelque peu obscures, il faut comprendre que le cyberlibertarianisme caractérise un certain type de rapport politique aux technologies numériques. « Au sens le plus strict, écrit D. Golumbia, le cyberlibertarianisme est la conviction que les technologies numériques sont, ou devraient être, soustraites au contrôle des gouvernements démocratiques » (p. xxi). Cette conviction découle, pour celles et ceux qui la partagent, de l’idée selon laquelle l’informatique et Internet auraient des vertus émancipatrices. Plus précisément, les cyberlibertariens appréhendent les structures sociales, politiques et économiques héritées comme des « barrières » (p. 4), comme des obstacles aux libertés individuelles et aux capacités collectives d’auto-organisation. Or ils considèrent les technologies numériques comme une force érodant ces structures oppressives. Dès lors, brider ou encadrer par la loi le déploiement de ces technologies équivaudrait à empêcher ou à retarder de nombreuses transformations sociales bénéfiques.
Tout l’ouvrage de D. Golumbia est écrit pour documenter la diffusion de cette vision et pour la réfuter. Selon l’auteur, l’influence du cyberlibertarianisme aide à comprendre le hiatus entre les promesses de démocratisation régulièrement associées aux technologies numériques et le recul de fait des institutions et des pratiques démocratiques depuis la diffusion de l’Internet grand public. Tout en usant, voire en abusant, d’une rhétorique pro-démocratie, les cyberlibertariens ont en effet amoindri « le pouvoir des gouvernements démocratiques de choisir les technologies qui correspondent à leur vision d’une société équilibrée » (xxiii). En refusant toute réglementation des technologies numériques et toute limite posée à leur développement, ils ont attaqué, selon Golumbia, le principe même de la souveraineté démocratique.
L’intérêt de la notion de cyberlibertarianisme est qu’elle transcende les clivages partisans habituels. En tant que rapport politique aux technologies numériques, le cyberlibertarianisme « n’imprègne pas uniquement les écrits de figures ouvertement à droite comme Eric Raymond, Paul Graham ou Peter Thiel, mais aussi de certains qui se réclament de la gauche et du centre […] » (p. 4). Dans le contexte américain, qui est celui où se déploie l’analyse de l’auteur, le cyberlibertarianisme renvoie à un bouquet de convictions partagées par de nombreux acteurs sociaux, dans la Silicon Valley et au-delà, au sein des entreprises comme dans le monde universitaire, chez des sympathisants du parti Démocrate comme du parti Républicain. Parmi ces différents protagonistes, D. Golumbia s’intéresse peu à ceux dont on parle en général le plus : les grands entrepreneurs de la Silicon Valley. Il se concentre sur d’autres producteurs de discours : blogueurs, essayistes, membres de think tanks, journalistes, universitaires, militants. Deux groupes d’acteurs retiennent particulièrement son attention. D’un côté, les penseurs et essayistes libertariens, qui gravitent depuis des années autour du monde de la Tech. De l’autre, les militants des libertés numériques, qui occupent a priori une position plus oppositionnelle par rapport aux grandes entreprises technologiques. Présentons ces deux groupes, avant de préciser en quoi le cyberlibertarianisme les rassemble.
Les individus souverains contre la démocratie
D. Golumbia soutient que « malgré sa réputation actuelle (surtout parmi les conservateurs) d’être “ progressiste ”, la Silicon Valley et la culture informatique en général sont issues de la droite » (p. 57). De fait, William Shockley, le pionnier de l’industrie des semi-conducteurs, fut un ardent défenseur de l’eugénisme et de théories racistes. Plus généralement, la Silicon Valley est depuis longtemps opposée à la réglementation de ses activités, hostile aux organisations syndicales et pour partie traversée d’idéologies réactionnaires, en matière de genre par exemple6.
Cyberlibertarianism s’intéresse surtout à la diffusion dans le monde de la Tech, au cours des années 1990, de certaines conceptions centrées sur la défense des libertés économiques. Il cite notamment l’essai de 1994 « Cyberspace and the American Dream: A Magna Carta for the Knowledge Age », écrit par le futurologue Alvin Toffler, la journaliste Esther Dyson, l’ancien conseiller scientifique de Reagan George Keyworth et l’investisseur George Gilder ; un texte souvent considéré comme la feuille de route de la dérégulation des télécoms et de l’informatique aux États-Unis.
D. Golumbia revient aussi sur l’influence d’un ouvrage publié en 1997 par l’investisseur en capital-risque James Dale Davidson et le journaliste William Rees-Mogg : The Sovereign Individual. Les auteurs y louent l’émergence d’une élite mondiale d’« individus souverains », que les technologies numériques aideraient à se dégager du carcan de l’État-nation. Derrière la valorisation typiquement libertarienne des libertés économiques au détriment des libertés politiques, D. Golumbia décèle une théorie « proto-fasciste », qui défend la capacité des ultrariches « à acheter le fait de se soustraire à la politique démocratique » (p. 353). À l’instar d’autres auteurs comme Quinn Slobodian, D. Golumbia montre ici la porosité entre les idées libertariennes, traditionnellement inscrites dans l’orbite du libéralisme politique, et des conceptions authentiquement autoritaires et antidémocratiques. Il souligne en outre l’influence durable au sein de la Silicon Valley de The Sovereign Individual, un ouvrage « régulièrement cité, en particulier par les investisseurs en capital-risque et les promoteurs des cryptomonnaies et de la blockchain, pour véhiculer un mélange étrange de proto-fascisme et d’utopisme technologique » (p. 357).
Cyberlibertarianism analyse enfin les écrits d’intellectuels comme Nick Land et Curtis Yarvin, que l’accès aux responsabilités de D. Trump et J.D. Vance a récemment placés sous les projecteurs médiatiques, dans la mesure où ils ont été crédités d’une influence idéologique importante sur le nouveau pouvoir états-unien7. D. Golumbia montre comme ces essayistes reprennent de nombreuses idées présentées plusieurs années auparavant dans The Sovereign Individual, amalgamant les visions transhumanistes d’une humanité radicalement transformée par les technologies, avec l’hostilité à l’État des libertariens et des anarcho-capitalistes.
Lire aussi « Quand le capitalisme fait sécession » d’Haud Guéguen, à propos du livre de Quinn Slobodian, Crack-Up Capitalism, avril 2024.
Les libertés numériques contre la démocratie ?
L’apport le plus original des analyses de D. Golumbia ne concerne pas, à mon sens, ces penseurs d’extrême droite, mais d’autres acteurs que l’on associe souvent à la défense des libertés numériques. Il s’agit d’organisations de protection des libertés civiles comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF), de lanceurs d’alerte comme Julian Assange et Edward Snowden, de militants défendant le logiciel libre ou le chiffrement, de projets collaboratifs comme Wikipédia, ou encore d’universitaires comme Yochai Benkler et Daphne Keller. Ces différents acteurs ont en commun de revendiquer une fidélité aux grands principes du libéralisme politique, ce qui les situe a priori bien loin des tendances proto-fascistes que D. Golumbia repère à juste titre chez des essayistes comme Curtis Yarvin. L’auteur juge pourtant les défenseurs des libertés numériques avec une grande sévérité.
Il souligne tout d’abord le manque d’indépendance de nombre d’entre eux vis-à-vis des grands acteurs de la Tech, dont ils dépendent financièrement — c’est le cas par exemple de l’EFF et de centres académiques comme le Media Lab du MIT, l’Internet Observatory de Stanford ou le Berkman Center de Harvard, historiquement liés à l’industrie. Il insiste en outre sur le fait que « même ceux qui n’ont aucun intérêt apparent aux profits des entreprises — tels que les développeurs de logiciels libres, divers autres “ hackers ” et les responsables de projets à but non lucratif comme Wikipédia — ont souvent beaucoup à gagner à la prolifération des industries numériques » (p. 53). Il s’arrête également sur plusieurs mobilisations en faveur des libertés numériques, afin de démontrer qu’elles auraient bénéficié à la Silicon Valley8. On peut ici citer les luttes en faveur de la neutralité du Net ou encore le mouvement de 2012, largement soutenu par Google, en opposition aux lois SOPA/PIPA, qui entendaient renforcer les moyens de lutte contre le « piratage ».
Son argument général consiste donc à dire qu’il existe une affinité profonde entre des essayistes d’extrême droite et les militants des libertés numériques : le rejet de la réglementation des technologies.
L’essentiel de l’argumentation de D. Golumbia se situe néanmoins sur le plan des idées. Il soutient que les croyances fondamentales des défenseurs des libertés numériques — la force émancipatrice des technologies, de l’« ouverture » et de la « décentralisation » — les auraient poussés à embrasser « les objectifs des militants de droite et d’extrême droite hostiles au gouvernement » (p. 283). Ces acteurs, en apparence progressistes, seraient des activistes de droite s’ignorant comme tels. Leur vision du monde serait fondamentalement antidémocratique, en ce qu’elle remettrait en cause la possibilité d’encadrer par la loi l’essor des technologies numériques. Selon D. Golumbia, les défenseurs de la liberté d’expression en ligne, du droit au chiffrement, voire de la protection des données personnelles, remettraient en cause la capacité d’un pouvoir démocratiquement élu à réglementer les usages de l’informatique et d’Internet.
Il critique par exemple l’incohérence de certains activistes luttant contre la surveillance publique et privée (comme les développeurs du projet Tor), qui revendiquent une légitimité indépendante de « l’infrastructure juridique des États-Unis ou d’un quelconque autre pays » (p. 261). Il s’élève aussi contre la manière dont la liberté d’expression a pu être instrumentalisée pour empêcher la régulation par la puissance publique des espaces en ligne et des réseaux sociaux commerciaux. Son argument général consiste donc à dire qu’entre les discours explicitement antidémocratiques des essayistes d’extrême droite et les luttes censément prodémocratiques des militants des libertés numériques, il existe par-delà les apparences une affinité profonde : le rejet de la réglementation des technologies.

Alisdare Hickson, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
D. Golumbia dénonce enfin ce qu’il présente comme un aveuglement de nombreux penseurs et militants de gauche, relativement à des courants ou à des personnalités souvent considérés avec bienveillance, voire admiration. Un exemple qui revient à plusieurs reprises est celui des cypherpunks, qui défendent depuis le début des années 1990 le droit au chiffrement pour tous. Selon D. Golumbia, cette cause s’inscrirait en fait au sein d’un programme politique objectivement d’extrême droite, où figurent en bonne place des idées comme la supériorité des solutions technologiques sur les solutions juridiques, le refus de l’impôt et le contournement des lois (p. 111). D. Golumbia livre également des jugements particulièrement sévères sur des figures de premier plan comme le fondateur de Wikileaks Julian Assange et le lanceur d’alerte Edward Snowden, qui révéla en 2013 l’étendue de la surveillance pratiquée par la National Security Agency (NSA). Le premier est décrit comme « un provocateur politique proto-nazi dont l’antisémitisme, le racisme anti-Noirs, le déni du changement climatique, la misogynie, la haine de la démocratie et le soutien à des régimes politiques autoritaires […], y compris ses efforts pour tromper l’opinion publique lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, ne parviennent pas à pénétrer l’esprit d’observateurs, qui considèrent que son utilisation des outils numériques et son attitude anti-establishment demeurent efficaces » (p. 116). Quant à E. Snowden, D. Golumbia estime qu’« il est difficile d’accorder du crédit à l’affirmation selon laquelle la principale chose qui l’intéressait était de défendre les libertés civiles », et non de « nuire le plus possible au gouvernement démocratique » états-unien (p. 125).
Convergences et (manque de) nuances
La thèse la plus forte du livre de D. Golumbia est donc celle d’une convergence idéologique et politique, autour des préceptes cyberlibertariens, d’une constellation d’acteurs que l’on tendrait spontanément à situer en différents endroits du champ politique. Les cyberlibertariens de toute obédience partageraient une même hostilité à la réglementation démocratique des technologies numériques dans le cadre de l’État-nation. La thèse est stimulante, à la fois scientifiquement et politiquement, mais l’argumentation qui la soutient n’est pas dénuée de faiblesses.
La question du rapport entre démocratie et défense des libertés numériques est en effet plus complexe que ne le suggère Golumbia.
La première tient à l’empressement, voire à la légèreté, avec laquelle un grand nombre d’acteurs sont caractérisés comme « fascistes », « proto-fascistes » ou « proto-nazis ». Si D. Golumbia est convaincant lorsqu’il montre, parfois avec finesse, comment des prises de position en apparence progressistes ont pu favoriser l’essor d’acteurs qui ne l’étaient pas, il l’est moins lorsqu’il traite indistinctement les uns et les autres de fascistes. Les passages consacrés à des figures ambivalentes comme J. Assange ou E. Snowden apparaissent ainsi manichéens et on regrette parfois que l’auteur favorise certains amalgames. À lire Cyberlibertarianism, peu de choses distinguent ceux qui tiennent des discours d’extrême droite et ceux qui refusent d’interdire les discours d’extrême droite au nom d’une conception maximaliste de la liberté d’expression ; ou ceux qui se livrent à des activités violentes et ceux qui développent des outils de chiffrement ou d’anonymisation pouvant être utilisés pour coordonner des activités violentes. Dire que ces distinctions n’ont aucune importance représente, me semble-t-il, une pente dangereuse. On peut s’opposer vigoureusement à la vision absolutiste de la liberté d’expression, qui a conduit de nombreux cyberlibertariens à une attitude excessivement tolérante vis-à-vis des discours de haine en ligne, sans pour autant assimiler les défenseurs (états-uniens) des libertés civiles à des proto-nazis.
De manière plus générale, il est regrettable que D. Golumbia n’essaie à aucun moment de faire des typologies d’acteurs, ou a minima de mettre au jour certaines différences significatives entre les différents protagonistes du cyberlibertarianisme. Cela confère à l’ouvrage une partie de sa charge polémique, mais finit par affaiblir son propos. En effet, les raisons qui expliquent l’hostilité à la réglementation par l’État de la sphère numérique ne sont pas les mêmes pour tous. Chez certains, les arguments anti-régulation dérivent du primat des libertés économiques sur les libertés politiques. L’objectif poursuivi est alors que les entreprises et les acteurs financiers de la Silicon Valley soient immunisés contre tout obstacle réglementaire (respect de la vie privée, législations antitrust, droit environnemental, etc.) et exigence redistributive (fiscalité). C’est aujourd’hui très précisément l’agenda politique des grands acteurs de la Silicon Valley — et ce qui explique pourquoi ils ont tant fait pour s’attirer les bonnes grâces du pouvoir trumpiste.
Les arguments qui ont historiquement été ceux des militants des libertés numériques peuvent difficilement être rabattus sur ce schéma. Pour le dire de manière simple, ces acteurs militants ont cherché à faire prévaloir des libertés technologiques, plus que des libertés économiques. Ce qui explique leur opposition à nombre de réglementations n’est pas le maintien des conditions d’une maximisation des profits économiques pour quelques-uns, mais la défense des conditions d’un déploiement émancipateur des technologies numériques pour tous. C’est du reste ce que souligne D. Golumbia lui-même, lorsqu’il écrit que « les utopistes numériques exigent que “ nous ” reconnaissions leur “ droit humain ” aux ordinateurs, aux téléphones portables et à un internet “ libre et ouvert ” » (p. 272). Cette phrase indique bien que le positionnement d’acteurs militants comme l’EFF (dont l’un des slogans est « digital rights are human rights ») repose sur l’assimilation entre accès aux technologies numériques et droits fondamentaux. D. Golumbia a donc raison de souligner que ce positionnement adopté par les militants des libertés numériques a pu favoriser les desseins des franges les plus libertariennes de la Silicon Valley, en érigeant des obstacles à la réglementation et au contrôle des technologies. Il est en revanche simplificateur de faire comme si les raisonnements et les valeurs impliquées étaient les mêmes chez ces différents groupes d’acteurs.
Cela conduit à souligner une autre faiblesse de l’ouvrage : la théorie de la démocratie qui lui est sous-jacente. Bien qu’il ne clarifie jamais ce point, D. Golumbia semble considérer que la démocratie se réduit au vote et à la mise en application des lois par les États, dans le cadre des institutions représentatives propres aux démocraties parlementaires contemporaines. On ne trouve dans l’ouvrage aucune prise en considération ni des échelles de décision infra-étatiques, ni des contre-pouvoirs que la société civile peut opposer à l’État, ni des actions de désobéissance civile auxquelles certaines théories démocratiques accordent une place déterminante. Ainsi, bien que D. Golumbia dénonce à raison l’inconséquence de certains discours « pro-démocratie » tenus par les défenseurs des libertés numériques, sa propre approche de la souveraineté démocratique paraît parfois à la fois limitative et faiblement argumentée. Cela le conduit à considérer comme « anti-démocratiques » des pratiques et des discours cyberlibertariens, auxquels il serait en fait possible de conférer une certaine légitimité et importance démocratique.

La question du rapport entre démocratie et défense des libertés numériques est en effet plus complexe que ne le suggère D. Golumbia. Le propre des mouvements de défense des libertés numériques a été de ressaisir dans le vocabulaire classique du libéralisme politique des pratiques technologiques : le fait de pouvoir se connecter librement à Internet dans sa globalité, d’accéder au code source des logiciels ou de chiffrer ses communications de bout en bout. Certaines possibilités technologiques en sont ainsi venues à être considérées comme métapolitiques, c’est-à-dire comme des conditions pour l’exercice de la démocratie et, par voie de conséquence, comme devant être soustraites au champ de la décision démocratique elle-même. Cela a produit un effet de fermeture, bien perçu par D. Golumbia. Comment contester le déploiement de certaines technologies quand celles-ci sont présentées comme le nouveau socle de l’espace public démocratique ? Comment mettre en balance le développement du numérique avec d’autres finalités sociales et environnementales que ce développement menace, lorsque l’accès à ces technologies est posé comme une liberté fondamentale ?
L’ouvrage de D. Golumbia montre bien ce qui a été perdu à ne pas poser de telles questions. Il néglige cependant le fait que les libertés numériques, dans une société devenue de facto indissociable de l’informatique, représentent aussi des moyens pour la société civile de résister à l’État. Or, la capacité des individus et des collectifs à se protéger contre certaines dérives autoritaires du pouvoir ne peut pas être considérée comme superfétatoire en démocratie — particulièrement dans le contexte actuel.
La gauche et le numérique
Le livre de D. Golumbia interroge finalement le rapport de la gauche démocratique, sociale et écologiste au numérique. Cette question est abordée brièvement dans l’épilogue. L’auteur y critique la « prolifération » (p. 401) de ces technologies. Il défend la nécessité de les réglementer plus fermement, voire d’abolir certaines d’entre elles, comme les grands réseaux sociaux commerciaux et les outils qui permettent la collecte et le traitement de données biométriques. Ces propositions ne sont guère éloignées de celles défendues par certains universitaires et intellectuels, à l’origine de la renaissance aux États-Unis d’un courant néo-luddite9. Elles demeurent malgré tout minoritaires, tant elles heurtent certains dogmes qui imprègnent la gauche américaine depuis plusieurs décennies : la croyance dans les propriétés démocratiques d’Internet et le caractère systématiquement bénéfique du progrès technique. S’il fallait une nouvelle preuve de l’enracinement de ces idées, elle pourrait être trouvée dans le succès récent, au sein du Parti démocrate, de la thématique de l’« abondance ». Derrière ce terme repris d’un essai à succès publié par deux journalistes10, un agenda productiviste guère original, qui insiste sur l’innovation technologique, le déploiement de nouvelles infrastructures et la nécessité de lever tous les obstacles réglementaires empêchant les États-Unis de produire plus et plus vite.
Qu’en est-il en France ? Les analyses développées dans Cyberlibertarianism y sont en partie transposables. La France a, elle aussi, ses essayistes cyberlibertariens et réactionnaires, comme Laurent Alexandre, dont les accointances avec l’extrême droite ont été documentées11. De l’autre côté du spectre politique, une partie de la gauche intellectuelle défend depuis plusieurs années des positions, qui peuvent évoquer celles des défenseurs états-uniens des libertés numériques. C’est le cas de la revue Multitudes, qui a contribué dès le début des années 2000 à familiariser un public extérieur au champ informatique à des questions comme le logiciel libre, le chiffrement des communications et les communs numériques. Historiquement animée par des représentants du courant post-opéraïste, Multitudes a été un espace intellectuel où ont convergé rejet de l’État-nation et enthousiasme pour le numérique. Il en a résulté des analyses, qui ont souvent insisté sur l’importance des technologies pour renverser les structures sociales oppressives. L’actuel co-directeur de Multitudes, Yves Citton, suggérait récemment que le succès de Trump tenait à l’incapacité de la gauche « à entendre la proposition d’un accélérationnisme progressiste12 ». Il appelait à se saisir des potentialités émancipatrices des technologies et à construire une nouvelle alliance « entre infrastructures numériques et politiques progressistes13 » pour faire émerger un avenir post-capitaliste. Il envisageait ainsi de « mettre les nouvelles technologies d’automation au service de la réduction des inégalités et des nuisances environnementales13 », c’est-à-dire de poursuivre des objectifs radicalement opposés à ceux du trumpisme tout en s’appuyant sur les mêmes outils technologiques que ce dernier.

Pour qui a lu Cyberlibertarianism, de tels propos rappellent les illusions critiquées par D. Golumbia. L’idée selon laquelle un « accélérationnisme progressiste » serait la meilleure manière de lutter contre l’accélérationnisme réactionnaire de D. Trump et de la Silicon Valley néglige le fait que les finalités politiques ne peuvent être dissociées des moyens technologiques. À l’heure où les États-Unis sont lancés dans une folle fuite en avant en matière d’IA (une dynamique qui mêle investissements colossaux dans de nouvelles infrastructures, dérégulation totale du secteur et volonté d’accaparement de ressources stratégiques partout dans le monde), la gauche sociale et écologiste ne peut plus soutenir que cette accélération serait susceptible de servir les objectifs qui sont les siens. La dynamique technologique en cours est indissociable de la concentration du pouvoir du capital, du recul de la démocratie, de la destruction des solidarités, de l’aggravation du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Les accélérationnistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, évoquent les différentes facettes du cyberlibertarianisme. Ils ont en commun une foi irraisonnée dans le progrès technique et une réticence à réguler par la loi le déploiement des technologies numériques. Rompre avec ces dogmes paraît aujourd’hui pour le moins nécessaire. Cela ne nous dit pas, en revanche, que faire des usages et des infrastructures légués par trente années d’enthousiasme transpartisan pour Internet, et que préserver des luttes pour les libertés numériques qui ont rythmé cette histoire.
Photographie de couverture – Wendelin Jacober, CC0, via Wikimedia Commons

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Notes
- NDLR : précisons que le terme « libertarian » possède en anglais une équivocité qu’il n’a pas en français. Il peut aussi bien désigner des mouvements anarchistes que nous qualifierions de « libertaires » qu’un ultralibéralisme de droite auquel le terme « libertarien » renvoie explicitement en français. Pour un aperçu de ce débat sémantique depuis une perspective anarchiste, voir par exemple : https://theanarchistlibrary.org/library/anarcho-150-years-of-libertarian
- Langdon Winner, « Cyberlibertarian myths and the prospects for community », ACM SIGCAS Computers and Society, vol. 27, n° 3, 1997, p. 14-19.
- Cf. Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia, Basic Books, 1974.
- David Golumbia, The Politics of Bitcoin. Software as Right-Wing Extremism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2016, p. 4.
- Ibid., p. 4.
- Sur ces aspects, on pourra consulter ces deux publications récentes : Sylvie Laurent, La contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025 ; Nikos Smyrnaios, « Comprendre le virage réactionnaire de la Silicon Valley », La pensée, n° 423, juillet-septembre 2025.
- Voir par exemple : Gilles Gressani et Mathéo Malik, « Curtis Yarvin: le grand entretien avec l’intellectuel organique de la contre-révolution trumpiste », Le grand continent, 5 avril 2025 ; Romaric Godin, « Nick Land, le penseur des “ Lumières sombres ” qui inspire la Big Tech », Médiapart, 27 avril 2025.
- Pour approfondir ces questions, je me permets de renvoyer à mon livre : Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Paris, Seuil, 2025.
- Cf. Brian Merchant, Blood in the machine: The Origins of the Rebellion Against Big Tech, Little, Brown & Company, 2023; Jathan Sadowski, The Mechanic and the Luddite. A Ruthless Criticism of Technology and Capitalism, University of California Press, 2025.
- Cf. Ezra Klein et Derek Thompson, Abundance, Avid Reader, 2025.
- Cf. Clément Guillou et Alexandre Piquard, « Comment Jordan Bardella tente d’exploiter le thème de l’intelligence artificielle », Le Monde, 2 octobre 2023.
- Yves Citton, « DOGE : un accélérationnisme réactionnaire », AOC, 30 mai 2025.
- Ibid.
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05.07.2025 à 11:56
Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo
Nos technologies avalent un nombre croissant de minerais, dont une partie est arrachée dans la violence. Dans une captivante enquête sur l’extractivisme minier au Congo, Celia Izoard démontre la complicité de l’UE dans une économie de guerre : en signant un accord minier avec le Rwanda, la Commission soutient la terreur et le saccage dans la région du Kivu.
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Texte intégral (15200 mots)
« Je ne veux plus entendre parler de « malédiction des ressources » pour décrire la situation du Congo… Qui a maudit ? Qui amène les instruments pour exécuter la malédiction ? À quel moment habiter à Bunagana1 devient une malédiction ? Et pourquoi ceux qui exploitent et achètent ces ressources ne sont-ils pas maudits, eux ? »
David Maenda Kithoko, co-fondateur de l’association Génération lumière, juin 2025.
Cet article est le premier épisode d’une enquête en deux parties de Celia Izoard sur l’extractivisme minier en RDC. Second épisode : « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation ».
À l’été 2025, la guerre en République démocratique du Congo (RDC) a fait fuir 7 millions de personnes, dont 3,9 millions sont menacées de famine2. Les gouvernements européens sont en partie responsables de l’intensification de ce conflit meurtrier. Pas seulement à cause des crimes effroyables de la colonisation belge, ni à cause du soutien de l’État français au dictateur Mobutu, qui a entraîné l’ex-Congo-Zaïre dans une spirale de corruption et de violence dont il n’est pas encore sorti. Ni même à cause du rôle joué par la France dans le génocide qui s’est produit en 1994 au Rwanda voisin, principal soutien de l’offensive du mouvement « M23 » au Congo. Malheureusement, les derniers crimes de l’Europe dans la région des Grands Lacs ne datent pas d’hier, mais d’aujourd’hui. Ils découlent d’une banale politique impériale : celle de son approvisionnement en métaux.
Les projets d’ouverture de mines lancés en Europe ces dernières années ont tendance à faire oublier que les entreprises de notre continent ne pourraient en aucun cas se contenter de quelques milliers de tonnes de lithium extraites en Auvergne et de cuivre d’Espagne. Même si tous les projets miniers actuels voyaient le jour dans nos campagnes, ils seraient loin de pouvoir approvisionner la production d’avions, de satellites et de drones, les data centers et les réseaux, le BTP, les voitures électriques, la production d’armement en plein essor, etc. C’est la définition même d’un « mode de vie impérial » : les seules ressources européennes sont loin de pouvoir satisfaire le niveau de consommation européen (qui est en grande partie celui que le marché impose aux populations). Ainsi, la loi votée en 2023, le Critical Raw Materials Act, s’est fixé pour objectif d’approvisionner 10 % des besoins de l’Union par des mines « locales »3 d’ici à 2030. Cela montre que, dans le meilleur des cas, au moins 90 % des métaux extraits pour les entreprises européennes seront importés.
Le but de cette politique est de « sécuriser les approvisionnements » en métaux (entendre : face à la concurrence chinoise et russe, entre autres) par des importations ou des accès garantis à des gisements. Ce qui s’est traduit depuis 2021 par la signature de « partenariats stratégiques » avec une quinzaine de pays : Canada, Ukraine, Kazakhstan…4 Ces partenariats sont des accords miniers bilatéraux dont les clauses précises ne sont pas publiées. En échange de subventions ou de promesses d’investissements, le pays signataire s’engage à favoriser les entreprises européennes dans l’attribution de permis miniers et de contrats de vente de minéraux. C’est ainsi qu’en février 2024, la Commission a signé un accord avec le Rwanda5.
Pourquoi le Rwanda ? Parce que ce pays de l’Est de l’Afrique, frontalier de la RDC, « est un acteur majeur au niveau mondial dans le secteur de l’extraction de tantale » et produit « de l’étain, de l’or, du tungstène », a justifié la Commission. Le tungstène est un métal très dur utilisé en armement et en aéronautique qui sert aussi, entre autres, à faire vibrer les téléphones. L’or est surtout destiné à fabriquer des lingots et des bijoux. Mais si l’Europe s’intéresse au Rwanda, c’est surtout pour le tantale et l’étain. Le tantale, métal bleu-gris issu d’un minéral nommé coltan, est principalement utilisé pour fabriquer les condensateurs présents dans les circuits imprimés de n’importe quel objet électronique. On en trouve aussi dans les écrans à cristaux liquides. Quant à l’étain, obtenu à partir d’un minéral nommé cassitérite, il est utilisé aux deux tiers dans les soudures et les connexions des circuits imprimés. La demande pour ces métaux connaît des pics réguliers depuis le lancement des premiers PC et des PlayStation dans les années 1990. Il suffit d’imaginer les milliards de circuits imprimés que peut contenir un data center pour comprendre que la course à l’intelligence artificielle les rend plus stratégiques que jamais.
De Celia Izoard, retrouvez aussi dans Terrestres « La ruée minière au XXIe siècle », paru en janvier 2024.
Où sont les mines ?
Le problème, c’est que les minéraux vendus par le Rwanda sont majoritairement un butin de guerre et non une industrie nationale. Le secteur minier représente près de 70 % des exportations rwandaises. Mais dans ce pays densément peuplé et très agricole, plus petit que la région Normandie, les mines sont rares. Le gouvernement et les entreprises minières du pays ont toujours refusé de publier les tonnages produits sur chaque site d’extraction, ce qui est pourtant une information de base que l’on peut trouver, même dans le secteur réputé opaque des matières premières. Faute de mieux, les capacités de production du Rwanda ne peuvent qu’être estimées. Les experts jugent que ses mines de coltan pourraient en produire moins de 100 tonnes par an, alors que le Rwanda en a exporté près de 2000 tonnes en 20236. Pour l’or, le Service géologique des États-Unis estime la production locale à environ 0,3 tonne par an quand les exportations d’or du pays s’élèvent à près de 20 tonnes7.
Selon l’agence Ecofin et l’ONG anglaise Global Witness, 90 % des minéraux exportés et taxés par le Rwanda proviendraient de mines situées en République démocratique du Congo. À moins de cent de kilomètres de la frontière, de l’autre côté du lac Kivu, ces collines abritent les gisements de coltan (tantale) les plus riches de la planète. Comme par exemple la mine de Rubaya, une sorte d’immense taupinière ocre perchée au milieu de la forêt tropicale. Parsemée de puits de mine creusés à la main et périlleusement étayés, elle produit à elle seule au moins 20 % du coltan mondial. Plus au sud, entre Bukavu et Uvira, la cassitérite (étain) est exploitée à faible profondeur sur les collines ou dans le lit des rivières.
Selon l’agence Ecofin et l’ONG anglaise Global Witness, 90 % des minéraux exportés et taxés par le Rwanda proviendraient de mines situées en République démocratique du Congo.

Du nord au sud, les gisements d’or parsèment toute la bande côtière des Grands Lacs, du lac Edward au lac Tanganyika. Contrairement à cette région minière du sud de la RDC appelée le Katanga, où de grandes entreprises principalement chinoises exploitent le cuivre et le cobalt, il n’existe pas de mégamines industrielles dans le Kivu. La plupart des mines sont artisanales, et ceux qui s’y risquent sont des travailleurs migrants, réfugiés de guerre ou anciens soldats, des mineurs unis en coopérative ou encore des enfants. Ils seraient plusieurs dizaines de milliers à s’y activer, toujours menacés d’être rackettés ou réduits au travail forcé par des groupes armés.
La plupart de ces minéraux bruts sont ensuite achetés par des négociants-contrebandiers qui les revendent dans les comptoirs d’exportation de Goma, la capitale régionale congolaise. « L’intégralité des ressources minières de l’est du pays [la RDC], explique Pierre Jacquemot, ex-ambassadeur de France à Kinshasa, est exportée après une première transformation par deux corridors principaux bien organisés : Nord (la voie ougandaise) et Centre (la voie rwandaise) conduisant à Mombasa et Dar es Salam, pour se poursuivre vers l’Europe, les Émirats arabes et l’Asie. (…) L’État congolais ne perçoit évidemment aucun revenu sur ces flux. »8
Le pillage du Kivu est certainement le trafic de matières premières le plus documenté au monde.
Cette situation, le groupe d’experts des Nations unies, posté au Kivu depuis la Première guerre du Congo, l’a décrite dans chacun de ses rapports semestriels depuis 2001. Des dizaines d’ONG l’ont analysée et dénoncée. Le pillage du Kivu est certainement le trafic de matières premières le plus documenté au monde. C’est de là que vient l’expression tristement connue de « minerais de conflits ». Reparcourir les grandes lignes de cette histoire permet de comprendre que la Commission européenne, en signant cet accord avec le Rwanda, a choisi de s’associer à une économie de guerre.

Au Kivu, une économie de guerre extractive
Dans cette région de l’est du Congo, la guerre a commencé en 1995, dans le sillage du génocide des Tutsis au Rwanda. En 1994, l’armée du Rwanda, dominée par des extrémistes hutus, responsable de l’assassinat de près d’un million de Tutsis, s’est repliée au Kivu. La France avait misé sur ce gouvernement génocidaire pour protéger ses intérêts : elle l’a soutenu et armé pendant les massacres9. Après sa défaite, elle protège sa fuite pour l’aider à reconquérir le pouvoir à partir du Kivu, à l’est de l’actuelle République démocratique du Congo qui s’appelle alors le Zaïre et est, lui aussi, soumis aux intérêts de la « Françafrique ».
En signant cet accord avec le Rwanda, la Commission européenne a choisi de s’associer à une économie de guerre.
Depuis trente ans, les réseaux des génocidaires hutus se sont maintenus au Kivu, dans une région habitée depuis toujours par des communautés tutsies10. Dès 1996, le nouveau gouvernement rwandais de Paul Kagame y a envoyé des troupes pour les traquer et les empêcher de reprendre le pouvoir11. Outre ce conflit non résolu, une centaine de groupes armés combattent actuellement dans la région du Kivu : des milices venues du Burundi ou de l’Ouganda, tel le groupe islamiste ougandais ADF, des milices d’autodéfense locales ou encore des mouvements d’opposition congolais, parfois associés aux forces rwandaises. Tous ces groupes commettent des exactions, y compris l’armée régulière de la RDC, dont les officiers et les soldats postés à 3000 km de la capitale, Kinshasa, organisent leurs propres réseaux criminels.
Depuis 25 ans, ces groupes armés se financent grâce à la contrebande de minéraux, s’intéressant à tel ou tel métal en fonction de l’évolution des cours mondiaux : étain, tantale, niobium, tungstène, or…. Leurs objectifs immédiats sont de s’emparer des carrés miniers, de racketter les mineurs ou les transporteurs, de dévaliser les entrepôts. Pour prendre le contrôle de ces mines en obligeant les mineurs à travailler pour eux ou en prélevant leur dîme au détriment des autres milices, chacun de ces groupes doit instaurer un climat de terreur plus intense que ses concurrents. Le viol des filles et des femmes des villages y est une véritable « stratégie militaire à des fins minières », selon l’expression de Fabien Lebrun dans son livre Barbarie numérique12. C’est pour soigner les corps suppliciés de ces femmes que le chirurgien et gynécologue Denis Mukwege, prix Nobel de la paix en 2018, a ouvert une clinique près de Bukavu qui n’a cessé de fonctionner depuis 1999.
Les guerres et les affrontements qui se sont succédé au Kivu depuis trente ans auraient fait six millions de morts13. Le plus étrange est que ce climat de razzias, de meurtres et de viols ne nuise pas fondamentalement à l’activité minière. Le Kivu est depuis les années 2000 la principale productrice de tantale au monde. Quand, ailleurs, la productivité est assurée par les mâchoires infatigables de gigantesques machines, ici, elle est stimulée par la violence et l’extrême vulnérabilité. Dans cette région dévastée, s’ils ne sont pas eux-mêmes soldats, enfants ou réfugiés surendettés, les habitants du Kivu n’ont d’autre choix que de descendre les uns après les autres dans le piège du tantale, de l’or ou de l’étain, où les maintient l’angle de tir d’un fusil ou d’une kalachnikov. Du fait de l’omniprésence du travail forcé, les prix de ces minéraux extraits à la main rivalisent avec les coûts de production des mêmes substances dans les mines industrielles ailleurs dans le monde.
Derrière le chaos apparent des conflits ethniques et historiques se maintient donc une économie de guerre étroitement intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
Derrière le chaos apparent des conflits ethniques et historiques se maintient donc une économie de guerre étroitement intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Que ce soit l’un ou l’autre des groupes armés qui contrôle les mines ou rackette les mineurs, les minéraux bruts arrivent dans les comptoirs de Goma d’où ils sont expédiés vers les fonderies d’Asie, avant de parvenir, sous la forme de métal ultra-pur, aux usines d’électronique, puis incorporés, pulvérisés en milliards de points microscopiques, aux téléphones, tablettes, consoles de jeux, ordinateurs, serveurs, etc. À la suite de l’écrivain Christophe Boltanski (Minerais de sang, 2012), Fabien Lebrun (Barbarie numérique, 2024) l’a obstinément décrit. Depuis un quart de siècle, les mines de coltan et d’étain du Kivu ont alimenté la chaîne d’approvisionnement de la Silicon Valley : les PlayStation de Sony, les téléphones de Motorola et les Macintosh d’Apple dans les années 2000, puis les iPhone d’Apple à partir des années 2010, les iPad, les objets connectés, les data centers, etc.

La croissance du Rwanda fondée sur le commerce de métaux stratégiques
En février 2024, quand l’UE signe cet accord minier avec le Rwanda, on sait depuis un quart de siècle que cet État est le principal bénéficiaire du pillage des minerais de la région des Grands Lacs. Dès 2001, le groupe d’experts des Nations unies décrivait le fonctionnement de l’économie de guerre mise sur pied par l’armée rwandaise, occupant la RDC avec 25 000 soldats au motif de traquer les anciens génocidaires hutus du Front démocratique de libération du Rwanda (FDLR). Une cellule spéciale, le « Bureau Congo », était alors chargée du trafic de minéraux qui partaient par avion pour la capitale du Rwanda, Kigali. Elle était gérée « directement par l’armée en étroite collaboration avec le gouvernement ». Les sociétés exploitant les minerais congolais, écrivent alors les experts de l’ONU, « appartiennent au gouvernement ou à des personnes très proches du Président Kagame14 ».
Dès 2001, le groupe d’experts des Nations unies décrivait le fonctionnement de l’économie de guerre mise sur pied par l’armée rwandaise.
En 2006, le gouvernement rwandais armait discrètement une organisation congolaise nommée Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), dont le but était de reconquérir la RDC. Le CNDP occupe alors la ville de Goma et un territoire deux fois grand comme le Rwanda. À l’époque, un ancien rapporteur de l’ONU posté au Kivu, interviewé par le journaliste Christophe Boltanski, raconte : « Sous le prétexte de lutter contre les FDLR [extrémistes hutus], le Rwandais Paul Kagamé procède à un pillage organisé du Kivu. Une grande partie de l’économie de son pays en dépend. » Cet expert a démontré au Comité des sanctions de l’ONU qu’en six mois, le Rwanda avait augmenté de 100 à 150 % ses exportations de ressources naturelles alors que les trois quarts de ses mines étaient fermées15.
Au début des années 2020, la situation du Kivu n’a pas beaucoup changé, sauf que la rébellion congolaise armée par le Rwanda ne s’appelle plus le CNDP mais le M23, le Mouvement du 23 mai16. Militairement défait en 2012, le M23 s’est reformé en 2021. Le président Paul Kagame, s’il nie toujours l’implication des forces armées rwandaises dans la zone, affiche son soutien au M23 avec la même justification qu’au lendemain du génocide : la traque des criminels de guerre hutus et la protection des communautés tutsies. Mais si les gouvernements congolais ne semblent guère se donner les moyens de réprimer les anciens génocidaires au Kivu, cet objectif paraît de moins en moins crédible. Pour le chercheur Raphaël Granvaud, membre de l’association Survie et rédacteur de Billets d’Afrique, « si la stigmatisation des Tutsis du Congo est une réalité historique indéniable et la question de leur accès à la propriété foncière un problème non résolu, ces injustices semblent surtout faire figure de prétexte. La résurgence du M23 n’est pas précédée par une recrudescence particulière des violences dans sa zone. Au contraire, écrit-il, c’est la reprise de la guerre et le soutien militaire du Rwanda qui ont eu pour effet de raviver dramatiquement le racisme et les persécutions contre les Tutsis. La communauté tutsie n’a pas non plus été épargnée par le M23 en matière de recrutements forcés, y compris d’enfants, dans les camps de réfugiés17. »
Mais alors qu’est-ce qui motive l’offensive rwandaise ? Plus sûrement, la volonté du pays de conforter sa position d’acteur de premier plan sur le marché des matières premières. Le Rwanda a fait de l’exportation de métaux précieux son principal moteur de croissance. Sa puissance économique et géostratégique et ses appuis occidentaux en dépendent. Le gouvernement s’est fixé pour objectif de doubler ses revenus d’exportation de minéraux pour atteindre 1,5 milliard de dollars en 202418. En 2019, le pays a ouvert sa première raffinerie d’or, Aldango Ltd. Elle est dimensionnée pour traiter plus de 70 tonnes par an, quand les mines du pays en produisent autour de 300 kg19. Cet or est exporté vers les Émirats arabes unis, l’Inde et la Suisse.
Le Rwanda a fait de l’exportation de métaux précieux son principal moteur de croissance.
Les investisseurs occidentaux comptent aussi sur le pays. L’UE est le principal financeur étranger du Rwanda, avec des investissements atteignant 210 millions de dollars en 2022. Avec son aide, Kigali est en train de devenir le centre métallurgique de la région des Grands Lacs. En 2018, une entreprise d’intelligence artificielle polonaise domiciliée à Malte, Luma Holdings, a racheté l’unique fonderie d’étain du pays, qui avait fermé ses portes en 2005 faute de matière première. En co-propriété avec l’État rwandais qui détient un quart des parts, elle vise à fournir le marché des véhicules électriques, de la robotique et de l’IA. La fonderie dispose d’un second haut-fourneau qu’elle espère mettre en service si elle parvient à doubler son approvisionnement en minerai d’étain (passer de 360 à 720 tonnes par mois)20.

En 2017, l’entreprise britannique Power Resources, domiciliée à Malte, a investi dans la construction d’une fonderie de tantale. Si elle prévoit aussi de développer l’extraction de coltan au Rwanda, ses besoins en matière première risquent d’être conséquents, puisque la même entreprise a construit en 2017 une fonderie de tantale en Macédoine. Elle a signé dès son lancement un contrat d’approvisionnement avec Apple21. Power Resources a ensuite racheté Metalysis, une entreprise installée près de Sheffield, en Angleterre, qui fournit des poudres et alliages métalliques pour l’impression 3D, étroitement liée à la Défense anglaise et à des groupes d’armement comme Safran22.
Pour aller plus loin, vous pouvez lire aussi dans Terrestres « « ChatGPT, c’est juste un outil! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique » d’Olivier Lefebvre, juin 2025.
« Rwanda, votre porte d’entrée en Afrique »
En 2021, le M23 s’est reformé après sa défaite de 2012 et a commencé à annexer des territoires du Kivu en prenant possession des carrés miniers. En juin 2022, il a envahi Bunagana, une cité stratégique située à 60 km de Goma, la capitale du Nord-Kivu. Le président Kagame a beau nier l’implication directe de l’armée rwandaise au sein du M23, elle est établie : le Rwanda viole l’intégrité territoriale du pays voisin. En juin 2023, tandis que le M23 continue son offensive, avec l’appui évident de l’armée rwandaise, une centaine d’entreprises européennes se réunissent à Kigali pour un « EU Business Forum » coorganisé par l’UE et le gouvernement du Rwanda. On y rencontre le patron polonais de Luma Holdings, ainsi que le directeur général des partenariats de la Commission européenne. Le titre du forum est évocateur : « Rwanda, your gateway to Africa » (« Rwanda, votre porte d’entrée en Afrique »). De fait, tout indique que ces investissements visent à faire du Rwanda une porte d’entrée vers la région du Kivu pour intercepter les minerais avant qu’ils ne partent dans les circuits de vente asiatiques, et donc à concurrencer la Chine. Le but est de casser les monopoles chinois sur les matières premières afin d’offrir de nouvelles chaînes d’approvisionnement aux entreprises européennes.
Le M23 poursuit son annexion du Kivu face à des soldats congolais peu payés et souvent corrompus. Les soldats kenyans, burundais et ougandais de l’armée de la Communauté d’Afrique de l’Est, formée en 2022, ont dû battre en retraite23. Ils sont suivis quelques mois plus tard par le contingent sud-africain de la Force de la Communauté de développement de l’Afrique australe24. En décembre 2023, le rapport d’experts de l’ONU établit que « les opérations au Nord-Kivu ont été conçues et coordonnées par le général James Kabarebe, actuellement conseiller du Président du Rwanda pour les questions de défense et de sécurité. » Les observateurs constatent un « recours systématique au travail forcé » dans les zones occupées par le M23 et des dizaines de viols commis par ses combattants et des soldats rwandais, y compris sur des mineures. Il conclut : « L’objectif des opérations militaires de la RDF (armée rwandaise) sur le territoire congolais est de renforcer le M23 en lui fournissant des troupes et du matériel et de l’utiliser pour prendre le contrôle des sites miniers. »25.
Le but est de casser les monopoles chinois sur les matières premières afin d’offrir de nouvelles chaînes d’approvisionnement aux entreprises européennes.
Pourtant, malgré cette conclusion limpide, deux mois plus tard, la Commission européenne signe avec le Rwanda ce fameux partenariat sur les métaux, assorti d’un plan d’investissement de 900 millions d’euros. Le Rwanda vient d’annoncer fièrement que ses revenus miniers sont « montés en flèche, passant de 71 millions de dollars en 2010 à 1,1 milliard en 2023 ». Bien sûr, cette ascension fulgurante n’a officiellement aucun rapport avec les conquêtes du M23 au Kivu. Selon le Bureau des mines, l’augmentation de 43 % entre 2022 et 2023 serait « due à une croissance de la valeur ajoutée et des investissements dans la mécanisation, ainsi que par la mise en œuvre stratégique de pratiques minières responsables et durables ». Des efforts que l’accord minier semble récompenser : sur le papier, il vise à rien de moins que « le renforcement du devoir de vigilance et de la traçabilité, la collaboration dans la lutte contre le trafic illicite de matières premières et l’alignement sur les normes internationales en matière environnementale, sociale et de gouvernance »26.

Une vaste opération de blanchiment
Pour les personnes qui s’intéressent aux minerais de conflit dans le Kivu, ce dernier passage a dû sembler, non pas seulement déconcertant, mais parfaitement loufoque. Le gouvernement de Paul Kagame peut-il être un partenaire dans la lutte contre le trafic illicite de matières premières ? Non seulement les rapports semestriels de l’ONU ont montré depuis plus de vingt ans qu’il était complice et bénéficiaire de la guerre des métaux au Kivu, mais en avril 2022, l’ONG anglaise Global Witness a publié une enquête accablante sur la question. Le document d’une centaine de pages, fruit d’une investigation de terrain et de deux ans de travail, s’intitule The ITSCI Laudromat (« La laverie ITSCI »). Il s’est intéressé au programme « ITSCI », un système de traçabilité mis en place pour lutter contre l’importation de coltan, d’étain et de tungstène au profit des groupes armés.
Le programme ITSCI a été créé il y a une quinzaine d’années, justement parce que l’accumulation de rapports sur le Congo décrivant les massacres sur fond de trafic de minerais commençait à ternir l’image de marque des entreprises de la Silicon Valley. En 2010, le gouvernement Obama vote la loi Dodd-Frank (destinée à discipliner la finance après la crise des subprimes) qui contient un article sur les « minerais de conflit ». Toute entreprise qui utilise dans ses produits de l’étain, du tantale ou du tungstène (les « 3T », en anglais) devra désormais auditer sa chaîne d’approvisionnement pour s’assurer que les minéraux ne proviennent pas des bandes armées du Kivu. Au Rwanda, l’association du commerce mondial de l’étain met alors en place ITSCI pour étiqueter les minerais extraits dans la région des Grands Lacs. Jusqu’à aujourd’hui, c’est sur cet étiquetage que se reposent la plupart des grandes marques pour justifier la provenance des 3T composant leurs appareils.
L’ONG Global Witness a montré que le programme « ITSCI », un système de traçabilité mis en place pour lutter contre l’importation de métaux au profit des groupes armés, fonctionne en fait comme un système de blanchiment.
Pourtant, dès 2012, les experts de l’ONU considèrent ce système comme inopérant : « La crédibilité du système rwandais de certification des minerais est menacée par le blanchiment de produits miniers congolais, les certificats d’origine étant couramment vendus par les coopératives minières, écrivent-ils. Plusieurs négociants ont financé le M23 au moyen des bénéfices qu’ils tirent de la contrebande de minerais d’origine congolaise au Rwanda27. »
Ce que démontre Global Witness dix ans plus tard, ce n’est pas qu’ITSCI ne fonctionne pas, c’est qu’il fonctionne comme un système de blanchiment. Il a été fondé par un proche de Paul Kagame qui supervisait les opérations minières du Congo Desk, le Britannique David Bensusan. Directeur général de Minerals Supply Africa (MSA) et réputé à Kigali le « roi du commerce », il commerçait un tiers de tous les 3T du Rwanda. Décédé en 2021, Bensusan aurait souvent affirmé avoir fondé ITSCI avec le Général James Kabarebe, ex-ministre de la Défense du Rwanda et actuel conseiller de Paul Kagame. « Au Rwanda, dès le début, écrivent les enquêteurs, le système ITSCI semble avoir été utilisé pour blanchir d’énormes volumes de minerais introduits en contrebande depuis la RDC, ce qui a permis au Rwanda de continuer à profiter des ressources du pays voisin. Certaines sources proches de l’industrie considèrent que le blanchiment de minerais frauduleux de la RDC au Rwanda serait la véritable raison d’être du programme ITSCI. »
Un autre négociant de 3T au Rwanda, l’homme d’affaires suisse Chris Huber, a même créé un système de « mines factices » en utilisant des carrières désaffectées. Global Witness a interviewé un jeune ingénieur recruté un temps par ITSCI, qui raconte : « Tous les deux mois, des hommes du voisinage étaient réunis et habillés en mineurs avec des casques pour donner l’impression que les mines étaient actives. Une fois quelques photos prises, on les renvoyait chez eux. » En 2020 et 2021, en visitant les mines d’où étaient censés provenir les métaux exportés par le Rwanda, les enquêteurs de Global Witness et de l’ONU les ont trouvées « à l’abandon », « sans aucune trace d’activité » ou très peu exploitées. Elles servaient manifestement au stockage et à l’étiquetage des minerais revendus par les groupes armés.
La Commission européenne a signé, en toute connaissance de cause, un accord de recel.
Mais dans tous les cas, en février 2024, au moment de la signature de cet accord minier, l’avancée du M23 au Kivu a fait voler en éclats la façade qui aurait permis de prétendre à une quelconque traçabilité des minerais au Rwanda. Dès mars 2023, les fonctionnaires d’ITSCI ont été obligés de déclarer la suspension du programme dans toute la région de Masisi, occupée. À mesure de l’avancée des troupes de l’Alliance du Fleuve Congo28 et du M23, les sites miniers supposés être « garantis sans conflit » sont annexés par le groupe rebelle et les troupes rwandaises en violation flagrante des lois internationales. La Commission européenne a signé, en toute connaissance de cause, un accord de recel.
Utiliser les conflits ethniques pour invisibiliser la question des minerais
« Qu’est-ce que vous voulez ? Vous les avez déjà obtenues, vos indépendances, non ? », s’est écrié un habitant de la banlieue de Mulhouse qui promenait son chien, à la vue des drapeaux congolais et des marcheurs et marcheuses à la peau noire. En ce 1er juillet 2024, au lendemain du premier tour des élections législatives où le Rassemblement national est arrivé en tête, ils sont une vingtaine à traverser l’est de la France. Partie de Besançon à destination du Parlement européen de Strasbourg, cette marche contre l’extractivisme est organisée par l’association Génération lumière, fondée par des jeunes de la diaspora congolaise en France29. Elle revendique l’annulation du partenariat Rwanda-UE pour les métaux et un embargo sur l’achat de matières premières en provenance du Kivu. « Depuis que je suis enfant, raconte David Maenda Kithoko, co-fondateur de l’association, j’entends des Européens expliquer que la guerre en RDC a des causes “très complexes”, que ce sont des conflits ethniques et fonciers ». Il est originaire d’Uvira, une ville du Sud-Kivu d’un demi-million d’habitants sur les rives du lac Tanganyika. Après son arrivée en France, il a étudié les sciences politiques. « J’ai été réfugié au Rwanda, j’ai plein de potes rwandais. Avec cette ethnicisation du conflit, on nous monte les uns contre les autres. Notre point de vue, à Génération lumière, c’est qu’on met toujours en avant ces conflits dits ethniques pour invisibiliser la question des minerais. En répétant que cette situation a des racines historiques et culturelles complexes (comme toute situation), on brouille les causes simples sur lesquelles on peut agir depuis l’Europe. »

La signature de l’accord minier UE-Rwanda début 2024 coïncide avec une amplification historique de l’offensive rwandaise au Kivu. En avril 2024, le groupe d’experts de l’ONU note que « le M23 et la RDF [armée rwandaise] ont renforcé leurs opérations conjointes grâce à des technologies et du matériel militaires de pointe ». L’armée rwandaise a déployé 3000 soldats et « contrôle de facto les opérations du M23 » qui visent « l’expansion territoriale et l’occupation et l’exploitation à long terme des territoires conquis ». Leur « zone d’influence [est] la plus vaste jamais enregistrée, représentant une augmentation de 70 % par rapport à novembre 2023, y compris de nouvelles zones qu’ils n’avaient jamais contrôlées auparavant ». Goma, la capitale régionale du Kivu, abritant plus d’un million d’habitants, est encerclée. La coalition « contrôle la ville de Rubaya et toute la zone minière autour de Rubaya, où le coltan, l’étain et le manganèse continuent d’être extraits », mais aussi les « centres de négoce à Rubaya et Mushaki ainsi que des routes de transport des minéraux de Rubaya au Rwanda, où ceux-ci [sont] mélangés à la production rwandaise. Selon ces mêmes experts, « Il s’agit de la contamination la plus importante jamais enregistrée des chaînes d’approvisionnement par des minéraux « 3T » (étain, tantale et tungstène) non certifiés, dans la région des Grands Lacs, ces dix dernières années ».
La signature de l’accord minier UE-Rwanda début 2024 coïncide avec une amplification historique de l’offensive rwandaise au Kivu.
L’équipe de l’ONU insiste sur le fait que « l’extraction frauduleuse, le commerce et l’exportation vers le Rwanda des minéraux de Rubaya ont bénéficié à la fois à la coalition AFC-M23 et à l’économie rwandaise. Le M23 a mis en place une véritable « administration minière » dans les territoires occupés, la seule mine de coltan de Rubaya rapportant 800 000 dollars par mois au M23. De toute évidence, le gouvernement rwandais a interprété l’accord minier européen comme une validation de son annexion du Kivu.
Pourtant, les mois suivants, alors que le M23 poursuit ses exactions, l’accord n’est pas remis en cause. À la veille de la commémoration du génocide des Tutsis au Rwanda, une délégation française vient signer à Kigali un plan d’investissement de 400 millions d’euros pour la période 2024-2028. En novembre 2024, le Conseil de l’Europe vote le versement d’une deuxième tranche d’aide militaire de 20 millions d’euros au Rwanda dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix. Ces fonds sont officiellement destinés au déploiement de troupes rwandaises en Mozambique pour combattre la rébellion islamiste, qui menace un gigantesque projet de gaz naturel liquéfié de Total et Exxon Mobil (il a été calculé que ce projet émettrait entre 3,3 et 4,5 milliards de tonnes de CO2, soit plus que l’Union européenne en une année). Comment le financement de l’armée rwandaise pourrait-il ne pas financer l’offensive au Kivu ? Cette aide militaire « pour la paix » est critiquée de toutes parts, mais maintenue.
Alors que le M23 poursuit ses exactions, l’accord minier européen n’est pas remis en cause.
Janvier 2025. L’Alliance Fleuve Congo-M23 occupe Goma, la capitale régionale. Aux côtés de l’armée congolaise, les Casques bleus de la Monusco ont échoué à défendre la ville, tout comme les mercenaires roumains embauchés par le gouvernement de RDC via une société de sécurité française30. En février, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution demandant au Rwanda de cesser tout appui au M23 et de retirer immédiatement, sans condition, ses troupes déployées en RDC31. Au Royaume-Uni, le gouvernement de Keir Starmer prend des sanctions contre le Rwanda en raison de son soutien au M2332. Le Parlement européen vote enfin une résolution pour condamner « l’inacceptable violation de la souveraineté de la RDC » et exiger la « suspension immédiate » du partenariat sur les métaux. Il demande aux pays membres, à l’UE et aux institutions financières, le gel de tous les budgets destinés au Rwanda. Mais l’exécutif européen s’y refuse toujours. Au Conseil de l’Europe, dont les décisions se prennent à l’unanimité, le Luxembourg s’est opposé à la décision. Quelques semaines plus tard, l’ONG Global Witness révèle que l’entreprise Traxys, un géant mondial du négoce de matières premières dont le siège est au Luxembourg, « a augmenté ses achats de coltan au Rwanda en 2023 et est devenue l’un des plus gros acheteurs de coltan du pays en 2024 ». Dès 2021, Traxys avait créé un pôle « 3T » en embauchant une équipe spécialisée comprenant un négociant de Kigali.

Pendant ce temps, dans Goma occupée par le M23, un prêtre de la ville témoigne : « Le pillage, le viol et les exactions perpétrées par des hommes armés de diverses factions ont creusé de profondes cicatrices. Plus de cent jours après les combats, les blessures restent à vif, dans les corps et la mémoire collective de la population. La liberté d’expression, la dignité humaine, le droit à la vie et à la paix ont été brutalement violés. Aujourd’hui, la terreur est imposée par les tirs et les tabassages. Le système judiciaire s’est effondré. Les tribunaux ont été remplacés par des centres de détention qui, en pratique, fonctionnent comme des chambres de torture33. »
Pour aller plus loin, vous pouvez lire aussi dans Terrestres « Économie numérique : la mue du système capitaliste contemporain » d’Hélène Tordjman, mai 2021.
KoBold Metals et la Silicon Valley : le retour de l’impérialisme étatsunien
Au printemps 2025, un an après la signature de l’accord minier, l’armée rwandaise et le M23 ont annexé en RDC un territoire grand comme la moitié du Rwanda qui comprend les principales zones minières du Kivu : les gisements d’or, de tantale et d’étain. Le Premier ministre rwandais annonce que l’État a dépassé ses objectifs d’exportation de minéraux pour l’année 2024, avec un revenu de 1,7 milliard de dollars, contre 373 millions en 2017. Les États-Unis ont pris quelques sanctions : l’Office de contrôle des actifs étrangers a gelé les avoirs et interdit les transactions financières de plusieurs personnalités liées au M23, comme James Kabarebe, ancien ministre de la Défense du Rwanda et actuel conseiller spécial du président Paul Kagame, sanctionné pour son soutien armé au M23, et Lawrence Kanyuka Kingston, porte-parole officiel de l’AFC-M23. Sont aussi visées deux entreprises, « Kingston Fresh Ltd (Royaume-Uni) et Kingston Holding SAS (France), deux sociétés-écrans accusées de participer au commerce illégal de minerais extraits des zones sous contrôle du M23, écrit l’agence étatsunienne. Ces entreprises auraient facilité l’exportation d’or et de coltan, en contournant les mécanismes de traçabilité internationaux et en fournissant au M23 un financement indispensable à son expansion militaire34. »
Finalement, après les premières sanctions américaines et sous la pression des parlementaires européens, en mars 2025, le Conseil de l’UE a gelé les avoirs et interdit le séjour en Europe de huit dirigeants du M23 et du directeur général de l’Office rwandais des mines accusé de « commerce illicite de ressources naturelles ». La raffinerie d’or de Kigali, Aldango Ltd, est sanctionnée35. Mais à ce jour, ni l’accord minier avec le Rwanda ni les centaines de millions d’euros d’investissements européens n’ont été suspendus. Le gouvernement français n’a pris aucune mesure contre la « Kingston Holding », qui n’est autre que l’entreprise du porte-parole de l’Alliance Fleuve Congo-M23, Lawrence Kanyuka Kingston. « Elle a son siège à Paris, rue St Honoré, depuis 2017, s’insurge David Maenda Kithoko. Les services de sécurité français ne savent-ils pas qu’il dirige une bande armée qui est en train de tuer des Congolais dans cette région-là ? »
Les décisions politiques ayant conduit au génocide de 1994 sont aujourd’hui reproduites à l’identique.
Emmanuel Macron soigne sa relation avec Paul Kagame, qu’il présente comme une solidarité post-génocide. Pourtant, les décisions politiques ayant conduit au génocide de 1994 sont aujourd’hui reproduites à l’identique. Pour utiliser le Rwanda comme « porte d’entrée » en Afrique de l’Est et protéger ses intérêts industriels, l’État français a choisi en toute connaissance de cause de prendre le parti de l’agresseur.
Une autre conséquence de cet impérialisme minier européen est d’avoir permis aux États-Unis de regagner leur influence dans la région des Grands Lacs. Car le M23, armé par les fonds publics européens, a jusqu’ici vaincu toutes les forces armées chargées de protéger l’intégrité territoriale de la RDC et de faire respecter les accords de paix. Alors la valse des mafias impériales se poursuit au Congo. En avril 2025, en désespoir de cause, le gouvernement congolais a lancé un appel à l’administration Trump pour lui proposer un accord « minerais contre soutien militaire » sur le modèle de l’accord conclu avec l’Ukraine pour les terres rares. Proposition à laquelle l’exécutif étatsunien s’est empressé de répondre, puisque l’une de ses priorités est justement de regagner l’accès aux mirifiques gisements de cuivre et de cobalt du Katanga, au sud de la RDC, dont les entreprises occidentales ont été privées suite à un accord minier RDC-Chine en 2007. Donald Trump a donc négocié l’accord en compagnie d’Erik Prince, le fondateur de Blackwater, l’entreprise de mercenaires qui s’est illustrée pendant la guerre en Irak. Quelques jours plus tard, une entreprise minière étatsunienne nommée KoBold a annoncé qu’elle venait d’obtenir l’un des principaux gisements de lithium de la RDC, pourtant revendiqué par une entreprise chinoise, Zijin Mining. Pur produit de la ruée minière portée par la Silicon Valley, KoBold est principalement financée par Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft) et Sam Altman (Open IA, l’entreprise de Chat GPT)36.

Mais pas plus que la Commission européenne, le gouvernement des États-Unis ne cherche à faire cesser l’expansionnisme du Rwanda. Telle est la loi d’airain des impérialismes : ne jamais suspendre ses intérêts à la victoire de l’un ou l’autre camp. En juin 2025, Donald Trump chapeaute la signature d’un accord de paix RDC-Rwanda tout en officialisant avec Kigali un accord minier pour l’importation d’étain, de tantale et de tungstène. Cet accord est justifié dans les mêmes termes fabuleusement hypocrites que la Commission européenne en 2024 : il vise à « renforcer la traçabilité des minerais de conflits »37. Ce faisant, les États-Unis s’inscrivent dans la continuité de leur politique étrangère dans la région : ménager eux aussi leur porte d’entrée vers les gisements du Kivu en entretenant l’impunité du Rwanda. À ce jour, Kigali continue de nier sa responsabilité dans l’annexion du Kivu, qui se poursuit, au mépris du droit international, du traité de Luanda et de la résolution 2773 des Nations Unies.
Si l’on s’en tient aux événements qui se sont déroulés au Kivu en 2023-2025, la responsabilité de l’Union européenne est accablante.
Pouvons-nous, depuis l’Europe, nous borner à constater que cette guerre — l’une des guerres les plus dévastatrices du continent africain depuis 30 ans — est « très complexe », qu’elle a des « causes multiples » liées à l’histoire locale et coloniale sur lesquelles nous ne saurions nous prononcer ? Si l’on s’en tient aux événements qui se sont déroulés au Kivu en 2023-2025, la responsabilité de l’Union européenne est accablante. Sa stratégie impériale a consisté à se brancher sur une économie de guerre pour en capter le butin avant les puissances concurrentes. Qu’elles produisent des avions, des armes, des satellites ou des objets connectés, les entreprises européennes en sont responsables, non seulement en tant que bénéficiaires, mais aussi parce qu’elles font pression sur nos dirigeants pour qu’ils assurent notre soi-disant « souveraineté minérale » : c’est-à-dire, en réalité, pour qu’ils mènent des politiques impériales de façon à leur fournir les matières premières dont elles ont besoin.
C’est ainsi que des régions et des pays entiers se retrouvent piégés dans un destin extractiviste. Dans le meilleur des cas, dans une mono-industrie minière exclusive, destructrice et corruptrice. Dans le pire des cas, comme au Kivu, dans un cauchemar interminable de massacres, de viols et de travaux forcés.
Image d’accueil : Mine de coltan de Luwowo près de Rubaya, Nord-Kivu, mars 2014. MONUSCO/Sylvain Liechti. Wikimedia.

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Notes
- Ville de RDC proche de la frontière rwandaise, occupée par le M23 depuis juin 2022.
- Selon un rapport de l’agence mondiale de la sécurité alimentaire basée à Rome, 27 mars 2025.
- Sachant que les mines guyanaises, françaises donc, sont considérées comme des mines européennes.
- « Raw materials diplomacy », Internal Market, Industry, Entrepreneurship and SMEs, European Commission.
- “EU and Rwanda sign a Memorandum of Understanding on Sustainable Raw Materials Value Chains”, European Commission.
- La laverie ITSCI, Global Witness, rapport, 2022, p. 50 et suivantes. Voir aussi Mining and illicit trading of coltan in the Democratic Republic of Congo, Rapport ENACT, mars 2022. Audrey Weerts. « Ressources naturelles au Kivu : vers l’institutionnalisation du pillage ? », 2013 (document pdf). Patrick Martineau, « La Route commerciale du coltan congolais : une enquête », 2003 (document pdf).
- Impact, « Les intermédiaires. Ces négociants qui compromettent les efforts de la République démocratique du Congo en faveur de la production d’or sans conflit », 2020, p. 26 (document pdf). Voir aussi “Rwanda, record gold exports but under accusation for links to conflicts in the DR Congo”, Focus on Africa, avril 2025.
- Pierre Jacquemot, « Le système de la prédation minière dans les Grands Lacs africains. Conflits armés, pillage des ressources naturelles et violence extrêmes dans l’est du Congo », Institut congolais d’études avancées (ICEA), octobre 2024, Kinshasa, Congo–Kinshasa (document pdf).
- Pour un bon résumé de ces événements, lire « Le génocide des Tutsis : le rôle de la France », dans Thomas Borrel et al. (éds.), Une histoire de la Françafrique. L’Empire qui ne veut pas mourir, 2023, chap. 9, p. 761 et suiv.
- Colette Braeckman (Afrique XXI), « Rwanda : les vérités oubliées à propos des Grands Lacs se rappellent à l’ancien colon », Mediapart, 18 mai 2025.
- Forces Démocratiques de Libération du Rwanda.
- Voir également Amber Peterman, Tia Palermo et Caryn Bredenkamp, « Estimates and Determinants of Sexual Violence Against Women in the Democratic Republic of Congo », American Journal of Public Health, 101(6) : pp. 1060-1067, juin 2011.
- Center for Preventive Action, « Conflict in the Democratic Republic of Congo », Global conflict tracker, 9 juin 2025.
- S/2001/357/29-30 et S/2001/357/18, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2001.
- Christophe Boltanski, Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, 2012, p. 163.
- Groupe rebelle formé en avril 2012 par d’anciens militaires du CNDP refusant l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda. Pour certains observateurs, le M23 n’est autre qu’une force rwandaise maquillée en mouvement congolais.
- Raphaël Granvaud, « Prise de Goma par le M23, et après ? », Contretemps, février 2025.
- Michel Nkurunziza, “2023 recap: A look at Rwanda’s mineral returns”, The New Times, décembre 2023.
- Impact, « Les intermédiaires. Ces négociants qui compromettent les efforts de la République démocratique du Congo en faveur de la production d’or sans conflit », 2020, p. 26 (document pdf).
- Łukasz Banasik, Radosław Miśkiewicz, Aleksandra Cholewa-Domanagić, Katarzyna Janik et Sławomir Kozłowski, “Development of tin metallurgy in Rwanda”, Proceedings 31st International Conference on Metallurgy and Materials, novembre 2022. Voir aussi Annemarie Roodbol, “Investing in a smelter in Rwanda”, Mining review Africa, septembre 2019.
- “Apple will be supplied with materials from Gostivar”, Koha, 2017.
- “Power Resources buys Woodford-backed Metalysis”, Mining.com, 2019 ; Tom Austen, “News: Metalysis and the Ministry of Defence”, Rotherham Business News, avril 2018.
- Ngala Chome, « Kenya’s Congo debacle: How crony elite politics lost the fight against M23 », African Arguments, février 2025.
- Pascal Nduyiri, « Nord-Kivu : La SADC envoie ses premières troupes pour lutter contre l’avancée du M23 », Le Potentiel, décembre 2023.
- S/2023/431 et S/2023/990, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2023.
- Représentation au Luxembourg, « L’UE et le Rwanda signent un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables pour les matières premières », février 2024.
- S/2012/843, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2012.
- L’Alliance Fleuve Congo (AFC) est un mouvement politique créé en décembre 2023 autour du M23. Les experts de l’ONU le considèrent comme une vitrine politique de l’offensive rwandaise, servant à « légitimer le M23 et ses revendications, tout en minimisant le rôle du Rwanda dans la crise ». Voir le « Rapport final du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo » du Conseil de sécurité des Nations Unies document pdf).
- Génération lumière, « Retours sur nos actions pour notre campagne de plaidoyer pour la paix en République démocratique du Congo et contre l’extractivisme ».
- Andrei Popoviciu, Ana Poenariu, Emmet Livingstone et Marine Leduc (in Goma DRC, and Bucharest, Romania), “Supermarket guards, truck drivers and ‘very big mistakes’: the failed role of western mercenaries in the fall of Goma”, The Guardian, mars 2025.
- Résolution 2773, 2025 (document pdf). Voir l’analyse juridique d’Alfred Reboul, « Sanctions internationales contre le Rwanda et le M23 : entre condamnation unanime et divergences stratégiques », Le monde du droit, mars 2025.
- « UK Statement on response to the situation in Eastern DRC », Commonwealth & Development Office, février 2025.
- « Testimony of the forgotten conflict in eastern DRC: The “100 days of liberated Goma” », Agenzia fides, mai 2025.
- Alfred Reboul, « Sanctions internationales contre le Rwanda et le M23 : entre condamnation unanime et divergences stratégiques », Le monde du droit, mars 2025.
- « République démocratique du Congo : l’UE inscrit neuf personnes et une entité supplémentaires sur la liste », communiqué de presse du Conseil de l’Union européenne, mars 2025. Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RD Congo.
- https://www.koboldmetals.com/
- “US establishes new tin supply chain in deal with Rwanda’s Trinity Metals”, Mining.com, mai 2025.
L’article Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo est apparu en premier sur Terrestres.

