15.07.2026 à 10:53
Ouvrir la fenêtre pendant l’orage
Celles et ceux qui ont assisté à des spectacles de Baro d’evel portent en eux un petit secret : il existe une compagnie dont l’art total mêle cirque, poésie, danse, chant et travail avec les animaux. Baro d’evel donne forme aux vertiges de notre époque. Leur livre “Le dedans et le dehors”, aussi beau à regarder qu’à lire, raconte leur monde. Extrait.
L’article Ouvrir la fenêtre pendant l’orage est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (7048 mots)

Ce texte est un extrait du livre Le dedans & le dehors de Baro d’evel (Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias), paru en 2026 aux éditions Actes Sud (pp. 12-19 et pp. 72-74).
Le premier texte, “Ouvrir la fenêtre pendant l’orage”, est tiré de la version écrite du magnifique poème oral, longue harangue stupéfiante de Camille Decourtye qui clôture le spectacle “Qui Som ?”. Le second texte est tiré du récit biographique et artistique écrit par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias qui raconte l’histoire de Baro d’evel.
Ouvrir la fenêtre pendant l’orage
Combien de fois le même tour ? À laisser se refaire cette histoire que l’on connaît déjà. Celle dont on a déjà fait le tour et qui pourtant nous prend à chaque fois de court. Celle qui souffle sur les braises du ressentiment et dégueule sa violence sur le monde. Celle qui gronde, regarde ailleurs quand ça crève, soulage quand ça mord, s’en fout si ça ment. Et remonte encore à la surface cette pulsion de mort, et ceux qui chercheront toujours à faire leur beurre de tout ce pire se shootent aux mensonges et laissent les souffrances emporter les existences et le dégueulasse coloniser la terre et les eaux.
Alors quoi ? On fait comment ? On se rattrape à quoi dans cette chute à pas de géant ? Comment fait-on, là, en plein milieu de ce réel, pour ne pas laisser la déception de soi-même inviter la mort trop tôt ? Pour continuer de ressentir, de grandir au milieu de ce chaos ? Alors que ça fait mal, que ça devient vilain.
Comment ne pas laisser la peur prendre toute la place, ne pas la laisser gueuler tellement fort que l’on n’entend plus rien.
Pourtant il n’y aura pas de conclusion de nos existences, ni de fin mot de l’histoire pour venir nous prendre par la main.
Mais il y a simplement cette suite qui est en train de venir, cette suite qui est déjà là, déjà en train de se faire à l’intérieur de nos corps, il y a ce dedans qui tient le dehors. Nos paysages intérieurs fabriquent la suite, nos territoires intimes sont les paysages de demain.
On fait comment ? On se rattrape à quoi dans cette chute à pas de géant ?
Alors il est peut-être l’heure de se battre pour la douceur, de prendre soin, et ce pas savoir tout autour, d’essayer simplement de le traverser parce qu’on n’effacera rien. Traverser cette incertitude, celle de nos vies, de ce qu’on fabrique sans comprendre où ça va, et ne plus laisser la peur prendre toute la place, se battre pour la douceur et se regarder en face. Et s’il faut du courage, c’est un « courage sans victoire »1 qu’il faudra aller chercher. Pas de bordure, pas d’enveloppe, pas de point final, pas d’endroit intact qui nous attende quelque part où nous serions sauvés. Et à chercher comment tenir alors que rien ne tient, à tendre la main, à refaire ce geste, même si c’est toujours le même, juste sentir ce quelque part là-dessous.
Sentir comme ce geste dessine quelque chose en soi, qu’il s’agit de plus que ça, de plus que soi, sentir qu’il y a quelque chose qui commence à compter.
Faire avec ce truc, ce truc qui résistera toujours, déjà là à l’intérieur, à qui on donne sa part, ce quelque part, appuyer sur chaque petite part du dedans.
Cet impossible en nous, cet impossible malgré tout, en être un peu responsable, en être un peu un bout.
Se mettre à l’arpenter, ce truc, avancer malgré tout. Même quand le doute cogne à la porte. Même si la suite ne se pointe jamais comme on le veut, toujours à côté, parce qu’on vit tous un peu penchés.
Des blessures, il y en a partout et on grandit tous avec des trous, mais là, il faut bien voir ce qu’on en fait.

On en attend tellement du tout ça, tout ça à attendre si souvent ce qui ne viendra pas, pourtant il ne reste rien d’autre que ce geste qui creuse, pour du plus que soi, qui cherche autre chose que d’arriver au bout d’un bout qui n’existe pas, que d’attendre que le temps nous prenne dans ses bras.
Juste recommencer encore, reprendre peu à peu du terrain à cette peur, à ce ressentiment qui s’est foutu partout, à cette panique qui creuse là où ça fait mal et prend toute la place.
Se fatiguer ce qu’il faut et ne plus espérer ce qui jamais ne vient, ne plus désirer tant, être la chose qui manque avant que le gong sonne. Faire et refaire pour que ça creuse jusqu’à toucher cet endroit où ça dit oui, où il y a encore du oui, du oui pour ce qu’on ne connaît pas, du oui pour ce qui ne nous ressemble pas, du oui pour ce qui ratera peut-être, du oui pour l’essai, pour du encore, pour ce qui ne règle pas tout en une seule fois, pour ne plus rester au bord. Faire groupe pour ça. Pour se regarder en face, tendre la main, faire de la place, prendre soin. Faire l’effort alors que ça ne suffira pas, mais quand rien ne suffit, c’est déjà ça, bien mieux que l’envie de rien.
On n’efface rien et ce ne sera plus comme c’était, mais il y a ce encore, de la suite déjà là, déjà dans nos corps. Il y a ce quelque part qui en demande encore, par quelque force que ce soit, quelque part en soi, il y a bien cet endroit du encore.
Même un petit coin, même pas grand-chose, ce truc au-dedans qui fabrique la suite sans le savoir, sans avoir besoin d’y croire, pour juste reprendre son souffle.
Pour juste continuer et tenter encore que cela vienne, que cela se transforme.

Tisser des liens entre les wagons, entre les lignes, entre les passages, tricoter la suite avec ce qu’on ne connaît pas, se laisser secouer par ce qu’on n’attendait pas et réparer ce qu’on a devant soi.
Sa place, on s’en fout, tant qu’on est occupé à reprendre son souffle encore une fois et tout ce qu’il faudra encore pour traverser ce truc-là. Et il sera toujours là ce truc qui ne répond jamais vraiment à tout ce qu’on en attend. Toujours à côté, pas comme on le veut, un peu penché.
Ce foutu pas savoir, tout autour. Ce pas savoir même quand on en a fait deux fois le tour.
De ce qui se tient devant nous, il nous reste d’en prendre un bout et c’est ce petit reste qui peut encore tenir le tout.
Pour lui, pour ce bout-là, juste se pencher, plier les genoux, occupé à faire. Occupé à chercher le plus grand que nous en nous, occupé à léguer au monde quelques gestes d’amour alors que ça ne tient pas debout. Faire société pour ça, s’aider à rester debout.
Même quand la peur s’empare de presque tout, à faire groupe autour de ce qui dit oui, même quand ça tremble.

Parce que la suite est déjà là, déjà en train de se faire à l’intérieur de nos corps.
Parce que c’est le dedans qui tient le dehors.
Nos territoires intimes sont les forêts, les eaux et les glaces à venir. Alors peut-on se battre pour la douceur, sublimer nos vies, savoir regarder ce qu’on a devant soi et tricoter une suite en acceptant qu’on n’aura jamais tout compris ? Peut-on sentir le merveilleux de la vie qui tourne, se refait, sans replis ? Peut-on accepter que cette chaîne sans fin nous retienne au-dessus du vide pour apprendre à danser ?

La beauté ? La beauté, on l’abîme, parce qu’on ne la regarde pas, et puis quand on ne voit plus rien, on ne pense qu’à ça. Mais maintenant, des cachettes, il n’y en a plus. C’est le dessous qui est passé par-dessus. C’est le dessus qui laisse voir le dessous. À présent, on voit tout.
Personne ne peut dire qu’il n’est pas au courant de ce qui se trame, personne n’est en dehors de ce rêve. Le dessous est passé par-dessus, des cachettes, il n’y en a plus.
La suite, elle vient forcément, et nous sommes au cœur et nous sommes dedans.
Peut-on se battre pour la douceur, sublimer nos vies, savoir regarder ce qu’on a devant soi et tricoter une suite en acceptant qu’on n’aura jamais tout compris ?
Et quand bien même ce ne serait que du tout foutu, ce foutu-là va prendre son temps. Alors se dire que c’est fichu et sortir en sifflant, en gueulant qu’on l’avait bien dit, depuis une colère qui n’invente rien. À prendre si peu de risque, ça ne va pas suffire pour transformer ce qui vient.
Foutu ou pas foutu, si on ne se pose la question que comme ça, on n’aura le courage de rien.
[…]
➤ Lire aussi | Les beaux gestes・Baro d’evel et Barbara Métais-Chastanier (2025)

Le passage qui suit est extrait du récit autobiographique et artistique de la compagnie Baro d’evel qui occupe l’essentiel du livre “Le dedans & le dehors”. Camille Decourtye y raconte son rapport aux animaux sur scène et notamment au cheval Bonito, si central dans plusieurs spectacles, notamment “Falaise”.
Creuser dans le réel
[…] C’est le moment pour moi de retrouver les chevaux, ils me manquent, et j’ai besoin de pouvoir vivre à nouveau avec l’un d’eux. Je rencontre Bonito qui deviendra notre compagnon de route, et sa présence, sa personnalité, vient naturellement nourrir notre recherche. Quand on vit avec les chevaux, on comprend vite que la résolution des choses ne peut venir qu’en maintenant le mouvement vers l’avant. Leur colonne vertébrale et leurs quatre pattes ont besoin d’avancer, de sentir le sol se dérouler sous eux pour intégrer les choses et les saisir. Ils pensent avec et dans l’espace. Je crois que Blaï et moi fonctionnons un peu comme eux, nous laissons venir la suite d’une recherche dans un mouvement qui accepte de « laisser passer » quand ça coince. Nous n’arrêtons pas tout pour comprendre ce qu’il se passe, nous continuons pour laisser la marche en avant résoudre des équations vivantes impossibles à poser sur un papier ou à analyser dans l’instant.
Demander l’immobilité à un jeune cheval est une sollicitation très intense, c’est d’abord par la qualité de sa locomotion, de ses mouvements qu’il se met à l’écoute et peut porter son attention vers l’humain et se révéler à lui-même.
Quand on vit avec les chevaux, on comprend vite que la résolution des choses ne peut venir qu’en maintenant le mouvement vers l’avant.
Pour les personnes sur scène, c’est aussi très difficile d’être immobiles sur un plateau, de se laisser regarder, de ne rien jouer d’autre que d’être là. Les chevaux, eux, sont là, impossible pour eux d’être ailleurs, collaborer avec eux, c’est aussi les laisser nous emmener dans ces états de présence à la fois simples, à l’écoute et ancrés. Le mouvement des chevaux fabrique une langue, à remâcher chaque jour, selon la pluie, la fatigue, le vent, l’envie.
Ce sont des attitudes, des signes, qui demandent de comprendre ce qu’un port de tête nous dit, un ventre remonté, un crottin, un seau encore à moitié plein, du foin englouti, des pieds secs, une oreille dressée. C’est une langue de la porosité, de la globalité et du détail. Un alphabet de sons, de positions, de gestes, en dessous des mots mais bien au centre du corps. Cette langue recommence toujours par les premiers mots, au même endroit, celui du « ça va, toi ? ».

Les chevaux ont des niveaux de perception et d’échange dans le sensible plus amples que les nôtres. Pourtant, il ne s’agit pas d’attendre d’eux qu’ils viennent combler nos manques, nos besoins d’amour inconditionnel, pas de fidélité aveugle, pas de pacte d’amour, c’est ailleurs, dans la continuité du jour à jour, plus simple, plus authentique. La sensibilité des chevaux et leur état de présence à la fois intense et diffus se rapprochent parfois, dans leur mode de communication, de ce que l’on appelle la télépathie, et pour autant, c’est aussi à travers l’enchaînement de signes visibles et concrets qu’ils s’expriment. C’est en permanence un mélange de visible et d’invisible.
Ce sont nos impatiences et nos attentes disproportionnées envers eux qui brouillent le langage, rendent nos gestes confus. Souvent cela vient de notre propre confusion, de nos surinterprétations, de ce fantasme d’une pensée magique, ce rêve d’une relation immédiate. Le corps du cheval, sa manière de bouger, dit ce qu’il ressent, mais il faut savoir composer avec ce qui est, être capable de lire son corps, et faire avec ce qu’on voit et non pas avec ce qu’on voudrait voir.
Quand je bouge avec un cheval, je cherche une ligne de dialogue entre nos deux corps, une clarté. Sans bavardage, sans double sens ni lieu commun, sans arrière-pensée, à l’essentiel. Leur pensée latérale de l’espace demande d’apprendre à dévier, à naviguer dans la courbe. C’est un autre rapport au déplacement, ça tourne pour aller droit, un jeu de ligne directe et de déviation. Dans cette danse, dans cette recherche d’équilibre, il n’y a pas d’absolu, il n’est nulle part, mais diffracté entre les perceptions et les mouvements, morcelé et recousu par les négociations entre les possibles et les impossibles des corps.
À la fin de certaines séances, j’ai l’impression d’être au bord d’un monde que je ne ressentais pas. Car quand l’effort accompli ensemble trouve son point d’équilibre, arrive la pause, le calme, et nos corps à l’arrêt sont comme reliés, nous partageons alors intensément notre perception du tout autour. Je peux, dans ces moments, sentir à la fois la puissance du présent et cette vie plus vieille que nous en nous. Quand cela arrive, il faut savoir ensuite se lâcher l’un l’autre pour que chacun puisse retourner sur sa rive.
Cette langue du quotidien avec les chevaux nous permet de donner à voir sur scène des moments de rencontre à la lisière entre espèces. On ne peut pas devenir cheval, comme eux ne peuvent devenir humains, et pourtant il y a tant de commun en partage possible.
Bonito, avec qui j’ai traversé la vie et la scène pendant de longues années, m’a fait comprendre que sa sérénité n’était possible qu’à la condition que je fasse preuve de clarté. Ma tendance à m’en remettre à lui, mes bonnes intentions ne suffisaient pas et même l’insécurisaient. Il m’a appris à prendre mes responsabilités, à avoir de l’aplomb.
[…]
Photographie d’ouverture : François Passerini.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Cynthia Fleury, La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique, Fayard, Paris, 2011.
L’article Ouvrir la fenêtre pendant l’orage est apparu en premier sur Terrestres.
08.07.2026 à 08:59
Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos
Des écolos s’alliant aux chasseurs ? Impensable ! Contre les lobbies réactionnaires de la chasse et par pragmatisme, des naturalistes et ornithologues militant·es défendent pourtant une proposition d’union stratégique avec un type de chasse aux oiseaux pour mieux en combattre un autre, particulièrement destructeur. Récit illustré depuis les sommets des Pyrénées.
L’article Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (6106 mots)
Cet article est une adaptation du fanzine-BD « Chasse(s) Oiseaux Ornithos », publié en 2025 par des Naturalistes Des Terres. Le fanzine est visionnable en ligne ici et récupérable en version papier auprès des groupes locaux des Naturalistes Des Terres (naturalistedtr@riseup.net).
La palombe gît entre les mains de Laure, inerte, l’aile retombant sur son flanc comme une cape. La mise à mort d’un oiseau blessé par le plomb d’un chasseur, abattu « trop loin en forêt » pour être récupéré, destiné à mourir de l’hémorragie causée par la grenaille, est pour les ornithologues la fin d’une souffrance.

Cela fait plusieurs années que l’on nous parle du col de Lizarrieta, en pays Basque. Situé entre les communes de Sare en France et d’Etxalar en Espagne.
Nous, c’est Syrphe, JA, Sanka, Cori, Malou et Aldo, six naturalistes et militant·es de milieux et de sensibilités différentes. Nous nous sommes rencontré·es au sein du collectif des Naturalistes Des Terres, qui interroge les pratiques naturalistes et leurs implications en politique. Un point nous a réuni·es : notre volonté de comprendre les rapports de force en place sur ce col mythique, entre d’un côté les ornithologues qui suivent les migrations d’oiseaux, et de l’autre ceux et celles qu’on appelle les « filetiers » (en référence à leur pratique de chasse des oiseaux au filet). Des rapports de force qui dépassent les postures « anti-chasse » dont nos mouvements écolos sont souvent affublés.
La palombe ou Pigeon ramier Columba palumbus est une espèce forestière qui s’est très bien adaptée au développement des milieux agricoles puis urbains. Elle est présente dans toute l’Europe, à l’exception de la zone arctique. Le froid de l’hiver rendant l’accès aux graines dont elle se nourrit plus difficile, surtout dans le nord, elle effectue alors une migration importante vers la péninsule ibérique et le nord du Maghreb.

Toutes les palombes ne passent pas les Pyrénées : 10 millions de pigeons « sédentaires » passent l’hiver au nord des montagnes, principalement dans les Landes et le Gers où ils trouvent de nombreuses graines dans les immenses cultures agroindustrielles de maïs et de tournesol, ainsi que des abris dans les zones boisées. Les palombes qui nichent plus au nord et au nord-est passent en grande majorité par le Pays Basque à l’automne, où l’altitude plus basse des montagnes des Pyrénées facilite le passage de ces lourds oiseaux.

Depuis quelques décennies, les vols se concentrent dans l’espace et dans le temps. Les 1,5 à 3 millions de pigeons ramiers qui passent au-dessus des montagnes basques effectuent leur traversée en groupes plus importants et par les zones les plus basses, de la côte d’Urrugne à la redoute de Lindus (1221m). Toutefois, les vols spectaculaires de palombes au col d’Organbidexka, connu historiquement pour ses records de passages, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient dans les années 80. Cet afflux d’oiseaux sur un laps de temps très restreint a motivé l’organisation de nombreuses pratiques de chasses – vivrière, de prestige ou de loisir. Aujourd’hui encore, la palombe détient le triste record de l’espèce dont le plus grand nombre d’individus est annuellement tué en France, avec jusqu’à 4,9 millions de mort·es.

Lizarrieta est un col juché à 441m au-dessus d’une chênaie-hêtraie de trognes – ces arbres aux formes noueuses taillés par les habitant·es, multiséculaires pour certains. Il est surplombé par le mont Ibanteli, couronné de rochers et portant à son flanc des prairies pâturées par des pottoks, les chevaux locaux. Un point de vue récemment aménagé et deux restaurants entourent de part et d’autre de la frontière le parking des visiteur·euses et usager·es du col.

Sur toute la ligne de crête se succèdent des centaines de postes de chasse disposés à 30 mètres les uns des autres. Derrière ces palissades de fortune peintes dans un vert épicéa qui ne correspond à aucun vert d’automne, des silhouettes masculines lèvent leurs fusils à chaque passage d’oiseaux. Des gerbes de plomb tombent en pluie sur les arbres, les voitures et sur quelques camping-caristes qui, impassibles, se contentent de mettre la main sur leur café pour protéger leur précieux breuvage.
En contrebas il y a les ornithologues, ces bénévoles qui comptent les oiseaux en route vers le sud, migrant à l’arrivée de l’hiver, notant les heures de passage des grues, milans et faucons sur des carnets d’observation.

Un compteur dans la main droite pour les alouettes, un compteur dans la main gauche pour les coups de feu.
Enfin, plus loin sur le col, nous pouvons apercevoir des abris perchés en haut de longs pieds de bois. C’est la zone de la chasse au filet, traditionnelle dans la région depuis le XIVème siècle. On entend des trompes, des cris et des claquements de tissus.
L’association « Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta » (CPAL) dénombre les oiseaux de passage depuis le début des années 80. Aujourd’hui totalement bénévole, l’équipe tournante d’ornithologues scrute le ciel du lever au coucher du soleil, du 15 août au 15 novembre, 7 jours sur 7. Le col de Lizarrieta fait partie des sites mythiques de suivi de migration d’oiseaux des Pyrénées dans la lignée du col d’Organbidexka, de Lindux ou du Soulor. Sur ces cols on compte les oiseaux : une manière de connaître leurs voies de migration, l’état de leurs populations au fil des années et face au changement climatique.

Dans un contexte ou la biodiversité s’effondre, les ornithologues sont à l’affut de ces oiseaux migrateurs.
À force de les observer, un rapport intime se tisse avec les oiseaux. On devient attentif·ve au minuscule, à ces rémiges abîmées qui indiquent l’âge d’une buse, à la couleur plus claire de cette poitrine qui dit le sexe d’un busard.

L’association dépasse son statut scientifique : en comptant les coups de feu, elle est parvenue à dresser un constat à charge contre la chasse au fusil. Sans aucun quota, ce sont plusieurs dizaines de milliers de coups de feu qui résonnent par saison et jusqu’à 50 000 certaines années, soit 1700 kg de plomb déversés dans la vallée en deux mois.
L’association a réalisé des prélèvements des sols de la forêt, en contrebas des postes de tir. Les résultats du laboratoire sont formels : 820 milligrammes de plomb par kilo de terre, soit deux fois la limite fixée pour qualifier un site de pollué… Les champignons commercialisables, quant à eux, dépassent de 4 à 14 fois la concentration en plomb réglementaire. Les chasseurs au fusil ne tuent pas seulement les oiseaux, ils empoisonnent la vallée et ses habitant·es.
Quant à ces fameux filets, il nous fallait aller voir de plus près. Sur le conseil des ornithologues, nous longeons la crête vers le sud-est, sursautant lorsque des coups de feu partent des cahuttes qui criblent la frontière, à quelques mètres de nous. En contrebas du col se trouve la Txabola, repère des filetiers. Un peu plus loin, une cahute de pierre ou l’on vend café, vin rouge, sandwichs et biscuits aux curieux·ses L’ambiance est calme mais préoccupée : caché·es derrière des murs, des hommes et des femmes sont à l’affût. Six gigantesques filets se dressent entre les deux vallées, prêts à « enlacer » – pour reprendre le terme employé par les filetiers – les palombes dans une étreinte mortelle. On nous désigne Christian, en nous demandant de nous dépêcher de le rejoindre avant qu’un vol ne soit annoncé.

« On est des piégeurs, pas des chasseurs, pour moi c’est très important de faire la différence ! On est obligés de composer avec ces fous de la gâchette, mais c’est terrible ces incessants bruits de tir… La période la plus agréable c’est au début et à la fin de la saison des pantières, qui est le nom que l’on donne aux grands filets que vous voyez ici, quand les chasseurs ne sont pas encore là, ou quand ils sont partis. »
Christian vient d’Ariège. En 2004, émerveillé par les pantières, il rend visite aux filetiers pendant ses vacances. Après plusieurs années d’observation, on lui propose de revenir chasser – un honneur selon lui. C’était il y a 16 ans. Pour Christian, la chasse au filet est « sensuelle ». Les palombes se chassant en groupe, on ne parle pas d’individus mais de vols.

Lorsqu’un groupe de palombes s’approche, le retentissement d’une corne de brume fait taire les fusils. Les tireurs s’arrêtent soudain, contraints par les règles de la cohabitation de laisser les palombes aux piégeurs. Résonnent alors dans les montagnes des cris humains destinés à rabattre le vol vers les filets…

Xuria, piégeuse à Etxalar, raconte :
“J’ai commencé à venir à la chasse parce que des amis m’en avaient parlé. Ils avaient besoin d’aide là-haut, l’ambiance était bonne, la chasse au filet fait partie des traditions de notre culture, alors je suis allée faire un tour. Ça fait 7 ans maintenant.
J’aime toujours autant regarder le ciel et attendre les oiseaux arriver. J’aime vraiment être là-haut, sur le col, dans la forêt. La seule chose qui gâche ce bonheur, c’est les coups de fusil qui fusent à l’instant où on sonne la fin de notre chasse. C’est savoir qu’ils sont juste derrière nous et sur tous les côtés, et que toute la saison ils tuent en continu.”

Plus loin sur le col, deux femmes comptent les oiseaux pour le Groupe d’Investigation sur la Faune Sauvage (GIFS), association émanant des fédérations de chasse d’Aquitaine et de Midi Pyrénées. Quelques mètres les séparent des panneaux d’informations du CPAL – l’association Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta – et des bénévoles présent·es pour renseigner les touristes. Mais la tension est palpable. Sur leur site Internet, on voit que l’association « développe des études scientifiques pour la détermination des mesures de conservation appropriées, la mise en place d’une utilisation rationnelle, comprenant notamment le maintien des activités cynégétiques dans la diversité des cultures et des traditions ». La science au service d’une « utilisation rationnelle » des palombes pour maintenir la chasse donc…
“Vous savez, nous on ne se met pas avec le CPAL parce que cela fait 25 ans qu’on fait ce suivi donc on a plus de recul – et nous, nous sommes des professionnels·les.”
L’association CPAL est présente depuis 1980, soit 44 ans – même s’il est arrivé qu’il y ait des années difficiles sans comptage. L’association réalise donc un suivi quotidien depuis plus longtemps que le GIFS et sur une période plus étendue (quatre mois, contre un mois et demi pour le GIFS). Par ailleurs, même si iels sont bénévoles, cela ne dit rien de leurs compétences : de fait, les ornithologues du CPAL sont tout aussi diplômé·es que les ornithologues du GIFS, et leurs comptages suivent un protocole scrupuleux.

“On pense connaître plein de choses sur la migration de la palombe. Mais nos suivis montrent que nous avons depuis plusieurs années des baisses du nombre de palombes comptées. Cela veut donc bien dire qu’elles passent au-dessus de l’océan, plus à l’ouest.”
En fait, en regardant les autres comptages migratoires sur les différents sites pyrénéens, il s’avère que cela fait plusieurs années que les passages se concentrent fin novembre… c’est à dire après la fin des comptages du GIFS.
Sur les conseils de Christian, nous avons décidé de longer les crêtes pour rejoindre les pantières de Sares et leur superbe tour de pierre sèche. En chemin, nous avons croisé David, chasseur au fusil français.

– La tour de pierre ? Ne cherchez pas, vous ne la trouverez jamais ! Si vous vous intéressez à la chasse, elle a toujours existé sur ces cols. Les gens d’ici ont toujours chassé et cela fait partie de leur patrimoine, des palombes on en tire peu. Vous êtes allé voir les ornithos ? La vidéo de Pierre Rigaux commandée par le CPAL sur la chasse sur le col de Lizarrieta nous a fait beaucoup de mal.
– Vous pensez quoi de son contenu ?
– Tout est vrai. Mais le montage est à charge. Et puis, ce que la vidéo ne dit pas, tout comme les touristes qui viennent voir la chasse sur le col, c’est que tout ce qu’on voit, c’est les chasseurs espagnols : ça ne se passe pas comme ça chez nous ! Nous, au moins, on ne tire pas les grives !
– Par contre, la vidéo ne venait pas de l’association CPAL et puis iels ne voulaient pas que l’on fasse pareil, justement pour ne pas envenimer la situation.
– Ah bon ? Remarquez, depuis la sortie de la vidéo, on ne leur parle plus… Allez, montez dans mon Pick-up, je vous emmène à la tour. Ça va secouer un peu !

Notre tour du col nous fait arriver jusqu’à Michel, qui bague les oiseaux pour le CPAL et qui siège également dans des instances administratives comme expert écologue « sans étiquette ». Dans nos échanges, il questionne les pratiques naturalistes qui résument la biodiversité à une liste d’espèces et qui les détachent du contexte social des lieux d’inventaires et des objectifs politiques que ces mêmes naturalistes doivent assumer en tant que producteurs de savoirs.
“Les chasseurs au fusil sont responsables d’un prélèvement de trois pourcents des palombes migratrices alors que les filets ne représentent qu’un prélèvement de trois pour mille.”

Autour de la pantière, il n’y a pas d’économie productiviste. Face aux fusilleurs qui doivent acheter, souvent très cher, leurs places aux enchères chaque année, les piégeurs vendent une partie des palombes aux restaurateurs des vallées, ce qui leur permet d’entretenir les filets. Une partie des pigeons colombins est relâchée avec une bague en partenariat avec l’association CPAL, à la suite d’un dialogue initié il y a longtemps entre spotteurs – celles et ceux qui suivent les migrations – et piégeurs.
Bien que les filetiers et filetières ne fassent pas toujours preuve de douceur pour démailloter les palombes, Michel dit retrouver les techniques de capture des bagueurs, comme pour souligner un rapprochement par la pratique entre naturalistes et filetier·es.
“La pantière doit être défendue contre les lobbies de la chasse, cette pression des administrations sur les pratiques traditionnelles cache un procédé sournois. Le soutien récent aux pratiques traditionnelles dans le discours de la Fédération des chasseurs est à la fois une tentative de faire unité parmi les chasseurs et chasseuses face à la dénonciation sociale de la violence de la chasse, et un investissement pour le futur dans l’apaisement social.”
Comment ?

L’administration se rapproche des chasseurs pour mieux les jeter en pâture lorsque les élus ont besoin de montrer aux associations de protection de la nature qu’ils légifèrent pour protéger la faune. C’est une mascarade qui participera à la poursuite de la financiarisation de la chasse et à la disparition de pratiques populaires, dans une dissonance d’interdiction de la pratique la moins impactante, et au service de structures comme la LPO qui pourra faire valoir un travail de militantisme.
Il est évident qu’il y a des intérêts économiques qui dépassent le débat éthique des types de chasse. Pour les villages propriétaires des communaux (les parcelles de terre communes aux habitant·es d’un lieu), la location des emplacements est une manne financière qui s’est élevée à 45 000 euros pour une commune en 2024, après attribution des postes aux enchères.
Filetiers et ornithologues doivent s’allier contre la chasse au fusil !


NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
L’article Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos est apparu en premier sur Terrestres.
18.06.2026 à 22:46
Faux manifeste pour une vraie écologie politique
Comment aborder les enjeux écologiques à la veille de l’élection de 2027 ? L’histoire internationale récente augure-t-elle une victoire de la gauche ? Dans une nouvelle BD de prospective sérieuse et hilarante, Alessandro Pignocchi esquisse des réponses sous la contradiction de François Mitterrand, d’une outarde présidente ou d’une mésange social-démocrate.
L’article Faux manifeste pour une vraie écologie politique est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (6691 mots)
Ces planches sont extraites d’une nouvelle bande dessinée d’Alessandro Pignocchi à paraître en octobre prochain aux éditions Steinkis. À lire aussi sur Puntish, le blog d’Alessandro.































À suivre…

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
L’article Faux manifeste pour une vraie écologie politique est apparu en premier sur Terrestres.
28.05.2026 à 09:29
Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas
“Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge.” Ainsi s’ouvre le livre de Pierre-Olivier Dittmar, une passionnante histoire socio-culturelle du vivant sur le thème de l’animal en tant que catégorie, qui n’a pas toujours existé comme on la connaît. Contrairement aux animaux eux-mêmes, qui vivaient bien sûr par milliers autour des humains, parmi eux… ou en eux. Extrait.
L’article Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (8931 mots)

Ce texte est extrait de l’introduction du livre L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale de Pierre-Olivier Dittmar, paru en 2026 aux éditions Gallimard, dans la collection « Bibliothèque illustrée des histoires ».
Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge. Il y avait, bien sûr, des milliers de merles dans les arbres pour se chamailler, autant d’écrevisses pour peupler les ruisseaux et de blaireaux pour passer leur vie à creuser des terriers que des renards viendraient plus tard leur disputer. Bien sûr des bœufs, les sabots pleins de boue, ont tiré des heures durant des herses sous la pluie, et bien sûr, des milliers de moutons traversaient tous les étés la Provence pour profiter du frais des montagnes tandis que des chevaux vivaient dans la pénombre des écuries, ne sortant que brossés, harnachés et parés pour porter une femme ou un homme le temps d’un tour en ville. Bien sûr, il y avait des chiens pour dormir sur des draps de soie dans les lits à rideaux, comme il y eut des puces sur ces chiens pour sucer leur sang, et parfois transmettre la peste aux humains. Bien sûr, il y avait des animaux dans les villes et les campagnes d’une Europe qui ignorait les pesticides, l’agriculture intensive et les fermes-usines. Mais si les animaux étaient présents en nombre, pour eux-mêmes et pour les humains avec qui ils partageaient leurs territoires, l’animal en tant que catégorie, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas.
L’animal en soi
Ce que nous avons été habitués depuis longtemps à appeler « animal » n’a pas toujours existé. Le Moyen Âge ne connaissait rien de tel et bien des signes nous laissent même penser qu’il pourrait à nouveau cesser d’exister. Parce que leurs destins sont liés, on peut légitimement se demander s’il ne faudrait pas dire de l’animal ce que Foucault disait de l’homme, à la fin des Mots et les Choses : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine1. »
Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil ! Comment une femme ou un homme de ces années-là pourrait concevoir notre façon de vivre le monde, les étonnantes catégories par lesquelles nous délimitons et associons les différentes formes de vie ? Notre monde où la « nature » est devenue une chose si extérieure qu’on peut aller le week-end s’y promener ? Comment lui expliquer que nous tenons également pour vraies les deux expressions : « L’homme est un animal » et « L’homme n’est pas un animal » ? Peut-être serait-il surpris de constater avec quelle fréquence ces axiomes sont incidemment rappelés et mis en doute ? Untel est bien aimable, il a un comportement « humain » avec son entourage ; tel autre a exagéré hier soir, il s’est comporté comme une « bête ». À l’inverse, la prestation de ce guitariste était exceptionnelle, c’est une vraie « bête de scène ». Qu’est-ce que « l’animal », qu’est-ce que « la bête » ici ? Comment expliquerions-nous à notre interlocuteur médiéval ce que signifie le « côté animal de l’homme » si cette catégorie – l’animal – englobe les libellules et les pingouins, les étoiles de mer et les chimpanzés ?
Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil !
Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses recherches ont mis en évidence la singularité de la modernité occidentale qui oppose les humains aux autres formes de vie mouvantes, regroupées sous le vocable générique d’« animal2 ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes : alors que la modernité a produit un ensemble sans équivalent de moyens techniques et intellectuels lui permettant d’appréhender l’ampleur de la biodiversité terrestre, allant bien au-delà des limites de la perception humaine, elle a dans le même temps promu ce concept étrange, l’« animal » (au singulier), fonctionnant comme un négatif de l’homme. Au double sens de négatif : celui de négativité et celui d’empreinte, de matrice. Ce faisant, la plupart du vivant s’est trouvé pensé en termes de manque et de privation : l’animal est sans raison, sans logos, sans politique, sans humour, etc.
L’usage de ce concept – l’« animal » – ne crée pas seulement une coupure entre les humains et le reste du monde ; il suscite toujours une seconde coupure, moins visible, plus intime, au sein même de chaque individu, une coupure dont les conséquences sont tout aussi importantes. De fait, cette séparation du monde en deux ne peut se penser sans l’érection d’un empire dans l’empire, produisant une série de divisions au sein même de l’homme3, toujours prêtes à se réactualiser dans de nouveaux dualismes. En même temps que le monde, ce sont toutes les conceptions de la personne qui se polarisent en opposant à chaque fois un pôle humain et un pôle animal. Ce mouvement concerne en premier lieu les relations entre l’âme et le corps, profondément bouleversées par les propositions de Descartes4, mais il ne se limite pas à la seule philosophie puisque chacun est capable de constater combien ce type d’opposition est aujourd’hui partagé tant par la littérature savante que par la littérature de gare, où l’affrontement entre une part animale et une part humaine est décrit au sein de chaque individu comme une opposition entre l’émotion et l’intelligence5, entre le cerveau gauche et le cerveau droit, entre un cerveau dit « reptilien » (ou primitif, profond) et le néocortex, etc.
Ces deux phénomènes, la coupure de l’homme d’avec le monde animal et la coupure au sein de chaque individu, se répondent l’un l’autre et gagnent à être pensés dans un même souffle. Pour le dire avec Giorgio Agamben :
Nous devons […] apprendre à penser l’homme comme ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments [l’homme et l’animal] et examiner non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère pratique et politique de la séparation. Car qu’est-ce que l’homme, s’il est toujours le lieu – et aussi bien le résultat – de divisions et de césures incessantes ? Travailler sur ces divisions, se demander en quelle manière – chez l’homme – l’homme a été séparé du non-homme et l’animal de l’humain, est plus urgent que de prendre position sur les grandes questions sur les prétendus valeurs et droits humains6.

L’objet de cet ouvrage est de témoigner d’un monde, d’une période, qui ignorait cette double coupure et la fait émerger. À ce titre, le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie ; et dans le même temps, cette période s’impose comme un moment historique décisif où précisément fermente et s’invente la conception moderne de l’animal. De fait, si nous devions rencontrer non plus un homme de l’an mil, mais un homme ou une femme du xve siècle, l’étrangeté de nos catégories serait sans doute déjà moins forte et leur altérité nous apparaîtrait moins radicale, car pendant les quelques siècles qui séparent nos deux interlocuteurs médiévaux, se met justement en place une conception du monde dont nous sommes encore largement débiteurs.
Le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie.
Comme l’a bien noté Jacques Derrida, « l’animal », au singulier général, possède l’étrange statut de mot-symptôme dont l’usage et les interprétations impliquent des conséquences métaphysiques, éthiques, juridiques, politiques sans fin7. De ce fait, la présence ou l’absence de ce concept dans une société est un marqueur décisif pour saisir son rapport au monde, et ce n’est pas un hasard si Claude Lévi-Strauss ouvre La Pensée sauvage par les mots suivants : « On s’est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d’arbre ou d’animal, bien qu’on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés8. » Par cette phrase inaugurale, l’anthropologue questionnait les préjugés de ses collègues sur les cultures « primitives » qui ignoraient le concept d’« animal » ; il ne se doutait pas que ce qui apparaissait alors comme une caractéristique des cultures exotiques avait été le fait de l’Occident antique et chrétien pendant des siècles.
L’étude du vocabulaire antique et médiéval est sans équivoque : l’usage du grec zoon et du terme latin animal a peu à voir avec nos usages contemporains, et imposerait qu’on les traduise tous deux par « animé » puisqu’ils désignent l’ensemble des êtres qui sont dotés de mouvement et possèdent une âme (une anima), dont l’homme fait naturellement partie9. De fait, il n’existe pas dans ces mondes anciens de terme courant désignant alors l’ensemble des animaux sauf l’homme. La sémantique latine où le terme « animal » désigne l’« animé » traverse tout le Moyen Âge latin et, dans un premier temps, l’ancien français conserve ce sens inclusif, même si, comme le remarque le Dictionnaire historique de la langue française, son usage devient « rare et savant au Moyen Âge ».
➤ Lire aussi | Haines chiennes : la police des chiens errants dans le Mexico de 1790・Jerónimo Bermúdez (2024)
À l’extrême fin du XVIIe siècle, le dictionnaire de Furetière témoigne d’un monde qui a radicalement changé : si l’usage savant et antique d’« animal » est encore connu, l’auteur affirme que « dans le discours ordinaire on entend seulement par ce mot les bestes à quatre pieds qui vivent sur la terre, un bœuf, un cheval, etc. ». Cette nouvelle acception témoigne sans doute de la diffusion des théories de Descartes qui réduisent les animaux à des corps sans âme ; elle témoigne aussi, plus profondément, d’une transformation du rapport au monde pendant la période médiévale, qui passe par l’invention de l’Animal au sens moderne et exclusif.
Ne nous y trompons pas, ce n’est pas (seulement) d’un chapitre de l’histoire intellectuelle dont témoigne ce changement de vocabulaire, c’est aussi d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux en hiver, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux et aux loups, où les animaux destinés à être consommés rentraient à pied dans les villes et les villages pour être abattus et vendus au détail, souvent sur la terre des morts, dans les cimetières qui jouxtaient les églises, dans ces lieux de culte où on conduisait aussi les moutons pour payer en nature une dîme dont la redistribution était censée profiter aux plus faibles. Le Moyen Âge a connu toutes ces pratiques et il a aussi produit les transformations ontologiques et politiques qui les ont rendues plus tard impossibles.
Le changement de vocabulaire témoigne d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux.
Pour décrire cette longue mutation on ne saurait donc parler de l’animal pour lui-même sans considérer l’effet que ce discours a eu sur l’animal au sein de l’homme. L’enjeu est dès lors de décrire ce double mouvement qui s’impose comme une transformation essentielle au cœur de la période médiévale et dont nous sommes toujours tributaires.

Le Moyen Âge aujourd’hui
Mais de quel Moyen Âge parle-t-on ici ? La perception de cette période a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle. Si les effets géologiquement repérables de l’action humaine se manifestent plutôt dans la seconde moitié du xxe siècle, et si l’essor de la concentration en CO2 dans l’atmosphère est net depuis la fin du xviiie siècle, le Moyen Âge est régulièrement cité comme une période charnière ayant rendu possible ce basculement fondamental dans l’histoire de la planète10. La lecture historique que propose Philippe Descola dans Par-delà nature et culture est révélatrice du rôle décisif que joue cette période pour l’anthropologie de la nature.
Le Moyen Âge apparaît à deux reprises dans son ouvrage princeps. Il est dans un premier temps décrit comme relevant d’une ontologie analogique, dans la continuité des mondes antiques, c’est-à-dire d’une société extrêmement fragmentée où l’ensemble des existants (humains, animaux, végétaux, minéraux, esprits) sont reliés par des systèmes d’analogie, de métaphore, de sympathie ou d’antipathie. Selon l’anthropologue, cette conception analogique du monde se perpétue jusqu’au xviie siècle avec la diffusion des conceptions cartésiennes de la personne qui augurent le partage occidental entre nature et culture, entre l’homme et l’animal.
La perception du Moyen Âge a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle.
Une centaine de pages auparavant, Philippe Descola propose toutefois un schéma historique différent, dans lequel l’adoption du christianisme semble constituer la bascule décisive de l’Occident vers une conception du monde fondée sur la coupure entre nature et culture. Ici, la diffusion en Europe d’un cadre monothéiste où l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, lui confère une singularité absolue au sein de la Création ; de même, la mission que Dieu confie à Adam au paradis (donner un nom à chacun des animaux) semble confirmer la position d’extériorité et de surplomb de l’humain sur les autres formes de vie ; en dernier lieu, l’incarnation de Dieu dans un humain (le Christ) renforce un peu plus le caractère anthropocentrique de la nouvelle religion. Celle-ci instaure un rapport au temps et à l’histoire tout à fait particulier, dans lequel la Création avec toute la diversité de formes de vie qui la constitue, avec ses arbres et ses animaux, ses pissenlits et ses castors ; cette Création donc, la vie sur Terre, est pensée comme un décor temporaire, une parenthèse du divers, avant une éternité où seuls subsisteront « Dieu et les âmes : c’est-à-dire des hommes sous un autre avatar11 ». Tous ces éléments, et bien d’autres comme l’abandon du sacrifice animal, apparaissent ici comme autant de fondements théoriques anticipant et provoquant une rupture majeure entre les humains et les autres animaux, et plus généralement entre nature et culture.
Que faire de cette rupture en deux temps ? Faut-il considérer cette double naissance comme une contradiction ? On gagne sans doute plus à penser que les deux phénomènes décrits par Philippe Descola délimitent une période courant de l’adoption généralisée du christianisme à l’avènement de la société industrielle, et qui peut être considérée dans l’histoire longue de l’Occident comme une période de lente reconfiguration des rapports au monde, dotée en quelque sorte d’une ontologie hybride. Faut-il désigner cette période comme « pré-moderne », « pré-industrielle », « pré-naturaliste » ? Je préfère, pour éviter toute forme de téléologie et mettre en avant la consistance de cette séquence, parler d’un « long Moyen Âge » avec Jacques Le Goff et Jérôme Baschet12. Au-delà de la question de vocabulaire, l’essentiel est bien de s’accorder sur la pertinence d’un cadre chronologique qui se définit par une intrication et un travail en profondeur des ontologies, borné d’un côté par des ruptures radicales avec les cultures antiques, et de l’autre par des conceptions de la Nature et de la personne qui ne se délitent qu’à partir du xviie siècle13.
➤ Lire aussi | Une écologie médiévale ? Ressources, besoins et société・Fanny Madeline et Louise Gentil (2024)
Ce n’est pas tout, car force est de constater que ces nouvelles perspectives sur l’Occident médiéval dépassent de beaucoup le simple cadre de l’université. De façon significative, lorsque j’entamais la thèse qui a inspiré cet ouvrage au début des années 2000, les deux questions, l’animal et le Moyen Âge, semblaient intimement liées. Dans un imaginaire très largement partagé, l’Antiquité et la Renaissance étaient naturellement associées à l’humanisme14, ce que venaient confirmer les œuvres de fiction et le patrimoine touristique qui donnaient à voir au fronton des temples antiques et des palais du xvie siècle des femmes et des hommes semblant vivre à moitié nus, un éternel été. Les médiévaux vivaient pour leur part un hiver sans fin, couverts de peaux de bête. Leur proximité avec les animaux semblait s’imposer dans les images d’Épinal et plus directement dans l’ornementation de l’architecture médiévale européenne, aussi bien religieuse que civile : par les 1200 animaux que l’on peut, paraît-il, compter sur la façade de la cathédrale de Reims, par les milliers de scènes de combats, de dévorations, d’hybridations qui peuplent les chapiteaux des églises romanes, les portails et les gargouilles du monde gothique.
Dans sa proximité avec l’animal, le Moyen Âge s’imposait comme un négatif de la modernité, tantôt sinistre et repoussant, tantôt regretté et désiré, suivant que l’on adoptait une conception sombre ou lumineuse du monde moderne. Moyen Âge et animalité semblaient alors évoluer dans un rapport d’homologie dont témoigne la langue, puisque c’est bien sur le même registre que l’on dit « on n’est pas des bêtes » et « on n’est pas au Moyen Âge ». Dès lors, travailler sur l’animal comme travailler sur l’époque médiévale revenait souvent à questionner la part refoulée, la mauvaise conscience de l’Occident contemporain.

Si ces préjugés restent d’actualité, il semble que les usages contemporains du Moyen Âge les débordent de plus en plus. Car comment ne pas voir que le Moyen Âge a changé de statut durant les dernières décennies ? Que ce que l’on nomme « médiévalisme » instaure un rapport nouveau avec cette période, qui ne peut être que partiellement comparé aux usages précédents du Moyen Âge, comme ceux de la période romantique ? Comment ne pas penser que, de fêtes médiévales en séries à succès, depuis la reproduction des grandes batailles jusqu’aux performances éphémères d’enfants portant diadèmes et épées de bois, le Moyen Âge est en train de prendre une nouvelle place dans l’étiologie de nos cultures contemporaines ? Que la recherche passionnée de savoirs prénaturalistes pour penser l’agriculture de demain, que la réappropriation militante des sorcières médiévales15 autant que les mises en scène virilistes, épée à la main, des militants d’extrême droite, sont autant de signes qu’un Moyen Âge, étrange, transformé, affleure sous la modernité et la modifie en profondeur ? Comment ne pas considérer, en somme, que ce nouveau Moyen Âge est en train de se substituer à l’Antiquité qui avait assumé la fonction de récit de fondation de nos sociétés, dès la Renaissance carolingienne et pendant plus d’un millénaire ?
La question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.
Les récupérations, les usages politique et artistique du Moyen Âge qui gagnent chaque année en importance témoignent d’une reconfiguration à l’œuvre de notre imaginaire historique16. Dans cet insaisissable bouleversement en cours, force est de constater que le nouveau statut du Moyen Âge en fait un lieu stratégique pour penser le contemporain. Comprendre les relations entre les humains et les autres animaux pendant la période médiévale n’apparaît plus comme une pure question d’érudition, mais davantage comme un enjeu politique pour un monde décidé à s’émanciper de la tyrannie du présent17.
« Les animaux au Moyen Âge » : un tel énoncé était totalement innocent il y a un siècle, l’exemple même d’un sujet mineur, d’un savoir gratuit et sans enjeux, d’une passion pour médecin de campagne avide de récits folkloriques et d’antiquités celtiques. Tout a changé : la question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.
Image principale : Hybride, palais-musée des Archevêques de Narbonne (vers 1230), photographie par Pierre-Olivier Dittmar. Les autres illustrations sont issues de L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, ©éditions Gallimard, 2026.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, 1966, Gallimard, p. 398.
- Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
- La notion d’homme qui utilise le terme générique issu du latin Homo, pour désigner les individus mâles est contemporaine de la notion moderne d’animal. J’utilise dans ce texte le terme homme (plutôt qu’humain) pour faire référence à cette construction culturelle médiévale.
- Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2016, notamment le chapitre « Quand finit le long Moyen Âge : la Nature sans personne et la personne sans relation ».
- Antonio Damasio, Le Sentiment même de soi. Corps, émotion, conscience, Paris, Odile Jacob, 2002 [1999].
- Giorgio Agamben, L’Ouvert. De l’homme et de l’animal, Paris, Rivages, 2002, p. 31.
- Jacques Derrida, L’Animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006, p. 65.
- Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 3
- Christopher Lucken, « La raison des mots des animaux sans raison », in J. Förstel, M. Plouvier (dir.), L’Animal. Un objet d’étude, Paris, Éditions du CTHS, 2020 (en ligne). Pour une première invention de l’animal en contexte aristotélicien, voir aussi : Francis Wolff, « L’animal et le Dieu : deux modèles pour l’homme. Remarques pouvant servir à comprendre l’invention de l’animal », in B. Cassin, J.-L. Labarrière (dir.), L’Animal dans l’Antiquité, Paris, Vrin, 1997, p. 179-180.
- Sylvain Piron, L’Occupation du monde, Bruxelles, Zones sensibles, 2018.
- Philippe Descola, Par-delà nature et culture, op. cit., p. 103-105.
- Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, 2014.
- Jérôme Baschet « Quand finit le long Moyen Âge ? », dans Corps et âmes, op. cit., p. 269-299 et 304-306, et Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’économie, Albi, Crise & critique, 2024.
- Thomas Golsenne, « “L’homme est la mesure de toutes choses” (ou comment l’humanisme de la Renaissance est fondé sur deux malentendus) », in G. Bartholeyns, P.-O. Dittmar, M. Har-Peled, V. Jolivet (dir.), Adam et l’Astragale. Essais d’anthropologie et d’histoire sur les limites de l’humain, Paris, Éditions de la MSH, 2013, p. 223-61.
- Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitine, Genève, Entremonde, 2018.
- Tommaso di Carpegna Falconieri, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019. Voir William Blanc, Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, 2015.
- Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, 2018 ; Zrinka Stahuljak. Médiéval contemporain. Pour une littérature connectée, Paris, Éditions Macula, 2020 ; Thomas Golsenne et Clovis Maillet, Un Moyen Âge émancipateur, Paris, Même pas l’hiver, 2021.
L’article Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas est apparu en premier sur Terrestres.
26.05.2026 à 23:22
Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve
L’art ancestral du rêve dans différentes cultures peut-il nous aider à survivre individuellement et surtout à nous organiser collectivement ? Rencontre Terrestres autour des rêves avec Barbara Glowczewski et Nastassja Martin le 3 juin à l’Académie du climat, pour saisir la portée politique de la pratique du rêve et imaginer de nouvelles formes de résistance.
L’article Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (1758 mots)
Table ronde le mercredi 3 juin avec les anthropologues Barbara Glowczewski et Nastassja Martin. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
« Comment, au-delà de nos éco-anxiétés, des angoisses et divers messages qui hantent nos nuits sous forme de cauchemars, retrouver un art ancestral du rêve qui puisse nous régénérer, non seulement pour survivre individuellement mais surtout pour s’organiser collectivement ? » interroge l’anthropologue Barbara Glowczewski dans l’entrée Rêves du récent volume Mondes postcapitalistes (La Découverte, 2026).
Il n’y a pas si longtemps, chez nous, les rêves étaient encore considérés comme des voyages. La nuit, les rêveurs et les rêveuses ne tournaient pas en boucle dans leur for intérieur en s’inventant des dialogues ventriloques, mais transhumaient vers d’autres mondes. Ils et elles revenaient chargé·es d’une mémoire déposée en eux-mêmes, et c’était de cette altérité dont il fallait se souvenir pour orienter correctement ses pas au réveil. Pour de nombreux collectifs autochtones, la vie onirique reste un champ fondateur de l’expérience, parce qu’elle permet d’ouvrir des passages entre les mondes et d’établir des liens entre des entités qui d’ordinaire ne sont pas censées pouvoir communiquer.
Quelles autres visions des entités qui composent nos mondes les récits de rencontres nocturnes engendrent-ils au réveil ? En sortant la vie onirique de la fonctionnalité narcissique de l’inconscient psychanalytique dans laquelle elle a été canalisée, les constellations mémorielles ne sont plus seulement humaines, mais aussi animales, végétales, minérales ou géologiques. À l’heure où les puissances élémentaires se manifestent plus brutalement que jamais avec le changement climatique et nous posent la question du statut réducteur dans lequel nous les avons enfermées, le champ du rêve en tant que lieu de dialogue avec les altérités redevient central. Le rêve devient possiblement un territoire de résistance à la domination du paradigme des « ressources », à leur appropriation et à leur exploitation. Comment ces visions sont-elles à même de réinformer nos mémoires élémentaires autrement que par les concepts modernes dans lesquels nous les avons confinés ?
En Australie, l’anthropologue Glowczewski travaille à saisir comment le rêve est devenu un outil existentiel et politique permettant une reprise des terres par des liens spirituels qui affirment une culture vieille de 67 000 ans, ancrée dans une infinité de lieux. Au Kamtchatka, l’anthropologue Nastassja Martin suit les récits oniriques des Evènes pour comprendre comment les rencontres nocturnes leur permettent de répondre aux métamorphoses écologiques et climatiques actuelles.
Leur dialogue s’attachera à chercher ce qui, dans le travail collectif du rêve, permet non seulement de résister aux crises systémiques mais aussi d’ouvrir de nouveaux possibles d’actions non encore imaginées.

Cette soirée est organisée dans le cadre du séminaire de la Chaire Habitabilité de la Terre et transitions justes (CNRS, ISJPS, Paris 1 Sorbonne).
Barbara Glowczewski est directrice de recherche émérite au CNRS et membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale. Depuis 1979, elle travaille avec des Aborigènes d’Australie sur leurs rituels, arts et luttes pour la justice sociale et environnementale. Elle fait résonner les solidarités des peuples autochtones et les mobilisations pour la défense des terres en France. Elle est l’autrice d’une douzaine de livres – dont Rêves en colère (Plon/Terre Humaine), Réveiller les esprits de la terre (Dehors), Indigenising Anthropology with Guattari and Deleuze (EUP) – et de plus de 150 articles, dont une récente entrée « Rêves » dans l’ouvrage collectif Mondes postcapitalistes.
Nastassja Martin est anthropologue, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des populations arctiques. Elle est l’autrice de Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La Découverte, 2016), qui a reçu le prix Louis Castex de l’Académie française, de Croire aux fauves (Verticales, 2019) et de À l’Est des rêves, réponses even aux crises systémiques (La Découverte, 2022). Elle est actuellement titulaire de la chaire de professeur junior Habitabilité de la Terre et transitions justes de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne.
Image principale : Wright of Derby, Cottage on Fire at Night, vers 1790.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
L’article Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve est apparu en premier sur Terrestres.
20.05.2026 à 14:22
Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ?
Longtemps, l’histoire a étudié les humains et leurs événements, la nature n’étant qu’un décor ou une ressource. Et puis l’histoire environnementale a inclus les animaux, les mers ou les microbes dans l’analyse, en leur conférant un rôle actif. Mais de quelle agentivité parle-t-on ? Essai sur une question passionnante, par l’historienne Bathsheba Demuth.
L’article Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ? est apparu en premier sur Terrestres.
Texte intégral (9879 mots)
Cet article de l’historienne étasunienne Bathsheba Demuth est la version française de « On the Agency of Environmental History », paru dans le Journal of Social History (vol. 57, n°3, 2024, pp. 398-403). La traduction, ainsi que la présentation ci-dessous, ont été réalisées par Marin Coudreau.
Professeure à la Brown University à Providence (Rhode Island, États-Unis), Bathsheba Demuth est aujourd’hui l’une des voix les plus stimulantes et les plus nécessaires de l’histoire environnementale. Son parcours dit quelque chose d’essentiel sur sa façon d’envisager la pratique de l’histoire : fille des Grandes Plaines du Midwest, elle part vivre à dix-huit ans dans le Yukon où elle devient apprentie chez un musher, « ce qui consistait, sur le plan pratique, à s’occuper de chiens de traîneau, mais plus largement impliquait d’apprendre à ne pas mourir ». Vivre en Arctique, dit-elle, a fait s’écrouler la « division qui conférait aux seuls êtres humains un pouvoir de changement, reléguant la nature à un rôle d’objet passif. » Davantage que d’une anecdote biographique pittoresque, il s’agit d’une véritable épistémologie expérientielle. La connaissance se construit dès lors à hauteur de monde vécu, en commençant par « considérer la vie des autres espèces et leurs habitats comme dignes de notre imagination et comme composantes inséparables de nos mondes sociaux. »
C’est cette exigence, à la fois intellectuelle et existentielle, qui a donné naissance au livre Floating Coast : An Environmental History of the Bering Strait (W. W. Norton, 2019), traduit en français sous le titre Terre-mer : Une histoire environnementale du détroit de Béring (Payot, 2023)1. Salué comme un événement scientifique et loué pour ses qualités narratives2, ce livre consacré à la région du détroit de Béring fait le pari d’une histoire totale. La Béringie — cette vaste étendue de terre et d’eau glacée entre l’Alaska et la Russie — y devient le théâtre d’un récit qui refuse obstinément de séparer la nature et la culture, les vivants humains et non-humains, les idéologies et les milieux. Demuth y suit les chasseurs indigènes qui sillonnent les rivages dans leurs bateaux en peau de morse, mais elle suit aussi les animaux — baleines, morses, renards, rennes et loups — ainsi que les ressources naturelles, les gisements de pétrole, d’étain et d’or, et les grandes idéologies des XIXe et XXe siècles qui se les disputent – souvent au détriment des autochtones et de leurs cosmologies. Tous sont pris dans les mêmes flux d’énergie, soumis aux possibilités comme aux contraintes du vivant et aux temporalités irréductibles des écosystèmes. Le souffle impressionnant de ce récit choral – fruit d’une recherche au long cours, embrassant près de deux siècles sur deux continents — s’accompagne d’une acuité critique qui fait de Bathsheba Demuth une historienne pleinement en prise avec les questions de notre temps3.
L’essai que nous traduisons ici prolonge et approfondit cette démarche sur le plan théorique. Dans cet article intitulé « Sur l’agentivité de l’histoire environnementale », Bathsheba Demuth s’attaque avec une rare lucidité à l’un des concepts fondateurs de sa discipline : l’agency, l’agentivité — cette capacité à agir, à faire histoire, que les penseurs de l’environnement ont peu à peu étendue au-delà de l’humain, aux tempêtes, aux microbes, aux rivières, aux porcs. Ce geste intellectuel fut fondateur : il a permis de rendre la nature historiquement lisible, de fracturer le récit d’un progrès entièrement piloté par des sujets humains rationnels, de restituer aux êtres non-humains une présence dans le temps. Mais Demuth ne se contente pas de célébrer cet héritage. Elle l’ausculte, en retrace les impensés et les angles morts, montre comment le concept d’agentivité — hérité de l’histoire sociale et d’une certaine conception libérale du sujet — a introduit dans l’histoire environnementale des présupposés qu’il s’agit aujourd’hui de dépasser. Sa question n’est pas : « La nature a-t-elle une agentivité ? » mais plutôt : « Quel type de sujet présupposons-nous quand nous lui en attribuons une, et qu’est-ce que cela nous fait manquer ? ».
Ce faisant, elle nous offre quelque chose de précieux et de rare : non pas une synthèse rassurante ou un bilan complaisant, mais une invitation exigeante à affiner nos outils conceptuels pour penser le temps, le pouvoir et la causalité dans un monde où nous ne sommes décidément pas les seuls acteurs. À l’heure où les crises écologiques rendent urgente une refonte de nos façons de raconter l’histoire — de décider qui ou quoi « fait » l’histoire, qui ou quoi en subit les conséquences — la réflexion de Demuth nous semble indispensable.
Encore une précision importante afin que les lecteurs et lectrices de Terrestres puissent recevoir cette traduction dans les meilleures conditions : cet essai s’inscrit dans un dialogue explicite avec un texte désormais canonique de l’historiographie anglo-saxonne. En 2003, le Journal of Social History publiait un article intitulé « On Agency », de Walter Johnson, qui opérait une mise en question radicale de ce qui était peut-être la catégorie fondatrice de l’histoire sociale, l’« histoire par le bas ». Professeur d’histoire et d’études afro-américaines à Harvard, Johnson s’y attaquait aux prémisses crypto-libérales de l’historiographie progressiste, en montrant que l’injonction à « rendre leur agentivité aux esclaves » — geste politique légitime à l’heure de la nouvelle histoire sociale — avait fini par introduire en contrebande une conception très libérale du sujet au cœur même des études sur l’esclavage. Johnson y proposait de substituer à ce « trope de l’agentivité » une attention plus fine aux déterminations matérielles et culturelles de la vie des personnes asservies, ainsi qu’aux processus quotidiens de l’action politique. Vingt ans plus tard, « On Agency » reste l’article le plus cité de toute l’histoire du Journal of Social History — ce qui en dit long sur la force de son impact. C’est précisément dans la continuité de cet esprit critique que Bathsheba Demuth a écrit l’essai qu’on lira ici, en l’étendant au champ de l’histoire environnementale.
Marin Coudreau
Il y a vingt ans, Walter Johnson avertissait les historiens contre le fait de se fier à un concept qui permettait à la fois aux utilisateurs et au public de se sentir mieux sans pour autant faire mieux. Le concept en question était celui d’agentivité (agency). Qu’il s’agisse de métaphores ou d’un sens plus littéral, les historiens de l’environnement parlaient également d’agentivité. La proximité n’est pas surprenante : la nouvelle histoire sociale abordée par Johnson en 2003 est apparue parallèlement à l’histoire environnementale.
Tout comme les mouvements pour les droits civiques des années 1960 et 1970 ont montré l’importance des histoires liées à la race, à la classe sociale et au genre, les rivières en feu et les printemps silencieux donnaient à l’environnement une nouvelle dimension politique. C’était des histoires qui comprenaient en leur cœur ce que Donald Worster a appelé une « préoccupation morale »4.
L’agentivité faisait partie intégrante du travail moral dans les deux champs. Là où les historiens sociaux utilisaient initialement ce concept pour affirmer l’humanité des peuples asservis et marginalisés, les historiens de l’environnement l’ont utilisé pour affirmer la pertinence des êtres et des contextes au-delà de l’humain. Ce n’était pas une mince affaire. L’Histoire est une discipline anthropocentrique dans le système académique occidental. Quelques décennies seulement avant que l’histoire environnementale ne devienne un champ à part entière, [le philosophe et historien britannique] Robin George Collingwood (1889-1943) avançait qu’« il ne peut y avoir d’histoire de la nature » car la nature ne pense pas5. Même l’École des Annales incluait le contexte environnemental avant tout comme un arrière-plan, sur lequel les domaines vibrants et fabriqués par les humains que sont la société, la politique et l’économie faisaient leur travail de transformation. La culture agissait, la nature existait.
Mais il y avait aussi les rivières en feu, qui n’étaient guère passives et résultaient clairement de forces historiques. Des universitaires comme Carolyn Merchant ont commencé à soutenir que la nature et la culture n’étaient pas aussi distinctes que ce qu’une vision issue du siècle des Lumière ne nous le faisait penser. Une vision qui, au mieux, réduisait à tort la recherche historique et, au pire, favorisait la dégradation de l’environnement6. Et si la destruction du paysage américain – et, au départ, principalement américain – avait été rendue possible par le fait de traiter l’environnement comme une chose statique, alors les historien·nes devaient corriger cette vision. L’agentivité était un critère à portée de main pour lui donner de l’importance. L’agentivité des tempêtes de poussière ou des moustiques a libéré l’environnement ; ce n’était plus la structure passive de Collingwood.
Les historien·nes de l’environnement ont pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes.
En ce début de millénaire, l’histoire environnementale n’en est plus à ses débuts, et ses praticiens étudient plus que l’Amérique et sa destruction. Parmi mes collègues, invoquer l’agentivité suscite le plus souvent une sorte d’aveu las. Bien sûr, la nature agit, ou du moins certaines parties d’entre elle. N’avons-nous pas des choses plus importantes à réfléchir, comme les subjectivités au-delà de notre espèce ou les implications, tant matérielles que philosophiques, du changement climatique causé par les humains7 ?
Et pourtant, je pense que l’héritage de l’agentivité continue de hanter l’engagement des historien·nes avec le monde plus qu’humain. Voici quelques réflexions, dans l’esprit de l’essai de Johnson, sur ce que le concept d’agentivité a apporté dans notre champ – où perdure son héritage – sur la manière dont nous pensons le temps, les évènements et le pouvoir.
Au niveau le plus fondamental, les historien·nes de l’environnement avaient et ont toujours pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes8. L’identification de l’agentivité de ces éléments – par exemple, les porcs ont provoqué des conflits entre les populations autochtones et les colons en Nouvelle-Angleterre – a rendu la nature, l’écologie, le non-humain ou l’environnement (la terminologie était et reste imprécise et exaspérante) historiquement lisibles, car ils ont changé quelque chose.

Mais il y avait un objectif plus large, pour beaucoup : tempérer, voire détrôner l’exceptionnalisme humain. Dès lors que les cochons aident à faire l’histoire, ils sont un frein à l’égo de notre espèce. Dans les premières années d’existence du domaine de l’histoire environnementale, faire cela relevait aussi du contrôle sur un certain type de narratif politique. Si les microbes aidaient les colons dans les Amériques, pour prendre un autre exemple, alors les Empires européens ont davantage été les cruels bénéficiaires d’une différence immunitaire qu’ils n’ont été efficaces tactiquement ou excellents technologiquement9. C’est la contribution de l’histoire environnementale à ce moment intellectuel, dans les années 1980 et 1990, qui cherchait à fracturer l’universel et les histoires téléologiques de progrès pour en faire un narratif plus riche en contingence, en spécificités locales et en expérience subalterne, depuis le bas.
Une ironie évidente se dissimulait dans cette entreprise. L’agentivité que les historien·nes recherchaient, du même genre que celle héritée de l’histoire sociale, n’était pas une catégorie a priori neutre. Il s’agissait d’une sorte de volonté ou d’intention – pas toujours consciente, dans le cas des microbes, et certainement pas consciemment politique, même dans le cas des cochons – inspirée à l’origine par les humains. L’histoire environnementale évaluait la pertinence historique des choses autres qu’humaines selon un critère très humain. Et pas seulement humain, comme l’a clairement indiqué Johnson, mais selon une conception très libérale de ce qu’est une personne et de ce qu’elle fait. Rechercher des échos d’une telle personnalité dans la nature risquait de naturaliser et donc d’universaliser une forme très particulière d’humanité, née en tandem avec les suprématies blanche et humaine. Autant dire : un désastre.
➤ Lire aussi | Karl Jacoby, écrire l’histoire féroce et incorrecte des États-Unis・Thomas Grillot (2021)
Je ne suis pas la première à identifier ce problème. L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents10. Mais la critique la plus influente vient, je crois, de Linda Nash qui a pointé il y a près de vingt ans la chose suivante : la binarité structure/agentivité n’est pas adaptée à l’analyse de l’émergence des actions de manière conjointe avec le climat, l’esprit des animaux, l’évolution des plantes et dix mille autres variables11. L’agentivité n’est pas constituée d’individus rebondissant comme des balles de ping-pong sur et au travers des filets de la structure. Il vaut mieux la considérer comme le résultat de la combinaison de l’air, du filet, de la balle et de la gravité derrière le rebond.
Inspirés par la théorie de Bruno Latour et d’autres universitaires du nouveau matérialisme, l’histoire environnementale a consacré une bonne partie de la fin des années 1990, et jusqu’aux années 2010, à essayer de dépasser les anciennes binarités nature/culture ou agentivité/structure en faisant appel – quitte à parfois les identifier – aux imbrications, aux hybridités, et aux assemblages. L’agentivité – tout comme la pensée ou les circonstances matérielles – est devenue moins une chose appartenant à des individus autonomes et libérés, humains ou autres, qu’une co-création, une chose née de circonstances et de relations émergentes.
L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents.
Une grande partie de ces travaux présente une richesse fascinante, même si leur inspiration théorique reste généralement attachée à l’Europe continentale (ou aux sciences naturelles) au lieu d’aller chercher des figures de modèles, d’agentivité et d’histoire dans les lieux et les époques que nous étudions, ou bien auprès de théoriciens et d’universitaires autochtones du Sud, ou encore dans des domaines tels que les études sur le handicap12. Les historien·nes ont le don d’être omnivores dans leur régime intellectuel, mais la précarité fréquente du travail de l’historien – pour ne citer que ce facteur du XXIe siècle – est une force conservatrice. Il en va de même pour le domaine de l’évaluation par les pairs.
La recherche de l’enchevêtrement et de l’hybridité vient également avec ses propres contraintes. Malgré une naissance militante – ou peut-être en raison de la nuance particulière de ce militantisme, imprégné comme il l’était de la blancheur de l’environnementalisme mainstream du milieu du 20e siècle – l’histoire environnementale est loin derrière, par exemple, la sociologie environnementale pour ce qui est de la théorisation de la justice environnementale13. Le projet intellectuel consistant à trouver une agentivité dans la nature, ou le type d’agentivité distribuée privilégié par les nouveaux matérialistes, n’a pas eu pour effet d’ouvrir grand les portes à un·e historien·ne équivalent·e à un Robert Bullard, et encore moins à un Nathan Hare14.

Au contraire, si le virage de l’histoire environnementale vers l’hybride a coïncidé avec sa professionnalisation en tant que champ disciplinaire, il s’est également accompagné d’un recul de l’engagement au-delà du monde universitaire. Une partie de ce repli sur soi découle du travail de professionnalisation lui-même, du travail institutionnel de formation des étudiants diplômés, ou de la création de collections de livres, ainsi que des pressions disciplinaires visant à éviter toute pertinence pour le présent15. Pourtant, la corrélation temporelle montre peut-être aussi que les lexiques de l’hybridité et de l’enchevêtrement, aussi riches soient-ils sur le plan intellectuel, ne se prêtent pas facilement à acquérir de l’importance dans le champ politique – ce n’est pas un langage de préoccupation morale. La contamination toxique dans l’œuvre de Bullard a certes créé des paysages que l’on pourrait qualifier d’hybrides ; mais c’est en les nommant autrement — racisme environnemental, injustice, inégalité — qu’ils sont devenus politiquement lisibles.
De plus, alors que les historien·nes de l’environnement intègrent souvent de nouvelles sources et interprètent les anciennes différemment, nous n’avons pas examiné autant que nous aurions pu le faire la logique de notre sujet – l’environnement – pour bouleverser les attentes disciplinaires. Prenons un exemple. Pour être lisibles sur le plan disciplinaire en tant qu’historien·nes, nous devons documenter les changements dans le temps. Cela rend notre forme narrative nettement linéaire. Une baleine acquiert une importance historique si son comportement contribue à modifier certaines activités humaines – par exemple, la chasse commerciale – au fil du temps ; qu’on la qualifie d’agent ou de co-créatrice, dans tous les cas, nous la regardons et nous disons : « Ah oui, quelque chose a changé ».
➤ Lire aussi | La violence environnementale de l’économie fossile・Renaud Bécot et Gwenola Le Naour (2023)
Dans notre domaine, nous avons toujours tendance à considérer les histoires linéaires comme une évidence, et il me semble que cette approche conceptuelle perdure en partie. Nous étudions le changement dans le temps, ai-je appris à l’université, une construction qui impliquait une orientation (directionality) singulière, le temps avançant toujours vers l’avenir. Plus précisément, j’ai appris que ma tâche consistait à trouver ce qui provoque le changement – quelles concaténations de baleines, d’êtres humains et de marées – et à qualifier cette combinaison de changement et de cause d’« événement ». Les cochons, qui provoquent des conflits. Les fléaux, qui déchirent des sociétés entières. Implicitement, c’est l’agentivité qui fait l’événement. C’est l’agentivité qui fait avancer le temps, qui fait passer la baleine d’un destin où elle meurt et devient un baril d’huile, à un destin où, grâce au savoir qu’elle a durement acquis à propos de ses chasseurs, elle leur échappe et apprend aux autres baleines à leur échapper, mettant ainsi fin à une industrie. Dans notre quête narrative pour rendre une baleine historique, en tant qu’agent ou même en tant que nœud dans un assemblage, le dos de la baleine doit devenir un pivot sur lequel un après pivote à partir d’un avant.
Une baleine qui fait son travail en mer est importante parce qu’elle ne modifie PAS les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables.
Mais une baleine est-elle historique lorsqu’elle accomplit les tâches quotidiennes qui lui incombent en tant que baleine, à savoir mettre bas, nager et contribuer à la prospérité de la vie dans les océans ? Il ne s’agit pas d’une histoire de changement spectaculaire, ni même progressif, sauf à l’échelle évolutive. Ce n’est pas un événement, au sens où il serait inhabituel ou marquerait une distinction que nous pourrions inscrire sur une ligne du temps. Pourtant, les baleines, comme beaucoup d’autres choses, depuis le monde microbien que nous abritons dans notre corps jusqu’aux mondes au-delà du terrestre, sont fondamentalement importantes pour la vie d’une communauté écologique qui inclut les vies humaines sans pour autant être entièrement définie par celles-ci. La variabilité et la complexité de ces communautés en font, je pense, bien plus que de simples processus au sens où l’entend Collingwood (dont les déclarations sur l’absence de pensée dans la nature tiennent moins bien à une époque où les dauphins sont porteurs de culture et les loups de traditions). Nous avons élargi l’événement, oui, nous pouvons le trouver ailleurs que dans la marche de Napoléon sur la Russie ou même dans un tremblement de terre. Mais nous n’avons pas encore demandé à notre discipline de réfléchir davantage avec des logiques temporelles récurrentes, régénératrices, voire réparatrices.
Que se passerait-il si nous le faisions ? Les récits historiques qui se concentrent sur les événements renforcent l’idée que le changement est la norme. Est-ce toujours le cas ? Le fait de mettre l’accent sur l’explication des événements et de leurs acteurs occulte-t-il d’autres types de pertinence et de survie ? Comment valorisons-nous avec notre temps et notre attention ces cochons qui n’ont pas été victimes de la violence des colons, et que pourrions-nous savoir et apprendre de leur vie ? Une baleine qui fait son travail en mer est sans doute importante sans jamais être visible dans le cadre d’un événement ; elle est importante parce qu’elle ne modifie pas les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables. C’est une histoire plus humble, peut-être, qui recherche autant les agentivités du maintien que celles de la modification. Elle nous demande également d’associer la volonté et l’action non seulement au changement, mais aussi d’essayer, malgré les conventions de la forme écrite, d’intégrer des modèles temporels qui dépassent le linéaire. Les saisons. Les naissances qui doivent devenir des morts. Les marées et leurs créations. L’histoire environnementale offre des possibilités particulièrement solides, tant au niveau de la forme que de l’analyse, pour examiner le cyclique ainsi que le telos, le mode de reproduction ainsi que le mode de production (souvent capitaliste). Pour élargir la définition même de ce qui est historique.

Ce n’est pas non plus neutre. À tout le moins, les histoires auxquelles nous nous intéressons sont le reflet de nos valeurs actuelles. Et il est urgent de valoriser les cycles écologiques florissants et les circonstances dans lesquelles les sociétés humaines ont contribué à les favoriser. Je ne dis pas qu’il ne faut pas écrire sur le changement. Le changement peut être nécessaire à notre conception de la justice et à l’identification de ses conditions politiques. Il est presque inévitable d’écrire sur le changement environnemental, notamment, mais certainement pas exclusivement, pour les historien·nes de l’époque moderne et contemporaine. Le changement est notre conditions aiguë, alors que le XXIe siècle avance à grands pas dans son premier quart, avec la montée des eaux et la disparition des espèces.
À l’heure actuelle cependant, rien n’est peut-être plus radical que d’identifier dans le passé les conditions nécessaires à la continuité.
Le radicalisme de l’essai de Johnson sur l’agentivité réside dans le fait qu’il nous rappelle que même nous, habitant·es des archives, des bibliothèques et des débats historiographiques, avons un rôle à jouer dans les politiques matérielles. « Si nous voulons reconnaître les revendications du passé sur le présent et considérer notre travail universitaire comme un acte de réparation, écrit-il, il me semble important de le faire d’une manière qui tienne compte des exigences du présent »16. Appelez cela notre agentivité si vous voulez, ou appelez cela notre responsabilité. Pour parler franchement, les sept espèces qui ont disparu en 2022 se moquent bien que nous leur « donnions » une agentivité dans nos textes. Ce sont là les préoccupations morales de notre époque17.
Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux.
Pourtant, je ne suis pas pessimiste quant à la capacité de l’histoire environnementale à répondre à ces préoccupations. Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent, à mes yeux, autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux qui font déjà partie de nos vies et qui ne feront que s’aggraver dans les décennies à venir. Pour accomplir ce travail, il faudra toutefois non seulement repenser le changement, mais aussi faire appel à cette forme d’agentivité très traditionnelle que nous avons empruntée à nos collègues d’à côté, une forme de plaidoyer pratique que la profession d’historien·ne a, dans l’ensemble, évitée.
Pour qu’il existe une histoire environnementale capable de répondre aux préoccupations morales de notre époque, il faut qu’il y ait une histoire, point final. Compte tenu de l’évolution de ce domaine, pour nous assurer que nous ne sommes pas les dernières générations d’historien·nes universitaires, il faudra une solidarité politique et une action collective. Maintenir ce que nous avons aujourd’hui demande du travail. Ce n’est peut-être pas sans rapport, mais la tâche de renverser les suprématies, humaines ou autres, n’en est pas moins nécessaire et, dans de nombreux endroits, matériellement plus difficile depuis vingt ans. Et les exigences de l’environnement actuel – depuis l’extinction jusqu’aux crises de pollution rampantes et inégales, en passant par les 32°C en avril en Nouvelle-Angleterre où j’écris ces lignes – font que l’agentivité dont nous disposons est moins une chose à identifier dans le passé qu’à utiliser, de manière solidaire et consciente, dans le présent.
➤ Lire aussi | Race et histoire environnementale・Carolyn Merchant (2022)
Photo principale : Katie Mukhina sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.
Merci
!
Notes
- Renaud Bécot, « Les baleines dans la guerre froide », La Vie des idées, 26 juin 2020 ; écouter aussi l’interview de Bathsheba Demuth par la podcasteuse Ayana Young.
- Bathsheba Demuth pratique une forme d’« histoire narrative » (narrative history) — assez peu présente et valorisée dans le système académique français — appliquée à l’histoire environnementale ; elle co-dirige à ce titre avec l’écrivaine Kerri Arsenault, l’Environmental Storytelling Studio (TESS) https://www.storytellingstudio.org/.
- Son programme de recherche actuel porte sur le fleuve Yukon : https://www.brdemuth.com/research
- Donald Worster, “Transformations of the Earth : Toward an Agroecological Perspective in History,” The Journal of American History, 76, No. 4 (1990) : 1087–1106, 1089.
- R. G. Collingwood, The Idea of History (Oxford, 1946), p. 302.
- Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution (New York, 1980).
- Dans cet essai, les termes “nous” et “notre” font référence à ceux qui écrivent l’histoire environnementale à l’intérieur et à l’extérieur du monde universitaire, voir Marcy Norton, “The Chicken or the Iegue: Human-Animal Relationships and the Columbian Exchange,” The American Historical Review, 120, No. 1 (2015), 28–60 ; sur le climat, pour prendre un exemple, voir Dipesh Chakrabarty, The Climate of History in a Planetary Age (Chicago, 2021).
- À l’instar de Johnson, j’assume ici une part de généralisation polémique. Il ne s’agit pas de critiquer des travaux particuliers, mais de mettre en lumière des tendances communes à celles et ceux qui écrivent dans ce champ — des tendances que nous reproduisons et questionnons les uns après les autres.
- Voir David S. Jones, “Virgin Soils Revisited,” The William and Mary Quarterly, 60, No. 4 (2003) : 703–42 et James D. Rice, “Beyond ‘The Ecological Indian’ and ‘Virgin Soil Epidemics’ : New Perspectives on Native Americans and the Environment,” History Compass 12, No. 9 (2014) : 745–757.
- Sylvia Wynter présente peut-être l’argument le plus solide en faveur d’une définition anthropocentrique de l’agentivité, voir “‘No Humans Involved :’ An Open Letter to my Colleagues,” Forum N.H.I : Knowledge for the 21st Century 1 No. 1 (1994) : 42–71 ; sur le manque de nuance, voir Paul Sutter, “The World with Us : The State of American Environmental History,” Journal of American History, 100, No. 1 (2013) : 94–119.
- Linda Nash, “The Agency of Nature or the Nature of Agency?” Environmental History, 10, No. 1 (2005): 67–69.
- Je parle ici des historiens de l’environnement travaillant dans les universités nord-américaines et européennes. Concernant les préjugés théoriques dans différents domaines, voir Zoe Todd, “An Indigenous Feminist’s Take on the Ontological Turn : ‘Ontology’ Is Just Another Word for Colonialism” Journal of Historical Sociology, 29, No. 1, (2016) : 4–22.
- Un grand merci à Max Conley et Rebecca Altman pour leurs précieuses contributions.
- NdT : Robert Bullard (né en 1946) est sociologue à la Texas Southern University, considéré comme le « père de la justice environnementale ». Son ouvrage Dumping in Dixie (1990) fut le premier à documenter systématiquement la surexposition des communautés noires américaines aux pollutions industrielles, forgeant le concept de racisme environnemental. Nathan Hare (1933–2024) est sociologue et psychologue, considéré comme le « père des Black Studies ». En 1968, il fut la première personne recrutée pour coordonner un programme de Black Studies aux États-Unis, à l’université d’État de San Francisco.
- Si cela semble exagéré, je pense à la chronique de James Sweet dans l’American Historical Association et aux débats qui en ont résulté sur le présentisme ; voir James H. Sweet,“Is History History? Identity Politics and Teleologies of the Present,” Perspectives, Aug 17, 2022.
- Walter Johnson, “On Agency,” Journal of Social History, 37, No. 1 (2003) : 113–124, 121.
- Ndt : Bathsheba Demuth fait ici référence aux espèces vertébrées officiellement reconnues comme éteintes par l’UICN pour l’année 2022. Les estimations d’ensemble des espèces s’éteignant oscillent plutôt entre 20 000 et plus de 35 000 espèces par an.
L’article Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ? est apparu en premier sur Terrestres.

