21.04.2026 à 18:19
guillaumer
Selon le président du Peterson Institute, la Maison-Blanche ne s’est pas engouffrée dans le piège de Thucydide, mais dans celui de Corleone.
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Pour comprendre le monde dans lequel nous sommes entrés, il faut d’abord analyser ce à quoi ressemblait le monde d’avant.
Je pense que les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale, ou du moins l’analogie de l’assurance correspond à la nature même de ce que le régime américain a offert au monde depuis l’après-guerre — des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente 13.
Charles Kindleberger a décrit cet ordre comme un système de biens publics mondiaux 14. Mais cette lecture est incomplète. En réalité, les États-Unis fournissaient — parfois par le biais de l’OTAN — un ensemble de garanties comparables à une police d’assurance qui permettaient à beaucoup d’autres pays de poursuivre leurs activités avec un sentiment de sécurité : l’accès au marché du Trésor américain, la possibilité d’exporter vers les États-Unis en période de ralentissement global, la protection des droits de propriété ou la sécurité des routes commerciales si évidemment remise en question depuis le début de la guerre en Iran.
Entendez-moi bien, c’était par intérêt, et non par altruisme. Il s’agissait d’une situation gagnant-gagnant : l’offre d’un service précieux avec un bon rendement, à la manière d’un assureur immobilier ou d’un assureur vie.
En fournissant cette assurance, les États-Unis réduisaient les risques, et donc le montant qu’ils étaient susceptibles de devoir verser en cas de sinistre — il s’agit là d’un aspect clef, rendu particulièrement visible par l’OTAN et le commerce. En défendant des règles de commerce équitables ou en s’opposant aux menaces soviétiques puis russes qui planaient sur l’Europe, les États-Unis offraient une dissuasion bienvenue par leurs alliés et une forme plus générale de stabilité à l’Occident.
Dans la vie de tous les jours, un individu qui souscrit à une assurance habitation pour une maison exposée au réchauffement climatique ou aux inondations ne réduit pas le risque auquel est exposé le bâtiment — le prix de son assurance est d’ailleurs fixé en fonction.
L’offre de sécurité américaine, entre autres sur les plans national et économique, réduisait quant à elle le risque lui-même, car les gens voyaient les avantages du système et savaient qu’ils risquaient d’être sanctionnés s’ils faisaient défection.
C’est ce que le monde a perdu au cours des dernières années.
Les opposants au modèle de l’assurance se méprennent sur la nature de ce que les États-Unis ont fourni ou sur les coûts et les avantages de ce système. Cependant, il existe un sentiment bien réel de s’être fait escroquer chez une partie de l’opinion publique et, de manière plus flagrante, parmi les personnes associées à l’administration Trump, ainsi que dans certaines franges du Parti démocrate. Pour eux, les termes des accords passés doivent être revus.
Historiquement, c’est l’aile Nixon du Parti républicain qui a commencé à diffuser l’idée que les États-Unis étaient les dindons de la farce, ou, selon une version un peu plus polie, que l’Allemagne et la France, par exemple, profitaient gratuitement des garanties de sécurité et de la recherche et du développement états-uniens.
En effet. Ces accusations évoquent, idéologiquement et psychologiquement, les griefs de beaucoup de personnes ayant voté pour Donald Trump, qui jugent être les perdantes d’un jeu à somme nulle. Aux États-Unis, celles-ci s’en prennent aux bénéficiaires des aides sociales ou aux migrants sans papiers. Il en va de même pour les gouvernements et entreprises étrangers, perçus comme exploitant les États-Unis et profitant d’eux. Washington serait victime de sa générosité.
D’un point de vue analytique, c’est tout simplement faux. Il suffit d’un contre-factuel pour le comprendre : même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis — y compris face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine, un secteur manufacturier plus compétitif et plus féroce etc.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Adam Posen
Depuis un an et demi, plusieurs ont cherché à produire un argumentaire, sinon légitime, du moins rationnel. Mais la solution de la Maison-Blanche reste ce qu’elle est : une aberration.
Je m’appuierai sur une autre analogie : celle de l’organisation mafieuse. Dans ce type d’organisation, comme dans certaines régions d’Italie, il existe un système d’assurance particulier, un racket de protection, dans lequel les mafieux vendent une assurance, mais avec la menace de représailles matérielles en cas de non-paiement.
Les individus sont contraints de payer et de s’assurer auprès d’une organisation, non pas tant pour se prémunir contre un risque extérieur, que pour qu’elle-même ne leur fasse pas de mal. Ce fonctionnement absurde, et par principe déséquilibré, est précisément celui de l’administration Trump aujourd’hui.
Le déficit commercial états-unien n’a pas diminué grâce aux droits de douane et l’emploi dans le secteur manufacturier n’en a pas bénéficié. Il est frappant de constater qu’il n’y a eu aucun investissement d’envergure dans les secteurs protégés par ces nouveaux droits de douane, l’acier et l’automobile, par exemple. Tous les investissements notables réalisés aux États-Unis ces dernières années ont concerné l’IA et les hautes technologies.
De fait, la part de marché des États-Unis dans le monde a baissé, tandis que celle de la Chine a augmenté — sans parler de l’image publique de la puissance américaine qui s’effondre partout. Les objectifs de l’administration Trump — qu’ils soient désirables ou non — n’ont donc pas été atteints.
Tout cela s’accompagne de coûts. Toutes les études — qu’elles proviennent de l’Institut Peterson, de la Réserve fédérale, de la Tax Foundation, du Cato Institute, de la Réserve fédérale de New York, de la banque Goldman-Sachs, ou de la Harvard Business School — ont établi que les consommateurs états-uniens, qu’il s’agisse des entreprises ou des ménages, paient la quasi-totalité des coûts des droits de douane 15. Ce qui signifie qu’une lourde taxe a tout simplement été imposée à l’économie du pays elle-même, payée par les mauvaises personnes et qui ne bénéficie pas à ses citoyens.
Cela permet certes d’accroître les recettes fiscales des États-Unis, mais celles-ci n’ont pas réduit les taux d’intérêt et ne contribuent pas à réduire les déficits futurs. Mes collègues de l’Institut Peterson, Kimberly Clausing et Maurice Obstfeld, ont beaucoup écrit à ce sujet et ont réalisé des analyses qui le démontrent 16.
Oui, bien sûr. Les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie, mais on ne s’attendait pas à cela. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus. Les politiques anti-immigration ont contribué à transférer de l’argent au bénéfice des propriétaires de certains de ces secteurs protégés, mais sans les rendre plus compétitifs. L’imposition de droits de douane sur les intrants intermédiaires a contribué à rendre les entreprises nationales états-uniennes moins compétitives sur les marchés mondiaux, ce que nous-mêmes et d’autres avions prédit.
Comme l’a montré Mary Lovely, économiste experte dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, la volonté de rupture avec la Chine ne réduit pas pour autant la dépendance des États-Unis vis-à-vis d’elle 17. Les politiques de l’administration Trump ont simplement rendu ces chaînes d’approvisionnement plus opaques et plus longues, car ces marchandises passent de la Chine à un autre endroit avant d’arriver aux États-Unis.
Il suffit d’analyser les concessions du président et de son équipe lors des négociations avec la Chine pour s’en rendre compte. Les États-Unis de Donald Trump ne sont pas en train de gagner cette course.
La plupart des études, y compris celle réalisée à l’Institut Peterson par Warwick McKibbin et Marcus Noland avec Geoffrey Shuetrim 18, mais aussi des études similaires menées par Goldman Sachs, la réserve fédérale de New York et d’autres, indiquent que le taux d’inflation moyen de l’IPC aux États-Unis a été supérieur d’un point de pourcentage, à quelques décimales près, au cours de l’année dernière. Cela s’explique par l’imposition de droits de douane.
Il y a débat sur l’ampleur de cet effet. Il faut examiner chaque secteur d’activité, estimer quels auraient été les prix normaux dans ce secteur et leur évolution réelle. J’ai fait valoir — et certaines données vont en ce sens — que nous n’avons en réalité pas encore pris la pleine mesure des effets des droits de douane, en partie en raison des questions juridiques. Comme l’a écrit Alan Wolff 19, la décision de la Cour suprême, mais aussi le style de négociation de Trump, qui consiste à menacer la Chine ou le Brésil avant de se raviser, sont sources d’incertitude.
Ainsi, de nombreuses entreprises n’ont pas modifié de manière significative leurs prix en réaction aux droits de douane, car elles attendaient de voir ce qui allait se passer. Elles devaient non seulement voir si les droits de douane allaient être maintenus, et à quel niveau, mais aussi observer ce que faisaient les autres entreprises, réfléchir à la possibilité de remplacer certaines importations étrangères et de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement. Cela prend du temps.
L’impact total de l’inflation liée aux droits de douane se fera encore sentir au cours des prochains mois. La hausse sera en réalité supérieure au 1 % attendu sur un an.
Les montants des promesses d’investissements avancés par Trump, le Trésor ou le département du Commerce constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées.
Adam Posen
Deux chercheurs du Peterson Institute, Gregory Auclair et Adnan Mazarei 20, ont publié récemment un article visant précisément à faire le total de toutes ces promesses d’investissement puis à les comparer aux attentes réalistes, mais aussi aux mesures concrètes prises par les différents pays pour s’engager.
On constate que ces chiffres — pas seulement ceux du président Trump, mais aussi ceux, plus raisonnables, avancés par le Trésor ou le département du Commerce — constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées au cours des dix prochaines années. Le montage est tout simplement irréaliste : on ne peut pas obtenir de tels flux, même de la part des Émirats arabes unis ou du Japon. Exception faite de ces pays, très peu d’accords ont par ailleurs été conclus et ceux qui ont été négociés ne seront peut-être pas respectés.
S’il ne faut pas sous-estimer les investissements substantiels réalisés par le Japon ou la Corée du Sud, qui dépendent des États-Unis en matière de sécurité nationale, on peut souligner les hésitations de ces pays, qui invitent leur allié à faire preuve de plus de réalisme.
Ils ne peuvent pas prendre le risque d’investir aux États-Unis dans des secteurs où la compétitivité sera nulle et où, avec les droits de douane en vigueur, les autres réglementations en place, l’absence d’une main-d’œuvre correctement formée et d’investissements complémentaires dans les industries et les compétences spécifiques dont ils ont besoin, il ne sera pas possible de produire en quantités raisonnables et rentables.
Même là où le besoin est évident, tels les secteurs des semi-conducteurs et des composants connexes, ou la construction navale, et où il existe une réelle marge pour des investissements gagnant-gagnant aux États-Unis, les conditions actuelles dissuadent les pays qui souhaiteraient voir ce système réussir d’investir. La faillite viendrait en un rien de temps.
Après déduction du montant des investissements qui auraient été réalisés de toutes façons sans les droits de douane, et après avoir pris connaissance des conditions des partenaires états-uniens, notamment au niveau des investissements, des infrastructures, du soutien en main-d’œuvre, des allègements réglementaires et tarifaires pour que cela fonctionne, les chiffres avancés par l’administration Trump concernant les nouveaux investissements étrangers s’effondrent. Les gains ne seraient que d’un dixième de ces montants mirobolants.
Un tel chiffre ne peut que décourager les futurs investisseurs. Des pays excédentaires comme le Japon, la Corée du Sud, ou les États du Golfe — qui disposent à la fois de technologies de pointe et de beaucoup d’argent — peuvent accepter de réaliser ces investissements leur permettant d’atteindre le seuil de rentabilité pour préserver des relations de sécurité avec les États-Unis. Dans ces pays, il se trouve des entreprises pour accepter un faible taux de rendement. Ce sont d’eux que viendra l’essentiel des gains. On peut estimer le montant à plusieurs dizaines de milliards, peut-être 200 milliards sur 10 ans, somme que le gouvernement américain récoltera en partie. Mais cela reste très limité comparé à la perte des opportunités d’investissement provoquée par les droits de douane.
De plus, ces mesures incohérentes ne peuvent que décourager les investissements supplémentaires de la part des pays cités. Cela est également très peu attractif pour les pays disposant de plus de liberté de choix, comme ceux de l’Union européenne par exemple.
Le gouvernement américain extorque ainsi de l’argent à des acteurs privés et prend des participations dans des entreprises privées. Cela n’est pas d’emblée condamnable ni néfaste à l’économie en soi. Néanmoins, les critères de l’administration actuelle ne favorisent pas les investissements qui créeront le plus de main-d’œuvre ni ceux qui généreront le plus de revenus : elle table plutôt sur ceux qui lui permettront de malmener ses alliés dans les secteurs dont ils dépendent le plus. On a là tous les ingrédients d’une politique perdante.
La situation est très inquiétante. Les risques économiques de la guerre en Iran impactent non seulement la fiabilité des échanges énergétiques, mais également la liberté de navigation maritime, le montant des dépenses de défense, ainsi que la fiabilité des garanties de sécurité américaines — celles-là mêmes qui dissuadaient les mauvais comportements et rendaient le monde plus sûr pour tout le monde — et leur incidence sur les investissements.
Un nouvel article de McKibbin et Noland, qui modélise l’impact du choc énergétique, paraîtra d’ici quelques semaines — une simulation dans l’hypothèse où la situation durerait encore quelques années. Les pays asiatiques sans alternatives énergétiques extérieures et qui dépendent fortement du pétrole du Moyen-Orient — cela inclut non seulement le Japon et la Corée du Sud, mais aussi l’Inde, la Thaïlande et le Vietnam — subiraient les pertes de PIB les plus importantes, plusieurs pourcents au cours des deux prochaines années, soit un chiffre considérable. Pour certains d’entre eux, le risque véritable est donc celui d’une récession.
Aux États-Unis, les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus.
Adam Posen
Plutôt qu’une récession, les États-Unis et l’Europe devront, de leur côté, faire face à une inflation et à une baisse de leurs revenus réels. L’Europe a cependant démontré, au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, que le développement de ses énergies renouvelables était possible et que la flexibilité et la résilience de ses économies étaient fortes, contredisant toutes les prédictions pessimistes. Certains, comme Moritz Schularick ou Benjamin Moll, avaient raison de contester les prévisions allemandes catastrophistes en cas d’arrêt de l’approvisionnement en gaz naturel russe.
La crise causée par la guerre en Iran restera significative, mais de manière différenciée selon les régions du monde. Les marchés émergents, qui comprennent les importations alimentaires et énergétiques en Asie, souffriront bien plus que les États-Unis ou l’Europe. Néanmoins, les États-Unis, malgré leurs exportations et leurs ressources énergétiques, doivent s’attendre à une détérioration de leur situation économique d’autant plus forte qu’ils sont déjà sujets à l’inflation.
J’estime que la Chine serait défavorisée dans un monde où les États-Unis ne fournissent plus aucune garantie. Pour autant, elle serait sans doute parmi les puissances les moins touchées, notamment parce qu’elle a pu stocker d’énormes quantités d’énergie à bas prix, en provenance de Russie, puis d’Iran. Là résidait l’incohérence de la politique énergétique de Joe Biden : tenter de définir avec la plus grande précision le prix de l’énergie qui sanctionnerait et mettrait le plus en difficulté la Russie, tout en refusant tout arrêt net des approvisionnements. C’était en réalité le meilleur moyen d’injecter de l’argent en Russie et de permettre à l’Inde et à la Chine de se fournir en ressources énergétiques. Le même phénomène s’est répété avec l’Iran. Les réserves de ces pays sont suffisantes pour les deux prochaines années et, d’ici là, les choses auront encore changé.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Mais des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à des problèmes financiers en raison de la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que de la faiblesse de leurs monnaies face au dollar. Les Chinois sont prêts à leur fournir des financements. Dans certains domaines, les paiements se font déjà en renminbis plutôt qu’en dollars ; certains font le choix de conclure des contrats à long terme pour leur énergie et d’investir dans le transport énergétique et alimentaire à destination de la Chine plutôt que vers les États-Unis ou l’Occident.
Rien dans les garanties chinoises n’est plus avantageux que ce que proposaient les États-Unis il y a encore vingt ans. Mais, ce qui a changé, c’est que les États-Unis, comme de nombreux autres pays, ont aujourd’hui renoncé à la majorité de leur aide au développement. Parce que ce renoncement et les politiques américaines ont rendu le monde beaucoup plus risqué, les avantages liés à l’obtention d’un crédit auprès des Chinois semblent plus intéressants, bien que relatifs.
La Chine y gagne donc beaucoup et son économie est l’une des moins vulnérables au monde à l’heure actuelle.
Les États-Unis ont fait le choix de la menace, par le biais d’une rhétorique qui oscille entre ultraviolence — jusqu’à des incitations aux crimes de guerre — et absurdité, combinant parfois les deux. Cela se fait au détriment de la sécurité et ne peut qu’aboutir à des situations comme celle qui se joue en Iran.
À travers le monde, les menaces de Pékin envers le Japon, la Corée du Sud, l’Australie ou encore la Lituanie de mettre fin à une part de leurs exportations ont contribué à la formation de points d’étranglement géographiques qui cristallisent les tensions, à l’image de ce qu’on voit dans le détroit d’Ormuz.
En résulte donc un monde où les menaces de violence se généralisent et deviennent multiformes : il peut s’agir de tirs directs sur des navires ou de suspensions des approvisionnements nécessaires via des blocus. Ces modes d’action deviennent monnaie courante, ce que les États-Unis avaient pourtant réussi à empêcher pendant des décennies.
Absolument ! Une opportunité se présente pour les Européens : face à cette violence généralisée, vous pouvez répondre en devenant un substitut partiel à un fournisseur d’assurance pour le reste du monde, à la place des États-Unis.
Les questions de sécurité ne seraient pas envisagées sous l’angle de la menace ou de l’attaque directe, comme dans le détroit d’Ormuz, car ce n’est pas ce qui fonde la puissance de l’Union. Ses mécanismes anti-coercition dans le domaine commercial, qui lui permettent de résister aux menaces d’embargo émises par la Chine ou la Russie, sont utiles et cruciaux. Pourquoi ne pas envisager que ce parapluie protecteur s’étende un jour à d’autres ?
Des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente, les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale.
Adam Posen
La mise en place d’auto-assurances constitue une première réponse. Concrètement, il s’agit, à l’image de la Chine avec l’énergie, de constituer des stocks de marchandises critiques, d’en acheter davantage à l’avance ou de mettre en place des redondances, c’est-à-dire des lignes de production et des investissements supplémentaires à différents endroits.
Cela implique de diversifier ses sources d’approvisionnement. Or, si de nombreux pays se tournent actuellement vers la Chine, Taïwan ou encore la Russie pour se fournir en matériaux critiques, c’est en raison des avantages économiques tirés de ces transactions, qui restent abordables pour le moment. Il est évident que développer des sources alternatives d’approvisionnement et investir ailleurs est plus coûteux, notamment pour les terres rares. C’est une assurance très coûteuse, mais indispensable.
En ce qui concerne les marchés financiers, il est possible de réduire sa dépendance aux bons du Trésor et au dollar américain en diversifiant ses placements. Il ne s’agit pas de s’en détacher complètement, mais d’opter pour davantage de bons provenant de la zone euro. À cet égard, Olivier Blanchard plaide depuis longtemps en faveur de la création d’obligations fiscales en euros 21. Cela impliquera certes des changements de coûts, mais dans le contexte actuel, il est indispensable de faire des concessions.
De manière plus générale, le système d’auto-assurance que j’évoquais présente des limites. À l’heure où un nombre croissant de pays et d’organisations non étatiques font usage de la force, de la Russie au Hezbollah en passant par la Chine et les États-Unis, il est nécessaire de s’unir. C’est pour cette raison que le Royaume-Uni prend conscience de sa faiblesse : il dépend des États-Unis, qui n’ont de cesse, depuis le retour de Trump, de demander toujours plus à leur « partenaire », tout en réduisant le niveau de protection qu’ils offrent. Que ce soit de manière directe, comme dans le cas de l’OTAN, ou indirecte, par le biais d’accords parallèles négociés avec la Chine et la Russie, sans tenir compte des conséquences pour les pays alliés. Le même constat prévaut pour le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie. Il est donc dans l’intérêt du Royaume-Uni de renouer avec l’Europe, par exemple en alignant son accord commercial du CPTPP sur celui de l’Union. La portée de cet accord ne serait pas tant sa visée commerciale que la création d’une association de pays capables de se coordonner pour s’affirmer et de créer un espace économique fondé sur des règles.
La question est de savoir comment créer une masse critique grâce à un très grand marché combiné. Ce marché serait fondé sur une politique anti-coercition telle que définie par l’Union. Sans être militairement à la hauteur de la Chine ou des États-Unis, une telle alliance commerciale entre l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ainsi que certains pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, constituerait un puissant élément de dissuasion.
Je prévois que l’économie américaine connaîtra une croissance légèrement plus lente et une inflation beaucoup plus élevée d’ici la fin de 2026. Cela signifie donc une inflation se dirigeant vers 5 % sur l’indice des prix à la consommation global et une croissance inférieure à 2 % en termes réels d’une année sur l’autre d’ici la fin de l’année.
Si ce scénario se réalise, la confiance dans le dollar sera moindre d’ici un à trois ans. En effet, avec des taux d’intérêt plus élevés, des investissements moins importants et les dommages structurels que l’administration Trump inflige à l’économie américaine, cette hypothèse me paraît la plus probable.
N’oublions pas non plus les effets de ces dommages sur le capital humain : en chassant des universités des chercheurs lauréats du prix Nobel et en réduisant les financements publics alloués aux laboratoires et aux sciences, de nombreux étudiants étrangers sont dissuadés de venir travailler aux États-Unis. Ce sont d’autres pays qui bénéficieront désormais de ce capital humain perdu. L’environnement économique étant si incertain, tous les investissements des entreprises, à l’exception de ceux dans le secteur de l’intelligence artificielle, sont à l’arrêt depuis deux ans. Il est prévisible que l’économie américaine entre dans une longue période de difficultés à partir de 2027 ou 2028.
Même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis.
Adam Posen
La réponse est non. Mais le statut de « refuge économique sûr » du dollar est durablement fragilisé, avec une conséquence importante : les États-Unis ne pourront plus affirmer avec certitude que, même en cas de mauvaise donne géopolitique, l’argent ne sortira pas du pays ou qu’il y affluera grâce à ce statut.
Je prévois donc un choc inflationniste significatif, mais pas énorme, qui impliquera une hausse des taux d’intérêt plus marquée qu’auparavant. Ce ralentissement de l’économie américaine réduira le pouvoir de la Fed ou des politiques budgétaires fédérales à compenser les effets de ce choc pour un montant donné, par rapport au passé récent. Le déficit commercial, qui préoccupait tant Donald Trump et, avant lui, Joe Biden, n’était pas autrefois un problème aussi important. Mais dans un monde où les investissements et la confiance envers les États-Unis sont en baisse, ce déficit devient de plus en plus préoccupant. Je pense donc que les États-Unis vont bientôt récolter ce qu’ils ont semé, et ce bien au-delà des six prochains mois.
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16.04.2026 à 19:26
guillaumer
Selon l'économiste d'Harvard, pour sortir de la crise démocratique, il faut changer de cible et placer enfin les services au centre d'un « productivisme progressiste ».
L’article Réindustrialiser n’est pas la solution : les réponses de Dani Rodrik pour rebâtir une classe moyenne au XXIe siècle est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Je suis parti, dans mon livre, d’un constat assez largement partagé, selon lequel l’érosion de nos démocraties et la montée en puissance de l’extrême droite trouvent leurs causes dans les effets économiques et sociaux de la désindustrialisation, des échanges commerciaux avec la Chine et de la mondialisation en général. De nombreuses régions, aux États-Unis et en Europe, ont subi une hausse sensible du chômage et le cortège de maux qui l’accompagnent.
Notre manque de réaction face aux changements économiques et technologiques a engendré une insécurité et une anxiété économiques considérables ainsi qu’un affaiblissement général de la classe moyenne. Aujourd’hui, notre modèle économique mondialisé est responsable des désillusions d’une partie de la jeunesse, qui ne croit plus en l’avenir ni en la possibilité d’atteindre le niveau de vie de leurs parents.
Tous ces développements ont créé un climat particulièrement propice à l’émergence de démagogues et de politiciens d’extrême droite.
Je propose d’adopter une approche que je qualifie de « productivisme ». Par ce terme, il faut entendre la promotion des classes défavorisées et des classes moyennes grâce à une politique économique concertée et qui les prenne en compte.
Si nous ne répondons pas aux besoins des 80 % de notre main-d’œuvre qui ne travaillent pas dans les secteurs de l’innovation et de la haute technologie, nous ne ferons que renforcer les divisions et la polarisation au sein de nos sociétés, tant sur le plan économique que politique. Nous devons donc trouver un moyen de créer des emplois de qualité et productifs dans les secteurs de l’économie tels que les soins médicaux, l’aide à la personne, la restauration, le commerce de détail ou la logistique car tels sont les secteurs où sont concentrés la majorité des emplois — au-delà des fantasmes sur la réindustrialisation ou sur la possibilité pour des ouvriers états-uniens de fabriquer un iPhone avec guère plus qu’un tournevis.
C’est aussi dans ces secteurs que réside l’avenir du travail. Même la Chine a perdu des dizaines de millions d’emplois dans l’industrie au cours de la dernière décennie.
Pour que les emplois dans ces domaines soient de qualité et assurent un niveau de vie décent, il est important que les politiques visent à l’augmentation de la productivité de ces métiers. Aujourd’hui, nous disposons de nombreuses nouvelles technologies, mais ces dernières ne sont pas nécessairement déployées de la bonne manière. Pour l’heure, ce sont surtout les grandes entreprises et les professions intellectuelles qui en tirent profit. L’IA, par exemple, peut contribuer à aider ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures ou ceux qui sont plus jeunes et moins expérimentés et qui ne possèdent pas les compétences requises.
L’économie mondiale doit permettre aux gouvernements nationaux de replacer au centre de leur politique les intérêts des travailleurs ordinaires plutôt que ceux des entreprises.
Dani Rodrik
Les progressistes doivent dépasser l’idée d’un retour en arrière — forcément illusoire — à l’ère bénie des Trente Glorieuses, où la cohésion sociale reposait sur un modèle d’État-providence étendu, une gestion keynésienne de la demande et un secteur manufacturier largement pourvoyeur d’emplois. Les pertes d’emplois qui se sont produites et qui se poursuivent au sein de ce dernier constituent une caractéristique structurelle irréversible.
J’insiste sur ce dernier point. Nous accordons toujours une place démesurée à l’industrie manufacturière, dans nos représentations et notre réflexion stratégique. Certes, je reconnais qu’il existe des arguments en faveur d’un soutien à certains segments de ce secteur, notamment en matière d’innovation, qu’il s’agisse de la transition écologique, de la sécurité nationale ou de la résilience des chaînes d’approvisionnement. Mais ce qui devrait davantage nourrir les réflexions des progressistes, ce sont les moyens de créer des emplois de qualité.
Cela requiert une politique industrielle pour les services, tournée notamment vers leur numérisation et la transition écologique.
L’adoption d’une telle politique est d’autant plus difficile qu’il existe un décalage au sein des milieux progressistes entre ce qui y est communément compris par productivité — lequel représente une forme de repoussoir et d’aliénation — et ce qu’elle peut réellement être.
Il faut travailler avec les petites et moyennes entreprises, faciliter l’adoption de technologies appropriées plus respectueuses de la main-d’œuvre, ou encore expérimenter de nouveaux modèles de formation professionnelle : une stratégie axée sur la productivité doit en constituer un élément essentiel.
Lorsque l’on pense à des secteurs comme les soins, le commerce de détail et la restauration, il est également important de se concentrer sur le renforcement du poids et de la position des travailleurs dans les négociations collectives. C’est cela que j’entends par adaptation des outils traditionnels de politique industrielle. Il est crucial de doter les travailleurs de mécanismes leur permettant de s’exprimer et de négocier collectivement.
Notre manque de réaction face aux changements technologiques a engendré une anxiété économique considérable et un déclin des classes moyennes.
Dani Rodrik
C’est précisément l’objet de mon livre que de démontrer que ces trois objectifs peuvent être atteints simultanément, à condition de bien saisir le contexte dans lequel nous vivons.
La focalisation excessive sur l’industrie manufacturière a une part de responsabilité dans le discours sur l’incompatibilité entre les trois objectifs dont nous parlons. La déréglementation est justifiée par le risque de délocalisation. Or les services sont des secteurs qui ne sont pas soumis à la concurrence étrangère et ne sont pas exportables. Ils ne sont donc pas affectés par des tensions semblables à celles qu’on connaît dans le secteur manufacturier.
Cela rend le défi de la transition écologique, d’une part, et la création d’emplois, d’autre part, beaucoup moins contradictoires. Savoir que nos emplois sont sécurisés dans les services, c’est ne plus avoir peur que les intrants bon marché, les panneaux solaires et les batteries en provenance de Chine soient source de chômage.
Il existe de nombreuses bonnes raisons de soutenir l’industrie manufacturière. La sécurité nationale en est évidemment une. L’innovation et les retombées technologiques en sont sans aucun doute une autre.
L’avenir de l’emploi réside dans les services. Nous accordons une place démesurée à l’industrie manufacturière.
Dani Rodrik
Mais nous sommes capables de mener plusieurs tâches en même temps, et nous ne devons pas nous bercer d’illusions en pensant qu’en favorisant l’industrie manufacturière pour des raisons de sécurité nationale, nous atteindrons en même temps nos objectifs de créer des sociétés solidaires, de bons emplois et de redynamiser notre classe moyenne. Si nous perdons cela de vue, nous allons simplement nous engager sur une voie où nous ne ferons que renforcer la polarisation de nos sociétés, avec des conséquences néfastes, non seulement pour les inégalités économiques, mais aussi pour la santé de notre vie politique et de nos démocraties.
En tant qu’économistes, il incombe à mes collègues et moi de faire comprendre aux décideurs politiques qu’il existe de bonnes raisons de soutenir l’industrie manufacturière, mais que l’emploi n’en fait pas partie. Pour la création d’emplois de qualité, qui constituent un objectif très important, nous avons besoin d’un ensemble de mesures tout à fait distinct, auquel il faut accorder une priorité aussi élevée qu’à celles qui concernent l’innovation.
Les États-Unis ont longtemps représenté un modèle pour l’Europe en matière d’innovation, d’industrie nationale, d’armement et de défense.
Dans le même temps, ils souffrent aujourd’hui d’une société profondément polarisée. Celle-ci a porté au pouvoir un président, Donald Trump, qui menace de conduire le pays à la catastrophe. C’est, à mon sens, le fruit direct des inégalités économiques et sociales issues d’un modèle économique qui a certes propulsé le pays à la pointe de l’innovation mondiale — sa réussite la plus évidente étant sans doute incarnée par la Silicon Valley — mais qui a échoué à en redistribuer les bénéfices. Les gains de cette productivité et de ces nouvelles technologies ne se sont pas diffusés dans le reste de la société. Les travailleurs sans diplôme universitaire, et même de nombreux travailleurs diplômés, ne profitent pas de cette prospérité.
C’est sans aucun doute un danger auquel fait face l’Europe aujourd’hui, et qu’elle doit éviter. Parier uniquement sur l’innovation, sur le commerce, sur le haut de l’échelle économique serait une erreur stratégique. Les décideurs politiques ne doivent pas oublier la nécessaire promotion de la classe moyenne.
En effet, l’attachement de l’administration Trump aux emplois manuels, qui devraient en premier lieu bénéficier des droits de douane, relève de la pure nostalgie plus que du pragmatisme politique. C’est un désir irrationnel de revenir à une époque où l’on pensait que les choses fonctionnaient, du moins pour les hommes blancs et peu ou pas diplômés. Cela va de pair avec les sensibilités d’extrême droite et autoritaires propres à l’administration actuelle.
Il s’agit à la fois d’un manque d’imagination et d’une incapacité à reconnaître la réalité : nous devons pourtant nous préparer à une société future dont la structure sera très différente en termes de production, ainsi que de modes et de lieux d’emploi.
Chaque État doit pouvoir corriger les déséquilibres engendrés par le néolibéralisme et l’hyper-mondialisation, et donc expérimenter à son échelle.
Dani Rodrik
Nos problèmes ne viennent pas du fait que la politique économique américaine soit insuffisamment encadrée par des règles internationales ou d’un manque de coopération à l’échelle internationale. L’idée que l’origine de toutes nos difficultés serait la destruction d’un modèle d’hyper-mondialisation par Trump n’est pas convaincante.
Chaque administration états-unienne, par la force des choses et comme tout gouvernement élu dans une démocratie, doit démontrer qu’elle comprend ce qu’elle considère comme les intérêts économiques du pays. Le problème posé par Trump n’est pas qu’il place ceux des États-Unis au premier plan, avant l’économie mondiale ou au détriment d’autres alliés et partenaires commerciaux : c’est simplement qu’il a une conception complètement farfelue et erronée de ce que sont ces intérêts.
Nous traversons une période de transition. Dans ce contexte, il est évident que l’extrême droite et les populistes autoritaires ont mieux su saisir l’occasion et tirer parti de la perte de confiance et du sentiment de marginalisation que ressentent de nombreux électeurs issus de la classe moyenne ou des classes populaires, en particulier dans les régions qui ont le sentiment d’avoir été laissées pour compte. Ils ont su exploiter ces inquiétudes.
Mais Trump ou le trumpisme ne représentent pas l’avenir. Il est le symptôme ou le reflet des dilemmes dont nous avons hérité.
Nous devons encore trouver un équilibre, pour un monde d’après l’hyper-mondialisation.
Il est probable que nous trouvions un meilleur équilibre entre les prérogatives nationales et les règles mondiales, afin de laisser à chaque pays une marge de manœuvre assez large pour corriger les déséquilibres engendrés par le néolibéralisme et l’hyper-mondialisation. Je veux parler de l’affaiblissement de la cohésion sociale, des classes moyennes, de la disparition des emplois de qualité, ainsi que des inégalités.
Il est tentant d’imaginer un retour à une économie mondiale où les gouvernements nationaux — ou, dans le cas de l’Union européenne, une confédération d’États —, placeraient au centre de leur politique les intérêts des travailleurs ordinaires plutôt que ceux des entreprises ou des professions intellectuelles, parfaitement mobiles et intégrées à l’échelle internationale.
L’OMC a inutilement restreint la marge de manœuvre dont disposaient les pays. De même, en ce qui concerne les flux de capitaux, il serait souhaitable d’évoluer vers un monde où les décideurs politiques répondent aux besoins de leur économie. Cela reviendrait à revenir, sinon exactement aux règles, du moins à l’esprit de Bretton Woods : les pays disposaient alors d’une marge de manœuvre bien plus grande pour expérimenter différents types de politiques.
Les décideurs politiques doivent comprendre que le rôle de l’économie internationale est de répondre aux besoins économiques de leurs économies nationales, et non l’inverse. Ce second point de vue a été privilégié lors de la période d’hyper-mondialisation, où la priorité des décideurs politiques, qu’ils soient de centre-droit ou de centre-gauche, était devenue : que peut-on faire pour devenir plus compétitif dans l’économie internationale ? Comment peut-on modifier les lois nationales pour multiplier et intensifier les échanges commerciaux et attirer davantage d’investissements ?
C’est bien cette perversion dans l’ordre des priorités économiques qui a engendré les déséquilibres dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences.
Les inégalités économiques et sociales aux États-Unis sont le résultat d’un échec à redistribuer les bénéfices des fiefs industriels et de l’innovation.
Dani Rodrik
Je crains que l’Union ne se trouve prise en étau, prise au piège d’une situation intermédiaire.
D’un côté, elle n’est pas suffisamment intégrée pour agir et définir une vision cohérente, significative et applicable à l’ensemble de ses membres, comme un marché financier commun ou une stratégie collective en matière de politique étrangère.
De l’autre, elle est suffisamment intégrée, notamment sur le plan économique, pour que la présence de Bruxelles et l’existence d’un cadre commun en matière de politiques commerciales et industrielles réduisent à la fois la volonté et la capacité des gouvernements nationaux à mener des expériences et à élaborer des politiques répondant à leurs besoins locaux.
Or, l’expérimentation sera un élément essentiel des politiques à venir, alors que les défis de tous ordres se multiplient.
L’article Réindustrialiser n’est pas la solution : les réponses de Dani Rodrik pour rebâtir une classe moyenne au XXIe siècle est apparu en premier sur Le Grand Continent.
09.04.2026 à 19:11
camillenedellec
Sous le règne de Viktor Orbán, le pouvoir a quitté l’État.
Il s’organise désormais en coulisse, autour d’un dispositif fait de loyautés, d’actifs et d’institutions captives.
En s’appuyant sur le paradigme théorique du néo-royalisme, la chercheuse Palma Polyak montre comment le clan Orbán a construit sa résilience politique — et financière.
L’article House of Orbán : enquête sur l’économie politique néo-royaliste en Hongrie est apparu en premier sur Le Grand Continent.
L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent
Pour qualifier le système du clan Orbán et de ses fidèles, qui ne cessent d’amasser une fortune considérable 23, les critiques du régime ont longtemps oscillé entre deux images métaphores : la monarchie et la mafia.
Le complexe de Hatvanpuszta, largement associé à la famille de Viktor Orbán, en rappelle tout l’imaginaire.
Il s’agit d’une vaste propriété construite sur les terres d’un ancien domaine des Habsbourg, orné de jardins soigneusement entretenus, où paissent des zèbres derrière des clôtures, et d’édifices imposants.
Le dirigeant hongrois s’y retranche et, de là, tire les ficelles d’un système entièrement mis au point au profit de sa famille et de son cercle restreint. Orbán y règne comme un roi, distribuant faveurs et privilèges à ses fidèles partisans, ou comme un parrain qui serait à la tête d’un réseau clientéliste post-socialiste 24
Il serait tentant de s’arrêter à cette qualification.
Le concept de « néo-royalisme » développé par Stacie E. Goddard et Abraham Newman 25 permet cependant de dépasser les simples métaphores pour poser des questions plus ambitieuses.
Conçu pour décrire la situation politique contemporaine des États-Unis, le concept de néo-royalisme ne vise pas d’abord à décrire la corruption au sein d’un pays ni l’enrichissement familial. Ces deux phénomènes apparaissent néanmoins de manière évidente aux États-Unis comme en Hongrie. Ce concept a plutôt été développé pour expliquer les transformations de l’ordre international, dans lequel le pouvoir est de plus en plus exercé, non par des États cohérents, mais par des réseaux de clans qui transcendent les frontières et instrumentalisent les institutions étatiques à leur profit.
Cette approche analytique a permis aux deux auteurs d’éclairer la politique étrangère de Donald Trump, à première vue très erratique, d’une lumière nouvelle. Des politiques qui semblaient incohérentes ou contre-productives du point de vue de l’intérêt national — guerres commerciales avec des alliés, exigences et menaces arbitraires, diplomatie transactionnelle et extension de la corruption — deviennent alors plus intelligibles : il faut les comprendre comme des outils mis au service d’une domination continue et des intérêts matériels d’un clan au pouvoir et non de l’État dans son ensemble.
Ce changement de perspective doit également s’appliquer au cas hongrois. Le concept de néo-royalisme permet de mieux expliquer des choix politiques qui aggravent souvent la situation socio-économique des citoyens, tandis qu’ils s’alignent systématiquement sur les intérêts du clan au pouvoir.
Le cadre du néo-royalisme s’applique en premier lieu à la première puissance économique et géopolitique mondiale. Une fois transposé à une petite économie, dépendante de l’extérieur, il est indissociable d’un emboîtement : un clan dirigeant périphérique doit nécessairement composer avec des contraintes imposées par des clans plus puissantes, qui le dominent et dont il dépend.
L’économie politique du régime d’Orbán apparaît dès lors sous un jour différent.
La pérennité du régime ne repose pas uniquement sur le contrôle national ni l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes — ce qui lui a permis d’obtenir des financements, des investissements et une couverture politique de la part d’acteurs plus puissants.
C’est précisément cette hiérarchie externe qui est aujourd’hui mise à rude épreuve.
Le « clan Orbán » a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Palma Polyak
Il est évident qu’Orbán n’aurait pas pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union européenne.
Au cours de son mandat, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d’euros de transferts de l’UE, représentant 4 à 5 % du PIB du pays lors des années fastes. Ces fonds sont devenus l’épine dorsale financière du régime : selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d’euros ont in fine bénéficié à un cercle restreint d’acteurs liés au régime 26. L’argent des contribuables européens a ainsi été directement utilisé par ces élites hongroises.
Lőrinc Mészáros, un ami d’enfance d’Orbán, en est l’une des principales figures. Son ascension fulgurante, de simple installateur de gaz dans un village à l’homme le plus riche de Hongrie, avec une fortune dépassant aujourd’hui les 4,5 milliards d’euros, en est un exemple emblématique. Il s’est rendu indispensable à Viktor Orbán en devenant son prête-nom : acteur en théorie autonome, Lőrinc Mészáros agit en pratique comme un gestionnaire d’actifs au service de son clan 27. Son empire s’étend du secteur de la construction, de l’énergie, de l’agriculture, à ceux des médias et de la finance. Il s’est bâti grâce à des marchés publics et à des acquisitions soutenues par l’État.
À ses côtés, István Tiborcz, le gendre d’Orbán, s’est imposé comme un autre pilier du clan. Les enquêteurs de l’Union ont levé le voile sur ses pratiques lors de l’affaire Elios, relative à l’éclairage public. Des appels d’offres coordonnés et des conflits d’intérêts systémiques dans des dizaines de municipalités hongroises ont été mis au jour, pour environ 40 millions d’euros de contrats financés sur fonds européens 28. Les autorités du pays ont fait obstruction à l’enquête.
L’affaire Elios n’est pas une exception : elle révèle une pratique qui était alors courante en Hongrie. Les appels d’offres à soumission unique se sont généralisés, avec des cahiers des charges conçus sur mesure pour les soumissionnaires favoris. Il n’était pas rare que les mêmes réseaux d’entreprises remportent les contrats. Pourtant, après le scandale Elios, aucune exclusion n’a été faite de certaines entreprises des futurs appels d’offres. Il n’y a pas eu de réforme du système.
Les abus s’étalaient au grand jour, avec des exemples frôlant parfois l’absurde : une « tour de guet » de 40 centimètres ; une passerelle construite dans la cime des arbres après l’abattage de la forêt environnante ; des projets touristiques tombés en désuétude presque immédiatement après leur début 29. Ces exemples offraient des signes visibles d’un système de financement qui s’était détaché de toute valeur publique. L’objet de ces circuits de financement était davantage de conforter le pouvoir d’hommes forts et influents à échelle locale.
Pendant plus d’une décennie, l’Europe a continué à financer un système manifestement contraire à ses propres règles, comme l’ont révélé les conclusions des enquêteurs antifraude de l’Union. Celle-ci n’a rien fait de plus que d’exprimer sa consternation dans des déclarations publiques ponctuelles. Comme l’ont souligné des juristes, la Commission européenne avait bel et bien à sa disposition les outils nécessaires pour suspendre au plus tôt les financements. Mais elle a choisi de ne pas agir tant qu’un signal politique clair n’était pas émis par les États membres 30.
Du point de vue d’Orbán, il ne s’agit pas là d’un échec de la gouvernance européenne, mais d’une confirmation de sa vision du système, qu’il peut à loisir exploiter. Selon lui, l’Union n’est pas un ordre libéral régi par des règles, mais un champ de tolérances négociées, où la mise en application de mesures dépend de la volonté politique. En d’autres termes, pour Orbán, l’Union s’inscrit pleinement dans ordre du monde néo-royaliste.
Lorsque l’Union a finalement agi en 2022 — en gelant environ 30 milliards d’euros —, elle l’a fait après plus d’une décennie d’inaction. Même alors, l’application des sanctions est restée partielle, avec environ 10 milliards d’euros débloqués par la suite.
Ce tournant s’est toutefois révélé décisif. Une fois que ces flux financiers extérieurs ont été suspendus, les fondements économiques du système ont commencé à s’effriter : la croissance a ralenti et la contestation s’est amplifiée.
Dès lors que le régime d’Orbán considère la scène internationale comme un réseau de pouvoir plutôt que comme un système régi par des règles, il importe de savoir quels acteurs étrangers comptent le plus. Dans le contexte européen, la réponse est limpide : l’industrie allemande.
À partir de 2010, Orbán a lancé une campagne agressive contre les entreprises étrangères, leur imposant des taxes spéciales dites « de crise » sur leurs transactions financières, dans des secteurs tels que les services bancaires, le commerce de détail, les télécommunications et les services publics. Ces mesures ont touché de manière disproportionnée les entreprises d’Europe occidentale et ont été présentées comme visant à restaurer la souveraineté économique de la Hongrie. Sans jamais avoir été appliquées de manière cohérente, ces mesures ont toujours épargné l’industrie manufacturière allemande 31.
Ce qui ressemblait à du nationalisme économique n’était en pratique qu’un écran de fumée. Les premières mesures ont servi d’outil de négociation, exerçant une pression sur les entreprises de certains secteurs tout en préservant les acteurs les plus précieux sur le plan politique. La ligne de démarcation décisive n’était donc pas entre étrangers et nationaux, mais entre initiés et exclus. Les entreprises nationales — y compris les petites entreprises familiales — ont été éliminées lorsqu’elles se retrouvaient en dehors du réseau, comme on l’a vu lors de la restructuration de secteurs tels que la vente au détail de tabac.
La seule mesure relevant véritablement du « nationalisme économique » a peut-être été le programme de plafonnement des prix des services publics mis en place par Orbán, qui a contraint les entreprises de services publics, majoritairement détenues par des capitaux étrangers, à réduire leurs « profits excessifs ». Cette mesure a effectivement permis de réduire les coûts énergétiques des ménages et reste la politique la plus populaire de ses seize années au pouvoir.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes.
Palma Polyak
Ce point mis à part, la rhétorique du « nationalisme économique » ne tient pas.
Les entreprises manufacturières allemandes ont bénéficié tout particulièrement de la générosité du régime, recevant bien plus de subventions et d’avantages que leurs homologues hongroises. Orbán semble avoir fait de ces entreprises les nœuds essentiels d’une structure de pouvoir européenne plus vaste, celles-ci s’intégrant dans des réseaux à la fois industriels et politiques.
L’ampleur de cet alignement est visible dans les dépenses publiques.
Comme le montre l’économiste Andrea Éltető, environ 80 % des subventions discrétionnaires à l’investissement ont été accordées à des entreprises à capitaux étrangers 32. Pendant des années, les constructeurs automobiles allemands tels qu’Audi, Bosch et Mercedes ont figuré parmi les principaux bénéficiaires ; plus récemment, des aides d’un montant similaire ont été accordées à des fabricants de batteries chinois et sud-coréens. Ces subventions sont substantielles — couvrant jusqu’à 30 % des coûts d’investissement — et s’accompagnent d’infrastructures financées par des fonds publics, le tout assorti de peu de conditions.
Il en résulte un modèle qui génère de la croissance, mais d’un type profondément dépendant : les entreprises étrangères dominent, tandis que la modernisation nationale reste limitée. Les gains de productivité sont faibles, les entreprises nationales sont mal intégrées et des secteurs entiers sont enclavés. L’expansion de la production de batteries pour véhicules électriques — tirée par les investissements chinois et coréens — renforce encore ce schéma, ajoutant des vulnérabilités environnementales et économiques sans gains clairs à long terme 33.
Du point de vue de la société hongroise, les compromis sont considérables. Les ressources publiques servent à subventionner les investisseurs étrangers, la main-d’œuvre reste peu protégée et l’économie est de plus en plus exposée aux chocs extérieurs.
Du point de vue du régime, cette logique tient toutefois la route. L’objectif n’est pas de bâtir une économie souveraine ni de rattraper le cœur de l’Europe, mais d’assurer un niveau stable de croissance et d’emploi et, surtout, de s’assurer un soutien extérieur.
Cette stratégie est aujourd’hui en perte de vitesse. La production industrielle allemande a fortement chuté après 2022, entraînant une baisse de l’industrie manufacturière hongroise et révélant à quel point le modèle économique du pays dépendait étroitement de la demande extérieure. Les investissements chinois et coréens dans les batteries n’ont pas compensé un tel changement : l’expansion a été plus lente que prévu, tout en renforçant la même structure à faible valeur ajoutée et dépendante de l’extérieur.
Un système qui parie sur l’alignement avec de puissants acteurs extérieurs s’expose à un risque de taille : lorsque le centre s’affaiblit, la périphérie ne s’adapte pas pour venir à son secours — elle se contente d’absorber le choc.
Cette logique structurante des relations économiques s’étend également au domaine politique. Pour le clan au pouvoir en Hongrie, les alliances extérieures ne relèvent pas de la politique étrangère au sens traditionnel du terme, mais constituent une stratégie de survie.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes, d’abord au sein du continent européen, puis au-delà.
Pendant une grande partie des années 2010, l’alliance clef s’est faite par l’intermédiaire du Parti populaire européen (PPE), le groupe de centre-droit dominant au sein de l’Union. L’adhésion du Fidesz à ce groupe l’a placé au cœur du système politique européen, où les partis conservateurs allemands — la CDU et la CSU — exerçaient une influence décisive. Grâce à cette stratégie, le Fidesz a su transformer l’imbrication économique en protection politique 34.
Malgré des preuves de plus en plus nombreuses d’un recul démocratique et d’une corruption systémique en Hongrie, le Fidesz s’est maintenu au sein du PPE pendant des années. Les réactions européennes ont été retardées, édulcorées ou évitées, témoignant ainsi d’un alignement qu’Orbán a activement cultivé 35. La protectrice la plus importante du dirigeant hongrois n’était autre qu’Angela Merkel, réticente aux mises en garde et aux sanctions et qui s’est jusqu’au bout tenue à ses côtés : en octobre 2021, lors du dernier sommet du Conseil européen auquel elle a assisté, la chancelière allemande cherchait encore à empêcher le gel des fonds européens destinés à la Hongrie 36.
Ce n’est qu’après le départ de Merkel et la sortie du Fidesz du PPE en 2021 que la protection dont jouissait le parti a commencé à s’effriter. Peu de temps avant ce tournant, les responsables hongrois s’étaient déjà montrés inhabituellement explicites sur ce système de corruption à large échelle. En 2020, le porte-parole d’Orbán déclarait : « Nous sommes au Parti populaire européen parce que la Hongrie entretient des liens étroits avec l’Allemagne et l’Autriche. Si la CDU, la CSU et l’ÖVP veulent que nous restions, elles trouveront une majorité pour cela. Ce sont les partis germanophones qui en décident. » 37
En somme : l’Union ne représente pas un ensemble de règles, mais une hiérarchie des relations dont il faut savoir user.
Orbán n’aurait pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union.
Palma Polyak
Avant sa rupture avec le PPE, le régime hongrois avait déjà commencé à construire des réseaux alternatifs de soutien auprès de l’extrême droite. Certains liens étaient explicitement financiers : en 2022, une banque hongroise proche du gouvernement a accordé un prêt de 10,7 millions d’euros à la campagne présidentielle de Marine Le Pen après son échec à convaincre les banques françaises 38. Des canaux similaires ont permis de soutenir d’autres acteurs, comme le parti d’extrême droite espagnol Vox 39.
Ces initiatives n’ont guère de sens du point de vue des intérêts économiques hongrois. Elles relèvent d’une autre logique : il s’agit de cultiver des alliés capables de faire obstruction à l’action de l’Union et de normaliser le régime et son modèle — même si ces partis ont pu tourner en dérision les revendications « souverainistes » d’Orbán.
Cet effort s’est depuis institutionnalisé. Budapest est ainsi devenue une plaque tournante d’un écosystème transnational d’extrême droite articulé autour d’organisations soutenues par le gouvernement. À l’image des Conservative Political Action Conference (CPAC) aux États-Unis, le Center for Fundamental Rights a organisé la CPAC Hongrie, qui a réuni des politiciens de droite européens et américains. Parallèlement, des plateformes médiatiques comme The European Conservative, ainsi qu’un réseau croissant de think tanks et d’initiatives de lobbying, étendent l’influence de Budapest jusqu’à Bruxelles et au-delà 40.
Ici, le cadre néo-royaliste est toujours en place, mais de manière moins marquée. Au sein de l’Europe, les relations restent transactionnelles : le régime hongrois fournit des financements, des tribunes et un soutien et, en échange, se dote d’alliés qui amortissent les critiques tout en entravant l’action collective. Les retombées sont en effet limitées : les partis d’extrême droite sont fragmentés et souvent incapables de se coordonner. Budapest gagne ainsi par ses efforts une influence sans contrôle.
Au-delà des cercles européens, les alliances sont plus lâches. Le régime hongrois s’est efforcé de nouer des liens avec la droite américaine, faisant de la Hongrie un modèle de gouvernance conservatrice et un pôle de renouveau idéologique. Orbán est un habitué des événements conservateurs américains et la Hongrie occupe une place prépondérante dans ces débats. Pourtant, les retombées concrètes sont à ce jour de faible envergure. L’exemple le plus embarrassant a été le très médiatisé « bouclier financier » américain, présenté par Orbán comme une grande réussite pour son pays, avant que Trump ne déclare plus tard qu’il n’avait rien promis de tel 41.
De manière générale, les retombées matérielles de la politique d’influence menée par Orbán s’amenuisent. Si les relations tissées par le passé par Budapest parvenaient à renforcer le régime sur les plans économique et politique, les nouveaux réseaux qu’elle développe aujourd’hui lui offrent surtout un alignement idéologique et un sentiment d’appartenance. Bénéficier d’une protection ou de ressources devient plus difficile. Plus ce système d’alliances s’étend, moins il semble reposer sur l’échange concret : l’idéologie en devient le socle.
Le concept de néo-royalisme permet certes d’appréhender cette structure de pouvoir en réseau, mais n’aide pas vraiment à expliquer pourquoi ces mêmes régimes, à l’image de la Hongrie de Orbán, persistent à entretenir des relations qui rapportent si peu sur le plan matériel.
Dès lors que l’idéologie s’impose comme une donnée clef, une perspective gramscienne peut s’avérer éclairante.
Jusqu’à présent, la stratégie extérieure d’Orbán peut être largement interprétée comme la mise en oeuvre d’une pure logique transactionnelle : les fonds de l’Union, les capitaux étrangers et les alliances politiques ont produit des avantages matériels tangibles pour le régime hongrois.
Bien qu’elle relève en partie de cette logique, la relation d’Orbán avec Vladimir Poutine est différente à bien des égards.
Sur le plan économique, cette relation est manifestement désavantageuse. Si Orbán a toujours compté sur la Russie pour garantir un approvisionnement énergétique bon marché, ce pari a échoué de manière spectaculaire. La Hongrie, membre de l’Union le plus dépendant du gaz russe, a été l’un des États les plus exposés à la crise énergétique de 2022. Le pays a alors connu la plus forte inflation de l’Union, celle sur les biens alimentaires dépassant les 40 % en glissement annuel au sommet de la crise, tandis que l’inflation générale était de 25 %. Les conséquences économiques ont été immédiates : baisse des revenus réels, effondrement de la consommation et ralentissement le plus marqué de l’ère Orbán.
Les coûts politiques ont été tout aussi importants. La position pro-russe a accentué l’isolement de la Hongrie au sein de l’Union. Elle a renforcé les arguments en faveur du gel des fonds européens à destination de la Hongrie, tout en sapant la capacité de Budapest à négocier au sein des institutions européennes. Orbán veut se donner l’image d’un médiateur rusé, mais apparaît de plus en plus comme un cheval de Troie qui servirait les intérêts russes au sein de l’Union. La récente fuite d’un enregistrement audio dans lequel le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó reçoit des instructions de Sergueï Lavrov concernant la politique de sanctions de l’Union ne fait qu’accréditer cette hypothèse 42.
La pérennité du régime hongrois ne repose pas uniquement sur le contrôle national ou l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes.
Palma Polyak
Il y a peu d’éléments indiquant que la Russie ait compensé les pertes subies par la Hongrie par des investissements ou un soutien financier. Cependant, les échanges matériels ne sont pas la seule monnaie d’échange. À l’occasion des élections parlementaires d’avril 2026 en Hongrie, des rapports de VSquare ont fait état de l’arrivée à Budapest de « manipulateurs électoraux » liés à la direction générale des renseignements de l’état-major de l’armée russe 43. Ces ingérences, comme l’alignement de plus en plus étroit de Budapest et Moscou en matière de sécurité et de stratégie politique, suggèrent une aide dans le maintien du régime hongrois qui va au-delà de simples promesses de profits économiques pour la Russie.
C’est sur ce point précis que le cadre néo-royaliste doit être repensé. Si celui-ci rend compte des échanges, il tend à supposer que ceux-ci sont visibles et ont une base matérielle. Or, dans le cas de la Russie, les bénéfices sont plutôt opaques et politiquement sensibles : l’alignement de Budapest, coûteux sur le plan économique, peut cependant s’avérer rationnel dès lors qu’il renforce la solidité du régime hongrois.
Pour le Fidesz, l’attrait de la Russie est également idéologique : le régime en place à Moscou offre un modèle à imiter. En instaurant un contrôle centralisé, en qualifiant les dissidences politiques d’ingérence étrangère et en déployant une machine de propagande post-vérité, Budapest puise dans un répertoire russe déjà existant. Cette imitation s’étend à la législation — des lois anti-LGBTQ à la répression des ONG et des journalistes, en passant par la création d’un appareil de « protection de la souveraineté » 44.
Considéré dans son ensemble, le régime d’Orbán n’a jamais été un simple projet politique national. Ses fondements économiques et politiques reposaient sur des apports extérieurs et sédimentés : les fonds européens ont financé l’ascension du clan, les capitaux étrangers — surtout l’industrie allemande — ont stimulé la croissance et fourni une protection indirecte, tandis que les alliances politiques ont contribué à retarder ou à diluer les contraintes externes.
Le néo-royalisme aide à comprendre comment ces relations étaient organisées — comment les ressources étaient captées, redistribuées et échangées contre un soutien. Il révèle également la fragilité d’un système qui en dépendait si profondément.
Aujourd’hui, le gel des fonds européens ébranle l’épine dorsale financière du régime. Le modèle de croissance hongrois — longtemps soutenu par des investissements étrangers — a perdu de son élan. Le pacte conclu avec la classe moyenne, qui sous-tendait la stabilité politique, s’est fragilisé. L’alignement idéologique du régime sur des acteurs étrangers n’a apporté que peu de bénéfices au premier. En somme, ce qui apparaissait autrefois comme une stratégie d’échange cohérente ressemble désormais de plus en plus à une série d’erreurs de calcul.
Ce revers n’est toutefois pas synonyme de défaite. Le système politique hongrois n’est pas un terrain de jeu équitable : la course au pouvoir est profondément truquée. Le système électoral est fortement manipulé et une machine de propagande tourne à plein régime. Dans les communautés les plus vulnérables, un réseau local dense de dépendance et d’intimidation — des sacs de pommes de terre utilisés comme pots-de-vin, des menaces de perte d’emploi, ou d’autres méthodes encore plus radicales — détermine la manière dont les votes sont exprimés 45.
C’est pour ces raisons que la situation politique hongroise est aujourd’hui si ambiguë. Péter Magyar a fait des mécanismes qui maintiennent aujourd’hui le Fidesz au pouvoir un enjeu politique central, promettant une réforme institutionnelle et la récupération des avoirs. Si sa victoire marquerait un changement important, elle ne permettrait pas de rénover en profondeur le système du jour au lendemain : le « clan d’Orbán » — ce réseau d’oligarques, de fondations, de groupes médiatiques et de véhicules financiers — a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Certains signes laissent déjà penser que le clan d’Orbán est en train de perdre ses soutiens : la famille Matolcsy, un clan oligarchique notoire, aurait commencé à expédier une partie de sa fortune, notamment des Porsche de collection, à Dubaï dans des conteneurs 46, en délocalisant ses actifs. Un nouveau gouvernement se heurterait ainsi à un système politique et économique vidé de sa substance et tourné vers l’étranger.
Le système sur lequel Orbán s’est appuyé ne se limite pas non plus aux frontières de la Hongrie. Les réseaux transnationaux d’extrême droite qu’il a contribué à développer constituent un niveau supplémentaire de résilience : alors que la pression s’intensifie sur le parti au pouvoir en Hongrie, celui-ci étend son influence à l’international.
Ces moyens de financements, ces plateformes et ce réseau de coordination politique ne disparaîtront pas à l’issue d’une seule élection.
L’article House of Orbán : enquête sur l’économie politique néo-royaliste en Hongrie est apparu en premier sur Le Grand Continent.