26.02.2026 à 16:29
Marc Simard
Je connais Johanne Fournier. Je ne l'ai rencontrée que deux ou trois fois, mais je la connais bien. Parce que j'ai voyagé près d'elle, avec elle quand elle avait 15 ans et qu'elle avait fugué en Gaspésie avec son p'tit chum de 17 ans, en 1970. Par son récit de 83 pages L'état de nos routes, paru (…)
26.02.2026 à 13:27
Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s'entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s'est imposé dans le paysage du cinéma francophone avec des œuvres comme Putain de porte (1994) et Nèg maron (2005). Dans son troisième long métrage, Fanon (2025), il retrace le parcours de Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure des luttes anticoloniales et engagé pour l'indépendance de l'Algérie.
Le film Fanon est présentement en salle au Québec (février 2026).
AR : J'ai eu l'occasion de visionner votre tout dernier film, Fanon, et je suis très heureuse de pouvoir en discuter avec vous aujourd'hui. La lecture de Fanon m'avait interpellée et j'étais très curieuse de voir ce que vous alliez faire avec cette figure-là. Avec ce film, vous vouliez rendre Fanon accessible à tout le monde et je crois justement que vous y arrivez dès le début du film. On voit donc Fanon apparaître, mais en psychiatre. Ce que j'ai senti tout de suite, ce que j'ai vu tout de suite, c'est Fanon, l'humain, le profondément humain. Et je crois que c'est comme ça qu'il peut rejoindre tout le monde.
J-C B : C'est exactement ça. C'est que la clé pour ce film, c'était d'abord de passer par l'être humain, de le rendre complètement accessible. Je veux dire, on parle à un homme, pas à un surhomme, on parle à quelqu'un qui était certes brillant, quelqu'un qui avait, qui a eu une vie extraordinaire. Mais d'abord, c'est quelqu'un qui est très accessible de par ce qu'il était. Et je pense que c'est pour ça que le film a été pris de la hauteur du spectateur. Et on va parler de quelqu'un qui m'a fasciné et dont j'ai appris beaucoup.
AR : Je me suis demandé, avant de regarder le film, comment va-t-il mettre en images une structure dramatique des idées ? Parce que ce n'est pas quelque chose de facile. C'est la figure du psychiatre qui est la plus présente à travers le film. On voit un petit peu moins Fanon combattant du FLN. Mais vous avez fait l'exercice de vous replacer dans les conditions dans lesquelles il a développé ses idées. Et c'était en tant que psychiatre qu'il était proche des êtres humains, et qu'il se questionnait sur l'humain et sur la condition humaine.
J-C B : C'est exactement ça. Souvent, les réalisateurs disent, moi, j'ai fait un film, et ils essaient de se mettre à la place du personnage pour mieux comprendre ses émotions, ses sensations et conduire le film avec un peu de regard. Moi, je me suis mis à la place du patient de Fanon, pour bien comprendre ce que j'avais à dire sur lui. Fanon, je ne l'ai pas touché. Et c'est de cette place-là que j'ai écrit ce film. C'est pour ça que je pense que le film n'a pas déçu ceux qui aiment Fanon parce que je n'y ai pas touché. J'ai pas touché à ce que chacun d'entre nous aimons de Fanon. J'ai pas construit ce personnage. Je me suis juste mis, moi, à ma place de spectateur, pour comprendre de qui je parle.
AR : Le combat de Fanon est très clair à travers la figure du psychiatre. Il y a cette scène, au début, quand il arrive dans l'hôpital psychiatrique où il est affecté : voir les patients attachés dans la pénombre, enchaînés, c'est très marquant comme image. Puis en même temps, je l'ai reçue comme une métaphore de cette « mission » que Fanon s'est donné de transformer cette société, de libérer les gens littéralement de leurs chaînes, donc de participer à casser le colonialisme.
J-C B : Ah oui, c'est clair. C'est vrai que dans l'outil qu'est le cinéma, il faut absolument bien mettre le propos pour que tous ceux qui sont autour de nous voient que c'est de là où on part. On part, comme vous dites, d'un endroit où il y a l'enfermement, l'enchaînement. Et la mission, c'est d'éclater, de briser. Après, c'est comment on va y arriver, est-ce qu'on va y arriver ou pas ? Mais c'est comment on va y arriver. Et c'est ça le point de départ. On est tous d'accord pour dire d'où on part, mais on ne le veut pas. Alors comment on va faire en sorte que ça n'existe pas ? Nous tous, tous ceux qui sont dans la salle ?
AR : J'ai l'impression aussi que dans le film, où on voit très bien les ravages de la colonisation. Cette idée de Fanon que la colonisation déshumanise autant le colonisé que le colonisateur est représentée dans le personnage de Roland, ce sergent français qui apparaît comme l'agent de la répression au début. Puis, tout d'un coup, on se rend compte qu'il est rongé, qu'il est ravagé par les crimes qu'il a commis. Finalement, il n'en peut plus et se livre lui-même comme prisonnier aux autorités françaises. Est-ce que c'était votre intention, à travers ce personnage, de représenter cette idée ?
J-C B : Il le fallait, stratégiquement, pour bien comprendre les différents strates dans lesquelles on pouvait agir. Parce que si on avait fait un film sans montrer l'exemple très concret d'un personnage comme Roland, ça aurait été de la littérature, de la philosophie. Et là, en montrant concrètement la façon dont il arrive à désarmer l'idéologie de Roland du racisme systémique, on dit oui, c'est possible. Alors ce n'est pas qu'un fantasme idéal, c'est que c'est possible, un moment, tous ensemble, de comprendre que cette société, elle a vraiment un engagement très clair, c'est de discriminer pour hiérarchiser les gens socialement, économiquement, et que, en passant par une refonte totale de ces systèmes-là, on peut chacun d'entre nous revoir intimement les choses.
Le système ne nous fera jamais de cadeau. Pourtant, y a des pauvres qui votent pour les riches, pour des milliardaires. Ils disent : « on veut que les milliardaires payent moins », mais c'est parce qu'ils sont aliénés. On en parle pas, parce que c'est un mot qui est encore réservé, qui est kidnappé par les scientifiques, les universitaires. Mais il faut qu'il rentre dans le débat public, il faut qu'on arrive à le rentrer, comme le racisme. Comme la discrimination. Il faut que ce mot, « aliénant », devienne usuel. Qu'est-ce que c'est, un être aliéné ? C'est quelqu'un qui lutte contre sa propre communauté, en pensant qu'en allant servir celui qui le presse, il va être épargné.
AR : Est-ce que vous pourriez me parler d'autres personnages, d'autres motifs, d'autres situations que vous avez insérés dans le film pour faire passer certaines idées de Fanon ?
J-C B : On peut parler de Farida, c'est la même chose. L'inverse, c'est-à-dire, qu'on ne pouvait pas construire un personnage de Roland en disant : « eux là-bas là, ils sont aliénés, ils sont dans un racisme systémique », si on ne prend pas un contre-exemple comme Farida qui est aliéné de l'autre côté, du côté de l'oppressé. C'est-à-dire qu'il y a aussi cette lutte jusqu'au boutiste, des gens qui pensent que c'est en éliminant l'ennemi qu'ils vont survivre. Mais après cet ennemi-là, il y en a un autre qui va arriver, et ainsi de suite. Et c'est ce qu'on appelle les dictatures. Dès qu'on élimine notre opposant, on trouve un boulevard pour devenir le parti hégémonique.
Donc, du coup, c'est vraiment essayer de construire un film qui ne fait pas de quartier à un système, qui n'est pas que chez le colonisé et que chez le colon, c'est vraiment essayer de prendre Fanon en exemple en disant, voilà, il a établi une vraie cartographie scientifique de l'être humain. Non pas de la couleur de l'être humain, mais de l'être humain, pour essayer de dire : « OK, on ne peut faire sens que si, à un moment, on comprend qui nous sommes. Nous sommes pas des gens de couleur, de blanc, de noir, nous sommes d'abord des êtres humains. » Et là, on peut commencer le débat, on peut commencer à réfléchir en tant qu'être humain. Et si on se met sur un point d'équité, là, le travail de mémoire peut commencer, mais des deux côtés.
Je parle de Roland, mais je parle aussi de Ramdane : le personnage de Ramdane est construit comme ça aussi. C'est quelqu'un qui lutte pour cette liberté et pour la démocratie de son peuple, mais il est aussi un obstacle par rapport aux colonels. Et il est né par les colonels. Donc tous les personnages qui rentrent dans le film, ils ont des missions très précises pour aider le spectateur à bien comprendre que c'est archi complexe. C'est pas un film qui va régler. Mon film n'est pas là pour soigner le cancer. C'est juste un état des lieux de ce que j'ai appris de Fanon. Mais par contre, c'est clair qu'on a fait en sorte que tous les personnages, aussi subtils qu'ils soient, aussi inoffensifs qu'offensifs dans le film, aient une mission.
Il y a le sergent Roland, mais il y a aussi le capitaine Ferrer qui lui représente vraiment la tête de l'hydre et qui n'est là que pour donner les ordres et pour faire en sorte que rien ne puisse affaiblir le système, parce que c'est un système cannibale de la richesse des autres, des terres qu'il a envie de conquérir. Pour moi, c'est le premier film qui doit nous emmener sur une réflexion qui demain va arriver, c'est à qui appartient l'État dans lequel nous sommes. Nous, on est antillais, et avant qu'on soit amenés de la terre d'Afrique, il y avait des Arawaks chez nous, il y avait des Taïnos. Il y avait des Amérindiens aux États-Unis. Mais ils sont pas légitimes sur cette terre-là, donc, c'est pour moi le prochain débat qui va arriver.
AR : Donc finalement, les différents personnages du film incarnent différentes positions, si on peut dire, à l'intérieur d'un système : ils montrent, finalement, que c'est le système qui est en cause.
J-C B : Exactement. Ils doivent, à mon sens, nous permettre de ne pas avoir un seul point de vue. C'est pour ça que je pense que le film est intéressant, parce qu'il y a plusieurs prismes de lecture. Dès qu'on attrape un personnage, on se rend compte qu'il est en contradiction avec un autre personnage. Si on prend Roland, on voit Farida, qui est la personne oppressée, mais elle est aussi incarnée par une vengeance qui est terrible. Du coup, on arrive pas à savoir sur qui on peut se positionner pour être confortable dans le film et le seul personnage sur lequel on peut se replier, c'est Fanon. Et si vous tombez dans les pas de Fanon, il vous analyse, il vous psychanalyse, il ne vous lâche plus. Et là, vous êtes en train de comprendre qu'il est en train de travailler sur vous.
AR : Selon vous, qu'est-ce que Fanon a à nous apprendre aujourd'hui ?
J-C B : Fanon, comme d'autres, à un moment porté jusqu'à son âme la défense de l'être humain. Fanon a fait quelque chose que personne n'a fait avant lui, et je parle même de King, de tous ceux qui ont, à un moment, lutté contre les oppresseurs. Il est seul là où il est, il est dans la psychiatrie, il est dans le mental, il est dans le cérébral, il peut transformer notre cerveau et nous faire devenir autre chose. Vous prenez n'importe quel leader charismatique qui a eu un moment, une action forte pour sa communauté, pour son peuple. À un moment, il est renversé par quelqu'un d'autre qui veut sa place. Fanon, personne ne l'a renversé parce qu'il n'est pas dans la politique. Il est unique en son genre dans l'histoire humaine. Dès qu'on ouvre Fanon, à n'importe quelle génération, à n'importe quel âge, on a l'impression qu'on se redécouvre.
AR : On pourrait donc dire que ce qu'il a à nous apprendre aujourd'hui, c'est d'apprendre à nous regarder nous-mêmes en face et à travers la réflexion sur nous, de trouver les moyens de sortir de l'oppression.
J-C B : Alors, il y a de ça, mais je dois dire qu'il faut faire vite, parce qu'en face de nous, il y a ceux qui vont s'en emparer pour s'en servir comme un boomerang. C'est ça qui est le danger : il ne faut pas qu'on laisse la pensée de Fanon dans les mains de gens qui vont se dire « il vaut mieux qu'on s'en empare et qu'on détourne sa pensée, qu'on ne la laisse pas à des gens qui en ont réellement besoin ». C'est pour ça qu'il faut aller vite et c'est pour ça que le film a été utile. Parce que, aujourd'hui, maintenant, voilà, l'outil existe, donc, on ne pourra pas le falsifier. Mais il faut que ça reste quelque chose qui soit audible pour ceux qui en ont vraiment besoin.
AR : Je crois que votre film parvient à faire ça. On n'a pas un Fanon qui est aseptisé par le regard universitaire, auquel on enlève, finalement, toute la puissance de la critique et de la réflexion. Qu'est-ce que vous aimeriez que les gens qui vont regarder le film en retiennent ?
J-C B : C'est qu'ils remettent en question leurs a priori, c'est se remettre en question et dire, en fin de compte, qu'on ne sait pas tout et on n'est pas convaincu de tout, parce que c'est ça le problème avec le corps militant. C'est qu'ils sont convaincus d'être, eux, dans le bon droit de vouloir défendre l'opprimé. Mais vous défendez l'opprimé pour le remplacer par quelle structure ? Par quoi ? Et c'est ça. Et vraiment, en tant que Noir, souvent les gens me disent : « on va t'aider ». Mais je dis : « je peux m'aider tout seul, faut juste me donner les outils ».
AR : Si on considère l'expérience générale du spectateur, parfois, il y a des films un peu plus « intellectuels » dans lesquels il y a des longueurs, des creux, où il ne se passe rien. Mais dans votre film, non. Pas du tout. Il y a toujours quelque chose qui se passe. On a hâte de voir ce qui s'en vient, constamment, jusqu'à la fin. Vous nous gardez en haleine.
J-C B : Là, le film traverse plusieurs endroits avec des cultures différentes de cinéma : je parle du Brésil, de l'Afrique, des Antilles ou de l'Europe et puis je vois, en fin de compte, que les gens sortent toujours avec le même état d'esprit. Voilà, ce film ne bouge pas par rapport à qui le regarde, à l'endroit où il regarde. Donc peut-être qu'on a fait un film assez universel dans le bon sens du terme. On a un bel objet, on a un objet qui plaît aux gens qui aiment ce genre de projet.
AR : Il est universel parce qu'il est profondément humain.
J-C B : Ouais, absolument, c'est ça.
26.02.2026 à 07:09
Hassan El-Khansa
Hassan El-Khansa, correspondant Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi, à la tête du Bharatiya Janata Party (BJP), a conduit l'Inde vers une montée sans précédent du nationalisme hindou, connu sous le nom du hindutva. Cette dynamique s'accompagne d'une intensification des tensions (…)
25.02.2026 à 23:00
Claire Comeliau
Un article de Claire Comeliau, correspondante L'Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l'eau » traverse le continent, opposant multinationales assoiffées de profit et population locale, dont la vie quotidienne et le patrimoine (…)
25.02.2026 à 00:46
Manitoba Committee
Une campagne populaire a vaincu un projet de règlement municipal qui aurait sévèrement restreint le droit de manifester à Winnipeg. La campagne a rapidement mobilisé plusieurs centaines de personnes lors… Source
24.02.2026 à 22:56
Jade Almeida
En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non binaires Noir·es [1]. Parmi les actions menées, en mars 2024, nous avons organisé un panel sur Les Solidarités Noires face aux génocides animé par Belen Blizzard. Nous avons eu le privilège d'accueillir Dalia Elsayed, Duha Elmardi et Kandake, qui ont démontré les liens inextricables entre les contextes soudanais, congolais, palestinien et sud-africain.
Début 2024, lors de la planification de notre calendrier d'activités hivernales, la nécessité de discuter de la Palestine s'est évidemment imposée. Il était impensable de ne pas organiser un événement de soutien, considérant que nous participions toustes à divers efforts de cette lutte, mais aussi parce qu'actualité oblige ! Or, des questions ont immédiatement surgi : pourquoi la Palestine et pas le Soudan ? Ou le Congo, par exemple ? Alors que la capacité du monde à suivre, à absorber et à comprendre les actualités ne cesse de diminuer, pourquoi certains contextes s'imposent-ils, et pas d'autres ?
Limites de l'attention dans un monde saturé d'informationsPrenons le cas du Soudan : en 2022, j'avais écrit une chronique pour À bâbord ! sur la révolution soudanaise, intitulée « La Révolution du peuple », où j'expliquais que la population avait renversé un régime en place depuis trente ans et luttait pour empêcher que sa révolution soit usurpée par l'armée. La Charte révolutionnaire pour le pouvoir du peuple (CRPP), élaborée par des comités de résistance, démontrait un vrai exercice de démocratie directe. Malgré son importance, ce mouvement populaire avait à l'époque reçu peu d'attention médiatique à l'international. Pour réaliser ma chronique, j'avais bénéficié d'informations et de contacts d'une militante et fille d'ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es qui faisait son possible pour donner de la visibilité à cette actualité hors du commun. En 2022, malgré un sursaut d'intérêt à l'international, le Soudan a toutefois été vite éclipsé par l'Ukraine. Aujourd'hui, la situation s'est empirée. Le pays subit une guerre civile cauchemardesque qui a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes, ainsi que le déplacement de plus de dix millions d'individus, que ce soit au sein des frontières soudanaises ou vers des pays adjacents comme l'Égypte, l'Éthiopie et l'Ouganda. Le Soudan est désormais le pays qui compte le plus grand nombre de personnes en exil et qui connaît la crise de déplacement d'enfants la plus importante au monde, avec plus de trois millions de concerné·es. À ce stade, on estime qu'un·e réfugié·e sur huit dans le monde est soudanais·e. Qui dit guerre civile dit aussi violences et agressions sexuelles, famine, difficultés d'accès à l'eau potable, accès limité aux soins, et risques d'épidémies [2]. « Le Soudan est une crise majeure », tentent d'alerter les agences humanitaires et la diaspora soudanaise. Pourtant, l'intérêt médiatique et politique se fait attendre.
Notre capacité à accorder de l'attention est devenue une ressource précieuse, intégrée dans un système capitaliste en roue libre. Devant l'abondance d'informations, nous sommes non seulement saturé·es, mais aussi formaté·es à ne plus prendre notre temps. Le contenu doit être digeste, réduit à quelques secondes, et presque caricatural pour retenir notre intérêt. La structure des réseaux sociaux a aussi participé à symétriser ce que nous consommons : un appel aux dons pour le Soudan côtoie l'annonce d'un tout nouveau restaurant à Montréal, une danse devenue virale, une citation de Maya Angelou sur fond musical épique, et la chute d'un émeu sauvage en pleine course. Comprendre, chercher, analyser et retenir ce qui se joue dans l'actualité deviennent des compétences en perte de vitesse. Mais ce serait trop simpliste de réduire ce déficit d'intérêt à un trop-plein d'informations médiatiques. Lorsqu'à Harambec nous nous interrogeons sur les raisons derrière ce silence autour du Soudan, ou encore sur la difficulté à garder le Congo dans nos actualités, le spectre des corps concernés n'est jamais bien loin.
Hiérarchie de l'empathie et ingérence occidentale en AfriqueInterrogé·es à ce sujet, nos panélistes, certaines originaires du Soudan, de la République démocratique du Congo (RDC) ou d'Afrique du Sud, ont longuement dénoncé des dynamiques claires dans la hiérarchisation de l'empathie. Il existe une normalisation et une apathie face à la souffrance, la violence et la mort sur le continent africain, et sur les corps Noirs en général. Dans cet imaginaire nécropolitique, le Soudan ou encore la RDC sont en crise parce que de toute manière, il y a toujours une crise dans cette partie du monde. Qu'importe que six millions de personnes aient été tuées au Congo depuis 1996, que plus de sept millions soient en exil ou qu'il y existe des enfants soldats. Ces populations incapables de se gouverner seraient vouées à rester dans la sauvagerie et l'incivilité. Cette vision justifie et légitimise les ingérences internationales tout en camouflant le pillage organisé des ressources. L'appétit impérialiste à la racine des conflits actuels demeure invisible à la face du monde, et peut aisément prétendre sauver ces populations. Flux financiers, extractivisme minier et forestier… Tous les contextes géopolitiques présentés par nos panélistes ont comme point commun l'ingérence impérialiste occidentale et le capitalisme.
Face au racisme anti-Noir·es, comment tisser des solidarités ?Enfin, nos panélistes ont souligné l'impact du racisme anti-Noir·es au sein même de nos luttes. Si nous avons choisi de parler de Solidarités Noires face aux génocides, c'était aussi pour entamer une conversation difficile, mais nécessaire sur le fait qu'au sein des luttes contre l'impérialisme et le colonialisme, le racisme anti-Noir·es se maintient, souvent minimisé ou ignoré. Malgré nos buts communs, la difficulté à reconnaître et à intégrer pleinement les expériences et les luttes des communautés Noires persiste. Ainsi, nos panélistes ont, avec beaucoup de finesse et de justesse, abordé les rapports entre le monde arabe et ses populations Noires par exemple, et entre la diaspora et ses terres d'origine.
A aussi été évoquée la difficulté à créer des solidarités de luttes dans un contexte de dénigrement et de mépris envers les communautés afro-descendantes. Par exemple, si les milieux militants soudanais ne manquent jamais d'intégrer la Palestine à leurs revendications, l'inverse est plus rare. A été également soulevé un certain malaise de voir certains discours et slogans des luttes contre le racisme anti-Noir·es sortis de leurs contextes et devenus des slogans dans les marches pour Gaza, sans aucune mention pour la condition Noire. Autant de conversations importantes et difficiles qui ont mobilisé les participantes et le public. Ce soir-là, nous avions d'ailleurs exceptionnellement ouvert l'événement aux BIPOC [3], ce qui a rendu les échanges d'autant plus riches et précieux. Depuis, le Sudan Solidarity Collective a organisé un événement de collecte de fonds avec salle comble. Des bénévoles présent·es à l'événement sont des figures qu'on croise aux marches pour la Palestine. Et je vois des visages de notre public au camp de soutien aux étudiant·es de McGill, de Concordia et de l'UQAM. Plus que tout, la conviction demeure que nos luttes sont connectées et que nous ne survivons que grâce à nos solidarités.
[1] Harambec est un organisme par et pour des femmes Noires et personnes non binaires Noir·es. Nous travaillons en non-mixité raciale, tant parmi les personnes qui s'impliquent que dans le CA et chez nos membres futur·es. Sauf exception, nos événements se font également en non-mixité. Ce choix politique est ancré dans la revendication de notre droit à déterminer les conditions et modalités de nos luttes, afin de mieux œuvrer pour notre libération.
[2] Notamment le choléra, avec plus de 1 000 cas soupçonnés à Gedaref, Khartoum et Kordofan.
[3] En anglais : « Black, Indigenous and People of Color », soit « Noir·es, Autochtones et personnes de couleur ».
Photo : Ben Welsh (CCO 1.0)
24.02.2026 à 22:48
Marion Miller
Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail était échu depuis avril 2023 – déclenchent une grève générale illimitée le 23 novembre 2023. L'objectif est de taille : améliorer les conditions de travail des profs, freiner la désertion en enseignement, et renverser la vapeur du recul des dernières années en éducation.
Les témoignages en rouge ont été partagés à 8 h le matin et à -14 degrés. Une nouvelle confiance et un remue-méninges collectif prennent forme.
23 novembre, 7 h du matin. Sylvie, Rana, Louise, Martine, Patricia, François, Guillaume et Salim se dirigent devant leur école et forment leur ligne de piquetage aux portes, fier·es, courageux·ses, fatigué·es, tanné·es, rempli·es d'espoir, uni·es.
Chacune et chacun croit ou espère que cette fois-ci sera la bonne. La grève illimitée est le combat qui mettra fin aux années d'austérité et qui marquera le retour des investissements et des signes d'amour pour nos écoles publiques. Chacune et chacun est prêt·e à un grand sacrifice sur son salaire pour y aller plus fort, pour « la gagner cette fois-ci ».
« Quand j'ai commencé ma carrière, ce n'était pas du tout comme ça. On avait plus d'élèves, mais moins de grands besoins, moins de paperasse à faire, moins de courriels, de rencontres. »
Ces courageux collègues resteront sur cette ligne de grève pendant 22 jours. La grève devient un rituel : on se lève à la même heure que lorsqu'on enseigne, mais au lieu de nos boîtes à lunch, nos piles de corrections et nos chemises à boutons, on enfile combines, pantalons de neige, deux couches de bas, de grosses mitaines de ski et la fameuse tuque rouge. Vingt-deux jours, de la fin novembre à la fin décembre, la partie la plus sombre de l'hiver. Vingt-deux jours qui ne seront jamais suffisants pour combattre 25 ans de reculs et de désinvestissements en éducation.
Qu'est-ce qui nous a fait tenir 22 jours ? Notre désespoir devant les élèves, que nos écoles trahissent chaque jour par manque de ressources. Notre espoir que les choses pourraient encore s'améliorer puisque les solutions sont connues. Le gouvernement n'aurait qu'à écouter nos idées.
Tous les jours de cette grève, je faisais la tournée des lignes avec des collègues. On apportait du matériel de mobilisation, du ravitaillement, des nouvelles et des encouragements aux 15 écoles sur notre circuit. Tous les jours, les profs nous le répétaient : « Pas question qu'on rentre avant d'avoir de vrais gains ». Si la possibilité d'un retour en classe avant les Fêtes diminuait, le moral, lui, ne flanchait pas : « Moi je n'accepterai pas n'importe quelle entente, et mes collègues non plus. »
« Je suis venue ici enseigner, dans ce pays dit développé, et on ne peut même pas offrir mieux que ça aux enfants ? »
« Dans le fond, c'est un choix »Mais c'est lors de la cinquième semaine que le ton des discussions a vraiment changé sur les lignes. Jusque-là, beaucoup croyaient encore que ça se réglerait. Toutefois, face au mépris de la partie patronale, un discours nouveau émerge. On a eu cinq semaines pour mieux se connaître : collègues du sous-sol et du troisième étage, collègue de maternelle et spécialiste de musique, collègues plus expérimenté·es et à leurs débuts, collègues d'ici et d'ailleurs.
« C'est vrai que ça pourrait être mieux, que Legault pourrait bouger, nous rejoindre à n'importe quel moment. »
« Choisir », ce mot clé qui nous permet d'entrer dans une conversation nouvelle, qui nous libère, qui nous permet enfin d'explorer le contexte de la machine néolibérale derrière notre grève, notre travail, et notre quotidien dans le secteur public. Il a fallu ces cinq semaines dans le froid pour réaliser qu'on est toutes et tous dans notre droit, qu'on a raison d'en demander plus. Qu'on ne devrait plus se contenter d'écoles qui tombent en ruines. Que l'État peut faire mieux, peut choisir de faire mieux. Pour nous, les profs, et pour les enfants du Québec.
Ça nous aura pris 22 jours pour que ce genre de discours émerge sur les lignes.
Poursuivre l'éducation politiqueQue pouvons-nous faire de plus, dans le mouvement syndical, pour entamer une relance, pour amorcer cette éducation politique, pour la propager dans chacune des instances et des actions afin qu'elle atteigne chaque membre de la base ? Nos syndicats ne devraient pas être juste des machines à griefs ou des pourvoyeurs de services aux membres. Où, à part dans nos syndicats, retrouve-t-on d'aussi importants espaces d'éducation politique dans notre société ?
« En fait, il montre à la jeunesse qu'il se fout de leur éducation, ça ne l'affecte même pas, les cinq semaines où il a laissé les enfants à la maison. »
La question se pose d'autant plus dans le secteur public, où les travailleur·euses subissent, dans leur travail quotidien, l'effritement du filet social et l'appauvrissement des familles. Comment poursuivre cette réflexion politique parmi les membres de la base dans chaque milieu de travail, au quotidien, et pas seulement avant une négociation de la convention collective ? Comment poursuivre cette éducation à long terme, pour faire de notre force syndicale le vecteur des changements politiques sur de multiples fronts ?
« Chez nous, on n'avait pas le choix, on faisait ce qu'on pouvait, mais je pensais que ce serait différent ici. »
Comment reproduire ce mouvement qui aura fait tenir debout les profs pendant 22 jours pour une meilleure école publique ? Par le biais d'un élargissement de notre rôle dans l'éducation politique, certes, mais aussi par un élargissement de nos liens avec la population.
L'appui des parents a été spectaculaire tout au long de cette grève, mais ce n'est pas grâce aux efforts très superficiels qui ont été faits de notre côté pour les rejoindre. Nous avons distribué tracts et rubans, mais n'avons pas fait d'appels plus larges à la mobilisation, et n'avons pas pris le temps d'écouter et d'impliquer les familles. Les parents et citoyen·nes, qui voient de leurs propres yeux les problèmes en éducation, ont fait preuve d'une extraordinaire solidarité par leurs propres moyens. Semaine après semaine, parents, grands-parents ou tuteur·rices nous apportaient du café, des beignes, des sandwichs, des chauffe-mains, des mots d'encouragement. Iels klaxonnaient pour nous aux quatre coins de la ville, nous arrêtaient à l'épicerie pour nous féliciter, nous envoyaient des courriels et des messages. Iels passaient nous voir sur les lignes avec les enfants pour nous saluer, et se déplaçaient même à nos manifestations au centre-ville.
« Dans le fond, c'est un choix. On choisit, au Québec, de ne pas s'offrir une école publique de qualité. »
Tout cela témoigne d'une énorme sympathie et d'une grande générosité de la part des familles de nos élèves. Mais il faudrait, à l'avenir, créer des espaces pour réellement impliquer les parents, pour mener cette lutte côte à côte et avec un ancrage dans les quartiers et communautés de nos écoles. Il y a un grand travail à faire pour arriver à cet élargissement de la lutte. Malheureusement, les 22 jours n'auront pas été suffisants pour obtenir les gains souhaités par les profs. Il nous faudra chaque parent et chaque citoyen·ne à nos côtés, pour demander, pour exiger un système d'éducation meilleur, à la hauteur des besoins des enfants, de nos attentes et de nos espoirs pour notre société.
Marion Miller est enseignante d'arts plastiques au secondaire et membre des comités de mobilisation de l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal et de la Fédération autonome de l'enseignement.
Illustration : Ramon Vitesse
24.02.2026 à 22:39
Isabelle Larrivée
Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions propalestiniennes. Cette volonté d'effacement vise spécifiquement l'expression de la solidarité et l'expertise qui démentent les discours officiels israéliens.
Cela n'a rien de nouveau. Les droits des Palestinien·nes sont violés en regard du droit international depuis 1948 et une surveillance injustifiée n'a cessé de s'exercer sur les initiatives en leur faveur. Récemment, les exemples de censure se multiplient dans les milieux littéraires, artistiques et universitaires.
Édition, arts et milieux universitairesParis, octobre 2023. Un libraire parisien, Patrick Bobulesco, constate qu'il n'a plus en stock un titre qui lui est régulièrement réclamé depuis la reprise des bombardements de l'armée israélienne sur Gaza. Il s'agit de l'essai d'Ilan Pappé intitulé Le nettoyage ethnique de la Palestine, dont la traduction de l'anglais a été publiée en 2008 chez Fayard. Le célèbre auteur appartient à la mouvance des nouveaux historiens israéliens qui entendent repenser le sionisme et l'histoire de leur pays de manière critique.
Contacté par le libraire, le distributeur indique qu'il y a eu arrêt définitif de commercialisation depuis le 7 novembre. L'éditeur confirme : l'ouvrage a été retiré de leur catalogue. Or, des chiffres publiés par Edistat indiquent clairement que les ventes de ce livre sont en plein essor : 158 exemplaires se sont envolés entre le 9 et le 15 octobre, et 89 entre le 6 et le 12 novembre. Le retrait semble injustifié, malgré les explications de Fayard qui plaide la caducité du contrat. À noter que Fayard avait aussi publié, en 2008, le controversé père de la théorie du Grand remplacement, Renaud Camus, avec comme argument la défense de la liberté d'expression. Finalement, la maison d'édition La Fabrique (Paris) et les Éditions de la Rue Dorion (Montréal) ont négocié la reprise des droits. Le traducteur de la première édition, Paul Chemla, a pour sa part remis la main sur ses droits de traduction. Le livre d'Ilan Pappé devrait se trouver à nouveau dans les librairies en mai 2024.
Toronto, novembre 2023. Le conservateur d'art Amin Alsaden se prépare à ouvrir l'exposition de photos intitulée Lands Within sur la plateforme en ligne du Art Canadian Institute (ACI). L'exposition regroupe des artistes de culture arabe et souhaite exposer des photos de pays souvent sous-représentés en photographie.
Le 23 novembre, à quelques jours de l'ouverture, on informe Alsaden que l'exposition fera l'objet d'une lecture critique afin de s'assurer qu'elle n'offense pas les visiteurs. À la suite des protestations d'Alsaden, faisant valoir une lettre d'entente reçue en août, la direction décide de faire marche arrière. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.
On apprend, en effet, que Wanda Nanibush, conservatrice de la collection d'art canadien et autochtone du Musée des Beaux-arts de l'Ontario (AGO), elle-même anishinaabe, est subitement congédiée. Elle aurait, semble-t-il, exprimé son soutien aux Palestinien·nes et dénoncé le rôle de l'État israélien dans la colonisation et le génocide. La fondatrice et directrice du ACI, Sara Angel, a soutenu, avec d'autres, le renvoi de Wanda Nanibush. On apprend alors qu'elle siège au conseil de direction du Israel Museums and Arts, Canada (ICAAM). Il n'en faut pas plus : cette fois, c'est Alsaden et les artistes qui décident en bloc de mettre un terme à cette collaboration. Iels reprennent leurs œuvres, considérant que ces évènements représentent une menace directe à leur liberté d'expression.
Cambridge, janvier 2024. Claudine Gay, première femme noire et fille d'immigré·es haïtien·nes à présider la prestigieuse université de Harvard, est invitée à démissionner après moult tergiversations administratives (et idéologiques) et une cabale sans précédent. En fonction depuis juillet 2023, elle a appris bien malgré elle qu'on ne conteste pas le récit national israélien. Soupçonnée de n'avoir pas condamné avec suffisamment de vigueur les propos d'étudiant·es propalestinien·nes, dans l'esprit de préserver leur liberté d'expression et pour ne pas nuire à leur réadmission, elle sera tenue de rendre compte de ses actions et fera l'objet d'un interrogatoire pour le moins éprouvant. Dans cette enquête, menée par Elise Stefanik, une élue républicaine de la Chambre des représentants du Massachusetts, le verdict semble décidé à l'avance. Pour la faire tomber, on l'accuse même d'avoir plagié des passages de sa thèse, une accusation non fondée qui sera démentie par la suite. Acculée au pied du mur, elle remet sa démission le 2 janvier 2024.
Montréal, janvier 2024. Lorsqu'on parle de censure, les campus canadiens ne sont pas en reste. Dans un reportage de Radio-Canada, on apprend que cela frise la menace et son corollaire : la peur des représailles. Des étudiant·es de médecine l'ont appris à leurs dépens. En effet, plusieurs avaient signé une pétition de la Health Workers Alliance for Palestine (Alliance des travailleur·euses de la santé pour la Palestine) demandant un cessez-le-feu à Gaza. Pour la profession médicale, protéger la vie est un devoir moral. Mais des professeur·es membres de l'Association des médecins juifs ont intercepté la pétition et dressé une liste de ses 271 signataires. Iels se proposent de partager cette liste avec les directions chargées d'évaluer des demandes de jumelage pour les résident·es. Les signataires, de futurs médecins, risquent de ne pas obtenir leur premier choix de résidence ou d'entacher leur carrière professionnelle. On ne connaît pas le fin mot de l'affaire, mais la menace suffit à dissuader toute voix dissidente.
Montréal, février 2024. Une trentaine de livres de l'illustratrice Élise Gravel, bien connue pour ses dessins pour enfants et ses idées progressistes, sont mis à l'index par la Bibliothèque publique juive de Montréal et rendus accessibles uniquement sur demande. Notons que plusieurs livres d'Élise Gravel ont fait l'objet de censure dans des États conservateurs chez nos voisins du Sud. Depuis quelque temps, elle fait l'objet d'une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux parce qu'elle prend position pour la Palestine et contre la déshumanisation, à l'heure où des milliers d'enfants tombent sous les bombes à Gaza. Grâce aux pressions de citoyens, de son avocat Julius Gray, de l'organisme Voix juives indépendantes Montréal, ainsi que d'une motion votée au Parlement condamnant cette censure, ses livres seront remis sur les rayons de la bibliothèque. Élise Gravel n'a pas l'intention de se laisser réduire au silence.
Une longue expertise de la censureOn aurait tort de croire que ces récents événements sont inédits. Ils s'inscrivent en continuité avec une pratique de censure ininterrompue depuis le début de l'occupation israélienne en Palestine.
Par exemple, à Manchester, en août 2021, le directeur de la Whitworth and Manchester Art Gallery, Alistair Hudson, a dû quitter ses fonctions sous les pressions de l'Association de juristes britanniques pour Israël (UK Lawyers for Israel, UKLFI). Le motif ? Avoir organisé une exposition des travaux de Forensic Architecture, groupe de recherche multidisciplinaire qui enquête sur les violences d'État et les violations des droits de la personne dans le monde. L'exposition témoignait des opérations militaires israéliennes et du nettoyage ethnique que subissent les Palestinien·nes, et était assortie d'une déclaration en appui à la cause palestinienne. UKLFI soulevait des inexactitudes dans les contenus de l'exposition, ce qui a été formellement démenti par le groupe Forensic Architecture. À la suite du départ du conservateur Alistair Hudson, les artistes décident de retirer leurs œuvres en signe de protestation. Eyal Weizman, architecte israélo-britannique et fondateur de Forensic Architecture, commentait le départ de Hudson en déplorant l'intention de l'université qui héberge la galerie de faire taire le débat autour d'une question aussi importante.
De même, à Paris, à la suite des attaques perpétrées par l'armée israélienne contre Gaza le 6 août 2022, l'un des plus éminents spécialistes français du monde arabe, Alain Gresh, est invité par une grande chaîne d'information en continu, BFMTV, à commenter les événements. Il positionne son propos sur deux aspects précis. D'abord, l'armée israélienne a pris l'initiative de l'offensive et n'était pas en situation de légitime défense. Ensuite, ce sont les politiques israéliennes qui portent la responsabilité des violences dans la région, violences qui ne pourront cesser tant que le blocus de Gaza et l'occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ne seront pas levés, en conformité avec les résolutions de l'ONU. Dans la foulée de ces déclarations survient ce qu'il est convenu d'appeler une « tempête médiatique », et l'entrevue est rapidement retirée des ondes. La raison évoquée : puisqu'elle n'avait pas été diffusée en entier, on craignait qu'elle soit sujette à des manipulations… Voilà de quoi laisser dubitatif.
Allégations d'antisémitismeTerminons par un petit tour en Allemagne, où des artistes juifs allemands font aussi l'objet de censure pour avoir soutenu la Palestine, même très longtemps avant les événements actuels. Interrogée par un journaliste du Guardian, l'artiste Candice Breitz témoigne. Le 24 novembre 2023, elle reçoit un appel du directeur de la Saarland Museum's Modern Gallery, en Allemagne de l'Ouest, qui l'informe de l'annulation de son exposition devant se tenir au printemps 2024. L'exposition n'avait aucun lien avec la Palestine. L'annulation avait été décidée unilatéralement, sans qu'aucun entretien n'ait eu lieu avec elle. Elle soupçonne des représailles concernant ses déclarations où elle évoquait « le carnage en cours en Israël-Palestine ». Lorsque plus tard des échanges ont lieu, le directeur lui apprend que cette annulation se justifiait par le fait qu'elle avait « peut-être signé une lettre de soutien à BDS » (Coalition « Boycott, Désinvestissement, Sanctions »). Toutefois, cette signature n'a jamais eu lieu. L'artiste explique qu'en fait, elle a appuyé une lettre de protestation contre une résolution du parlement allemand qui voulait désigner l'organisation BDS comme antisémite, et dont les signataires comprenaient des chercheur·euses spécialistes de l'Holocauste, plusieurs rabbins, et des personnes de confession juive, comme l'artiste elle-même.
L'antisémitisme est systématiquement évoqué pour légitimiser l'annulation d'un événement ou d'une prise de parole pour défendre la Palestine, quelle qu'elle soit. C'est là un argument de taille au regard de l'histoire tragique des communautés juives dans le monde. Et outre ce qui est relaté ici, l'on peut signaler un grand nombre d'occasions où les défenseur·euses de la Palestine sont bâillonné·es, licencié·es, annulé·es avec cet argument à l'appui.
Or, si des débordements injustes ont aussi eu lieu envers des personnes juives qui n'ont rien à voir avec la guerre menée par le Tsahal, l'enjeu est radicalement différent et ne saurait soutenir quelque comparaison que ce soit avec ce que défendent et soutiennent les artistes ou les intellectuel·les propalestinien·nes. Car ce sont les Palestinien·nes qui, par milliers, meurent ou sont menacé·es de mort, que ce soit par les bombes, la famine ou les maladies résultant de conditions sanitaires déplorables. Il est par conséquent incompréhensible que celleux qui dénoncent cette situation soient brimé·es dans leurs droits d'expression, et taxé·es de discrimination envers les personnes juives. Chaque fois où cela se produit, les censeurs se font les complices de la violence sioniste.
La censure, en fait, ne procède pas uniquement par effacement. Elle est aussi punitive, en ce sens qu'elle va jusqu'à prescrire des licenciements, ou privative, dans la mesure où elle empêche des événements d'être tenus. Et nous comprenons aussi que cette censure s'exerce parfois à la suite de simples soupçons, et de manière injustifiée. Ainsi, cette volonté manifeste d'imposer le silence se fait l'écho d'un génocide qui tarde à être reconnu comme tel par la communauté internationale.
Photo : Campement sur le campus de l'université Mc Gill, Montréal, avril 2024 (André Querry).
24.02.2026 à 22:32
Judith Lefebvre
S'inspirant du mouvement anti-trans britannique, le gouvernement du Québec a créé un « comité de sage » censé légitimer la transphobie d'État. La résistance s'organise.
Après une escalade verbale de quelques semaines l'automne dernier impliquant le Parti conservateur du Canada, le Parti québécois et la CAQ sur les toilettes mixtes dans les écoles, le gouvernement de François Legault a annoncé la mise sur pied d'un comité pour « étudier les questions sensibles liées à l'identité de genre ».
Le gouvernement a ensuite entamé des négociations avec le directeur général du Conseil québécois LGBT dont la nature n'a pas été révélée par ce dernier, faisant l'objet d'une entente de confidentialité selon lui. En décembre pourtant, la ministre de la Famille annonçait un comité composé uniquement de personnes cisgenres, dont deux membres ayant des liens documentés avec PDF Québec, un des principaux lobbys transphobes de la province [1].
Devant le ridicule de l'exercice et l'ambiguïté volontaire de la mission du comité, une coalition de militant·es grassroot s'est formée pour demander sa dissolution pure et simple. Cet appel avait été appuyé par 143 organismes et plus de 1000 personnes au moment du lancement de la campagne intitulée Nous ne serons pas sages en avril dernier [2].
Les appuis viennent d'un large éventail de luttes, tant féministes que syndicales ou étudiantes, et des comités régionaux ont aussi été mis sur pied en Estrie, au Bas-Saint-Laurent et dans la région de Québec pour coordonner les efforts en dehors de la région métropolitaine. Après une première manifestation lors de la journée de la vengeance trans le 31 mars dernier, l'effort a également reçu le soutien du Réseau Enchanté, un rassemblement pancanadien d'organismes 2SLGBTQIA+.
Un village PotemkineSelon François Legault, son comité aviseur aurait été créé pour apaiser les débats initiés par le mouvement 1 Million March 4 Children, qui avait affronté des militant·es queers antifascistes au centre-ville de Montréal en septembre dernier. Son rapport, prévu pour 2025, doit permettre d'adopter des orientations gouvernementales sur les questions liées au genre.
Cela n'a pas empêché Bernard Drainville [3], ministre de l'Éducation, d'annoncer un moratoire immédiat sur les toilettes mixtes dans les écoles du Québec en mai 2024, déclarant au Devoir qu'il avait « confiance que [les membres du comité des sages] n'arriveront pas à la conclusion inverse » [4].
L'honnêteté du ministre est surprenante, mais quand on compare le coût politique relatif de la transphobie dans les autres pays où le mouvement anti-trans a eu un certain succès, on remarque qu'il est plutôt favorable aux réactionnaires. En ce sens, il se pourrait que le gouvernement ne voie simplement plus l'utilité de prendre des pincettes. La panique médiatique accordée récemment aux transitions chez les mineur·es au Québec a sans doute contribué à cette perception.
L'écran de fumée n'aura duré que quelques mois, mais heureusement les militant·es de la campagne Nous ne serons pas sages et leurs allié·es auront su voir à travers dès le départ. Avec un véhicule politique et une base militante déjà mobilisée, ce mouvement est voué à prendre de l'ampleur au fur et à mesure que le gouvernement abandonnera les gants blancs.
Mais la communauté trans seule est trop peu nombreuse pour remporter ce combat. Il faudra donc plus que des appuis et des paroles de la part des allié·es ; ça va prendre de l'argent et des bras.
[1] En ligne : https://pivot.quebec/2023/12/07/qui-sont-les-sages-qui-guideront-le-gouvernement-sur-la-question-de-lidentite-de-genre
[2] En ligne : https://pas-sages.info
[3] Bernard Drainville et Éric Duhaime s'exaspéraient ensemble de la « guerre des bécosses de Donald Trump » sur les ondes de FM93, le 23 février 2017. L'actuel ministre ridiculisait l'idée de toilettes genrées et souhaitait généraliser les toilettes mixtes.
[4] Marie-Michèle Sioui, Le Devoir, 1er mai 2024.
Judith Lefebvre est militante transféministe et queer.
Photo : André Querry
24.02.2026 à 22:25
Mathieu Paradis
À l'occasion de la fête nationale du Québec, il semble important d'ouvrir un débat critique sur la figure du québécois comme figure colonisée, et d'évoquer les angles morts et les héritages, accidentels ou non, de cette représentation mise en avant par des revues comme Parti pris.
La revue politique et culturelle et maison d'édition des années 1960 Parti pris est essentielle pour comprendre les origines de la promotion d'une identité québécoise dite colonisée. Celle-ci présentait régulièrement les Canadien·nes français·es comme étant colonisé·es. Cette représentation a aussi été mise de l'avant par le célèbre essai de Pierre Vallières [1]. Une qualification difficile à accepter, voire à comprendre, et qui peut même sembler farfelue. Albert Memmi préférait dire des Québécois·e qu'ils étaient dominé·es et non colonisé·es [2]. Aimé Césaire s'amusait de l'exagération de Vallières lorsqu'il aperçut son livre dans une vitrine de librairie [3]. C'est que la qualification est étonnante, et le vocabulaire qu'elle mobilise l'est encore plus. Elle se révèle être un jeu, le jeu d'un devenir révolutionnaire. Le jeu, poussé à l'extrême, n'est pas sans rappeler les mots de Césaire dans Cahier d'un retour au pays natal : « de-peur-que-ça-ne-suffise-pas, de-peur-que-ça-ne-manque [4] ». Voilà l'effort partipriste de pousser l'identification victimaire au-delà de la raison, de peur que le combat nationaliste québécois ne soit pas pris au sérieux.
En identifiant le·a Québécois·e à la figure du colonisé, les membres de Parti pris ensevelissent les vécus autochtones. Trois hypothèses se présentent d'emblée. La naïveté peut-être – Emilie Nicolas a déjà répondu à cette hypothèse dans la revue Liberté [5]. L'ignorance alors ? Les écrits partipristes démentent cette hypothèse. Ils y reconnaissent « la lecture de Fanon et le vol de bâtons de dynamite [6] », que la vérité de la question nationale est une vérité première qui n'a pas à être soumise aux faits [7], et que « la parole, pour nous, a une fonction démystificatrice ; elle nous servira à créer une vérité qui atteigne et transforme à la fois la réalité de notre société […] nous ne visons à dire notre société que pour la transformer [8] ». Ainsi, les partipristes ont écarté d'eux-mêmes l'hypothèse de l'ignorance.
Spoliation identitaireLa seule hypothèse viable semble celle de la stratégie politique. La professeure Ching Selao a déjà présenté les pratiques discursives de Parti pris comme les outils d'une stratégie d'appropriation identitaire sans toutefois aborder l'absence de considération que de telles pratiques impliquaient à propos des présences autochtones sur le sol québécois [9]. Les Québécois·es qui pensaient la transformation de la société dans cette revue se sont approprié l'identité autochtone en se présentant comme indissociables du territoire, comme s'il n'y avait jamais eu de spoliation territoriale, effaçant totalement l'histoire des terres arrachées pour y ajouter une nouvelle spoliation discursive, celle de l'identité. Selon ce discours, les Québécois·es sont des Autochtones, ce qui ne laisse plus aucun espace aux Premiers Peuples. Dans le numéro de l'été 1964, Pierre Maheu écrivait qu'il faut « risquer l'irraison, pour retrouver nos racines [10] ». En posant les Québécois·es comme des figures indissociables du sol, portées par un destin révolutionnaire inévitable, Parti pris met en marche sa dialectique : les victimes québécoises vont renverser la société par l'entremise d'un socialisme décolonisateur. La revue efface la présence première des populations autochtones. Toutefois, il n'est pas uniquement question d'effacer l'Autre, il s'agit également d'usurper son identité. Ainsi, selon la revue, le Québécois est « autochtone, indigène, indien dans sa réserve victime d'un génocide culturel [11] ».
Les écrivain·es de Parti pris ont voulu rendre leur figure de colonisé crédible, réelle, convaincante, et ont utilisé des mots galvaudés pour en tracer les traits. Toutefois, en instrumentalisant le langage, ils ont évacué les souffrances et les vécus des communautés autochtones et des communautés noires. Paradoxalement, en travaillant les reliefs de cette figure, les partipristes ont également trahi leurs propres souffrances. Presque tous·tes les auteur·trices ayant par la suite dénoncé cette stratégie d'appropriation langagière reconnaissent dans leur analyse historique la domination économique exercée sur les populations francophones du Québec, les pressions exercées sur leur langue et leur culture. Iels soulignent également toutes les vicissitudes de l'impérialisme américain. Personne ne dément les souffrances canadiennes-françaises. Les réactions coléreuses de celles et ceux qui s'agrippent à une identité canadienne-française dite autochtone et colonisée sont ainsi injustifiées. En évacuant le réel pour rendre le mythe opérant, pour reprendre les termes de Roland Barthes [12], Parti pris a effacé ses véritables souffrances, et en s'appropriant celles des autres, a bâclé son propre combat.
Fêter l'évacuation des mythesPierre Bourdieu écrivait que c'est en nommant que l'on confère une existence sociale [13]. Parti pris n'a cessé de nommer le portrait du colonisé québécois, d'en travailler la figure. Les membres de la revue ont, du coup, donné naissance à cette figure fantasmée du Québécois autochtone, une figure sans aucune vraisemblance. Et puisque l'existence donnée à cette figure a été sculptée dans la colère, il apparaît aujourd'hui que ses mutations carburent encore à cette émotion. Le discours nationaliste est gavé d'un ressentiment que l'on s'acharne à défendre pour ne pas reconnaître qu'un dominé peut participer au projet colonial, que quelqu'un ayant souffert peut aussi faire souffrir d'autres. On protège cette colère pour ne pas avoir à écouter, pour continuer de s'offusquer de la douleur de celles et ceux qui occupaient déjà le sol avant nous. Ce discours nationaliste s'essouffle face aux émotions et aux souffrances qu'il refuse de reconnaître. Son vocabulaire a donné vie à une figure, mais refuse l'existence de personnes bien réelles.
Aujourd'hui, alors que les Québécois·es célèbrent leur fête nationale, il faut se souvenir que la figure du colonisé québécois construite par les partipristes était fallacieuse. Plutôt que de s'accrocher à la défense de cette figure colonisée, convenons que la situation est gênante. Plutôt que de se protéger de toute dissonance cognitive, le discours nationaliste québécois doit évacuer ses mythes. L'instrumentalisation des mots au service d'un devenir révolutionnaire en a terminé de consommer sa décrépitude. An Antane Kapesh a écrit : « Tu as préféré me voler, rien que pour pouvoir t'appeler QUÉBÉCOIS [14] ». La figure du colonisé québécois relevait du déguisement. Et les jeux du répertoire langagier ne sont toujours pas parvenus à rendre cette figure crédible.
[1] Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique (Montréal : Parti pris, 1968).
[2] Albert Memmi, L'homme dominé : le Noir, le Colonisé, le Prolétaire, le Juif, la Femme, le Domestique (Paris : Gallimard, 1968), p. 87.
[3] Aimé Césaire, Le discours sur la négritude [1987] dans Discours sur le colonialisme (Paris : Présence Africaine, 2004 [1955]), pp. 81-82.
[4] Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal (Paris : Présence Africaine, 1983), p. 15.
[5] Emilie Nicolas, « Maîtres chez l'Autre », Liberté 326 (2020).
[6] Jean-Marc Piotte, « autocritique de parti pris », Parti pris 10 (septembre 1964), p. 43
[7] Paul Chamberland, « de la damnation à la liberté », Parti pris 9 (été 1964), p. 82.
[8] « Présentation », Parti pris 1 (Octobre 1963), p.2.
[9] Ching Selao, « Portrait du colonisé québécois : Peau blanche, masques noirs ? » dans Avec ou sans Parti pris : le legs d'une revue, Gilles Dupuis et al., dir. (Montréal : Nota Bene, 2018), 329-359.
[10] Pierre Maheu, « l'œdipe colonial », Parti pris 9 (été 1964), p. 29.
[11] Voir, entre autres, mais particulièrement, les numéros d'octobre 1963 et de l'été 1964 pour observer la répétition de ces formules.
[12] Roland Barthes, Mythologies (Paris : du Seuil, 1957), pp. 252-253.
[13] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique (France : Fayard, 2014 [1991]), p. 328.
[14] An Antane Kapesh, Qu'as-tu fait de mon pays ? (Montréal : Mémoire d'encrier, 2020), p. 77.
Mathieu Paradis est candidat à la maîtrise en histoire à l'Université de Montréal.
Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)
24.02.2026 à 22:15
Geru Schneider
Le dernier Conseil national du 21 février de Québec solidaire devait clarifier la stratégie du parti à l'aube d'un cycle électoral crucial. Au lieu de décisions concrètes, les délégué·e·s ont été invités à consulter et discuter, tandis qu'une exemption controversée dans la circonscription de Gouin illustrait l'urgence électorale prenant le pas sur les principes. Retour sur un week-end qui en dit long sur les tensions internes et la fragilité de la démocratie interne du parti.
Quand discuter remplace décider à Québec solidaireLe dernier Conseil national de Québec solidaire devait être un moment de clarification politique. À l'approche d'un cycle électoral incertain, alors que le gouvernement multiplie les projets de loi liberticides et que plusieurs associations locales vivent un essoufflement militant bien réel, nous avions besoin d'une chose simple : une discussion franche sur la conjoncture, une orientation stratégique assumée et des décisions claires.
Ce ne fut pas le cas.Au terme d'une journée compressée, ce qui est déjà inhabituel pour une instance nationale, le sentiment dominant n'est pas celui d'un parti qui se dote d'une boussole, mais celui d'une organisation qui consulte beaucoup, échange longuement, puis reporte les choix politiques à plus tard. Un parti qui parle de stratégie, mais hésite à en décider une.
Trois éléments ont particulièrement cristallisé ce malaise : l'absence de véritable plan de rapport de force face aux offensives de la Coalition avenir Québec, la transformation progressive des instances décisionnelles en espaces de discussion sans mandat réel, et, surtout, la suspension d'une résolution démocratiquement adoptée concernant la circonscription de Gouin au nom d'une logique électoraliste.
Pris ensemble, ces épisodes ne relèvent pas de simples désaccords tactiques. Ils révèlent une tendance plus profonde : la dépolitisation de nos propres lieux de décision et un glissement vers une culture de gestion plutôt que de confrontation politique.
Une opposition parlementaire sans stratégie de rapport de forceFace à la multiplication des lois autoritaires, plusieurs délégué·e·s espéraient entendre une orientation claire de l'aile parlementaire. Quelle est notre stratégie pour bloquer ou ralentir ces projets de loi ? Y aura-t-il des tactiques d'obstruction ? Une coordination avec les syndicats et les mouvements sociaux ? Une articulation entre travail parlementaire et mobilisation populaire ?
Bref : comment construisons-nous un rapport de force réel ?Les réponses sont demeurées étonnamment modestes autant de la part du caucus, mais aussi de l'exécutif (CCN). Pas de filibuster. Pas de plan pour ralentir systématiquement les travaux. Pas d'effort structuré de convergence avec les luttes sociales. La posture avancée relevait plutôt d'une logique d'« amélioration » : déposer des amendements, bonifier les textes, limiter les dégâts.
Il serait toutefois injuste de ne voir dans ce Conseil national qu'un enchaînement de reculs. L'adoption, à majorité, de la proposition d'urgence visant à lancer une campagne nationale contre le virage autoritaire du gouvernement de la CAQ et contre ses lois liberticides constitue l'un des rares moments politiques clairs de la fin de semaine. En appelant à dénoncer ces attaques, à construire un front social de résistance et à faire de QS un pôle d'appui aux luttes populaires, les délégué·e·s ont montré qu'une combativité subsiste un peu toujours dans le parti. Malgré la fatigue et les frustrations, la base militante ne demande pas moins d'ambition : elle demande un parti qui assume pleinement son rôle d'alternative et de rapport de force. Dès qu'on lui offre un mandat concret, elle répond présente. En espérant que l'exécutif du parti écoute et agisse dans cette direction…
Cette approche est compréhensible sur le plan technique. Mais politiquement, elle est insuffisante.
Quand un gouvernement gouverne à coups de bâillon et impose un « package deal » de réformes régressives, se contenter d'amender revient à accepter le terrain de l'adversaire. Sans stratégie assumée de confrontation, l'opposition parlementaire se transforme en gestionnaire critique. Elle accompagne le processus plus qu'elle ne le conteste.
Pour un parti qui s'est toujours présenté comme un relais des luttes sociales à l'Assemblée nationale, cette déconnexion est lourde de sens. Elle donne l'impression d'un repli institutionnel, d'une prudence défensive, comme si l'objectif premier n'était plus de changer le rapport de force, mais de paraître responsable.
Or, l'histoire des avancées sociales nous enseigne exactement l'inverse : sans pression extérieure, sans mobilisation, sans conflit assumé, les institutions ne cèdent rien.
Discuter sans décider : des instances vidées de leur sensLe malaise ne se limitait pas à la stratégie parlementaire. Il traversait aussi la manière même dont le Conseil national était organisé.
Traditionnellement, ces instances servent à délibérer collectivement et à trancher des orientations politiques. Or, le seul véritable moment de « participation » proposé aux délégué·e·s aura été un atelier de 55 minutes pour parler de l'environnement politique au Canada, au Québec, du parti et des co-porte-parole : une consultation éclatée en une dizaine de salles, où les délégués ont été dispersés pour répondre à des questions larges, souvent vagues, sans mécanisme clair pour transformer ces échanges en décisions concrètes, contraignantes ou mandatées.
On nous parlait d'« espaces de dialogue », de « consultations », de « retours ». Mais sans mandat. Sans vote. Sans échéancier. Sans reddition de comptes. Un exercice d'expression, pas un exercice de pouvoir.
Le contraste était frappant : alors que cette brève parenthèse consultative se voulait participative, la matinée, elle, s'est surtout résumée à une succession de rapports — du Comité de coordination national, de l'aile parlementaire, des différentes instances — souvent descriptifs, rarement politiques, presque jamais suivis de prises de position ou de décisions. Beaucoup d'information, très peu de délibération. Certes nécessaire pour l'administration du parti, mais dérisoire face à l'ampleur de la tâche qui devait être devant nous.
À une question posée par certains militant.e.s sur un espace ou une instance décisionnelle et mandataire sur la stratégie électorale et sur la conjoncture politique devant nous. La réponse, franchement décevante et balayant du revers de la main une question hautement pertinente : « On prend en note ».
À force, le décalage devient évident. Discuter n'est pas décider. Consulter n'est pas mandater. Informer, ce n'est pas écouter. Un parti politique ne peut pas fonctionner durablement sur la seule impression d'avoir été entendu.
Ce glissement transforme progressivement la démocratie interne en exercice symbolique. Les membres parlent, l'exécutif décide. Les instances deviennent des lieux d'expression, plus que des lieux de pouvoir.
Or, la fatigue militante ne vient pas d'un excès de démocratie. Elle vient du sentiment que notre implication ne change rien. Quand débattre ne mène pas à décider, l'engagement s'étiole.
Gouin : le moment où nos principes ont été testésC'est toutefois sur la question de Gouin que ce malaise a pris une forme politique beaucoup plus nette. En juin dernier, le parti adoptait une résolution visant à favoriser la représentation des femmes et des personnes non binaires dans certains contextes électoraux. Une mesure concrète, imparfaite sans doute, mais qui cherchait à traduire en actes notre engagement féministe. Cette résolution devait maintenant être appliquée pour la première fois.
C'était un test.
Allions-nous respecter une règle adoptée démocratiquement, même si cela compliquait nos calculs électoraux ? Ou allions-nous la suspendre dès la première difficulté ?
L'exécutif a demandé une exemption, invoquant une « situation critique » et la possibilité d'une candidature d'envergure qui n'est toujours pas confirmée, mais pressentie — celle d'Alexandre Boulerice.
La question, pourtant, n'était pas la valeur d'une personne. Elle n'était pas de savoir si ce candidat serait compétent ou populaire. Elle était beaucoup plus fondamentale : une candidature, aussi forte soit-elle, justifie-t-elle de suspendre une règle adoptée collectivement pour promouvoir l'égalité ?
Car c'est précisément dans les moments difficiles que l'on teste ses principes.
S'ils tiennent seulement quand ils ne coûtent rien, ce ne sont plus des principes. Ce sont des slogans.
En ouvrant la porte à cette exception, nous avons créé un précédent. Chaque circonscription pourra désormais invoquer sa « situation particulière ». Chaque campagne pourra plaider l'urgence stratégique. À force de multiplier les dérogations, la règle perd toute crédibilité.
Le message envoyé est lourd. Lourd pour les militantes et les personnes non binaires qui envisageaient une candidature. Lourd pour les associations locales qui se voient déposséder de leur processus. Lourd pour l'image du parti, qui prétend vouloir faire « de la politique autrement », qui se dit féministe et qui affirme vouloir transformer la politique, mais plie ses engagements dès que la pression électorale augmente.
Plus encore, cette décision nourrit une culture de personnalisation. Elle laisse entendre que certaines candidatures valent plus que les règles communes, que la notoriété peut justifier des exceptions, que les « vedettes » priment sur le travail militant.
C'est exactement l'inverse de ce qui a toujours fait la force de QS.
Ironiquement, même sur le terrain électoral, le calcul est douteux. La logique des « candidatures vedettes » a déjà été testée par le passé, avec des résultats mitigés et peu d'enracinement durable. On ne remplace pas une organisation militante vivante par un nom connu.
Gouin est souvent présentée comme une circonscription vitrine, un château fort symbolique du parti. Mais un château fort ne se défend pas en suspendant ses principes. Il se défend en renforçant la confiance de celles et ceux qui y militent.
Au fond, cette décision révèle quelque chose de plus large : quand la base réclame des espaces décisionnels, on lui offre des consultations. Quand l'exécutif veut modifier une règle, on trouve rapidement les mécanismes pour leur vote.
Ce deux poids, deux mesures mine la confiance.
Et sans confiance, aucune stratégie électorale ne tient longtemps.
Quand la démocratie devient un « problème logistique »Dans la foulée, la proposition de créer une instance nationale spécifiquement consacrée à la conjoncture et à la stratégie électorale a été rejetée.
Les arguments avancés : la lourdeur, les coûts, la fatigue des militant·e·s.
Soyons sérieux. La démocratie n'est pas un irritant administratif. C'est la raison d'être d'un parti militant.
On nous répond que ces discussions pourront avoir lieu au prochain congrès. Mais ce congrès sera, légitimement, consacré à l'adoption de la plateforme électorale. Un travail déjà immense : débats, amendements, arbitrages programmatiques. C'est normal et nécessaire.
Dire que nous y « discuterons aussi de stratégie » sans que cet espace soit décisionnel revient à déplacer le problème. On promet un débat qui ne pourra pas trancher. On reporte les choix vers un moment qui n'est pas conçu pour cela.
Autrement dit : encore de la discussion, peu de décisions.
Ce n'est pas la démocratie qui épuise. C'est l'absence de pouvoir réel.
Les membres ne se déplacent pas pour échanger des impressions. Ils se déplacent pour décider ensemble.
Un signal politique préoccupantPris isolément, chacun de ces épisodes pourrait sembler anecdotique. Ensemble, ils dessinent un portrait beaucoup plus clair.
Ce Conseil national révèle : une centralisation accrut des décisions, une multiplication d'espaces consultatifs au détriment d'instances décisionnelles, une priorité donnée à l'électoralisme défensif, et un affaiblissement du lien organique avec les luttes sociales.
Le parti qui se voulait un outil de mobilisation populaire risque de devenir une machine électorale prudente, cherchant avant tout à limiter les pertes plutôt qu'à transformer le rapport de force.
Cette tension existe depuis la fondation de QS. Mouvement ou parti institutionnel ? Outil de lutte ou formation gestionnaire ? Mais ce week-end, la balance a clairement penché d'un côté.
Et ce côté n'est pas le plus mobilisateur.
Retrouver le sens politique de nos instancesCes débats ne relèvent pas de querelles internes. Ils touchent à notre crédibilité collective.
Un parti qui ne respecte pas ses propres résolutions aura du mal à convaincre qu'il respectera ses engagements une fois élu. Un parti qui hésite à débattre franchement de stratégie aura du mal à mobiliser. Un parti qui relègue ses principes féministes au second plan au nom de l'urgence électorale perd ce qui le distingue fondamentalement des autres.
Si nous voulons être autre chose qu'une version plus sympathique de la politique traditionnelle, nous devons faire l'inverse : redonner du pouvoir réel à nos instances, assumer des choix stratégiques clairs, tenir nos principes même lorsque cela complique la route.
La gauche ne gagnera pas en se montrant plus prudente que ses adversaires. Elle gagnera en étant plus démocratique, plus cohérente et plus fidèle à celles et ceux qui la font vivre.
Parce qu'au bout du compte, un parti qui ne décide plus collectivement finit toujours par subir les décisions prises ailleurs.
Et ce n'est certainement pas pour cela que nous avons choisi de militer.
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24.02.2026 à 22:12
Thomas Collombat
L'automne 2023 restera dans les annales de l'histoire syndicale québécoise. Les négociations du secteur public y ont pris une ampleur inégalée dans les dernières décennies. Au cœur de ces dynamiques, un cartel syndical représentant la vaste majorité des travailleur·euses de l'État : le Front commun. Revenons sur cette bibitte bien québécoise et réfléchissons à son avenir.
Rappelons tout d'abord ce qu'est le Front commun : un cartel intersyndical composé, pour ces dernières négociations, de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS). Le Front commun est une conséquence logique du système de négociation centralisé du secteur public québécois mis en place à partir des années 1960. L'État imposant que les discussions sur les enjeux salariaux et de régime de retraite, notamment, aient lieu au niveau national plutôt que par établissement ou secteur, les organisations syndicales se sont ajustées en créant des coalitions leur permettant d'établir un meilleur rapport de force.
Le premier Front commun date ainsi de la deuxième grande ronde de négociations du secteur public, en 1971-1972, et s'est répété depuis à plusieurs reprises. À quelques occasions toutefois, en particulier dans les années 1980, les différentes centrales ont décidé de négocier chacune de leur côté. La composition du Front commun est aussi à géométrie variable. S'il a toujours compté la FTQ, la CSN et la CSQ, le Front commun s'est élargi, en particulier dans les années 2010, aux membres du défunt Secrétariat intersyndical des services publics (SISP) qui comptait, outre la CSQ, l'APTS, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ), et même pendant un temps le Syndicat des professionnel·les du gouvernement du Québec (SPGQ) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). La configuration du Front commun de 2023 est donc unique, puisqu'elle comprend pour la première fois les trois centrales et l'APTS, mais pas les autres anciens membres du SISP. Par ailleurs, chaque organisation négocie séparément les enjeux non monétaires à des tables sectorielles, à de rares exceptions près (par exemple, les professeur·es de cégep de la CSN et de la CSQ, qui négocient à une table commune).
Contexte des négociationsLes négociations de 2023 se sont tenues dans un contexte particulier. Qualifié·es d'essentiel·les pendant la pandémie, les travailleur·euses du secteur public voulaient voir les remerciements se concrétiser en amélioration de leurs conditions de travail. L'inflation n'a fait que renforcer le besoin d'un rattrapage salarial avec le secteur privé, rattrapage dont l'urgence est mise en évidence depuis des années par les études de l'Institut de la statistique du Québec. Partout en Amérique du Nord et ailleurs, on constate une recrudescence des conflits de travail, donnant régulièrement lieu à des gains salariaux significatifs, comme dans les industries automobiles états-unienne et canadienne. Par ailleurs, les difficultés de recrutement et de rétention des employeurs du secteur public renforçaient d'autant plus l'argumentaire syndical en faveur d'une amélioration des conditions de travail.
Dans les faits, le Front commun était la locomotive des négociations de 2023. Ses syndicats représentaient près des trois quarts des effectifs de la santé et des services sociaux, presque 80 % de ceux du réseau de l'éducation, et la quasi-totalité des travailleur·euses du réseau collégial. Le rapport de force numérique ne compte toutefois pas pour grand-chose s'il n'est pas exercé. À ce titre, le Front commun a une histoire mouvementée. L'imposition des conditions de travail par décret en 2005 a marqué les esprits, ce qui a sans doute contribué à refroidir les ardeurs des dirigeant·es lors des négociations suivantes, lors desquelles pas ou très peu de journées de grève ont été utilisées. Cette frilosité n'a pas été sans entraîner de contestations à l'interne, menant par exemple à l'établissement de réseaux d'affinités cherchant à pousser les directions syndicales dans une direction plus combative, comme Lutte commune.
Cette fois-ci, le contexte politique et économique a permis aux syndicats du Front commun d'aller chercher des mandats de grève très forts dès le début de l'automne. L'impopularité croissante du gouvernement Legault, pris entre les fiascos de l'invitation des Kings de Los Angeles, du troisième lien de Québec et des cadeaux à Northvolt, a sans doute contribué à renforcer les convictions des syndiqué·es, mais aussi à les voir soutenu·es par une part significative de l'opinion publique, chose plutôt rare lors des rondes précédentes. Forts de ces mandats et de l'appui du public, les syndicats du Front commun font une première journée de grève le 6 novembre, qui donne lieu à la désignation d'un conciliateur, puis enchaînent avec trois journées supplémentaires, du 21 au 23 novembre. C'est à cette dernière date qu'ils sont rejoints par la FIQ et la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), ce qui en fait l'une des plus grosses journées de grève de l'histoire du Québec, avec 570 000 employé·es de menant ainsi à l'une des plus longues grèves du secteur public que le Québec ait connues.
Les chiffres compilés par Statistique Canada sont éloquents : 2023 est l'année comptant le plus d'heures de travail perdues pour conflit de travail au Québec depuis au moins le début du siècle. Le Québec compte par ailleurs pour plus de 60 % des heures de travail perdues pour conflit de travail au Canada, et près de 80 % de celles des absences de moins d'une semaine. Le Front commun n'est certes pas le seul acteur de ces conflits, mais sa taille en fait un facteur déterminant. Faisant planer la possibilité d'une grève générale illimitée, le Front commun obtient une entente à la table centrale avant les Fêtes, qui sera suivie par des ententes aux tables sectorielles dans les semaines suivantes. Soumise aux membres en vertu des règles propres à chaque organisation (il n'y a pas de procédure d'adoption uniforme au sein du Front commun), l'entente centrale est adoptée avec des taux généralement plus élevés que les ententes sectorielles, illustrant ainsi que la question des conditions de travail est loin d'être réglée dans le secteur public.
Résultats des votes et perspectives syndicalesLes conditions et les résultats des votes au Front commun ont été moins controversés qu'au sein de la FAE, mais aucun syndicat ne devrait faire l'économie d'un bilan et d'un débat sur la démocratie et la vie syndicales dans le contexte des négociations du secteur public. La centralisation et l'unité ont incontestablement leurs avantages : elles permettent une uniformisation des conditions de travail et l'établissement d'un rapport de force rarement vu ailleurs en Amérique du Nord. Le simple fait que l'unité permette, dans une certaine mesure, de contourner les limites imposées par les lois sur les services essentiels (les enseignant·es faisant, par exemple, grève pour les travailleur·euses de la santé puisque leurs conditions salariales sont négociées à la même table) fait l'envie de bien des syndicats dans le reste du Canada.
Le défi en matière de démocratie syndicale est toutefois de taille. En éloignant ainsi le lieu de prise de décision des milieux de travail, on crée une distance en tension avec un modèle nord-américain favorisant l'échelon local. Les refus d'ententes de principe ont certes été plus nombreux ces derniers temps qu'auparavant (à l'image de celui de membres de la FIQ), mais ils présentent tout un défi dans le cadre de négociations centralisées. Chose certaine, ça n'est pas la réforme Dubé en santé et services sociaux qui risque d'arranger les choses. En forçant le regroupement de la représentation syndicale en six unités nationales, elle va conduire à la création de mégasyndicats et nuire à la pluralité syndicale typique du Québec. Le Front commun est certes un exercice de centralisation, mais il est volontaire et négocié. Figer la situation dans la loi comme l'impose le gouvernement Legault risque de créer des rivalités inutiles à court terme et de compliquer la vie syndicale à long terme. Souhaitons donc que les organisations puissent tabler sur la mobilisation exceptionnelle de l'automne 2023 afin de contourner ces nouvelles contraintes, raviver leurs instances et faire (re)vivre ce mouvement collectif et démocratique au-delà des périodes de « crunch » des négociations. Sans cela, l'avenir et l'unité du Front commun et de ses composantes resteront bien incertains.
Photo : André Querry
24.02.2026 à 22:08
Maxim Baru, Laurence D. Dubuc
Le secteur culturel subit actuellement une importante crise qui affecte autant les artistes que les travailleur·euses culturel·les, les organismes et les collectifs qui le composent. Reprise post-pandémique inégale, coupes budgétaires importantes chez les principaux bailleurs de fonds publics, exacerbation de la compétition entre individus et entre organisations pour accéder aux ressources, pénurie de main-d'œuvre, pressions inflationnistes…
L'étude des conditions de travail des artistes et de la main-d'œuvre culturelle révèle d'importantes formes de précarité au niveau de leurs revenus, qui demeurent largement inférieurs à ceux de la moyenne de la population active. La précarité se matérialise aussi par des barrières d'accès à un réel filet social ou le manque de reconnaissance professionnelle. Dans un tel contexte, il n'est pas surprenant d'observer une mobilisation accrue des artistes et des travailleur·euses culturel·les pour dénoncer les réponses gouvernementales à la crise, jugées insuffisantes ou inadéquates, et revendiquer des changements.
Dans les derniers mois, de nombreuses prises de parole ont circulé dans les médias, des manifestations ont eu lieu, ainsi que des initiatives de solidarité vis-à-vis d'autres mouvements sociaux. Parmi ces stratégies, la syndicalisation brille pourtant par son absence. Comment expliquer ce phénomène ?
La précarité n'est pas une fatalitéLa précarité n'est pas subie passivement par les artistes et les travailleur·euses culturel·les qui la subissent. Iels déploient plutôt, sur une base continue, de nombreuses actions visant à leur permettre de persévérer dans des carrières qui partagent plusieurs similitudes : haut degré d'incertitude, particulièrement pour les personnes dont l'organisation du travail se fonde sur les projets, faibles salaires par rapport aux niveaux élevés de scolarité, accès inégal et limité à des régimes d'assurances et de retraite, etc. Contrairement aux représentations stéréotypées des artistes, qui les dépeignent comme des êtres hautement individualistes et solitaires, la plupart des stratégies mises en place revêtent au contraire une dimension collective.
Dans son étude sur les artistes montréalais·es en arts visuels en contexte de précarité du travail [1], Laurence Dubuc souligne la diversité de ces stratégies. Certains groupes cherchent à collaborer avec les pouvoirs publics dans le but de trouver des solutions durables à des enjeux particuliers, comme la gentrification et le manque d'espaces de travail abordables pour les artistes (comme le fait le Regroupement Pied Carré), alors que d'autres visent à unifier des professions culturelles hétérogènes dans le but de se donner une voix collective, un plan d'avenir et des outils pour mieux affronter la précarité (comme le Regroupement TRACE). Au niveau de la syndicalisation, Dubuc documente aussi le cas du défunt syndicat S'ATTAQ, affilié à Industrial Workers of the World (IWW), qui visait à syndiquer des travailleur·euses autonomes œuvrant dans différents secteurs. Le modèle de syndicalisation de S'ATTAQ différait du régime de rapports collectifs institué par la Loi sur le statut professionnel des artistes des arts visuels, du cinéma, du disque, de la littérature, des métiers d'art et de la scène. Ce dernier se caractérise par un régime de représentation et de négociation collective qui se déploie à l'échelle sectorielle et qui permet à un nombre significatif d'artistes qui travaillent à titre indépendant d'être couvert·es par des ententes collectives qui fixent des conditions minimales d'embauche.
La précarité du travail ne constitue pas une fatalité, mais bien le résultat d'un système de distribution arbitraire des ressources et des inégalités dans un temps et un espace donnés [2]. En critiquant les discours dominants sur la précarité, il demeure possible de rejeter une posture fataliste en explorant ou en (re)découvrant des actions qui la combattent et qui y résistent activement. La tenue de la Grande Manifestation pour les Arts #1 devant les bureaux du ministère de la Culture et des Communications du Québec le 18 avril 2024 constitue un autre témoignage de l'engagement des artistes et des travailleur·euses culturel·les sur le plan politique.
Qu'en est-il dans le secteur culturel ?Dans le secteur culturel québécois, où une majorité de travailleur·euses sont salarié·es, on observe aussi un faible taux de syndicalisation malgré d'importants niveaux de précarité. Bien sûr, le travail culturel recouvre une variété de professions et de domaines : création et production artistique, technique et opérationnel, collecte et préservation du patrimoine, gestion de la culture, etc. Les conditions de travail varient aussi en fonction d'autres facteurs tels que la taille de l'organisation, son budget, ses sources de financement, le poste en question, etc.
Même si les revenus tirés d'un emploi culturel demeurent en moyenne plus élevés que ceux qui découlent de l'exercice d'une pratique artistique, l'étude des salaires dans les organismes culturels québécois réalisée par Compétence Culture en 2019 montre qu'une part significative des postes classiques (4 sur 11) sont associés à un salaire horaire qui oscille entre 20 et 25 $ [3]. Ceci est préoccupant considérant que l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) a établi le revenu horaire viable pour le Québec à 20 $ de l'heure en 2023 [4]. Autrement dit, une part significative de postes dans les organismes culturels du Québec permettent à peine aux personnes qui les occupent de vivre une vie exempte de stress financier. La même étude de Compétence Culture révèle également des lacunes importantes relatives aux protections conférées par le travail culturel, et notamment au niveau de l'accès des travailleur·euses à un régime d'assurances collectives et à un régime de retraite. Encore une fois, le faible taux de syndicalisation intrigue et interpelle.
Limites et possibilités de la syndicalisationPlusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi la communauté culturelle priorise souvent des stratégies de luttes plus éphémères, spontanées ou horizontales plutôt que des tactiques institutionnalisées comme la syndicalisation. Outre le manque d'éducation en matière de droits au travail, l'organisation du secteur fait souvent paraître la syndicalisation comme un outil contre-productif. Les structures artistiques et culturelles, elles-mêmes souvent largement financées par l'État et donc également victimes de la précarisation ambiante, sont régulièrement perçues comme des partenaires plutôt que des employeurs. Au sein des nombreux OBNL qui composent l'écosystème culturel, l'usage de tactiques syndicales classiques comme la grève n'est pas toujours susceptible d'avoir le même impact qu'au sein de structures tournées vers l'accumulation de profits.
Si la syndicalisation peut paraître, aux yeux des artistes et des travailleur·euses culturel·les, comme une stratégie peu attrayante, voire hors de leur portée, il demeure que des gains significatifs en matière de droits au travail pourraient être acquis dans de plus grosses organisations ou entreprises culturelles par la syndicalisation. Cependant, des obstacles au niveau de la capacité et de la volonté des syndicats d'organiser efficacement le travail culturel persistent. Au-delà de l'absence potentielle de volonté politique et financière des syndicats à s'engager dans une telle démarche, le fait que ceux-ci déploient généralement leurs actions de manière décentralisée et non coordonnée à travers les établissements constitue une limite importante à l'amélioration des conditions de travail d'un point de vue structurel. La compétition entre syndicats nuit également à leur collaboration. Cette approche devra changer pour que de véritables gains collectifs soient envisageables dans le futur.
[1] Laurence D. Dubuc, L'action stratégique des artistes en arts visuels et de leurs collectifs en contexte de précarité du travail : Quel(s) rôle(s) pour les centres d'artistes autogérés situés à Montréal ?, thèse de doctorat, École de relations industrielles, Université de Montréal, 2022.
[2] Isabell Lorey, State of Insecurity : Government of the Precarious, Londres, Verso, 2015.
[3] Compétence Culture, « Étude sur la rémunération des travailleurs culturels au sein des organismes artistiques et culturels québécois », 2019. En ligne : competenceculture.ca/wp-content/uploads/sites/2/2020/01/fc3e2bb03cf7aeb_file.pdf
[4] Louis Gagné, « Au Québec, gagner moins de 20 $ de l'heure condamne à rester pauvre ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1976149/etude-revenu-viable-quebec-2023-iris-inflation-hausse-prix-salaire-minimum-pauvrete
Laurence D. Dubuc est chercheure associée au Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT-Université de Montréal) ; Maxim Baru est syndicaliste.
Photos : Arts Manif du 18 avril 2024 (Selena Phillips-Boyle)