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28.04.2026 à 17:04

Visibiliser l’antiracisme en campagne

Annabelle Martella

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es […]
Texte intégral (2938 mots)

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es entourée d’exploitations agricoles.

 

À l’affiche, ce 5 décembre 2025 : Faut qu’ça sorte !, une conférence gesticulée dans laquelle Essé Messan, mère célibataire de 36 ans, retrace son parcours du Togo à Joigny. Elle y partage sa joie de découvrir les mouvements panafricains, lorsque, à 16 ans, elle quitte la ville pour terminer sa scolarité en région parisienne, « histoire de survivre ». Elle y raconte aussi son burn-out et son retour dans l’Yonne pour y élever sa fille. Du off du festival d’Avignon aux maisons de quartiers, la militante se produit dans toute la France depuis trois ans.

Alors qu’elle joue pour la première fois à domicile, Essé Messan transforme sa conférence en une tribune politique corrosive. Depuis la scène, son écharpe orange flamboyant sur ses habits noirs, elle interpelle l’élue municipale présente dans le public et projette une photographie du maire – socialiste – posant avec des masques béninois lors de la célébration du jumelage de Joigny avec la ville de Kilibo, au Bénin. « Une symbolique coloniale en total décalage, alors qu’actuellement le Bénin est dans un processus de récupération de ses œuvres spoliées par la France coloniale », commente quelques jours plus tard l’activiste afroféministe, ulcérée. « Moi, à côté, je suis souvent accusée de “racisme anti-Blancs” et mon collectif est régulièrement boycotté par la municipalité. »

Une femme noire portant une écharge orange parle sur scène. Elle tient un carnet et une plume dans les mains. A coté d'elle, des pancartes didactiques sur le racisme sont disposées sur scène.
Essé Messan, fondatrice du collectif antiraciste Les Voix éclairées, dénonce le racisme
en milieu rural lors de sa conférence gesticulée Faut qu’ça sorte ! à Joigny, le 5 décembre 2025.
Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

C’est au moment où Essé Messan portait sur scène son plaidoyer qu’une spectatrice a proféré l’invective raciste. Comme un aveu, l’absence de réaction des élu·es résonne avec ce que la dizaine de membres du collectif Les Voix éclairées, fondé par Essé Messan en 2023, nomme « le racisme systémique de la municipalité ». Sollicitée, la mairie de Joigny a refusé de répondre à nos questions. Aux yeux d’Essé Messan, ces élu·es sont à l’image des nombreuses personnes blanches qui refusent de mettre en question le racisme qui façonne la société à leur avantage. En miroir se dessine l’isolement des militant·es antiracistes non blanc·hes dans cette ville pourtant administrée par la gauche, dans une région qui compte de nombreux bastions du Rassemblement national (RN). Le 9 juin 2025, à Montargis, ville située à soixante kilomètres de Joigny et dont je suis originaire, j’animais une table ronde sur les femmes et les minorités en ruralité lors d’un événement antifasciste. J’y ai rencontré Essé Messan et une militante de son collectif. Seules intervenantes non blanches, elles alertaient sur la charge raciale et l’isolement en milieu rural. Devant le public, Essé Messan soulignait que la lutte contre le racisme se cantonne trop souvent aux affrontements électoraux avec l’extrême droite alors que, un an auparavant, le calvaire quotidien de Divine Kinkela, aide-soignante et militante communiste noire de Montargis subissant le harcèlement raciste de ses voisin·es – jets d’excréments, crachats, insultes – avait été révélé par les équipes d’« Envoyé spécial ».

Le racisme en zone rurale, un angle mort statistique

Si nous savons, désormais, que 47 % des féminicides sont perpétrés en milieu rural alors que seul un tiers de la population française y vit, aucune statistique ne permet de mesurer si le racisme s’exprime ou se vit de manière plus forte en milieu rural : ni les sciences sociales ni les représentant·es politiques ne se sont – pour le moment – penché·es sur le sujet en France. À titre de comparaison, une enquête menée par des chercheur·euses de l’université de Leicester (Royaume-Uni) indique que, dans les campagnes britanniques, insultes et harcèlement racistes sont trop souvent tolérés, voire normalisés, dès l’école, et que les victimes, du fait de l’isolement, portent plainte moins fréquemment qu’en ville.

Aussi, rares sont les collectifs ruraux rassemblant une majorité de femmes non blanches pour combattre le racisme et le sexisme. Les Voix éclairées ont tenté de rompre avec cet impensé en publiant une tribune sur leur blog hébergé par Mediapart en 2025. Elles y exposent ce qu’elles considèrent comme les spécificités de l’expérience du racisme en milieu rural : l’« isolement social et culturel, renforcé par des services publics éloignés », l’« absence d’espaces inclusifs » et les « barrières à la mobilité et à l’entrepreneuriat, limitant l’accès à des opportunités équitables ».

Pour porter ces sujets, le collectif a, entre autres, mis en place en 2025 des ateliers d’éducation populaire auprès des jeunes de la Madeleine, un quartier prioritaire de la politique de la ville dans lequel les personnes non blanches sont surreprésentées, et où le taux de chômage atteint 31,8 % (contre 12 % sur l’ensemble de la commune) et le taux de pauvreté 57 %. Pour financer ce programme intitulé « Voie·x d’avenir », Essé Messan a obtenu 3 000 euros de subventions municipales, mais son collectif peine toujours à obtenir l’accès aux locaux municipaux.

Selon Judith Aynès, coordinatrice de la Convergence des possibles – une structure qui met en réseau des associations écologistes et sociales de la communauté de communes –, « la radicalité » d’Essé Messan « crispe » à la mairie. « Beaucoup d’élu·es se sentent agressé·es par ses dénonciations frontales », rapporte cette trentenaire blanche proche de la majorité municipale, qui déclare, elle, soutenir « complètement » le combat des Voix éclairées : « J’essaie de mettre à leur disposition des espaces, de leur ouvrir mon réseau et d’être à l’écoute de leurs critiques. »

« Les racistes se sentent en sécurité ici »

Le racisme façonne pourtant la vie des habitant·es non blanc·hes de Joigny. « Mes deux ados ont des amis noirs et arabes, mais presque aucun blanc », témoigne Elika*, femme noire d’une quarantaine d’années, membre des Voix éclairées. Naël, participant aux ateliers « Voie·x d’avenir », se souvient qu’au collège son frère et lui étaient surnommés « Tajine » et « Couscous ». Quant à Essé Messan, elle ne parvient pas à obtenir son permis, sésame pourtant indispensable dans un territoire où domicile, commerces, structures de santé et services publics peuvent être éloignés de plusieurs dizaines de kilomètres : « Tous les moniteurs d’auto-école m’ont fait des remarques racistes et sexistes. L’un d’eux m’a même dit : “Pour les Noir·es, les Arabes et les Turc·ques, c’est minimum 50 heures.” »

Un groupe de 5 personnes, deux femmes blanches, un homme maghrébin, une femme noire et un autre homme maghrébin, sont en réunion, assises sur des tables ou des chaises.
Des membres du collectif antiraciste Les Voix éclairées et Annabelle Martella, journaliste pour La Déferlante, lors d’une réunion du collectif à Joigny, le 7 décembre 2025.Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

Être élu·e municipal·e n’empêche pas non plus de subir du racisme – au contraire. Né à Joigny en 1992, Abdelkarim Handichi a été élu en 2020 sur la liste du maire socialiste. Il est aujourd’hui écœuré par la banalisation du racisme dans sa ville. En 2021, alors qu’il tenait le bureau de vote du quartier de la Madeleine pour les élections départementales, il a été agressé par la candidate du RN, à qui cela a valu une condamnation pour menaces et injures racistes. « Et c’est de pire en pire, constate celui qui est aussi directeur d’un supermarché et président de l’Association culturelle des musulmans de Joigny. Les médias comme CNews se sont tellement acharnés sur nous que ça devient la norme. Je me fais insulter de “sale Arabe” dans la rue. » Que la population soit majoritairement blanche pèse dans la balance, explique l’élu : « Les racistes se sentent en sécurité ici. » En octobre 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté le député lepéniste de la circonscription, Julien Odoul, a agressé publiquement une femme musulmane en la sommant de retirer son foulard. Celle-ci a déposé plainte dans les jours qui ont suivi.

Isolement et contrôle social

Dans un tel climat, faire communauté pour affronter les violences implique de se confronter à des obstacles différents de ceux des centres urbains. Là où la densité de population est faible, le contrôle social est fort : distribuer un tract ou manifester se fait difficilement dans l’anonymat. Soutien des Voix éclairées sans être habitante de Joigny, Flam, 27 ans, autrice du podcast Nola à la campagne – dans lequel elle chronique sa vie de femme noire et queer dans un village de la Drôme –, se souvient que sa participation à la Pride de Valence, il y a quelques années, n’était pas passée inaperçue : « Des ami·es de ma sœur m’ont vue et l’ont immédiatement prévenue. »

« Quand on arrive en famille dans un lieu public, on nous regarde avec insistance, » témoigne Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race, qui a grandi dans un village champenois. Elle se souvient que sa mère lui rappelait de prendre sa carte d’identité lorsqu’elle allait se promener dans les vignes, « au cas où » la police la confonde avec une vendangeuse sans papiers. « Ce qui est, évidemment, arrivé », raille la chercheuse, qui vit désormais à Paris, mais qui a adhéré aux Voix éclairées pour soutenir leur combat. « Quand les voisin·es sont blanc·hes, notre parole est souvent disqualifiée. On nous dit qu’on est paranoïaque », ajoute-t-elle. La trentenaire décrit aussi une forte injonction à l’assimilation, comme un piège inéluctable : « Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. On apprend très tôt qu’il faut se faire discret·es pour espérer négocier une petite place. Enfant, pour être acceptée, j’ai développé de la négrophobie à mon égard. »

Organiser des événements antiracistes à Joigny relève, selon Les Voix éclairées, du parcours du combattant. « Certains lieux municipaux ou associatifs jettent nos tracts et refusent d’informer la population de nos actions », s’indignent Naël et Lucie, 24 et 25 ans. En 2021, avec l’accord de la mairie, un collectif écologiste a reconverti une ancienne caserne militaire en tiers-lieu, baptisé La Caserne bascule. Situé à deux minutes en voiture du quartier de la Madeleine, l’endroit peine à s’ouvrir aux initiatives des Voix éclairées. « Majoritairement Blanc·hes, ces militant·es portent des keffiehs, font de l’appropriation culturelle, mais ne s’intéressent pas à nos vécus », ironise Naël, qui se souvient que, « pour s’ouvrir aux habitant·es de la Madeleine », la structure a invité l’association Banlieue Climat, connue pour son engagement mêlant écologie et antiracisme. « Pourquoi aller chercher un collectif citadin alors que, nous, on vit ici ? », s’agace Essé Messan.

Mais pour Sylv, militant·e queer franco­algérien·ne investi·e dans l’écolieu, là encore, « la posture » de la fondatrice des Voix éclairées « crée des tensions, en interne » : des militant·es se sentent « attaqué·es personnellement ». À l’inverse, iel considère que ce collectif « fait bouger les choses et oblige à s’éduquer ». En septembre 2025, l’activiste a créé avec d’autres occupant·es un « espace antiraciste » à La Caserne bascule afin de travailler sur les biais racistes qui imprègnent les usager·es. Une initiative très insuffisante aux yeux d’Essé Messan, qui estime que La Caserne bascule « a pour stratégie de surfer sur une image inclusive ».

Le refus de la fuite et de l’assimilation

Lorsqu’il s’était lancé en politique, Abdelkarim Handichi pensait « changer les choses », convaincu que ses études supérieures et sa réussite sociale « montreraient une autre facette de l’immigration ». Mais, six ans plus tard et alors que le maire (socialiste) vient d’être reconduit, ce Jovinien a rendu son tablier d’élu et envisage de s’installer au Maroc. Vivre ailleurs, en ville ou à l’étranger, est aussi le rêve de Naël, de Flam, ou des enfants d’Elika.

« Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. »
Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race

Essé Messan, elle, refuse de partir à nouveau : « Joigny, c’est chez moi. Si des néoruraux peuvent profiter de la campagne, pourquoi ne le pourrais-je pas, alors que j’ai grandi ici ? » Pour aider les personnes racisées à rester, la jeune mère rêve d’ouvrir un lieu où les victimes de discriminations pourraient « se retrouver dans la joie, s’organiser mais, aussi, se reposer ». Elle voudrait que La Caserne bascule « partage ses privilèges » et donc, le lieu. Mais pour mener ces batailles, cette mère célibataire a renoncé à la respectabilité : « Nos réalités ne sont jamais prises au sérieux et, en plus, on devrait rester discrètes ? De toute façon, je suis perçue comme “la femme noire énervée”… Élu·es comme militant·es blanc·hes reçoivent mes critiques personnellement au lieu de s’interroger sur les manières de combattre collectivement le racisme qui structure notre société. »

Dans la boulangerie-café proche de la gare où je l’interviewe un matin de décembre, Essé Messan se retourne plusieurs fois, de peur d’être écoutée. Le coût du combat antiraciste est élevé pour les personnes non blanches en milieu rural, mais la militante a fait un choix : « Faire le jeu de l’assimilation finit par atteindre ta santé mentale, car tu renies des parts de toi-même et, au final, ça ne change rien. Alors autant être radicale. » Seule la sécurité de sa famille pourrait la freiner, dit celle pour qui « rester est un acte politique ».

* Le prénom a été modifié.

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28.04.2026 à 16:29

Stonewall était une émeute

Hélène Giannecchini

En 2022, je suis allée au Stonewall Inn, un bar de New York situé au 53 Christopher Street, à quelques mètres de Sheridan Square, dans le sud de Manhattan. J’avais […]
Texte intégral (3307 mots)

En 2022, je suis allée au Stonewall Inn, un bar de New York situé au 53 Christopher Street, à quelques mètres de Sheridan Square, dans le sud de Manhattan. J’avais poussé les portes de cet établissement avec la sensation de pénétrer dans un morceau de mon histoire queer. Je savais qu’un événement décisif, maintes et maintes fois commenté, avait eu lieu ici, dans la nuit du 27 au 28 juin 1969 : les émeutes de Stonewall.

Le bar n’avait plus grand-chose à voir avec celui où des personnes homosexuelles et trans se retrouvaient à la fin des années 1960. Il avait été refait à neuf et, ce jour de janvier, il était absolument désert. Le lino crissait sous mes semelles, Taylor Swift passait à la radio et une guirlande arc-en-ciel projetait sa lumière synthétique sur des tables en plastique.

Ouvert en 1967, le Stonewall Inn était un bar de Greenwich Village extrêmement populaire, fréquenté majoritairement par des hommes gays. Il faut imaginer une façade de briques très simple, une enseigne lumineuse de plusieurs mètres de haut et deux fenêtres horizontales occultées pour que les clients ne soient pas exposés aux regards des passant·es ni de la police.

À cette époque, les relations homosexuelles étaient illégales dans tous les États-Unis, sauf dans l’Illinois, et on pouvait être arrêté·e lorsqu’on portait plus de trois vêtements ne correspondant pas à son genre. La loi faisait des homosexuel·les des criminel·les ; la science les qualifiait de déviant·es, et la religion en faisait des âmes perdues. Cette triple condamnation exposait les personnes queers à une violence systémique. Beaucoup se cachaient, mentaient à leurs proches, et les bars étaient les rares endroits où il était possible d’être pleinement soi et de vivre son homosexualité.


Des habitués ont raconté qu’ils fréquentaient le Stonewall Inn parce qu’ils pouvaient y danser avec d’autres hommes. La seule possibilité de ces slows interdits valait de braver tous les dangers, de s’exposer à la brutalité de la police et à l’iniquité de la mafia, qui, à cette époque, contrôlait tous les lieux de ce type à Manhattan. Le militant gay Chris Babick se souvient de sa stupeur, quand en entrant dans le bar il a vu pour la première fois des couples de même sexe danser : « Ça m’a mis un coup au ventre. C’était… comme un choc électrique. »

Les client·es du Stonewall Inn n’étaient pas autorisé·es à prendre des photographies dans le bar, pour ne pas causer de tort aux habitué·es qui risquaient beaucoup à être reconnu·es. Mais iels ont décrit l’endroit et c’est grâce à leurs souvenirs que l’on peut reconstituer l’atmosphère : le vigile derrière la porte en chêne blindée, les sommes exigées à l’entrée – 1 dollar en semaine et 3 le week-end –, le vestiaire à côté de l’une des fenêtres, le mauvais alcool que l’on servait. Le bar ne payait pas de mine, et un habitué s’en souvient : « On aurait dit que l’endroit avait été fait dans la précipitation, comme si un garage avait été transformé en cabaret en seulement huit heures et pour moins de cinquante dollars. »


Pourquoi exactement les choses basculent-elles ?


Le bar lui-même était divisé en deux espaces : le premier, avec ses murs peints en noir, est souvent décrit comme une caverne enfumée. Sur le jukebox à 10 cents le morceau, on écoute la musique à la mode, comme les Beach Boys. Le second, à l’arrière du bar, est plus étroit. Les murs sont couverts de lambris et l’éclairage est tamisé. On y passe des morceaux plus doux, comme ceux de la reine de la soul, Carla Thomas. Des client·es ont aussi noté la division raciale de l’endroit : la première pièce était majoritairement blanche, tandis que celle du fond était plutôt occupée par des personnes noires et d’origine portoricaine. D’autres ajoutent que c’est aussi là que les plus marginales d’entre elles se retrouvaient : les jeunes gens à la rue, les « Flame Queens », que l’on pourrait traduire par « folles », quelques travestis et drag-queens, quand elles avaient été tolérées. et, parfois aussi, des lesbiennes.

« Christopher Street nous appartient ! »

Il faut imaginer la chaleur d’un soir de juin à New York. La foule est dense dans le Stonewall Inn. Il est une heure du matin passée, la fête bat son plein. On danse serré·es dans les deux salles, on rit et on discute accoudé·es au comptoir quand la musique s’arrête net et que toutes les lumières se rallument. Les gens se regardent, surpris : est-ce que c’est déjà l’heure de la fermeture ? La nuit aurait filé à une allure si vertigineuse ? Très vite, la foule comprend : les flics sont là et les client·es se préparent à passer un mauvais moment. Certain·es paniquent : un commercial se dit que s’il est arrêté et que ça se sait, sa carrière et sa vie sont foutues ; un jeune travesti qui fêtait son anniversaire a peur que son père, chez qui il vit encore, apprenne qu’il était là et le tue. Les plus habitué·es se contentent de lever les yeux au ciel. « Ça recommence », murmure l’un d’eux. Tous·tes espèrent secrètement ne pas être passé·es à tabac, ne pas être embarqué·es dans le fourgon sous n’importe quel prétexte. La police bloque la porte et demande à voir les papiers d’identité. Les travestis sont placés à part et se préparent à être menottés et arrêtés à cause de leurs tenues qui ne respectent pas les réglementations de l’époque. Tout le monde attend, une longue file se forme dans le bar et la colère commence à se faire sentir. Quelques personnes refusent de donner leurs papiers, d’autres interpellent la police. « Nous n’avons rien fait ! » osent même crier certain·es, « Pourquoi vous nous arrêtez, pour quelle raison ? » Des personnes travesties sont emmenées dans les toilettes pour être brutalement fouillées et « examinées », selon les termes de la police, qui les oblige à se déshabiller. Plusieurs d’entre elles ne se laissent pas faire et repoussent les officiers, des coups tombent et la rage se précise. Les habitué·s sortent un·e par un·e, après s’être soumis·es à un fichage policier systématique.

Mais ce soir-là, contrairement aux autres fois, ils et elles ne se dispersent pas dans la nuit, soulagé·es d’avoir échappé aux cellules sales de la prison du quartier, aux moqueries des policiers, à leurs crachats et à leurs coups. Non, ils et elles ne partent pas. Ils et elles restent devant le bar et attendent de voir si les leurs vont sortir indemnes. La nuit continue d’avancer et une foule de plus en plus compacte se forme devant l’établissement. Ce sont dix, puis trente, puis plus de cent cinquante personnes qui attendent en invectivant la police. Il faut imaginer une masse de jeunes gens en plein milieu de la nuit, leur vigueur et leur colère, la fureur qui les traverse face à l’injustice de la situation. Et puis, il y a ce moment de rupture qu’ils et elles sont certainement en train de vivre : quand le désespoir mêlé de peur et de rage devient une possibilité d’action. Pourquoi exactement les choses basculent-elles ? Quand trouve-t-on la force de se soulever et d’agir après des années de violence subie ?

Les rires fusent, les insultes aussi, on harangue les officiers et, lentement, les choses dégénèrent. À chaque personne menottée qui sort du bar, les réactions sont plus vives. Le premier mouvement décisif a lieu quand une drag-queen pose un baiser provocateur sur le front de l’officier qui la traîne vers le fourgon. Lui, en retour, lui assène un coup de matraque en plein visage. La foule se met à le huer et à crier qu’il faut retourner le véhicule. Des objets commencent à être jetés : des pièces de monnaie d’abord pour ces flics véreux à la botte de la mafia, puis des canettes et des bouteilles. Plusieurs témoignages décrivent ensuite le moment où une lesbienne masculine, une butch dyke, sort particulièrement énervée du Stonewall Inn. La police essaye de la faire entrer dans la voiture de patrouille, mais elle refuse, elle donne des coups, elle les insulte. Ils réussissent à la faire entrer par la portière arrière, mais elle ressort aussitôt et continue à se battre, puis elle se retourne vers celleux qui la regardent et leur lance, le souffle court : « Pourquoi vous ne faites rien ? Pourquoi ? »

Selon le journaliste Lucian Truscott, présent sur place, « c’est à ce moment que la scène est devenue explosive ». Tout dégénère, les officiers paniquent et se barricadent dans le bar, les projectiles se multiplient, certains sont même enflammés, les vitres du Stonewall Inn explosent. Les affrontements durent plusieurs minutes, il y a des blessé·es, la police panique. Des renforts finissent par arriver et, quand le jour se lève, « les débris de verres brillent comme des diamants sur la chaussée. C’était une émeute, pas de doute là-dessus […]. »

« Émeute » : du verbe « émouvoir »

Dans la quasi-totalité des témoignages, comme dans celui que nous venons de citer, les participant·es et témoins de ces nuits utilisent le mot riot, que l’on traduit par « émeute » en français. Ainsi, dans The Stonewall Reader, la militante trans Marsha P. Johnson raconte que, quand elle arrive au Stonewall Inn, « l’émeute a déjà commencé ». Aujourd’hui, certain·es préfèrent parler de « soulèvement » (uprising) plutôt que d’« émeute », arguant que ce terme est celui utilisé par la police et qu’il a tendance à dépolitiser l’événement en le réduisant à une pure expression de violence. Parler de soulèvement permet de mettre l’accent sur la lutte plutôt que sur le désordre. Pour cet article, j’ai choisi de garder le terme historique en m’appuyant sur son étymologie dans sa traduction française : « émeute » vient du verbe « émouvoir ». Une émeute est une émotion collective, provoquant un soulèvement dans le peuple.

Comme le pluriel nous l’indique, les émeutes de Stonewall ne sont pas l’événement d’une seule nuit. Le lendemain, le 29 juin 1969, le bruit circule qu’une émeute a eu lieu cause d’une énième descente de police au Stonewall Inn. Dans les cercles queers et militants, on jubile au récit des événements. Enfin, les personnes homosexuelles ne se laissent plus faire. La façade du bar a été taguée, on peut y lire : « Soutenez la puissance gay » ou « Légalisez les bars gays ». Le soir, de nouveaux attroupements se forment devant le bar, que la police tente d’empêcher. On chante « We are the Stonewall Girls », on scande « Gay Power ! » Les patrons sortent de leur établissement et s’adressent à la foule : « Venez voir ce qu’ils ont fait de l’endroit, ils ont tout détruit. » Les rues alentour se remplissent. Des centaines et des centaines d’homosexuel·les convergent vers le bar, ils et elles n’ont plus peur. Leurs voix montent dans la nuit et l’émotion gagne les passant·es. Certain·es se rappellent la touffeur du soir et la pleine lune qui brillait sur Manhattan. À un moment, iels décident de bloquer Christopher Street à l’angle de Greenwich Avenue. Les klaxons s’ajoutent aux cris. Leur revendication est simple : aucune voiture, aucun bus ne pourra entrer dans la rue s’il ne transporte pas au moins un·e homosexuel·le. La police charge, les manifestant·es ne se démontent pas et, cette fois-là encore, les affrontements durent jusqu’au milieu de la nuit. Les jours qui suivent sont marqués par d’autres rassemblements, par des actes de courage quotidiens : de plus en plus de personnes queers refusent de se laisser intimider, elles renvoient les insultes qu’on leur lance, tiennent tête à celles et ceux qui veulent leur inculquer la honte. Le mercredi suivant les choses flambent une dernière fois avant de se calmer définitivement.

Dans la plupart des témoignages, les personnes trans et les travestis sont cité·es comme celleux qui se sont battu·es avec le plus de conviction et de fureur. On se souvient des noms de Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson, mais il y avait aussi tous·tes celleux que l’histoire n’a pas retenu·es et qui, pourtant, ont été d’un courage exemplaire.

Ces jours d’émeute en plein Manhattan marquent le début du mouvement pour les droits des personnes homosexuelles. Dans l’été, le Gay Liberation Front, une organisation politique pour les droits des personnes homosexuelles, se structure et reprend le mot d’ordre scandé par les manifestant·es devant le Stonewall Inn : « Gay Power ! » Il est temps de réclamer des droits. Un an plus tard, en juin 1970, iels organisent la Christopher Street Liberation March pour célébrer le premier anniversaire des émeutes. Iels partent de Sheridan Square, à quelques mètres du Stonewall Inn, et descendent jusqu’à Central Park. Il faut mesurer le courage nécessaire pour défiler à visage découvert, pour vaincre la peur d’être reconnu·e par un·e collègue ou un·e ami·e. Cette marche est l’ancêtre des Gay Pride désormais communément appelées les Prides et, depuis, chaque année, des personnes défilent dans les rues en nous rappelant notre histoire. Sur leurs pancartes, on peut lire « Stonewall était une émeute ».

Rétrospectivement, les émeutes de Stonewall ont été construites comme un événement fondateur ; l’histoire aime les débuts, quitte à effacer ce qui précède. Pourtant, plusieurs actes de rébellion ont eu lieu avant cette nuit du 27 juin 1969. En 1966, à San Francisco, des femmes trans et des drag-queens habituées de la Compton’s Cafeteria se soulèvent contre une descente de police de plus. En 1967, les habitués de la Black Cat Tavern à Los Angeles manifestent à leur tour. Tous ces événements sont sans images. À une époque où les appareils photographiques étaient chers et bien moins répandus, personne n’a capturé ce qui était en train de se passer.

Composer avec les silences

Les photographies sont rares aussi pour les émeutes de Stonewall. Il y a bien celles d’un journaliste du Village Voice, Howard Smith, qui avait aperçu le début des événements de la fenêtre de son bureau et qui a fini barricadé dans le bar avec la police tentant de le protéger. Le reporter Fred McDarrah était lui aussi présent. Il a réalisé des portraits des client·es du bar ; des personnes trans et gays devant la façade après la première nuit d’émeute. Sur les images, iels sourient et posent fièrement. Leur jeunesse me bouleverse. Le même photographe a réalisé des vues à l’intérieur du lieu après les affrontements, mais, du soulèvement lui-même, il ne reste presque rien. Il y a un cliché montrant des jeunes gens criant derrière un cordon de police, mais aucune image de cette butch se battant contre l’officier ni de la drag-queen menottée. Pour connaître ce moment de notre histoire, nous devons donc écouter et lire celles et ceux qui y étaient, recueillir leurs paroles, parfois contradictoires, puisque la mémoire est fragile, et composer avec leurs voix et leurs silences.
Il y a trois ans, j’ai découvert qu’une place du 4e arrondissement de Paris avait été baptisée « place des Émeutes-de-Stonewall ». Je me souviens de ma surprise en découvrant la plaque. Pourquoi est-ce qu’un événement survenu il y a plus d’un demi-siècle à New York donne aujourd’hui son nom à une place parisienne ? C’est certainement parce que Stonewall est devenu un symbole autant qu’un objet de débat. Qui était vraiment impliqué ? Est-ce que Sylvia Rivera a vraiment lancé la première pierre contre la police ? Est-ce pertinent de chercher un grand début à l’émancipation queer et d’écrire l’histoire minoritaire comme on écrit celle des dominants : avec un début et une avancée linéaire, des héro·ïnes et des dates univoques ?


L’histoire aime les débuts, quitte à effacer ce qui précède


Malgré toutes ces questions légitimes, nous aurions tort de croire que le souvenir des émeutes de Stonewall est si bien inscrit dans l’histoire collective qu’il est indestructible.

Le 10 février 2026, des manifestant·es se rassemblent pour protester contre les attaques de l’administration Trump, qui a récemment fait retirer le drapeau LGBTQIA+ du Monument de Stonewall, dans le quartier de Greenwich Village, à New York. EDUARDO MUNOZ / REUTERS
Le 10 février 2026, des manifestant·es se rassemblent pour protester contre les attaques de l’administration Trump, qui a récemment fait retirer le drapeau LGBTQIA+ du Monument de Stonewall, dans le quartier de Greenwich Village, à New York. EDUARDO MUNOZ / REUTERS

Des forces réactionnaires sont à l’œuvre pour réécrire le passé. En février 2025, l’administration Trump a fait enlever le « T » de « LGBT » sur le site officiel du Monument de Stonewall, effaçant ainsi les personnes trans qui ont joué un rôle décisif dans les événements. En février 2026, le drapeau arc-en-ciel qui flottait au-dessus du site a été à son tour enlevé par le gouvernement et remplacé par le drapeau étasunien. Contre ces forces réactionnaires, il nous revient de défendre ce moment de notre histoire collective, de cultiver sa mémoire, de célébrer la force et le courage des personnes réunies ces soirs-là et de nous rappeler que c’est une émeute, un soulèvement, qui a contribué à nous donner nos droits les plus fondamentaux. •Cette réglementation est une interprétation des « Anti-Masquerade Laws » (lois anti-déguisement) du xixe siècle. Porter des vêtements ne correspondant pas
à son genre relevait du déguisement, et était passible de plusieurs jours d’emprisonnement ou d’une amende.

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28.04.2026 à 16:27

Gabriella Papadakis : s’affranchir des carcans

Mejdaline Mhiri

Quand on rencontre Gabriella Papadakis, ce qui frappe au premier regard, c’est la rupture de look avec le personnage public incarné durant sa carrière : les longs cheveux blonds et lisses ont […]
Texte intégral (2713 mots)

Quand on rencontre Gabriella Papadakis, ce qui frappe au premier regard, c’est la rupture de look avec le personnage public incarné durant sa carrière : les longs cheveux blonds et lisses ont désormais fait place à des boucles brunes qui s’entortillent sur ses épaules. Avant de prendre sa retraite sportive fin 2024, la championne olympique et quintuple championne d’Europe et du monde de danse sur glace en duo a longtemps été contrainte de se plier aux diktats d’une discipline où l’apparence est un critère déterminant, véhiculant une féminité extrêmement codée.

Pendant des années, elle a donc utilisé toutes sortes d’accessoires pour raidir frénétiquement sa chevelure, a passé des heures à se maquiller, même pour un simple entraînement sur la patinoire. Le male gaze était partout : « Ça n’est pas écrit dans les contrats, mais si elles veulent changer de coupe de cheveux, les filles demandent la permission à leurs coachs et à leurs partenaires. C’est assez ridicule », explique Gabriella Papadakis lors de notre rencontre à Paris, quelques jours avant les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina. « Ça m’a pris longtemps de développer un regard sur moi-même qui m’appartenait. Avant, peu importe comment je m’habillais ou me coiffais, en réalité, je ne savais pas ce que je voulais. J’avais tellement intégré le regard des autres… J’étais entraînée à prendre mes décisions en anticipant les attentes de mon partenaire. »

Dans cet univers de paillettes et de strass, la sexualisation peut prendre des formes particulièrement compliquées à vivre : quand son costume se dégrafe durant les Jeux d’hiver de PyeongChang en 2018, laissant apparaître un sein, Gabriella Papadakis et son partenaire, Guillaume Cizeron, n’obtiennent qu’une médaille d’argent, alors que le couple faisait figure de favori. Aujourd’hui encore, des inconnu·es accostent Gabriella Papadakis en faisant référence à cet incident, s’octroyant le droit de commenter son apparence à la volée.

Au-delà d’une métamorphose physique, on saisit l’ampleur des changements mis en branle par la jeune femme de 31 ans, passionnée de musique, de théâtre et d’art, pour échapper à un milieu où les injonctions se multiplient jusqu’à l’asphyxie, mettant en péril la santé physique et mentale des sportives. La prise de distance a demandé du temps, forcément.

Un conditionnement précoce à la réussite

Dès son plus jeune âge et jusqu’à l’adolescence, à Clermont-Ferrand, Gabriella Papadakis répète ses figures tous les matins à partir de six heures. C’est sa mère, Catherine, qui l’entraîne. Celle-ci n’a pas fait carrière : il revient donc à sa fille d’atteindre les sommets. Le père, d’origine grecque, déserte rapidement la cellule familiale, même s’il voit régulièrement son enfant.

Petite fille timide, Gabriella a neuf ans lorsqu’elle commence à former un duo avec Guillaume, nouveau venu au club. C’est le match parfait, celui tant espéré pour rêver d’une carrière et de podiums. Inspirée de la danse de salon, la danse sur glace en a conservé les valeurs bourgeoises et genrées : pour disputer les compétitions majeures, les couples se composent impérativement d’une femme et d’un homme. Or, les athlètes masculins sont une espèce rare : environ 10 % des pratiquant·es seulement. La bonne entente avec leur partenaire revêt donc un caractère non négociable pour les jeunes filles, quitte à s’oublier en chemin.

Ainsi, y compris dans une discipline en immense majorité pratiquée par des femmes, les hommes demeurent la pierre angulaire de la performance. Ce sont eux qui donnent le rythme et portent leur partenaire – charge à elles de rester légères, tout en développant les capacités musculaires nécessaires à la pratique d’une discipline particulièrement complète.

Dans ce contexte, développer sa confiance en soi n’a rien d’aisé, particulièrement lorsqu’on vous répète que votre minceur extrême constitue l’un de vos plus précieux atouts : « Il y a un standard de l’ultramaigreur qui est demandé aux patineuses dès leur plus jeune âge. C’est normal pour des entraîneurs de dire à des jeunes filles de 13 ans de faire des régimes, sans aucun encadrement médical. Je suis l’une des rares à ne pas avoir été touchées par ça parce que je suis naturellement très mince, explique Gabriella Papadakis. Beaucoup de centres d’entraînement pèsent leurs patineuses tous les matins. Ça crée de graves troubles alimentaires. D’expérience, je dirais que l’on parle de 95 % des concernées. » Dans son autobiographie Pour ne pas disparaître, parue le 15 janvier 2026 aux éditions Robert Laffont, elle dénonce une véritable « culture de l’anorexie » dans le milieu. Et raconte comment elle a elle-même utilisé le rapport toxique à la nourriture comme moyen de pression sur ses concurrentes : au début de sa carrière, elle déguste des pizzas sous leurs yeux, afin de déstabiliser celles qui ont des difficultés à conserver la silhouette normée qu’impose la discipline.

« Ça m’a pris longtemps de développer un regard sur moi-même qui m’appartenait. »
Gabriella Papadakis

Côté sportif, le duo entre Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron se traduit rapidement par des succès : à partir de 2009, il commence à évoluer à l’international. En 2013, il arrive deuxième aux championnats du monde juniors. À la même période, à 16 ans, Gabriella se cherche, questionne ses limites et sa souffrance, marque son corps en se scarifiant. Pour enrayer la machine folle dans laquelle sa vie est lancée, elle ingurgite une dose importante de somnifères – une tentative désespérée d’appel à l’aide, explique-t-elle dans son autobiographie. Mais le calendrier des compétitions ne tolère aucune modification, sa mère refuse qu’elle s’arrête pour être soignée.

Face au déni de la parole des femmes

Dans son livre témoignage, Gabriella Papadakis raconte plusieurs événements traumatiques : elle a été violée à deux reprises, d’abord par un ex-compagnon qui l’a droguée à son insu, puis par un entraîneur bien plus âgé qu’elle (elle ne communique pas publiquement les identités de l’un et de l’autre). Elle revient également sur les troubles de mémoire et de concentration engendrés par une commotion cérébrale, ainsi que sur un avortement douloureux.

À la sortie de l’ouvrage, ce sont pourtant les termes concernant son ancien partenaire sportif qui retiennent l’attention médiatique. Pour parler de sa relation avec Guillaume Cizeron, elle pose le mot d’« emprise », affirme être passée du statut de meilleure amie à « employée », raconte avoir été « terrorisée » à « l’idée de se retrouver seule avec lui », en état de vigilance constante. Plusieurs journalistes se focalisent sur ces accusations, que le danseur sur glace dément aussitôt par un communiqué faisant part de « [son] incompréhension et [son] désaccord avec les qualificatifs qui [lui] sont attribués ». Il estime que l’ouvrage de Gabriella Papadakis contient « des informations fausses », lui prêtant des propos qu’il n’aurait « jamais tenus » et qu’il juge « graves ». D’autres questionnent le timing de sortie du livre, trois semaines avant les Jeux de Milan-Cortina, y voyant une tentative de déstabilisation alors que Guillaume Cizeron et sa nouvelle partenaire font partie des favoris pour l’or olympique.

Deux patineuses blanches en costumes violets et rouges pendant une chorégraphie.
Les championnes olympiques de danse sur glace Gabriella Papadakis (à gauche) et Madison Hubbell (à droite) proposent une chorégraphie en duo exclusivement féminin, une première mondiale, lors du gala suisse Art on Ice à Zurich, le 6 février 2025.
Crédit : ARND WIEGMANN / AFP

Si on encourage les femmes à parler, cela ne semble jamais pouvoir se faire au détriment des médailles, ou des hommes adulés. Il y a pourtant matière à questionner le système, le silence, les soutiens. Depuis 2025, Guillaume Cizeron patine avec Laurence Fournier Beaudry, dont le compagnon et ancien binôme de compétition Nikolaj Sorensen est accusé d’avoir commis une agression sexuelle en 2012 aux États-Unis. À plusieurs reprises, Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry l’ont assuré de leur soutien publiquement. L’affaire rebondit lors des Jeux à Milan : des médias étasuniens interrogent leur posture, quand des journalistes et consultantes de France Télévisions, diffuseur de la compétition, préfèrent taire le sujet, le reléguer au rang de « turbulences » de la « vie extra-sportive ».

Gabriella Papadakis, elle, ne s’est pas rendue en Italie : la chaîne étasunienne NBC, pour qui elle devait commenter les épreuves, l’a écartée après que Guillaume Cizeron l’a mise en demeure, ainsi que sa maison d’édition, de « cesser la diffusion de propos diffamatoires à [son] encontre ».

« Les institutions sportives ancrent dans la tête des athlètes un sentiment de loyauté pour éviter d’aller trop loin dans la dénonciation, la politisation, le féminisme. »
Béatrice Barbusse, sociologue du sport

Loin du règlement de comptes auquel certain·es ont voulu réduire la sortie du livre, Pour ne pas disparaître raconte la façon dont Gabriella Papadakis a pris conscience des oppressions sévissant dans son milieu, grâce notamment au témoignage en 2020 de la patineuse Sarah Abitbol : celle-ci dénonce les viols subis à l’adolescence par son entraîneur Gilles Beyer, l’inertie de la fédération et de son président Didier Gailhaguet, qui ne l’ont pas protégée.

Ces dernières années, la trajectoire de Papadakis se précise, se politise. Un chemin plutôt singulier, selon la sociologue du sport Béatrice Barbusse, qui constate que les institutions sportives éloignent les athlètes de cette démarche. « On ancre dans la tête [des sportives] un sentiment de loyauté pour éviter d’aller trop loin dans la dénonciation, la politisation, le féminisme. Dans ces fédérations aux origines sociohistoriques marquées, comme la gymnastique, le patinage ou le tennis, les silences font partie d’un système très conservateur, marqué par le patriarcat. » Les lectures de Papadakis jouent un rôle majeur dans son parcours intellectuel. « Si elle prend conscience des injonctions genrées, ce n’est pas grâce à son milieu familial ou sportif, mais en partie grâce aux autrices féministes qu’elle cite dans le livre, comme Judith Butler. Elle ne pouvait pas avoir un discours politique tant qu’elle n’avait pas conscience que ce qu’elle vivait était très politique ! », poursuit Béatrice Barbusse.

Au fil des années, Gabriella Papadakis, qui a rendu publique sa bisexualité en 2023 et fréquente les milieux queers et lesbiens, questionne la rigidité de sa discipline. Dans le documentaire de TV5 Le Couple de feu (qui suit le couple Papadakis-Cizeron de l’automne 2021 jusqu’à l’obtention de l’or olympique en février 2022), on la voit critiquer les normes genrées qui règnent dans la danse sur glace, l’importance accordée à l’apparence des athlètes féminines, ou le fait que certaines figures leur soient interdites. Elle évoque la dépression traversée quelques mois plus tôt, qui l’a tenue éloignée des patinoires plusieurs semaines. « Défendre une féminité surjouée, exagérée, véhicule de la souffrance quand tu es obligée de jouer un rôle », commente encore Béatrice Barbusse.

Aux Jeux de Pékin, Guillaume Cizeron et Gabriella Papadakis livrent une performance inspirée du waacking, cette danse née au sein des communautés queers africaines-étasuniennes et latinas de Los Angeles dans les années 1970. Manière de revendiquer, l’un et l’autre, leur identité queer – puisqu’en 2020 Guillaume Cizeron a évoqué ouvertement son homosexualité. Impossible pourtant de parler de solidarité politique entre les deux partenaires : « Dans le sport, si tu es un homme, tu jouis d’une série de privilèges et la société t’encourage à prendre possession de la personne avec qui tu patines. Que tu sois hétéro ou homo n’entre pas en jeu, puisque c’est ton statut d’homme qui te les donne, explique désormais Gabriella Papadakis. La misogynie des hommes gays, surtout sur des femmes lesbiennes, est un sujet considérable dans le milieu queer. »

Bousculer les codes

C’est lorsque Gabriella Papadakis prend sa retraite de la compétition en décembre 2024 qu’elle peut réellement s’émanciper. Deux mois plus tard, elle propose lors du gala Art on Ice (spectacle programmé dans plusieurs villes de Suisse) un duo inédit, exclusivement féminin, avec la danseuse Madison Hubbell. Elle donne ainsi vie à ce désir impérieux de bousculer les codes de son sport, car « sans script, il faut tout réinventer », répète-t-elle.

Aujourd’hui, Gabriella Papadakis a gagné en sérénité. Après avoir souffert durant sa carrière de moments de dissociation où elle n’habitait plus son corps, elle a entamé un long travail avec des psychologues. À la fin de son livre, elle remercie tout particulièrement les lesbiennes. « À un moment, j’ai réalisé que la plupart de mes potes qui m’ont aidée et accompagnée en toutes circonstances sont des lesbiennes, des femmes queers. J’ai un peu l’impression d’avoir une armée de lesbiennes pour me protéger !, dit-elle en riant. Celles que je fréquente ont vraiment réfléchi leur vie de manière féministe, ont déconstruit le regard masculin et sont habitées d’un dynamisme que j’admire. » Aujourd’hui, Gabriella Papadakis est catégorique : s’entourer de personnes bienveillantes s’est révélé être un changement salvateur pour mieux vivre sa vie.

Les grandes dates

1995

Naissance de Gabriella Papadakis à Clermont-Ferrand (Auvergne-Rhône-Alpes).

2004

Formation du couple de danse sur glace avec le patineur Guillaume Cizeron.

2015

Le couple Cizeron-Papadakis sacré champion du monde de danse sur glace à Shanghai (Chine).

2022

Le couple Cizeron-Papadakis médaillé d’or aux Jeux olympiques de Pékin.

2023

Gabriella Papadakis évoque sa bisexualité sur Instagram.

2024

Gabriella Papadakis annonce la fin de sa carrière sportive professionnelle.

2025

Performance en duo avec la danseuse sur glace Madison Hubbell.

2026

Sortie de son autobiographie Pour ne pas disparaître.

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