28.04.2026 à 12:07
Anaïs Lecoq
Les gestes de Périnne Diot sont précis. Ils ont été pensés et répétés plus d’une fois.
Dans un jeu d’ombres chinoises poétiques, les mains de la jeune femme suivent le rythme et l’émotion du moment, tandis que Sacha Maffli, chanteur et guitariste du groupe francosuisse Les Fils du facteur, entonne le refrain d’un titre où il évoque le deuil et la perte de son grand frère.
Si la scène a tout d’une prestation artistique, ce n’est pas son but premier. Périnne Diot est chansigneuse : elle interprète les paroles de chansons en langue des signes afin de rendre les concerts accessibles aux personnes sourdes et malentendantes. En 2019, elle cofonde 10 Doigts en cavale, collectif aujourd’hui composé de 18 chansigneur·euses, interprètes diplômé·es ou artistes sourd·es. Gossip, Pomme, Pierre Garnier, Olivia Ruiz : chaque année, 10 Doigts en cavale donne entre 40 et 60 concerts bilingues à travers la France : « La première fois qu’on a chansigné au Printemps de Bourges, en 2021, il n’y avait que quatre ou cinq personnes sourdes dans le public, se rappelle Périnne Diot. La dernière fois, elles étaient une bonne quarantaine. »
À l’origine plutôt confidentiel, le chansigne s’est développé depuis la pandémie du Covid-19 avec une demande exponentielle des festivals et des tourneurs. Dès 2021, l’interprète en langue des signes française Elodia Mottot lance BluePrint, une structure d’aide à la production artistique bilingue, avec son mari, le rappeur Erremsi : « On est tous·tes les deux né·es dans une famille sourde et signante, explique-t-elle. Mes parents ont attendu d’avoir la soixantaine pour voir leur premier concert bilingue, alors que mon père a grandement contribué à ma culture musicale, mais ces espaces étaient inexistants. »
La faute d’une société audiste, qui méconnaît encore le quotidien des personnes sourdes, notamment leur rapport à la musique : « Il y a plusieurs types de surdités, certain·es personnes ne perçoivent que les aigus ou les graves, d’autres uniquement les vibrations », explique Laëtitia Sanquer, fondatrice de Signescence et médiatrice culturelle et scientifique. Sourde depuis ses 25 ans, la Bretonne de 42 ans a dû attendre 2023 pour voir, par hasard, son premier concert bilingue, au festival l’Ilophone, sur l’île d’Ouessant, en Bretagne : « J’allais au festival avec des ami·es entendant·es sans grand enthousiasme, car je ne recevais plus la musique comme avant, se souvient-elle. Et là je vois débarquer sur scène une chansigneuse. Je me dis : mais c’est pas possible que, sur ce bout de cailloux isolé au fin fond du monde, j’aie du chansigne rien que pour moi ! »
Bien loin des interprétations lisses de discours officiels, le chansigne se veut une véritable performance artistique, nécessitant une préparation intense : « Pour un concert d’une heure et demie, qu’on prépare au minimum trois mois à l’avance, c’est environ 250 heures de travail, détaille Périnne Diot. On n’est pas du tout dans une traduction littérale, on ne traduit pas du mot au signe, mais du mot au sens. » Pour Elodia Mottot, le temps préparatoire dépend de l’artiste, de son univers, mais aussi de l’époque de la chanson. « Quand on traduit MC Solaar et ses chansons écrites dans les années 1990, il faut les remettre dans ce contexte, avec tous les éléments culturels et audiovisuels dans lesquels ont baigné les Français·es dans ces années-là. »

Une fois les traductions faites, les chansigneur·euses doivent apprendre par cœur chaque chanson, mémoriser chaque mouvement, les placer en rythme avec la musique et le débit de l’artiste. Ce ne sont alors pas seulement les mains qui bougent mais tout le corps, chargé de retranscrire les émotions et les intentions de chaque titre. « Si je me mets à chanter, j’utilise les mots différemment, souligne Laëtitia Tual, alias Laëty, artiste chansigneuse depuis 1999. La langue vocale s’amuse avec la sonorité ; avec la langue des signes, on s’amuse avec son aspect visuel, l’idée d’agrandir, rétrécir, jouer avec les configurations et les différentes formes des mains. » Sur scène, les chansigneur·euses sont souvent deux à se relayer, voire trois, pour tenir la cadence : « On est très sujets aux troubles musculosquelettiques, souffle Périnne Diot. Quand on fait cinq ou six concerts par mois en été, on a toujours une tendinite ou deux, ou les cervicales bloquées… »
Elodia Mottot et Périnne Diot pratiquent principalement ce que l’on appelle le chansigne de reprise : l’interprétation d’une chanson déjà existante, en langue des signes française. Elles se perçoivent comme des interprètes. Laëty le pratique également, mais déplore la façon dont les chansigneur·euses peuvent, dans certains événements, se trouver « relégué·es sur le côté, avec un projo en plein visage, sans être sûr·es d’avoir les textes dans les temps ou de travailler avec les artistes en amont ».

C’est dans le chansigne dit « de création », soit une composition originale en langue des signes, d’abord accessible pour le public sourd, que Laëty s’épanouit pleinement : « Je n’ai pas le diplôme d’interprète, je suis d’abord une artiste. Mes outils sont le travail des lumières, la mise en scène, les répétitions en groupe, la création… »
L’intérêt grandissant pour le chansigne de la part des organisateur·ices d’événements culturels n’est pas sans effet pervers. Alors que les concerts bilingues sont généralement financés par des subventions pour l’accessibilité, les chansigneur·euses regrettent le côté opportuniste de certaines structures : « On en a marre de voir un semblant d’accessibilité où les institutions cochent les cases, valident les subventions, mais où le public sourd est lésé », regrette Elodia Mottot, qui se remémore une commande de chansigne pour un concert à guichets fermés, sans personnes concernées dans le public. Elle avait refusé. « Je ne suis pas là pour faire la marionnette pour le public entendant, alors quand on nous demande de chansigner une ou deux chansons pour un concert complet, c’est non. Le public sourd n’est pas sourd une chanson sur deux, on prône l’éthique avant l’esthétique. »
Les images ont fait le tour du monde. En 2017, Holly Maniatty interprète le concert du rappeur Waka Flocka. Impressionné par sa technique, l’artiste rejoint la chansigneuse et tente de reproduire certains signes. Holly et d’autres chansigneur·euses étasunien·nes, comme Amber Galloway Gallego, ont été élevé·es au rang de stars. Aux États-Unis, le chansigne et sa diffusion ne datent pas d’hier : en 1980, l’interprète Shirley Childress Saxton intègre le groupe de chants a cappella Sweet Honey in the Rock afin de traduire leurs concerts. Si le pays semble avoir une longueur d’avance sur la question, c’est grâce à l’Americans with Disabilities Act (ADA) de 1990, loi dont le but est de protéger les personnes handicapées des discriminations. L’ADA permet par exemple aux personnes sourdes et malentendantes d’exiger des interprètes en langue des signes lors des concerts.
En France, la reconnaissance du chansigne est toujours en cours. La langue des signes française (LSF) a été mise à mal : c’est seulement en 2005 que la « loi handicap » reconnaît la LSF comme « une langue à part entière », sans pour autant imposer de critères d’accessibilité pour les personnes sourdes et malentendantes dans le spectacle vivant. Ne restent que la bonne volonté des organisateur·ices et le travail permanent des chansigneur·euses pour donner à voir l’importance de leur présence sur scène.
Si elle se rappelle avec émotion son premier concert chansigné, Laëtitia Sanquer se souvient aussi d’avoir été la seule personne sourde à en profiter : « C’était écrit en tout petit sur le programme, je n’avais pas vu passer l’information. À quoi ça sert s’il n’y a pas de personnes sourdes dans le public ? » D’abord bénévolement, Laëtitia Sanquer apporte son aide pour mettre en place une édition réellement inclusive du festival l’Ilophone. Accueil des personnes sourdes, présence de bénévoles sourd·es pour guider le public, mise en place de gilets vibrants pour plus d’immersion, deux concerts bilingues et une balade touristique en langue des signes : en 2025, plusieurs dizaines de personnes font le déplacement, « car les personnes concernées sont peut-être celles qui savent le mieux ce dont elles ont besoin ».

Responsable du développement des publics au Nancy Jazz Pulsation, Romane Henry espère ne pas tomber dans ces travers et réfléchit désormais « à intégrer les concerts chansignés dans les dépenses artistiques classiques », pour ne plus dépendre des subventions. Surtout, elle travaille en collaboration avec l’Institut des sourds de la Malgrange, à Nancy. En 2025, le concert bilingue de Solann (lire son entretien) a accueilli une quarantaine d’étudiant·es de l’institut – il s’agissait pour certain·es de leur premier concert accessible.
La responsable évoque cependant la difficulté de convaincre les artistes à faire traduire leurs concerts, certain·es ayant peur de « se faire voler la vedette » par les chansigneur·euses. « Il y a une méconnaissance de leur part, regrette Elodia Mottot. Notre travail n’est pas de prendre leur place mais que tout le public ait accès au même concert. » « J’adapte mon travail de façon à laisser suffisamment de temps au public pour regarder sa star chanter, il est hors de question que je monopolise tout le visuel », abonde Laëty, qui a monté son propre concert en chansigne « avec une accessibilité pour les entendant·es », s’amuse-t-elle.
En effet, les chansigneur·euses préparent pendant des mois un concert qui ne sera parfois donné qu’une seule fois, et appellent les organisateur·ices à mutualiser les coûts de traduction entre festivals programmant les mêmes artistes ou à engager des chansigneur·euses pour une tournée complète. « Le chansigne sur scène, c’est cool, mais c’est l’arbre qui cache la forêt, et, derrière, il est question de la place et de la présence de la communauté sourde dans la musique », insiste Elodia Mottot. C’est en pensant à cette place du public sourd et malentendant avant, pendant et après le concert que la musique deviendra réellement pour tous·tes.