
20.02.2026 à 12:05
la Rédaction
Sur Le Figaro TV, la journaliste Nora Bussigny, qui travaille pour Le Point et Franc-Tireur, s’inquiète d’une conférence organisée à Strasbourg en 2025 : « La Jeune Garde avait invité un homme qui s’appelle Saïd Bouamama. Il a écrit un livre qui s’appelle Planter du Blanc et ça n’a pas empêché que la Jeune Garde l’invite. » On a clairement le sentiment qu’elle sous-entend que Saïd Bouamama aurait écrit un pamphlet incitant au meurtre de personnes blanches de peau… Le sociologue a bien publié en 2019 un ouvrage intitulé « Planter du blanc ». Chroniques du (néo)colonialisme français. Le titre fait référence à l’expression d’Armand Josse, fondateur de la Fédération bananière de Côte d’Ivoire puis sénateur français dans les années 50, qui voulait « planter du Blanc en Afrique noire », c’est-à-dire coloniser le continent. Et Le Figaro de publier ça crânement..
20.02.2026 à 10:57
Bernard Marx
Ces temps-ci, les mensonges des ministres se ramassent à la pelle. Il ne faut pas s’y habituer. C’est la politique qui continue de s’y abîmer et de glisser vers le pire.
Selon une formule attribuée à Mark Twain, il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. Amélie de Montchalin, ministre des comptes publics sous les gouvernements Bayrou et Lecornu en a commis deux.
D’abord un mensonge par statistiques sur le budget 2025. Un rapport de l’inspection générale des finances publié le 12 février confirme qu’il a manqué, en 2025, 6 milliards d’euros de recettes, essentiellement de la TVA, par rapport au budget de la ministre. 6 milliards, ce n’est pas l’épaisseur du trait. C’était, en réalité, tout à fait prévisible puisque les inégalités s’aggravent et que la consommation est en berne. Et c’était déjà le cas les années précédentes. Mais Madame de Montchalin, qui ne connaît pas la crise, a fait comme si de rien n’était.
Puis, un mensonge pur et simple. Le 11 janvier, l’ancien ministre Éric Lombard raconte dans Libération qu’il avait plaidé en vain auprès de l’Élysée et de Matignon pour une taxation différentielle sur les hauts patrimoines. C’était très modeste mais c’était trop. Il explique cependant : « La direction des finances publiques avait regardé : parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne payent aucun impôt sur le revenu ». Questionnée à l’Assemblée nationale par Elsa Faucillon, députée communiste, la ministre a répondu : « Il n’est pas vrai que des dizaines de milliers de Français fortunés ne paieraient aucun impôt sur le revenu. Il n’y a pas de documents à Bercy qui le montreraient. Et si c’était le cas cela ferait bien longtemps que cette situation aurait été dénoncée et corrigée. »
Là où Eric Lombard disait des milliers, la ministre parle de dizaines de milliers ! Après la vérification du président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Éric Coquerel, le président et le rapporteur de la commission des finances du Sénat (le LR Jean-François Husson et le socialiste Claude Raynal) ont résumé des documents « confidentiels » obtenus à Bercy. Ils confirment que 13 335 ménages français (excluant les décès de l’année) très fortunés ne payent pas d’impôts sur le revenu. Le mensonge ministériel reste entier. D’autant plus que la fortune recensée est avant tout immobilière.
Comme l’explique Gabriel Zucman, « Bercy ne collecte plus aucune information depuis la suppression de l’ISF – leur patrimoine moyen total (immobilier plus financier) serait sans doute de l’ordre de 3 à 4 millions d’euros ». L’information n’est donc pas complète. « Combien, interroge Gabriel Zucman, parmi les grandes fortunes financières – par exemple les propriétaires d’entreprises – paient-ils zéro impôt sur le revenu ? Mystère. Combien parmi ces très hauts patrimoines, qu’ils soient immobiliers ou financiers, s’acquittent non pas de zéro euro mais de montants dérisoires, par exemple dix euros d’impôt ? Ou plus généralement, entre un et cent euros d’impôt, entre cent et mille, etc. ? »
Mais deux choses sont certaines : Amélie de Montchalin a menti et la justice fiscale devrait largement reposer sur la progressivité de l’impôt sur le revenu. Il s’évapore au contraire au sommet de la richesse. Emmanuel Macron (et Amélie de Montchalin) n’ont fait qu’aggraver les choses, mais cette réalité doit rester cachée et être niée par le mensonge.
Le 11 février, Amélie de Montchalin a été nommée première présidente de la Cour des comptes par Emmanuel Macron. C’est la première fois qu’un ou une ministre passe directement de Bercy à la Cour des comptes. Conflit d’intérêts plus mensonges : qui pourra faire confiance à ses rapports ?
19.02.2026 à 12:04
Catherine Tricot
À vouloir « faire bloc », coûte que coûte, sans jamais baisser les yeux ni se remettre en question, les insoumis ne jouent pas seulement leur survie : c’est l’affaiblissement de la gauche et l’existence d’une gauche radicale française qui est en jeu.
Depuis des mois, La France insoumise est sous le feu roulant des critiques. Elles sont souvent le fait de ses adversaires politiques de droite et d’extrême droite ; elles viennent aussi désormais, de façon plus forte, de la gauche. Ces critiques exercent une pression telle qu’elle conduit ses militants et ses sympathisants à faire bloc. C’est rarement quand « la citadelle est assiégée » que l’on prend le temps de se poser et de réfléchir. Il le faut pourtant, absolument.
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Inutile de revenir en détail sur les polémiques qui ont secoué le mouvement dirigé par Jean-Luc Mélenchon. Tout le monde les a en tête : Adrien Quatennens, Andy Kerbrat, purges, accusations d’antisémitisme, perquisitions… À chaque fois, Jean-Luc Mélenchon a repris la barre et l’a tenue fermement : on ne s’excuse pas, on ne recule pas ; ce n’est pas dans l’adversité qu’on réajuste ; on verra plus tard. Ça peut se comprendre. Sauf que le « plus tard » n’arrive pas. Non que LFI ne varie pas ; ses positions stratégiques évoluent au gré des analyses que l’on peut suivre sur les notes de blog ou lors des longues conférences appelées « moments politiques » de Jean-Luc Mélenchon. Intéressant, et pas banal, de voir la réflexion d’un homme politique se construire au fil des jours, devant tous.
Mais là, devant l’ampleur des questions, les fragilités qu’elles provoquent, ces débats doivent être construits et conduits au-delà du cercle des très, très proches de Jean-Luc Mélenchon. Ce qui va advenir de LFI concerne davantage que LFI.
L’enjeu est ni plus ni moins que le maintien d’un courant de gauche radicale en France. Ce courant est suffisamment profondément ancré dans le pays pour penser qu’il ne disparaîtra pas. Après une éclipse de vingt ans, il a survécu à l’effondrement du PCF ; il renaîtra sous la forme de LFI. L’effacement de ce courant avait fragilisé la gauche tout entière. Aujourd’hui, impatient de revanche et au risque de perdre de nombreuses villes, François Hollande assène : « La relation avec LFI est rompue ». Il veut qu’une social-démocratie qui n’a rien compris de ses échecs récents redevienne la force première à gauche. Ce serait un drôle de paradoxe.
La campagne est d’ampleur, massive. LFI ne peut s’en tenir à la contre-attaque. LFI doit impérativement produire des actes forts, lisibles par tous, qui la sortent – et sortent la gauche – de cet opprobre. LFI doit produire ces actes même dans l’adversité.
L’effacement de LFI est l’agenda explicite de la droite et du gouvernement. Au Figaro, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet lance : « Aujourd’hui, je dirais qu’il faut un ‘ni-ni’. Ni LFI, ni RN ». Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement, issue des LR, déclare : « On a tous une responsabilité quand on glisse un bulletin LFI dans l’urne ». Elle réclame qu’il n’y ait « plus jamais un député LFI à l’Assemblée nationale ». Cet objectif politique est homogène au projet de Jordan Bardella : construire un cordon sanitaire autour de LFI. Après avoir renversé le stigmate de l’antisémitisme, le RN prétend incarner désormais la République. Il le fait en déroulant des propositions toutes plus liberticides les unes que les autres (contrôle des manifestations, interdiction des débats politiques à l’université, etc.).
La campagne est d’ampleur, massive. LFI ne peut s’en tenir à la contre-attaque : « Pourquoi la police n’était pas là ? », « Pourquoi a-t-on si peu parlé des crimes de l’extrême droite ? ». Elle ne peut excuser ce qui est advenu par l’existence d’un guet-apens tendu par les petites frappes de l’extrême droite. Elle ne peut éluder l’écart insupportable entre les valeurs humanistes et ce que les vidéos ont montré de sauvagerie. LFI doit impérativement produire des actes forts, lisibles par tous, qui la sortent – et sortent la gauche – de cet opprobre. On redoute que ce vœu soit pieux : on attend toujours la grande clarification promise qui la laverait des accusations d’antisémitisme, sans doute faute de temps calme pour le faire. Eh bien tant pis : LFI doit produire ces actes même dans l’adversité.
Et puisque LFI fête ses dix ans, revenir sur des questions fondamentales : ses rapports avec la gauche ; le fonctionnement démocratique du mouvement ; la relation entre les différents espaces de la société – syndicats, associations, médias… – qui ne peuvent de subordination ou d’absorption ; l’appréciation de la situation politique (sommes-nous dans un moment préfasciste ?). Mais une tribune émanant du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, qui cherche encore des signatures auprès des intellectuels, n’augure pas la possibilité de ce dialogue : « Notre devoir n’est pas de crier avec les loups pour accabler le mouvement antifasciste ou La France insoumise. L’urgence est de faire bloc », écrivent ses initiateurs. Atterrant.
Le PCF est mort de n’avoir jamais écouté les critiques d’où qu’elles viennent de ses adversaires, de ses dissidents, de ses camarades de lutte, toutes récusées par l’accusation d’anti-communisme. On n’est pas obligé d’avoir la mémoire courte et on peut apprendre des bêtises de ses prédécesseurs. Que mille fleurs s’épanouissent et que les bouches s’ouvrent, selon votre goût.
18.02.2026 à 12:53
Pablo Pillaud-Vivien
Face à la tentation de l’affrontement, la gauche s’interroge : sommes-nous déjà dans le fascisme ou pouvons-nous encore construire une majorité ? De cette réponse dépend tout le reste : la stratégie politique et la pratique.
Onze personnes ont été interpellées dans l’enquête sur la mort de Quentin Deranque. Parmi elles figure l’attaché parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur du collectif antifasciste La Jeune Garde. À l’heure où ces lignes sont écrites, ces onze personnes sont en garde à vue. Nous ne connaissons ni leur degré de responsabilité ni les qualifications pénales qui seront ou non retenues. La justice doit établir les faits.
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Mais l’événement est déjà politique. Il nous place face à une question que la gauche ne peut esquiver : que faisons-nous de la violence ?
Le dissensus qui commence à apparaître, à gauche notamment, découle d’une question centrale : dans quel moment et dans quel régime vivons-nous ? Si nous considérons que nous sommes déjà dans une société fasciste ou pré-fasciste, alors la violence peut être de l’autodéfense légitime. Elle devient un geste de survie. Si, en revanche, nous estimons qu’un horizon démocratique demeure possible et qu’une majorité sociale s’oppose toujours au fascisme et à sa forme moderne – le trumpisme –, alors la violence politique est non seulement condamnable, mais contre-productive.
Oui, notre société est violente. Les féminicides se succèdent. Les crimes racistes frappent. Les violences policières mutilent et tuent. Les inégalités écrasent. La pauvreté et la misère s’étendent aux enfants et aux personnes âgées. Un génocide se perpétue à Gaza sans que le monde ne réagisse. Face à cette très dure réalité, certains concluent que la réponse doit être à la hauteur du coup reçu. Œil pour œil. Force contre force.
Si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démocratique n’est plus qu’une façade, comment imaginer que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélenchon ou d’un·e autre – puisse accéder au second tour d’une présidentielle et l’emporter ?
Mais tirer de ces violences systémiques la conséquence qu’il faudrait leur répondre par la violence militante, c’est condamner d’avance la solution politique. Car la politique, précisément, consiste à transformer un rapport de force sans reproduire indéfiniment sa logique destructrice.
L’extrême droite prospère, banalise ses mots, impose ses thèmes. Soit. Mais alors, si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démocratique n’est plus qu’une façade, comment imaginer que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélenchon ou d’un·e autre – puisse accéder au second tour d’une présidentielle et l’emporter ? Il y a là un paradoxe. Si nous pensons que tout est joué, que la démocratie est morte, alors la tentation de la violence trouve sa cohérence.
Les études d’opinion et notre réalité montrent que nos amis, nos voisins, nos collègues ne sont pas majoritairement devenus verts-de-gris. Des secteurs ont largement basculé ou baissé la garde. Pas la société tout entière. Si nous perdons, ce ne sera pas parce que l’histoire nous aurait trahis. Ce sera de notre faute, de notre incapacité à faire de la politique. À parler à celles et ceux qui ne sont pas déjà convaincus. À dépasser les cercles militants. À créer une dynamique majoritaire sur les bases de la gauche. La victoire ne se gagne pas par l’intimidation, mais se construit dans la durée, par l’organisation, le travail, l’implantation sociale. La colère ne peut être un programme.
La mort de Quentin Deranque est un drame. Les responsabilités individuelles seront établies. Mais l’enjeu collectif est autre : refuser que la gauche se laisse enfermer dans une spirale où la violence minerait sa crédibilité démocratique. La question n’est pas morale. Elle est stratégique. Voulons-nous témoigner ou voulons-nous gagner ?