23.09.2026 à 17:59
La reprise des combats au Tigré menace d’embraser la région
Le TPLF aurait pris le contrôle de plusieurs aéroports du Tigré
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Les forces tigréennes du TPLF ont pris le contrôle dans la nuit de mardi à mercredi 23 d’aéroports au Tigré et lancé une « offensive totale » contre les positions gouvernementales dans les régions d’Afar et d’Amhara, selon Getachew Reda, ministre conseiller du Premier ministre éthiopien et ancien dirigeant du TPLF 6. Un haut responsable du gouvernement d’Abiy Ahmed a déclaré que ces forces avaient lancé une offensive « de grande envergure » contre le gouvernement fédéral, faisant voler en éclats l’Accord de Pretoria 7.
Les autorités du Tigré affirment pour leur part être entrées dans une guerre « défensive ».
- La guerre du Tigré avait débuté en novembre 2020 par l’attaque de bases de l’armée fédérale par les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), alors au pouvoir dans la région, suivie d’une offensive du gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed.
- Le conflit faisait suite à la dissolution par Abiy du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), coalition au pouvoir que le TPLF avait longtemps dominée, au profit d’un parti unique sans base ethnique, le Parti de la prospérité.
- Un accord négocié sous l’égide de l’Union africaine avait été signé à Pretoria en novembre 2022, mettant fin aux principaux combats sans pour autant conduire à une véritable paix. Human Rights Watch notait notamment que le document ne mentionnait pas explicitement le nettoyage ethnique mené contre les Tigréens par les forces régionales et les milices amhara dans l’ouest du Tigré 8.
Les tensions entre le gouvernement éthiopien et les Forces de défense du Tigré, le bras armé du TPLF, n’ont cessé de croître ces derniers mois.
- Dimanche 20 septembre, un drone a frappé un convoi de l’ONG américaine Catholic Relief Services transportant de l’aide alimentaire destinée à des déplacés.
- La frappe, qui a détruit un camion, a été condamnée par Washington, sans pour autant désigner de responsable.
- Le gouvernement d’Addis-Abeba n’a également fait aucun commentaire sur l’incident.
Le même jour, sept groupes armés, dont le TPLF, la milice amhara Fano et l’Armée de libération oromo, ont annoncé la création d’une « Alliance pour la survie » visant à renverser le gouvernement éthiopien. Addis-Abeba accuse depuis plusieurs mois le TPLF de s’être rapproché de groupes armés actifs dans d’autres régions du pays ainsi que de l’Érythrée, qu’il soupçonne de financer ces mouvements, ce qu’Asmara dément.
- La reprise de la guerre en Éthiopie menace de conduire à un embrasement régional plus large qui serait susceptible d’entraîner des pays voisins comme le Soudan, en guerre civile depuis 2023, et l’Érythrée.
- La région est toujours lourdement marquée par la guerre de 2020-2022, et un million de personnes sont toujours déplacées. L’Union africaine estime qu’au moins 600 000 civils ont été tués durant la guerre.
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23.09.2026 à 13:37
Économie russe : l’Ukraine exporte désormais plus de céréales que la Russie
Les exportations russes de céréales ont chuté de 76 % sur la période du 11 au 20 septembre
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Selon les chiffres de l’Union céréalière russe, les exportations russes de céréales se sont effondrées durant la deuxième décade du mois de septembre. Les exportations de blé se sont établies à 347 000 tonnes (contre 1,3 million durant la même période l’an dernier, soit un recul de 73 %), les exportations d’orge à 21 900 tonnes (en baisse de 90 %) et le maïs à 11 800 tonnes (-70 %) 9.
- La chute des exportations, qui s’est amorcée au début du mois de juillet, s’est considérablement accélérée depuis le début du mois de septembre en raison des frappes ukrainiennes contre les terminaux céréaliers de la mer Noire.
- Durant cette période, le blé russe n’a été exporté que vers 8 pays, contre 29 un an plus tôt. Le nombre d’entreprises exportatrices de blé a quant à lui été divisé par cinq, passant de 51 à 10.
Depuis le début du mois de septembre, l’Ukraine exporte ainsi plus de céréales que la Russie. Il y a un an, les exportations russes étaient plus de deux fois supérieures à celles de l’Ukraine.
- Selon les chiffres des douanes ukrainiennes, compilés par le ministère de la Politique agraire et de l’Alimentation, les exportations de Kiev s’élèvent à 925 000 tonnes de blé, d’orge et de maïs entre le 1er et le 21 septembre 10.
- En reconstituant les chiffres de l’Union céréalière russe pour la période allant du 1er au 20 septembre, les exportations russes s’élèvent à 766 000 tonnes, soit 17 % de moins que l’Ukraine.
Kiev pourrait utiliser les dégâts provoqués sur les infrastructures russes comme un levier pour pousser Moscou à accepter la mise en place d’une trêve céréalière. Hier, mardi 22 septembre, le vice-Premier ministre ukrainien chargé de l’intégration européenne et euro-atlantique, Vsevolod Chentsov, a déclaré que le moment était opportun « pour s’asseoir autour d’une table, discuter et trouver une solution » 11.
- La Russie avait attaqué les infrastructures portuaires ukrainiennes et les navires commerciaux amarrés dans les ports ukrainiens de la mer Noire suite au lancement de l’invasion de février 2022.
- Les exportations agricoles ukrainiennes, qui représentaient l’an dernier plus de 10 % du PIB du pays, sont lourdement impactées par la guerre, et notamment par les frappes russes continues sur les infrastructures portuaires 12.
- Suite à une campagne soutenue de frappes, la navigation dans les ports de la Grande Odessa est quasiment à l’arrêt depuis juillet. Une part importante de la récolte de cette année pourrait ainsi ne pas être exportée, les capacités de stockage ne permettant de tenir que deux à quatre mois.
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23.09.2026 à 06:30
Pourquoi Trump accueille-t-il Xi Jinping avec un fastueux protocole ?
Trump sera le premier président depuis Kennedy à accueillir un dirigeant sur le tarmac
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Xi Jinping se rend aujourd’hui aux États-Unis pour la sixième fois depuis son arrivée au pouvoir, en 2013. Pour la première fois, il sera accueilli par le président américain dès la sortie de l’avion, en rupture avec le protocole, qui prévoit dans la quasi-totalité des visites d’État de dirigeants étrangers une cérémonie de bienvenue sur la pelouse sud de la Maison-Blanche.
Trump deviendra ainsi le premier président depuis Kennedy à se rendre à l’Andrews Air Force Base pour accueillir un homologue – en-dehors de visites papales 24.
- Le dispositif déployé par la Maison-Blanche en l’honneur de Xi Jinping et de la première dame, Peng Liyuan, dépasse les moyens mis en place lors de la visite de Trump à Pékin, en mai.
- Après un accueil à l’Andrews Air Force Base, Trump recevra Xi à la Maison-Blanche demain, jeudi 24. À cette occasion, 479 militaires représentant toutes les branches des forces armées américaines seront présents sur la pelouse sud.
- La cérémonie comprendra un salut présidentiel rendu par le peloton de drill silencieux des Marines des États-Unis et le Commandement des forces interarmées des États-Unis, et s’achèvera par un survol militaire mettant en scène un bombardier furtif B-2 Spirit et quatre chasseurs furtifs F-22 Raptors.
Xi est habitué à être reçu dès la sortie de son avion par ses hôtes. Ces dernières années, les dirigeants qui ont fait le déplacement à cette occasion incluent l’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán, le roi du Cambodge Norodom Sihamoni, le président serbe Aleksandar Vučić et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un.
- Ces honneurs sont toutefois rarement rendus : le protocole diplomatique chinois prévoit en effet un accueil par des ministres ou des hauts-responsables.
- Le chancelier allemand Friedrich Merz avait ainsi été accueilli à Pékin lors de sa visite en février 2026, tandis que l’ancien Premier ministre britannique Keir Starmer avait été reçu à l’aéroport par le ministre chinois des Finances, Lan Fo’an, en janvier.
- Trump lui-même avait été accueilli par le vice-président Han Zheng, et non pas par Xi Jinping.
La rencontre vise avant tout à consolider l’entente amorcée à Busan en octobre 2025, puis prolongée à Pékin en mai.
- Pour Rush Doshi, ancien haut responsable au Conseil de sécurité nationale sous Biden, Busan a surtout démontré que la Chine se considérait désormais comme l’égal des États-Unis dans de nombreux domaines (IA, commerce, sécurité…) 25
- Pékin a répliqué aux droits de douane américains en arsenalisation sa domination du secteur des terres rares, forçant Washington à reculer.
- Le fastueux protocole réservé à Xi s’inscrit dans cette dynamique de courtoisie intéressée – Washington cherche ainsi moins à impressionner Pékin qu’à s’assurer de sa coopération.
La visite d’État doit permettre de maintenir la dynamique des relations et de confirmer deux nouvelles rencontres avant la fin de l’année : l’une lors du sommet de l’APEC à Shenzhen, en novembre, et l’autre au G20 à Miami, en décembre.
- L’objectif principal est de préserver ce cadre de « stabilité stratégique constructive ».
- Les deux parties ont en effet intérêt à prolonger la trêve commerciale, compte tenu des cycles politiques internes : les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre et le congrès du Parti communiste chinois, à l’automne 2027.
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23.09.2026 à 06:30
Les clefs de la puissance houthiste
Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique
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Par intermittence, et souvent en lien avec leurs victoires sur le terrain militaire, les Houthistes font irruption dans l’espace médiatique européen et américain.
L’opération éclair menée jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb n’est que la dernière d’une série d’actions qui a notamment été marquée en 2014 par leur prise de contrôle de Sanaa, la capitale yéménite, ou encore en 2023 par leurs attaques en mer Rouge, en soutien aux Palestiniens. Pourtant, ce mouvement politico-religieux yéménite semble à chaque fois être (re)découvert.
1 — Une famille : al-Houthi, père et fils
Le mouvement tire son nom de la famille al-Houthi, originaire des environs de Sa’dah, dans l’extrême nord du Yémen. Le terme houthiste désigne donc d’une manière générique les partisans du leader actuel Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979. Celui-ci a pris la succession de son père Badr al-Din (1926-2010) qui avait lui-même assuré un intérim après que son fils Hussein, fondateur du mouvement né en 1960, ait été tué en septembre 2004 par l’armée yéménite 13. Par convention, le vocable Houthi fait donc référence à la famille elle-même, et houthiste au mouvement qui dépasse très largement le cercle familial.
Les houthistes s’auto-désignent d’abord à travers le terme de Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) et, depuis 2011, par celui de Partisans de Dieu (Ansar Allah), nom qui n’est pas sans rappeler celui du Parti de Dieu libanais, le Hezbollah.
Dans l’environnement tribal traditionnel du Yémen, le prestige de la famille al-Houthi tient à son appartenance à la catégorie des descendants du Prophète Mohammed. Ils appartiennent de ce fait à une forme d’aristocratie qui a pu, dans cet environnement septentrional yéménite où les tribus sont majoritaires et portent les armes, s’arroger une forme de monopole sur le savoir religieux. Ces familles dites hachémites ou désignées comme sayyid (pl. sada) ou ahl al-bayt (gens de la maison), ont aussi accaparé le pouvoir politique, jusqu’à la révolution républicaine de 1962 : l’imam, sorte de monarque, était alors sélectionné parmi les membres de ces familles 14.
2 — Une identité : le renouveau zaydite
Le mouvement houthiste s’inscrit dans le cadre de l’identité zaydite, une branche singulière du chiisme qui n’est aujourd’hui présente qu’au Yémen et à laquelle environ 40 % de la population totale est originellement rattachée. La révolution de 1962, qui a mis fin au régime de l’imamat, a bouleversé le zaydisme et conduit à sa marginalisation politique et religieuse. La perte de sens de cette identité religieuse a donné lieu à une dynamique de renouveau à partir des années 1980, portée notamment par la Jeunesse croyante et influencée par des clercs tels que Badr al-Din al-Houthi.
L’organisation de camps d’apprentissage du Coran, les activités éditoriales et les conférences dans les mosquées ont conduit à l’émergence d’une génération de militants désireux de réinventer leur identité zaydite. Localement, autour de Sa’dah, le déploiement en parallèle d’un mouvement salafi ayant des liens avec l’Arabie saoudite 15, et le rayonnement de l’expérience iranienne postrévolutionnaire ont favorisé une recomposition identitaire.
3 — Un corpus idéologique : Hussein al-Houthi
Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la Jeunesse croyante se structure autour des enseignements de Hussein al-Houthi. Ce dernier est élu député entre 1993 et 1997. Il part ensuite poursuivre ses études universitaires à l’université de Khartoum, puis s’engage, à son retour, à travers des prêches et conférences centrées sur l’histoire du zaydisme, la place prépondérante à accorder aux hachémites, descendants du Prophète, ainsi que sur les questions internationales.
Le contexte de la lutte contre Al-Qaïda à partir de septembre 2001 et la guerre en Irak de 2003 favorisent un discours critique du pouvoir yéménite aligné sur les positions des États-Unis chez Hussein al-Houthi. Les interventions du dirigeant de la Jeunesse croyante sont l’occasion pour ses partisans de scander des slogans sans équivoque : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! » Une visite du président Ali Abdallah Saleh à Sadaa début 2004 au cours de laquelle l’assemblée crie ce slogan justifie la répression étatique. La tentative d’arrestation de Hussein al-Houthi échoue et débouche en juin 2004 sur un conflit armé dont les répercussions se prolongent encore aujourd’hui 16.
Deux mois plus tard, la mort de Hussein al-Houthi alors qu’il était réfugié dans une grotte, fait de lui un martyr, mais ne règle aucunement le conflit avec le pouvoir central. Ses successeurs et soutiens poursuivent le combat et s’appuient sur ses enseignements pour façonner un corpus idéologique qui, ancré dans la tradition zaydite, la réinvente. Les Malazim (notes), tels qu’ils sont nommés, sont rassemblés, largement diffusés et analysés. Ils sont marqués par une rhétorique contestataire et la mise en exergue d’une forme d’infaillibilité de l’interprétation religieuse par les hachémites, participant ainsi à ce qui est décrit comme une « culture coranique » 17. Ce concept est, rétrospectivement, mis au cœur de l’idéologie houthiste et constitue une forme de pendant local à la contribution intellectuelle khomeyniste à la Révolution islamique de 1979, à savoir la doctrine du velayat e-faqih qui offre aux clercs religieux un rôle prépondérant dans la gestion des affaires politiques.
4 — Un mouvement aguerri par les guerres de Sa’dah
Cette idéologie houthiste, marginale du vivant de Hussein, serait sans doute restée cantonnée aux segments très minoritaires des partisans du renouveau zaydite sans son inscription dans une longue guerre civile. L’opération de police contre Hussein a pris une ampleur inattendue et donné lieu à un conflit armé que l’on désigne sous le nom de « guerres de Sa’dah ». Durant six rounds étalés entre 2004 et 2010, le mouvement houthiste et le pouvoir se sont affrontés militairement dans les hautes terres de Sa’dah puis dans les gouvernorats avoisinants. Après son demi-frère, puis son père, Abd al-Malik al-Houthi prend progressivement la tête du mouvement en 2007.
La répression indiscriminée occasionnée par cette guerre asymétrique, accompagnée de bombardements aériens, d’une intervention ponctuelle des Saoudiens mais aussi de milices islamistes sunnites a sans nul doute favorisé l’alignement des populations de ces zones sur les houthistes. Les tribus d’origine zaydite ont contribué à l’effort de guerre houthiste, au même titre que le soutien reçu par la République islamique d’Iran. Dès 2004, le pouvoir yéménite accuse celle-ci (ainsi que le Hezbollah libanais) de chercher à l’affaiblir et d’ouvrir un front sur le flanc sud de l’Arabie saoudite afin de favoriser un affrontement entre sunnites et chiites.
Durant ces années, l’expérience guerrière des houthistes et de leurs combattants renforce leur assise populaire et permet à Abd al-Malik al-Houthi de devenir une figure charismatique d’opposition 18. Ses interventions vidéo, qui utilisent un vocabulaire rappelant la communication de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le positionnent au-dessus du débat politicien. Il parvient habilement à s’ériger en tant que défenseur du petit peuple et de la nation yéménite traditionnelle, contre les ingérences saoudiennes et l’impérialisme américain, mais aussi en défenseur de la cause palestinienne.
5 — Une alliance à revers avec l’ancien président Saleh
Début 2011, lorsque survient le soulèvement révolutionnaire du « Printemps yéménite », les houthistes se mobilisent sans surprise en faveur de la chute d’Ali Abdallah Saleh. Ils ont recours à la même rhétorique, pacifiste pour l’essentiel, que les autres groupes contestataires, s’installent sur les sites de manifestations et participent aux débats qui tentent d’inventer un nouveau Yémen 19. Toutefois, leur intégration dans l’opposition ne dure que peu de temps.
En effet, la chute de Saleh en 2012 a provoqué un revirement des houthistes. Le processus de transition, selon eux, offre une place prépondérante à leurs adversaires islamistes sunnites, notamment la branche yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, ancien allié de Saleh dont il souhaite désormais se venger. Pour ce faire, Saleh passe un accord tacite avec les houthistes, leur offrant le reste de ses capacités financières et militaires pour mettre à mal la transition politique.
Le 21 septembre 2014, les réseaux de l’ancien régime aident les houthistes à mener un coup d’État victorieux, puis à accroître leur territoire, jusqu’à la capture de la ville d’Aden, au sud du pays. Ils prétendent alors vouloir préserver les acquis de la révolution et expriment l’impatience des Yéménites qui souffrent de la crise économique et des promesses non tenues 20.
À l’appel du président Hadi, reconnu par la communauté internationale, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 une opération militaire de grande envergure, censée provoquer la chute des houthistes. Mais celle-ci n’obtient que peu de succès en dehors de la libération d’Aden, port devenu capitale provisoire. Le nouveau revirement de Saleh qui, fin 2017 accepte la proposition saoudienne de se retourner contre les houthistes n’a pas davantage d’effet : les houthistes finissent par le tuer lors de sa fuite et ils restent seuls au pouvoir dans les territoires qu’ils contrôlent, soit le tiers occidental du pays où vit plus des deux tiers des 35 millions de Yéménites.
6 — Une ambiguïté : restaurer ou non l’imamat
Si les houthistes appuient leur stratégie politique sur un discours aux accents nationalistes et populistes ; contre « l’agression américano-sioniste et saoudienne » et la corruption, l’idéologie qu’ils portent n’est pas sans équivoque.
Tout d’abord, force est de reconnaître que leur capacité de mobilisation dépasse difficilement les segments d’origine zaydite de la société. L’instrumentalisation de quelques figures salafies ne fait par exemple pas illusion. Ensuite, le cœur de leurs élites appartient directement à la minorité des descendants du Prophète. Enfin, même s’il n’en a pas le titre et que des institutions de façade ont été créées, telles que le Comité révolutionnaire, Abd al-Malik al-Houthi joue de facto le rôle de monarque et d’imam. L’ambiguïté est entretenue et aucun texte publié, pas même les Malazim de Hussein al-Houthi, ne plaide pour la restauration de l’imamat zaydite, disparu en 1962.
Le manque de clarté quant au projet politique concerne également le territoire revendiqué par les houthistes. Les zones peuplées de zaydites ou l’ensemble du Yémen unifié en 1990 ? Viseraient-ils à terme les territoires conquis en 1934 par l’Arabie saoudite, voire La Mecque et Médine ? 21
7 — Un proto-État féroce
Le flou entourant leurs objectifs n’a pas empêché les houthistes de mettre en place, depuis septembre 2014, un proto-État. Bien que non reconnues par la communauté internationale, les institutions qu’ils contrôlent préservent l’illusion d’une continuité. C’est notamment le cas des médias publics, des universités ou du ministère des Affaires étrangères et bien évidemment de l’armée.
Cette illusion est mise à mal par les difficultés financières et le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Toutefois, force est de reconnaître qu’en matière de services publics, de sécurité et de stabilité de leur monnaie, ils ne font pas moins bien que les régions où le pouvoir reconnu par la communauté internationale, et pourtant appuyé par les monarchies du Golfe, est en place. Pire encore, ils sont parvenus à développer des capacités militaro-industrielles conséquentes.
Ce semblant d’efficacité est obtenu au prix d’un pouvoir autoritaire voire féroce, qui viole les droits humains et s’attaque en particulier aux femmes. Le niveau élevé de corruption qui ponctionne l’aide humanitaire internationale dont dépendent les trois quarts des Yéménites, offre des ressources au pouvoir en place.
8 — Une alliance avec l’Iran
L’appréhension du mouvement houthiste est parfois réduite à son intégration dans la politique régionale iranienne dont il ne serait qu’une marionnette ou, un proxy. Les liens entre le mouvement yéménite et la République islamique ne sont pas un mystère. Ils s’ancrent dans les origines du mouvement houthiste il y a plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas les surévaluer. La circulation d’un savoir-faire militaire, le transfert de composants pour fabriquer des drones ou des missiles de longue portée ainsi que des financements probables font des houthistes un relais efficace, mobilisé à moindre coût par les dirigeants iraniens 22.
Toutefois, leur grille de lecture régionale et leur stratégie s’inscrivent avant tout dans le contexte historique yéménite. Les dirigeants du mouvement ont toujours veillé à justifier leurs actions en fonction de la situation locale et à modifier le rapport de force avec leurs ennemis directs. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur retenue sur le détroit de Bab el-Mandeb pendant les premiers mois de la guerre américano-israélienne déclenchée en février 2026. Ils ne souhaitaient en aucun cas apparaître aux yeux de leurs partisans comme agissant au nom des intérêts de l’Iran.
9 — Un double engagement : Palestine et Arabie saoudite
L’ancrage local et le lien avec la politique régionale iranienne guident un engagement constant contre l’Arabie saoudite et Israël, ou plutôt en soutien aux Palestiniens. L’offensive saoudienne contre les houthistes, qui a débuté en 2015, a progressivement donné lieu à des mesures de rétorsion significatives, à mesure que les capacités de projection militaire de ces derniers se sont accrues. Drones puis missiles de longue portée ont, à compter de 2019, placé des villes et des infrastructures saoudiennes à portée de tir. Cet état de fait a favorisé une stratégie de retrait et de négociation avec les Houthistes chez les dirigeants saoudiens, ce qui a conduit au cessez-le-feu de mars 2022, en vigueur sous une forme ou une autre jusqu’en août 2026. Pendant cette période où le conflit semblait gelé, les houthistes ont constamment fait monter les enchères, formulant notamment des exigences financières que les Saoudiens ne pouvaient pas accepter. Au cours de l’été 2026, après que les Houthistes eurent cherché à mettre les Saoudiens devant le fait accompli en autorisant l’arrivée d’un avion en provenance de Téhéran, les Saoudiens ont de nouveau bombardé l’aéroport de Sanaa. En représailles, les houthistes ont annoncé un blocus des navires à destination de l’Arabie saoudite. Cette décision a alors justifié leur offensive contre le détroit de Bab el-Mandeb, marquant le début d’une nouvelle phase de la guerre, avec des attaques ciblant l’aéroport de Riyad et les pipelines saoudiens.
L’engagement des houthistes en faveur de la Palestine est ancien et donne lieu à des manifestations massives qui sont bien davantage qu’une instrumentalisation du conflit israélo-arabe, tant elles servent leur popularité. Suite aux attaques du 7 octobre 2023 et aux bombardements israéliens sur Gaza, les houthistes ont investi un terrain militaire qui semblait longtemps hors de portée de ces combattants venus des montagnes : la mer Rouge. Dès novembre 2023, ils ont annoncé cibler les navires commerciaux liés, même indirectement, à Israël. Cette stratégie a désorganisé le commerce maritime mondial, mais a aussi occasionné des bombardements israéliens et américains. En mai 2025, Donald Trump a fini par signer un accord avec les houthistes, tandis que les Israéliens continuaient de mener des raids aériens en réponse aux envois de drones et de missiles sur Israël et aux attaques contre les navires longeant les côtes yéménites. Bien que les bombardements israéliens aient été significatifs, conduisant notamment à l’assassinat de douze ministres du gouvernement houthiste en août 2025, le mouvement yéménite n’a jamais semblé réellement affaibli 23.
10 — Des ennemis fragmentés
La capacité militaire des houthistes et leur assise politique sont inversement proportionnelles à la division de leurs adversaires. Tant au niveau local qu’au niveau régional, le camp anti-houthiste n’a jamais réussi à former un front uni face aux avancées d’Ansar Allah.
Dès les guerres de Sa’dah au milieu des années 2000, l’offensive contre les houthistes avait été instrumentalisée par les successeurs putatifs du président Saleh pour s’affaiblir mutuellement. À partir de 2015, les tensions entre Frères musulmans et partisans de la sécession sudiste, entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis, ou entre milices originaires de l’est et du sud ont grandement grevé les capacités militaires du camp hostile aux houthistes. C’est cette fragmentation même, bien davantage que le soutien iranien, qui explique le succès à Bab el-Mandeb en septembre 2026 et leur capacité à tenir, depuis douze ans, les régions qu’ils contrôlent.
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22.09.2026 à 19:38
Au Groenland, la stratégie européenne pour résister à Trump a fini par payer
L’accord entre les États-Unis et le Danemark pourrait mettre un terme au prétentions territoriales du président américain
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Les États-Unis, le Danemark et le Groenland ont signé aujourd’hui, mardi 22 septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, un accord qui devrait mettre fin à près de deux ans de menaces du président américain concernant le territoire arctique.
Publié sur le site de la Maison-Blanche avec un long intitulé intégralement en majuscules 26, il servira sans doute à la stratégie spectaculaire de Donald Trump, mais marque une victoire substantielle dans le rapport de force engagé par le Danemark et l’Union européenne, avec un soutien important de la France.
Donald Trump avait déjà annoncé le 18 septembre la conclusion d’un accord. Ce dernier fait suite à plusieurs réunions trilatérales secrètes organisées à Washington depuis janvier, au cours desquelles l’administration républicaine a formulé plusieurs revendications visant à établir sa souveraineté sur l’île.
L’accord signé reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark et devrait continuer à s’appliquer même si le Groenland devient indépendant.
Il donne aux États-Unis un accès militaire élargi à l’île, qui était toutefois déjà prévu est possible dans le cadre de l’accord de 1951. Donald Trump a déjà annoncé la construction de deux nouvelles bases. L’accord mentionne également explicitement la construction du « Dôme d’or » (Golden Dome), le projet de bouclier antimissiles américain inspiré du dôme israélien et reconnaît une liberté complète des parties pour toute mesure nécessaire au Groenland pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord. L’accord ne peut être modifié que par consentement mutuel des parties.
En cas d’indépendance du Groenland, le gouvernement de l’île et le Danemark doivent garantir que le nouvel État restera dans l’OTAN, y compris en demandant son adhésion. L’accord prévoit d’ailleurs un engagement renforcé de l’Alliance dans la région arctique en matière de planification, de renseignement et d’exercices.
Le volet économique de l’accord est très limité, alors que la Maison-Blanche poussait depuis janvier pour renforcer sa « coopération » avec le Groenland dans le domaine des ressources naturelles, afin d’exploiter les gisements de pétrole, d’uranium, de terres rares et d’autres minéraux stratégiques de l’île. Le document ne mentionne finalement qu’à une seule reprise « la coopération minière », sans qu’aucune clause contraignante n’y soit attachée.
Le point le plus substantiel de l’accord en matière économique concerne les investissements étrangers. Celui-ci exclut tous les pays qui ne sont membres ni de l’OTAN ni de l’Union européenne d’exercer un contrôle, une influence « significative » ou d’obtenir un accès à des informations non publiques « susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public dans le cadre de secteurs ou d’activités particulièrement sensibles, décrites dans l’accord comme concernant notamment les infrastructures critiques et l’extraction de ressources sur le territoire du Groenland ». Cette clause devrait notamment limiter les investissements chinois et russes sur l’île.
Plusieurs acteurs de l’entourage proche du président ont déjà évoqué la construction de villes nouvelles au Groenland ou l’installation de data center.
L’accord entrera en vigueur une fois les procédures parlementaires nécessaires finalisées au Danemark et au Groenland.
Il permet de mettre fin à une source constante de tension au sein de l’OTAN et offre à Trump, alors que la guerre en Iran se prolonge et que la situation autour du détroit d’Ormuz empire, une victoire diplomatique.
Après avoir revendiqué une souveraineté américaine sur l’île et même menacé d’utiliser la force militaire, le président américain se satisfait d’un accord qui aurait pu être facilement obtenu par des pourparlers diplomatiques. Ce dernier est toutefois conclu dans le cadre d’une alliance atlantique considérablement affaiblie.
ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DU DANEMARK, EN COLLABORATION AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, VISANT À MODIFIER ET À COMPLÉTER L’ACCORD DU 27 AVRIL 1951 CONCLU EN VERTU DU TRAITÉ DE L’ATLANTIQUE NORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DU DANEMARK CONCERNANT LA DÉFENSE DU GROENLAND (ACCORD DE DÉFENSE DE 1951), Y COMPRIS TOUS LES ACCORDS ULTÉRIEURS PERTINENTS Y AFFÉRENTS
Préambule
Le gouvernement des États-Unis d’Amérique (ci-après dénommé « les États-Unis ») et le gouvernement du Royaume du Danemark (ci-après dénommé « le Royaume du Danemark »), ainsi que le gouvernement du Groenland (ci-après dénommé « le Groenland »), ci-après dénommés collectivement « les Parties » et individuellement « une Partie » ;
Conscients des droits et obligations découlant du Traité de l’Atlantique Nord de 1949, et considérant que le Groenland, par l’intermédiaire du Royaume du Danemark, fait partie de l’OTAN depuis lors ;
Rappelant la longue histoire de coopération entre les Parties, fondée sur leur profond respect de la démocratie, des droits de l’homme et de l’État de droit, ainsi que les plus de quatre-vingts ans de coopération étroite en matière de défense entre elles, qui ont contribué à renforcer la sécurité et la stabilité des États-Unis, du Groenland et du reste de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord ;
Réaffirmant la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark, et reconnaissant que le peuple du Groenland constitue un peuple au sens du droit international, doté du droit à l’autodétermination ;
Notant que la procédure d’indépendance du Groenland est définie à l’article 21 de la loi n° 473 du 12 juin 2009 relative à l’autonomie du Groenland ;
Reconnaissant les obligations et engagements respectifs des parties en vertu du droit international ainsi que des cadres juridiques nationaux, y compris tous les accords existants entre les parties ;
Reconnaissant la nécessité de protéger l’environnement vierge du Groenland et réaffirmant l’article VI relatif à la protection de l’environnement du protocole d’accord de 1991, ainsi que la déclaration commune de 2004 ;
Reconnaissant les droits économiques, sociaux et culturels du peuple du Groenland, notamment en ce qui concerne ses terres et son mode de vie, y compris la chasse, la pêche et d’autres activités et développements traditionnels, culturels, historiques et futurs ;
Considérant que les accords de défense ont favorisé la stabilité et le bien-être dans la zone du Traité de l’Atlantique Nord en unissant les efforts des Parties en matière de défense collective et en préservant la paix et la sécurité, tout en renforçant leur capacité collective à résister à une attaque armée ;
Reconnaissant les contributions historiques et actuelles indispensables des États-Unis à la sécurité et à la défense du Groenland et du reste de la zone du Traité de l’Atlantique Nord, y compris les sacrifices considérables et les milliards de dollars dépensés pendant la majeure partie d’un siècle, depuis avant la Seconde Guerre mondiale et la création de l’OTAN, ainsi que le rôle irremplaçable que jouent les forces armées américaines dans la défense du territoire du Groenland, aujourd’hui et à l’avenir ;
Prenant acte de la réouverture du consulat des États-Unis à Nuuk et des contributions des États-Unis à la coopération et aux échanges mutuels dans les domaines scientifique et éducatif, à la coopération minière, à la coopération en matière de développement économique et de promotion des entreprises, ainsi qu’aux partenariats culturels et locaux avec le Groenland ;
Reconnaissant également la contribution du Groenland aux intérêts mutuels des Parties en matière de sécurité et le partage des risques et des responsabilités qui en découle, ainsi que l’engagement des Parties à poursuivre une coopération étroite au sein de l’OTAN pour garantir la sécurité de l’Atlantique Nord, comme le prévoit l’accord d’Igaliku de 2004 ;
Reconnaissant les défis en matière de sécurité dans l’Arctique et le Grand Nord posés par l’intensification des activités militaires des adversaires et leur intérêt stratégique croissant pour la région ;
Reconnaissant l’objectif commun des Parties que sont la paix internationale et la coexistence pacifique, et respectant l’importante contribution du Groenland à cet objectif ;
Réaffirmant l’objectif commun de maximiser les avantages réels, tangibles et substantiels que les zones de défense apportent à la population du Groenland ;
Constatant que la situation sécuritaire dans l’Arctique évolue et que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour y garantir la sécurité à l’avenir ;
Reconnaissant l’intérêt commun des Parties à permettre aux États-Unis d’avoir un accès militaire au territoire du Groenland dans la mesure nécessaire pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord, le Groenland et le continent américain, y compris par la mise en place d’un système de défense « Golden Dome » ; et
Souhaitant par conséquent modifier et compléter davantage les accords de défense, afin de les renforcer et de consolider leur caractère permanent,
Conviennent par la présente de ce qui suit :
I.
Objectifs
Le présent accord modifiant et complétant les accords de défense vise à permettre aux Parties de prendre toutes les mesures nécessaires ou appropriées pour s’acquitter rapidement de leurs responsabilités respectives et conjointes au Groenland, y compris pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord, le Groenland et le continent américain, tout en respectant les intérêts de la société groenlandaise et en lui apportant des avantages.
II.
Engagement de l’OTAN
Les Parties soutiennent un engagement accru de l’OTAN dans l’Arctique, notamment en matière de planification, de présence, d’exercices et de collecte conjointe de renseignements.
III.
Définitions
Aux fins du présent accord :
« Traité de l’Atlantique Nord de 1949 » désigne le Traité de l’Atlantique Nord signé à Washington le 4 avril 1949.
« Accord de défense de 1951 » désigne l’Accord conclu en vertu du Traité de l’Atlantique Nord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark concernant la défense du Groenland, signé à Copenhague le 27 avril 1951.
« Protocole d’accord de 1991 » désigne le protocole d’accord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, concernant l’utilisation de la base aérienne de Sondrestrom, de l’aérodrome de Kulusuk et d’autres questions liées aux activités militaires des États-Unis au Groenland, conclu à Copenhague le 13 mars 1991.
« Accord d’Igaliku de 2004 » désigne l’accord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, visant à modifier et à compléter l’accord de défense de 1951, ainsi que les accords ultérieurs pertinents s’y rapportant, signé à Igaliku le 6 août 2004.
On entend par « Déclaration commune de 2004 » la Déclaration commune sur la coopération en matière d’environnement au Groenland entre les Parties, publiée le 6 août 2004 à Igaliku.
On entend par « Notes diplomatiques de 2020 » l’échange de notes diplomatiques entre les États-Unis et le Royaume du Danemark concernant la passation de marchés, daté du 27 octobre 2020.
Le terme « zone de défense » désigne une zone du Groenland où les États-Unis établissent et/ou exploitent une base militaire conformément aux accords de défense.
Le terme « accords de défense » désigne l’accord de défense de 1951, ainsi que les accords modificatifs et complémentaires ultérieurs et les arrangements connexes non contraignants entre les Parties, tels qu’énoncés à l’annexe 1.
On entend par « loi sur l’autonomie du Groenland » la loi n° 473 du 12 juin 2009 relative à l’autonomie du Groenland.
On entend par « comité permanent » un comité créé en vertu du protocole d’accord de 1991 afin de faciliter la consultation et l’échange d’informations sur les questions relatives à la présence militaire des États-Unis au Groenland.
On entend par « secteurs ou activités particulièrement sensibles » les secteurs ou activités jugés particulièrement sensibles, y compris, sans s’y limiter, les infrastructures critiques et l’extraction de ressources.
On entend par « eaux territoriales » les eaux territoriales entourant le Groenland, telles que définies par la législation nationale du Royaume du Danemark conformément au droit international de la mer tel qu’il ressort de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
IV.
Zones de défense
Les Parties mettront pleinement à profit les procédures prévues dans les accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par les présentes, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, conformément aux modalités et aux détails techniques à convenir d’un commun accord par les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou installations militaires. Chacune des parties peut identifier la nécessité d’une nouvelle zone de défense pour la défense de la zone du Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette partie doit présenter une proposition décrivant l’emplacement, la portée, la taille et les types d’activités de la zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du protocole d’accord de 1991 et de la déclaration commune de 2004. Les parties se réuniront immédiatement pour engager des consultations au sein du Comité permanent afin de décider des modalités de mise en œuvre d’un commun accord. Si aucun accord n’est conclu dans un délai de 90 jours au sein du Comité permanent, les consultations passeront au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres ;
iv. Les États-Unis attribueront, dans toute la mesure du possible, l’ensemble des marchés passés avec des entreprises commerciales pour des biens et services liés à la création, à l’entretien et à la maintenance — y compris, sans s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des zones de défense au Groenland à des prestataires groenlandais, en tenant compte des capacités et de la faisabilité de ces derniers à exécuter les contrats. Afin de garantir l’attribution des marchés à des prestataires groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
V.
Installations militaires sans personnel
Le Royaume du Danemark, conjointement avec le Groenland, examinera les demandes visant à établir des installations militaires sans personnel au Groenland en dehors des zones de défense, dans le cadre de procédures d’approbation gouvernementales accélérées. La demande doit inclure une proposition décrivant l’emplacement, la portée, la taille et les types d’activités de l’installation militaire sans personnel envisagée, ainsi que d’autres modalités telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du protocole d’accord de 1991 et de la déclaration commune de 2004. L’article IV, point iv), du présent accord s’applique à la mise en place, à l’entretien et à la maintenance de ces installations militaires sans personnel.
VI.
Accès, stationnement et survol par les forces armées des États-Unis
En ce qui concerne l’accès des États-Unis au reste du territoire du Groenland (y compris les eaux territoriales), les dispositions suivantes s’appliquent :
- Afin d’assurer un fonctionnement sûr et efficace des zones de défense, les États-Unis d’Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs publics ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de libre circulation entre les zones de défense traversant le Groenland, y compris les eaux territoriales, par voie terrestre, aérienne et maritime. Cela peut également s’appliquer aux installations militaires sans personnel, sous réserve d’un accord entre les Parties sur les modalités au moment de leur mise en place ;
- Les aéronefs des États-Unis peuvent survoler et atterrir sur tout territoire du Groenland, y compris dans les eaux territoriales, et les navires publics des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales par voie sous-marine et s’y déplacer, sans restriction, sauf accord contraire entre les Parties ;
- Les navires publics américains se verront accorder un accès supplémentaire aux eaux territoriales et la liberté de circulation à l’intérieur de celles-ci, dans la mesure où les Parties conviendront, à tout moment, que la situation militaire l’exige pour la défense de la zone du Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à d’autres fins convenues par les Parties.
Ces droits doivent être exercés de manière à respecter, dans toute la mesure du possible, la société groenlandaise et le mode de vie groenlandais, y compris la chasse, la pêche et les autres activités traditionnelles, culturelles, historiques et futures.
La mise en œuvre du présent article fera l’objet d’un examen régulier au sein du Comité permanent.
VII.
Sécurité des zones de défense et prévention de l’espionnage
Les Parties conviennent que le territoire situé à proximité d’une zone de défense ne doit pas être utilisé d’une manière qui menace la sécurité de cette zone. Afin de mettre en œuvre cette exigence, les Parties entendent coopérer pour assurer la sécurité des zones de défense. Les États-Unis ont le droit de faire part de leurs préoccupations concernant la construction ou le changement d’affectation, d’une manière qui menace une zone de défense, de tout bâtiment, équipement ou installation situé à proximité de ladite zone. Dès réception d’une telle notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures qui pourraient s’avérer nécessaires pour faire face à toute menace.
Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume du Danemark resteront en contact étroit avec les autorités américaines compétentes et d’autres partenaires dans toute la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article.
VIII.
Posture de défense du Royaume du Danemark
Le Royaume du Danemark a renforcé et continuera de renforcer sa posture de sécurité dans l’Arctique grâce à une approche globale et multidomaine englobant des capacités terrestres, maritimes, aériennes et spatiales. Grâce à une présence renforcée, à une surveillance améliorée et à une coopération et une interopérabilité accrues avec les alliés de l’OTAN, le Royaume du Danemark continuera de faire face aux menaces émergentes et de contribuer à la stabilité et à la sécurité collectives dans la région arctique.
IX.
Mise en place d’installations militaires avec ou sans personnel par des États tiers
Aucun État non membre de l’OTAN n’est autorisé à établir ses propres installations militaires avec ou sans personnel au Groenland, ni à y maintenir une présence militaire permanente, sauf accord contraire des Parties.
X.
Investissements directs étrangers et autres activités
Compte tenu de la menace pour la sécurité nationale et l’ordre public que représentent les efforts accrus déployés par des adversaires pour étendre leur influence et leur contrôle au Groenland, les Parties conviennent que les États ou les investisseurs d’un État qui n’est ni membre de l’OTAN, ni partenaire de l’OTAN, ni État membre de l’UE ne seront pas autorisés à exercer (i) un contrôle, (ii) d’une influence significative, ni (iii) d’un accès à des informations non publiques susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public dans le cadre de secteurs ou d’activités particulièrement sensibles sur le territoire du Groenland (y compris les eaux territoriales), sauf si les Parties conviennent que les activités de ces États ou investisseurs ne constitueraient pas une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public.
Cet objectif sera garanti par le Groenland en étroite coopération avec les autorités du Royaume du Danemark dans le cadre de l’application de toute loi actuelle ou future relative au contrôle des investissements.
Les autorités compétentes du Royaume du Danemark mèneront une consultation étroite avec les autorités compétentes des États-Unis et d’autres partenaires. Les modalités spécifiques de cette consultation étroite seront déterminées par les autorités compétentes.
XI.
Caractère permanent du présent accord
Le présent accord n’a pas de date d’expiration et ne peut être modifié que d’un commun accord, conformément à l’article XIII de l’accord de défense de 1951.
Au cas où le Groenland exercerait son droit à l’autodétermination pour devenir indépendant, le gouvernement du Royaume du Danemark et le gouvernement du Groenland veilleront ensemble à ce que l’État groenlandais indépendant (i) accepte de rester au sein de l’OTAN, y compris en déposant une demande d’adhésion si nécessaire, et (ii) assume expressément, à compter de la date de son indépendance, l’ensemble des droits et obligations du Royaume du Danemark spécifiés dans le présent accord, y compris tout accord ou arrangement de mise en œuvre entre les parties, ainsi que les accords de défense.
XII.
Entrée en vigueur
Le présent accord entrera en vigueur à la date de la note diplomatique informant les États-Unis de l’achèvement des procédures parlementaires nécessaires par le Royaume du Danemark et le Groenland.
Fait à New York, le 22 septembre 2026, en trois exemplaires, en langues anglaise, danoise et groenlandaise. En cas d’ambiguïté ou de conflit entre les versions, la version anglaise prévaudra.
Annexe 1
Les accords clefs des arrangements de défense comprennent, entre autres :
Accord principal :
- Accord du 27 avril 1951 entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement du Royaume du Danemark, conclu en vertu du Traité de l’Atlantique Nord, concernant la défense du Groenland
Accords supplémentaires et arrangements connexes non contraignants :
- Échange de notes du 31 mai 1968 entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le Royaume du Danemark complétant l’accord du 27 avril 1951.
- Protocole d’accord du 13 mars 1991 entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement du Royaume du Danemark (y compris le gouvernement autonome du Groenland) concernant l’utilisation de la base aérienne de Sondrestrøm, de l’aérodrome de Kulusuk et d’autres questions liées aux activités militaires des États-Unis au Groenland
- Protocole d’accord du 20 février 2003 entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement du Royaume du Danemark (y compris le gouvernement autonome du Groenland) concernant la zone de Dundas
- Accord du 6 août 2004 entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement du Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, visant à modifier et à compléter l’accord du 27 avril 1951, ainsi que les accords ultérieurs pertinents s’y rapportant
- Déclaration commune du 6 août 2004 du gouvernement des États-Unis d’Amérique et du gouvernement du Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, sur la coopération économique et technique
- Déclaration commune du 6 août 2004 du gouvernement des États-Unis d’Amérique et du gouvernement du Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, sur la coopération en matière d’environnement au Groenland
- Déclaration commune du 28 octobre 2020 sur le renforcement de la coopération au Groenland ; échange de notes du 27 octobre 2020 ; et plan commun de coopération entre les États-Unis et le Groenland à l’appui de notre accord concernant Pituffik (base aérienne de Thulé), signé le 28 octobre 2020
Accords pertinents de l’OTAN :
- Traité de l’Atlantique Nord du 4 avril 1949
- Accord du 19 juin 1951 entre les Parties au Traité de l’Atlantique Nord concernant le statut de leurs forces (« SOFA de l’OTAN »)
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22.09.2026 à 19:14
Les 5 points à retenir du discours néo-conservateur de Trump aux Nations unies
Enlisé en Iran, Trump a défendu et surenchéri son action internationale
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Texte intégral (1116 mots)
1 – Un « deal » avec l’Iran pourrait être annoncé après les midterms
La guerre contre l’Iran a occupé une part importante du discours de Trump. Celui-ci a mentionné le pays à 17 reprises, soit autant de fois que le mot « Américain(s) ».
- Le président américain a défendu la guerre, affirmant avoir donné au préalable à l’Iran « toutes les chances de parvenir à un accord ». Il a ajouté : « Depuis le premier jour où je suis entré en politique, ma position n’a jamais changé. Je ne laisserai jamais l’Iran se doter de l’arme nucléaire ».
- Donald Trump a directement lié les attentats du 11 septembre et ceux du 7 octobre 2023 en Israël à son action contre Téhéran en déclarant : « Le Guide suprême de l’Iran a célébré ce massacre et l’a qualifié de service rendu à l’humanité. Le même régime a massacré plus de 72 000 de ses citoyens cette année. Récemment, 10 000 ont été tués pour avoir manifesté. Imaginez un instant qu’un régime aussi ignoble soit un jour en mesure de mener des attaques terroristes à grande échelle à l’abri d’un bouclier nucléaire ».
- Il a lancé un appel à l’isolement économique de l’Iran : « J’appelle toutes les nations à se joindre à nous pour imposer l’isolement économique total de l’Iran jusqu’à ce que ce pays cesse ses attaques contre la navigation marchande, renonce à ses ambitions nucléaires et mette fin à son soutien au terrorisme ».
- Mais après avoir menacé « d’anéantir la République islamique, et le faire rapidement, sans jamais lui laisser la possibilité de tuer et de détruire à nouveau […] les précipiter en enfer, sans aucune chance de survie ni aucun espoir d’une grandeur future ou de générations à venir », Trump a déclaré : « Je pense que nous conclurons un accord, juste après les élections de mi-mandat ».
2 – Trump rejette toute coopération internationale pour réguler l’IA
Réagissant aux appels de plusieurs acteurs américains de l’industrie de l’intelligence artificielle à ralentir son développement ou à mettre en place un cadre pour mieux réguler le secteur, Trump a dit « rejeter catégoriquement toute tentative visant à mettre en place un projet mondialiste destiné à contrôler » l’IA.
- Trump a accusé les ingénieurs à l’origine de ces appels d’être « les mêmes personnes qui affirmaient que nous serions tous morts dans 12 ans à cause du réchauffement climatique ».
- Il a affirmé : « Peu importe qui l’emporte dans le domaine de l’IA […] c’est ce groupe qui l’emporte. Et nous avons actuellement une longueur d’avance considérable sur la Chine et tous les autres ».
- Cette déclaration réduit considérablement les attentes en matière d’IA avant son sommet avec Xi Jinping, le 24 septembre.
3 – Les États-Unis vont établir deux nouvelles bases militaires au Groenland
Trump a confirmé durant son discours des informations données par trois sources proches des négociations entre Washington et Copenhague, selon lesquelles les États-Unis prévoiraient de construire deux nouvelles bases militaires au Groenland.
- Trump avait annoncé vendredi 18 septembre la conclusion d’un accord avec le Danemark concernant l’île. Celui-ci a été signé aujourd’hui, mardi 22, avec la Première ministre danoise Mette Frederiksen et le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen.
- Au début de l’année, Trump a déclaré que « toute solution autre » que l’annexion du Groenland par les États-Unis serait « inacceptable », ajoutant à plusieurs reprises que la possession du territoire revêtait pour lui une « importance psychologique ».
- À l’ONU, Trump a affirmé que le renforcement de la présence américaine dans l’Arctique contribuerait à protéger « non seulement les États-Unis, mais aussi l’Europe, et ce de manière considérable ».
Trump a mentionné à seulement trois reprises l’Europe dans son discours, et uniquement pour parler de la sécurité du continent : « Nous aurons la pleine capacité de faire ce qui est nécessaire pour défendre le continent américain, ainsi que l’Europe et d’autres endroits […] Cet accord protège aussi l’Europe en plus de l’Amérique, et les protège grandement […] Ils [l’Iran] ont fabriqué un missile capable d’atteindre l’Europe, et ils en étaient très fiers ».
4 – Trump menace La Havane d’un changement de régime
Sur Cuba, le président américain a affirmé que la Maison-Blanche « cherchait à opérer un changement fondamental de la situation, où le régime communiste subit une pression considérable ».
- Trump a déclaré que le secrétaire d’État Marco Rubio, dont les parents sont des immigrés cubains, « menait les négociations », et qu’il se trouvait « en discussions avancées » avec le gouvernement.
- Fin janvier, des sources américaines confiaient que l’administration Trump recherchait activement des membres du gouvernement cubain susceptibles de l’aider à conclure un accord visant à renverser le régime « d’ici la fin de l’année ».
- Il a ainsi déclaré : « Le communisme n’arrivera jamais en Amérique, mais la liberté viendra à Cuba ».
Depuis plusieurs mois, la Maison-Blanche suit une stratégie consistant à asphyxier économiquement Cuba de manière à provoquer un soulèvement ou à contraindre le régime à accepter des concessions dictées par Washington.
5 – Près de 30 pays ont rejoint le Conseil de la Paix
Trump s’est félicité de la création en janvier de son organisation internationale baptisée le « Conseil de la paix », qui compterait aujourd’hui « près de 30 pays ».
- En évoquant le Venezuela, l’Iran et Cuba, Trump a prononcé l’une des phrases de son discours qui risquent de rester le plus longtemps dans la mémoire des chefs d’État présents : « Le butin revient au vainqueur, vous connaissez tous ce dicton ».
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22.09.2026 à 18:20
Comment la France est devenue la fille déclassée de l’Église
L’étrange histoire de la République et des papes
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Texte intégral (9757 mots)
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En 1980, lors de son premier voyage apostolique en France, Jean-Paul II lançait à la foule rassemblée au Bourget : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Cette interpellation célèbre dit quelque chose à la fois d’une attente et d’une relation particulières de la papauté à la France, qui a existé au moins jusqu’au début du XXe siècle, et en même temps d’une perte d’influence, sinon de prestige, de la France dans le monde catholique et spécialement auprès du Saint-Siège, observable au cours du XXe siècle 27.
Ces quelques lignes de réflexion, qui ne prétendent pas épuiser le sujet, portent sur cette relation ambiguë, en se concentrant sur la période qui s’étend du milieu du XIXe siècle (les prémices de ce qu’on a appelé la « question romaine ») jusqu’à la fin du XXe siècle : un siècle et demi parfois méconnu, mais dont il est pourtant fondamental de démêler les fils, afin de mieux comprendre où nous en sommes, à la veille de la visite en France du pape Léon XIV.
Dans cette période, on peut identifier deux temps principaux. D’abord entre le printemps des peuples, en 1848, et la rupture des relations diplomatiques avec la France, en 1904, la papauté et la France entretiennent des relations singulières, fondamentalement marquées par le rapport à l’héritage de 1789. En second lieu, entre la Séparation de 1905 et la Seconde Guerre mondiale, les rapports entre les papes et la France sont marquées par une réconciliation progressive et aussi par les conséquences d’une lente perte d’influence de la France dans la catholicité. Quelques remarques conclusives portent enfin sur la seconde moitié du XXe siècle où, dans le sillage du concile Vatican II, s’accélère le décentrement de l’Église par rapport aux vieilles puissances européennes.
Il faut préciser que ces questions ont fait l’objet d’une ample production historiographique, notamment liée à l’ouverture progressive des archives du Saint-Siège (à partir de 1884, Léon XIII ouvre une partie des archives du Vatican, antérieure à 1814). À partir du pontificat de Pie XI, l’habitude se prend d’ouvrir les archives pontificat par pontificat, jusqu’à la dernière ouverture par le pape François, en 2020, des archives du pontificat de Pie XII. Des travaux ont été menés, en particulier, au sein de l’École française de Rome dans les dernières décennies : de nombreuses publications s’intéressent à l’histoire de la papauté et à ses enjeux mondiaux, sans se limiter aux relations avec la France.
1848-1904 : une relation singulière, à l’ombre de 1789
Au milieu du XIXe siècle, le rapport de la papauté à la France hérite de décennies chahutées à la suite de la Révolution française. Outre, bien entendu, la persécution des clercs qui caractérise la période la plus violente de la Révolution, ce qui préoccupe les papes, ce n’est pas d’abord le changement de régime politique. Au XIXe siècle, les papes s’expriment peu sur ce sujet, et ne succombent que rarement à la tentation d’une explication en clef eschatologique de la chute de la royauté, à la Burke ou à la de Maistre (ce dernier, en revanche, réservant dans son système contre-révolutionnaire une place prééminente au pape).
Ce qui occupe d’abord les papes durant la période révolutionnaire et les années suivantes, c’est la préservation de la primauté du pape et de son autorité sur les évêques. C’est tout l’enjeu du conflit ouvert par la Constitution civile du clergé, qui peut être lue au moins autant comme une rupture issue de la Révolution que dans la continuité d’une forme de gallicanisme aux racines plus anciennes. Âprement négocié, le concordat de 1801, même s’il est assorti des « articles organiques » qui limitent les prérogatives pontificales, et malgré une tentative de réforme avortée sous la Restauration (1817), se révèle finalement un compromis qui traverse tout le siècle et ses différents régimes, jusqu’en 1905.
Il ne faudrait pas penser, néanmoins, que Rome a une appréciation juridique des conséquences de la Révolution. Les premières décennies du XIXe siècle sont l’occasion pour la papauté de commencer l’élaboration d’un corpus de doctrine sur les rapports entre l’Église et la modernité, entre l’Église et le libéralisme – qui, au moins en matière philosophique et politique, tend à être assimilée à l’héritage des Lumières et de la Révolution française. C’est ainsi qu’on peut comprendre, notamment, la première condamnation du « catholicisme libéral » par l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI en 1832.
On fait souvent du XIXe siècle français, dans le catholicisme, le théâtre d’une opposition entre catholicisme libéral et intransigeant. Mais c’est une illusion d’optique. Il s’agit plutôt de deux périodes du catholicisme, qui correspondent certes à deux tendances. La monarchie de Juillet et la courte Deuxième République sont le grand moment du catholicisme libéral, à forte connotation intellectuelle (Lamennais, Montalembert, Lacordaire, Ozanam autour du journal L’Avenir).
Le catholicisme libéral n’a rien d’un progressisme. Il est résolument ultramontain – ce qui rend d’autant plus douloureuse la condamnation – et s’il plaide pour une stricte séparation des sphères politiques et religieuse, et même pour l’abandon du concordat, c’est d’abord pour assurer la liberté de l’Église. Après la condamnation par Grégoire XVI du libéralisme sous toutes ses formes et de la séparation de l’Église et de l’État, les meneurs du catholicisme libéral n’en continuent pas moins de dominer l’intelligentsia catholique en France ; ils s’orientent vers la défense de plusieurs causes dont la plus connue est la défense de l’école catholique.
L’avènement en 1846 de Pie IX, perçu comme libéral parce qu’il a été élu contre le candidat soutenu par l’Autriche, grande puissance catholique conservatrice dans l’Europe du Congrès de Vienne, puis la Révolution de 1848, exempte d’anticléricalisme, suscitent un grand espoir chez les catholiques libéraux. Début 1848, alors que ce qu’on appelle le « printemps des peuples » commence dans le royaume de Naples et s’étend à la péninsule italienne, Pie IX annonce la rédaction d’une constitution pour les États pontificaux. Mais le refus de cautionner le soulèvement contre la domination autrichienne dont le roi du Piémont prend la tête dans le Nord de l’Italie, conduit le pape à changer de position, et à entraîner le roi de Naples dans une logique répressive qui gagne bientôt la péninsule.
Durant plus de vingt ans, la France de Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République en 1848, devenu Napoléon III en 1852, se fait la garante de la survie d’un État pontifical de plus en plus menacé par l’unification de la péninsule. L’intensité du soutien militaire du Second Empire à la papauté varie en fonction des courants que Napoléon III cherche à gagner à sa cause en politique intérieure, et des ambiguïtés de sa politique italienne : car en réalité, l’Empereur est sensible à la cause de l’unité italienne, et il y voit surtout une façon de remettre en cause la prééminence autrichienne et l’ordre européen issu du Congrès de Vienne. En 1849, l’envoi d’un corps expéditionnaire pour réinstaller à Rome un Pie IX chassé par la « République romaine » de Giuseppe Mazzini scelle l’alliance entre Louis-Napoléon Bonaparte et les conservateurs. En 1859, alors que Napoléon III tente de faire évoluer son pouvoir vers un « Empire libéral », il s’allie avec Cavour et fait en Italie du Nord une guerre contre l’Autriche qu’il arrête brusquement, mais qui permet à Cavour d’obtenir, grâce à une vague de soulèvements dans la péninsule, de nombreux rattachements au royaume de Piémont par plébiscite. Fin stratège, Cavour sait agiter auprès de Napoléon III la menace que fait peser sur le pape l’expédition des Mille de Garibaldi en mai 1860, pour obtenir de l’Empereur l’accord pour une occupation préventive des États pontificaux par le Piémont, et leur annexion à l’exception du Latium.
Le Second Empire continue pourtant de défendre cet État pontifical réduit à peau de chagrin contre la menace garibaldienne pendant dix ans, jusqu’à la chute du régime lors de la guerre de 1870 : le rapatriement de la garnison française à Rome permet alors l’entrée des Piémontais par la brèche de la Porta Pia (à quelques pas de l’actuelle ambassade de France près le Saint-Siège), et l’installation à Rome de la capitale de l’Italie entièrement unifiée. Pie IX ordonne de livrer Rome sans bataille et s’enferme définitivement dans le palais du Vatican, refusant de faire dépendre le pape de « loi des garanties » que le gouvernement italien prend à son sujet en 1871. C’est le début de la « question romaine » à proprement parler, qui dure près de soixante ans.
Les années 1860, pendant lesquelles Pie IX apparaît particulièrement menacé, marquent le début d’une relation de plus en plus étroite entre les catholiques français et le pape. Celle-ci s’incarne dans l’engagement des zouaves pontificaux au service du pape. Après la bataille de Castelfidardo, la grande défaite des Pontificaux face aux Piémontais en 1860, l’armée du pape, commandée par le général de Lamoricière, issu d’une famille nantaise monarchiste, bénéficie d’une mobilisation confessionnelle internationale sans précédent, qui permet l’organisation d’un bataillon puis d’un régiment de zouaves pontificaux. Entre 1860 et le licenciement du régiment en 1870, 10 000 volontaires ont fait partie des zouaves pontificaux, issus de vingt-cinq nationalités, majoritairement des Hollandais, des Français et des Belges. En France, tous les départements participent, mais c’est la Bretagne, en particulier le diocèse de Nantes, qui est la pourvoyeuse majoritaire des zouaves (devant le Nord de la France). La bataille de Mentana, en 1867, est la grande victoire des zouaves contre les garibaldiens (et du reste la seule, car les zouaves passent en réalité beaucoup de temps à attendre l’occasion de combattre…).
Derrière l’engagement militaire des zouaves, on assiste à un engagement polymorphe des catholiques français derrière le pape et son pouvoir temporel, un engagement spirituel, mais aussi financier (avec la réactivation en 1859 du Denier de Saint-Pierre). C’est vraiment autour de la figure de Pie IX (y compris de manière très concrète, avec la diffusion de son image, de ses messages, permise par les techniques modernes) que s’affirme la construction d’une papauté révérée et omniprésente dans le monde catholique, ce que Philippe Boutry a appelé le « mouvement vers Rome ».
En France, c’est le moment où se forme cette synthèse entre héritage contre-révolutionnaire, ultramontanisme, opposition au libéralisme et à la sécularisation qu’on appelle « intransigeantisme » ou « catholicisme intransigeant » (l’expression a été définie par Émile Poulat), qui devient progressivement dominante dans le catholicisme français dans la seconde moitié du XIXe siècle. La perception du pape comme d’un souverain au trône menacé est fondamentale. Des figures comme Louis Veuillot, directeur du journal L’Univers, qui n’ont pas la carrure intellectuelle, il faut le dire, des grands meneurs du « catholicisme libéral », sortent alors de l’ombre de ceux-ci et deviennent les porte-voix de la défense du « pape-roi ». Pie IX, en retour, s’exprime très régulièrement au sujet de la France, et approuve de nombreuses fois explicitement les prises de position de Louis Veuillot.
Chez Pie IX, on trouve aussi cette conviction forte que la papauté est assiégée par une monarchie, le Piémont, libérale et anticléricale (c’est bien la coloration qu’a voulu lui donner Cavour dans les années 1850, pour s’assurer la collaboration de la bourgeoisie du Nord de l’Italie à l’œuvre d’unification autour du Piémont) ; le Piémont incarne la modernité dans tout ce qu’elle a de condamnable, et au fond l’héritage de 1789. La confrontation du Saint-Siège avec l’Italie libérale est une explication fondamentale de la dimension intransigeante qu’assume la papauté à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, et au moins jusqu’au début du XXe siècle. Et la tierce position occupée par la France, aussi bien le pouvoir officiel de Napoléon III, qui souffle le chaud et le froid sur les États pontificaux, que le catholicisme français qui évolue vers un ultramontanisme de plus en plus marqué, a tout autant une influence majeure sur l’élaboration de la pensée du pape en matière politique.
C’est ainsi que la publication du fameux Syllabus en annexe de l’encyclique Quanta cura de décembre 1864 (qui reprend plusieurs dizaines de propositions condamnant la modernité, le libéralisme et l’héritage de la Révolution, déjà publiées dans des documents pontificaux antérieur) doit en partie être comprise dans le contexte de la « question romaine ». Quoiqu’il ait été préparé depuis une dizaine d’années, la publication du Syllabus est une réaction directe à la conclusion, trois mois auparavant, d’un accord franco-italien prévoyant (sans consultation de Pie IX), un retrait progressif des troupes françaises qui protègent ce qu’il reste de l’État pontifical. Du reste, Napoléon III interdit la lecture publique du texte qui est bien perçu comme une attaque de son régime et de sa politique. Le Syllabus, par ailleurs, apparaît aux catholiques intransigeants comme une confirmation de leurs engagements et, par le clivage que suscite sa réception dans le catholicisme français, est souvent décrit comme le véritable acte de naissance de l’intransigeantisme catholique, face aux positions libérales une nouvelle fois condamnées.
Le Syllabus, qui devient une véritable charte de l’intransigeantisme catholique en France à la fin du XIXe siècle, ne fonctionne pas seulement comme un repoussoir qui figerait la position catholique dans un refus unilatéral de la modernité. Il suscite aussi, sous la Troisième République, une dynamique d’innovations intellectuelles, politiques et sociales par lesquelles le catholicisme veut trouver sa propre réponse aux « erreurs modernes ». C’est le cas en particulier du « catholicisme social », qui est une réponse fondée dans l’intransigeantisme, souvent légitimiste, aux évolutions sociales issues de la révolution industrielle mais aussi une réponse à la peur de la révolution tout court suscitée par la Commune de Paris (1871). L’expérience et les réflexions des « catholiques sociaux » de Belgique, de Suisse, d’Allemagne et surtout de France, est à l’origine de l’encyclique Rerum novarum (1891), pierre de fondation de ce qu’on appelle aujourd’hui la « doctrine sociale de l’Église ».
La distinction qu’on aime bien faire, pour la période qui nous intéresse, entre des papes diplomates ou réalistes et des papes intransigeants, doit être nuancée. L’intransigeantisme est alors, à Rome également, devenu un fond de doctrine dans le rapport à la modernité libérale. Ce qui change, c’est la question de savoir s’il faut l’attaquer de manière directe (comme le fait Pie IX, ou encore Pie X, d’une certaine manière, en 1906-1907) ou indirecte, par une sorte de reconquête par le bas de la société, de rechristianisation par les œuvres (c’est la stratégie privilégiée par Léon XIII ou Pie XI). Et là encore le rapport aux affaires de France est un révélateur fondamental. Léon XIII n’a rien d’un pape libéral. Il reprend la posture élaborée par Pie IX du pape « prisonnier au Vatican ». Le « mouvement vers Rome » se confirme sous son pontificat ; la multiplication des pèlerinages, facilités par le développement des chemins de fer, est aussi une façon, pour les pèlerins, de montrer leur attachement au pape, d’occuper la ville de Rome spoliée par le royaume d’Italie et de rappeler son rôle de capitale du catholicisme.
Mais alors qu’il se montre inflexible vis-à-vis du royaume d’Italie, Léon XIII adopte vis-à-vis de la France une posture pragmatique. Très informé, il reçoit beaucoup de visiteurs venant de France, que ce soient des « catholiques sociaux » marqués par le légitimisme ou des intellectuels catholiques aux convictions libérales (Étienne Lamy, Ferdinand Brunetière). Depuis 1879, les républicains ont pris le pouvoir en France, après près d’une décennie d’exercice du pouvoir par les monarchistes qui échouent à rétablir la royauté. La mort du principal prétendant, le comte de Chambord, en 1883, puis les victoires électorales répétées du camp républicain, écartent de manière durable la possibilité d’une restauration. Pendant près de quarante ans, la droite est écartée du pouvoir. Les républicains accomplissent dans les années 1880 une œuvre considérable qui comporte un programme de laïcisation de la société et d’abord de l’école.
Durant toute la Troisième République, l’anticléricalisme (qui d’ailleurs prend surtout, dans les années 1880, la forme d’un anti-congréganisme) apparaît comme le ciment d’un ensemble républicain dont les options sont, pour le reste, de plus en plus diversifiées. Dans les années 1890, le développement de courants politiques aux ambitions plus avancées d’un point de vue social – les radicaux et même les socialistes – fissure le camp républicain, certains modérés se trouvant repoussés vers le centre.
De façon symétrique, certains catholiques, encore très minoritaires, considèrent que l’opposition inconditionnelle au régime est stérile et qu’une intégration dans le jeu politique, par des alliances avec les modérés, est nécessaire face au péril social. C’est cette évolution que Léon XIII veut favoriser en encourageant le « ralliement » des catholiques à la République, notamment par l’encyclique Au milieu des sollicitudes (1892), fidèle à la pensée de ses prédécesseurs qui n’ont jamais marqué de préférence pour le régime monarchique, mais soucieux de rendre aux catholiques une capacité d’action politique. Mais l’appel au « ralliement » est mal reçu par la majorité des catholiques engagés en politique, qui préfèrent quitter l’arène parlementaire que désobéir au pape, certains investissant l’action sociale.
Que retenir de cette seconde moitié du XIXe siècle ? D’abord un lien fort, pour le meilleur ou pour le pire, entre la France et les papes, sans équivalent dans le reste de l’époque contemporaine. Le pape joue un rôle important dans la politique menée par la France. Il est de plus en plus présent dans le catholicisme français à mesure que triomphe un ultramontanisme nourri, entre autres, par l’image d’un souverain martyrisé. En retour la France est présente dans les audiences et dans la pensée des papes, et c’est un élément majeur pour comprendre l’élaboration de la position pontificale face à la modernité, qui d’ailleurs, paradoxalement, débouche d’une certaine manière sur la doctrine sociale de l’Église.
1905-1945 : de la séparation à la réconciliation, une influence qui s’érode
La première moitié du XXe siècle, qui s’ouvre avec la séparation de l’Église et de l’État, est marquée à l’inverse par une prise de distance d’avec la France, en perte d’influence dans le monde catholique. L’affaire Dreyfus tourne définitivement la page de l’état d’esprit favorable au « ralliement » dans les années 1890. Elle entraîne une nouvelle polarisation très forte entre gauche républicaine et droite nationaliste. Conséquence, entre autres, de l’antidreyfusisme tapageur (et bien sûr volontiers antisémite) de certaines voix et organes de presse catholiques (notamment ceux des Augustins de l’Assomption), l’anticléricalisme redevient un élément fondamental des coalitions de gauche qui gouvernent la France à partir de 1899.
On assiste à la reprise d’une politique plus virulente encore que celle des années 1880, encore une fois tournée prioritairement contre les congrégations. C’est le cas avec la loi de 1901, qui prévoit un régime de liberté pour toutes les associations, sauf les congrégations religieuses, qui doivent obtenir une autorisation par la loi – refusée dans la grande majorité des cas. L’arrivée au pouvoir en 1902 d’une majorité radicale (le Bloc des gauches), dirigée par le président du Conseil Émile Combes, entraîne une interprétation très sévère de la loi, la fermeture de nombreuses écoles et le départ de nombreuses congrégations pour le chemin de l’exil.
Émile Combes reprend le thème de la séparation de l’Église et de l’État, cher à la majorité radicale, qui renvoie à la Révolution française et à la Commune de Paris. Dans un premier temps, cependant, il s’agit surtout d’un thème mobilisateur et d’un moyen de faire pression sur le pape. Ce que cherche Combes en 1902-1903, au contraire de la séparation, c’est de pouvoir utiliser le concordat comme un moyen plus efficace de contrôle sur l’Église et en particulier sur les nominations épiscopales. Il compte pour cela abolir par la force les habitudes de conciliation entre le gouvernement et le Saint-Siège qui ont été prises depuis le début du XIXe siècle, ce qu’on appelle « l’entente préalable » pour la nomination des évêques, et imposer une version plus radicale du droit de nomination reconnu au gouvernement par le concordat tel qu’interprété par les « articles organiques », le pape devant dans cette interprétation se contenter d’accorder « l’investiture canonique ».
Combes s’engage dans un bras de fer avec Pie X dès 1902, nommant ou déplaçant unilatéralement des évêques ; le pape refuse de céder et de conférer les investitures. Les relations avec le Saint-Siège se dégradent jusqu’en 1904. Combes déclenche volontairement un incident diplomatique en laissant organiser la visite à Rome du président de la République Émile Loubet (dans le cadre de la politique d’alliances orchestrée par le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé visant à isoler l’Allemagne) : or, c’est la première fois depuis 1870 qu’un chef d’État catholique vient rendre visite au roi d’Italie à Rome, sans visite au pape. La même année, Pie X convoque à Rome deux évêques français, dont l’un est un républicain revendiqué, pour qu’ils puissent se défendre dans le cadre d’affaires de mœurs ou de gestion : Émile Combes exige le retrait des convocations qu’il estime contraires au concordat, le Saint-Siège refuse, le gouvernement annonce donc la rupture des relations diplomatiques, l’ambassade de France près le Saint-Siège est fermée et le nonce apostolique quitte Paris. Combes agite toujours, espérant ainsi faire céder Pie X, la menace de la séparation, même après son départ du pouvoir en janvier 1905. C’est ainsi, d’une certaine manière, qu’emportée par son propre élan, la séparation de l’Église et l’État devient une réalité.
La loi de 1905 est aujourd’hui considérée comme un monument du système juridique français, qui reconnaît de grands principes. D’abord, en son article 1, elle garantit la liberté de culte. Il est fondamental de rappeler qu’elle commence ainsi : c’est en vertu de ce principe que le gouvernement se trouve contraint de tout faire pour permettre l’organisation du culte catholique alors même que, dans un premier temps, l’Église refuse la loi. Et puis l’article 2 de la loi affirme l’absence de reconnaissance et de financement des cultes par les collectivités publiques. La loi de 1905 ne crée pas la laïcité (d’ailleurs le mot est absent du texte, et ne devient d’usage habituel qu’à partir de l’entre-deux-guerres), elle achève plutôt une œuvre de laïcisation progressive commencée vingt-cinq ans auparavant.
Il est fondamental de ne pas oublier que la loi de 1905 a toujours fait l’objet de divergences d’interprétation, entre l’interprétation maximaliste portée lors des débats par certains à gauche et à l’extrême-gauche, qui veulent faire de la loi un outil pour favoriser l’affaiblissement voire l’implosion de l’Église catholique, et une interprétation libérale qui met l’accent sur la liberté de culte et cherche, dans la mesure du possible, à rendre la loi acceptable par l’Église. C’est cette seconde interprétation, par l’œuvre d’Aristide Briand, le rapporteur du texte, qui prévaut dans le texte de la loi. En ce qui concerne l’esprit du texte, en revanche, les deux interprétations ont continué de s’opposer, de diverses manières, navigant parfois de façon inattendue entre les sensibilités politiques, jusqu’à nos jours. C’est pourquoi il est sage de se garder de prétendre posséder une définition univoque de ce qu’on appelle aujourd’hui la « laïcité » : ce que peut apporter l’historien, c’est précisément une historicisation de ce concept complexe, qui mette en valeur la diversité de ses interprétations et de ses évolutions dans l’histoire.
La raison pour laquelle Pie X refuse fermement le texte, ce n’est pas d’abord en raison de la rupture unilatérale du concordat qu’il représente (ce que les opposants présentent comme un « divorce »). C’est bien le fond du texte et l’institution des « associations cultuelles », qui sont le cœur du texte, que le pape refuse. Outre la suppression du budget des cultes, l’objet principal de la loi de 1905 est de faire passer l’organisation juridique des cultes du droit public (selon le régime des « établissements publics du culte », en vigueur depuis le concordat) au droit des associations, les « établissements publics du culte » étant appelés à former des associations particulières, dites « cultuelles », qui doivent leur succéder. La question du maintien de l’autorité épiscopale sur ces associations, qui doivent être constituées de laïcs, est au cœur des débats en 1905.
Dans l’encyclique Vehementer nos, publiée en février 1906, Pie X condamne ces associations, estimant que les droits de l’autorité hiérarchique ne sont alors aucunement garantis. L’année 1906 se passe en débats passionnés, la majorité des évêques et de l’intelligentsia catholique, prenant acte de la condamnation en principe de Pie X, étant tout de même favorable à un accommodement en pratique, devant le risque d’une perte de la plus grande partie des biens d’Église en cas d’absence d’associations cultuelles pour recevoir ceux-ci. En mai 1906 se tient à la demande de Pie X la première assemblée plénière de l’épiscopat français (de telles réunions étaient exclues en régime concordataire) et elle se prononce en faveur de l’essai d’associations dites « canonico-légales », c’est-à-dire d’associations cultuelles qui, garantissant l’autorité épiscopale, seraient conforme au droit canonique. Mais Pie X préfère condamner toute conciliation de ce type dans une seconde encyclique, Gravissimo officii, en août 1906. L’Église catholique entre pour près de vingt ans dans une sorte de vide juridique, et perd à l’occasion une grande partie de ses biens.
Pie X est particulièrement marqué par l’intransigeantisme français, qui a sur lui une forte influence. Le pape est un grand lecteur de Mgr Pie, le défunt évêque de Poitiers, grand défenseur de l’infaillibilité pontificale et figure de l’intransigeantisme ; il reprend parfois ses textes littéralement dans ses homélies. La période 1904-1907 correspond aussi exactement au nœud de la crise moderniste : l’encyclique Pascendi, qui condamne l’usage des méthodes de critique historique pour l’étude de la Bible, date de 1907. Tout cela est lié dans l’esprit de Pie X et des interlocuteurs intransigeants à qui il prête l’oreille : à ses yeux, la France de 1900 sombre à nouveau, et de manière encore plus radicale que sous Pie IX, dans le sécularisme, le naturalisme, le scientisme, et il importe d’en préserver l’Église.
On entre dans une décennie au moins de raidissement intellectuel du magistère, qui se caractérise par la lutte antimoderniste. Le courant dit « intégriste » qui se forme alors (étudié par Émile Poulat) plonge ses racines dans un intransigeantisme radical et n’est pas sans lien, politiquement, avec l’Action française. Il n’est pas inutile de rappeler que l’Action française a été particulièrement mobilisatrice dans le cadre des manifestations contre les inventaires des biens ecclésiastiques, début 1906, à Paris, qui ont convaincu le pape de publier Vehementer nos. Ces réseaux s’entrecroisent, notamment dans l’entourage français de Pie X. L’intransigeance dont fait preuve le magistère suscite durant cette décennie des divisions dans le clergé et parmi les intellectuels catholiques en France, entre ceux qui la soutiennent et ceux qui la déplorent.
La Première Guerre mondiale, même si les appels à la paix de Benoît XV, considérés comme pro-allemands, sont particulièrement mal reçus y compris chez les catholiques, est une période de réconciliation nationale dans l’expérience du feu, qui scelle l’intégration des catholiques dans la République. La querelle religieuse ne retrouve pas la place centrale qu’elle a eue régulièrement à la période précédente (la politique anticléricale du Cartel des gauches en 1924, marquée par des velléités d’appliquer la séparation à l’Alsace-Moselle et de rompre à nouveau les relations diplomatiques avec le Saint-Siège, fait figure d’exception, mais elle rencontre une très vive opposition des catholiques conservateurs, groupés dans la Fédération nationale catholique du général de Castelnau).
C’est que l’élection en 1919 d’une majorité de centre-droit (pour la première fois depuis quarante ans), le Bloc national, permet une politique de pacification religieuse marquée par la tolérance au retour des congrégations, et surtout par le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège en 1920-1921. Cette reprise permet d’aboutir, en 1924, à un accord sur le statut juridique de l’Église en France, fondé sur la constitution d’« associations diocésaines » (cela aurait été possible, et avait été envisagé, dans le cadre des « canonico-légales » de 1906), et sur la concession par le pape d’une procédure dite de « notification préalable » qui remplace l’« entente préalable » dans le cadre de la nomination des évêques.
Sous Pie XI, l’atmosphère semble être à une réconciliation avec la République, ce que des historiens ont appelé le « second ralliement », marqué notamment par la condamnation de l’Action française en 1926 – un événement vécu très douloureusement, mais souvent dans l’obéissance, par les catholiques concernés. Le pontificat de Pie XI correspond à une longue période de concorde, en ce qui concerne les relations officielles avec la France, notamment autour du thème de la paix, surtout lorsqu’Aristide Briand est ministre des Affaires étrangères (de manière quasi-inamovible dans les années 1920). Briand mène à la fois une politique résolue d’apaisement religieux et de réconciliation franco-allemande qui en fait désormais un interlocuteur particulièrement apprécié des nonces apostoliques, Bonaventura Cerretti et Luigi Maglione.
Mais Pie XI n’en est pas moins un pape marqué par l’intransigeantisme. Son pontificat est structuré par une vaste théologie politique placée sous la figure du Christ-Roi. L’objectif est d’assurer une reconquête chrétienne de la société, mais par le bas, par les œuvres, en particulier à travers le développement de l’Action catholique, qui est un axe majeur du pontificat. Pie XI défend une stricte autonomie de la sphère religieuse par rapport à la sphère politique, dans le contexte d’une affirmation plus forte que jamais du pouvoir du pape et de son autonomie par rapport aux États. Sous Pie XI, le Saint-Siège sait tirer parti à la fois de la perte du pouvoir temporel, et de la recomposition de l’ordre international consécutif à la fin de la Première Guerre mondiale et à l’émergence du multilatéralisme, pour achever de s’affirmer comme une puissance morale et diplomatique sans équivalent, qui entend négocier d’égal à égal avec les États. Le cardinal Gasparri, secrétaire d’État de Benoît XV puis Pie XI, use largement du nouveau Code de droit canonique (1917) comme d’un droit commun opposable aux États et garantissant les prérogatives pontificales, et qui imprègne désormais les nombreux concordats signés avec les États.
Cette évolution du Saint-Siège au début du XXe siècle, qui a échappé à la diplomatie française, est à l’origine d’une forme de malentendu au moment de la reprise des relations diplomatiques. Le Quai d’Orsay reste dans les années 1920 tributaire d’une mentalité concordataire qui le pousse à espérer retrouver, avec les relations diplomatiques, la possibilité de faire ratifier par le Saint-Siège un certain nombre de décisions, et ainsi une forme de contrôle sur la hiérarchie catholique. Ces espoirs sont le plus souvent déçus. Par ailleurs, pour ces relations diplomatiques de l’entre-deux-guerres, beaucoup des enjeux les plus importants concernaient les espaces coloniaux et missionnaires en général – et c’est aussi en prenant en compte ces espaces qu’on peut se rendre compte de l’affaiblissement de la position française.
En effet, à partir de la fin du XIXe siècle, parler de la France, ce n’est pas seulement évoquer Paris et la métropole, et pour le Saint-Siège c’est fondamental : il y a l’espace colonial à proprement parler, dont la structuration sous la Troisième République favorise l’implantation des missionnaires ; au-delà de l’espace colonial français lui-même, il y a les cohortes de missionnaires, hommes et femmes : un missionnaire catholique sur deux dans le monde est français en 1900. Enfin il y a ce qu’on appelle le « protectorat catholique » de la France, aux origines obscures et de plus en plus contesté par les autres puissances (notamment l’Italie), en vertu duquel la France revendique d’assurer la « protection consulaire » sur les catholiques de tous rites, dans l’Empire ottoman et en Extrême-Orient. La Troisième République, malgré la législation laïque, et même après la loi de 1905, continue de vouloir s’appuyer sur ce formidable outil d’influence que sont la présence missionnaire outremer et le « protectorat catholique ».
Mais cette attitude ambiguë se heurte à deux obstacles dans la première moitié du XXe siècle : d’abord, la diminution rapide de la proportion de missionnaires français, dont la première cause est la fermeture des maisons de formation suscitée par la loi de 1901, et aussi le carnage de la Grande Guerre. Deuxième obstacle : l’évolution de l’attitude du Saint-Siège lui-même, qui cherche à centraliser l’organisation missionnaire sous son autorité (comme du reste l’ensemble de l’Église, sur le fondement du Code de droit canonique). Il se montre de plus en plus critique à l’égard de la convergence entre mission et colonisation qui s’est dessinée au tournant du siècle (l’historien Claude Prudhomme parle d’une « nationalisation des missions »). C’est déjà l’objet de la lettre apostolique Maximum illud (1919) de dénoncer le nationalisme des missionnaires français.
La centralisation à Rome des œuvres missionnaires françaises (dont l’Œuvre de la Propagation de la foi, principal organisme de levée de fond pour les missions à l’échelle mondiale) au sein d’une nouvelle structure ad hoc, les Œuvres pontificales missionnaires, en 1922, très mal reçue du gouvernement français, est un témoignage évident de la perte d’influence de la France dans le monde missionnaire, et de la liberté nouvelle acquise par le Saint-Siège. Mais une telle décision est-elle alors contestable ? Depuis la guerre, les dons récoltés en France ne sont même plus majoritaires au sein des fonds levés par l’Œuvre, où les Américains deviennent majoritaires. De manière générale, depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, l’influence du catholicisme américain sur le Saint-Siège s’affirme progressivement, notamment par la mobilisation financière par l’intermédiaire de puissantes organisations comme les Knights of Colombus.
En dernière analyse, la première moitié du XXe siècle marque un tournant dans les relations entre la France et la papauté. Tandis que pour les catholiques s’achève le « mouvement vers Rome », dans le contexte d’une centralisation sans précédent de l’Église autour du pape, d’un point de vue institutionnel la position de la France s’affaiblit, la législation laïque l’empêchant durablement de garder dans le monde catholique une place que pourtant – suprême ironie – le Quai d’Orsay se serait bien vu garder.
Depuis 1945 : une préoccupation devenue souci
Quelques mots plus rapides, qui auront valeur de conclusion, sur la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, qui est sans doute mieux connue. Deux idées : depuis la guerre, la France reste l’objet de la préoccupation des papes, mais cette préoccupation est aussi un souci.
Le thème d’une « vocation chrétienne » de la France, déjà présent chez Léon XIII, se fait de plus en plus présent dans le discours des papes, à mesure que la sécularisation de la France s’accentue et semble rendre cette « vocation » moins évidente. Pie XII en parle volontiers, et cela dès avant son pontificat. S’il ne visite pas la France en tant que pape, le cardinal Pacelli, alors secrétaire d’État, y est envoyé deux fois en visite officielle en tant que légat pontifical, en 1935 à Lourdes, et en 1937 à Lisieux et Paris, à l’occasion duquel le cardinal prononce un sermon mémorable à Notre-Dame sur la vocation de la France.
Jean-Paul II, qui accède au trône pontifical alors que la France se trouve plongée dans la « crise catholique » (Denis Pelletier) qui se caractérise par un effondrement durable de la pratique (comme l’historien Guillaume Cuchet l’a récemment montré) et une accélération de la sécularisation, reprend souvent ce thème d’une vocation de la France au cours de ses sept visites apostoliques sur le sol français, y compris le terme de « fille aînée de l’Église ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette expression fameuse n’est pas sans connotation politique : transposition contemporaine du titre de « fils aîné de l’Église », qui s’était répandu à l’époque moderne pour désigner le roi de France, l’expression de « fille aînée » s’est diffusée dans le discours catholique, pour désigner la France, au moment de la politique laïque des débuts de la Troisième République.
La relation entre le catholicisme français et les papes est aussi intellectuelle, en particulier avec Jean XXIII (qui a été très introduit dans les milieux intellectuels alors qu’il était nonce à Paris après la guerre) et plus encore avec Paul VI, personnellement lié à de nombreuses personnalités de la « nouvelle théologie » ou du milieu des « Sources chrétiennes » (Congar, Bouyer, mais aussi Guitton, Gilson et Maritain, qui a incarné comme ambassadeur près le Saint-Siège en 1945, notamment avec la fondation du Centre Saint-Louis, cette dimension intellectuelle et culturelle des relations France-Saint-Siège).
En 1964, entre deux sessions du concile, Paul VI, en visite à Saint-Louis-des-Français, déclare que « La France est le four où se cuit le pain intellectuel de la chrétienté tout entière. » En réalité, tous les papes évoqués ici ont une forme de proximité culturelle, intellectuelle et même linguistique avec la France, que Joseph Ratzinger (Benoît XVI), élu membre associé de l’Académie des sciences morales et politiques en 1992, incarne encore de manière éminente. Mais force est de constater que la situation n’est plus la même aujourd’hui.
Après la guerre, la France est aussi un sujet de préoccupation pour le pape, alors que la sécularisation fait de celui-ci une figure considérée avec plus de distance voire d’hostilité, y compris chez certains catholiques. Les années 1950, 1960, 1970 sont des années de polarisation que le catholicisme français incarne tout particulièrement, y compris au sujet du rapport au pape : de la condamnation des prêtres-ouvriers (1954) à la structuration d’un progressisme catholique dans les milieux syndicaux et d’Action catholique (notamment à l’occasion de la guerre d’Algérie), jusqu’aux réactions au concile, notamment avec la fondation de la Fraternité Saint-Pie X (1970), la figure du pape est vénérée ou rejetée (ou les deux à la fois, d’une certaine manière, par une prouesse qui caractérise les lefebvristes).
Mais à partir de l’encyclique Humanae vitae (1968) qui condamne la contraception, très mal reçue chez de nombreux catholiques, y compris membres du clergé, ce sont les questions de « bioéthique » qui constituent la pomme de discorde fondamentale : du PACS au « mariage pour tous », qui crée une mini-crise diplomatique du temps du président Hollande et du pape François ; de l’avortement au « suicide assisté », auquel Léon XIV pourrait faire allusion.
Le clivage que représentent ces questions se remarque du point de vue des relations officielles entre la France et le Saint-Siège, mais surtout, plus généralement, du point de vue des relations entre l’Église et la société française qui, comme la plupart des sociétés occidentales, devient de plus en plus étrangère au référentiel moral que défendent la papauté et l’Église hiérarchique dans sa majorité. Mais dans le petit reste du catholicisme français, au sein duquel la sensibilité que Yann Raison du Cleuziou a appelée les « observants » tend à être perçue comme dominante, l’importance de la figure du pape et l’ambition affichée d’être fidèle à son enseignement, en particulier en matière morale, sont des marqueurs.
Alors que depuis 2013 se succèdent des papes qui ne sont pas originaires d’Europe, et que s’accélère, une globalisation de l’Église déjà en germe depuis le milieu du XXe siècle, la papauté semble décentrer son attention des vieilles puissances catholiques, entre autres de la France. On ne peut imaginer que la relation France-Saint-Siège retrouve la centralité qu’elle avait dans le magistère pontifical il y a cent ou cent cinquante ans. Évitant généralement d’évoquer officiellement les points de désaccord, le Saint-Siège et la France mettent en avant un certain nombre de convergences géopolitiques, sur le thème de l’écologie, de la paix (en particulier au Proche-Orient, où l’influence de la France, quoique déclinante, continue de jouer), ou encore de la défense d’un droit international menacé par la politique du président américain. Dans ce contexte, il sera intéressant d’être attentif, dans les discours que prononcera Léon XIV, aux deux faces de la relation entre la France et le Saint-Siège : peut-être sa fille aînée, mais en tout cas pas la plus fidèle, selon le mot ironique du pape François.
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