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08.01.2026 à 19:37

La Russie et la Chine peuvent-elles vraiment être alliées ? Notes sur la cannibalisation impériale

Matheo Malik

« L’amitié sans limite » de Xi et Poutine est un mythe.

Fondamentalement asymétrique, leur partenariat tient par les intérêts et un dispositif entretenant l’illusion qu’ils n’auraient pas de divergences idéologiques profondes.

Pour Sören Urbansky et Martin Wagner, qui viennent de signer une monographie de référence sur la relation sino-russe, l’imbrication des empires pourrait conduire à leur perte.

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Texte intégral (3509 mots)

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En 1958, Mao Zedong déclara à Nikita Khrouchtchev : « Sans faire de prédictions à long terme, nous pouvons affirmer que notre coopération est scellée pour 10 000 ans. » Son homologue soviétique lui aurait alors répondu : « Dans ce cas, il suffirait que nous nous revoyions dans 9 999 ans pour discuter de la coopération pour les 10 000 années suivantes. » 1

Cet échange révèle une constante : le décalage constant entre la rhétorique fraternelle employée par la Chine de Xi et la Russie de Poutine — et les intérêts fondamentalement contradictoires de ces deux États.

Depuis l’offensive russe de grande ampleur contre l’Ukraine en février 2022, Moscou et Pékin ne cessent de vanter les mérites d’une alliance prétendument indéfectible.

Dans le nouveau millénaire qui s’ouvre, Xi Jinping et Vladimir Poutine décrivent leurs relations bilatérales comme une « amitié sans limites ».

Ces formules semblent à la fois creuses et menaçantes : elles dissimulent des intérêts communs, mais aussi des rivalités substantielles.

Une telle rhétorique rappelle les déclarations enthousiastes sur l’amitié sino-soviétique faites sous les régimes de Staline et de Mao Zedong ; déjà, au milieu du XXe siècle, le discours fraternel ne pouvait masquer que superficiellement les intérêts contradictoires — qui aboutirent, après seulement quelques années, à une rupture ouverte.

Sous Xi et Poutine, certes, la Chine et la Russie forment de plus en plus un même bloc, qui s’oppose à l’ordre international libéral par une politique autoritaire de grandes puissances.

Pourtant, si des points communs existent entre les deux pays, les divergences sont toujours aussi nombreuses et profondes.

Une alliance autoritaire

Les relations entre la Chine et la Russie sont un facteur déterminant de la politique mondiale.

À long terme, l’éventualité d’une alliance autoritaire entre Poutine et Xi pourrait avoir des conséquences bien plus importantes que l’alliance entre les deux États alors communistes, au milieu du XXe siècle.

Plusieurs raisons doivent nous en convaincre : la Chine est le deuxième pays le plus peuplé au monde, tandis que la Russie est le plus grand État du monde en termes de superficie ; tous deux sont des puissances nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Plus encore, la Chine est le premier pays exportateur du monde, tandis que la Russie possède les plus importantes réserves de matières premières.

Bien que les liens d’interdépendance économique unissant la Russie au monde se soient affaiblis depuis la pandémie du Covid et la guerre contre l’Ukraine, les marchés internationaux restent fortement dépendants de ce pays, comme ils le sont de la Chine. Depuis ces deux événements, l’interdépendance entre Moscou et Pékin s’est même considérablement renforcée. 

En tant que bloc autoritaire, la Chine et la Russie défient de plus en plus ouvertement les États-Unis, l’Union européenne et les démocraties du monde entier. Depuis la fin du XXe siècle, ils sont à nouveau unis par un ennemi commun : l’ordre mondial libéral.

Leurs actions géopolitiques coordonnées révèlent la fragilité de l’ordre mondial fondé sur des règles — qu’ils cherchent à renverser

La « neutralité » pro-russe de Pékin

L’attaque de la Russie contre l’Ukraine montre clairement que Moscou est prêt, dans le cadre de ses objectifs néo-impériaux, à mener une lutte par des moyens militaires.

L’offensive russe à grande échelle contre l’Ukraine en février 2022 a non seulement ébranlé l’architecture de sécurité européenne, mais également redéfini le rapport de force entre la Chine et la Russie : contrairement à ce qu’espérait Poutine, cette relation déjà asymétrique s’est encore davantage déplacée en faveur de la Chine.

L’offensive russe a en effet renforcé la dépendance économique du pays vis-à-vis de la Chine ; en parallèle, Pékin a cherché dès le début à trouver un équilibre entre un rapprochement stratégique avec Moscou et le maintien des réseaux économiques mondiaux existants, qui garantissent sa suprématie économique.

Dans la pratique, cet exercice d’équilibre s’est traduit par une « neutralité pro-russe » : la Chine n’a jamais critiqué ouvertement Moscou, mais s’est abstenue lors des votes à l’ONU concernant la souveraineté de l’Ukraine. Parallèlement, elle soutient l’économie russe par le commerce, la technologie et les livraisons de matières premières, sans prendre le risque d’être sanctionnée extensivement par l’Occident.

Le commerce bilatéral entre la Chine et la Russie a connu une croissance rapide depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine : en 2024, le volume des échanges commerciaux a atteint environ 245 milliards de dollars, contre 147 milliards en 2021.

La Chine a profité de cette augmentation à double titre : d’une part, elle bénéficie d’un accès facilité au marché russe, et d’autre part, elle peut importer des matières premières à moindre coût. Pékin fournit des composants destinés aux drones et tolère l’utilisation militaire de biens à double usage, mais ne met pas officiellement de contingents militaires à la disposition de la Russie.

Une chose est sûre : sans le soutien de la Chine, la Russie ne pourrait pas mener sa guerre.

Dans le même temps, la Chine se présente comme un acteur responsable et neutre. Ses médias, contrôlés par l’État, se font le relais de l’approche prétendument « basée sur le dialogue » de Pékin pour résoudre les conflits.

Au sein de ces mêmes médias, les critiques à l’égard de Moscou sont censurées ou font l’objet d’une autocensure : dans la rhétorique officielle, la guerre est généralement minimisée sous les termes de « crise ukrainienne » ou de « question ukrainienne » — et l’Occident est présenté comme le principal responsable.

Deux projets pour l’Europe

Malgré des liens économiques plus étroits et une alliance rhétorique, le partenariat sino-russe reste toutefois fragile.

Si les intérêts géopolitiques de la Chine et de la Russie se recoupent — les deux pays souhaitent notamment contenir l’alliance militaire occidentale —, leurs conceptions d’un éventuel ordre d’après-guerre divergent considérablement, et pas seulement sur la question de l’Ukraine.

Si le gouvernement chinois suit de près les événements guerriers au cœur de l’Europe, c’est aussi pour mieux appréhender Taïwan, alors que la République populaire de Chine se considère comme le seul représentant d’un État chinois indivisible, au sein duquel elle inclut l’île.

Pour cette raison, et alors que la Russie aspire à une réduction de la présence militaire américaine en Europe, la Chine préfère que Washington maintienne son engagement sur le continent afin de ne pas compromettre l’influence de Pékin dans la région Asie-Pacifique, qui serait mise à mal par la libération des capacités américaines. 

La guerre en Ukraine a renforcé la dépendance de la Russie vis-à-vis de la Chine, tout en poussant celle-ci à s’engager davantage dans ce partenariat. À cet égard, l’objectif de Pékin est clair : éviter la défaite de la Russie sans compromettre son autonomie économique, technologique et diplomatique.

Une tradition impériale commune ?

Le caractère unique de la relation qu’entretiennent aujourd’hui les deux pays touche à leur étendue territoriale, leur importance démographique, leur puissance économique — et, surtout, leur puissance militaire.

Ces aspects placent la Chine et la Russie dans une situation de concurrence inévitable ; en tant qu’empires terrestres multiethniques ou dictatures autoritaires, ils partagent les opportunités, mais aussi les défis d’un régime fondamentalement différent de celui des démocraties fondées sur l’État de droit 2.

Pour cette raison, les superlatifs utilisés par Xi et Poutine pour parler de leur partenariat semblent pour le moins curieux. Il ne fait aucun doute que ces déclarations élogieuses masquent les rivalités héritées.

Du point de vue historique, les empires constituaient la norme de l’ordre étatique ;  cependant, parmi les grandes puissances actuelles, seules la République populaire de Chine et la Fédération de Russie s’inscrivent dans une continuité impériale.

Les dirigeants de Pékin et de Moscou puisent tous deux leurs ambitions néo-impériales dans leur histoire respective. La Chine fonde ses revendications sur l’héritage de l’empire sino-mandchou Qing (1644-1911), tandis que la Russie actuelle établit des liens la reliant à l’Union soviétique et l’empire de la dynastie des Romanov (1613-1917).

Ces lignes de continuité sont essentiellement imaginaires — et l’attitude impériale des entités politiques passées et présentes a laissé des séquelles historiques des deux côtés.

Même si la Chine a toujours été une grande puissance, ses élites ont régulièrement reproché à la Russie son comportement impérial ; plus tard, l’Union soviétique fut accusée d’avoir tenté d’établir un règne de « nouveaux tsars ». Parallèlement, aujourd’hui en Russie, le spectre du « péril jaune » continue de hanter les esprits sous la forme d’une peur viscérale et profondément ancrée de l’Orient.

Jusqu’en 2022, le fleuve Amour n’était traversé par aucun pont et, actuellement, seuls deux passages existent sur les quelque 2 000 kilomètres de frontière fluviale entre la Chine et la Russie.

Sören Urbansky et Martin Wagner

Un voisinage sans proximité

La relation sino-russe est sans équivalent.

Aucun autre pays au monde n’entretient avec la Chine ou la Russie une relation aussi déterminante que celle qui les relie.

L’Empire russe a été le premier pays européen avec lequel l’Empire chinois a conclu un traité et mené une diplomatie d’égal à égal ; au-delà de toutes les ruptures systémiques qui ont marqué quatre siècles d’histoire, des empires monarchiques aux empires communistes en passant par les États autoritaires, les deux pays ont toujours entretenu des relations directes, marquées par des ruptures, des malentendus et des hasards.

La spécificité des relations sino-russes découle notamment de la situation géographique des deux pays, qui sont voisins sur le continent eurasien.

La Russie s’étend aujourd’hui sur onze fuseaux horaires, de la mer Baltique au Pacifique ; la Chine, quant à elle, comprend cinq zones climatiques, de la région subarctique de l’Amour à l’île tropicale de Hainan, et les deux États sont séparés par une frontière de près de 4 000 kilomètres.

Jusqu’au début du XXe siècle, alors que la Mongolie faisait encore partie de l’Empire chinois et que les États d’Asie centrale appartenaient à l’Empire russe, la frontière entre les deux empires atteignait même les 12 000 kilomètres. Elle était alors de loin la plus longue frontière terrestre du monde.

Pourtant, malgré cette proximité géographique, les sociétés des deux pays entretiennent encore aujourd’hui une certaine distance.

Cette zone frontalière commune est avant tout une périphérie peu peuplée de deux grands États.

Jusqu’en 2022, le fleuve Amour n’était traversé par aucun pont et, actuellement, seuls deux passages existent sur les quelque 2 000 kilomètres de frontière fluviale.

Malgré le rapprochement politique entre Pékin et Moscou, ces liens manquants symbolisent la distance qui sépare les deux côtés : les sociétés chinoise et russe sont restées étrangères l’une à l’autre au fil des siècles, et les centres politiques des deux empires sont éloignés l’un de l’autre ainsi que de la frontière commune.

De même, jusqu’au XXe siècle, la zone intermédiaire entre les deux empires était le lieu de vie de populations ne se considérant ni comme russes, ni comme chinoises. Les groupes ethniques dominants des deux pays restent éloignés les uns des autres, tant sur les plans culturel, linguistique que religieux ; ils ne partagent pas de canon mythologique culturel commun, même s’ils ont vécu certaines expériences historiques similaires.

Les différences culturelles et les conflits historiques créent ainsi une tension que la rhétorique de l’alliance et les formules amicales de plus en plus ostentatoires ne parviennent pas à dissimuler.

L’amnésie des relations diplomatiques

Les relations entre la Russie et la Chine ont une longue histoire.

Elle s’étend de la première expédition d’un explorateur sibérien à Pékin en 1618 jusqu’au rapprochement géopolitique entre Xi et Poutine, dans le contexte de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en 2022.

Certaines étapes importantes de cette histoire sont aujourd’hui largement oubliées ou occultées ; on se souvient peu en Russie des traités « inégaux » signés par la Chine au milieu du XIXe siècle 3, ou encore des escarmouches frontalières faites en 1969 des deux côtés.

La politique étrangère des deux pays reflète leur politique intérieure : la révolution communiste en Russie ou l’ouverture de la Chine dans le cadre de réformes capitalistes ont donné lieu à d’intenses discussions dans le pays voisin — qui parfois anticipait ainsi son propre avenir. 

Parallèlement, les relations sino-russes ont toujours été marquées par l’équilibre international des pouvoirs. En retour, l’évolution de ces relations a elle-même entraîné des changements dans l’ordre international.

L’expansion territoriale de la Russie vers la Chine, l’effondrement de l’Union soviétique ou l’initiative chinoise des nouvelles Routes de la soie montrent que la relation sino-russe s’inscrivait dans un contexte plus large qui l’informait : d’abord la course impériale du XIXe siècle, puis le triangle stratégique de la guerre froide entre l’Union soviétique, la Chine et les États-Unis — et, enfin, le fragile ordre mondial contemporain.

De la distance à l’interdépendance

Au-delà de ces empreintes intemporelles, les quatre siècles de relations sino-russes peuvent être divisés en trois périodes distinctes, chacune ayant sa propre logique relationnelle : l’ère impériale des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, les empires socialistes du XXe siècle et les régimes autoritaires contemporains.

Les relations impériales entre la Chine et la Russie ont d’abord été marquées par une expansion territoriale, passant d’une distance initiale à une confrontation ouverte.

Au XVIIe siècle, les deux empires ont entamé des échanges directs, qui dépendaient notamment des jésuites et des intermédiaires mongols. Ce n’est qu’avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle que les distances géographiques ont commencé à se réduire, alors que la modernisation des voies de transport a alors favorisé les migrations de masse et les contacts quotidiens, tout en renforçant le désir des deux empires d’affermir leur contrôle jusqu’à leurs frontières nationales — de plus en plus surveillées.

Dans une logique impériale, la pénétration de l’espace par de nouvelles voies transformait l’ignorance de la distance — celle-ci cédant face à une confrontation dans des territoires disputés.

Si les deux États ont aujourd’hui des idéologies différentes, le caractère non démocratique qu’ils partagent les rend plus compatibles.

Sören Urbansky et Martin Wagner

Au XXe siècle, les deux entités impériales sont devenues deux empires communistes.

Sous le diktat de Moscou, l’interdépendance économique des deux centres a atteint de nouveaux sommets au milieu du siècle, alors que le trafic frontalier non réglementé diminuait.

L’ère socialiste a alors été marquée par une prétendue unité idéologique et par des rapports de force asymétriques en faveur de l’Union soviétique.

Lorsque la division est devenue évidente, l’alliance fragile s’est toutefois effondrée — sans pour autant déboucher sur la guerre.

Après la rupture, cette alliance a été remplacée par une rivalité acharnée pour la supériorité morale. 

Selon la logique communiste, la fiction de l’unité idéologique transformait la subordination en une lutte ouverte pour le monopole de l’interprétation.

Les différents systèmes apparus après l’ouverture de la Chine en 1978 et l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 ont permis un nouveau rapprochement. Si les deux États ont aujourd’hui des idéologies différentes, le caractère non démocratique qu’ils partagent les rend plus compatibles.

Désormais, ce sont des intérêts pragmatiques, d’ordre politique et économique qui unissent Pékin et Moscou. En tant que régimes autoritaires, tous deux perfectionnent leurs techniques de répression à l’intérieur de leurs frontières et rejettent l’ordre international sous domination américaine.

La Chine et la Russie sont liées par une histoire de rencontres interétatiques, d’interdépendances transnationales dans les domaines économique et social, ainsi que par une concurrence entre systèmes internationaux. Leurs relations bilatérales ne peuvent plus être décrites comme la simple somme de conflits armés et d’accords diplomatiques.

Dans ce nouvel ordre, les conflits latents entre les deux États, comme celui concernant leur influence en Asie centrale, sont actuellement mis de côté.

La raison de cette omission est simple : l’harmonie entre systèmes antidémocratiques permet à la Russie et à la Chine d’entretenir une illusion — l’idée qu’il serait possible de mettre à jamais de côté leurs divergences.

Sources

08.01.2026 à 16:40

« Les Yankees ont créé un précédent avec Maduro — le clown de Kiev ferait bien de ne pas se relâcher » : la Russie de Poutine réagit au Venezuela

Matheo Malik

Cette phrase est de l’ancien président russe Medvedev, qui ajoute : « L’enlèvement d’un néonazi comme Merz pourrait être un rebondissement spectaculaire dans cette série. »

Alors que la diplomatie de Poutine est restée relativement discrète après l’opération de Caracas, la sphère pro-guerre en Russie a loué la méthode Trump.

Entre tankers saisis et capture de Maduro, tour d’horizon des réactions russes à la première semaine de l’année 2026

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Texte intégral (2751 mots)

L’année 2026 s’ouvre avec une séquence qui rebat les cartes. Si vous nous lisez pour essayer de comprendre ce qui se joue aujourd’hui entre Washington et Moscou et que vous souhaitez soutenir une rédaction indépendante, pensez à vous abonner au Grand Continent

L’intervention étatsunienne est lourde de conséquences pour la Russie. Tout en imposant au Venezuela une collaboration exclusive avec les États-Unis dans le secteur pétrolier, l’administration de Donald Trump a exigé de la présidente par intérim Delcy Rodríguez qu’elle expulse la Russie, la Chine, l’Iran et Cuba du pays, tout en rompant ses liens économiques avec les États concernés.

La presse russe s’est légitimement interrogée sur l’ampleur de cette perte 1, qui semble, en définitive, assez limitée. 

Le média Agentstvo rappelle à ce propos que les échanges commerciaux Russie-Venezuela s’élevaient en 2024 à 200 millions de dollars seulement, contre, par comparaison, 245 milliards de dollars avec la Chine. Outre les engrais, le blé et les médicaments russes, d’une part, et le cacao, le café ou les boissons alcoolisées vénézuéliennes, d’autre part, ces relations commerciales concernaient essentiellement les produits pétroliers — à commencer par le naphta nécessaire à la dilution du pétrole vénézuélien extra-lourd.

Ce ne sont pas non plus les milliards de dollars de crédits russes ou la coopération dans le secteur militaire, avec notamment une usine de production de munitions pour Kalachnikov inaugurée à Maracay l’année dernière, qui changeront fondamentalement la donne pour le Kremlin. 

Le problème géopolitique que pose à Moscou le coup de Trump à Caracas est en fait fondamentalement beaucoup plus simple : Poutine perd certes un allié — mais il perd surtout la face.

Après avoir démontré son incapacité à agir en Iran, puis au Venezuela, Moscou voit les pétroliers de sa « flotte fantôme » interceptés par les États-Unis.

La Russie démontre ainsi à quel point elle s’est liée les mains en s’engouffrant dans une guerre longue en Ukraine, qui limite d’autant sa capacité de projection internationale. 

Cette dynamique ne peut manquer, à terme, d’éroder sa crédibilité vis-à-vis de ses partenaires.

La condamnation minimaliste de Moscou

À l’heure actuelle, Vladimir Poutine ne s’est toujours pas exprimé personnellement sur cette question, laissant son ministère des Affaires étrangères s’inquiéter dans une série de courts communiqués officiels des « actions agressives » entreprises par les États-Unis. 

  • Le 3 janvier à 13h06, le ministère dénonçait « un acte d’agression armé contre le Venezuela », signalant qu’une « hostilité idéologique avait pris le pas sur le pragmatisme des affaires et la volonté d’établir des relations fondées sur la confiance et la prévisibilité » 2
  • Le 3 janvier à 14h32, un nouveau communiqué condamnait « une atteinte inacceptable à la souveraineté d’un État indépendant, dont le respect demeure un principe fondamental du droit international » 3
  • Le même jour, à 18h05, la Russie appelait à la libération immédiate du « président légalement élu d’un État souverain » ainsi qu’à la résolution des tensions entre États-Unis et Venezuela par la voie du dialogue 4.
  • Enfin, le 6 janvier, le ministère des Affaires étrangères russe a salué la continuité de l’État vénézuélien et « la détermination du gouvernement bolivarien à assurer l’unité nationale […] face aux violations néocoloniales flagrantes et aux agressions militaires extérieures » 5

En somme, la machine diplomatique et politique a été placée, selon toute apparence, en service minimum.

Les réactions extrêmes de la Z-sphère russe 

Les commentateurs nationalistes russes ont quant à eux fait preuve de davantage de fermeté — à la fois dans leur condamnation de l’agression étatsunienne, et dans leurs critiques de l’enlisement de « l’opération militaire spéciale » menée par la Russie 6.

Dans cette sphère médiatique, le sentiment dominant est celui de l’admiration de la force brute.

  • Margarita Simonian, directrice de RussiaToday, a détourné une citation de Staline pour commenter les événements en quelques mots : « Nous n’avons plus qu’à les envier, camarade Beria ! »
  • De même, on lisait sur la chaîne pro-guerre Dva maïora : « Blague à part, et sans révérence déplacée vis-à-vis des Yankees, c’est très propre, comme opération. Sans doute, c’est ainsi que notre SVO [opération militaire spéciale] a, elle aussi, été planifiée : quelque chose de rapide, de spectaculaire et d’efficace. On imagine mal que Guerassimov avait l’intention de passer quatre ans à faire la guerre » 7
  • La capture et l’extradition de Nicolás Maduro ont manifestement donné des idées à Dmitri Medvedev — qui doit désormais être regardé comme un blogueur ultranationaliste, plus que comme un responsable politique. Dans une interview à TASS, il déclarait à propos de Volodymyr Zelensky : « De ce point de vue, le clown de Kiev ferait bien de ne pas se relâcher. Son mandat est terminé depuis longtemps ; c’est un fait sur lequel tout le monde s’accorde en Europe. En Ukraine, il n’y a ni président, ni gouvernement légitime. Son élimination est à prévoir dans un futur proche. N’anticipons pas sur la suite, mais tout est possible. D’autant plus que, s’il y a bien quelqu’un à poursuivre pour trafic de stupéfiants, c’est bien ce narcobouffon et toute sa clique. Les Yankees ont déjà créé un ‘précédent’ avec Maduro et pourraient tout à fait le reproduire avec les salopards bandéristes. Ils auraient bien davantage de raisons de le faire » 8
  • Dans la même interview, Dmitri Medvedev, qui ne doit plus sa maigre visibilité qu’à ses insultes vulgaires et ses sorties hallucinées, se demandait même si un sort similaire n’attendrait pas le chancelier allemand : « L’enlèvement d’un néonazi comme Merz pourrait être un rebondissement spectaculaire dans cette série carnavalesque. Cela n’étonnerait pas grand-monde. Un tel scénario n’est pas dépourvu de réalisme. Là aussi, il y a des motifs de lancer des poursuites, même en Allemagne. Et personne ne le regretterait. »

De Caracas à Moscou — en passant par Téhéran et l’Islande : la saisie de navires de la « flotte fantôme » vue par les Russes

Mais la question qui occupe la presse russe ces jours-ci est moins celle du Venezuela que celle des relations russo-américaines au sens large, dont les dernières évolutions suscitent un certain nombre de questions sans réponse. 

Ce 7 janvier, les forces armées étatsuniennes ont intercepté deux pétroliers appartenant à la « flotte fantôme » russe : le Marinera — anciennement connu sous le nom de Bella 1 —, entre l’Islande et le Royaume-Uni, et le Sofia, dans les eaux internationales de la Caraïbe — opération « Southern Spear ». 

Cette opération a mobilisé le 160e régiment d’aviation des opérations spéciales des États-Unis, également engagé dans la capture et l’exfiltration de Nicolás Maduro. 

Les deux navires battaient drapeau panaméen et figuraient sur la liste des sanctions du département du Trésor des États-Unis — mais aussi de l’Union européenne, de la Suisse, du Canada et du Royaume-Uni, au moins pour le premier d’entre eux 9 — pour avoir transporté du pétrole iranien, vénézuélien et russe soumis à des restrictions internationales. 

Cette intervention est la conclusion d’une longue poursuite : le pétrolier Marinera avait été pris en chasse par les forces armées des États-Unis mi-décembre. Le navire faisait alors route de l’Iran vers le Venezuela malgré le blocus annoncé par Donald Trump. L’équipage, composé de ressortissants russes, ukrainiens et indiens, a refusé d’obtempérer, peint un drapeau russe sur la coque en annonçant être ainsi placé sous la protection de la Russie, avant de modifier sa trajectoire, déclenchant une poursuite. Quelques jours après cet accrochage, le bâtiment avait été rebaptisé Marinera et inscrit au registre maritime russe. Le Kremlin a par la suite adressé à Washington une note diplomatique exigeant la cessation immédiate de cette poursuite, puis envoyé un sous-marin en renfort. 

En vain. Les demandes et les menaces de Moscou sont restées sans effet. Après l’intervention américaine au Venezuela, il s’agit donc du deuxième revers diplomatique et stratégique pour la Russie depuis le début de l’année 2026. 

Comme dans le cas du Venezuela, cette opération a suscité en Russie des commentaires violents de la part de personnalités politiques isolées, mais pas de réplique ferme de la part du Kremlin. 

  • Le ministère des Affaires étrangères russe s’est contenté d’appeler les États-Unis à assurer « un traitement humain et digne » et à ne pas « faire obstacle au retour rapide dans leur patrie » des membres de l’équipage de nationalité russe 10.
  • Le ministère des Transports de la Fédération de Russie a simplement rappelé que, « conformément aux dispositions de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, la haute mer est régie par le principe de la liberté de navigation, aucun État n’ayant le droit de recourir à la force à l’encontre de navires dûment enregistrés sous la juridiction d’un autre État » 11
  • Le député Léonid Sloutski, qui a pris la tête du Parti libéral-démocratique de Russie depuis la mort de Vladimir Jirinovski, a dénoncé « un acte de piraterie du XXIe siècle de la part des Anglo-Saxons », reprochant aux États-Unis d’agir toujours davantage selon « le droit de la force », au mépris de « la force du droit » 12.
  • Avant même la capture de l’équipage du Marinera, le journaliste Aleksandr Kots, correspondant de guerre de la Komsomolskaïa Pravda, s’est montré plus alarmiste sur les conséquences à court terme de cette attitude des États-Unis : « Si les Américains s’emparent de notre navire, tandis que nous nous contentons de formules rhétoriques sur les ‘lignes rouges’ à ne pas dépasser, Trump en conclura que la Russie n’est rien d’autre qu’un grand Venezuela. Qu’on peut manipuler la Russie de toutes les façons possibles sans qu’aucune réplique ne s’ensuive. Alors, le président américain finira par durcir sa position sur le dossier ukrainien, en nous imposant délibérément des conditions de règlement du conflit impossibles à tenir. Tout cela se terminera par des troupes américaines sur la ligne de contact et des Tomahawks en mer Noire » 13

Il reste ici un mystère et un problème. 

Tout d’abord, plusieurs médias s’interrogent sur le contenu du tanker russe intercepté par les États-Unis, qui, semble-t-il, ne transportait pas du pétrole depuis l’Iran, mais une autre cargaison, encore inconnue.

Plus largement, les dynamiques à l’œuvre en ce tournant d’année démontrent que s’accroît le nombre des puissances déterminées à piétiner le droit international, à favoriser leurs intérêts nationaux — ou ceux d’une petite caste nationale — par tous les moyens et à ne comprendre les jeux d’alliances que comme un alignement temporaire d’intentions, révocable à tout moment. Au milieu de ce champ de bataille, l’Europe peine à sortir de la sidération.

Sources
  1. США выгоняют Россию из Венесуэлы : что потеряет Москва ? », Агентство.
  2. Заявление МИД России в связи с вооруженной агрессией США против Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 3 janvier 2026.
  3. Заявление МИД России в связи с дальнейшим развитием ситуации вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации,  3 janvier 2026.
  4. Заявление МИД России в связи с событиями вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 3 janvier 2026.
  5. Заявление МИД России о развитии ситуации вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 6 janvier 2026.
  6. ‘Maybe it’s time we started hiring American generals ?’ Russia’s pro-war bloggers on the U.S. operation in Venezuela », Meduza, 5 janvier 2026.
  7. Два майора, Telegram, 3 janvier 2026.
  8. Операция в Венесуэле и прогнозы для других стран. Полный комментарий Медведева », TACC, 4 janvier 2026.
  9. Второй ‘теневой’ танкер у берегов Венесуэлы сменил флаг на российский и отправился в Атлантику », The Insider, 4 janvier 2026.
  10. МИД РФ призывает США не мешать возвращению на Родину россиян с судна ‘Маринера’ », TACC, 7 janvier 2026.
  11. Минтранс РФ : никакая страна не может применять силу против судов иных государств », TACC, 7 janvier 2026.
  12. Слуцкий назвал захват судна ‘Маринера’ пиратством XXI века », TACC, 7 janvier 2026.
  13. Kotsnews, Telegram, 7 janvier 2026.
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