Parmi les dix pays européens sondés par le Pew Research Center entre 2019 et 2025, la Hongrie est le seul dans lequel la confiance accordée à Poutine en matière de politique étrangère a augmenté, passant de 28 à 32 %, et ce malgré les attaques et les menaces répétées du dirigeant russe à l'encontre du continent.
En 2019, trois ans avant le lancement de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, près de 30 % des Européens disaient avoir « confiance » en Vladimir Poutine en matière d’affaires internationales, selon une enquête du Pew Research Center 1.
En l’espace de six ans, ce taux a presque été divisé par deux.
Selon la dernière vague réalisée par le Pew au printemps 2025, les Européens sont environ 16 % à déclarer avoir aujourd’hui « confiance » en Poutine 2.
C’est en Allemagne (-23 points entre 2019 et 2025) et en Italie (-19 points) où ce taux a connu la plus forte baisse.
Parmi les pays retenus, il n’y a qu’en Hongrie où la part de sondés déclarant avoir confiance dans le dirigeant russe a augmenté, passant de 28 à 32 % (+4 points).
En Grèce, 40 % des sondés déclarent toujours avoir confiance en Poutine — le taux le plus élevé en Europe.
Le rapport des Européens à la Russie de Poutine révèle également un clivage partisan : la confiance accordée au président russe diffère nettement selon la proximité avec les partis d’extrême droite.
En Hongrie, 58 % des partisans du Fidesz, le parti de Viktor Orbán, ont confiance en Poutine, contre 13 % des Hongrois ayant une opinion négative de ce parti.
L’écart est similaire en Allemagne, où 47 % des personnes interrogées ayant une opinion positive de l’AfD ont également confiance en Poutine, contre 4 % pour celles qui rejettent l’AfD.
Poutine est aujourd’hui la principale menace identifiée par les Européens, tandis que près de la moitié (48 %) estiment qu’il y a un risque élevé voire très élevé que la Russie entre en guerre ouverte avec leur pays, selon notre dernière enquête Eurobazooka.
Le désordre de la Maison-Blanche déconcerte le Kremlin.
Pour négocier au mieux le partage de l’Ukraine ou avancer au Groenland, il faut pour Moscou déceler derrière ses contradictions les idées fixes de Trump.
Face aux opérations militaires américaines, le silence du pouvoir russe est stratégique — et relève d’un attentisme voulu.
Les autorités russes se distinguent de l’administration états-unienne par leur approche de la guerre informationnelle et, plus largement, leur usage stratégique de l’information. Il est vrai que le pouvoir russe, en multipliant les déclarations officielles, conférences géopolitiques et événements commémoratifs, produit autant de bruit que l’administration Trump. Ce bruit a toutefois l’inconvénient pour lui — ou l’avantage pour le reste du monde — d’être perçu, en Russie comme à l’étranger, pour ce qu’il est : une distraction sans autre fonction que de détourner l’attention des décisions essentielles, autour desquelles le Kremlin cultive, à l’inverse, le plus grand secret.
En revanche, les commentateurs de la planète rivalisent de virtuosité herméneutique pour comprendre la signification de chaque mot et geste de Donald Trump, alimentant du même coup la stratégie du « tapis de bombes informationnel » du président des États-Unis.
N’ignorant pas que, dans ce flot de décisions et de déclarations apparemment erratiques du président Trump se cachent des intentions bien réelles, de court et de moyen terme, les analystes russes au service du pouvoir ou indépendants du Kremlin s’efforcent, eux aussi, de percer les voies impénétrables de la politique de Donald Trump.
Émuler la politique états-unienne
Les Russes suivent de très près les derniers coups d’éclat de la politique extérieure états-unienne. Les experts en diplomatie et géostratégie tâchent surtout d’en rendre raison. À l’évidence, saisir les motivations et les enjeux de cette politique extérieure reste encore le meilleur moyen de gagner en prévisibilité et en capacité d’action efficace.
Dans la revue La Vie internationale, Vsevolod Grebenchikov, directeur adjoint du Département de politique étrangère du ministère des Affaires étrangères, dissertait ainsi de l’émergence d’une véritable « Doctrine Donald Trump 1 ». Sa première caractéristique majeure tient, selon lui, à une révision complète de l’approche de la coopération internationale, récemment illustrée par le retrait de l’OMS et de l’Accord de Paris, du Conseil des droits de l’Homme et de l’UNESCO. En même temps, cette doctrine Trump poserait « les bases d’une politique étrangère orientée vers la défense des intérêts nationaux, combinant efforts diplomatiques et militaires et évitant les conflits armés de longue durée ainsi que les tentatives de transformation des régimes étrangers ». Le responsable du ministère souligne surtout la disposition des tenants de cette doctrine à enjamber brusquement les étapes de « l’escalade » militaire, pour ensuite procéder à une « désescalade » tout aussi rapide, permettant d’atteindre les objectifs stratégiques de la Maison-Blanche dans les meilleurs délais, en minimisant les pertes comme les engagements à l’étranger, tout en sidérant l’adversaire.
Au cours des mois passés, le Kremlin s’est surtout signalé par son inaction en réplique à la guerre Israël-Iran et par son silence après l’intervention militaire au Venezuela.
Guillaume Lancereau
Dans un article plus substantiel, paru le 27 janvier dernier, Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs et interlocuteur favori de Vladimir Poutine au club Valdaï, dressait un constat pessimiste 2, affirmant que l’ère du droit international était maintenant révolue. Face à des institutions de règlement pacifique des conflits impuissantes, l’heure serait à la force brute. La politique extérieure des États-Unis de Donald Trump aurait ici marqué un double tournant, en s’émancipant à la fois des conventions internationales et des accords amicaux avec ses alliés occidentaux, encore stupéfaits.
La Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale des États-Unis ne font que confirmer cette tendance : au cœur de ce nouvel agenda trône la notion de force, y compris militaire. Dans ce nouveau cadre, les seules limites à l’action sont les capacités d’action. Pour Loukianov, il faudrait considérer qu’un « ordre fondé sur les précédents » a désormais pris la place de l’ancien « ordre fondé sur des règles », étant entendu que lesdits « précédents » ne peuvent servir à légitimer l’action future d’aucun pays hors des États-Unis.
En guise de conclusion, l’auteur soulève une question légitime, qui ne manquera pas de trouver un écho dans les préoccupations les plus actuelles de l’élite politique et diplomatique russe : « Dès lors que Washington prêche l’égoïsme bien entendu appuyé sur la force, pourquoi ne pas tendre l’oreille ? ». Autrement dit : qu’est-ce qui retiendrait la Russie de s’en inspirer ?
Pour l’heure, les discours des hauts responsables russes se montrent plus prudents et, surtout, assez peu prolixes sur l’avenir des relations entre Moscou et l’administration de Donald Trump. Interrogé à ce sujet ce 2 février 2026 dans le cadre d’une conférence de presse, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est montré particulièrement évasif, comme s’il s’agissait de ne laisser aucune porte fermée sans en ouvrir résolument aucune 3.
Il déclarait en effet : « Il s’agit d’un processus vivant et continu qui, comme le montrent les événements les plus récents, ne s’interrompt pas un seul jour, évolue en permanence et regorge d’enjeux délicats sur toutes les questions, du fait du degré élevé de turbulence à l’échelle mondiale. […] Nous adoptons une attitude constructive à l’égard de toutes les perspectives de dialogue bilatéral à venir ».
En somme, le ministre des Affaires étrangères montrait deux choses : sa maîtrise parfaite du kantseliarit, comme on appelle en russe le jargon bureaucratique ou la langue de bois ; la position attentiste de Moscou, qui préfère regarder de loin les directions prises par la politique américaine, en s’abstenant de commentaires qui priveraient le régime russe de la moindre marge d’action.
Chronique des pourparlers avortés
Le principal motif de l’attentisme russe réside dans « l’opération militaire spéciale » menée par la Russie en Ukraine. Globalement, la stratégie de Moscou consiste à maintenir un niveau de proximité avec les États-Unis permettant de s’engager dans des tractations interminables et a priori condamnées à l’échec, tout en conservant la possibilité de tirer parti du moindre blanc-seing que donnerait Washington aux desseins de Vladimir Poutine.
Une chronique des échanges américano-russes récemment publiée par Anton Barbachine, fondateur de la plateforme analytique Riddle Russia, rappelle tout d’abord que Vladimir Poutine et son homologue Donald Trump se sont parlé au téléphone à huit reprises en un an, en sus de leur rencontre en Alaska, tandis que Sergueï Lavrov et Marco Rubio ont tenu douze cycles de négociations au cours de la même période.
Aucun observateur russe n’ignore la rivalité stratégique entre Washington et Pékin, mais personne ne semble savoir quelle conséquence en tirer pour la Russie.
Guillaume Lancereau
Les négociations sont pourtant au point mort 4 — ce alors que, lors de la première année du retour au pouvoir de Trump, la Russie a frappé l’Ukraine avec plus de 55 000 drones Shahed, un chiffre cinq fois plus élevé que celui de 2024. On voit mal, en effet, comment celles-ci pourraient prendre une meilleure tournure, dès lors que la Russie a systématiquement refusé de renoncer à la moindre de ses revendications ou même de nuancer celles-ci : signature d’un accord juridique contraignant garantissant que l’OTAN refusera toute demande d’adhésion de l’Ukraine ; reconnaissance internationale de la Crimée et des régions de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, y compris des zones que la Russie ne contrôle pas effectivement ; arrêt total des livraisons d’armes à l’Ukraine ; levée des sanctions visant l’économie et certains hauts responsables russes.
Par comparaison, la position états-unienne manque singulièrement de clarté. Des propositions contradictoires ont été émises sur un certain nombre de points, de la restitution des territoires occupés aux garanties de sécurité offertes à l’Ukraine, et jusqu’au rôle que devrait jouer l’Europe dans la configuration d’après-guerre.
Anton Barbachine avance ici une explication crédible de cette impasse, qui réside selon lui dans l’asymétrie fondamentale entre les acteurs en présence. Tandis que, pour Moscou, les États-Unis représentent à la fois le principal adversaire et l’interlocuteur déterminant sur le dossier ukrainien, lui-même décisif pour l’avenir du régime russe, les relations avec la Russie ne sont, pour Washington, qu’un dossier parmi d’autres, à la fois nombreux et autrement prioritaires. Aussi paraît-il peu probable que la moindre avancée se produise sur le terrain des négociations bilatérales.
Ménager Washington dans l’Arctique
Un exemple supplémentaire de cette attitude ambivalente de la Russie est la récente montée des tensions autour du Groenland.
Comme le notait Nurlan Aliyev, chercheur au Natolin College of Europe, la diplomatie russe s’efforce de maintenir la position la plus équilibrée possible — ce qui semble assez conforme, au demeurant, à ses intérêts propres, considérables à l’échelle de la région arctique, mais limités à celle du Groenland proprement dit. Cette position peut être synthétisée de la manière suivante : « D’un côté, la Russie exprime ses préoccupations en matière de sécurité et de militarisation de la région ; de l’autre, elle fait preuve de la plus grande prudence pour ne pas heurter frontalement les États-Unis et fermer la porte à un dialogue ou un accord potentiel. Dans ce cadre, ses principales attaques visent la politique arctique de l’Union européenne et de l’OTAN, sans critique directe des États-Unis 5 ».
Deux déclarations diplomatiques rendent compte de cette attitude prudente que tâche de conserver la Russie. Elles émanent toutes deux de l’ambassadeur de Russie au Danemark, Vladimir Barbine. Début 2025, celui-ci martelait que les plans des États-Unis pour la région représentaient une menace sérieuse pour sa sécurité et que l’avenir du Groenland devait être décidé par les Groenlandais eux-mêmes sans ingérence extérieure 6. Un an plus tard, le ton était tout autre. Barbine reportait désormais toute la responsabilité de la militarisation croissante de la région sur des pays européens membres de l’OTAN : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Danemark lui-même 7.
Sergueï Lavrov, dans sa conférence de presse du 2 février, est d’ailleurs allé dans le même sens, en accusant l’OTAN et ses États membres à titre individuel de privilégier dans l’Arctique « des approches conflictuelles et néocoloniales, de militariser les hautes latitudes et de les transformer en zone de confrontation géopolitique ». Le ministre en profitait surtout pour dénoncer la supposée hypocrisie des pays occidentaux, si prompts à défendre le droit des peuples à l’auto-détermination lorsqu’il s’agit du Groenland, mais sourds aux revendications des habitants de la Crimée en 2014.
Cette comparaison est faible sur tous les plans. D’une part, en organisant un référendum dans les conditions les plus opaques et frauduleuses possibles, la Russie elle-même s’est assurée que l’on ne sache jamais quelle part réelle — et sans doute conséquente — de la population de Crimée souhaitait effectivement ce rattachement à la Russie. D’autre part, tous les signaux indiquent que les Groenlandais n’ont, dans leur écrasante majorité, aucune intention de devenir citoyens états-uniens.
La crainte des « révolutions de couleur »
Côté russe, le dernier sujet de préoccupation tient à la politique menée par les États-Unis à l’égard de ces trois alliés ou « pays amis » de la Russie que sont le Venezuela, l’Iran et Cuba.
Au cours des mois passés, le Kremlin s’est surtout signalé par son inaction en réplique à la guerre Israël-Iran et par son silence après l’intervention militaire au Venezuela. Les déclarations de Sergueï Lavrov confirment que cette ligne reste d’actualité. Questionné par les médias russes au sujet de ces trois pays, il s’est contenté de « condamner fermement toute ingérence extérieure subversive dans les processus politiques internes de l’Iran », d’appeler à « la stabilisation de l’environnement international » et d’exprimer son « inquiétude face à la montée des tensions et à l’escalade de la rhétorique agressive », comme s’il voulait singer les déclarations officielles de l’Union européenne dans ses moins bonnes heures. Le ministre des Affaires étrangères n’a pas manqué de rappeler, en conclusion, que « la Russie restait fidèle à ses engagements vis-à-vis de ses partenaires ». Lesdits partenaires auraient cependant des raisons légitimes de s’interroger sur le contenu concret de ces engagements.
Il ressort néanmoins de ce discours un élément notable : la caractérisation des mouvements de protestation contre le régime des mollahs comme la conséquence d’ingérences extérieures visant à fomenter une nouvelle « révolution de couleur ». Cette terminologie employée par les autorités russes désignait à l’origine les mouvements sociaux ayant abouti à des changements de régime dans certains pays de son espace proche — de la « Révolution des roses » en Géorgie à la « Révolution des tulipes » au Kirghizstan (2005) en passant par la « Révolution orange » en Ukraine (2004) — avant d’être étendue à toute forme de protestation sociale dans un pays que la Russie considère comme un allié, comme récemment en Serbie. On assiste désormais à une sorte d’extension sans limite du concept, qui ne se borne plus aux États de l’espace post-soviétique.
Tandis que, pour Moscou, les États-Unis représentent à la fois le principal adversaire et l’interlocuteur déterminant sur le dossier ukrainien, les relations avec la Russie ne sont, pour Washington, qu’un dossier parmi d’autres.
Guillaume Lancereau
Une intervention publiée dans Russia in Global Affairs le confirme explicitement : elle suspecte les États-Unis d’ourdir une énième « révolution de couleur » à Cuba, à l’aide d’un « scénario dans lequel l’incapacité de l’État à assurer les besoins les plus fondamentaux de la population entraînerait une activité protestataire de grande ampleur, aggravée par l’implication active des médias cubains d’opposition, dont les sièges se trouvent à l’étranger, à Miami et à Madrid 8 ». Le ministère et les commentateurs pro-Kremlin ne cherchent ainsi non pas à généraliser la notion de « révolution de couleur » à des fins analytiques, mais à imposer cette catégorie comme la dénomination standard de toute ingérence étrangère dans un pays tiers, dès lors que la Russie y perçoit une atteinte à ses intérêts nationaux.
La Chine, nœud de toutes les incertitudes
À l’arrière-plan de ces commentaires officiels et analyses inégalement indépendantes du Kremlin demeure une grande absente : la Chine. Plus précisément, aucun observateur russe n’ignore la rivalité stratégique entre Washington et Pékin, mais personne ne semble savoir quelle conséquence en tirer pour la Russie.
Les rédacteurs du ministère des Affaires étrangères sont attentifs à l’accumulation de capacités militaires états-uniennes dans la région Asie-Pacifique, à l’accroissement de l’assistance militaro-technique à Taïwan et aux Philippines, au dialogue trilatéral entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud en matière de sécurité, ainsi qu’aux restrictions et droits de douane visant la Chine, qui reconfigurent déjà les chaînes mondiales de production et de logistique. Certains experts ont même commenté en détail les scénarios de crise entre la Chine et Taïwan, à l’approche de la dernière année de la « fenêtre Davidson 9 », dans un contexte de purge au sommet de l’État-major chinois, dont l’arrestation de deux membres de la Commission militaire centrale, les généraux Zhang Youxia et Liu Zhenli, constitue le dernier épisode en date 10.
Tout en soulignant les avantages commerciaux et stratégiques que retirerait la Russie d’une concentration des tensions dans le Pacifique et d’une explosion des sanctions visant la Chine, les commentateurs russes estiment visiblement prématurée toute conclusion relative aux conséquences de ces tensions croissantes pour les relations russo-chinoises. Sur la question chinoise, comme sur les autres théâtres stratégiques, la doctrine Trump, telle qu’elle est scrutée depuis Moscou, n’appelle pour l’instant aucune confrontation, mais une stratégie de patience et de silence — et l’incertitude américaine est moins un danger immédiat qu’un paramètre à exploiter.
Холодный подсчет : в НАТО готовятся к военному противостоянию с РФ в Арктике, Izvestia, 12 janvier 2026 (journal inaccessible en Europe du fait des institutions européennes, manifestement persuadées que le blocage des contenus de ce type mettra un frein à la propagande russe ; les autorités russes n’en sont pas ennuyées, car il leur suffit de copier-coller le contenu sur le site de l’ambassade, parfaitement accessible en Europe).
À première vue, les révélations sur les liens entre le pédocriminel Jeffrey Epstein et des personnalités politiques et financières ont surtout provoqué des scandales à l'étranger, comme en témoignent les démissions en cascade en France, au Royaume-Uni ou en Norvège.
Plusieurs signaux faibles suggèrent toutefois que l’administration Trump pourrait également être affectée. Les mauvais sondages et une cote de popularité très faible sur les questions économiques et en matière l'immigration pourraient-ils ralentir l'activité présidentielle ?
1 — Ralentissement en matière de signature de décrets présidentiels
Au cours de ses 100 premiers jours à la Maison-Blanche, Trump avait signé plus de 140 décrets présidentiels — soit plus que n’importe quel autre de ses prédécesseurs —, battant ainsi le record établi par Roosevelt en 1933. Le président américain a tenu à aller vite afin de produire un effet de « choc et d’effroi », suivant la doctrine militaire basée sur l’écrasement de l’adversaire à travers l’emploi d’une immense puissance de feu.
Si Trump et les Républicains ont encore un nombre important de mesures à implémenter, notamment plus d’une centaine listées par la Heritage Foundation dans son Projet 2025, Trump a considérablement réduit son recours aux executive orders.
Depuis septembre dernier, il signe moins de 10 décrets par mois, contre plus d’une trentaine au cours du premier trimestre 2025.
En novembre, Trump avait consacré une importante énergie à tenter de convaincre plusieurs élus républicains de s’opposer à un vote contraignant le département de la Justice à publier les documents liés au pédocriminel Jeffrey Epstein. Après avoir échoué, il a tenté de sauver la face en présentant le vote comme une « victoire », alors qu’il qualifiait quelques mois plus tôt de « stupides » les élus républicains qui soutenaient la proposition.
Depuis que Trump a signé l’Epstein Files Transparency Act le 19 novembre, sa secrétaire à la Justice Pam Bondi est sous pression permanente en raison de son opposition à la publication de la totalité des documents.
Celle-ci sera appelée à témoigner devant la commission judiciaire de la Chambre ce mercredi 11 février.
Il s’agira de sa deuxième audition au Congrès en moins de six mois, suite à une première audition début octobre au Sénat au cours de laquelle Bondi avait subi des attaques des deux partis.
2 — Un ralentissement à l’international
Les tarifs et les menaces d’imposition de mesures douanières sont largement impopulaires aux États-Unis. Selon l’agrégateur de l’analyste Nate Silver, la politique commerciale de l’administration (-17,8 %) est vue encore moins favorablement par les électeurs que sa politique migratoire (-10,5 %) ou économique (-16 %).
Trump semble avoir quelque peu mis de côté l’utilisation des tarifs par rapport aux premiers mois de son deuxième mandat.
Malgré plusieurs menaces, les derniers droits de douane imposés par Trump sur un pays remontent au début du mois d’août, lorsqu’il a mis en place des tarifs supplémentaires de 25 % sur l’Inde en raison de son importation de pétrole russe — début février ces tarifs ont été toutefois levés.
Des tarifs sectoriels sur les semiconducteurs ont été annoncés en janvier.
Trump continue d’utiliser la menace de tarifs — notamment avec les pays européens pour leur soutien apporté au Groenland mais aussi avec la Corée du Sud —, sans pour autant les imposer.
Le président américain, pour qui le mot « tarifs » est « le plus beau qui existe dans le dictionnaire », ainsi que les conseillers qui l’entourent craignent que la politique internationale très active durant l’année 2025 ne coûte des voix lors des élections de mi-mandat, en novembre. Accusé de passer le plus clair de son temps à s’occuper des affaires internationales plutôt que domestiques, Trump et son vice-président, J.D. Vance, devraient ainsi passer moins de temps à l’étranger cette année 1.
Depuis le 1er novembre, Trump n’est sorti qu’une seule fois du pays, pour se rendre à Davos fin janvier.
Sur la période janvier-octobre 2025, Trump a passé 25 jours à l’étranger — soit 11 de plus par rapport à son premier mandat — répartis sur 14 voyages.
Il devrait se rendre en Chine début avril pour s’entretenir avec Xi Jinping.
3 — Trump a supprimé une publication raciste représentant le couple Barack et Michelle Obama en singes
Jeudi 5 février, Donald Trump a partagé sur son compte Truth Social une vidéo créée par IA représentant l’ex-président Barack Obama et Michelle Obama en singes. Celle-ci a provoqué une vague d’indignation chez les démocrates, mais également chez plusieurs républicains dont le sénateur Tim Scott, qui l’a qualifiée de « chose la plus raciste que j’aie vue venant de cette Maison-Blanche ».
La porte-parole de l’administration, Karoline Leavitt, a défendu la vidéo en déclarant que celle-ci « provient d’une vidéo virale sur Internet qui dépeint le président Trump comme le roi de la jungle et les démocrates comme des personnages du Roi Lion ».
Après que plusieurs élus républicains aient rejoint Scott, dont les sénateurs Roger Wicker et Pete Ricketts, Trump a été contraint de supprimer la vidéo de son compte, accusant l’un de ses assistants de l’avoir mise en ligne.
Il s’agit de la première fois que Trump supprime une de ses publications sur les réseaux sociaux depuis son retour au pouvoir, en janvier 2025, après une polémique et face à une opposition suscitée au sein même du GOP.
Afin de se conformer à une décision de justice, Trump avait dû supprimer en avril 2024 plusieurs publications en lien avec son procès à New York pour falsification de dossiers commerciaux, dans le cadre duquel il a été condamné le mois suivant.
Lors de son premier mandat, ProPublica avait recensé via son portail Politwoops plusieurs dizaines de publications effacées par le président américain entre janvier 2017 et janvier 2021.
Depuis son investiture en 2025, Trump semblait être immunisé face à toute critique, notamment celles émanant de son propre parti. Ce revers intervient alors que sa côte de popularité est au plus bas depuis un an.
Malgré des conditions météorologiques exceptionnelles, le Portugal a tranché et António José Seguro remporte l’élection présidentielle.
Derrière ce succès net du centre gauche se dessine pourtant une autre réalité politique : la consolidation méthodique du candidat d’extrême droite André Ventura.
Yves Léonard tire les leçons du scrutin de ce dimanche.
« Que d’eau ! Que d’eau ! » On connaît le mot malheureux du maréchal Mac-Mahon, alors président de la République française, lors d’une visite à Toulouse en juin 1875 sur les bords de la Garonne en crue — les inondations venant de faire plus de deux-cents victimes dans la ville.
Que d’eau, que d’eau aussi au Portugal ces derniers jours, alors que l’élection présidentielle était dans son second tour : trois tempêtes – Kristin, Leonardo et Marta, celle-ci survenant le week-end du scrutin – ont durement frappé le pays, faisant une quinzaine de morts. Si plusieurs villes se sont retrouvées sous l’eau — notamment Alcacer do Sal et Santarém, parmi les plus touchées — au point de remettre en question la tenue du vote le dimanche 8 février, la Commission nationale des élections (CNE) et le chef de l’État ont finalement confirmé vendredi l’élection, malgré la demande du candidat d’extrême droite André Ventura de reporter le scrutin d’une semaine.
La dépression Marta a plongé samedi soir plus de 100 000 Portugais dans l’obscurité : celle-ci, combinée aux séquelles des précédentes tempêtes, n’a pas permis d’organiser le vote dans huit concelhos et a perturbé le scrutin dimanche, les électeurs allant voter le matin par prudence, de nouvelles intempéries étant annoncées dans l’après-midi et en soirée. Le taux de participation est proche de celui du premier tour, en dépit des craintes nées des conditions météorologiques épouvantables.
Comme attendu depuis le soir du premier tour (18 janvier), le grand vainqueur est António José Seguro qui l’emporte avec près de 67 % des voix. Le résultat du nouveau président est l’un des meilleurs depuis 1976, sans dépasser celui réalisé par Mário Soares en 1991.
Avec près de 33 % des suffrages, André Ventura approche le score de l’Alliance démocratique (PSD-CDS) des législatives de mai 2025 (33,1 %), ce qui était son objectif déclaré. Ce score pourrait le conforter dans sa marche en avant pour s’imposer au sein d’une droite fragmentée.
Les trois S : la tradition politique de Seguro
Après Mário Soares en 1986 et Jorge Sampaio en 1996, António José Seguro sera le troisième ancien secrétaire général du Parti socialiste à occuper le palais présidentiel de Belém. Dans quelques semaines, le 9 mars, il inscrira ses pas dans ceux de ses prédécesseurs pour être « le président de tous les Portugais », comme il l’a déclaré à plusieurs reprises.
António José Seguro doit son succès à une campagne habile au premier tour et aux divisions de la droite qui lui ont permis de franchir largement en tête la première étape, pour s’imposer comme « le seul candidat démocrate » du deuxième tour et rassembler. Le report des voix à gauche s’est bien effectué, de même qu’au centre-droit dont l’électorat a voté pour lui, sans enthousiasme mais pour faire obstacle à André Ventura. Seguro l’emporte dans tous les districts du Portugal continental et des régions autonomes des Açores et de Madère.
C’est une consécration et une revanche pour cette personnalité toujours pondérée, apaisante et non clivante. Alors qu’António José Seguro atteindra l’âge de soixante-quatre ans dans quelques jours, son élection à la présidence est le dernier jalon d’un parcours non linéaire.
Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit.
Yves Léonard
Figure prometteuse du PS dans les années 2000, s’inscrivant dans le sillage d’António Guterres, António José Seguro avait succédé à José Sócrates à la direction du parti en juillet 2011 dans un contexte difficile. Il a ensuite été stoppé net lors d’une primaire au sein du PS en juin 2014, sèchement battu par António Costa. Le triomphe présent a donc un goût de revanche, alors que Seguro revient la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années, sans apparitions ni déclarations publiques, hormis comme éditorialiste sur une chaîne d’information en continu depuis l’automne 2024.
Seguro est une personnalité de centre gauche, adepte d’un socialisme modéré. La protection du Système national de santé, fragilisé depuis la crise du Covid et quelques coupes budgétaires, figure parmi ses priorités. Il pourrait également privilégier une lecture du rôle du chef de l’État lui conférant une position de surplomb, dans le cadre d’un régime qui a renforcé son semi-présidentialisme lors du second mandat de l’actuel titulaire de la charge, Marcelo Rebelo de Sousa : celui-ci a notamment dissous l’Assemblée de la République à trois reprises depuis sa réélection en janvier 2021, un record depuis l’adoption de la Constitution et la mise en place des institutions démocratiques en 1976.
Alors que l’essoufflement du système politique portugais, basé sur un bipartisme de fait avec l’alternance PS/PSD qui a dominé la vie politique depuis une quarantaine d’années, provoque une instabilité qui pourrait conduire à de nouvelles élections législatives anticipées dans un avenir proche, le nouveau chef d’État pourrait être amené à faire preuve d’un interventionnisme un peu contre-nature.
António José Seguro est aussi un humaniste respecté, connu pour sa pondération et sa probité, comme l’ont montré, entre les deux tours, les soutiens et ralliements venus d’une grande partie du spectre politique, notamment ceux de l’ancien président de la République et du PSD Aníbal Cavaco Silva, et des maires de Lisbonne et de Porto.
Lors de ces ralliements, certains ont toutefois manqué à l’appel, comme le Premier ministre et actuel président du PSD, ou bien des candidats battus au premier tour comme João Cotrim Figueiredo — le candidat libéral renvoyant dos-à-dos les deux prétendants à la victoire finale. Ces personnalités politiques ont été rejointes dans leur non-soutien par l’ancien Premier ministre et président du PSD (2011-2015), Pedro Passos Coelho, favorable à une droitisation plus poussée de son parti, voire à un rapprochement avec le leader de Chega André Ventura, un de ses anciens poulains.
La stratégie électorale de Ventura
Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit. C’est du moins son objectif, qui lui permettrait de briser un plafond de verre l’empêchant pour l’heure d’être davantage que le chef du principal parti d’opposition à l’Assemblée.
Après dépouillement du scrutin de ce dimanche 8 février 2026, il ressort que Ventura est devancé dans tous les districts et ne s’impose que dans deux concelhos sur 308. Il obtient ses meilleurs scores à Portalagre (Elvas, 49,15 %) et Madère (Câmara de Lobos, 49,82 % et Ribeira Brava, 49,14 % — Ventura totalise 44 % sur l’île), approchant aussi 40 % dans plusieurs communes du nord-est (Bragança), ou au sud du Tage.
Si la dynamique semble plutôt en faveur de Ventura, dont le parti avait obtenu 22,76 % aux législatives de mai 2025, le candidat libéral João Cotrim Figueiredo n’entend pas se laisser déposséder du capital engrangé au premier tour de la présidentielle, malgré ses soucis liés au dépôt d’une plainte pour agression sexuelle juste avant celui-ci. Quant au Premier ministre social-démocrate Luís Montenegro, les prochains mois promettent pour lui d’être agités, forcé qu’il est de composer avec les autres forces politiques : à la tête d’un gouvernement minoritaire, il ne peut désormais que rechercher un accord sur chaque projet de loi, notamment avec Chega pour les récentes lois sur l’immigration et sur le travail. Si le PS sort renforcé du scrutin présidentiel, son secrétaire général José Luís Carneiro a rappelé toutefois qu’il s’agit avant tout de la victoire d’un homme, António José Seguro, saluant celle-ci le soir du scrutin.
Si la trajectoire de Giorgia Meloni inspire Ventura, son modèle en Europe reste Viktor Orbán : c’est bien le modèle hongrois « d’autoritarisme compétitif » qu’il souhaite importer au Portugal.
Pour ce qui touche à Donald Trump, autre modèle de Ventura, ce dernier s’est montré un peu plus prudent ces derniers temps.
Alors que Trump projetait d’annexer le Groenland ou de désengager les États-Unis de l’OTAN, Ventura a pris conscience, sondages aidant, que les prises de position du président américain heurtent l’opinion publique portugaise, plutôt favorable à l’Union européenne et à l’appartenance à l’OTAN, le pays étant un membre fondateur de l’Alliance 1. Face à la résistance des citoyens de Minneapolis contre les agissements de la police fédérale de l’immigration, l’atlantisme de l’opinion portugaise a été sérieusement ébranlé, plusieurs marches de protestation ayant été organisées au Portugal. Ventura s’est alors fendu d’une déclaration timide, soutenant qu’on ne pouvait tirer ainsi sur des citoyens sans défense. De même, si la base américaine des Açores a été encore récemment utilisée, notamment pour les opérations menées en Iran, beaucoup au Portugal s’inquiètent d’un intérêt accru de l’administration américaine pour cet archipel stratégique au cœur de l’Atlantique, alors qu’une importante diaspora açoréenne est implantée aux États-Unis 2.
L’objectif de Ventura est de s’imposer à droite en menant l’union pour gagner les prochaines élections législatives, dont personne ne croit vraiment qu’elles se dérouleront aussi tard que prévu, soit en 2029. Sa stratégie consiste à la fois à mobiliser la droite radicale populiste et l’extrême droite, tout en donnant des gages à la droite conservatrice avec des propositions plus modérées : en somme, il s’agit de cannibaliser l’électorat conservateur, sans pour autant perdre les liens historiques, souvent masqués, voire niés, qui lient Ventura aux groupes d’extrême droite.
L’un des plus violents de ces groupes, le groupe néonazi et ultranationaliste « 1143 », a fait l’objet le 22 janvier d’une opération d’envergure menée par la police judiciaire. Celle-ci a placé en détention trente-sept de ses membres, le groupe étant suspecté de fomenter une « guerre raciale » avec l’intention de réaliser sous peu « un acte criminel ». Alors que 1143 a appelé à voter pour André Ventura au second tour, celui-ci s’est bien gardé de condamner ses actions, et même de s’en démarquer. Le 24 janvier, Ventura s’est contenté de déclarer : « Je recherche le vote des Portugais ordinaires. Dans ces Portugais ordinaires, il y a des gens de toutes sortes ». Quelques jours plus tôt, avant que se tienne le scrutin du premier tour, il a de même exalté devant le château de Guimarães la fondation du royaume du Portugal en 1143 — le groupe 1143 ayant choisi son nom en référence à cette date.
Le triomphe présent de Seguro a un goût de revanche, alors que celui-ci revient sur la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années.
Yves Léonard
Durant la campagne du second tour, outre le seul débat télévisé où, malgré quelques bonnes réparties, Ventura a été donné perdant par la plupart des commentateurs, celui-ci s’est montré devant les caméras à de très nombreuses reprises, profitant de la succession d’intempéries pour « porter assistance » aux populations sinistrées, avec packs d’eau minérale. Dénonçant l’impéritie des pouvoirs publics, notamment celle de la ministre de l’Intérieur restée à Lisbonne dans son bureau au lieu de se rendre sur le terrain, il a souligné l’insécurité engendrée par les intempéries.
Les sorties médiatiques de Ventura, dans une situation dramatique pour les populations, ont été diversement appréciées, et lui ont valu sur les réseaux sociaux quelques vidéos moqueuses et grinçantes. Ventura ne s’en est pourtant pas soucié et a présenté le scrutin du 8 février comme celui du « choix entre un candidat qui ne va rien faire, qui va tout garder en l’état, et un autre candidat qui veut transformer le pays et rendre leur dignité aux Portugais et aux Portugaises ».
Les affiches de campagne de Ventura délivraient le même message antisystème : « Quand ils sont tous contre un homme, c’est parce qu’il est sur la bonne voie ». Le soir même du scrutin, expliquant son résultat, Ventura a repris cet argument, en présentant son score comme très bon pour « un candidat ayant contre lui tout le système politique ».
Plusieurs commentateurs ont décrit le scrutin du 8 février comme une forme de deuxième tour des élections législatives de mai 2025.
Si, pour le PS, l’élection de Seguro redonne espoir au parti après une série de revers électoraux depuis 2024, le scrutin est pour la droite un indicateur de la recomposition en cours. Très critiqué pour la gestion des intempéries par son gouvernement – celui-ci devant être remanié sous peu –, Luís Montenegro a déclaré au soir du scrutin que « rien n’a changé avec cette élection présidentielle » et qu’il comptait sur le nouveau président élu pour conforter la stabilité des institutions.
Le Premier ministre pourrait cependant être pris sous peu dans une nouvelle tourmente — à moins que le score de Ventura ce 8 février et le contexte international ne lui donnent un sursis, sinon un répit.