« Que d’eau ! Que d’eau ! » On connaît le mot malheureux du maréchal Mac-Mahon, alors président de la République française, lors d’une visite à Toulouse en juin 1875 sur les bords de la Garonne en crue — les inondations venant de faire plus de deux-cents victimes dans la ville.
Que d’eau, que d’eau aussi au Portugal ces derniers jours, alors que l’élection présidentielle était dans son second tour : trois tempêtes – Kristin, Leonardo et Marta, celle-ci survenant le week-end du scrutin – ont durement frappé le pays, faisant une quinzaine de morts. Si plusieurs villes se sont retrouvées sous l’eau — notamment Alcacer do Sal et Santarém, parmi les plus touchées — au point de remettre en question la tenue du vote le dimanche 8 février, la Commission nationale des élections (CNE) et le chef de l’État ont finalement confirmé vendredi l’élection, malgré la demande du candidat d’extrême droite André Ventura de reporter le scrutin d’une semaine.
La dépression Marta a plongé samedi soir plus de 100 000 Portugais dans l’obscurité : celle-ci, combinée aux séquelles des précédentes tempêtes, n’a pas permis d’organiser le vote dans huit concelhos et a perturbé le scrutin dimanche, les électeurs allant voter le matin par prudence, de nouvelles intempéries étant annoncées dans l’après-midi et en soirée. Le taux de participation est proche de celui du premier tour, en dépit des craintes nées des conditions météorologiques épouvantables.
Comme attendu depuis le soir du premier tour (18 janvier), le grand vainqueur est António José Seguro qui l’emporte avec près de 67 % des voix. Le résultat du nouveau président est l’un des meilleurs depuis 1976, sans dépasser celui réalisé par Mário Soares en 1991.
Avec près de 33 % des suffrages, André Ventura approche le score de l’Alliance démocratique (PSD-CDS) des législatives de mai 2025 (33,1 %), ce qui était son objectif déclaré. Ce score pourrait le conforter dans sa marche en avant pour s’imposer au sein d’une droite fragmentée.
Les trois S : la tradition politique de Seguro
Après Mário Soares en 1986 et Jorge Sampaio en 1996, António José Seguro sera le troisième ancien secrétaire général du Parti socialiste à occuper le palais présidentiel de Belém. Dans quelques semaines, le 9 mars, il inscrira ses pas dans ceux de ses prédécesseurs pour être « le président de tous les Portugais », comme il l’a déclaré à plusieurs reprises.
António José Seguro doit son succès à une campagne habile au premier tour et aux divisions de la droite qui lui ont permis de franchir largement en tête la première étape, pour s’imposer comme « le seul candidat démocrate » du deuxième tour et rassembler. Le report des voix à gauche s’est bien effectué, de même qu’au centre-droit dont l’électorat a voté pour lui, sans enthousiasme mais pour faire obstacle à André Ventura. Seguro l’emporte dans tous les districts du Portugal continental et des régions autonomes des Açores et de Madère.
C’est une consécration et une revanche pour cette personnalité toujours pondérée, apaisante et non clivante. Alors qu’António José Seguro atteindra l’âge de soixante-quatre ans dans quelques jours, son élection à la présidence est le dernier jalon d’un parcours non linéaire.
Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit.
Yves Léonard
Figure prometteuse du PS dans les années 2000, s’inscrivant dans le sillage d’António Guterres, António José Seguro avait succédé à José Sócrates à la direction du parti en juillet 2011 dans un contexte difficile. Il a ensuite été stoppé net lors d’une primaire au sein du PS en juin 2014, sèchement battu par António Costa. Le triomphe présent a donc un goût de revanche, alors que Seguro revient la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années, sans apparitions ni déclarations publiques, hormis comme éditorialiste sur une chaîne d’information en continu depuis l’automne 2024.
Seguro est une personnalité de centre gauche, adepte d’un socialisme modéré. La protection du Système national de santé, fragilisé depuis la crise du Covid et quelques coupes budgétaires, figure parmi ses priorités. Il pourrait également privilégier une lecture du rôle du chef de l’État lui conférant une position de surplomb, dans le cadre d’un régime qui a renforcé son semi-présidentialisme lors du second mandat de l’actuel titulaire de la charge, Marcelo Rebelo de Sousa : celui-ci a notamment dissous l’Assemblée de la République à trois reprises depuis sa réélection en janvier 2021, un record depuis l’adoption de la Constitution et la mise en place des institutions démocratiques en 1976.
Alors que l’essoufflement du système politique portugais, basé sur un bipartisme de fait avec l’alternance PS/PSD qui a dominé la vie politique depuis une quarantaine d’années, provoque une instabilité qui pourrait conduire à de nouvelles élections législatives anticipées dans un avenir proche, le nouveau chef d’État pourrait être amené à faire preuve d’un interventionnisme un peu contre-nature.
António José Seguro est aussi un humaniste respecté, connu pour sa pondération et sa probité, comme l’ont montré, entre les deux tours, les soutiens et ralliements venus d’une grande partie du spectre politique, notamment ceux de l’ancien président de la République et du PSD Aníbal Cavaco Silva, et des maires de Lisbonne et de Porto.
Lors de ces ralliements, certains ont toutefois manqué à l’appel, comme le Premier ministre et actuel président du PSD, ou bien des candidats battus au premier tour comme João Cotrim Figueiredo — le candidat libéral renvoyant dos-à-dos les deux prétendants à la victoire finale. Ces personnalités politiques ont été rejointes dans leur non-soutien par l’ancien Premier ministre et président du PSD (2011-2015), Pedro Passos Coelho, favorable à une droitisation plus poussée de son parti, voire à un rapprochement avec le leader de Chega André Ventura, un de ses anciens poulains.
La stratégie électorale de Ventura
Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit. C’est du moins son objectif, qui lui permettrait de briser un plafond de verre l’empêchant pour l’heure d’être davantage que le chef du principal parti d’opposition à l’Assemblée.
Après dépouillement du scrutin de ce dimanche 8 février 2026, il ressort que Ventura est devancé dans tous les districts et ne s’impose que dans deux concelhos sur 308. Il obtient ses meilleurs scores à Portalagre (Elvas, 49,15 %) et Madère (Câmara de Lobos, 49,82 % et Ribeira Brava, 49,14 % — Ventura totalise 44 % sur l’île), approchant aussi 40 % dans plusieurs communes du nord-est (Bragança), ou au sud du Tage.
Si la dynamique semble plutôt en faveur de Ventura, dont le parti avait obtenu 22,76 % aux législatives de mai 2025, le candidat libéral João Cotrim Figueiredo n’entend pas se laisser déposséder du capital engrangé au premier tour de la présidentielle, malgré ses soucis liés au dépôt d’une plainte pour agression sexuelle juste avant celui-ci. Quant au Premier ministre social-démocrate Luís Montenegro, les prochains mois promettent pour lui d’être agités, forcé qu’il est de composer avec les autres forces politiques : à la tête d’un gouvernement minoritaire, il ne peut désormais que rechercher un accord sur chaque projet de loi, notamment avec Chega pour les récentes lois sur l’immigration et sur le travail. Si le PS sort renforcé du scrutin présidentiel, son secrétaire général José Luís Carneiro a rappelé toutefois qu’il s’agit avant tout de la victoire d’un homme, António José Seguro, saluant celle-ci le soir du scrutin.
Si la trajectoire de Giorgia Meloni inspire Ventura, son modèle en Europe reste Viktor Orbán : c’est bien le modèle hongrois « d’autoritarisme compétitif » qu’il souhaite importer au Portugal.
Pour ce qui touche à Donald Trump, autre modèle de Ventura, ce dernier s’est montré un peu plus prudent ces derniers temps.
Alors que Trump projetait d’annexer le Groenland ou de désengager les États-Unis de l’OTAN, Ventura a pris conscience, sondages aidant, que les prises de position du président américain heurtent l’opinion publique portugaise, plutôt favorable à l’Union européenne et à l’appartenance à l’OTAN, le pays étant un membre fondateur de l’Alliance 1. Face à la résistance des citoyens de Minneapolis contre les agissements de la police fédérale de l’immigration, l’atlantisme de l’opinion portugaise a été sérieusement ébranlé, plusieurs marches de protestation ayant été organisées au Portugal. Ventura s’est alors fendu d’une déclaration timide, soutenant qu’on ne pouvait tirer ainsi sur des citoyens sans défense. De même, si la base américaine des Açores a été encore récemment utilisée, notamment pour les opérations menées en Iran, beaucoup au Portugal s’inquiètent d’un intérêt accru de l’administration américaine pour cet archipel stratégique au cœur de l’Atlantique, alors qu’une importante diaspora açoréenne est implantée aux États-Unis 2.
L’objectif de Ventura est de s’imposer à droite en menant l’union pour gagner les prochaines élections législatives, dont personne ne croit vraiment qu’elles se dérouleront aussi tard que prévu, soit en 2029. Sa stratégie consiste à la fois à mobiliser la droite radicale populiste et l’extrême droite, tout en donnant des gages à la droite conservatrice avec des propositions plus modérées : en somme, il s’agit de cannibaliser l’électorat conservateur, sans pour autant perdre les liens historiques, souvent masqués, voire niés, qui lient Ventura aux groupes d’extrême droite.
L’un des plus violents de ces groupes, le groupe néonazi et ultranationaliste « 1143 », a fait l’objet le 22 janvier d’une opération d’envergure menée par la police judiciaire. Celle-ci a placé en détention trente-sept de ses membres, le groupe étant suspecté de fomenter une « guerre raciale » avec l’intention de réaliser sous peu « un acte criminel ». Alors que 1143 a appelé à voter pour André Ventura au second tour, celui-ci s’est bien gardé de condamner ses actions, et même de s’en démarquer. Le 24 janvier, Ventura s’est contenté de déclarer : « Je recherche le vote des Portugais ordinaires. Dans ces Portugais ordinaires, il y a des gens de toutes sortes ». Quelques jours plus tôt, avant que se tienne le scrutin du premier tour, il a de même exalté devant le château de Guimarães la fondation du royaume du Portugal en 1143 — le groupe 1143 ayant choisi son nom en référence à cette date.
Le triomphe présent de Seguro a un goût de revanche, alors que celui-ci revient sur la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années.
Yves Léonard
Durant la campagne du second tour, outre le seul débat télévisé où, malgré quelques bonnes réparties, Ventura a été donné perdant par la plupart des commentateurs, celui-ci s’est montré devant les caméras à de très nombreuses reprises, profitant de la succession d’intempéries pour « porter assistance » aux populations sinistrées, avec packs d’eau minérale. Dénonçant l’impéritie des pouvoirs publics, notamment celle de la ministre de l’Intérieur restée à Lisbonne dans son bureau au lieu de se rendre sur le terrain, il a souligné l’insécurité engendrée par les intempéries.
Les sorties médiatiques de Ventura, dans une situation dramatique pour les populations, ont été diversement appréciées, et lui ont valu sur les réseaux sociaux quelques vidéos moqueuses et grinçantes. Ventura ne s’en est pourtant pas soucié et a présenté le scrutin du 8 février comme celui du « choix entre un candidat qui ne va rien faire, qui va tout garder en l’état, et un autre candidat qui veut transformer le pays et rendre leur dignité aux Portugais et aux Portugaises ».
Les affiches de campagne de Ventura délivraient le même message antisystème : « Quand ils sont tous contre un homme, c’est parce qu’il est sur la bonne voie ». Le soir même du scrutin, expliquant son résultat, Ventura a repris cet argument, en présentant son score comme très bon pour « un candidat ayant contre lui tout le système politique ».
Plusieurs commentateurs ont décrit le scrutin du 8 février comme une forme de deuxième tour des élections législatives de mai 2025.
Si, pour le PS, l’élection de Seguro redonne espoir au parti après une série de revers électoraux depuis 2024, le scrutin est pour la droite un indicateur de la recomposition en cours. Très critiqué pour la gestion des intempéries par son gouvernement – celui-ci devant être remanié sous peu –, Luís Montenegro a déclaré au soir du scrutin que « rien n’a changé avec cette élection présidentielle » et qu’il comptait sur le nouveau président élu pour conforter la stabilité des institutions.
Le Premier ministre pourrait cependant être pris sous peu dans une nouvelle tourmente — à moins que le score de Ventura ce 8 février et le contexte international ne lui donnent un sursis, sinon un répit.