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16.03.2026 à 07:30

Projet 2050 : manifeste pour une Europe qui se réveille

Matheo Malik

Dans vingt-cinq ans, l’Europe pourrait être puissante, pacifique et prospère.

Mais pour cela, il faut arrêter d’appuyer sur « snooze ».

Une pièce de doctrine signée Olivier Blanchard, Pascal Lamy, Enrico Letta et Beatrice Weder di Mauro.

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Texte intégral (3391 mots)

Le Grand Continent et le CEPR 1 lancent un nouveau projet : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050. Pour suivre cette initiative européenne et recevoir tous nos contenus, abonnez-vous à la revue

Les réveils manqués de l’Union

Depuis 2020, l’Europe a été tirée de son sommeil par six crises consécutives. La première d’entre elles a été celle du Covid. Alors que les gouvernements nationaux ont rétabli en quelques jours les contrôles aux frontières et imposé des restrictions à l’exportation, il a fallu plus d’un an pour reconstruire les mécanismes communs, notamment l’approvisionnement et la distribution conjoints de vaccins. Un tel choc a révélé la fragilité du marché unique européen : l’intégration, longtemps considérée comme irréversible, pouvait se défaire si la pression était suffisamment forte.

Après la pandémie, les chaînes d’approvisionnement mondiales se sont grippées. La pénurie de semi-conducteurs a arrêté les chaînes de production. Des porte-conteneurs ont été bloqués dans le canal de Suez. En Europe, ces perturbations nous ont fait prendre conscience de notre profonde dépendance à l’égard de complexes chaînes de valeur mondiales : nous avions optimisé l’efficacité au détriment de la résilience.

À ces difficultés s’en sont ajoutées d’autres. En février 2022, l’armée russe a envahi l’Ukraine. La guerre était de retour sur le continent et révélait à quel point les politiques passées à l’égard de la Russie — telle la tentative de modérer ses ambitions par l’interdépendance économique, Wandel durch Handel — avaient échoué. Confrontée à une crise énergétique, l’Europe craignait de manquer de gaz pour passer l’hiver 2022 et de voir certaines de ses usines fermer. Elle a su maîtriser l’urgence, mais principalement en remplaçant le gaz russe acheminé par gazoduc par des importations de gaz naturel liquéfié plus coûteuses. Celles-ci ont fortement détérioré la balance commerciale de l’Union.

Peu de temps après, l’industrie européenne — en particulier les secteurs de la machine-outil et de l’automobile — a également pris conscience de sa dépendance croissante vis-à-vis du marché chinois. Alors que la Chine montrait clairement sa volonté d’utiliser son nouveau pouvoir économique à des fins coercitives, les entreprises de ce pays, présentes en Europe, se sont révélées être des concurrents redoutables pour celles du continent.

En Europe, nous avions optimisé l’efficacité au détriment de la résilience.

En avril et en septembre 2024, les rapports Draghi et Letta ont à leur tour tiré la sonnette d’alarme. Leur diagnostic est sans appel : l’Europe accuse un sérieux retard en matière de croissance de la productivité ; le marché unique reste fragmenté, les marchés des capitaux inaboutis, l’innovation et le financement à grande échelle insuffisants. Les faiblesses pointées par ces deux rapports sont structurelles et non conjoncturelles. Y remédier nécessite des réformes soutenues.

Le dernier avertissement en date — sonore et pressant — est venu des États-Unis, sous la forme de six salves.

Le 14 février 2025, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, l’Europe a essuyé de vives critiques visant ses dirigeants et ses valeurs.

Le 2 avril 2025, Trump a annoncé l’imposition de droits de douane de 20 % sur les produits de l’Union.

Le 27 juillet 2025, l’Union acceptait un accord commercial asymétrique, ramenant ces droits à 15 %.

Le 15 août 2025, Trump rencontrait Poutine à la base d’Anchorage pour négocier la fin de la guerre en Ukraine — sans que ni l’Ukraine ni l’Europe ne soient conviées.

En novembre 2025, la Maison-Blanche publiait une stratégie de sécurité nationale où l’Europe est dite confrontée à un« effacement civilisationnel ».

En janvier 2026, enfin, le moment Groenland a soulevé des questions essentielles quant à la possibilité pour les États-Unis de demeurer un partenaire de l’Europe.

On aurait pu s’attendre à ce qu’un seul de ces événements suffise à faire comprendre à l’Europe qu’elle devra sans doute apprendre à se débrouiller seule. Il n’en a rien été. Il semble qu’il existe en Europe un moyen de faire taire les alarmes qui retentissent à nos oreilles — moyen trop simple d’usage et trop tentant à employer. Malgré les avertissements, l’Union retrouve le sommeil. Les cycles politiques nationaux, les contraintes institutionnelles, les règles de gouvernance et les intérêts bien établis s’interposent.

Le statu quo n’est pourtant pas une option. Si nous continuons à dormir, nos perspectives ne feront que s’assombrir.

Notre projet, sous l’égide du CEPR, part du constat que l’Europe doit désormais veiller, pour trouver l’énergie nécessaire à une réforme en profondeur.

Au lieu de partir de « ce qui est politiquement possible », nous proposons de commencer par la fin — une vision claire de l’avenir de l’Europe, à partir de laquelle nous pourrions remonter jusqu’au moment présent.

Si nous continuons à dormir, nos perspectives ne feront que s’assombrir.

Quelle pourrait être l’Europe de 2050 ?

Où voulons-nous être dans vingt-cinq ans ? 

Cette question est simple mais exigeante. Elle déploie un horizon suffisamment lointain pour dépasser les contraintes et les crises actuelles, en se concentrant sur l’essentiel. Elle discipline la réflexion et permet de distinguer les ajustements tactiques des décisions clefs, menant à une destination claire.

On pourrait appeler cela : le « test de Singapour ».

Partons d’abord d’une hypothèse existentielle et supposons que, dans vingt-cinq ans, l’Europe existe toujours en tant qu’entité politique cohérente. Celle-ci ne sera peut-être pas uniforme et l’intégration pourra se faire à des rythmes et à des niveaux d’approfondissement différents. Pour autant, considérons qu’il existe toujours un noyau clair — un groupe de pays liés non seulement par des traités, mais aussi par des valeurs communes : la démocratie, l’ouverture, l’État de droit et la responsabilité mutuelle.

Ce noyau européen est capable de se protéger. Il dispose de capacités militaires intégrées et de la volonté politique de les utiliser à des fins de dissuasion et de défense. Il peut répondre non seulement aux menaces conventionnelles, mais aussi aux attaques économiques, informationnelles ou cyber.

Dans cet avenir, notre sécurité n’est pas externalisée et notre souveraineté est bien réelle — et non purement symbolique.

Les systèmes politiques européens sont légitimes et inclusifs : leurs institutions démocratiques fonctionnent efficacement et les minorités sont protégées. Certes, nous pouvons connaître de vifs désaccords politiques, mais ceux-ci sont encadrés par des normes constitutionnelles communes. La confiance dans le gouvernement signifie la certitude que les institutions agissent dans l’intérêt public.

Dans ce futur projeté, l’Europe a également su aborder le déclin démographique de manière pragmatique. Elle a mis en place un système d’immigration intelligent, adapté aux besoins du marché du travail et soutenu par des politiques d’intégration efficaces. La migration est désormais ordonnée, humaine et légale. Les traversées irrégulières dangereuses ont largement cessé maintenant que des voies légales existent et sont opérationnelles. L’immigration n’est plus diabolisée ni idéalisée ; elle est considérée comme un élément d’une stratégie économique et sociale plus large.

L’Europe bénéficie également d’un accès à une énergie abondante, abordable et propre. Notre dépendance a été réduite grâce aux énergies renouvelables, aux progrès technologiques et à l’intégration des marchés de l’énergie. Grâce à une formule combinant infrastructures, urbanisme et innovation, nous nous adaptons au changement climatique de manière proactive et non réactive. Par ses efforts, le continent continue de réduire ses émissions tout en soutenant les efforts de transition à l’échelle mondiale.

En 2050, tel que nous l’imaginons, la gouvernance de l’Europe est fortement décentralisée : les décisions sont prises au plus près des citoyens. Les autorités locales et régionales génèrent des recettes importantes et gèrent de nombreux services publics : elles renforcent la responsabilité et la confiance. La décentralisation fiscale encourage de même l’expérimentation et la diversité des politiques.

Dans le même temps, chaque fois qu’il s’agit d’agir à l’échelle pertinente, l’Europe se mobilise collectivement. Qu’il s’agisse de défense, de commerce, de politique climatique, de relations extérieures ou de la réglementation fondamentale des marchés — tous ces sujets sont examinés et maîtrisés au niveau européen. Le résultat s’apparente au modèle que connaît la Suisse : nous savons conjuguer une forte autonomie locale à une autorité centrale crédible qui défend les intérêts communs.

En 2050, tel que nous l’imaginons, la gouvernance de l’Europe est fortement décentralisée : les décisions sont prises au plus près des citoyens.

Cette intégration institutionnelle va de pair avec l’intégration physique. À travers le continent, le train à grande vitesse relie efficacement les grandes villes, réduisant ainsi le recours aux vols court-courriers. Les déplacements en Europe sont désormais rapides, fiables et durables.

L’euro est devenu une monnaie mondiale à part entière. Il est maintenant largement utilisé dans le commerce, la finance et les réserves. Grâce à des marchés de capitaux européens profonds et intégrés, les fonds circulent efficacement au-delà des frontières et soutiennent l’innovation. Les institutions monétaires et budgétaires européennes sont crédibles et coordonnées.

Nos universités européennes comptent parmi les meilleures institutions mondiales. Sans copier l’Ivy League, elles ont su mettre en place un système d’excellence décentralisé et accessible. En Europe, les écosystèmes d’innovation relient la recherche, l’entrepreneuriat et l’industrie à travers de multiples régions — favorisant à grande échelle l’innovation technologique et l’émergence de nouveaux talents. 

Grâce à tous ces avantages, dans l’avenir que nous envisageons, l’Europe s’impose comme l’une des trois grandes puissances mondiales, aux côtés des États-Unis et de la Chine. Sans dominer, elle a su conquérir le statut d’un acteur autonome et influent. Elle résiste aux pressions lorsque cela s’impose, agit de manière indépendante quand il le faut et coopère quand c’est bénéfique. Dans chaque conflit, elle n’est pas contrainte de choisir son camp : bien plutôt, elle est capable de constituer le sien.

La vision que nous esquissons est ambitieuse, mais pas irréaliste. 

Elle ne présuppose ni uniformité ni consensus sur toutes les questions d’intégration, car les différences sont inhérentes à une Union pluraliste. Elle demande néanmoins des choix politiques, une adaptation institutionnelle et un effort soutenu.

Échapper à la fragmentation : les défis actuels de l’Union

Le futur que nous avons projeté fournit un repère à l’aune duquel les réformes actuelles peuvent être évaluées. La progression vers celui-ci exige davantage que des ajustements techniques : elle nécessite une clarté d’intention et une honnêteté face aux contraintes. Elle exige de repenser à la fois les politiques nationales et celles au niveau européen.

Dans ce projet, nous nous concentrons sur la dimension transfrontalière et sur les actions à mener au niveau européen — qu’il s’agisse de l’Union ou de coalitions de volontaires. L’intégration européenne a souvent progressé à travers les crises — non pas parce qu’elles sont souhaitables, mais parce qu’elles imposent des décisions. Le défi d’aujourd’hui consiste à agir avec détermination sans attendre le sursaut que provoquerait une nouvelle crise.

La réforme de la gouvernance européenne est essentielle. La règle de l’unanimité dans les domaines politiques clefs entrave l’action. Dès lors, réduire son champ d’application n’éliminerait pas les désaccords, mais permettrait d’éviter la paralysie.

Une intégration différenciée et des coalitions de volontaires pourraient également devenir de plus en plus nécessaires. Si cette approche soulève des questions difficiles concernant les droits de vote, l’équilibre institutionnel et le traitement réservé aux gouvernements qui ne partagent pas les valeurs fondamentales de l’Union, elle ne saurait toutefois être écartée. Au contraire : la guerre en Ukraine a mis en évidence les limites des arrangements actuels et il est urgent de trouver de nouveaux cadres de coordination.

Si le renforcement de la coopération est nécessaire, la forme que cette consolidation pourrait prendre reste sujet à débats — qu’il s’agisse de mener des achats conjoints, de partager les capacités ou d’approfondir l’intégration opérationnelle. Alors que l’interopérabilité seule entre acteurs européens pourrait ne pas suffire, la question d’un financement commun — budgets nationaux, dette commune ou fiscalité européenne — reste quant à elle en suspens.

L’immigration constitue un autre défi structurel : les tendances démographiques et l’instabilité mondiale laissent présager une pression continue sur l’Europe. Il s’agit dès lors de considérer l’ampleur, l’application et la légitimité : combien de personnes peuvent être accueillies, comment les règles d’asile peuvent être appliquées de manière cohérente et comment le regroupement familial peut être géré. L’expérience de Schengen, qui illustre à la fois les avantages et la fragilité des accords ouverts, pourrait servir de modèle pour une coopération flexible.

L’Union doit également accélérer l’innovation, la productivité et la croissance en Europe. Elle doit décider dans quels domaines rivaliser à la pointe de la technologie et dans quels domaines s’en remettre à des fournisseurs externes.

L’intelligence artificielle illustre ce dilemme : si sa réglementation est nécessaire, des mesures excessives ou mal conçues pourraient affaiblir la compétitivité des entreprises européennes. Ce sujet soulève également d’autres questions plus générales et tout aussi importantes, concernant l’éducation, la prise de risque et l’attitude à adopter face à l’échec.

L’intégration européenne a souvent progressé à travers les crises — non pas parce qu’elles sont souhaitables, mais parce qu’elles imposent des décisions.

L’intégration financière reste incomplète. L’union bancaire n’est pas achevée en Europe ; les actifs sûrs communs sont limités ; le rôle international de l’euro est encore restreint. Les efforts visant à renforcer cette monnaie soulèvent des questions stratégiques et institutionnelles, étant donné le rôle croissant joué par de nouvelles technologies financières telles que les stablecoins.

Sur le continent, les marchés des biens sont encore fragmentés car les différences réglementaires limitent leur développement. Certes, certaines propositions ont déjà été élaborées pour créer un cadre européen pour les entreprises, comme celle du « 28e régime ». Pourtant, leur pertinence est encore contestée à ce jour.

D’un autre côté, les marchés de l’énergie mettent en évidence l’interaction entre décarbonisation et sécurité. Dans le monde, les politiques commerciales se durcissent : les droits de douane, les contrôles à l’exportation, les mesures carbone aux frontières et la politique industrielle sont désormais des outils stratégiques. Pour faire face à cette nouvelle donne, l’Europe doit trouver un équilibre entre ouverture et résilience, en particulier dans des secteurs comme celui de l’automobile. S’il est nécessaire de maintenir des relations avec la Chine, celles-ci doivent être de plus en plus soumises à condition. 

À l’échelle mondiale, l’Europe doit établir des partenariats flexibles — avec le Royaume-Uni, le Canada, le Japon, l’Inde, l’Amérique latine et d’autres pays — tout en évitant les divisions rigides entre blocs dans un monde où l’unité occidentale elle-même ne peut être tenue pour acquise.

Dans tous ces domaines, l’Europe est confrontée à un dilemme budgétaire. Alors que la défense, les investissements technologiques et le soutien à l’Ukraine nécessitent des ressources substantielles, le choix entre l’endettement et l’augmentation de la fiscalité ne peut être reporté. Certes, les pays européens sont déjà très endettés — mais sous-investir dans les domaines précités les confronterait à des difficultés tout aussi grandes.

Les échéances peuvent contribuer à discipliner l’action. Des objectifs clairs — comme la suppression progressive des moteurs à combustion interne d’ici 2035 — structurent les attentes et les décisions d’investissement, même s’ils sont parfois révisés.

Coopérer dans la diversité

Il nous faut reconnaître une vérité dérangeante : le succès du projet européen que nous avons esquissé n’est pas garanti. 

Si les progrès sont insuffisants, de puissantes forces hostiles à l’Europe, présentes sur le continent mais aidées par des acteurs extérieurs, pourraient le vider de sa substance. L’Union deviendrait alors dépendante de puissances étrangères et connaîtrait la stagnation.

Relever ce défi demande de l’ambition, mais aussi une capacité d’exécution.

L’Union et les coalitions de volontaires ont démontré que la diversité pouvait aller de pair avec la coopération, et les principes avec le pragmatisme. Si l’intégration flexible a rendu possible l’espace Schengen, c’est la volonté d’une coalition de volontaires qui a permis de faire face, dans l’urgence, à la crise de l’euro.

C’est cette capacité de l’Europe à réagir à nouveau — et dans des conditions bien plus difficiles — qui déterminera sa place dans le monde pour les décennies à venir.

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23.02.2026 à 06:00

Le cercle vicieux des Médicis à Washington : brève histoire de l’énigme financière de Trump

Matheo Malik

Pour capter les ressources des entreprises, la Maison-Blanche adopte une stratégie de terreur — mais qui pourrait se retourner contre elle.

Pour l’économiste Luigi Zingales, ce glissement vers la kleptocratie rapproche les États-Unis de Donald Trump de l’Italie de Berlusconi — voire de l’Indonésie sous la dictature de Suharto.

Entretien.

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Texte intégral (3420 mots)

En 2003, dans Saving Capitalism from the Capitalists 2, vous affirmiez que la principale menace pour le capitalisme venait des grandes entreprises elles-mêmes, lorsqu’elles cherchent à affaiblir la concurrence en s’appropriant la réglementation et en utilisant l’État pour protéger leurs positions établies. Est-ce ce à quoi nous assistons aujourd’hui aux États-Unis ?

Dans une certaine mesure, le cadre que nous avons décrit reste pertinent. Certaines entreprises dominantes cherchent toujours à influencer la réglementation afin de limiter la concurrence et de protéger leurs positions.

Prenons l’exemple d’OpenAI. C’était une entreprise plutôt libérale ; pourtant, après l’élection de Trump, elle a cherché à se rapprocher de lui et a commencé à plaider en faveur d’une réglementation plus stricte, ce qui, dans la pratique, signifie des règles susceptibles de rendre l’entrée sur le marché plus difficile pour les nouveaux concurrents.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques et c’était déjà le cas sous l’administration précédente. Cependant, je pense que quelque chose a profondément changé sous Trump dans la nature de la relation entre les entreprises privées et le pouvoir public.

Quelques jours après l’enlèvement de Maduro en janvier, nous avons assisté à un événement assez inhabituel. Lorsque le président a convoqué les PDG des grandes compagnies pétrolières pour les encourager à investir au Venezuela, et que l’un d’entre eux — le PDG d’Exxon — a indiqué qu’il n’y avait aucun intérêt, Donald Trump l’a humilié publiquement. Ce type de comportement n’est pas caractéristique d’un gouvernement traditionnel.

L’industrie pétrolière est puissante sous Trump : il suffit d’observer la façon dont il a pris en main l’Agence de protection de l’environnement (EPA). On ne peut cependant comprendre le président états-unien sous le seul angle, classique, de la capture réglementaire. Une dimension de peur s’ajoute aujourd’hui à celle-ci.

Assistons-nous alors à un phénomène de capture inversée, dans lequel le secteur privé ne chercherait plus à influencer la politique pour servir ses intérêts, mais où les grandes entreprises seraient réquisitionnées par le secteur public ?

En 2017, j’ai proposé de classer les régimes politiques en fonction de l’équilibre entre deux sources de pouvoir : le pouvoir économique privé et le pouvoir étatique. Un système sain repose sur un équilibre Goldilock 3 : l’État est trop faible vis-à-vis des entreprises et les entreprises ne sont pas non plus capables de façonner les règles à leur avantage.

Lorsque le pouvoir économique peut être converti en pouvoir politique — et vice versa — alors apparaît ce que j’appelle le « cercle vicieux des Médicis » : l’argent est utilisé pour acquérir du pouvoir politique, et le pouvoir politique est ensuite utilisé pour augmenter les rentes économiques.

C’est un mécanisme qui se renforce lui-même, liant l’accumulation de capital économique et l’influence politique.

Aujourd’hui, nous passons d’un système de lobbying diffus, dans lequel les entreprises influencent les règles pour protéger leurs intérêts, à quelque chose qui s’apparente davantage au sort qu’ont connu les grands groupes indonésiens sous la dictature de Suharto : le pouvoir politique est utilisé non pas pour discipliner les entreprises, mais pour exercer des représailles à leur encontre et leur soutirer des ressources. Depuis le début de son deuxième mandat, on estime que Trump et sa famille ont gagné 4 milliards de dollars en tirant profit des leviers de la Maison-Blanche 4.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel.

Luigi Zingales

Diriez-vous que nous nous éloignons du capitalisme libéral classique ?

Dans une certaine mesure, oui.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit exact de dire que le gouvernement est complètement « capturé ». S’il était totalement capturé, il ne chercherait pas constamment à obtenir des concessions d’ordre financier. D’une certaine manière, nous sommes plus proches d’une forme de kleptocratie que d’une simple capture réglementaire.

Dans un tel système, l’État devrait cependant agir de manière rationnelle — non pas démocratiquement rationnelle, mais économiquement rationnelle. Au lieu de cela, nous observons aujourd’hui aux États-Unis aussi un élément d’irrationalité, qui sert à terroriser divers acteurs.

En quel sens ?

L’administration Trump a découvert qu’il était beaucoup plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — de terroriser tout le monde, afin que personne ne sache clairement ce qu’il est autorisé à faire.

Prenons l’attaque menée par Trump contre le président de la Fed Jerome Powell. Ce serait une erreur de la considérer comme une simple question relative à la banque centrale. Si Trump voulait vraiment des taux d’intérêt bas, ce serait la pire façon possible de les obtenir. Les dirigeants ont toujours essayé de faire pression sur les banques centrales pour qu’elles baissent les taux, mais frapper à coups de marteau ne donne pas de bons résultats.

Je pense plutôt que Trump se comporte ainsi pour que tout le monde le craigne. Et cela fonctionne. Les PDG et les fonctionnaires sont de plus en plus réticents à s’exprimer, par crainte des conséquences. Trump a réussi à créer un climat de peur.

Cette irrationalité détruit-elle toute cohérence politique ?

Pas entièrement. Car Trump a toujours un programme : utiliser les droits de douane pour obtenir des concessions et accumuler du pouvoir. Cette politique a également une dimension électorale car les droits de douane plaisent à une partie de la population. L’ensemble n’est pourtant pas toujours cohérent, il y a une part de folie dans tout cela.

Je me demande souvent si le chaos est un accident ou une stratégie, si Trump commet des erreurs ou si sa stratégie consiste à être si imprévisible que personne ne peut anticiper ses décisions.

Cette irrationalité pourrait être stratégique : en théorie des jeux, il existe une tactique consistant à paraître fou pour pousser l’adversaire à faire plus de concessions, ne sachant pas à quoi s’attendre. On peut considérer que Trump joue ce jeu. Pour adopter une telle stratégie, il faut aimer dominer, même si cela a un coût personnel. Trump a ce trait de personnalité et le montre ouvertement.

En italien, nous avons une expression pour ce genre de situation : ci è o ci fa ?, « est-il vraiment comme ça ou fait-il semblant » ?

À un certain point, la distinction importe peu. L’imprévisibilité donne du pouvoir à Trump.

Cette imprévisibilité a-t-elle transformé la manière dont le pouvoir et les intérêts circulent aux États-Unis ?

Oui, elle a révolutionné le lobbying.

Cette évolution est bien documentée par Brody Mullins, l’auteur de The Wolves of K Street 5, qui retrace l’histoire et la transformation du lobbying à Washington. Dans une interview que nous avons réalisée avec lui à la fin de l’année 2024, nous lui avons demandé à quoi pourrait ressembler un environnement de lobbying dans un contexte « Trump 2.0 ». Selon lui, cet environnement serait radicalement différent de celui des administrations précédentes.

Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel. Si vous voulez obtenir quelque chose, vous embauchez Jared Kushner dans votre entreprise. C’est une façon très italienne de faire les choses.

Dans mon livre Capitalism for the People, je dis que les États-Unis commencent à ressembler à l’Italie — à l’exception de la nourriture et du vin. Je pense n’avoir jamais eu autant raison qu’aujourd’hui. En fait, les États-Unis ont dépassé l’Italie et glissent vers le statut de « république bananière ».

Comment ce changement se manifeste-t-il ? Cette personnalisation du pouvoir transforme-t-elle également la relation des citoyens aux institutions ?

Ce changement se manifeste d’abord par une érosion de la confiance. Je l’ai ressenti dès la crise financière de 2008.

Ce qui m’avait toujours frappé aux États-Unis, c’était le degré remarquable de confiance des citoyens dans leurs institutions.

Lorsque j’étais étudiant au MIT, une alerte à l’ouragan avait été émise à Boston. Le maire avait donné des instructions précises : rester à l’intérieur et scotcher les fenêtres. En bon Italien, ma première réaction avait été le scepticisme : pourquoi scotcher les fenêtres ? Le frère du maire vend-il du ruban adhésif ?

En Italie, lorsque les autorités vous disent « rentrez chez vous », l’instinct est souvent de faire le contraire. Ce scepticisme peut, dans certaines circonstances, être une forme saine de vigilance. Mais d’une manière générale, il complique le fonctionnement d’une société et d’une économie saines.

On peut se rappeler le naufrage du Costa Concordia. Le capitaine a ordonné aux passagers de regagner leurs cabines. Ceux qui ont reconnu l’absurdité de cette instruction sont partis et ont survécu ; les autres ont obéi et ont péri.

L’administration Trump a découvert qu’il était bien plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — afin que personne ne sache ce qu’il est autorisé à faire.

Luigi Zingales

En Italie, la méfiance envers les institutions est profondément ancrée. Elle peut s’avérer utile dans des contextes extrêmes — par exemple sous une dictature. Mais dans la vie quotidienne, c’est un handicap : la confiance est le fondement qui permet aux règles de fonctionner.

Les États-Unis ont toujours reposé sur un niveau de confiance exceptionnel mais, après 2008, quelque chose s’est fissuré. Pour la première fois, les citoyens ordinaires ont commencé à douter que le système fonctionne véritablement dans l’intérêt général. Dire que « le gouvernement agit dans l’intérêt de Goldman Sachs » est devenu presque banal. La suspicion s’est progressivement installée.

Je me souviens d’une affaire dans laquelle j’ai témoigné : l’État risquait de payer entre cinq et sept milliards de dollars. J’ai demandé à un avocat quelles étaient, selon lui, les chances que le Trésor appelle le juge pour faire pression avant le verdict. Il m’a répondu qu’elles étaient nulles alors que mon instinct me disait plutôt qu’il était certain que cet appel serait passé.

Aujourd’hui, je sais que les chances d’une telle interférence ne sont pas nulles. Pourtant, de nombreux Américains continuent de croire que cette situation ne pourrait pas se produire.

Mon exemple préféré reste celui de la file d’attente : chacun ne la respecte qu’en étant convaincu que les autres la respecteront également. Si cette conviction disparaît, la file s’effondre.

Les institutions fonctionnent selon une logique similaire. Si la confiance dans l’État de droit s’affaiblit, tout le monde finit par se demander pourquoi il faudrait continuer à respecter les règles.

Une fois qu’un pays entre dans ce processus — un peu sur le mode « à la guerre comme à la guerre » —, il change de nature. Et je crains que les États-Unis ne s’orientent progressivement dans cette direction.

Une fois endommagée, la confiance peut-elle être rétablie ?

Il est possible que l’excès déclenche une réaction — comme après le Watergate. Il y a donc de l’espoir.

Mais ces phénomènes sont par nature non linéaires et imprévisibles. Et il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la rétablir.

C’est comme effrayer des oiseaux perchés dans un arbre : il est facile de les faire fuir, mais beaucoup plus difficile de les faire revenir.

Le fascisme en Italie n’a duré que vingt ans, mais il a profondément endommagé les institutions en privilégiant la loyauté politique plutôt que la compétence. L’Italie ne s’en est jamais complètement remise.

Cette érosion de la confiance affaiblit-elle la position internationale des États-Unis ?

À court terme, les États-Unis conservent un avantage : il n’y a pas d’alternative crédible à leur rôle. S’il y en avait une, les capitaux se déplaceraient en conséquence. La même chose peut être dite du dollar : on ne lui fait peut-être pas entièrement confiance, mais en même temps, on ne peut pas tout mettre dans le franc suisse.

Paradoxalement, le fait qu’ils abusent de leur position dominante rend les États-Unis encore plus centraux, faute d’alternatives. Mais à long terme, si une autre option crédible émerge, elle prévaudra.

Le soft power est une chose qui met beaucoup de temps à être construite mais qui peut être détruite très vite. Ma mère aimait les Américains parce qu’ils avaient libéré le nord de l’Italie : ce fut le plus beau jour de sa vie. Je ne suis pas sûr de pouvoir transmettre ce sentiment à mes enfants.

Si l’équilibre entre le pouvoir politique et le pouvoir économique est rompu, où peut-il être rétabli ? Si l’État devient instable ou intimidant, les entreprises peuvent-elles devenir un contrepoids institutionnel ?

Absolument — et cela devient particulièrement urgent.

Tout d’abord, il faut rappeler un fait souvent sous-estimé : aux États-Unis, environ 60 % des ménages possèdent des actions, notamment par le biais de plans de retraite 401(k). Les citoyens disposent donc, en principe, d’un véritable levier sur le comportement des entreprises. Qu’ils en soient conscients ou non, ils constituent une base d’actionnaires diffuse, quasi « collective ». En conséquence, la gouvernance d’entreprise devrait logiquement s’aligner sur cette sociologie démocratique du capital.

Cet alignement ne se produit pas aujourd’hui, car quelques gestionnaires d’actifs concentrent un pouvoir de vote énorme, sans véritable légitimité démocratique — ni interne vis-à-vis des investisseurs, ni externe vis-à-vis de la société.

Or les compromis entre la valeur financière et les valeurs — environnementales, sociales, politiques — ne sont pas des décisions purement techniques : ce sont des décisions morales et politiques. Elles ne peuvent être laissées à une petite élite managériale et devraient plutôt être soumises à des procédures démocratiques.

Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques. 

Luigi Zingales

C’est pourquoi, avec Oliver Hart et Hélène Landemore, nous proposons la création d’assemblées d’investisseurs sélectionnés au hasard. Le principe est simple : plutôt que de déléguer les décisions aux gestionnaires ou aux conseillers de vote, un échantillon représentatif des investisseurs du fonds serait sélectionné au hasard. Ces investisseurs recevraient des informations, entendraient des experts opposés, délibéreraient, puis établiraient des lignes directrices de vote.

Ce mécanisme répond à deux problèmes. Premièrement, il permet de surmonter l’« apathie rationnelle » : la plupart des petits investisseurs n’ont ni le temps ni la motivation nécessaires pour s’informer, car leur vote individuel est marginal. Une petite assemblée concentre ainsi les efforts d’information et de délibération pour un coût minime par rapport à la taille du fonds. Deuxièmement, elle renforce aussi la légitimité : les décisions ne sont plus prises par quelques dirigeants, mais par un échantillon statistiquement représentatif des détenteurs de capitaux.

Ce mécanisme soumettrait à la logique démocratique les décisions d’entreprise, qui produisent des résultats au-delà des rendements purement financiers. Il « protégerait » également les PDG des pressions politiques : si je suis un dirigeant d’entreprise et que ma seule boussole est la maximisation stricte de la valeur financière pour les actionnaires, je deviens extrêmement vulnérable aux pressions politiques. Si le pouvoir politique peut menacer de répercussions financières, un PDG qui ne s’intéresse qu’aux intérêts des actionnaires cédera toujours.

En quel sens ?

Prenons l’exemple de Disney. Lorsque Trump a fait pression sur l’entreprise pour qu’elle licencie Jimmy Kimmel, elle ne l’a pas fait, peut-être en raison du risque que les abonnés quittent la chaîne. Une autre issue était cependant possible, dès lors qu’un PDG peut être tenté de protéger sa prime ou sa carrière en affichant d’excellents résultats financiers.

En revanche, si la question était soumise à une assemblée d’investisseurs correctement informés et si la majorité des actionnaires se souciaient de la liberté d’expression, ils accepteraient un petit sacrifice financier pour défendre cette liberté. La décision deviendrait explicite et légitime.

Une assemblée d’investisseurs n’a aucun intérêt personnel à faire carrière. Elle est temporaire, sélectionnée au hasard et délibère sur le fond. C’est un moyen politiquement neutre de redonner le pouvoir aux actionnaires eux-mêmes.

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20.02.2026 à 06:00

Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale

Matheo Malik

C’est l’une des transformations les moins visibles et les plus profondes de notre temps.

Dans un ouvrage à paraître en mars aux presses de Princeton, l’économiste Barry Eichengreen décrypte les mutations du rôle géopolitique de la monnaie — « de Crésus aux cryptos ».

Entretien fleuve.

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Texte intégral (5459 mots)

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Dans la préface de votre prochain livre Money Beyond Borders, vous prévenez vos lecteurs qu’il ne s’agit pas d’un énième ouvrage sur l’histoire de la monnaie. Pourtant, par son ampleur et sa portée, votre ouvrage rappelle fortement celui de David Graeber, Dette : 5 000 ans d’histoire, qui était en réalité une histoire de la monnaie autant qu’une histoire de la dette. Comment vous situez-vous dans l’historiographie plus large de la recherche sur les monnaies mondiales ?

J’ai résisté à la tentation d’écrire une énième histoire de la monnaie. Il en existe déjà beaucoup. À la place, je me suis concentré sur les utilisations transfrontalières de la monnaie — en termes modernes : sur le statut des monnaies internationales.

En cela, j’espère avoir réussi à mettre en relief la tension entre, d’une part, les monnaies en tant que construction de l’État et, d’autre part, la nécessité d’une forme de liquidité internationale, un moyen de paiement mondial qui transcende l’État.

Cette tension est au cœur du livre.

Et c’est en raison de cette tension que vous vous tournez immédiatement vers la géopolitique. Vous racontez ainsi l’histoire des succès et des échecs des monnaies globales. Y a-t-il un modèle ou un ensemble d’enseignements à tirer de l’histoire des succès et des échecs des monnaies qui nous permette de comprendre le passage d’une monnaie mondiale à une autre, et ces caractéristiques sont-elles pertinentes dans le contexte actuel ?

J’aime à penser que je suis à la fois économiste et politologue.

On pourrait dire que je suis un économiste professionnel et un politologue amateur — même si je travaille depuis longtemps à la frontière entre ces deux disciplines.

Le statut des monnaies globales est un exemple de sujet où l’on ne peut éviter d’examiner l’interaction entre l’économie internationale et la politique internationale.

Le statut de monnaie globale repose sur la solidité des liens commerciaux et financiers du pays émetteur avec le reste du monde — c’est-à-dire sur ses relations économiques internationales. Mais ce statut a également des fondements politiques. Les monnaies globales sont les monnaies d’États où existe une séparation des pouvoirs et où l’État de droit dissuade les comportements opportunistes de l’émetteur. Ce statut dépend également de la capacité de l’émetteur à forger et à maintenir des alliances géopolitiques durables puisque, dans toute alliance, on détient et on utilise les devises de ses alliés.

À paraître en mars 2026 au presses universitaires de Princeton

Ces trois dimensions de la monnaie ont été mises en évidence par la nouvelle administration Trump, mais les politologues réfléchissent à ces questions depuis longtemps. 

Je pense à Benjamin Cohen, docteur en économie qui a passé sa carrière universitaire dans des départements de sciences politiques et qui a réalisé d’importants travaux sur les monnaies globales 6. Je pense également à la politologue Susan Strange 7. Je pense aussi à Charles Kindleberger du côté de l’économie 8. Je m’inscris dans une longue tradition qui consiste à réunir la politique internationale et l’économie internationale autour de ce sujet.

Vous insistez beaucoup sur les institutions et l’État de droit, mais aussi sur la puissance militaire. L’une de ces dimensions est-elle selon vous plus importante que les autres ? Peuvent-elles se substituer les unes aux autres ? Quand on pense à l’histoire de la livre sterling, par exemple, il semble que son rôle en tant que monnaie internationale ait survécu bien au-delà de l’époque où le Royaume-Uni était une puissance militaire dominante, et peut-être grâce à la stabilité de son système juridique et de ses institutions. Aujourd’hui, les États-Unis pourraient chercher à remplacer la stabilité de leur système juridique et de leurs institutions par une plus grande démonstration de force afin de renforcer le rôle du dollar.

Vous avez raison : la livre sterling était encore la principale monnaie internationale dans les années 1930, bien après l’apogée géopolitique de la Grande-Bretagne.

La solidité de ses institutions, la profondeur et la liquidité de ses marchés financiers, le long siècle passé à faire de la City de Londres un centre financier international de premier plan : tous ces facteurs ont contribué à la pérennité de la devise. Mais un autre facteur tout aussi déterminant — et c’est à nouveau d’actualité aujourd’hui — était l’absence d’alternative significative. 

Pendant une grande partie des années 1930, les États-Unis ont été en proie à une profonde dépression. Ils ont subi trois graves crises bancaires. La Fed a cessé de soutenir le marché des crédits internationaux commerciaux.  C’est en grande partie pour cette raison que la livre sterling a retrouvé puis conservé sa position de principale monnaie internationale dans les années 1930. 

Finalement, la crise de Suez en 1956 a mis en évidence la faiblesse géopolitique de la Grande-Bretagne et scellé le sort de la livre en tant que monnaie de réserve internationale. Le Royaume-Uni a eu besoin de l’aide du FMI pour soutenir sa monnaie, et les États-Unis ont exigé que le pays se plie aux souhaits étatsuniens — pour le dire poliment — comme condition à leur soutien.

La crise de Suez marquait symboliquement le passage de la livre sterling au second rang des devises internationales. Mais dans ce cas précis, le point clef était que la Grande-Bretagne était financièrement faible et que cette faiblesse financière l’avait contrainte à accepter un recul militaire, et non l’inverse. En d’autres termes, l’interaction entre les faiblesses économiques et géopolitiques avait des effets dans les deux sens.

Tout au long de l’histoire, les principales devises internationales ont été les monnaies d’États qui disposaient à la fois d’une économie et d’institutions de gouvernance solides et de la capacité de défendre leurs frontières contre les menaces extérieures et de projeter leur puissance géopolitique.

Ces deux éléments devaient être cumulés et articulés pour maintenir la position internationale de leur devise.

Beaucoup pensent que la fin du dollar a réellement commencé en 1971 avec le choc Nixon. Pourtant, le dollar a survécu en tant que monnaie de réserve principale, sinon dominante, pratiquement jusqu’à aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé depuis lors ? Comment se fait-il que la dédollarisation, qu’on annonce depuis maintenant cinquante ans, ne soit jusqu’à présent pas advenue ?

Certains observateurs — par ailleurs avisés — avaient en effet conclu que la fin du système de Bretton Woods signifiait la fin du dollar comme monnaie globale.

Charlie Kindleberger a écrit en 1976 un passage malheureux, tristement célèbre, sur la mort du dollar en tant que monnaie internationale 9. Mais à l’exception de la seconde moitié des années 1970 — juste au moment où il écrivait et période durant laquelle les observateurs étaient profondément inquiets au sujet de la balance des paiements américaine, de la vigueur de l’économie américaine et de l’engagement des autorités américaines à maintenir ce qui allait finalement être appelé la « politique du dollar fort » — la gestion monétaire américaine n’était pas si mauvaise. Paul Volcker a rétabli la stabilité des prix et, sous la direction d’Alan Greenspan, la Fed a réagi rapidement aux menaces pesant sur la stabilité financière. Il en va de même pour les successeurs de Greenspan jusqu’à présent : leurs politiques ont peut-être eu d’autres coûts, mais elles ont contribué à préserver le rôle international du dollar.

Conjugué à l’absence d’alternative attrayante, cela explique pourquoi ceux qui prédisaient la disparition imminente du dollar ont continué à se tromper. 

Le statut d’une monnaie globale est une variable qui évolue très lentement. Seul un choc très important — plus important encore que l’effondrement du système de Bretton Woods — peut vraiment remplacer le statut d’une monnaie à l’échelle mondiale. Mais nous savons également qu’il peut y avoir des points de basculement où des variables qui évoluent lentement s’accélèrent de manière spectaculaire.

Pensez-vous donc que la chute d’une monnaie internationale fonctionne, un peu comme dans l’expression d’Hemingway pour la faillite personnelle, « graduellement, puis soudainement » ?  

Rudi Dornbusch a également eu une belle formule qui prolonge celle-ci : « les crises mettent plus de temps à se développer qu’on ne le pense ; puis, une fois qu’elles éclatent, elles progressent beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait jamais imaginé » 10

C’est particulièrement vrai pour les crises monétaires.

Les effets de réseau, la persistance historique et la formation d’habitudes sont des facteurs puissants. Dans le domaine monétaire et financier, il est avantageux de détenir et d’utiliser la ou les mêmes devises que celles détenues et utilisées par les autres acteurs avec lesquels vous faites affaire. Mais il peut également y avoir des événements qui poussent les gens à s’éloigner massivement des pratiques établies au profit de quelque chose de nouveau. Les discussions nerveuses actuellement autour du dollar laissent entrevoir la possibilité qu’un tel moment approche.

Et peut-être que la différence avec les années 1970 est qu’aujourd’hui, nous pouvons plaider en faveur d’alternatives existantes ou en train de voir le jour. L’une d’entre elles pourrait être l’euro, l’autre le yuan. Considérez-vous que le paysage des monnaies alternatives possibles est aujourd’hui fondamentalement différent de ce qu’il était dans les années 1970 ?

Les « rivaux » du dollar sont certainement plus sérieux aujourd’hui que le mark allemand dans les années 1970 ou le yen japonais dans les années 1980 — lorsque les gouvernements allemand et japonais, pour des raisons qui leur étaient propres, s’opposaient à l’internationalisation de leur monnaie.

Aujourd’hui, les responsables de la zone euro et de la Chine encouragent activement l’internationalisation de leurs monnaies. Cela étant dit, ni l’euro ni le renminbi ne sont actuellement en mesure de remplacer le dollar.

Je suis probablement plus critique à l’égard de l’euro dans mon livre que ne le souhaiteraient mes amis européens, mais ce que l’Europe et la zone euro devraient faire pour renforcer l’attrait international de leur monnaie n’a rien de très mystérieux : achever l’union des marchés des capitaux européens, émettre davantage de dette commune et développer une politique étrangère et de défense commune plus forte. Les progrès dans ces domaines pourraient s’accélérer, compte tenu des provocations de l’administration Trump, mais ils partent de zéro. À première vue toutefois, la volonté politique nécessaire pour y parvenir dans la zone euro n’est pas là.

La création de l’euro a pris un demi-siècle. Je ne prédis pas qu’il faudra encore cinquante ans pour internationaliser véritablement cette monnaie — mais il est clair que cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Et pour ce qui est du yuan ?

Si son internationalisation a connu un certain essor, elle semble avoir marqué le pas. 

Lorsqu’on examine les données relatives aux réserves détenues en yuan ou aux transactions transfrontalières transmises via SWIFT — car même le système chinois de paiements interbancaires transfrontaliers CIPS continue de s’appuyer sur SWIFT — les progrès sont pratiquement au point mort. Cela pourrait s’expliquer par le ralentissement de la croissance chinoise — qui est passée d’un taux à deux chiffres à une fourchette comprise entre 4 % et 5 %. Cela pourrait aussi être dû aux problèmes non résolus de la Chine dans le domaine de l’immobilier et des véhicules financiers des collectivités locales. Enfin, les mécanismes de contrôle et d’équilibre politiques qui ont caractérisé toutes les grandes devises internationales au cours de l’histoire sont absents en Chine : rien n’empêche en effet le Politburo ou le président Xi de se réveiller demain et de changer les règles du jeu monétaire. Lorsqu’on veut avoir une monnaie globale, c’est un problème.

Ces facteurs continueront à rendre les investisseurs internationaux, tant privés que publics, réticents à s’appuyer trop fortement sur le yuan.

Certes, le système CIPS est en pleine croissance. Les banques chinoises accordent davantage de prêts à l’étranger dans leur propre monnaie. Mais il est important de rappeler à quel point le renminbi reste loin derrière le dollar en tant que monnaie mondiale. Il ne représente que 2 % des réserves mondiales identifiées — contre 57 % pour le dollar. Et il pèse à peine 5 % du chiffre d’affaires mondial des changes — contre 90 % pour le dollar.

Il faut également garder à l’esprit que l’idée traditionnelle selon laquelle un pays et une monnaie ont besoin d’une large plateforme avant de pouvoir jouer un rôle financier mondial important est peut-être en train de changer. Les nouvelles technologies numériques ont réduit les écarts entre les cours acheteur et vendeur des monnaies des petits pays, qui étaient auparavant trop coûteuses à détenir et à utiliser : aujourd’hui, vous pouvez échanger des dollars australiens et des couronnes norvégiennes sur votre téléphone portable.

Par conséquent, une grande partie du terrain perdu par le dollar au cours des dernières décennies en tant que monnaie internationale et de réserve n’a pas été gagné par l’euro ou le yuan mais par les devises de ces petits pays ouverts, bien gérés et généralement axés sur la lutte contre l’inflation : en Scandinavie, il s’agit de la Norvège, du Danemark et de la Suède, en Asie de l’Est, de Singapour et de la Corée du Sud, et en Océanie, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Les États-Unis semblent de plus en plus conscients des risques qui pèsent sur le dollar. Pour les contenir, le GENIUS Act semble être une stratégie visant à utiliser l’émission de stablecoins comme source alternative de demande internationale de dollars. Or cette évolution est intéressante quand on songe que l’écosystème des cryptomonnaies s’est largement construit en opposition au système financier traditionnel de Wall Street et aux monnaies fiduciaires. Avec le GENIUS Act, on assiste à une tentative de réconciliation entre ces deux mondes dans une relation symbiotique afin d’essayer ensemble de faire progresser la domination mondiale du dollar. Cette stratégie vous semble-t-elle viable dans un monde où l’écosystème des crypto-actifs est sous pression ?

Je mettrais en garde contre l’hypothèse selon laquelle il existerait une stratégie de la part du gouvernement américain. 

En tant qu’universitaires, nous sommes formés pour toujours chercher une stratégie sous-jacente. Or dans ce cas précis, je ne vois aucune preuve d’une approche cohérente visant à renforcer ou à maintenir le rôle international du dollar.

Même de la part du secrétaire au Trésor ?

Scott Bessent a tenu des propos contradictoires quant à savoir s’il souhaitait un dollar plus faible ou plus fort, et s’il serait prêt à sacrifier la position internationale de la monnaie en échange d’un taux de change « plus compétitif ».

Sur la question des stablecoins en dollars, si vous lisez le GENIUS Act et le communiqué de presse associé publié par le Trésor à la signature de Bessent, ils mentionnent diverses raisons de réglementer l’écosystème des stablecoins : protection des consommateurs, intégrité du marché, stabilité financière et… renforcement du rôle international du dollar. 

Mais c’est là essentiellement une approche fourre-tout visant à rationaliser les raisons pour lesquelles, en réponse au lobbying et aux contributions électorales des entreprises crypto, le gouvernement devrait accorder des licences et légitimer les émetteurs. Les stablecoins ont pour avantage secondaire de créer une demande supplémentaire pour les bons du Trésor américain — car ils sont détenus comme garantie par les émetteurs de stablecoins. Pour les États-Unis, c’est assez pratique — et c’est encore mieux si les stablecoins en dollars sont utilisés dans d’autres parties du monde. Mais je ne pense pas que le GENIUS Act soit une stratégie cohérente pour maintenir ou renforcer le rôle international du dollar.

Et quand bien même ce serait le cas, je ne suis pas convaincu qu’une telle stratégie sera couronnée de succès.

Pourquoi ?

En réalité, l’adoption des stablecoins dans le reste du monde n’a pas été si impressionnante. Les stablecoins sont principalement utilisés comme passerelles vers et depuis la sphère des cryptos pour les transferts de fonds et pour les transactions illicites. 

D’ailleurs, d’autres alternatives numériques feront concurrence aux stablecoins et pourraient très bien les dominer à long terme.

À quoi pensez-vous ?

Je pense notamment aux systèmes de paiement instantané interconnectés, très populaires en Asie, aux monnaies numériques des banques centrales, qui peuvent fonctionner sur une seule blockchain ou mBridge 11, et à la tokénisation des dépôts bancaires — sur lesquels SWIFT et les grandes banques misent actuellement.

Les stablecoins posent le problème de leur incompatibilité évidente avec l’unicité de la monnaie : pour schématiser, pourra-t-on utiliser le « Walmart coin » chez Amazon et le « Amazon coin » chez Walmart ? Autrement dit : les stablecoins seront-ils vraiment stables ? 

Leur capacité à conserver leur valeur dépendra de la conception et de l’application des réglementations associées au GENIUS Act — qui n’est en soi qu’un vaste cadre réglementaire.  Nous n’avons pas encore vu les réglementations concrètes, et encore moins leur application. Nous ne savons pas si les courtiers sur le marché des bons du Trésor disposent de la liquidité nécessaire pour faire face aux ventes précipitées des émetteurs de stablecoins, ni si ces rachats se répercuteront sur la sphère crypto, déclenchant une ruée sur les stablecoins.

En Europe, on présente de plus en plus l’euro numérique comme un moyen de renforcer le rôle international de la monnaie commune, dans la mesure où il peut créer un système de paiement véritablement public, souverain et potentiellement international. Mais ce projet se heurte également à une forte résistance de la part du système bancaire européen, qui craint que l’expansion de l’euro numérique à un large usage de détail ne prive les banques européennes d’une grande partie de leurs dépôts à vue. Les monnaies numériques de banques centrales (CBDC) peuvent soulever des questions quasi existentielles sur le système bancaire à réserves fractionnaires 12. Courrons-nous le risque de nous éloigner du système bancaire à réserves fractionnaires si nous nous orientons vers les CBDC ? Et quelles sont, selon vous, les conséquences pour l’évolution du système financier ?

Aux États-Unis également on craint que les stablecoins aient le même effet négatif sur le système bancaire à réserves fractionnaires. Concrètement, on a peur que les épargnants ne se débarrassent de leurs dépôts bancaires au profit de jetons stablecoins — surtout si les bourses sur lesquelles ces jetons sont négociés versent des intérêts.

Pour en revenir à votre question sur les CBDC, je dirais que tout dépendra de leur conception. Les CBDC ne seront probablement pas rémunérées, ce qui donnera aux banques une certaine marge de manœuvre. Il pourrait y avoir ainsi des plafonds sur le montant d’argent numérique que les particuliers peuvent détenir. Les banques seront-elles les intermédiaires entre le consommateur et la banque centrale ? La zone euro optera-t-elle pour une « CBDC de gros » distribuée aux banques commerciales et par celles-ci ou pour une unité de détail qui ira directement dans un portefeuille numérique sur votre téléphone ? À l’heure actuelle, de nombreuses options sont sur la table. 

Toujours est-il qu’une monnaie numérique en euros pourrait tout à fait être conçue de manière à ne pas nuire au système bancaire.

La BCE travaille à une extension de ses lignes de liquidité et de swap bilatérales. Considérez-vous cela comme un élément significatif pour l’expansion du rôle de l’euro ? Et pensez-vous qu’il soit logique que la BCE fasse cette distinction entre les lignes de liquidité et les lignes de swap de devises ?

Je ne pense pas que les risques associés aux lignes de swap en euros soient si importants. 

Elles sont garanties au taux de change en vigueur à la date d’activation de la ligne : l’idée selon laquelle les swaps sont risqués est donc une perception erronée et je pense, en effet, que les swaps sont importants pour renforcer l’attrait de l’euro en tant que monnaie mondiale. Les banques centrales étrangères n’accepteront d’autoriser les entreprises et les banques de leur juridiction à emprunter, détenir et utiliser des euros que si elles peuvent agir en tant que prêteurs de dernier recours dans cette devise. Or pour cela, elles ont besoin de lignes de swap. 

Si je comprends bien, les lignes de liquidité sont conçues pour protéger les marchés de titres de la zone euro contre les chocs extérieurs. Or si les banques centrales étrangères détenant des titres en euros comme réserves ont besoin de liquidités, la vente précipitée de ces titres pourrait déstabiliser les marchés de titres en euros.  Les lignes de liquidité permettent à ces banques centrales étrangères d’obtenir des liquidités auprès de la BCE en lui remettant temporairement leurs titres en garantie, ce qui évite qu’elles soient contraintes de vendre ces actifs sur le marché et contribue ainsi à préserver sa stabilité. La BCE est ainsi plus encline à voir les banques centrales étrangères accumuler des réserves en euros et les banques centrales étrangères sont quant à elles plus rassurées — sachant qu’elles peuvent réellement utiliser ces réserves en euros.

Faut-il se préparer à un moment où les États-Unis commenceraient à traiter les lignes de swap de devises en dollars comme un instrument plus politique que par le passé ? Si l’on y réfléchit, elles ont toujours été un instrument politique : le choix des pays éligibles à ces swaps pendant la crise financière mondiale était une décision politique. Comment se préparer à ce type de risque ?

Je ne prédirais pas que les lignes de swap seront utilisées comme moyen de pression politique. Je ne prédirais pas non plus que les lignes de swap de la Fed disparaîtront. Mais ce sont là deux éventualités auxquelles l’Europe doit se préparer. 

La zone euro devrait rechercher d’autres sources de liquidités en dollars que la Fed, telles que des lignes de crédit auprès de banques commerciales. Elle pourrait détenir davantage de dollars ou d’autres réserves propres et elle pourrait renforcer la réglementation sur l’exposition au dollar des banques et des entreprises européennes.

La possibilité qui m’inquiète — ou du moins qui m’interroge — est l’hypothèse qu’une future Fed subisse des pressions de la Maison-Blanche pour n’accorder des swaps qu’aux « amis les plus chers des États-Unis » comme la Hongrie et l’Argentine.  Et à ce titre je m’inquiète — ou du moins je m’interroge — sur ce que pense Kevin Warsh, l’homme désigné par Trump pour prendre la tête de la Réserve fédérale, des swaps en dollars de la Fed. 

Il a déclaré vouloir réduire le bilan de la Fed. Est-ce compatible avec les swaps en dollars ? 

Il a déclaré vouloir que la Fed se recentre sur sa mission en se concentrant strictement sur son mandat. Les inquiétudes concernant la stabilité des institutions financières européennes sont-elles compatibles avec une concentration stricte sur le mandat de la Fed ? 

C’est une raison de plus pour que la zone euro élabore des plans d’urgence.

Les Européens disposent en réalité d’une quantité assez limitée de dollars dans les bilans de leurs banques centrales : une alternative pourrait être d’envisager des accords avec des banques centrales asiatiques plus favorables, qui disposent justement de beaucoup de dollars dans leurs bilans et en ont un peu moins besoin que le système bancaire européen. Conseilleriez-vous aux Européens de conclure une sorte d’accord avec les banques centrales de Corée, de Taïwan ou même éventuellement de Chine afin d’avoir accès à des liquidités en dollars si nécessaire ?

C’est un autre bon plan d’urgence à envisager.

Mais il faut envisager une autre possibilité : en cas de choc financier réel, ces banques centrales asiatiques ne feraient-elles pas tout pour conserver leurs réserves en dollars pour elles-mêmes ?

Votre hypothèse me rappelle ce qui s’est passé aux États-Unis pendant la Grande Dépression, en 1932-1933. Chaque banque de la Réserve fédérale détenait séparément ses propres réserves d’or. Lorsque les banques de New York ont été prises d’assaut et que la Fed de New York a eu besoin d’or, la Fed de Chicago — qui disposait d’un excédent de lingots — a refusé d’en expédier à New York, craignant d’en avoir besoin elle-même pour soutenir la liquidité et endiguer la ruée vers les banques dans son propre district.

Je peux imaginer le même type de dynamique se produire dans la relation que vous envisagez entre la zone euro et l’Asie.

Cela pourrait donc être le rôle de la BRI ou du FMI d’organiser des mesures de soutien à la liquidité en dollars si nécessaire.

Tout à fait.

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10.02.2026 à 16:16

La nouvelle grande transformation 

guillaumer

En proposant une critique du dernier grand livre de l'économiste Branko Milanovic, Andrea Capussela montre comment une analyse réaliste des origines politiques et économiques de notre temps pourrait ouvrir une brèche vers des temps nouveaux.

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Je ne sais pas par quel miracle il a réussi à le faire poser aussi longtemps — vu les spasmes et les crises qui le secouent — mais le portrait du monde que Branko Milanović vient d’achever est remarquablement réussi. Et c’est bien là le problème : en se reconnaissant un peu trop fidèlement dans la toile, le monde pourrait bien réagir comme le pape Innocent X devant le chef-d’œuvre de Velázquez : « troppo vero ». Il faut dire qu’il ne s’y découvre pas sous son jour le plus flatteur.

Le plus difficile à accepter dans le dernier livre de Milanović est son pessimisme implicite à l’égard de la possibilité d’une réforme ou de tout changement positif. Cependant, avant de critiquer ce que l’ouvrage ne dit pas, il est préférable de dire ce qu’il dit, qui est souvent remarquable.

Il est particulièrement frappant de constater à quel point les dernières offensives de la Maison-Blanche — à l’extérieur : le Groenland, la capture de Maduro et du pétrole vénézuélien ; à l’intérieur : les assassinats de Minneapolis, la pression judiciaire sur la Réserve fédérale et la pression politique sur la Cour suprême — renforcent le cadre analytique proposée par The Great Global Transformations.

Milanović est un contributeur du Grand Continent et un ami, il faut le dire, mais les critiques faites à son livre confirment mes propos favorables ; la seule critique négative consiste à l’accuser de justifier Trump. Il est vrai qu’il ne dit jamais que l’homme orange est mauvais ou qu’il ne l’aime pas, mais fallait-il qu’il ajoute une autre accusation à celles déjà proférées ?

Même Tolstoï ne s’en prend pas à Napoléon ; il préfère le montrer sur le champ de bataille, indifférent au sang qu’il a versé. De même, Milanović explique quelles forces ont déterminé la victoire de Trump en 2017 et en 2024, les raisons de ses choix et pourquoi il est si dangereux. Je ne considère pas non plus comme élogieuse la remarque selon laquelle l’obscénité de Trump aurait permis de révéler la corruption qui restait auparavant hors de portée.

Une autre critique 13, par ailleurs favorable, soutient que Milanović confond capitalisme, mondialisation et néolibéralisme, et dévalorise ainsi la singularité du parcours de la Chine. Je n’entrerai pas dans cette discussion, qui ne concerne ni les thèses principales du livre ni les points que je vais commenter, mais je remarque que Milanović a consacré un autre livre, Capitalism, Alone 14, aux modèles occidental et chinois du capitalisme. Le dernier livre de Milanović, construit sur les bases posées par ce livre et par le précédent, Global Inequality 15, décrit plutôt les tendances qui ont façonné le dernier demi-siècle et qui jettent leur ombre sur les décennies à venir.

Milanović parle beaucoup des États-Unis et de la Chine, moins de la Russie, peu de l’Inde et du reste de l’Asie, très peu du reste de la planète. En décrivant les élites des pays retenus, il explique ainsi ce choix : les deux « géants » sont « paradigmatiques » des transformations mondiales en cours, et leur poids leur permet de les influencer 16. L’argument est donc plus général, et invite à voir dans l’évolution des États-Unis l’annonce de ce qui pourra se produire également en Europe.

La fin d’une hégémonie

La « grande transformation » qui donne son titre au livre résulte de l’essor économique et technologique de l’Asie, et en particulier de la Chine. Milanović rappelle qu’entre 1974 et 2022, la part de la Chine dans le produit mondial est passée de 2 % à 22 %, à pouvoir d’achat égal, avec une croissance annuelle moyenne par habitant de 7,7 %. Parallèlement, la part des États-Unis a chuté de 22 % à 15,5 %. En le rapportant à la durée qu’a exigée le développement d’autres pays — et à la taille de leur population — Milanović montre que ce bond en avant relève d’un tout autre ordre de grandeur que les épisodes jusqu’ici tenus pour exceptionnels (le Japon de 1952 à 1991, les États-Unis de 1865 à 1914).

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart ouvert par la révolution industrielle, qui, il y a deux siècles, avait rompu un équilibre séculaire en propulsant la productivité, les revenus, la puissance militaire et l’influence politique de l’Europe occidentale — puis de l’Amérique du Nord — bien au-dessus de celles de l’Inde et de la Chine. Pour Milanović, ce rééquilibrage est un événement d’une importance comparable à cette rupture : il inaugure une nouvelle période historique.

Cette rupture relève peut-être moins de l’histoire économique — celle qui met le progrès technique au premier plan — que de l’histoire politique ; or c’est précisément sur ce terrain que Milanović s’aventure. La croissance chinoise a déplacé le centre de gravité de la production et du commerce mondial vers le Pacifique ; elle a créé les conditions d’un face-à-face géopolitique avec les États-Unis, redessiné la distribution mondiale des revenus et nourri, dans les pays occidentaux, un sentiment diffus d’insécurité économique et de mécontentement politique. À ce titre, l’écho du livre de 1944 de Karl Polanyi,  17, semble pour une fois parfaitement justifiée.

Pour Milanović, les sociétés occidentales sont désormais contraintes de choisir entre une droite d’inspiration trumpiste et les élites issues du néolibéralisme.

Andrea Capussela

L’autre phénomène qu’examine Milanović, en parallèle du réveil de l’Asie, est « la formation de nouvelles élites riches dans tous les grands pays du monde », toutes « bénéficiaires des politiques néolibérales » des quatre dernières décennies. Ces élites ont nourri, chez ceux que ces politiques ont laissés de côté, des « sentiments contre-révolutionnaires » croissants ; elles sont aujourd’hui la cible de l’« action rétrograde ou contre-révolutionnaire » menée par Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et d’autres 18

Ici, Milanović ne fait pas référence au « double mouvement 19 » de Polanyi, mais en parlant de la réaction des classes moyennes et inférieures des pays occidentaux, frappées par « la stagnation des salaires réels, la perte d’emplois et la généralisation de la précarité 20 », il écrit :

« Il fallait peut-être un Polanyi pour rappeler que la question n’était pas seulement affaire d’argent. Il s’agissait de respect de soi : avoir un travail, savoir quoi faire chaque matin, être un modèle pour ses enfants, ne pas dépendre de l’argent des autres 21. »

C’est sur ce deuxième thème que je vais me concentrer, en partant de l’association inhabituelle de ces trois hommes politiques sous l’épithète de « contre-révolutionnaires ». Mais il convient d’abord d’évoquer les liens que Milanović établit entre l’ascension de ces nouvelles élites et le réveil de l’Asie.

La fin du néolibéralisme mondial

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie. sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident, dont les revenus et le statut ont perdu du terrain tant par rapport aux élites, qui s’éloignaient de plus en plus d’elles, que par rapport à la nouvelle classe moyenne mondiale, qui les pressait par le bas ; tous deux ont également provoqué « la fin du néolibéralisme mondial 22 ».

D’une part, la croissance chinoise a bouleversé l’ordre international unipolaire qui avait structuré la mondialisation pendant quatre décennies : hiérarchique et dominé par les États-Unis, cet ordre s’est montré incapable d’intégrer une puissance d’une telle ampleur ni d’absorber la tension géopolitique qui en a résulté. D’autre part, la mondialisation, la doctrine néolibérale qui l’a portée et les nouvelles élites qu’elles ont fait naître sont devenues la cible de la révolte populiste et des poussées contre-révolutionnaires évoquées plus haut. Ébranlé de l’extérieur comme de l’intérieur, le néolibéralisme mondial a fini par céder.

En Occident, ce néolibéralisme s’est transformé en « libéralisme national marchand (national market liberalism) ». Ce modèle conserve la matrice néolibérale dans l’organisation de l’économie intérieure, mais renonce à l’internationalisme et au cosmopolitisme pour adopter le nationalisme et le mercantilisme— au prix de l’abandon de plusieurs acquis essentiels du libéralisme classique.

C’est le portrait des politiques de Trump II : à l’extérieur, des droits de douane discriminatoires, des sanctions, des menaces, voire le recours illégal à la force ; à l’intérieur, des baisses d’impôts, la déréglementation, l’usage de la violence contre les indésirables et les opposants, ainsi que des pressions exercées sur toute forme de pouvoir indépendant.

Dans ce contexte, la question est de savoir si la conjonction du repli de la mondialisation et de la régression des régimes nationaux peut être enrayée, ou si elle est appelée à se généraliser — du moins en Occident.

Mondialisation, convergence et conflit

Après avoir illustré la redistribution géographique de la production et des revenus, Milanović aborde dans le deuxième chapitre ses effets sur les relations internationales.

Milanović commence par une revue critique des théories disponibles, en commençant par celles selon lesquelles le libre-échange international favorise la coopération et la paix, comme le « doux commerce » de Montesquieu, pour qui la paix est atteinte par l’interdépendance économique, ou l’idée d’Adam Smith, pour qui le commerce favorise la convergence économique et technologique entre les nations, créant un équilibre des forces et décourageant les conflits non pas par interdépendance, mais par crainte réciproque.

L’auteur aborde ensuite les théories qui affirment, au contraire, que le commerce génère instabilité et conflit : c’est d’abord la thèse de John Hobson, Lénine et Rosa Luxembourg, avancée avant la Grande Guerre puis reprise pour l’expliquer, selon laquelle la cause profonde du conflit était la « concurrence impérialiste », alimentée par la pression d’investir à l’étranger les capitaux que la faiblesse de la consommation intérieure ne rémunérait pas suffisamment. Plus tard, Joseph Schumpeter, bien qu’ayant affirmé l’irrationalité « atavique » de l’impérialisme, a reconnu de manière similaire la potentielle agressivité externe de la forme de capitalisme qu’il jugeait la plus efficace et prévoyait dominante : le capitalisme monopolistique 23.

Dans une large mesure, conclut Milanović, ce sont les conditions contingentes qui déterminent laquelle de ces logiques prévaut. Jusqu’à la première décennie de ce siècle, la Chine et les États-Unis ont coopéré pacifiquement, par intérêt mutuel et interdépendance, mais aussi souvent par aversion commune pour Moscou. Depuis s’est ouverte une phase de « concurrence impérialiste », non pas tant pour la domination des ressources, des marchés et des territoires extérieurs, comme dans la période précédant 1914, mais pour la domination « des règles qui régissent les relations économiques internationales 24 ».

Comme le prédit la seconde catégorie de théories, le passage de la coopération au conflit s’explique moins par la disparition d’un adversaire commun que par l’enchevêtrement de déséquilibres économiques internes : aux États-Unis, la stagnation des salaires réels et la perte d’emplois, largement liées aux importations chinoises et aux délocalisations ; en Chine, la pression exportatrice résultant d’un niveau de consommation intérieure trop faible. Le tournant survient lorsque, aux États-Unis, le mécontentement des classes moyennes commence à menacer le contrôle politique des élites structurées autour du duopole des centristes démocrates et républicains. Si la crise de 2008 en accélère la cristallisation, la victoire de Trump en 2016 en marque l’explosion.

À ce stade, les élites américaines avaient deux options pour se protéger : « changer les règles de la mondialisation afin qu’elle ne touche plus les classes moyennes » ou « augmenter leurs revenus en taxant davantage les riches 25 ». Elles ont choisi la première option, faisant peser sur l’ordre international le poids de leur tentative d’apaiser la révolte électorale à laquelle elles étaient confrontées. Cela explique à la fois les mesures protectionnistes ou hostiles à la Chine des administrations Trump I et Biden, ainsi que le déluge de droits de douane de Trump II et ses autres politiques « anti-mondialisation ».

L’Amérique n’est pas dans le piège de Thucydide

Milanović écarte implicitement une lecture thucydidéenne des relations sino-américaines, selon laquelle l’hégémon ne saurait tolérer l’ascension d’un rival. Il soutient au contraire qu’au moment du basculement de la coopération au conflit, « la Chine ne menaçait pas encore la domination américaine [en Asie] » et que, sans ces facteurs internes, « la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine serait apparue beaucoup plus tard — voire jamais 26 ».

Lorsqu’il aborde la perspective du « dépassement » chinois, en revanche, le raisonnement de Milanović change d’échelle. D’ici vingt ou trente ans, non seulement l’économie chinoise devrait représenter le double de celle des États-Unis en parité de pouvoir d’achat, mais le nombre de Chinois riches — en prenant pour seuil le revenu médian américain — excédera celui des « riches » américains. C’est ce second indicateur, précise-t-il, qui est le plus révélateur. Il ajoute aussitôt que la perspective de ce dépassement redonne une « base rationnelle » aux politiques hostiles à la Chine et à la mondialisation : même au prix d’un ralentissement de la croissance américaine, leur objectif est de « provoquer un ralentissement encore plus important de la croissance chinoise et de retarder le dépassement et la remise en cause plus sérieuse de la suprématie économique américaine par la Chine 27 ». Le même raisonnement vaut pour les relations politiques internationales : si rien ne l’entrave, la Chine pourra bientôt revendiquer un statut que Washington ne sera pas disposé à lui reconnaître 28.

Une réaction s’est élevée contre les élites filles du néolibéralisme mondial : selon les mots de Milanović, le ressentiment populaire les a associées à ses « effets sociaux néfastes ».

Andrea Capussela

On retrouve là une lecture éminemment thucydidéenne qui, inversée, s’inscrit assez bien dans la logique d’Adam Smith : en cherchant à ralentir l’ascension chinoise, Washington tenterait d’empêcher l’établissement de cet équilibre des forces qui, une fois stabilisé, fait naître la paix de la crainte réciproque. Milanović ne coordonne pas explicitement ce récit thucydidéen avec celui — que je viens de résumer — centré sur les déséquilibres économiques internes ; mais les deux interprétations ne sont nullement exclusives 29.

La métamorphose des élites : l’esprit du nouveau capitalisme

La seconde moitié du livre, qui examine les élites et régimes nationaux, traite presque exclusivement des États-Unis, de la Chine et de la Russie.

En Occident, Milanović observe l’avènement de « nouvelles classes dirigeantes » et d’un « nouveau capitalisme ». Aux côtés de ceux qui sont riches grâce au capital qu’ils possèdent ou aux salaires qu’ils perçoivent, une figure presque inconnue du capitalisme classique s’est répandue : celle des personnes qui ont à la fois des revenus élevés provenant du capital et des revenus élevés provenant du travail. Ce phénomène apparaissait déjà dans Capitalism, Alone, et fait ici l’objet d’une analyse empirique approfondie : à l’issue d’une longue progression, aux États-Unis, 30 % du décile supérieur de la distribution des revenus est désormais composé de personnes qui appartiennent à la fois au décile supérieur de la distribution des revenus du capital et au décile supérieur de la distribution des revenus du travail.

Pour désigner ce phénomène, Milanović a forgé le terme homoploutia, qui renvoie à la contribution égale des deux sources de richesse. Aux États-Unis, « l’élite homoploutique » représente 3 % de la population (soit 30 % des 10 % les plus riches) ; dans un pays moins développé, le Mexique, « l’homoploutie » est beaucoup plus faible (moins de 10 % [des 10% les plus riches 30]) ». En Europe occidentale, elle atteint un niveau intermédiaire, situé entre 20 % et 25 %, en progression constante.

Milanović reconnaît deux voies vers l’homoploutie. L’une est héréditaire : le capital de la famille d’origine garantit des avantages en termes d’éducation et d’opportunités, qui se traduisent souvent par des salaires élevés. L’autre est la voie du succès individuel : « de bonnes études, de la chance, un travail acharné et un salaire élevé 31 », qui permettent de réaliser des économies substantielles et de percevoir des revenus du capital — ce qui, bien sûr, ouvrira également la voie héréditaire à la génération suivante.

La qualité de l’éducation reçue et les qualifications académiques obtenues jouent un triple rôle. Elles facilitent la reproduction de la nouvelle élite et, en même temps, elles érigent une barrière entre celle-ci et les classes inférieures, d’autant plus haute que l’éducation de qualité est coûteuse 32. L’ascension de cette nouvelle élite semble en effet avoir contribué au déclin de la mobilité sociale observé au cours des dernières décennies.

Associés à des revenus élevés et à la croyance dans le principe méritocratique, leur éducation et leurs qualifications académiques confèrent en outre une confiance en soi aux membres de l’élite homoploutique, convaincus que leur position dans la société « reflète leur grande valeur intellectuelle et morale 33 ». De manière cohérente, leur profil idéologique met en avant les valeurs de l’éducation, du dévouement au travail et de la propriété privée.

Si elle approche les 10 % de la population, conclut Milanović, cette élite sera « imprenable » : protégée des fluctuations des salaires réels et des rendements du capital, car bénéficiaire des deux, vaste, homogène, idéologiquement cuirassée, sûre d’elle-même. Dès à présent pourtant, son ascension marque une rupture, car elle révèle que la classe « professionnelle-managériale » n’a pas supplanté la classe des capitalistes — comme le prédisait la théorie de la société managériale — mais qu’elle s’est « fusionnée » avec son sommet 34. Cette fusion a créé une nouvelle forme de capitalisme, dont la singularité reflète la nature double de l’homoploutie : étant riche en facteurs de production, l’élite issue de cette fusion a « résolu » en son sein le conflit perpétuel entre le capital et le travail : « C’est peut-être la seule évolution du capitalisme moderne qui surprendrait Marx », commente Milanović 35.

En parallèle du cas occidental, la nouvelle élite chinoise, plus restreinte — elle représente environ 1,5 % de la population urbaine — présente des caractéristiques similaires. Contrairement aux élites précédentes, elle tire ses revenus pour partie du secteur privé et pour partie de la corruption, comme elle remplace les qualifications académiques de ses homologues occidentaux par l’appartenance au Parti communiste.

La contre-révolution contre les élites néolibérales

Une réaction s’est levée contre les élites issues du néolibéralisme mondial : le ressentiment populaire les a tenues pour responsables de ses « effets sociaux néfastes » et, avec la mondialisation elle-même, les a placées dans le viseur de trois expressions « contre-révolutionnaires » : Trump, Xi et Poutine.

Bien qu’ils aient fondamentalement grandi dans le même « système d’accumulation de richesse et de pouvoir » qui a produit ces élites, ces trois « contre-révolutionnaires » veulent désormais « les contenir, les repousser, les briser » et « renverser [leur] hégémonie idéologique 36 ». Le caractère défensif de leur réaction — qui mériterait d’être lue pour prolonger l’étude importante d’Arnaud Miranda sur les Lumières sombres — explique à la fois l’épithète que choisit Milanović pour les qualifier et le doute qu’il fait planer sur leurs chances de succès.

L’interprétation que Milanović propose du cas chinois tranche avec celles que l’on rencontre le plus souvent : l’objectif de Xi est d’affirmer le pouvoir du parti sur la nouvelle élite, qui menaçait d’en prendre le contrôle, tout en défendant « l’autonomie de l’État » face au secteur capitaliste de l’économie 37. Xi, lui aussi, mène une bataille « contre l’esprit du temps » : elle explique à la fois la campagne qui a été conduite contre la corruption et les brides imposées aux « nouveaux oligarques », la promotion du rôle des entreprises publiques dans les secteurs de haute technologie et la lutte contre la pauvreté rurale et les inégalités des chances 38.

Aux États-Unis, le ressentiment contre les élites issues du néolibéralisme mondial a nourri deux formes de populisme : l’une de droite, incarnée par Trump ; l’autre de gauche, portée par les principaux perdants des dernières primaires concurrentielles du Parti démocrate — Bernie Sanders en 2016 et 2020, et Elizabeth Warren en 2020.

Ces défaites répétées, l’élection de 2024 devant être comptée comme l’une d’entre elles à titre indirect, expliquent probablement pourquoi Milanović, après l’avoir mentionné, ne dit pas un mot sur le populisme de gauche : dans sa préface, il évoque brièvement 39 des coalitions « vagues » de « mécontents » qui se sont formées dans presque tous les pays occidentaux contre l’ordre néolibéral, sur la vague de la « révolte populiste » : il n’est donc pas fait uniquement référence à la droite démagogique.

Même lorsqu’elles sont parvenues au pouvoir, ces coalitions ont vu leur aspiration au changement se briser sur leur « confusion idéologique et leur incapacité à concevoir et à mettre en œuvre des politiques alternatives [à celles du néolibéralisme] ». Le cas du Mouvement 5 Étoiles italien — et des deux premiers gouvernements auxquels il a participé, l’un avec la droite xénophobe de Matteo Salvini, l’autre avec les centristes et les progressistes — en offre un exemple parlant. Pour Milanović, la pression des « mécontents » n’aura eu, pour l’essentiel, que cette portée : avoir « mis fin à l’hégémonie du néolibéralisme mondial et ébranlé le pouvoir ainsi que les bases idéologiques et culturelles des nouvelles élites ».

Leur pression a contribué à ouvrir la voie à Trump, qui a ensuite recomposé les ruines de l’ancien ordre selon le modèle du « libéralisme national marchand » — alliant dans une logique profondément impériale néolibéralisme à l’intérieur et mercantilisme à l’extérieur.

Les doutes que Milanović exprime quant à la réussite de ce modèle tiennent exclusivement à la force économique, idéologique et culturelle des élites issues du néolibéralisme 40. L’analyse implicite est la suivante : les sociétés occidentales seraient désormais sommées de choisir entre une extrême droite d’inspiration trumpiste et les élites néolibérales, entre le libéralisme national marchand et le retour au néolibéralisme. Aucune troisième voie n’est envisagée — pour reprendre la formule de Margaret Thatcher, there is no alternative.

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident.

Andrea Capussela

Cette analyse sonne comme une gifle salutaire pour les progressistes occidentaux, populistes ou non, souvent prisonniers d’une sorte de confuse pureté idéologique et d’une faiblesse conceptuelle nées de leur incapacité à prendre au sérieux le phénomène trumpiste et les transformations géopolitiques en cours. À long terme, toutefois, l’exclusion de toute alternative progressiste paraît discutable : leur inconséquence peut être corrigée 41 et le libéralisme national marchand ne constitue pas un équilibre stable : même s’il résiste à la contre-réaction des élites néolibérales, les causes économiques du mécontentement persisteront, et rien ne dit que les croisades contre des boucs émissaires continueront longtemps de mobiliser l’électorat potentiel des progressistes.

L’exclusion des progressistes — absents de l’horizon analytique du livre — s’explique peut-être par le choix de Milanović, au terme d’une enquête minutieusement ancrée dans les données empiriques et entièrement centrée sur le jeu des forces structurelles, de ne pas faire place aux espoirs que pourrait porter le mouvement des idées.

Cupidité et nationalisme

Le chapitre final, bref et radical, tourne entièrement autour des passions de l’âme. Milanović développe ici un argument qui mène de la propriété à la guerre par le biais de la cupidité et du nationalisme.

L’idée de Milanović est la suivante : sous le régime du libéralisme national marchand promu par Trump, la défense de la propriété aurait pris une importance telle qu’elle a encouragé la cupidité individuelle et sa diffusion dans l’ensemble de la société. Si le passage où il avance cet argument me laisse perplexe, j’en accepte volontiers la conclusion ; il est en effet probable que la cupidité s’intensifie et se généralise lorsque, pendant deux générations, responsables politiques et intellectuels influents répètent chaque jour : « Enrichissez-vous ! »

Les passages suivants, étayés par des exemples éclairants, me semblent en revanche convaincants. Sur la cupidité, Milanović se réfère à Platon. La valeur que nous attribuons aux choses que nous désirons dépasse leur utilité intrinsèque, car elle inclut « l’image de richesse et de pouvoir » que leur possession transmet aux autres 42. Comme le désir de projeter cette image sur les autres est proprement illimité, il se traduit par une cupidité tout aussi illimitée. Dans tous les domaines de la vie, ce désir alimente « notre obsession pour la propriété » : l’acquérir est devenu « l’objectif suprême », non seulement pour le « plaisir hédoniste » que nous en tirons, mais aussi parce qu’elle « démontre la valeur de la personne 43 ». La cupidité, poursuit Milanović, est également la source du nationalisme. Celui-ci naît de la crainte que d’autres communautés aient plus que la nôtre, et du désir que notre relative abondance par rapport à elles se maintienne « pour toujours ».

Comme chez Tacite, les derniers mots du livre tombent comme une lame : « Les guerres sont notre moyen d’atteindre ce ‘pour toujours 44.’ »

Cette phrase éclaire tout ce qui précède. Si la plupart des critiques du livre de Milanović ne s’attardent pas sur ce dernier chapitre, peut-être intimidées par sa dureté calme mais inexorable, il me semble au contraire nécessaire de le commenter : non pas pour le démolir, mais pour ouvrir entre les blocs de granit qui le composent une fissure suffisamment large pour laisser passer un peu de lumière.

Faisons donc un pas en arrière.

Inverser les valeurs

χρήματα δ᾽ ἱμείρω μὲν ἔχειν, ἀδίκως δὲ πεπᾶσθαι | οὐκ ἐθέλω :

(Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement)

(Solon, VIIe-VIe siècle av. J.-C., Élégie aux Muses, 7-8, trad. Louis Humbert 45)

Dans ses Operette morali, publiées en 1827 46, Giacomo Leopardi met en scène une conversation entre un professeur de lettres et Salluste, historien romain de l’époque de César. Devant ses étudiants, le premier critique un passage du second, qui surgit de nulle part et demande des explications. Sans sourciller, le professeur insiste sur le fait que ce passage viole la règle rhétorique selon laquelle, dans les circonstances données, celui qui invoque une série de valeurs de rang différent doit les disposer dans un ordre ascendant et non descendant.

Salluste objecte que sa série — richesse, honneur, gloire, liberté, patrie — est justement ascendante. Le professeur lui démontre que c’est le contraire qui est vrai : la richesse prime sur l’honneur et la gloire, la liberté « ne compte pas », et la patrie n’existe plus que « dans le vocabulaire ». Entre son époque et 1827, commente alors Salluste, il existe manifestement « un certain écart d’opinions et de mœurs ». Pourtant,  il demande au professeur d’effacer l’ancienne série et lui dicte la nouvelle, réduite et inversée.

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart creusé par la révolution industrielle qui, il y a deux cents ans, a rompu un équilibre séculaire.

Andrea Capussela

Ici, Leopardi se moque de nous ou critique la désinvolture du très riche Salluste, qui, précisément dans l’œuvre que le professeur commentait — la Conjuration de Catilina, publiée quelques années après que Salluste eut été jugé pour concussion — fustigeait la cupidité et les richesses qui avaient bouleversé l’ancienne échelle des valeurs. Il se moque de même, ou nous invite à réfléchir, lorsqu’il met dans la bouche de son professeur la thèse de Théognis, poète grec du VIe siècle avant J.-C., selon laquelle il faut rechercher la richesse à tout prix.

Théognis soutenait pourtant l’inverse. Membre de l’aristocratie foncière de Mégare, ce poète aujourd’hui méconnu assiste à l’essor de l’économie monétaire et marchande qui érode la domination de sa classe. À la différence de Solon — aristocrate comme lui — il refuse toute médiation entre anciens et nouveaux groupes sociaux : réactionnaire plutôt que simplement conservateur, nostalgique et pessimiste, Théognis déplore la diffusion de la richesse nouvelle, qui mêle déjà le sang noble à celui du peuple. Mais il a la lucidité d’ajouter que la pauvreté est pire encore — et qu’il faut la fuir à tout prix.

La condamnation de la cupidité que fait Théognis est sans appel : nécessairement illimitée, elle ruine la personne et la société. Si, sur ce point, Théognis rejoint Milanović, faut-il soutenir que les deux ont raison ?

Leopardi comme Théognis rappellent que la cupidité est un problème ancien et jamais résolu : la guerre entre les cités grecques était d’ailleurs endémique. Si cette perspective n’a rien de très rassurant, comme le suggère l’épigraphe de Solon — « Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement » —, il n’en reste pas moins qu’il existe de meilleures et de pires manières de gouverner ce problème.

Si nous la réduisons à ses termes les plus concrets, en effet, la justice à laquelle Solon fait référence dans son vers n’est qu’un ensemble de contraintes que la société impose au citoyen pour contenir sa cupidité, que nous supposons illimitée. Ces contraintes varient au cours de l’histoire, peuvent être plus ou moins efficaces, et sont influencées par d’autres institutions — règles écrites et normes sociales — que les sociétés héritent du passé ou choisissent de se donner.

Ébranlés par des tensions sociales menaçant de tourner à la guerre civile, les Athéniens confièrent à Solon, au début du VIe siècle, la tâche de réformer leurs institutions politiques et économiques — dans un contexte où, comme aujourd’hui, l’avidité des élites comptait parmi les causes de la crise. Solon suivit une voie résolument médiane entre les exigences des puissants et celles des citoyens ordinaires, mais ses réformes n’en furent pas moins radicales : sans doute ne procéda-t-il pas à une redistribution des terres, mais il annula ou allégea les dettes, abolit la servitude pour insolvabilité et ouvrit l’assemblée à l’ensemble des citoyens.

En Occident, à l’inverse, les dix-huit années écoulées depuis la crise de 2008 n’ont produit que peu de réformes — timides et discontinues. Le contraste avec les deux premières décennies de l’ère néolibérale, marquées par des transformations profondes et systématiques, est saisissant.

Alors même que la cupidité s’est intensifiée et diffusée, nous avons manqué de réformes capables de nous doter d’institutions aptes à contenir cette passion de l’âme et à l’orienter vers des fins socialement souhaitables. Autrement dit, le problème n’est peut-être plus tant la cupidité elle-même que la confusion idéologique, la faiblesse conceptuelle des progressistes et leur incapacité à parler aux classes moyennes et défavorisées — ayant peut-être oublié le mot de Talleyrand : « Les mécontents, ce sont des pauvres qui réfléchissent ».

Le pessimisme affiché dans le dernier chapitre de Milanović prolonge ainsi son pessimisme implicite quant à la possibilité d’une alternative progressiste et en fournit la clef. Mais la charge de démontrer la vanité d’une telle alternative incombe à ceux qui la proclament — et Milanović ne s’y est pas même essayé. Dans Capitalism, Alone, pourtant, il esquissait lui-même des pistes de réforme : sceptique quant au réalisme et à l’efficacité d’un relèvement substantiel de la fiscalité, il proposait des mesures destinées à réduire la concentration du capital et les inégalités d’accès à une éducation de qualité 47.

Il faut donc voir dans cette lacune un signe encourageant : tant que cette preuve n’aura pas été apportée, il vaudra la peine de chercher une alternative qui ne soit ni le libéralisme national trumpiste ni le simple retour au néolibéralisme.

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09.02.2026 à 07:00

La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive

guillaumer

Ni néolibéralisme, ni protectionnisme…

Les catégories les plus utilisées ne permettent pas de cerner précisément la matrice de la doctrine économique des extrêmes droites en Europe et aux États-Unis.

À partir d'une base de données exclusive, Inga Rademacher analyse l'émergence d'un nationalisme financier où la puissance de l'État est mise au service du marché et de la finance globale.

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Texte intégral (4328 mots)

Les tentatives de qualification du projet de politique économique de l’extrême droite sont en général dominées par deux points de vue contradictoires. D’un côté, les partis d’extrême droite sont présentés comme menant un projet de résistance contre le néolibéralisme, hostile à la finance, à la mondialisation et à l’orthodoxie du marché. De l’autre, on considère les partis d’extrême droite comme les héritiers du projet néolibéral, poursuivant voire approfondissant le programme politique libéral des quarante dernières années.

Ces deux interprétations simplifient une réalité bien plus complexe : le projet économique de l’extrême droite est bien moins semblable d’un pays à l’autre que nous le supposons actuellement.

Quiconque suit de loin l’actualité financière sait que les politiques de Giorgia Meloni en matière de marchés financiers ne sauraient être plus différentes de celles de Donald Trump. Alors que Meloni prône des réformes « anti-finance » — notamment la protection des entreprises nationales contre les rachats étrangers, la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des banques et la recherche d’un contrôle étatique sur le crédit —, Trump a poursuivi la déréglementation financière et les réductions d’impôts afin de soutenir l’expansion du pouvoir des marchés financiers.

Dans un livre en cours d’écriture, j’explore les complexités du projet économique de l’extrême droite en se concentrant sur la politique des marchés financiers. Mes recherches mettent en évidence ces différences dans les programmes politiques d’extrême droite. Celles-ci découlent de visions distinctes développées par l’extrême droite sur la manière de relancer avec succès l’économie nationale, visions qui dépendent de manière cruciale de la position de chaque économie sur les marchés financiers mondiaux.

Afin de démontrer cette thèse, j’ai établi une base de données sur les intentions politiques dans le domaine des politiques des marchés financiers pour neuf partis d’extrême droite dans les économies de marché avancées, sur la période 2010-2024. Les partis inclus sont le Rassemblement national (RN, France), l’Alternative für Deutschland (AfD, Allemagne), la Solution grecque (Grèce), les Fratelli d’Italia (FdI, Italie), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ, Autriche), le Partij voor de Vrijheid (PVV, Pays-Bas), l’Union démocratique du centre (UDC, Suisse), Reform UK (Royaume-Uni) et, aux États-Unis, les républicains américains sous la direction de Trump. La base de données analyse le comportement de vote — et les raisons présidant au vote — sur une série d’initiatives législatives liées à la finance.

La conclusion la plus frappante qui ressort des données est la grande diversité des programmes financiers d’extrême droite d’un pays à l’autre.

Tous les partis susmentionnés utilisent une rhétorique nationaliste pour répondre aux initiatives politiques dans le domaine de la finance, mais ils les traduisent en intentions politiques assez différentes. 

Je distingue trois régimes distincts.

Les partisans du marché du crédit (FdI, RN, Solution grecque) prônent un contrôle étatique fort sur le crédit et le secteur bancaire afin de protéger les entreprises nationales des pressions financières étrangères.

Les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV) embrassent les marchés mondiaux des capitaux, mais cherchent à ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers nationaux.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs (UDC, Reform UK et les républicains de Trump) poursuivent un nationalisme largement libéral qui soutient les entreprises nationales de gestion d’actifs.

Chaque régime peut être placé sur un spectre politique, selon la façon dont ils considèrent les marchés financiers — depuis un bord envisageant la finance comme fournisseur de capitaux pour l’investissement productif jusqu’à un autre, opposé, autorisant les marchés financiers à opérer de manière largement indépendante de l’économie productive.

À une extrémité de ce spectre se trouve un groupe envisageant une forme d’autoritarisme productif qui cherche à reconstruire la capacité industrielle nationale. Alors que le groupe intermédiaire combine des éléments des deux, l’autre extrémité du spectre rassemble des acteurs poursuivant un autoritarisme extractif qui renforce le pouvoir des gestionnaires d’actifs et des marchés financiers mondiaux, en privilégiant les rendements basés sur les commissions, la liquidité et l’expansion du marché plutôt que les investissements productifs. 

L’opposition entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite.

Inga Rademacher

L’extrême droite ne vit plus dans le monde d’Horkheimer 

Si les interprétations courantes — selon lesquelles l’extrême droite serait soit anti-finance, soit néolibérale — ne constituent pas des prismes analytiques utiles pour comprendre ces régimes, le concept de capitalisme autoritaire d’État de Max Horkheimer 48 offre une perspective autrement plus pertinente.

Après avoir étudié les régimes fascistes et nazis de l’entre-deux-guerres, Horkheimer soutenait que l’autoritarisme d’extrême droite était apparu à un moment où le capitalisme était en crise profonde. Après des décennies de concentration du capital par l’intermédiaire du capitalisme monopolistique, l’accumulation du capital par des moyens privés avait atteint ses limites et l’État fasciste était devenu la seule institution capable de sauver le système.

Selon Horkheimer, l’autoritarisme d’extrême droite ne relève pas des catégories courantes de la politique économique d’après-guerre — réglementaire ou néolibérale –, mais constitue un projet entièrement différent dans lequel l’État prend le contrôle du capitalisme pour assurer sa survie. La propriété privée et la recherche du profit restent centrales, mais la plus-value est de plus en plus gérée par un « capitaliste collectif » : un État qui dirige la production, alloue les ressources et discipline la main-d’œuvre tout en protégeant le pouvoir des élites industrielles et financières.

Mais le monde économique esquissé par Horkheimer n’existe plus.

Depuis l’entre-deux-guerres, les économies de marché avancées se sont beaucoup transformées, notamment en raison de l’essor de la finance. Alors que le capitalisme monopolistique concentrait le pouvoir industriel, le capitalisme actuel repose davantage sur une concentration du pouvoir financier. Plus important encore, les marchés financiers ont radicalement changé depuis les années 1990 avec l’essor du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Comme l’affirme Ben Braun 49, ce capitalisme a donné naissance à un nouveau régime des marchés financiers dans lequel les gestionnaires d’actifs conventionnels et alternatifs — fonds communs de placement, fonds d’investissement cotés en bourse (ETF), fonds de pension, fonds de capital-investissement et fonds spéculatifs — sont devenus les principaux détenteurs de capitaux, concentrant le contrôle des actifs des entreprises et des flux d’investissement dans un petit nombre d’institutions actives à l’échelle mondiale telles que BlackRock, Vanguard et Blackstone. Ces institutions ont principalement leur siège dans des économies dotées de centres financiers puissants, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse.

Aujourd’hui, le capital est donc concentré dans le domaine de la finance — et de manière très inégale entre les pays. C’est cette donnée fondamentale qui façonne les différentes capacités des acteurs d’extrême droite à réaffirmer le contrôle national sur le capitalisme.

Dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs, le capital est de plus en plus concentré dans des pools de capitaux institutionnels spécifiques qui tirent leurs rentes des économies nationales de manière très inégale. En d’autres termes, le capitalisme des gestionnaires d’actifs crée des gagnants et des perdants.

Dans une grande partie de l’Europe continentale, le nouveau régime a entraîné une augmentation du nombre de rachats étrangers — en particulier par des sociétés de capital-investissement — et une influence étrangère sur la gouvernance d’entreprises nationales, les fonds spéculatifs et les gestionnaires d’actifs institutionnels s’engageant dans l’activisme actionnarial. Les partis d’extrême droite de ces économies ont exploité les bouleversements sociaux et économiques provoqués par ces évolutions pour en tirer des gains électoraux.

Dans d’autres économies, cependant, le capitalisme des gestionnaires d’actifs a été adopté : si de puissantes sociétés de gestion d’actifs ont leur siège social dans le pays, ces institutions peuvent être présentées, dans une optique nationaliste, comme des champions nationaux qu’il faut soutenir.

Partisans du marché du crédit

Le premier régime de notre typologie, celui des partisans du marché du crédit, est né des griefs suscités par le capitalisme des gestionnaires d’actifs dans les économies qu’il a le plus largement pénalisées.

Dans ces économies, l’épargne nationale a été de plus en plus drainée vers l’étranger, car les gestionnaires d’actifs institutionnels (comme BlackRock) ont attiré l’épargne vers des véhicules d’épargne (par exemple, les ETF), mais ont investi les fonds principalement dans des actions américaines. Dans le cas de l’Italie et de la Grèce, les banques internationales sont considérées comme des acteurs soutirant des rentes au pays, et même si leur siège social est situé dans celui-ci, car elles canalisent les fonds nationaux vers l’étranger par le biais de leurs investissements. De même, les économies italienne et grecque, comme l’économie française, ont souffert d’un nombre croissant de rachats étrangers souvent très visibles sur le plan politique et souvent menés par des sociétés américaines de capital-investissement.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier.

Inga Rademacher

En réponse, les partisans du marché du crédit cherchent à reprendre le contrôle des flux de capitaux. Plus précisément, ils visent à ancrer l’épargne dans l’économie nationale afin de pouvoir la rediriger vers les secteurs productifs de l’économie, c’est-à-dire vers l’industrie. Il est frappant de constater que les partis intègrent cette idée de cycle économique dans une économie morale plus large du financement des entreprises, qui serait censée être construite à travers des « cercles concentriques de financement » : lors d’un débat à l’Assemblée nationale en 2024 50, un député RN a ainsi expliqué que le financement « doit provenir d’abord de la famille, puis des employés, puis des investisseurs régionaux, nationaux, européens et, enfin, internationaux, en dernier recours ».

Afin d’ancrer les fonds au niveau national, les partisans du marché du crédit cherchent à permettre à l’État de reprendre le contrôle sur les flux de crédit – ou du moins de retrouver une autorité significative en la matière. La Solution grecque et le RN prévoient d’y parvenir grâce à des banques de développement solides — la Banque hellénique de développement et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dont il faudrait augmenter les ressources — ces banques étant à même, pour les défenseurs de cette solution, de canaliser l’épargne vers des projets productifs nationaux 51.

Fratelli d’Italia cherche quant à lui à rétablir le contrôle de l’État sur le crédit par le biais d’une consolidation bancaire menée par l’État — fusionnant les banques d’investissement et les banques de détail sous la direction de l’État — afin de faire pression sur les institutions gagnant en importance en Italie pour qu’elles investissent à l’échelle nationale 52.

Comme ces partis ont tendance à considérer les marchés financiers mondiaux comme spéculatifs, ils préconisent une supervision financière forte, des taxes sur les revenus financiers et les banques, ainsi qu’une réglementation stricte des banques et des capitaux spéculatifs. Ces mouvements ont aussi tendance à croire que les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement ont facilité l’extraction des rentes nationales par le biais de rachats étrangers et d’ingérence dans la gouvernance d’entreprises nationales. Ainsi, FdI et le RN ont tous deux l’intention de protéger les actifs nationaux contre les rachats étrangers et l’imposition de la valeur actionnariale grâce à de nouvelles lois sur la gouvernance d’entreprise et à des droits de vote multiples qui favorisent les investisseurs nationaux.

Une mise en garde s’impose toutefois avant de regrouper les cas italien, français et grec dans un même groupe : l’économie française a, dans une certaine mesure, connu les deux facettes du capitalisme des gestionnaires d’actifs. D’une part, les marchés financiers sont très développés dans le pays et un nombre important de sociétés de gestion d’actifs ont leur siège en France. En 2024, environ 85 % de l’activité européenne de gestion d’actifs était concentrée dans six pays, le Royaume-Uni étant le plus important, mais la France arrivant en deuxième position.

D’autre part, la France a connu un niveau élevé et constant d’activités de rachat et d’acquisition, y compris plusieurs cas très médiatisés qui ont mobilisé politiquement les nationalistes. Selon les données de l’Institute for Mergers, Acquisitions, and Alliances, depuis 1991, la France a participé à 64 162 opérations de fusion-acquisition d’une valeur totale de 4 300 milliards d’euros — une somme supérieure aux opérations de fusion-acquisition en Italie sur la même période (2 100 milliards d’euros) 53.

Partisans du marché de capitaux

Alors que les partisans du marché du crédit proposent des politiques financières interventionnistes parce que le capitalisme des gestionnaires d’actifs a infligé des pertes nationales importantes à leurs économies, les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV), dont les économies ont subi moins de pertes, sont beaucoup moins critiques à l’égard du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Si, dans leurs pays également, l’épargne a été de plus en plus canalisée vers l’étranger par le biais des ETF et d’autres véhicules d’investissement institutionnels, et si le capital-investissement a contribué à une augmentation du nombre de rachats étrangers, l’impact a été nettement moins grave. Les partisans du marché de capitaux ont donc adopté une approche hybride qui combine des positions libérales avec certains instruments modérément interventionnistes qui ancrent les capitaux au niveau national.

J’appelle ce groupe celui des partisans du marché de capitaux : ses membres cherchent à canaliser l’épargne nationale vers les marchés financiers nationaux afin de permettre aux petites et moyennes entreprises de se financer sur ces marchés. En raison de l’accent mis sur le développement des marchés de capitaux, les partis de ce groupe poursuivent une orientation politique générale libérale, comprenant une réglementation et une fiscalité limitées des banques et des marchés financiers. Toutefois, pour faciliter l’émergence d’un cycle des marchés de capitaux, un certain degré d’ancrage national reste nécessaire. Par exemple, l’AfD cherche à attirer l’épargne des ménages et des fonds de pension nationaux vers des investissements en actions et en fonds afin de créer une « culture allemande de l’actionnariat ». Toutefois, elle entend favoriser les véhicules d’investissement qui investissent principalement, voire exclusivement, dans des actions allemandes grâce à des incitations fiscales. Cette idée souligne également la dynamique cyclique d’un tel régime.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, l’extrême droite ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

Inga Rademacher

Comme les trois économies allemande, autrichienne et néerlandaise ont connu une augmentation des rachats étrangers, bien que moins importante que dans les économies du premier groupe examiné, celles-ci cherchent à protéger les entreprises dans les domaines clefs de la technologie et des infrastructures par le biais d’un contrôle des investissements directs étrangers. Cet instrument est moins interventionniste que la réforme de la gouvernance d’entreprise et combine donc parfaitement les deux objectifs du libéralisme de marché et de l’ancrage national du capital. À l’issue d’un débat à la deuxième chambre néerlandaise, cette déclaration du PVV illustre bien un tel alliage : « La liberté lorsque cela est possible, la protection lorsque cela est nécessaire. »

Les globalistes gestionnaires d’actifs

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier qui diffère considérablement des deux autres régimes.

Comme leur nom l’indique, les partis de ce groupe ne se concentrent ni sur un cycle économique national des fonds ni sur la protection de leurs économies contre les intrusions étrangères. Au contraire, comme le capital mondial est concentré dans des institutions financières dont le siège social est situé dans leurs économies, les partis de ces pays cherchent à mettre en œuvre des réformes réglementaires et fiscales qui soutiennent les marchés financiers en général et les gestionnaires d’actifs en particulier. L’UDC, par exemple, ne soutient que des restrictions minimales pour le trading haute fréquence ; de même, Trump a abrogé la règle Volcker, permettant aux banques d’investir dans des fonds de capital-risque, des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement. Enfin, l’UKIP/Reform UK a rejeté les cadres prudentiels de l’Union et de Bâle III, les considérant comme des menaces pour la City de Londres.

En Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces partis d’extrême droite soutiennent le capitalisme des gestionnaires d’actifs à tel point qu’ils acceptent que cela puisse entraîner une nouvelle baisse des investissements productifs nationaux. Par exemple, l’administration Trump a noté que l’activité considérable de fusions-acquisitions sur les marchés américains depuis les années 1990 avait contribué à un niveau de concentration du capital si élevé que cela avait eu un impact négatif sur le nombre d’introductions en bourse. Malgré ce constat, au lieu de relancer les investissements productifs ou de freiner les fusions-acquisitions, Trump a redoublé d’efforts pour soutenir ces dernières, tout comme les marchés privés — cette politique ayant déjà été menée lors de son premier mandat 54.

Outre la déréglementation, les gestionnaires d’actifs mondialistes se sont concentrés sur des mesures de développement des marchés dans le domaine de la gestion d’actifs : Trump, par exemple, a mobilisé de nouvelles sources d’investissement pour les gestionnaires d’actifs en autorisant les plans de retraite 401(k) à inclure des investissements dans des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs, canalisant ainsi efficacement l’épargne des ménages vers les marchés privés.

Enfin, si ces partis ne recherchent pas un cycle national de capitaux, ils ont néanmoins intérêt à ancrer les fonds générés à l’étranger. La loi sur les réductions d’impôts et l’emploi (Tax Cuts and Jobs Act) de Trump, adoptée en 2017, a introduit un système d’imposition territoriale qui incite les multinationales et les gestionnaires d’actifs américains à rapatrier leurs bénéfices.

Un nouveau paradigme

Nos recherches montrent que l’opposition couramment appliquée entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite. Au contraire, un régime entièrement différent est en cours d’élaboration, dans lequel l’État prend le contrôle du processus d’accumulation afin de préserver le capitalisme.

Selon la position des économies nationales dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs — que le pouvoir financier soit concentré au niveau national ou à l’étranger —, différentes voies sont choisies pour parvenir à une telle fin.

Les partisans du marché du crédit considèrent leurs économies comme les perdantes du capitalisme des gestionnaires d’actifs et cherchent donc à reconstruire la capacité de production nationale grâce à des crédits dirigés par l’État.

Les partisans du marché de capitaux ont l’intention d’ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers, mais ne prévoient pas de rompre avec la finance mondiale pour y parvenir.

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs embrassent le capitalisme financier, cherchant à protéger les gestionnaires d’actifs nationaux en en faisant des champions nationaux et en facilitant l’extraction des profits à l’étranger.

Des décennies d’inaction des partis traditionnels face à la concentration croissante du capital dans les pools de gestionnaires d’actifs ont entraîné des inégalités et une érosion de la sécurité économique dans les économies de marché avancées ; aujourd’hui, l’extrême droite comble ce vide.

Alors qu’elle occupe une place laissée vacante, cette extrême droite n’a pas l’intention d’alléger les pressions structurelles subies par les plus vulnérables de la société.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, elle ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

L’article La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive est apparu en premier sur Le Grand Continent.

07.02.2026 à 07:00

Dépasser l’économie du développement

guillaumer

Les modèles sur lesquels reposait une certaine vision du monde se sont effondrés.

Pour construire dans la nouvelle phase, l’investissement public mondial peut devenir le cadre de référence.

Une pièce de doctrine signée Jayati Ghosh.

L’article Dépasser l’économie du développement est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (9661 mots)

L’économie du développement est depuis longtemps une préoccupation importante pour notre discipline, peut-être même la plus importante 55. On peut affirmer sans crainte que ceux que nous considérons comme les premiers économistes — les premiers qu’ait connu l’Europe, ou les premiers que virent émerger d’autres régions du monde —, étaient en réalité des analystes du développement autant que des philosophes qui se penchaient sur la morale ou l’état du monde.

Pendant un certain temps, le développement a été considéré comme synonyme d’un taux de croissance élevé du produit intérieur brut (PIB), au motif qu’une expansion rapide du revenu national se répercuterait sur l’ensemble de la population ; ses bénéfices « ruisselleraient » vers les plus pauvres. 

Cela a conduit à une approche, qu’on sait aujourd’hui simpliste, où l’on se basait sur l’augmentation du revenu par habitant, censée entraîner de manière organique d’autres changements positifs dans l’organisation sociale et économique.

L’expérience a montré que la croissance économique globale n’était ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population. Ce constat a conduit à des approches plus composites, tenant compte non seulement de la répartition des revenus, mais aussi de la transformation structurelle de l’économie.

Le projet de développement que portait l’économie a alors changé de direction pour tenter d’accompagner la transition des travailleurs vers des activités à plus forte valeur ajoutée. En raison de la productivité plus élevée de la main-d’œuvre et des progrès technologiques plus rapides dans l’industrie — en particulier dans le secteur manufacturier — par rapport à la production primaire, cette approche a peu à peu tendu à identifier le terme de développement à celui d’industrialisation.

L’échec des vieux modèles

Le modèle « classique » identifié par Kuznets et d’autres décrivait un passage du secteur primaire — agriculture — au secteur secondaire — industrie, en particulier manufacturière — puis au secteur des services. Le changement s’accompagnait alors d’une formalisation des activités économiques et de l’emploi. 

Cette approche a donné lieu à une littérature abondante, qui s’intéressait moins au « pourquoi » qu’au « comment » de l’industrialisation.

Elle encouragea l’idée que les économies moins développées différaient fondamentalement dans la logique de leurs systèmes économiques.

Il existait des approches contradictoires en matière de stratégie de croissance : d’une part, les stratégies de croissance équilibrée dépendant d’une coordination centrale par le biais de la planification du développement et, d’autre part, les arguments de Hirschman 56 en faveur d’une croissance déséquilibrée. Selon cette dernière stratégie, les « déséquilibres » et les « points de pression » pouvaient générer une expansion économique grâce à des liens en amont et en aval et à des ajustements politiques.

Cependant, les changements structurels ne se sont pas toujours déroulés de la manière idéale dont on les avait conçus et prévus au milieu du XXe siècle.

Si la part de l’agriculture dans la production a généralement eu tendance à diminuer, dans de nombreux pays, cela ne s’est pas accompagné d’une baisse équivalente de l’emploi agricole. 

Au cours du siècle dernier, différentes économies ont ainsi présenté des modèles de changement structurel et de transformation économique très divers. Certaines ont réussi leur transition vers l’industrie manufacturière — comme les États développementalistes d’Asie orientale et, plus, récemment la Chine —, mais il existe également des exemples d’expansion rapide au départ, suivie d’une stagnation du secteur manufacturier, qui ont donné lieu à des régimes dualistes du marché du travail, comme dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud. Dans quelques cas récents, les services sont devenus les moteurs de la croissance, tandis que les économies agraires à faible revenu et les économies riches en minerais ont suivi des trajectoires différentes.

La croissance économique globale n’est ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population.

Jayati Ghosh

Dans tous les cas, il est devenu évident que la croissance du secteur industriel à elle seule ne résoudrait pas le problème de l’emploi dans les économies sous-développées.

Elle ne conduirait pas non plus nécessairement au « développement humain », un concept développé et approfondi dans les années 1990 par Amartya Sen 57 et Mahbub-ul-Haq 58. Cette conclusion résultait de la reconnaissance du fait que le revenu monétaire, même en termes de revenu par habitant, pouvait être au mieux un indicateur médiocre — voire, au pire, un indicateur trompeur — du progrès économique et social.

L’indice de développement humain qu’on a conçu à la suite de ce constat a ainsi ajouté l’éducation et la santé au PIB par habitant.

Cette approche soutenait que le développement devait passer par l’élargissement des capacités humaines grâce à l’accès universel aux biens fondamentaux — tels que l’alimentation, le logement et les équipements essentiels, la santé et l’éducation — tout en garantissant la sécurité et la dignité humaines pour tous. Par la suite, Sen a soutenu que le développement devait être considéré « comme un processus d’élargissement des libertés réelles dont jouissent les individus 59 ».

Dans tous ces cas, l’accent était mis sur les processus et les grandes questions qu’on considérait structurantes.

Le monde sans Histoire du Consensus de Washington

On a ensuite assisté à un changement important dans les approches politiques du développement, qui a coïncidé avec les processus de mondialisation du commerce et de la finance, ainsi qu’avec un recours accru aux activités privées — en particulier celles des entreprises — pour atteindre les objectifs sociaux. 

L’année 1989 a vu à la fois la chute du mur de Berlin et la naissance du Consensus de Washington : avec le recul, il est clair que ces deux faits étaient étroitement liés sur le plan idéologique.

Les arguments du Consensus de Washington ont alors pris une forme concrète lors de la conception des mécanismes d’aide au développement, des « recommandations » faites par les institutions financières internationales ; ces outils ont aussi été déployés à l’occasion de différentes crises.

Issu de l’ethos intellectuel qui prévalait dans les centres universitaires établis du monde riche, le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord, en portant avant tout l’accent sur une conception néolibérale du marché. 

Cela s’est accompagné d’un changement de perspective dans le discours sur le développement, qui s’est détourné des processus macroéconomiques et sectoriels pour se concentrer sur la « réduction de la pauvreté ». Ce tournant marquait le déclin de l’économie du développement. La réduction de la pauvreté a alors été considérée comme le résultat de politiques spécifiques et ciblées, plutôt que de processus économiques plus larges.

L’approche sous-jacente reposait sur l’idée que les prix et les quantités sont déterminés simultanément par le mécanisme du marché — les prix relatifs étant les facteurs cruciaux qui déterminent l’allocation des ressources ainsi que le niveau et la composition de la production. Cela valait aussi bien pour les baux fonciers, les marchés de crédit ruraux semi-formels que pour une économie en développement engagée dans le commerce international.

Une symétrie simple était supposée entre les « facteurs de production ». Ainsi, les rendements des « facteurs » (terre, travail, capital) étaient considérés comme déterminés de la même manière que les prix des biens, par la simple interaction de l’offre et de la demande. 

Certaines « défaillances du marché » étaient admises, mais les interventions politiques se concentraient sur l’introduction d’incitations ou de freins dans le mécanisme du marché, dans le but de promouvoir « l’efficacité ».

Toute ingérence indésirable dans le fonctionnement du marché était associée à des « défaillances gouvernementales » largement médiatisées. 

Les externalités étaient reconnues, mais on cherchait à les intégrer dans des modèles plus faciles à appréhender, réduisant ainsi la complexité de leurs effets.

Même lorsqu’il était admis que « l’histoire a son importance », celle-ci était généralement réduite à certaines affirmations simples et « modélisables ».

En conséquence, on cherchait à expliquer les caractéristiques particulières des économies en développement selon les principes de l’individualisme méthodologique, avec toutefois quelques nuances culturelles. La différence avec l’approche beaucoup plus sophistiquée et nuancée d’Albert Hirschman ne pouvait être plus frappante.

Ceux qui, auparavant, auraient étudié le développement comme une transformation structurelle se concentraient désormais sur la réduction de la pauvreté et sur les outils particuliers qui pouvaient y parvenir. L’accent a été mis sur des interventions spécifiques — des micro-solutions qui semblent fonctionner dans des cas particuliers — et sur la manière dont elles pouvaient être modifiées ou répliquées à grande échelle.

L’industrie mondiale du développement qui a émergé a continué à rechercher ces solutions miracles pour réduire la pauvreté. 

Le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Jayati Ghosh

Pourquoi nous avons refusé de comprendre de quoi était faite la pauvreté

Des modes éphémères ont ainsi vu le jour, parmi lesquelles on peut citer, dans l’ordre chronologique : la libéralisation des marchés et la suppression des contrôles gouvernementaux ; la reconnaissance de « droits de propriété » aux habitants des bidonvilles ; la microfinance ; et plus récemment, les transferts monétaires. 

Cette approche avait une vision très limitée de ce qu’est la pauvreté et de la manière dont elle est générée : elle faisait abstraction de tous les processus économiques fondamentaux et des caractéristiques systémiques qui déterminent la pauvreté.

La « classe » était généralement absente du débat, ou n’était mentionnée que sous la forme de « discrimination sociale » : son contenu économique étant effectivement effacé.

Les pauvres n’étaient pas définis par leur manque d’actifs — ce qui aurait nécessairement attiré l’attention sur la concentration des actifs ailleurs dans la société — mais par leur manque de revenus ou d’autres aspects — tels qu’une mauvaise alimentation, un logement insalubre et un accès limité aux services publics et aux services sociaux de base, etc. De même, ils n’étaient que rarement définis par leur situation économique ou leur profession, par exemple en tant que travailleurs occupant des emplois peu rémunérés ou incapables de trouver un emploi rémunéré, ou contraints de trouver des moyens de subsistance dans des environnements fragiles où la survie est difficile.

L’économie informelle a été bien étudiée — mais le travail non rémunéré a été plus ou moins totalement ignoré.

L’étude des processus macroéconomiques a également été largement négligée dans la réflexion sur la pauvreté : ainsi des modèles commerciaux et économiques qui déterminent les niveaux d’emploi et leur répartition ainsi que la viabilité de certaines activités, des politiques budgétaires qui déterminent dans quelle mesure des services publics essentiels tels que l’assainissement, la santé et l’éducation seront fournis, des politiques d’investissement qui déterminent le type d’infrastructures physiques disponibles et donc le retard d’une région particulière, ou des politiques financières qui créent une volatilité cyclique sur divers marchés.

Le lien entre l’enrichissement de certains et l’appauvrissement des autres a rarement été mis en évidence, un peu comme si les riches et les pauvres vivaient dans des mondes sociaux différents sans aucune interdépendance économique — et que les premiers ne dépendaient pas du travail des seconds.

Cette étroitesse de vue est également évidente dans les parties de ces analyses consacrées aux processus internationaux.

Elles ignoraient en particulier la manière dont les processus et les règles économiques mondiaux affectaient la capacité des États des pays moins développés à tenter de diversifier leur économie et à garantir les droits sociaux et économiques de leurs citoyens.

Ces silences ont eu pour conséquence de sédimenter une vision bidimensionnelle des pauvres : ils étaient dotés de la dignité d’être traités comme des sujets dotés d’un pouvoir de décision indépendant, mais leur pauvreté résultait de leur situation particulière et de leurs propres jugements — souvent erronés — qui pourraient être modifiés par des interventions ou des « incitations » qui leur permettraient, d’une manière ou d’une autre, de mieux réussir sur le plan économique. Autrement dit : on présupposait qu’ils vivaient dans un monde où leur pauvreté n’était pas liée à des contextes sociaux, politiques et économiques plus larges, ni à des processus historiques.

Ces questions plus larges n’étant jamais abordées et le seul dilemme qui se posait aux responsables politiques était de choisir un programme de lutte contre la pauvreté et de déterminer comment le mettre en œuvre. 

En retour, cette manière de faire dépendait de plus en plus de ce qui a été décrit comme l’outil « de référence » pour évaluer les politiques de développement : l’« essai contrôlé randomisé » (ECR).

Cette approche soulève de nombreuses questions conceptuelles et méthodologiques 60.

Les questions liées à l’utilisation désormais répandue des ECR vont au-delà des problèmes d’identification et de mesure qui les rendent peu fiables pour prédire les comportements ou les résultats.

Comme ils ignorent complètement les processus macroéconomiques plus larges, ils donnent lieu à une croyance simpliste et souvent mécanique selon laquelle ce qui a « fonctionné » dans un contexte donné peut être facilement défini et fonctionner dans un contexte tout à fait différent.

La particularisation et la miniaturisation d’une expérience de développement complexe, devenue ainsi un examen des conditions et des réactions de personnes ou de ménages pauvres individuels, peuvent alors conduire, souvent sans aucune distance critique quant à cette manière de faire, à un ensemble universel de maximes sur les stratégies à adopter pour améliorer la situation de ces ménages — on imagine facilement ce qu’Hirschman lui-même aurait pensé de tout cela.

Pourtant, alors même que tout cela faisait l’objet d’études assidues, les économistes du développement issus du reste du monde semblaient passer à côté du phénomène de réduction massive de la pauvreté le plus spectaculaire de l’Histoire.

Le développement sans l’aide au développement

Celui-ci se déroulait en Chine au cours de ces mêmes décennies, non pas grâce à ces politiques microéconomiques tant vantées, mais grâce à un développement mené par l’État et fortement axé sur la transformation structurelle et la création d’emplois.

Le miracle économique chinois a désormais fait l’objet de nombreuses études, mais il convient de rappeler qu’il reposait en grande partie sur des taux d’investissement élevés — avant tout dans les infrastructures publiques —, un contrôle important des finances et de l’orientation du crédit vers les secteurs privilégiés, et une concentration sur les activités génératrices d’emplois, ainsi que d’autres conditions favorables.

Une caractéristique moins souvent étudiée du succès chinois est l’utilisation efficace d’économies d’échelle statiques et dynamiques dans la production, qui reposait sur la croissance des marchés intérieurs et d’exportation.

Tout cela permet de faire ressortir ce qui devrait être évident : le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Au contraire, comme il repose sur des changements dans la répartition des revenus et des actifs — une répartition qu’il modifie en retour — il dépend de manière cruciale des configurations politiques et économiques, nationales et internationales.

Il est important de noter ici l’importance du développement inégal en tant que caractéristique intrinsèque de l’expansion capitaliste, dans laquelle l’impérialisme a joué un rôle déterminant 61.

À l’échelle mondiale, la division internationale du travail qui s’est établie vers le milieu du XIXe siècle a persisté dans ses grandes lignes pendant plus d’un siècle et demi. La plupart des pays n’ont pas été en mesure de suivre le même processus d’industrialisation et d’atteindre la même croissance du PIB par habitant qui a permis aux pays développés de devenir « riches ».

Ce n’est pas le fruit du hasard : cela reflète plutôt les processus économiques à l’œuvre aux échelles mondiale, nationale et locale, qui ont influencé et limité les possibilités de croissance et de développement dans différentes régions.

Seuls quelques rares pays ont pu y échapper, grâce à une économie politique nationale très spécifique et à des avantages géostratégiques.

Le développement économique d’une région ou d’un pays ne peut donc être réellement compris sans tenir compte de l’évolution des déséquilibres du pouvoir à l’échelle du monde.

Ceci est inextricablement lié à l’accès aux ressources mondiales, y compris les ressources naturelles, et à leur contrôle. La longue histoire de l’utilisation excessive des ressources mondiales par les pays développés d’aujourd’hui trouve un écho contemporain dans les débats sur la responsabilité relative de chacun dans les émissions mondiales de carbone, et sur la nécessité de réduire celles-ci pour limiter le réchauffement climatique. 

Au sein de chaque pays également, les questions de répartition ont été influencées par le développement ou l’absence de développement.

Les coûts et les avantages de tout processus de développement ont tendance à être répartis de manière inégale, en fonction des rapports de force relatifs. La stratégie de développement et les politiques spécifiques ont toutes deux des conséquences sur la répartition qui, à son tour, affecte les processus économiques, sociaux et politiques.

Elles déterminent également les contours des politiques ultérieures.

Cela signifie qu’il ne suffit pas de reconnaître qu’il peut y avoir différents « gagnants » et « perdants » dans un processus de développement : l’Histoire joue plutôt un rôle plus approfondi et plus complexe, en faisant du développement un processus évolutif dans lequel différentes forces déterminant les résultats réels interagissent en permanence. 

Pour sauver l’économie du développement du marasme créé par le discours sur la réduction de la pauvreté, il faut reconnaître bon nombre des caractéristiques que nous venons de passer en revue — qui étaient de fait déjà bien mises en valeur dans les travaux de Hirschman.

Un tel sauvetage nécessite d’autres changements dans notre approche — depuis la modification des indicateurs que nous utilisons pour juger du « succès » d’une politique de développement jusqu’à la transformation radicale de nos approches en matière de politique économique, en subordonnant l’économie à la société et aux limites des ressources naturelles.

Il est désormais clair que lorsqu’en matière de développement, se montrer inclusif ne suffit pas, il faut aussi considérer la résilience et la réduction des vulnérabilités.

Nous devons reconnaître que nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Jayati Ghosh

Comment on mesurait le progrès

Les indicateurs utilisés pour suivre et évaluer les progrès en matière de développement ont joué un rôle important dans ce virage — ils nous ont éloigné un peu plus des approches souhaitables. 

Prenons par exemple l’indicateur le plus communément utilisé : le produit intérieur brut.

Tout le monde sait désormais que le concept de PIB a de nombreux défauts. Un système de comptabilité nationale initialement développé pour mesurer une économie en guerre a été étendu au reste du monde et a pris une importance bien supérieure eu égard aux limites inhérentes à cet outil. Les mesures du revenu national ne sont manifestement pas à même de prendre en considération l’ensemble de l’activité économique — et encore moins la qualité de vie ou la durabilité d’un système particulier de production, de distribution et de consommation. 

Comme le PIB de la plupart des pays ne prend en compte que les transactions commerciales, il exclut un nombre important de biens et de services produits pour la consommation personnelle ou domestique.

En faisant du prix du marché le principal déterminant de la valeur, indépendamment de la valeur sociale d’un bien ou d’un service, le PIB sous-évalue massivement, par exemple, ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme des services de soins essentiels mais souvent non rémunérés — encore principalement, mais pas exclusivement, fournis par des femmes.

Dans le même temps, il surévalue les activités, les biens et les services dont le prix est plus élevé en raison de la structure oligopolistique des marchés — les services financiers en étant un exemple particulièrement révélateur.

L’obsession de la croissance économique — qui n’est autre chose que la croissance du PIB —, indépendamment des autres indicateurs de bien-être, conduit à des évaluations discutables des performances réelles de l’économie et à des décisions et résultats politiques médiocres.

Ce qui aggrave encore la situation, c’est que la répartition des biens n’est que rarement prise en compte dans les évaluations ou les orientations politiques, de sorte que les décideurs politiques n’ont tendance à se concentrer que sur les chiffres globaux et les moyennes.

De nombreuses mesures alternatives ont été mises au point pour mieux appréhender les réalités socio-économiques.

Les indicateurs de développement durable, qui devaient faire partie de l’Agenda mondial 2030, en sont un excellent exemple. Mais leur nombre même constitue un obstacle : 17 objectifs, avec 169 cibles associées et pas moins de 231 indicateurs. Une telle prolixité ne permet pas de créer un indicateur viable que tous les pays et leurs populations peuvent suivre régulièrement.

C’est pourquoi le PIB, malgré tous ses défauts, reste l’indicateur préféré des décideurs politiques. 

Le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 62 a renforcé le fait bien connu que ce que nous mesurons détermine ce que nous faisons. 

Des initiatives récentes visant à aller « au-delà du PIB » ont été prises, ce qui est évidemment une bonne chose.

Plusieurs contributions vont dans cette direction : les indicateurs de bien-être de l’OCDE, élaborés par des économistes tels qu’Enrico Giovannini et Martine Durand, certains indicateurs proposés par le Conseil économique et social des Nations unies — auquel j’ai participé — et les travaux d’un groupe d’experts de haut niveau réfléchissant à cet « au-delà du PIB », groupe nommé par le secrétaire général des Nations unies.

L’idée est de présenter un ensemble compact d’indicateurs relativement faciles à mesurer, qui pourrait au moins être utilisé  en complément du PIB qu’il ne sera ni facile ni rapide de remplacer complètement.

Ces indicateurs peuvent donner une image du progrès économique très différente de celle que renvoie le revenu par habitant.

Par exemple, l’indicateur du marché du travail — le salaire médian multiplié par le taux d’emploi, idéalement ventilé par sexe — nous renseigne sur les conditions réelles auxquelles sont confrontés les travailleurs, car les salaires médians reflètent mieux l’état général des rémunérations que le salaire moyen, qui peut être trop influencé par les plus élevés. De plus, le taux d’emploi nous renseigne sur l’état de la demande sur le marché du travail et l’ampleur du travail non rémunéré, qui est généralement effectué par les femmes. Mes propres recherches suggèrent à cet égard qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, le PIB par habitant a largement surpassé l’indicateur du marché du travail entre 2009 et 2020 — l’écart se creusant entre les deux indicateurs. En Inde, les deux mesures ont de fait évolué dans des directions différentes — l’indice du marché du travail diminuant alors même que le PIB par habitant augmentait.

L’idée de ce changement de paradigme est donc de disposer d’un tableau de bord des indicateurs les plus importants, qui offrirait une vue d’ensemble plus complète des performances économiques, à usage comparatif. Ce tableau pourrait également être modifié pour refléter les priorités nationales et sociales.

La sensibilisation du public à cette vision révisée de la réalité pourrait alors mobiliser le soutien en faveur de différentes politiques aux niveaux national et international.

Il existe d’autres indicateurs qui posent des problèmes tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mesure, mais qui sont néanmoins très largement utilisés. Par exemple, les termes « productivité » (production par travailleur) et « efficacité » sont utilisés comme s’ils étaient intrinsèquement souhaitables, mais ils sont en fait mal définis, difficiles à mesurer et conduisent souvent à de mauvais choix politiques.

De même, l’utilisation d’un autre concept entièrement artificiel comme la parité de pouvoir d’achat — concept construit par opposition aux taux de change du marché qui existent dans la réalité et sont effectivement appliqués par les pays et leurs populations — a contribué à occulter des réalités et des différences importantes. Il y a de bonnes raisons de croire que ces taux de change sont non seulement problématiques sur le plan conceptuel et méthodologique, mais qu’ils ont également tendance à gonfler les revenus des pays les plus pauvres et à exagérer l’ampleur des changements réels au fil du temps.

Vers un nouveau paradigme

Albert Hirschman a vécu à une époque de troubles. Pourtant, le monde d’aujourd’hui est peut-être encore plus complexe et peut-être même plus effrayant, malgré des progrès matériels évidents.

À quelques exceptions près, la plupart des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à une « tempête parfaite » de problèmes : une série de défis qui créent des crises et des urgences qui se chevauchent et s’entremêlent.

Il se trouve que ce sont eux qui sont parmi les plus touchés par le changement climatique et le réchauffement de la planète — même s’ils en sont bien moins responsables que d’autres. Les recherches scientifiques suggèrent que nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires, avec des conséquences dévastatrices pour nous, y compris dans un avenir proche. L’espoir d’une quelconque coopération mondiale pour faire face à ce basculement s’amenuise à grande vitesse.

L’architecture mondiale aggrave encore la situation des pays qui ont adhéré aux idées du Consensus de Washington — qui, fait remarquable, continue d’être une référence pour un trop grand nombre de décideurs politiques dans les pays à faible et moyen revenu.

Des systèmes fiscaux internationaux archaïques empêchent les gouvernements de taxer les riches ou les multinationales, même lorsqu’ils le souhaitent.

Les marchés financiers et la libéralisation des comptes de capital ont considérablement aggravé leurs difficultés, tout en n’apportant que des avantages incertains et généralement mineurs.

De nombreux pays sont en proie à des crises graves — même ceux qui ne sont pas confrontés à un endettement extrême ou à une menace de défaut de paiement —, en raison d’un service de la dette particulièrement onéreux vis-à-vis des bailleurs extérieurs ; ces paiements les privent de la capacité d’engager d’autres dépenses publiques essentielles. En raison des hiérarchies monétaires et des perceptions souvent mal fondées des risques sur les marchés mondiaux des capitaux, ils sont directement touchés par les flux de capitaux résultant des politiques macroéconomiques des économies avancées — sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle — et se trouvent ensuite bloqués lorsqu’ils sont confrontés à des crises aggravées comme les guerres et les pandémies. 

La financiarisation a d’autres effets néfastes, tant sur les marchés mondiaux qu’au sein des économies nationales.

Nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Jayati Ghosh

Les pays importateurs de denrées alimentaires et de carburant sont ainsi particulièrement touchés par la volatilité des prix sur les marchés mondiaux, étant durement pénalisés lorsque les prix des matières premières augmentent, mais ne bénéficiant pas de leur baisse — souvent en raison de la dévaluation monétaire.

Une offre insuffisante d’emplois de qualité, même dans les pays à « forte croissance », entraîne non seulement une trop faible dépense des ménages mais aussi des tensions sociales et politiques.

Un nombre croissant de pays sont touchés par des conflits internes et une violence croissante.

Les inégalités se creusent dans presque tous les pays, ainsi qu’à l’échelle mondiale, avec l’enrichissement des grandes multinationales et des individus extrêmement riches.

Une grande richesse confère aux riches un grand pouvoir, leur permettant d’influencer les lois, les réglementations et les politiques à leur avantage.

L’expansion non réglementée de l’IA privée menace d’entraîner des pertes d’emplois importantes et d’accroître encore les inégalités.

Sur le plan international, la volte-face agressive du pays responsable de la mise en place et de la mise en œuvre de l’architecture économique et financière mondiale a créé le chaos, la confusion et des effets négatifs à court terme.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui. Elle s’était de toute façon réduite à peau de chagrin avant les dernières attaques dont elle a fait l’objet, mais le rétrécissement et l’effondrement potentiel de plusieurs organisations internationales cruciales sont une source de préoccupation majeure.

L’investissement public mondial

Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il y en a toutefois quelques-unes de bonnes. 

Tout d’abord, la situation actuelle a mis fin au mythe selon lequel la croissance tirée par les exportations serait le meilleur moteur du développement économique pour tous les pays. 

Seule une poignée de pays ont historiquement pu bénéficier d’une telle stratégie, pour différentes raisons de géopolitique et d’économie politique.

La plupart des autres qui l’ont essayée sont restés prisonniers d’une production à faible valeur ajoutée, les excédents des chaînes de valeur mondiales étant récupérés par les activités de préproduction et de postproduction des multinationales — basées pour la plupart dans les pays riches.

Cela ne signifie pas que les exportations soient inutiles ou doivent être ignorées — mais plutôt qu’il faut adopter une stratégie différente et plus nuancée, avec des partenaires commerciaux diversifiés, des accords régionaux et un accent plus marqué sur la croissance des salaires et de l’emploi au niveau national.

Or il est aujourd’hui plus probable de réunir ces conditions.

L’effondrement de l’aide au développement pourrait également devenir une opportunité.

Le moment est venu de reconsidérer l’ensemble du fondement conceptuel et pratique de l’aide publique au développement et de passer d’une approche fondée sur la charité à une approche fondée sur la coopération internationale autour de défis communs — en d’autres termes, un investissement public mondial.

Il ne s’agit pas de transferts des riches vers les pauvres par « bonté de cœur », mais d’une collaboration entre les nations pour fournir des biens publics mondiaux et surmonter les défis planétaires.

[L’aide au développement doit réussir son pivot géopolitique : lisez la pièce de doctrine d’Alexandre Pointier]

L’idée est d’obtenir que les pays s’engagent à mettre en commun leurs ressources et leurs efforts pour atteindre des objectifs communs, en particulier dans les domaines qui traitent des problèmes mondiaux urgents tels que le changement climatique, la pollution, l’alimentation et la santé. Cela implique des contributions partagées, pour lesquelles tous les pays participent selon leurs moyens et partagent un pouvoir de décision concernant les dépenses.

Ce changement de paradigme a peu de chances de se produire d’une façon multilatérale à l’heure actuelle, mais il pourrait fonctionner avec des groupes ou des coalitions de pays.

On observe même les signes d’une plus grande interaction entre les pays à faible et moyen revenu et une meilleure reconnaissance de la nécessité de travailler en coalition sur des questions spécifiques — par exemple une fiscalité plus progressive, la lutte contre les flux financiers illicites, et le partage et le transfert de technologies dans des domaines cruciaux tels que l’atténuation du changement climatique. Dans certains cas, ces coalitions incluent des gouvernements progressistes de pays riches.

Si le contexte international est important pour créer des conditions favorables, l’économie politique nationale reste cruciale.

Le changement de paradigme le plus fondamental qui s’impose consiste à renverser la relation habituelle entre l’économie et la société.

Nous devons nous débarrasser de l’idée selon laquelle diverses mesures doivent être prises pour servir l’économie et améliorer les perspectives de croissance. 

Par exemple, on nous dit que l’amélioration des conditions sanitaires est bonne pour l’économie car elle améliore la productivité des travailleurs, ou que l’augmentation du nombre de femmes dans la population active rémunérée augmentera le PIB.

En réalité, c’est une mauvaise façon de voir les choses, qui subordonne les personnes, les communautés et la nature aux besoins « économiques » — quand ces derniers concernent en fin de compte les profits du capital.

Nous devons au contraire faire en sorte que l’économie soit au service des personnes et de la planète. 

Après tout, il s’agit d’une construction humaine, qui peut donc être révisée et reconstruite par les humains.

La première de toutes nos questions doit toujours rester : quel type de société voulons-nous ? Ce n’est que dans un second temps qu’il nous faut réfléchir à l’économie qu’il faut mettre en place pour y parvenir.

En d’autres termes, cela signifie que nous devons veiller à ce que les marchés servent la société, et pas seulement les actionnaires des entreprises privées.

Une fois que l’on accepte que les politiques économiques doivent promouvoir la durabilité, l’égalité des sexes et la justice sociale, les implications politiques sont évidentes.

Par exemple, les prestations de soins effectuées mais non rémunérées, de même que la nature, ne peuvent être traitées comme elles l’ont été jusqu’à présent — comme des ressources illimitées pouvant être utilisées gratuitement et épuisées sans coût ni conséquence.

Au contraire, les institutions et les politiques économiques doivent non seulement reconnaître les contributions de ces soins et de la nature, mais aussi s’efforcer de les valoriser socialement et de créer les conditions nécessaires à leur épanouissement.

Le travail de soins doit pouvoir être considéré comme un bien collectif qui bénéficie de ressources et d’une réglementation adéquates. 

La réglementation fait en effet partie intégrante de la formation des marchés par les États.

Il est important de rappeler que les États sont toujours essentiels au fonctionnement des marchés et qu’ils les façonnent : la question est de savoir dans l’intérêt de qui.

Il y a une mauvaise foi chez ceux qui plaident pour la fin des investissements publics et souhaitent que l’État n’intervienne pas dans les marchés et les activités économiques, ni ne les réglemente. Ce qu’ils veulent réellement, c’est que l’intervention du gouvernement ne serve que les intérêts du grand capital.

Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est que les États soient réactifs et responsables pour répondre aux besoins des populations de manière égalitaire, en étant conscients de la nécessité de respecter les limites de la planète et de la nature.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui.

Jayati Ghosh

L’une des formes de réglementation les plus importantes concerne les marchés financiers, car le contrôle de la finance est une condition préalable essentielle à la réussite de toute autre politique progressiste.

Les flux transfrontaliers et les marchés financiers internes doivent pouvoir être soumis à des contrôles publics qui garantissent un accès stable et équitable aux financements, orientent celui-ci vers des activités socialement souhaitables, empêchent les comportements oligopolistiques et la volatilité des prix, et réduisent la propension aux crises.

Les droits des travailleurs doivent également être renforcés, à la fois par la réglementation et par l’emploi public. Ce point est particulièrement crucial dans l’économie informelle — notamment pour les femmes qui sont nombreuses à exercer des activités agricoles à petite échelle et des emplois domestiques. L’extension des systèmes de protection sociale présente un avantage macroéconomique non négligeable : elle stimule la demande et permet une plus grande résilience sociale face aux chocs économiques futurs, y compris ceux causés par l’aggravation de la crise environnementale.

Le système alimentaire mondial est enfin défaillant à plusieurs égards : il est malsain, coûteux pour l’environnement et inégalitaire.

Il a aussi des conséquences sociales, économiques et environnementales, qui sont également liées au genre. Il doit être reconstruit de fond en comble afin de soutenir une production agricole diversifiée et durable pour les marchés locaux, nationaux et régionaux, d’assurer la sécurité alimentaire pour tous, en particulier pour les groupes les plus marginalisés, de promouvoir la biodiversité et de garantir l’accès aux moyens de subsistance, en particulier aux petits producteurs. 

Répondre à tous ces défis nécessitera une forte augmentation des dépenses publiques, à la fois par des investissements en capital et par des dépenses budgétaires régulières dans les services essentiels et la protection sociale.

Ce tournant exige à son tour une architecture mondiale qui permette aux États d’élargir leur « espace budgétaire » grâce à des politiques macroéconomiques progressistes et à la coopération multilatérale, et en particulier grâce à la coopération fiscale afin de garantir que les entreprises multinationales et les personnes les plus riches contribuent le plus.

Les dépenses publiques en faveur des soins et de la préservation de l’environnement doivent être considérées comme faisant partie de l’investissement public mondial, plutôt que d’être vues comme une forme d’« aide » destinée à être « consommée ».

*

Beaucoup diront que la situation mondiale actuelle, ainsi que la configuration politique de nombreux pays, ne sont pas propices à de telles stratégies tournées vers l’avenir.

Mais l’histoire nous montre que les périodes de ténèbres et de confusion ont souvent été le terreau de changements importants.

Le monde dans lequel nous vivons est rempli de visions apocalyptiques du futur.

Elles sont de plus en plus courantes, de plus en plus explicites. Mais elles ne sont ni utiles, ni nécessairement exactes.Comme l’a fait remarquer Jeremy Adelman dans sa biographie d’Albert Hirschman : « Il ne s’agit pas de prédire une disparition — il s’agit d’imaginer une autre façon de discuter. »

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03.02.2026 à 18:24

Les trumpistes veulent-ils vraiment faire la guerre à la Chine ?

guillaumer

Malgré un discours « faucon », la politique chinoise de Donald Trump et de son administration est embourbée dans ses contradictions.

Au-delà de la rhétorique, la Chine est l'objet d'une guerre interne à Washington.

Décryptage au cœur des factions qui s’affrontent pour savoir comment faire face à Pékin.

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Texte intégral (8075 mots)

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Il y a plus de trente ans, celui qui est aujourd’hui l’intellectuel nationaliste chinois le plus puissant de la République populaire avait une intuition qu’il érigeait en loi fondamentale : travaillés par le spectre de la guerre civile, les États-Unis finiraient par s’entre-déchirer.

Aujourd’hui, America versus America semble être semble être une stratégie chinoise — mais la prophétie s’est-elle réalisée ?

Lorsque Donald Trump a pris pour la seconde fois ses fonctions à la Maison-Blanche, bon nombre de « faucons » connus pour leur position très hostile à la Chine ont été amenés à des postes clefs. Pour diriger le département de la Défense– aujourd’hui rebaptisé de la Guerre — le président américain a ainsi nommé Pete Hegseth, inquiet des efforts chinois pour « construire une armée spécifiquement dédiée à vaincre les États-Unis » et pour assurer une « domination […] mondiale 63 » ; celui-ci est accompagné d’Elbridge Colby, ardent défenseur d’une réorientation de la stratégie de défense américaine pour contrer la Chine, qui est devenu le principal responsable des orientations politiques du Pentagone 64.

En parallèle de ces nominations, John Ratcliffe est rapidement confirmé à la tête de la CIA et profite de son audience devant le Sénat pour réitérer ce qu’il soulignait dans une tribune au Wall Street Journal en 2020 : « la Chine est la menace de sécurité nationale n°1 65 ». Le département d’État, quant à lui, est placé sous la direction de Marco Rubio, l’élu le plus actif sur la Chine depuis 2011, date de son entrée au Sénat, qui ne manque jamais une occasion d’appeler à plus de restrictions technologiques contre cet adversaire. Il y est entouré d’autres faucons tels que Jacob Helberg, sous-secrétaire pour la croissance économique 66, qui dénonçait dans son livre la « guerre grise » opposant la Chine et les États-Unis, nouvelle « guerre froide » menaçant la « survie politique » de l’Amérique 67 ; comme Rubio, ce dernier s’est mobilisé en 2024 auprès du Congrès pour que soit adoptée une loi interdisant à TikTok d’opérer aux États-Unis si l’application restait détenue par sa maison-mère chinoise.

En l’absence d’un arbitrage clair dans une guerre interne de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions.

Mathilde Velliet

D’autres personnalités moins exposées médiatiquement sont élevées à des postes non moins cruciaux dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de rivalité technologique avec la Chine. On pense ainsi à Ivan Kanapathy, qui avait contribué à élaborer plusieurs mesures de restriction technologique visant la Chine lors de son dernier passage à la Maison-Blanche et devient en 2025 directeur « senior » pour l’Asie au Conseil de sécurité nationale, ou encore à Jeffrey Kessler, nommé à la tête du Bureau pour l’industrie et la sécurité du département du Commerce en charge du contrôle des exportations.

Dans un contexte de relatif consensus bipartisan favorable à une approche plus ferme envers la Chine, la nomination de ces « faucons » — tous encore en poste actuellement — pouvait laisser penser que la deuxième administration Trump inscrirait sa politique chinoise dans la continuité des orientations prises depuis la seconde moitié des années 2010, qui furent guidées par un sentiment de plus en plus fort et répandu que la Chine représente une grave menace pour les États-Unis. Plusieurs des responsables cités ayant été de fervents défenseurs, voire d’actifs architectes, des restrictions imposées aux échanges technologiques avec la Chine dans le but de sécuriser les infrastructures américaines — loi sur TikTok, interdiction de certaines applications chinoises, limitations imposées à la présence d’entreprises chinoises dans les technologies américaines de l’information et de la communication, etc. — et de ralentir l’adversaire chinois — contrôles sur les exportations de semi-conducteurs par exemple, ou inscription d’entreprises chinoises sur la liste d’entités du Commerce —, un durcissement de ces restrictions était attendu, probablement assorti d’une ferme injonction adressée aux alliés pour qu’ils fassent de même. 

Pourtant, après plus d’un an d’administration Trump, et en dépit de l’impression qu’a pu donner l’annonce des barrières douanières, force est de constater que ce durcissement n’a pour l’instant pas eu lieu. Bien au contraire. 

Des restrictions technologiques assouplies ou suspendues

Depuis le printemps 2025, plusieurs mesures de restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine ont fait l’objet d’assouplissements, de suspensions ou de reports. Par une série de décrets, le président Trump refuse de mettre en œuvre la loi sur TikTok, alors que lui-même avait tenté d’interdire l’application en 2020 68 ; après suspension de l’application de la loi jusqu’à avril 69, puis juin 70, puis septembre 71, puis décembre 2025, le président a considéré, au terme de l’année, que TikTok s’était suffisamment séparé de sa maison-mère Bytedance et pouvait donc continuer à opérer aux États-Unis 72.

Afin d’éviter de porter atteinte aux discussions commerciales avec Pékin et aux sommets prévus entre les présidents Trump et Xi, la Maison-Blanche demande à son administration de suspendre certaines mesures prévues ciblant la Chine. Ainsi, le département du Commerce est ainsi prié d’éviter toute nouvelle restriction sur les exportations vers la Chine 73 ; de même, les sanctions prévues contre le ministère chinois de sécurité d’État responsable de la campagne de cyberespionnage Salt Typhoon ayant compromis les données de millions d’individus sont mises en suspens 74

S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale — concept au périmètre certes malléable — les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales, voire comme source de revenus pour le gouvernement américain ; par exemple, fin mai 2025, le Bureau pour l’industrie et la sécurité (BIS) a imposé à plusieurs entreprises
 75 l’obligation d’obtenir une licence pour leurs exportations vers la Chine de technologies de conception assistée par ordinateur électronique (EDA, electronic design automation), essentielles pour la conception de semiconducteurs, avant de lever cette restriction quelques semaines plus tard dans le cadre des négociations commerciales.

De même, fin septembre 2025, le BIS a publié sa « règle sur les affiliés » stipulant que toutes les filiales détenues à plus de 50 % par des entreprises inscrites sur l’Entity List sont elles aussi automatiquement ajoutées à cette liste 76, un mois plus tard, pourtant, le « deal » commercial signé entre Pékin et Washington a prévu sa suspension. À l’encontre de la tendance à l’expansion des contrôles, le président Trump ré-autorise même la vente de certains semi-conducteurs à la Chine, comme les puces H20 en juillet 2025 77 et les puces H200 en décembre 2025, les deux modèles étant produits par Nvidia. Ces restrictions ne sont cependant levées que moyennant finance : dans un accord sans précédent, Nvidia 78 s’engage à reverser au gouvernement américain entre 15 % et 25 % des revenus de ses ventes de puces en Chine 79

Traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques posés par la Chine. 

Mathilde Velliet

La « menace » chinoise : Missing in Action

Outre l’assouplissement de ces restrictions, le langage officiel américain se fait nettement moins antagonique. Aux références du président Trump sur le « G2 » 80 se succèdent les déclarations de Pete Hegseth affirmant que « la relation entre les États-Unis et la Chine n’a jamais été meilleure » ; concluant un post sur X, le secrétaire à la Guerre a même déclaré « que Dieu bénisse la Chine et les USA 81 » !

Il ne faut pas voir dans ces déclarations une erreur de communication de la part du président américain ou de Pete Hegseth ; bien plutôt, c’est une nouvelle approche de la Chine qu’adopte maintenant l’administration Trump, telle que peut le refléter la Stratégie de sécurité nationale américaine publiée début décembre 2025.

Alors que les deux précédentes stratégies de sécurité nationale, publiées en 2017 et 2022, faisaient de la compétition stratégique entre grandes puissances une priorité, l’expression est absente du document de 2025, qui redonne la priorité à « l’hémisphère occidental » et réaffirme la « doctrine Monroe » ; les seuls reproches explicitement adressés à la Chine — qui n’est jamais qualifiée de « rivale », « concurrente », « défi » ni « menace » — concernent le déséquilibre commercial et la surproduction du pays. Dans un écho des premières années du XXe siècle 82, la stratégie prévoit des bénéfices astronomiques pour l’économie américaine si les États-Unis parviennent à maintenir leur croissance et « une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin » (p.20). 

D’autres objectifs de la stratégie visent cependant la Chine sans la nommer, reflet à la fois de la persistance des préoccupations d’une partie de l’administration à l’égard de la Chine — notamment au sein du Pentagone — et des tentatives parallèles d’autres acteurs, comme le Secrétaire au Trésor, pour adoucir le langage la concernant 83. Dans la Stratégie de sécurité nationale, on ne peut ainsi que penser à la Chine à la lecture des passages sur la nécessité :

— de mettre fin aux « exportations de précurseurs du fentanyl » ainsi qu’aux « menaces […] qui mettent en péril l’accès des États-Unis aux ressources critiques dont les minerais et les terres rares » ; 

— « d’empêcher les concurrents non-hémisphériques d’accroître leur influence » dans les Amériques, notamment grâce à leur « assistance low cost » masquant un « piège de la dette et des problèmes de cybersécurité » ; 

— d’« éviter un conflit sur Taïwan, idéalement par une supériorité militaire écrasante » ;

— ou bien encore « d’encourager l’Europe à agir pour combattre la surcapacité mercantiliste, le vol de technologies, l’espionnage cybernétique et d’autres pratiques économiques hostiles ».

Le choix de n’aborder la relation avec la Chine que d’un point de vue commercial, à l’exclusion des enjeux sécuritaires, politiques, comme de ceux touchant aux valeurs 84, marque un net changement avec la tendance des années précédentes ; ce changement est d’autant plus surprenant à l’heure où la Chine développe son armée, conduit des offensives de grande ampleur contre les réseaux américains, ou mobilise des outils de coercition économique 85.

Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques d’avec la Chine est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain.

Mathilde Velliet

Ce silence stratégique à l’endroit de la Chine dans la Stratégie de sécurité 2025 recoupe d’autres omissions ; ainsi, en décembre 2025, le sous-secrétaire d’État Jacob Helberg a lancé l’initiative Pax Silica, qui reprend une grande partie des éléments constitutifs de la politique de sécurisation des échanges avec la Chine ces dernières années : « renforcer la sécurité des investissements », se protéger contre « la surproduction ou les pratiques déloyales de dumping », mettre en œuvre des « politiques pour protéger les technologies sensibles et les infrastructures critiques contre tout accès, toute influence ou tout contrôle indus », « construire et déployer des réseaux d’information de confiance » 86 — ces différents objectifs étant énoncés sans nommer une seule fois la Chine ! De même, dans les déclarations publiques comme dans les entretiens que j’ai pu conduire avec certains de ses hauts fonctionnaires, le département d’État insiste sur le fait que Pax Silica « n’est pas contre la Chine » 87, « ne concerne aucun autre pays » hors de l’initiative 88 et « ne vise pas à isoler quiconque mais à se coordonner entre partenaires » 89.

Un mot d’ordre : exporter

L’assouplissement des mesures et des discours visant la Chine semble traduire une victoire partielle, et peut-être temporaire, remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump. Menée par le président, celle-ci souhaite avant tout encourager les exportations américaines, en Chine et partout dans le monde. 

Le choix de suspendre la mise en œuvre de certaines mesures comme la loi sur TikTok ou la règle du BIS sur les filiales, comme celui de limiter le langage conflictuel dans différents documents stratégiques, relève en partie de ce que l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton avait appelé, sous la première administration Trump, « le phénomène du trou noir du commerce » 90 : pour conclure un grand deal avec Pékin, il importe de marginaliser ou de reporter le règlement des questions sécuritaires, source de tension entre les deux puissances.

Une telle ligne stratégique était déjà perceptible au cours du premier mandat Trump ; ainsi, en mai 2018, le président américain a présenté les démarches judiciaires contre l’entreprise de télécommunications chinoise ZTE, accusée d’avoir violé les sanctions américaines contre l’Iran, comme négociables dans le cadre de « l’accord commercial plus large » qu’il était en train de négocier avec Xi 91 ; en mai 2019, aussi, les faucons ont dû attendre l’échec des négociations sino-américaines pour faire adopter un ensemble de restrictions prêtes depuis plusieurs mois, telles que l’executive order 13873 et l’inscription de Huawei et d’autres entreprises chinoises sur l’Entity List. 92

Sept ans plus tard, l’administration Trump II continue de placer la préservation de la trêve commerciale au cœur de sa stratégie ; aujourd’hui, le coût d’une escalade s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter — notamment via le contrôle des terres rares, dont dépend Washington. Les partisans de la Maison-Blanche justifient ainsi les assouplissements et suspensions des restrictions comme un moyen de gagner un temps de stabilité, durant lequel les États-Unis diversifient leur approvisionnement en terres rares et réduisent leur dépendance à la Chine. Si des efforts sont déployés en ce sens par l’administration, l’objectif affiché par le secrétaire au Trésor de se libérer d’ici deux ans du goulet d’étranglement chinois semble difficilement atteignable 93.

Au-delà de ces précautions, sur le plan technologique, la volonté d’encourager les exportations américaines découle d’une stratégie, portée notamment par le directeur du Bureau pour la politique scientifique et technologique (OSTP) Michael Kratsios ou le conseiller du président pour la tech David Sacks. Cette stratégie entend « gagner la course » à l’IA en faisant des technologies américaines les fondations du déploiement de l’IA dans le monde 94, plutôt que d’imposer des contrôles exports jugés excessivement larges 95. En vendant à Pékin des semi-conducteurs, les États-Unis maintiendraient ainsi la Chine dans une situation de dépendance aux technologies américaines, tandis que l’en priver stimulerait son industrie nationale ; l’accès au lucratif marché chinois permettrait en outre aux entreprises américaines de générer des revenus, qu’elles pourraient réinvestir en R&D pour continuer à innover plus vite que la Chine, afin de conserver un avantage technologique et militaire.

S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale, les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales.

Mathilde Velliet

Si l’IA ouvre aujourd’hui des perspectives inédites, une telle stratégie n’est cependant pas du tout nouvelle : comme l’avait montré Hugo Meijer dans son travail doctoral, dans les années 1990 et 2000, les coalitions politiques américaines ont fait leur cette nécessité d’engager une « course technologique » ; celle-ci les a convaincus de libéraliser les contrôles sur les exportations vers la Chine.

Aujourd’hui, cette même stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine ; son PDG Jensen Huang a ainsi caractérisé les contrôles à l’exportation d’« échec » ayant donné à la Chine « la motivation, l’énergie et le soutien du gouvernement pour accélérer [son] développement ».

Par ces propos, Huang attise les craintes américaines que la Chine gagne la course à l’IA ; il s’agirait donc pour les États-Unis d’« accélérer » plutôt que d’imposer des restrictions. Si davantage de recherches sont nécessaires pour documenter l’influence du lobbying privé au sein de l’administration Trump II, le fait que l’annonce de Trump autorisant les exportations des puces H20 de Nvidia ait eu lieu à peine quelques jours après une visite du PDG de Nvidia à Mar-a-Lago ne doit pas être attribué au hasard.

Une approche contradictoire des risques sécuritaires

Malgré sa position plus conciliante vis-à-vis de Pékin, Washington ne renonce pas complètement à répondre aux risques sécuritaires posés par la Chine. Si au Pentagone, plusieurs hauts gradés continuent de pousser pour une orientation stratégique américaine intégrant la compétition avec la Chine à l’échelle mondiale, y compris sur le plan technologique, certaines agences indépendantes, comme des parties de la bureaucratie et plusieurs officiels politiques nommés, défendent encore le renforcement des restrictions.

Au-delà du sujet des exportations, concernant l’entrée aux États-Unis de capitaux et de technologie en provenance de Chine, l’objectif de l’administration Trump II s’inscrit dans la continuité des politiques menées cette dernière décennie. Le but affiché reste de renforcer la cybersécurité des infrastructures, de lutter contre les opérations d’influence chinoises et les risques inhérents aux équipements chinois « non-fiables » et d’assurer la sécurité de la recherche et la protection de la propriété intellectuelle. Ainsi, outre l’interdiction de vente de drones chinois aux États-Unis, les autorités américaines bloquent certains investissements aux États-Unis jugés problématiques pour leur lien avec la Chine, comme l’acquisition de l’entreprise aérospatiale et de défense Emcore par l’entreprise Hiefo, sur laquelle s’est prononcé un executive order  le 2 janvier 2026 ; celles-ci continuent également de déployer les « règles sur les technologies de l’information et de la communication » (ICTS rules) interdisant notamment l’importation de véhicules connectés chinois.

Les efforts faits par l’administration américaine pour sécuriser les échanges technologiques avec la Chine sont cependant sapés par la volonté de ses plus hauts membres d’utiliser les mesures de sécurité comme levier — ou comme instrument de représailles — dans les négociations commerciales ; ces mêmes efforts sont aussi minés par le manque de coordination entre départements et avec la Maison-Blanche, illustré par les péripéties autour de la « règle sur les affiliés » édictée par le BIS.

Aujourd’hui, une stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine.

Mathilde Velliet

Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain. La Maison-Blanche comme les législateurs républicains, annonce ainsi vouloir lutter contre les influences étrangères et renforcer la sécurité des infrastructures pour mieux résister aux cyberattaques chinoises, mais s’efforce en parallèle de diminuer les budgets et de licencier les employés fédéraux des entités chargées précisément de ces missions, dans le combat qu’elle mène contre la « censure » et l’« État profond » ; ainsi, en 2025, l’administration Trump a orchestré le départ d’environ un tiers des employés de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA), et a proposé lors de son budget pour l’année fiscale 2026 de supprimer 491 millions de dollars au budget de l’agence, soit une réduction d’environ 17 % par rapport à l’année précédente.

En conséquence de cette diminution des effectifs, et contrairement à l’objectif affiché dans la NSS de « protéger [les États-Unis] contre les influences étrangères hostiles », l’année 2025 a été marquée par la réduction des équipes dédiées à la lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères, notamment :

  • au sein de la CISA ; 
  • au sein du FBI, avec la dissolution de la task force sur l’influence étrangère en février 2025 ; 
  • au département d’État, avec la suppression de son Counter Foreign Information Manipulation and Interference Office en avril 2025 ;
  • au sein du bureau du directeur du renseignement national (ODNI), qui a supprimé le Foreign Malign Influence Center et le Cyber Threat Intelligence Integration Center ; 
  • au sein de l’Agence de Sécurité Nationale (NSA), avec le licenciement du directeur Timothy Haugh, également à la tête du Cyber Command, et de son adjointe. 

Les faucons nichent au Congrès

La position de l’administration Trump sur la Chine qui s’est dessinée au fil de cette première année est moins centrée sur les risques sécuritaires, bien qu’une telle position demeure pétrie de contradictions.

Il est remarquable de constater que l’opinion publique semble accompagner ce désintérêt pour les questions sécuritaires : alors que la Chine était perçue comme une menace par 58 % des Américains en 2023, cette proportion a reculé à 50 % en 2025, la Chine étant notamment réévaluée par les démocrates. Pour la première fois depuis la pandémie, les Américains sont aussi nombreux à considérer que le commerce avec la Chine renforce la sécurité nationale qu’à estimer qu’il la fragilise.

Face à ces évolutions, le Congrès demeure fidèle à sa ligne historique ; depuis la création de la République populaire de Chine, il est un relais important du discours présentant la Chine comme une menace, et fait obstacle aux efforts présidentiels pour développer les relations avec le pays ; traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques cyber, industriels, technologiques, sécuritaires, politiques et économiques posés par la Chine. 

À travers des lettres adressées à l’administration, des auditions, des déclarations publiques et des projets de lois, les élus démocrates mais aussi républicains tentent d’orienter la politique chinoise de Washington vers plus de fermeté : les élus des deux partis ont ainsi rappelé l’importance d’appliquer la loi sur Tiktok, et proposé une législation interdisant DeepSeek sur les appareils gouvernementaux ; plusieurs élus, dont le président de la Commission Chine de la Chambre John Moolenaar, ont aussi appelé la Securities and Exchange Commission à radier vingt-cinq groupes chinois des places boursières américaines au nom de leur participation à la fusion civilo-militaire chinoise.

Aujourd’hui, le coût d’une escalade commerciale s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter face aux États-Unis — notamment via le contrôle des terres rares.

Mathilde Velliet

En juillet 2025, les décisions présidentielles d’autoriser la vente des puces H20 et H200 ont suscité les protestations d’experts et d’élus, même républicains, comme John Molenaar ; face à cette direction empruntée par le président Trump, des élus des deux partis et des deux chambres continuent de multiplier les projets de loi pour limiter les exportations de semi-conducteurs avancés vers la Chine, en obligeant l’exécutif à notifier le Congrès en cas de vente voire en interdisant l’octroi de licences, en forçant les fabricants américains de puces à satisfaire en priorité la demande nationale, ou en empêchant la Chine d’accéder à distance à la capacité de calcul fournie par les puces américaines dans des data centers hors de son territoire.

Les inquiétudes des représentants du Congrès quant à la Chine se reflètent jusque dans les débats sur le budget 2026 des États-Unis : la loi de financement de la défense promulguée en décembre 2025 contient ainsi plusieurs mesures visant la Chine et, par ailleurs, le Congrès a notamment adopté un mécanisme de contrôle des investissements américains dans les secteurs technologiques de pays étrangers rivaux, élargissant une mesure équivalente adoptée par décret sous Biden. 

Si le Congrès manifeste sans ambiguïté son désir de renforcer les restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine , sa capacité à faire réellement pression sur l’exécutif pour obtenir satisfaction est limitée, comme l’ont illustré les échecs des représentants à faire appliquer la loi sur TikTok ou à faire respecter la compétence du Congrès en matière de tarifs douaniers. Même dans le cas d’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat, ceux-ci consacreront sans doute plus d’énergie à contrecarrer la politique intérieure de l’administration Trump que sa politique chinoise. 

Après une première administration Trump qui avait activement contribué à la formulation de la relation sino-américaine en termes sécuritaires, et après quatre années de dénonciation par les républicains de la « faiblesse » du gouvernement Biden quant à la Chine, la première année de l’administration Trump II a pris de court ceux qui s’attendaient à la voir adopter une approche centrée sur la rivalité idéologique et l’endiguement technologique. Les quelques annonces radicales visant la Chine — comme l’ajout d’environ 20 000 filiales d’entreprises chinoises sur l’Entity List ou l’imposition de droits de douane de 125 % sur certaines importations chinoises — ont assez vite été abandonnées. Plus surprenant sans doute, plusieurs mesures s’inscrivant dans la continuité des deux dernières administrations et perçues par les politiciens des deux bords comme essentielles pour protéger la sécurité nationale — sanctions en réponse aux cyberattaques chinoises, restrictions sur l’exportation des puces les plus avancées, mesures touchant TikTok — ont été suspendues ou assouplies.

Les décisions prises par l’administration Trump II découlent d’une combinaison de facteurs, mêlant proximité du président et de son entourage avec les tech bros — tels Jensen Huang de Nvidia ou Larry Ellison d’Oracle dont la fortune a bondi de 15 milliards après l’accord sur TikTok — stratégie spécifique pour assurer le leadership technologique des États-Unis et choix politiques accordant la priorité à l’« hémisphère occidental » et à la trêve commerciale. Bien que surprenantes, ces décisions ne doivent cependant pas être interprétées à outrance, pour y voir un tournant dans la politique étrangère américaine : en effet, la bataille au sein de l’administration sur la politique à adopter vis-à-vis de la Chine continue de faire rage et les faucons, toujours présents au sein de l’exécutif et bénéficiant du soutien du Congrès, pourraient parvenir à imposer des restrictions à la faveur d’une rupture de la trêve commerciale.

En l’absence d’un arbitrage clair dans cette guerre de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions. Cette indécision est dommageable pour la puissance américaine, comme elle l’est pour l’Europe qui doit s’accommoder de ces signaux contradictoires en maintenant une relation transatlantique déjà sous tension ; il est en effet difficile pour elle de « s’aligner sur les contrôles aux exportations » américains, comme l’exigent les documents de la Maison-Blanche et du Congrès, dès lors que cette ligne semble fluctuer au gré des négociations commerciales.

L’assouplissement des mesures visant la Chine semble traduire une victoire partielle remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump.

Mathilde Velliet

Le désarroi européen touche aussi à d’autres sujets ; dès lors que les agences américaines chargées de la lutte contre les cyberattaques et les ingérences chinoises (CISA, NSA, FBI) sont en sous-effectifs et ont perdu de leur légitimité, la coopération en matière de renseignement devient difficile ; alors que l’administration Trump est divisée entre partisans d’une résolution rapide des différends transatlantiques qui permettrait de réorienter les ressources et faire front commun face à Pékin, et critiques des politiques européennes, jugeant que la principale menace pour l’Europe n’est ni la Russie ni la Chine mais « la menace de l’intérieur », les dirigeants du Vieux Continent doivent encore se demander qui il leur faut croire. 

Si l’administration Trump II persiste dans son instabilité stratégique à l’égard de la Chine, si elle persiste encore à affaiblir ses capacités de cybersécurité et sa résilience démocratique, tout en fragilisant l’alliance transatlantique, elle offrira à la Chine le leadership mondial qu’elle prétend encore défendre.

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02.02.2026 à 14:13

Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle

Matheo Malik

À l’université catholique de Louvain où il recevait le lundi 2 février un doctorat honoris causa, l’ancien président de la Banque centrale européenne a prononcé un discours important.

Après le « moment Groenland », il articule les piliers fondamentaux du « fédéralisme pragmatique » qu’il appelle de ses vœux pour résister face à Trump et Xi Jinping.

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Texte intégral (2888 mots)

La version anglaise de ce discours est disponible à ce lien. Pour découvrir tous nos contenus et nous soutenir, retrouvez ici nos offres et abonnez-vous au Grand Continent

Depuis sa création, l’architecture de l’Union incarne la conviction que l’État de droit international, soutenu par des institutions crédibles, favorise la paix et la prospérité.

Aucun État européen n’ayant conservé la capacité de se défendre seul, notre doctrine de sécurité a été façonnée par la protection offerte par les États-Unis. Ensemble, et toujours en alliance avec Washington, nous avons été en mesure de faire face à toute menace et d’instaurer la paix en Europe.

Et grâce à la garantie de notre sécurité et aux échanges commerciaux qui s’effectuaient principalement au sein de cette alliance, nous avons pu poursuivre en toute sécurité l’ouverture économique comme fondement de notre prospérité et de notre influence.

Mais l’ordre mondial aujourd’hui disparu n’a pas échoué parce qu’il était fondé sur une illusion.

Il a apporté des avantages réels et largement partagés : pour les États-Unis, en tant que puissance hégémonique, grâce à une influence incontestée dans tous les domaines et au privilège d’émettre la monnaie de réserve mondiale ; pour l’Europe, grâce à une intégration commerciale profonde et à une stabilité sans précédent ; et pour les pays en développement, grâce à leur participation à l’économie mondiale, qui a permis à des milliards de personnes de sortir de la pauvreté.

L’échec du système réside dans ce qu’il n’a pas pu corriger.

Une fois la Chine devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce, les frontières du commerce et de la sécurité ont commencé à diverger. Nous avions toujours commercé au-delà de l’alliance – mais jamais auparavant avec un pays d’une telle envergure et ayant l’ambition de devenir lui-même un pôle distinct. 

Le commerce mondial s’est éloigné du principe énoncé par David Ricardo selon lequel les échanges doivent suivre l’avantage comparatif. Certains États ont recherché l’avantage absolu par des stratégies mercantilistes, imposant la désindustrialisation à d’autres, tandis que les gains restants étaient répartis de manière inégale. Cela a semé les germes de la réaction politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. 

Dans le même temps, l’intégration profonde a créé des dépendances qui pouvaient être exploitées lorsque tous les partenaires n’étaient pas des alliés. L’interdépendance, autrefois considérée comme une source de retenue mutuelle, est devenue une source d’influence et de contrôle.

La gouvernance multilatérale ne disposait d’aucun mécanisme pour remédier aux déséquilibres, ni d’aucun langage pour reconnaître les dépendances. La confiance dans les gains mutuels du commerce rendait inconcevable l’idée même d’une dépendance utilisée comme arme.

Mais l’effondrement de cet ordre n’est pas en soi une menace. Un monde avec moins d’échanges commerciaux et des règles plus faibles serait douloureux, mais l’Europe s’adapterait.

De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.

Mario Draghi

La menace réside dans ce qui le remplacera.

Nous sommes confrontés à des États-Unis qui, du moins dans leur position actuelle, mettent l’accent sur les coûts qu’ils ont supportés tout en ignorant les avantages qu’ils ont tirés. Ils imposent des droits de douane à l’Europe, menacent nos intérêts territoriaux et indiquent clairement, pour la première fois, qu’ils considèrent la fragmentation politique européenne comme servant leurs intérêts.

Nous sommes confrontés à une Chine qui contrôle des nœuds critiques dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et qui est prête à exploiter cet avantage : inonder les marchés, retenir des intrants essentiels, forcer les autres à supporter le coût de ses propres déséquilibres.

C’est un avenir dans lequel l’Europe risque d’être subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout cela en même temps. Et une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps.

La transition entre cet ordre et celui qui lui succédera ne sera pas facile pour l’Europe.

Nous allons connaître une longue période où les interdépendances persisteront alors même que les rivalités s’intensifieront. Nous restons fortement dépendants des États-Unis pour l’énergie, la technologie et la défense. La Chine fournit plus de 90 % de nos importations de terres rares et domine les chaînes de valeur mondiales du solaire et des batteries qui sous-tendent notre transition écologique.

Dans cette période, la meilleure voie pour l’Europe est celle qu’elle suit actuellement : conclure des accords commerciaux avec des partenaires partageant notre état d’esprit et qui offrent une diversification et renforcer notre position dans les chaînes d’approvisionnement où nous jouons déjà un rôle essentiel.

C’est là que réside aujourd’hui le pouvoir de l’Europe. En 2023, l’Union était le premier exportateur et importateur mondial de biens et de services, avec des importations en provenance du reste du monde s’élevant à 3 600 milliards d’euros. Elle est également le premier partenaire commercial de plus de 70 pays.

Et nous occupons des positions critiques dans plusieurs industries stratégiques. Les entreprises européennes contrôlent 100 % de la lithographie ultraviolette extrême — la technologie nécessaire à la fabrication avancée de semi-conducteurs. Nous produisons la moitié des avions commerciaux du monde. Nous concevons les moteurs qui équipent la grande majorité des navires marchands mondiaux.

Dans ce contexte, il serait erroné de considérer les accords commerciaux principalement en termes de croissance. Leur objectif est désormais stratégique : renforcer notre position et réajuster nos relations maintenant que le commerce et la sécurité ne se recoupent plus entièrement.

Mais il s’agit d’une stratégie de maintien, pas d’un but en soi.

Individuellement, la plupart des pays de l’Union ne sont même pas des puissances moyennes capables de naviguer dans ce nouvel ordre en formant des coalitions — chacun apportant des avantages distinctifs, qu’il s’agisse de matières premières, de niches technologiques ou d’une situation géographique stratégique.

Mais collectivement, nous avons quelque chose de plus grand : notre taille, notre richesse, notre culture politique — et 75 ans de construction des institutions d’un projet commun.

De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.

À nous, donc, de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?

Mais soyons clairs : regrouper des petits pays ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ce modèle a un nom : la confédération. C’est la logique selon laquelle l’Europe fonctionne encore en matière de défense, de politique étrangère et de questions fiscales. Ce modèle ne produit pas de puissance : un groupe d’États qui se coordonne reste un groupe d’États, chacun disposant d’un droit de veto, chacun ayant ses propres calculs, chacun vulnérable à être éliminé un par un.

Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir. 

Mario Draghi

Pour devenir une puissance, l’Europe doit passer d’une confédération à une fédération.

Là où l’Europe s’est fédérée — dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique et de la politique monétaire —, nous sommes respectés en tant que puissance et négocions d’une seule voix. Nous le constatons aujourd’hui dans les accords commerciaux fructueux avec l’Inde et l’Amérique latine.

Là où nous ne l’avons pas fait — en matière de défense, de politique industrielle, d’affaires étrangères — nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter en conséquence.

Et là où le commerce et la sécurité se recoupent, nos forces ne peuvent protéger nos faiblesses. 

Une Europe unifiée sur le plan commercial mais fragmentée sur le plan de la défense verra sa puissance commerciale mise à profit contre sa dépendance en matière de sécurité, comme c’est le cas actuellement.

Certains diront que nous ne devrions pas agir tant que notre position n’est pas plus forte, tant que nous ne sommes pas plus unis, tant que l’escalade n’est pas moins coûteuse.

Mais ce compromis est illusoire. Ce n’est qu’en agissant que nous créerons les conditions qui nous permettront d’agir de manière plus décisive par la suite. L’unité ne précède pas l’action ; elle se forge en prenant ensemble des décisions importantes, grâce à l’expérience commune et à la solidarité qu’elles créent, et en découvrant que nous pouvons en supporter les conséquences. 

Prenons l’exemple du Groenland.

La décision de résister plutôt que de céder a obligé l’Europe à procéder à une véritable évaluation stratégique, à cartographier notre influence, à identifier nos outils et à réfléchir aux conséquences d’une escalade. 

La volonté d’agir a imposé une vision claire de la capacité d’agir.

Et en faisant front commun face à une menace directe, les Européens ont découvert une solidarité qui semblait auparavant hors de portée. Cette détermination commune a trouvé un écho auprès du public qu’aucun communiqué commun issu d’un sommet n’aurait pu égaler.

Dans le même temps, notre renforcement collectif ne pourra être à l’image de celui de la Chine — ou de ce qu’il semble être actuellement pour les États-Unis.

Dans leur posture actuelle, les États-Unis utilise le partenariat pour chercher la domination. La Chine maintient son modèle de croissance en externalisant ses coûts vers d’autres pays. L’intégration européenne est construite différemment : non pas sur la force, mais sur une volonté commune ; non pas sur la soumission, mais sur le partage des avantages.

À nous de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?

Mario Draghi

C’est une intégration sans subordination : ce modèle est largement préférable, mais aussi beaucoup plus difficile. Cela exige une approche différente. Je l’ai appelée « fédéralisme pragmatique ».

Pragmatique car nous devons prendre les mesures qui sont actuellement possibles avec les partenaires qui sont actuellement disposés à le faire et dans les domaines où des progrès peuvent actuellement être réalisés.

Mais fédéraliste parce que le but que nous recherchons est important.

L’action commune et la confiance mutuelle qu’elle crée doivent finalement devenir le fondement d’institutions dotées d’un réel pouvoir décisionnel, capables d’agir de manière décisive en toutes circonstances.

Cette approche permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, sans pour autant subordonner qui que ce soit. Les États membres y adhèrent volontairement. La porte reste ouverte à d’autres, mais pas à ceux qui compromettraient l’objectif commun. Nous n’avons pas à sacrifier nos valeurs pour obtenir le pouvoir.

L’euro en est l’exemple le plus réussi. Ceux qui étaient disposés à le faire ont pris les devants, ont mis en place des institutions communes dotées d’une réelle autorité et, grâce à cet engagement commun, ont forgé une solidarité plus profonde que n’importe quel traité n’aurait pu le prescrire. Depuis lors, neuf autres pays ont choisi de les rejoindre.

Le chemin ne sera pas sans embûches. Comme l’a déclaré Schuman en 1950, l’Europe ne se fera pas d’un seul coup. Tous les pays ne participeront pas dès le départ à toutes les initiatives, qu’elles concernent l’énergie, la technologie, la défense ou la politique étrangère. Mais chaque étape doit rester ancrée dans l’objectif : non pas une coopération plus souple, mais une véritable fédération.

Certains peuvent se bercer d’illusions en pensant que le monde n’aurait pas vraiment changé ou que leur situation géographique les mettrait à l’abri. D’autres peuvent croire que renoncer à leur indépendance économique, voire à leur territoire, ne menacerait pas leur capacité à préserver les valeurs qui nous définissent.

Cela ne doit pas empêcher les plus clairvoyants d’aller de l’avant. Que nous en ayons conscience ou non, nous sommes tous dans la même situation de vulnérabilité. Les anciennes divisions qui nous paralysaient ont été dépassées par une menace commune.

Mais la menace seule ne suffira pas à nous soutenir.

Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir. 

En agissant ensemble, nous redécouvrirons une chose qui était restée longtemps en sommeil : notre fierté, notre confiance en nous, notre foi en notre propre avenir. 

Et c’est sur cette base que l’Europe sera construite.

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22.01.2026 à 16:30

Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics

Matheo Malik

Avec un an de recul et de données, une « formule Trump » semble se dessiner.

Si elle conduit à l’explosion des profits en même temps qu’à une baisse de la consommation, elle n’est pas si incohérente.

Mais les signaux inquiétants s’accumulent : la Maison-Blanche pourrait-elle être contrainte de changer de méthode ?

Guillaume Duval signe une étude fouillée.

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Texte intégral (3128 mots)

Cela fait désormais plus d’un an que Trump est à la Maison-Blanche — et que nous essayons de fournir quotidiennement des clefs pour comprendre son programme de transformation radicale. Ce travail soutenu exige la mobilisation d’une rédaction dynamique, jeune et indépendante. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent

Au cours de la première année de son nouveau mandat, Donald Trump est parvenu à atteindre deux objectifs centraux pour qui entend rééquilibrer une économie qui dérivait dangereusement : limiter en même temps le déficit extérieur et le déficit public des États-Unis.

Malgré toutes les tensions que sa politique a suscitées, ce résultat a été obtenu sans faire dérailler l’économie étatsunienne.

Mais celle-ci donne aujourd’hui de sérieux signes d’essoufflement. Alors que les craintes s’accumulent du côté des marchés financiers — notamment autour de l’éclatement d’une bulle spéculative sur l’intelligence artificielle — l’emploi, l’investissement et la consommation sont fragilisés.

Ces vulnérabilités croisées font que Trump n’est pas assuré de parvenir à maintenir en 2026 le cap de sa politique sans que l’économie ne freine davantage ; l’intense pression qu’il exerce sur la Réserve fédérale pour qu’elle abaisse plus vite ses taux d’intérêts doit être lue à cette aune.

Pour dresser le tableau de l’économie des États-Unis après un an de Trump, il faut suivre plusieurs indicateurs clefs.

1 — Un net redressement des comptes extérieurs

Au début de l’année 2025, la perspective de la mise en place de droits de douane élevés avait suscité un boom des importations aux États-Unis. Cependant, depuis le mois d’avril — et comme le souhaitait le président étatsunien — celles-ci ont marqué sérieusement le pas du fait des stocks qui avaient été constitués et du ralentissement de la consommation. 

En parallèle, les exportations ont sensiblement augmenté, portées notamment par l’affaiblissement du dollar au cours de l’année conformément à la politique de Trump, conduisant à une spectaculaire réduction du déficit extérieur des États-Unis. 

Une fois épuisés les stocks accumulés début 2025, il restera à voir si cette tendance persiste en 2026. Son maintien pourrait cependant constituer un mauvais signe pour Trump et les États-Unis, la baisse résultant probablement d’un ralentissement supplémentaire de l’économie.

2 — Une baisse sensible du déficit public

Du côté des finances publiques, Trump est parvenu à stabiliser les dépenses fédérales autour de 7000 milliards de dollars en 2025 ; pour y parvenir, les coupes sauvages réalisées par son DOGE et le long shutdown de l’automne dernier ont joué un rôle déterminant.

Cette même année, les recettes fédérales se sont accrues de 400 milliards de dollars en rythme annuel, permettant ainsi une réduction équivalente du déficit public ; les droits de douane instaurés en grande pompe par Donald Trump ont apporté une contribution limitée mais néanmoins sensible — de l’ordre de 160 milliards de dollars — à cette hausse, dont l’autre raison majeure provient d’une hausse de 250 milliards de dollars des recettes d’impôts sur le revenu des ménages.

De tels développements ne sont cependant pas à porter au crédit d’une politique budgétaire cohérente et complète menée par le président étatsuniens : en effet, ceux-ci ne reflètent pas encore les effets d’un véritable budget Trump, dans la mesure où le budget fédéral 2025 avait été établi et discuté avant la prise en fonction de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.

Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a pas précipité l’économie étatsunienne vers la catastrophe.

Guillaume Duval

Si l’augmentation des recettes a permis de réduire d’autant le déficit public, celui-ci reste cependant colossal ; au terme de 2025, il atteint toujours 1 600 milliards de dollars, soit 5,1 % du PIB étatsunien. Alors que le premier budget établi sous l’égide de Donald Trump 96 prévoit une baisse très significative des impôts acquittés par les plus riches, le risque est sérieux que cette baisse du déficit ne se poursuive pas l’an prochain.

En conséquence de cette relative maîtrise des finances publiques, les taux d’intérêts sur la dette publique étatsunienne sont restés stables cette année, malgré tous les revirements de Donald Trump et ses attaques contre la Réserve fédérale.

La stabilité des taux témoigne que les investisseurs institutionnels, jusqu’ici, ne se sont pas inquiétés outre-mesure de la politique économique de Trump. Néanmoins, si la Maison-Blanche continue de remettre en cause l’indépendance de la Réserve fédérale, si le déficit public repart à la hausse et que l’activité économique ralentit, cette confiance relative pourrait s’effriter et la situation de la dette étatsunienne pourrait bien se dégrader.

3 — Pas de spirale inflationniste pour l’instant

Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est restée jusqu’ici sous contrôle.

Le président est en effet parvenu à mener à bien sa politique de droits de douane élevés sans pour autant enclencher la spirale inflationniste redoutée.

À supposer que les chiffres n’aient pas été trop lourdement manipulés par l’administration Trump, en 2025, la hausse des prix est en effet restée contenue sous la barre des 3 % en 2025, un niveau d’inflation faible pour les États-Unis.

Quelques nuances doivent cependant être apportées : cette inflation relativement faible est aussi le reflet d’une consommation dont la croissance a nettement ralenti. Par ailleurs, si, avec des hausses de salaires qui se sont maintenues un peu au-dessus de 3,5 %, les salariés ont pu encore enregistrer en 2025 un petit gain de pouvoir d’achat de l’ordre de 0,8 %, le taux d’épargne des ménages, déjà bas au début de cette année, a quant à lui sensiblement fléchi, indiquant une dégradation de la situation financière des ménages.

La dégradation ou le maintien d’une telle tendance en 2026 devra tenir compte de deux facteurs : l’épuisement des stocks de produits importés début 2025, se répercutant sur les prix et un possible fléchissement des salaires suivant la dégradation du marché de l’emploi.

4 — Les profits des entreprises progressent et les marchés financiers explosent

Conformément aux attentes des chefs d’entreprises qui l’avaient soutenu, Trump a mené une politique favorisant la réalisation de profits dans les grandes compagnies étatsuniennes.

La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, qui avait commencé à se redresser un peu sous la présidence Biden après avoir reculé au début des années 2020, a de nouveau chuté lourdement en 2025. Le fléchissement de la consommation des ménages doit aussi être lu à l’aune de cette baisse.

La Bourse sort également plus forte de l’année écoulée. Si celle-ci avait encaissé une forte secousse au moment de l’annonce par Trump de la mise en place de droits de douane élevés pour de nombreux pays, elle a repris sa progression depuis le printemps. La hausse des indices boursiers est portée notamment par l’envolée des valeurs technologiques, en particulier dans le secteur de l’intelligence artificielle. 

Une telle hausse est essentielle pour les firmes étatsuniennes, qui peuvent ainsi se financer à bon compte pour investir massivement et racheter leurs concurrents ; elle joue aussi un rôle important pour les ménages étatsuniens dont une part significative de l’épargne est placée en actions, notamment en vue de la retraite. 

Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est jusqu’ici sous contrôle.

Guillaume Duval

L’une des principales menaces financières pour le proche futur touche pourtant à la bulle spéculative qui s’est formée autour des valeurs liées à l’IA, alors que beaucoup s’inquiètent de son possible éclatement ; pour étayer ces craintes des investisseurs, les niveaux atteints par sur les marchés sont en effet de moins en moins en rapport avec les profits effectivement réalisés par les entreprises ; combiné à la remise en cause de l’indépendance de la Réserve fédérale par Trump, cet écart croissant pourrait les détourner des valeurs étatsuniennes.

5 — Le marché du travail se dégrade

L’absence de spirale inflationniste aux États-Unis tient aussi au ralentissement sensible de l’activité économique, malgré les chiffres douteux de la croissance publiés par le BEA pour le troisième trimestre 2025. 

L’essoufflement de l’économie étatsunienne se lit à la très faible création d’emplois au cours de l’année écoulée. Alors qu’en décembre 2024, elle avait créé 2 000 000 d’emplois supplémentaires en l’espace d’un an, en novembre dernier, la progression enregistrée sur douze mois n’était plus que 584 000 emplois, soit un chiffre plus de trois fois inférieur ; en particulier, et contrairement aux promesses faites par Trump, l’emploi dans l’industrie manufacturière étatsunienne a continué en 2025 de se contracter, perdant 70 000 postes de travail.

Parallèlement, , le chômage a poursuivi en 2025 une remontée régulière, malgré la chasse aux immigrés sans papiers lancée par Trump avec les raids massifs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Même si, avec un taux de 4,4 % des actifs, le chômage reste encore nettement inférieur aux États-Unis à ce qu’il est en France (7,7 %) ou en Europe (6 %), un tel niveau commence déjà à poser de sérieuses difficultés étant donné la faible protection sociale étatsunienne. À cet égard, l’action de Donald Trump pour remettre en cause les aides sociales destinées aux plus démunis, notamment en matière d’assurance santé, ne risque guère d’améliorer la situation.

6 — La consommation ralentit et l’investissement recule

Tout au long de l’année 2025, la croissance des dépenses de consommation des citoyens étatsunien a nettement ralenti, alors qu’elle s’était redressée sous la présidence de Joe Biden. Même si ce ralentissement a aidé à contenir l’inflation et à limiter les importations, il confirme une tendance inquiétante pour l’économie du pays.

Parallèlement, après un bon premier trimestre 2025, l’investissement des ménages comme celui des entreprises ont nettement baissé dans un contexte d’incertitudes intérieures et mondiales croissantes, malgré la hausse des profits réalisés par les entreprises et celle des indices boursiers.

Une telle tendance augure mal de l’avenir de l’économie étatsunienne sous Donald Trump si elle devait se poursuivre.

Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a donc pas précipité l’économie de son pays vers la catastrophe ; toutefois, il n’est pas sûr pour autant qu’en 2026 la Maison-Blanche parvienne à maintenir le cap aussi aisément.

L’économie étatsunienne cumule en effet plusieurs tendances préoccupantes — qu’il s’agisse de la dégradation du marché du travail, du ralentissement de la consommation et de l’investissement, de la menace d’un éclatement de la bulle spéculative sur l’IA ou des fortes incertitudes sur la stabilité budgétaire.

En un an de mandat, Trump a su maintenir à flot l’économie tout en appliquant un programme particulièrement radical. Les premiers signaux montrent qu’en 2026, le charme pourrait ne plus opérer.

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15.01.2026 à 18:37

La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter

Matheo Malik

Pour vassaliser le continent, Donald Trump veut dollariser l’économie européenne.

Le plan est prêt.

Il en est à la dernière étape.

Saurons-nous répondre à temps ?

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Texte intégral (5467 mots)

Dans le tourbillon géopolitique du début d’année, les points de repères sont rares. Si vous nous lisez et que vous voulez soutenir une jeune rédaction indépendante européenne, découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent

Nous avons un problème avec le dollar. Nous le constatons aujourd’hui de manière évidente. Nous le savons en réalité depuis longtemps. Mais nous avions considéré qu’au fond, ce n’était pas si grave. Pendant des décennies, l’Union a en effet traité sa dépendance au dollar américain comme un problème d’ordre purement secondaire : désormais, alors qu’elle se retrouve dans une position extrêmement vulnérable face aux ingérences financières de Washington, le symptôme devient criant.

Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur un contexte et une histoire à partir d’un constat lucide : l’Union a toujours été profondément ancrée dans le système mondial du dollar.

Cette dépendance, aux ramifications complexes, a créé pour le bloc des risques bien plus graves qu’ils n’étaient généralement perçus.

Mars et Mercure : aux origines d’une dépendance

La dépendance vis-à-vis du dollar est antérieure à l’Union.

Depuis sa création après la guerre, chaque étape vers l’intégration monétaire a entraîné une dépendance accrue vis-à-vis du dollar américain 97. Dans les années 1950, l’Union européenne des paiements utilisait déjà le dollar comme monnaie de référence pour régler les paiements entre les États membres.

Dans le cadre du système de Bretton Woods, c’est la convertibilité du dollar qui rendait possibles les paiements internationaux, liant ainsi encore plus étroitement le système monétaire européen à celui des États-Unis. Dans les années 1970, un marché offshore du dollar s’est développé en Europe, lorsque les banques ont commencé à émettre des « eurodollars », c’est-à-dire des dépôts et des prêts libellés en dollars émis en dehors des États-Unis.

Autrement dit, le dollar servait d’interface entre les monnaies nationales européennes.

L’euro était censé changer la donne 98.

En 1988, il avait été conçu comme un moyen de « réduire la dépendance vis-à-vis du dollar » et d’améliorer la « marge de manœuvre de l’Union en matière de politique monétaire ». 

De par sa taille même, la nouvelle zone monétaire était censée inaugurer un nouvel ordre monétaire multipolaire.

Pourtant, au cours de l’année qui a suivi, peu de mesures ont été prises pour tenir cette promesse. Wim Duisenberg, premier président de la Banque centrale européenne, a défini la position initiale de la BCE en 1998. Selon lui, la BCE devait « accepter le rôle international de l’euro tel qu’il se développe sous l’effet des forces du marché. Dans la mesure où l’Eurosystème réussit à remplir son mandat et à maintenir la stabilité des prix, il favorisera automatiquement l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale. »

Ce vœu pieux n’a pas été suivi des faits.

À avoir trop eu foi en l’efficacité intrinsèque du commerce — dont Mercure est l’avatar — les responsables européens ont pensé et inséré la monnaie commune dans un système monétaire international qu’ils croyaient — en oubliant qu’en matière monétaire aussi, la puissance de Mars avait sa place 99.

Lorsque l’intégration monétaire européenne a pris son essor, il n’existait aucun prestataire de services de paiement à l’échelle de l’Union. De manière agressive, les Américains Visa et Mastercard ont rapidement saisi là une opportunité commerciale.

De même dans le domaine des paiements sur Internet, aucun prestataire européen n’a émergé. Aujourd’hui, PayPal — fondé par Peter Thiel, Elon Musk et Marc Andreessen, entre autres — est actuellement le principal moyen utilisé par les Allemands pour effectuer des paiements en ligne 100.

Lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale américaine qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.

Jens van’t Klooster

L’euro étant resté une monnaie essentiellement régionale, les entreprises et les banques européennes continuent d’utiliser le dollar. La majorité des importations de l’Union sont payées en dollars, tout comme 30 % des exportations.

Dans la mesure où les entreprises européennes sont payées en dollars, elles contractent également des dettes dans cette monnaie : plus de 20 % des obligations d’entreprises européennes sont ainsi libellées dans la devise américaine. Les paiements en dollars continuant d’être réglés par l’intermédiaire de banques correspondantes à New York, les citoyens et les entreprises de l’Union sont donc directement vulnérables aux sanctions économiques américaines. 

Dans les années qui ont précédé la crise de 2008, les grandes banques européennes ont utilisé leurs comptes en dollars pour acheter de grands volumes de prêts hypothécaires subprime titrisés, prenant souvent plus de risques que leurs concurrents américains 101. Elles ont financé ces opérations en empruntant des fonds à court terme en dollars sur les marchés monétaires mondiaux. Résultat : lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.

Les choses sont toutefois moins simples qu’elles en ont l’air — et il serait injuste de caricaturer à l’excès l’ascendant des États-Unis. En réalité, les dépendances de l’Union reflétaient un compromis qui, pendant longtemps, a bien servi les deux parties.

Les États-Unis ont bénéficié de ce que Valéry Giscard d’Estaing avait le premier qualifié de privilège « exorbitant » : la capacité d’émettre la monnaie de réserve mondiale. Ils pouvaient payer leurs importations en émettant simplement de la monnaie de crédit. La forte demande de passifs en dollars américains a également permis l’émergence de secteurs financiers et technologiques extrêmement rentables. Plutôt que de toujours se donner la priorité, il est donc vrai que les États-Unis ont également assumé une responsabilité « exorbitante », en servant de prêteur de dernier recours de facto au monde entier.

Malgré leur base institutionnelle fragile, les lignes de swap de la Réserve fédérale ont ainsi contribué à stabiliser le système financier mondial en temps de crise.

De même les prêts du FMI, principalement en dollars, et l’expertise de Washington ont joué un rôle crucial dans la gestion de la crise de la dette souveraine de l’Union.

L’OTAN, enfin, a créé le cadre institutionnel à long terme qui, liant l’Europe au leadership américain, a permis de faire passer la pilule de cette dépendance.

Cryptomercantilisme : la monnaie comme vecteur de la prédation Trump

Mais l’Europe prend lentement conscience aujourd’hui qu’elle est entrée dans une nouvelle réalité.

Elle n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son privilège exorbitant, mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion. 

Pour Donald Trump, la dépendance de l’Europe vis-à-vis du dollar est une opportunité qu’il faut saisir — et dont il faut tirer le maximum.

Évidemment, cette attitude est difficile à concilier avec l’émission d’une monnaie à vocation globale comme l’est aujourd’hui le dollar.

Au cours des siècles passés, les monnaies qui ont le plus prospéré à l’échelle du monde ont rarement été émises par des monarques absolus 102 : les monnaies globales provenaient par exemple de cités-États italiennes relativement petites et de la République néerlandaise, des républiques crédibles dirigées par des marchands. 

La crédibilité a également été au cœur de l’ordre monétaire américain, l’indépendance de la banque centrale garantissant la valeur réelle de la dette publique notée AAA. 

La famille Trump est à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde.

Jens van’t Klooster

Pour Donald Trump, le dollar américain n’est pas un privilège exorbitant : il considère simplement qu’il est trop cher — une ruse utilisée par le monde entier pour provoquer le déclin industriel des États-Unis 103.

En 2025, au cours de la première année de son mandat, l’une des principales priorités de l’administration a été de renforcer la domination du dollar grâce aux « stablecoins »

Ces jetons numériques que les utilisateurs peuvent transférer entre des applications pour effectuer des paiements sont adossés à des actifs en dollars américains — mais les stablecoins restent risqués et les défauts de paiement des principaux émetteurs sont probables. Comme l’admettent désormais des membres éminents de l’administration 104, les stablecoins ne sont pas destinés aux citoyens américains : ils « n’offrent pas de rendement et ne sont pas garantis par l’assurance fédérale des dépôts ». 

Au contraire, « la véritable opportunité des stablecoins est de satisfaire l’appétit inexploité des épargnants étrangers pour les actifs en dollars dans les juridictions où l’accès au dollar est limité ». 

C’est le cœur de ce qu’Éric Monnet a appelé la stratégie cryptomercantiliste : l’utilisation des stablecoins comme instruments du pouvoir étatique par le biais de l’expansion des entreprises privées.

À l’avenir, il est prévu que les grandes plateformes américaines lancent des stablecoins en dollars dans les États dont la monnaie est faible, en commercialisant ces monnaies via les réseaux sociaux, le commerce électronique et les canaux de transfert de fonds. 

La famille Trump est elle-même à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde qu’elle émet par sa société de cryptomonnaie World Liberty Financial.

Dans les pays où ils sont utilisés, les stablecoins entraînent des transferts involontaires d’épargne vers les États-Unis. La nouvelle demande de stablecoins en dollars américains pourrait ainsi renforcer l’emprise des États-Unis sur l’économie mondiale, y compris leur capacité à contraindre d’autres États à s’aligner sur leurs priorités nationales.

Les grandes entreprises technologiques américaines pourraient également commercialiser des stablecoins en dollars américains auprès des résidents de l’Union, en particulier dans les États membres non membres de la zone euro. Elles feront très certainement la promotion des stablecoins dans le voisinage immédiat de l’Union. Il n’est toutefois pas certain que les Européens voient l’utilité des stablecoins dans la mesure où le coût des paiements est déjà faible dans l’Union — voire inexistant dans la zone euro — ce qui contraste nettement avec le marché américain où le coût des méthodes de paiement traditionnelles telles que l’Automated Clearing House (ACH) ou le virement bancaire est nettement plus élevé qu’en Europe.

Les États-Unis ont placé des bombes à retardement dans nos portefeuilles

Si la dépendance de l’Union vis-à-vis du dollar s’est développée dans le cadre d’une relation transatlantique largement coopérative, elle est aujourd’hui une source de vulnérabilité en raison de l’infrastructure qui, au fil des années, a porté cette relation.

Les structures financières et de paiement de l’Union sont étroitement liées à celles des États-Unis : les principaux systèmes de cartes bancaires, les fournisseurs de services cloud, les réseaux de messagerie et les couches logicielles clefs sont contrôlés par des entreprises américaines. Sur le plan normatif, les banques européennes sont fortement exposées aux décisions réglementaires et aux sanctions américaines. 

Dès 2018, la décision de l’administration Trump de rétablir les sanctions contre l’Iran avait contraint la plupart des entreprises européennes à quitter le pays. Nous sommes aujourd’hui un cran au-dessus. Les récentes sanctions contre la Cour pénale internationale (CPI) 105 illustrent jusqu’où les États-Unis sont déjà prêts à aller, en ciblant des décideurs politiques et des représentants individuels d’institutions.

Depuis février 2025, les « sanctions secondaires » visent toute personne effectuant des transactions avec la Cour et sont passibles de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt ans.

Bien que la CPI soit basée aux Pays-Bas, la portée des sanctions est vague — ce qui conduit les entreprises européennes peu enclines à prendre des risques à éviter toute interaction avec la Cour et ses membres. La CPI et son personnel, comme le juge français Nicolas Guillou, sont ainsi bloqués pour accéder aux services de paiement de base, même en euros. 

Dans ce contexte, un scénario particulièrement catastrophique se profile en cas de nouvelle crise bancaire.

En 2008, les grandes banques européennes ont été confrontées à un arrêt brutal du financement de gros en dollars. Les lignes de swap de la Réserve fédérale ont alors fourni les liquidités en dollars que les banques centrales européennes ne pouvaient pas créer elles-mêmes. Cette vulnérabilité fondamentale demeure : environ 20 % du financement des banques de l’Union reste libellé en dollars. Cependant, les fondements juridiques du régime des lignes de swap — pourtant largement discutables 106 — semblent de plus en plus fragiles face aux attaques contre l’indépendance de la Fed.

L’Europe n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son « privilège exorbitant », mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion. 

Jens van’t Klooster

La base juridique sur laquelle s’appuie la Fed pour émettre des lignes de swap repose sur l’interprétation selon laquelle les swaps ne sont pas des prêts accordés à des banques centrales étrangères. Or une telle lecture est fragile dans un contexte politique marqué par un rejet croissant des pouvoirs administratifs étendus.

Cherchant à interdire toutes les interprétations juridiques controversées des agences indépendantes, Trump a, pour l’instant et avec la bénédiction implicite de la Cour suprême, exempté la Fed dans sa « conduite de la politique monétaire » 107, mais cette « faveur » ne s’étend pas aux tâches liées à la supervision bancaire. 

Autrement dit : l’administration actuelle pourrait facilement traiter l’accès aux lignes de swap en dollars en cas de crise comme un fait du prince — et donc décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.

Le salut viendra-t-il de l’Euro numérique ?

Rares sont ceux qui pensent que les mesures prises jusqu’à présent par l’Union ont été à la hauteur des nouvelles vulnérabilités. Pour autant, l’état d’esprit du début des années 2000 — lorsque l’internationalisation de l’euro devait émerger spontanément des forces du marché — est bel et bien derrière nous.

D’importantes initiatives sont actuellement en cours pour rendre l’Union moins dépendante du dollar.

L’euro numérique est la première initiative sérieuse visant à créer un système paneuropéen de paiement de détail public. Il est destiné à combiner la confidentialité et la fiabilité de l’argent liquide avec la facilité de paiement numérique.

En octobre 2025, la BCE a annoncé qu’elle allait passer à une nouvelle phase de deux ans consacrée à la mise en place technique et à la phase pilote 108. Dans sa version actuelle, l’euro numérique est destiné à compléter l’argent liquide pour les paiements quotidiens. La banque centrale fournira l’infrastructure de règlement de base et fixera les règles, mais elle ne saura pas qui effectue les paiements individuels. Les portefeuilles numériques des utilisateurs seront plutôt alimentés à partir de leur compte bancaire. 

Les services de paiement destinés aux clients resteront du ressort des banques et d’autres prestataires du secteur privé. Les portefeuilles numériques seront plafonnés à un montant qui reste à déterminer — la valeur de 3 000 euros est régulièrement évoquée.

L’introduction d’un euro numérique serait historique en ce qu’elle doterait l’Union d’un système de paiement largement utilisé et libre de toute ingérence américaine. 

Il s’agit donc d’une étape nécessaire pour assurer l’avenir de l’euro en tant que monnaie mondiale.

L’administration actuelle pourrait décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.

Jens van’t Klooster

Surtout, un jeton émis par la BCE ne dépendrait pas des sociétés de paiement basées aux États-Unis ni de l’infrastructure mondiale du dollar.

S’inspirant du lobby bancaire, le député européen espagnol Fernando Navarrete 109 a récemment suggéré que ces avantages pourraient tout aussi bien être obtenus avec un euro stablecoin, un jeton numérique émis sous forme de dette par les banques européennes. C’est une vision naïve. Comme nous l’avons vu, ces banques sont très vulnérables aux sanctions secondaires : avec de simples stablecoins, elles deviendraient une cible facile pour les États-Unis qui cherchent à bloquer les concurrents du dollar. La capacité de l’UE à intervenir et à agir, par exemple en cas de cyberattaque ou d’autre situation d’urgence, s’en trouverait fortement limitée.

Tel qu’il est actuellement conçu et envisagé, l’euro numérique ne reste qu’une partie de la solution au problème du dollar en Europe. En effet les entreprises auraient toujours des raisons de fixer le prix de leurs produits en dollars américains, même si une alternative bon marché et facilement disponible était proposée. Selon  la littérature sur le « paradigme de la monnaie dominante » 110, les entreprises utilisent le dollar comme monnaie de facturation essentiellement pour deux de raisons : (i) les complémentarités stratégiques : les entreprises veulent maintenir leurs prix stables par rapport à ceux de leurs concurrents, qui fixent leurs prix en dollars, (ii) les liens entre les intrants et les extrants dans les chaînes de valeur mondiales : les entreprises veulent maintenir leurs prix de production stables par rapport aux prix des intrants, qui sont fixés en dollars. Autrement dit, les entreprises fixent leurs prix en dollars parce que les autres entreprises fixent leurs prix en dollars. 

Politique monétaire et géopolitique de l’Euro

Pour surmonter ce problème, il faut une politique plus active visant à promouvoir une véritable géopolitique de l’euro. Sans une telle politique, les entreprises et les banques européennes resteront dépendantes du dollar. Les entreprises continueront alors à emprunter à des conditions déterminées par la réglementation financière américaine et la politique monétaire de la Fed. Elles devront régler tous leurs paiements à New York, ce qui augmentera encore davantage leur vulnérabilité aux sanctions. Si la liquidité en dollars venait à se tarir, les conséquences seraient désastreuses.

Pour sortir de cette impasse, l’Union doit mettre en place davantage de chaînes de valeur libellées en euros et de nouveaux cadres de paiement multilatéraux. 

Comme l’a récemment souligné Shahin Vallée dans ces pages, l’Union pourrait utiliser plus efficacement son pouvoir commercial. 

Selon les dernières données calculées par la direction général du Commerce de la Commission européenne, l’Union serait le premier partenaire commercial de 66 pays, qui représentent ensemble environ 52 % du PIB mondial 111. L’Union a également conclu le plus grand nombre d’accords commerciaux.

Grâce à ses politiques réglementaires et commerciales, l’Union pourrait par exemple inciter les entreprises à facturer en euros de manière beaucoup plus facile qu’il n’y paraît : les entreprises européennes paient les salaires en euros — ce qui constitue généralement le coût le plus important — et elles vendent à des clients européens, qui comparent les prix en euros. 

L’Union ne sortira de sa dépendance au dollar qu’en proposant un ordre monétaire alternatif.

Jens van’t Klooster

Depuis 2018, l’Union reconnaît que la devise dans laquelle sont libellées les matières premières est importante pour le statut de l’euro 112. Mais la politique commerciale et industrielle du continent manque encore d’une stratégie coordonnée pour intégrer le crédit libellé en euros dans les chaînes de valeur émergentes, par exemple autour des nouvelles chaînes de valeur des énergies propres. 

La mise en place de chaînes de valeur en euros nécessite que les entreprises non résidentes de l’Union qui font partie de la chaîne aient un accès adéquat aux services financiers libellés en euros. Plutôt que de compter sur une émergence spontanée, il est crucial de se doter ici d’une politique : les activités bancaires sans cadre public sont instables. 

Des discussions sont en cours pour renforcer les lignes de swap de la BCE 113. Jusqu’à présent, il s’agissait d’outils de crise ad hoc, accordés de manière sélective à certains États membres de l’Union comme le Danemark et la Suède mais pas à d’autres, comme la Pologne 114. Le développement de tels réseaux est un élément clef d’une stratégie à long terme visant à favoriser la création d’euros offshore.

D’autres mesures infrastructurelles sont également essentielles. L’euro numérique pourrait servir de pivot dans un système de règlement transfrontalier non basé aux États-Unis. L’Union devrait également tout faire pour relier le système TARGET Instant Payment Settlement (TIPS) aux systèmes de paiement rapide d’autres juridictions. 

À mesure que les États-Unis perdent leur crédibilité et que leur banque centrale devient moins indépendante, la dépendance vis-à-vis des États-Unis devient de plus en plus risquée — et pas seulement pour l’Union. D’autres pays commenceront eux aussi à rechercher des alternatives s’ils ne l’ont pas déjà fait — on pense par exemple au système de paiement alternatif BRICS Pay.

Un ordre monétaire se construit de plusieurs briques, parfois hétérogènes.

Il n’y a pas de stratégie simple, ni univoque. 

Mais il est urgent que l’Union se saisisse de l’occasion du grand désalignement que provoque la disruption trumpiste : elle ne sortira de sa dépendance qu’en proposant un ordre alternatif.

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