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25.06.2026 à 16:18

Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ?

Louis Puel

Une enquête à hauteur de citoyen, signée par l’un des meilleurs sociologues spécialistes de la Chine.

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Texte intégral (5680 mots)

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Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?

Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne

Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 1. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 2. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents. 

L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?

L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 3. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.

L’impossible accès à la classe moyenne

À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).

En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.

Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation. 

Une jeunesse frappée d’épuisement

Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.

Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.

Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation. 

L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes. 

Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités. 

D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre. 

Le tangping, ou l’art de rester couché

La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.

Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 4

Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 5.

Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé). 

Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions. 

La ligne de fracture

En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire. 

Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.

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24.06.2026 à 06:30

La Chine américanise sa puissance

Louis Puel

En se dotant d'un nouvel arsenal juridique pour transformer l'interdépendance en levier, le Parti communiste s'inspire de plus en plus des doctrines de Washington.

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Texte intégral (6193 mots)

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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation du levier économique à des fins politiques est l’apanage des États-Unis. 6 Washington était en effet la seule puissance capable de réunir simultanément les trois conditions principales sous-tendant une telle approche : une diplomatie active et bien implantée, un écosystème d’entreprises stratégiques et un arsenal de lois pour les contrôler. Intégrée doctrinalement à une politique étrangère au service du renforcement de leur hégémonie militaire mondiale, l’ingérence américaine sur les marchés étrangers a constitué l’un des nombreux moyens d’exercer une pression sur les adversaires mais aussi parfois sur les alliés des États-Unis. Parallèlement, le développement, au sein de son espace juridique, d’entreprises ou d’écosystèmes leaders dans certains segments de l’économie qui ne pouvaient être reproduits ailleurs a été un instrument de puissance indispensable dans la mondialisation — on pense par exemple aux services technologiques ou aux technologies des semi-conducteurs, ainsi qu’au dollar en tant que monnaie de référence pour le commerce international. Enfin, les États-Unis ont longtemps été les seuls à disposer d’un véritable arsenal juridique et structurel composé de différents niveaux (législatif, exécutif et administratif), de bureaucraties compétentes et d’une pratique visant à perfectionner l’efficacité et l’applicabilité de ces outils au fil du temps. Ils sont ainsi devenus un véritable cas d’école pour décrire les mécanismes de l’arsenalisation du droit. 

Parmi les armes de cet arsenal juridique puissant, on peut citer l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui gère le plus grand dispositif de sanctions au monde, ou encore la « liste noire » des SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons), qui est le pivot central de la dimension économique de la politique étrangère américaine 7. Elle est également utilisée pour imposer des sanctions contre l’Iran, Cuba, pour lutter contre le financement du terrorisme ou pour exercer une pression sur la Russie et la Chine. Au cœur de cet écosystème, le dollar devenu un goulet d’étranglement, comme le rappellent les travaux d’Edward Fishman 8 ou ceux d’Henry Farrell et Abraham Newman 9. Le Bureau of Industry and Security (BIS) dont l’importance ne cesse de croître, gère quant à lui les licences d’exportation, qui ne se limitent désormais plus aux équipements militaires traditionnels mais visent à contrôler tout transfert de technologie à l’étranger — qu’on pense aux contrôles à l’exportation mis en place par la Maison-Blanche de Joe Biden en 2022 sur les puces les plus avancées de Nvidia et AMD, ou à l’utilisation de cet outil juridique par Trump en juin 2026 pour empêcher l’accès de personnes physiques ou morales non américaines aux modèles Mythos et Fable d’Anthropic. Dans le même ordre d’idée, le puissant Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) se charge depuis maintenant plusieurs décennies d’examiner minutieusement les investissements sensibles dans le pays. C’est cet organisme qui est à l’origine des enquêtes qui ont conduit au blocage de certaines transactions importantes, dont beaucoup impliquaient des contreparties chinoises, confirmant la dimension évidemment géopolitique de ces instruments juridiques. 

Aucun pays au monde ne dispose d’un arsenal aussi sophistiqué et aucun non plus ne peut revendiquer d’avoir eu si souvent recours au levier économique au point d’influencer chaque État, chaque entreprise et chaque citoyen dans l’ensemble du système mondial. Ce dispositif a créé une situation bien documentée d’extraterritorialité impériale : en parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale. 

Cet usage de l’arme économique a longtemps été critiqué, surtout par les pays directement touchés, comme l’Iran et Cuba, mais aussi par les pays européens, exposés aux sanctions secondaires, et désormais par la Chine, devenue de plus en plus clairement la cible des initiatives américaines.

La République populaire s’était ainsi voulue garante de l’ordre international, dénonçant l’extraterritorialité des mesures américaines, ses pratiques discriminatoires, et défendant l’interdépendance économique, la liberté des échanges et la souveraineté de chaque pays. Cette attitude est essentiellement une posture rhétorique. Sur le plan de la coercition économique et des instruments juridiques qui la sous-tendent, la Chine a assimilé les pratiques, les logiques et les outils américains. Elle a démontré qu’elle était désormais elle aussi prête et capable d’utiliser ses propres leviers sur les marchés à des fins politiques. 

En parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale.

Luca Picotti

Certes, on pourrait objecter que Pékin, loin de s’être abstenu de ces pratiques, a historiquement usé de son pouvoir grandissant de coercition sur les marchés, alternant entre mondialisation et interdépendance au gré de ses intérêts. Mais s’il est vrai que la Chine n’en est pas à son coup d’essai en la matière — on pense notamment aux restrictions sur les exportations de terres rares vers le Japon en 2010 —, c’est surtout au cours des cinq dernières années que Pékin a mûri un véritable système juridico-économique. Au cours des décennies précédentes, la Chine s’appuyait principalement sur des logiques informelles telles que la rupture des canaux diplomatiques, une réduction des investissements, des retards dans certains échanges commerciaux 10. Elle utilisait en somme, des réponses davantage politiques qu’autre chose, facilitées par le cadre organique qui lie le Parti et les entreprises, sans pour autant disposer d’une architecture sous-jacente spécifique. Aujourd’hui, elle ne peut plus se contenter de mesures de soft law, ni continuer à se présenter comme le rempart du commerce international. Dans cette phase historique, caractérisée par un protectionnisme exacerbé et une course à la construction de chaînes d’approvisionnement stratégiques souveraines, le tournant agressif qu’a pris l’affrontement a conduit Pékin à manier les mêmes armes que son rival américain et à se doter d’un arsenal de plus en plus sophistiqué : sanctions, contrôle des exportations, examen minutieux des investissements, extraterritorialité et arsenalisation des chokepoints. Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».

Pour raconter cette histoire, on peut renverser le prisme théorisé par Dan Wang qui, dans l’important ouvrage Breakneck, décrit le modèle chinois comme celui d’un « État-ingénieur » par opposition à une « société d’avocats » aux États-Unis.

La puissance économique des États-Unis passe par le droit

Dans l’affrontement entre la Chine et les États-Unis, le premier mandat de Trump a marqué un tournant décisif. En l’espace de quelques années, Pékin s’est retrouvé confronté à une série de mesures économiques visant à freiner son développement dans plusieurs secteurs stratégiques. Dans cette première phase de la guerre commerciale, la Chine a essentiellement pris la mesure de l’ampleur de l’arsenal juridique adossé à la puissance économique américaine. À partir de 2018 se sont d’abord succédé divers dossiers délicats : l’utilisation de la « section 232 » pour imposer des droits de douane sur l’acier et l’aluminium, justifiés par des raisons de sécurité nationale ; l’ajout d’entités chinoises à la liste de l’OFAC, qui a entraîné l’exclusion de ces entreprises du marché américain ; le recours à des instruments tels que les Export Administration Regulations (EAR) et la Foreign Direct Product Rule (FDPR), utilisés par exemple contre Huawei 11 afin de l’exclure des technologies américaines et d’en freiner le développement, y compris dans le domaine de la 5G 12 ; l’usage de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), visant à interdire certaines transactions avec des entités chinoises, également utilisé contre Bytedance et TikTok, tout comme le CFIUS, lui aussi mobilisé, bien que sans mise en œuvre concrète, contre TikTok 13 , ainsi que contre d’autres entités chinoises. 

Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».

Luca Picotti

Depuis 2018, les stratèges chinois ont donc pu mesurer le degré de sophistication et de profondeur de l’arsenal composé de l’OFAC, du CFIUS, du BIS, des douanes et d’autres agences et comités jusqu’aux executive orders de la Maison-Blanche visant à modeler les marchés pour des raisons de sécurité nationale tant dans une optique défensive (par exemple pour empêcher un investissement chinois dans une entreprise américaine stratégique, même de manière rétroactive) qu’offensive (pour empêcher une entreprise chinoise d’obtenir une technologie que seuls les États-Unis possèdent, de manière à ralentir sa croissance et ce y compris par des mesures d’extraterritorialité). 

Cette première phase de l’affrontement a connu une accélération considérable entre 2020 et 2025. Les armes juridiques sont devenues une partie intégrante, pleinement assumée, d’un paysage international de plus en plus marqué par l’utilisation des leviers économiques et de contre-leviers en représailles. Dans cette nouvelle phase la Chine a elle aussi cherché à regagner une centralité sur le front de la guerre juridico-économique, se constituant pas à pas son propre arsenal et commençant à utiliser de manière de plus en plus brutale le levier critique des terres rares 14.

Comment les Chinois sont devenus des ingénieurs du droit

Les initiatives législatives et réglementaires lancées dès 2019 par Xi Jinping sont considérables. 

En l’espace de quelques années, Pékin a réformé la loi sur les investissements étrangers en modernisant certaines structures et en établissant une nouvelle liste actualisée de secteurs sensibles, pour l’essentiel fermés à l’investissement étranger (« liste négative »), pour des raisons de sécurité nationale 15, à laquelle s’ajoute un système d’examen des investissements similaire à celui du CFIUS américain 16. La Chine a par ailleurs adopté une nouvelle loi sur le contrôle des exportations 17, élaboré elle aussi sa propre « liste des entités non fiables », symétrique de la liste des SDN aux États-Unis, dans laquelle sont inscrites les entités qui portent atteinte aux intérêts chinois 18. Enfin, Pékin a approuvé une loi contre les sanctions étrangères qui reprend plusieurs logiques occidentales à la fois défensives et offensives 19.

Ce système s’est progressivement sophistiqué tout au long du mandat de Joe Biden et jusqu’à l’élection de Trump et à la grande confrontation avec Washington au printemps 2025. Sous la houlette du ministère du Commerce de la République populaire de Chine le pays a mis en place des droits de douane, un contrôle des exportations de terres rares et une série de réglementations spécifiques visant à conférer à certaines dispositions une portée extraterritoriale, exactement sur le modèle de l’extraterritorialité américaine. 

On peut citer par exemple l« Avis n° 18 de 2025 du ministère du Commerce et de l’Administration générale des douanes annonçant la décision de mettre en place un contrôle des exportations sur certains produits liés aux terres rares moyennes et lourdes » du 4 avril 2025, par lequel le ministère a soumis à autorisation l’exportation de sept terres rares (le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutécium, le scandium et l’yttrium), ainsi que les règlements d’application ultérieurs, parmi lesquels les deux actes publiés le 9 octobre de la même année (n° 61 et 62) qui imposent aux entreprises non chinoises exportant des biens fabriqués, par exemple, en Europe, mais contenant des composants chinois liés au secteur des terres rares, de demander une licence au MOFCOM, avec des éléments extraterritoriaux analogues à ceux du FDPR américain 20

À la base de toutes ces mesures d’application se trouve le cadre réglementaire de la Loi sur le contrôle des exportations, démontrant que la mise en place d’un ensemble d’outils avancés permet ensuite de disposer rapidement des compétences, des structures et des pratiques nécessaires pour l’utiliser concrètement avec une efficacité immédiate 21.

Plus récemment, trois mesures datant du printemps 2026 et s’articulant autour du concept élargi de sécurité nationale — dans une optique à la fois défensive et offensive, mais aussi globale 22 — sont venues renforcer considérablement l’arsenal chinois. 

Le décret, n° 834 du mois d’avril, intitulé « Dispositions du Conseil d’État relatives à la sécurité industrielle et à la sécurité de la chaîne d’approvisionnement » 23 fixe l’objectif d’une « sécurisation » assez peu détaillée de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement chinoise — des entreprises nationales aux filiales occidentales implantées sur le territoire national en passant par les filiales chinoises implantées sur le territoire occidental — avec le pouvoir de demander des informations, d’imposer des règles de conduite et de réagir à d’éventuelles pratiques susceptibles de menacer la sécurité nationale chinoise. 

Tout aussi clef, le Guoling n° 835 (« Règlement de la République populaire de Chine relatif à la lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ») 24, vient cristalliser un mécanisme désormais bien rodé de blocage face aux mesures coercitives extraterritoriales de pays tiers (comme les États-Unis, mais pas uniquement), en reprenant la logique du règlement européen de blocage de 1996 — adopté à l’époque pour contrer les sanctions secondaires américaines dans les échanges commerciaux avec l’Iran. L’intérêt de cette disposition résidait dans l’interdiction faite à ses propres entreprises de se conformer aux mesures extraterritoriales de pays tiers, considérées comme illégitimes dans l’ordre juridique national, sous peine d’être sanctionnées par leurs propres autorités.

Adopté le 1er juin, l’arrêté n°837 intitulé « Règlement du Conseil d’État relatif aux investissements à l’étranger » relève encore davantage la barre dans cette course aux armements juridiques. Pékin va ici plus loin que les États-Unis en cherchant à intervenir sur une tendance émergente : l’attention croissante portée aux investissements d’acteurs chinois hors de Chine et la manière dont ceux-ci peuvent potentiellement entrer en contradiction avec les contrôles à l’exportation. Au cœur de cette démarche se trouve une nouvelle approche en matière d’investissements à l’étranger. On retrouve l’idée d’un contrôle centralisé au niveau de l’État, une réorganisation des pivots historiques pour les investissements à l’étrangers (comme Hong Kong) et leur intégration dans le cadre élargi de la sécurité nationale.

Sur le fond, le décret vise à soumettre à un contrôle et à une enquête toute sortie de biens, de technologies, de capital humain et de savoir-faire susceptible d’accompagner un investissement à l’étranger dans une logique de couverture totale. Son article 13 prévoit, par exemple, que les investisseurs ne doivent ni exporter ni utiliser des biens, technologies, services ou données connexes dont l’exportation est interdite par l’État, et ce même lorsque cela se fait par le biais de modalités telles que l’envoi transfrontalier de personnel technique, l’organisation de personnel pour travailler à l’étranger, la fourniture transfrontalière d’assistance technique ou la formation à l’étranger. Certains passages s’inscrivent dans le cadre de l’ensemble des autres mesures passées en revue, et notamment celles de nature défensive, c’est-à-dire les contre-mesures face à des sanctions imposées par des tiers ou à des pratiques discriminatoires. En particulier, l’article 25 autorise des mesures restrictives lorsque des organisations ou des individus étrangers menacent la souveraineté, la sécurité ou le développement de la Chine, rompent sans justification leurs relations commerciales avec des entreprises chinoises ou adoptent des mesures discriminatoires à l’encontre d’investisseurs chinois. 

Ce nouveau décret, qui systématise une réglementation auparavant disparate, est emblématique à plusieurs égards. Non seulement parce qu’il traite les investissements à l’étranger comme une question de sécurité nationale, en les associant à un contrôle des exportations qui concerne désormais tous les domaines stratégiques — des biens aux technologies, de l’accès à l’IA au capital humain. Mais aussi et surtout parce qu’il semble constituer une réponse à diverses initiatives occidentales et à des cas de frictions déjà existant avec des investisseurs chinois. 

Entreprise néerlandaise active dans le secteur des semi-conducteurs et contrôlée par la société chinoise Wingtech, Nexperia a ainsi fait l’objet d’une intervention exceptionnelle du gouvernement néerlandais en octobre 2025 en vertu du Goods Availability Act de 1952 visant à geler la gestion chinoise, ainsi que d’un litige de droit privé concernant la régularité de sa gestion. Cette circonstance avait déclenché une série de contre-mesures de la part de Pékin, à commencer par le contrôle des exportations des biens assemblés par les « entités de Nexperia en Chine », maillon productif capable d’interrompre la chaîne d’approvisionnement, avec de fortes répercussions sur les clients du secteur automobile européen 25. Ce n’est donc pas un hasard si l’article 25 de l’arrêté n°837 fait expressément référence aux entités étrangères contrôlées par des sociétés chinoises, telles que Nexperia. 

Le document s’attaque également aux pratiques jugées discriminatoires à l’égard des investisseurs chinois, en référence aux cas de restriction des droits sociaux par le biais de pouvoirs spéciaux, comme ce fut le cas chez Pirelli 26, société italienne leader dans le domaine des pneus intelligents, où le gouvernement de Giorgia Meloni a fait usage de son « Golden Power » tant en 2023 qu’en 2026 pour empêcher les actionnaires chinois de Sinochem de prendre le contrôle de la société alors qu’ils disposent d’une majorité relative au capital (34 %).

Enfin, le contrôle des investissements sortants peut, de manière générale, être interprété comme une réponse ciblée qui anticipe les effets de la récente proposition de la Commission sur l’« accélérateur industriel » (Industrial Accelerator Act27 : si l’Union souhaite examiner des investissements entrants pour y imposer par l’intermédiaire des autorités nationales certaines conditions (comme le partage du savoir-faire), Pékin pourra en parallèle contrôler cet investissement sortants afin de conditionner à son tour ou d’interdire, ce qui, de son point de vue, s’apparenterait à un transfert de technologie.

Faire face aux arsenaux juridiques

Au total, la réponse de Pékin passe par un arsenal de plus en plus sophistiqué. Au contrôle des investissements entrants exercée, par exemple, par les pays européens pour des raisons de sécurité nationale ou de politique industrielle, la République populaire de Chine oppose désormais son propre contrôle des investissements sortants. Aux pouvoirs spéciaux accordés aux investisseurs chinois dans des entreprises stratégiques, elle a opposé une série de contre-mesures restrictives, qu’elle autorise et approuve expressément. Aux sanctions américaines à portée extraterritoriale, elle oppose désormais son propre mécanisme de blocage par l’intermédiaire d’une interdiction généralisée aux entreprises chinoises de s’y plier. Enfin, aux contrôles à l’exportation américains des technologies d’entreprises comme Nvidia et AMD, elle oppose ses propres contrôles à l’exportation des terres rares. 

Cette intensification se manifeste sur tous les fronts. Elle ne concerne pas seulement la mise en place d’un dispositif juridique ambitieux mais aussi sa mise en œuvre concrète, de plus en plus affirmée. 

Car une fois que l’on dispose des outils, il est de fait difficile de ne pas les utiliser, surtout dans une phase marquée par l’accélération des tensions. Les contrôles à l’exportation des terres rares en avril 2025 ont peut-être constitué la première mise en œuvre à grande échelle du nouvel arsenal juridique chinois et ont, sans surprise, mis Washington en difficulté, contraignant l’administration Trump à de longues négociations. Plusieurs entreprises américaines et européennes ont par ailleurs été ajoutées aux listes de sanctions chinoises. Le dernier épisode marquant en date de cette nouvelle réalité est l’opposition de Pékin, en avril 2026, à l’acquisition de la start-up d’agents IA Manus, par Meta. Or si cette société a bien été fondée en Chine, elle est basée à Singapour et avait pris ses distances avec la République populaire en 2025, année au cours de laquelle le groupe de Mark Zuckerberg avait pris le contrôle de Manus AI. Pour exiger une cession immédiate de l’activité, Pékin a invoqué à la fois sa législation sur les investissements étrangers et celle sur le contrôle des exportations. Ce faisant, elle a pu étendre sa juridiction à une opération qui concernait donc formellement deux entités complètement étrangères au seul motif que la technologie avait été initialement développée en Chine et — de manière encore plus significative — que les ingénieurs fondateurs étaient chinois. Enfin, Pékin a également invoqué sa propre loi contre les sanctions étrangères pour bloquer les sanctions américaines visant les raffineries qui traitent le pétrole iranien et la liste de ces exemples pourrait s’allonger. 

Si les États-Unis sont bien en train d’intérioriser certaines pratiques du capitalisme d’État chinois 28, l’« américanisation » de Pékin sur le front des guerres juridico-économiques paraît tout aussi inéluctable. Elle passe par des outils nouveaux et plus sophistiqués, utilisés de manière structurelle ; une prise de conscience renouvelée de ses propres leviers, à commencer par les chokepoint liés aux terres rares et utilisés à des fins coercitives ou lors des négociations pour riposter aux mesures des rivaux ; une course au contrôle des chaînes d’approvisionnement par le biais de ses propres entreprises, dans la perspective de ce que nous avons appelé des « lignes invisibles » 29.

Dans cette séquence, l’affrontement semble donc nécessairement devoir passer par les règles que les États imposent aux entreprises soumises à leur juridiction à travers un ensemble de règles et, désormais, d’institutions. Si les États-Unis disposent du système le plus avancé et d’une utilisation de longue date de leurs « goulets d’étranglement », du dollar, via l’OFAC, au contrôle des exportations de technologies via le BIS, Pékin remplit désormais lui aussi les trois conditions nécessaires : une politique étrangère affirmée ; des entreprises leaders dans certains secteurs ; un arsenal juridique sophistiqué. L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.

Conséquence parmi d’autres de cette conversion juridique de la Chine au modèle américain, ce choc a conduit l’Union à se doter d’outils similaires — même si elle se heurte aux difficultés dictées par le décalage entre la compétence en matière de politique commerciale, qui relève de l’Union, et les différents intérêts, structures économiques et degrés d’exposition des différents États membres, ainsi que par la compétence exclusive des États en matière de sécurité nationale, qui est au cœur de la politique étrangère. 

L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.

Luca Picotti

Un point évident mérite ici d’être rappelé : de même que pour utiliser efficacement un contrôle des exportations de technologies, il faut disposer de ces technologies, de même pour arsenaliser efficacement un contrôle des exportations de terres rares, il faut dominer leur raffinage, et ainsi de suite. En d’autres termes, les rivalités actuelles entre États sont surtout un enchevêtrement de prescriptions que ceux-ci imposent à leurs propres entreprises, en particulier celles qui occupent une position stratégique dominante dans certaines filières, afin de porter atteinte à leurs rivaux, ou simplement pour se garantir des voies de sécurité économique : ne pas acheter à, ne pas vendre à, faire payer tant à, ne pas faire affaire avec, etc.

Le défi posé par la Chine réside donc moins dans cette innovation juridique en soi — même si elle doit être pleinement intégrée — que dans le fait d’avoir développé, sur son propre territoire, des entreprises à forte valeur ajoutée tant sur le plan technologique que manufacturier ou financier, des écosystèmes fertiles, des compétences, un savoir-faire et un capital humain. Autrement dit, en Europe, il ne suffira pas de se doter d’un arsenal juridique adapté à notre époque. Il importera surtout de développer des écosystèmes concrets, matériels, capables de l’emporter à l’ère de la coercition économique — ou même simplement de tenir. Les États-Unis et la Chine disposent de ces leviers. Tout comme ils disposent désormais tous deux d’un arsenal juridique sophistiqué, prêt à être utilisé dans un jeu commercial systémique de mesures et de contre-mesures. L’Union est bien placée pour inventer un arsenal juridique à même de rivaliser avec ceux de Pékin et Washington et elle a commencé à y travailler — mais il lui reste à identifier et à développer ses leviers.

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16.06.2026 à 06:00

La Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?

camillenedellec

L’industrie chinoise n’a jamais paru aussi puissante. Ses fragilités internes sont tout aussi visibles.

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Texte intégral (9023 mots)

La Chine avance sur une ligne de crête : jamais son appareil industriel n’a paru aussi puissant, jamais ses fragilités internes n’ont été aussi visibles. Elle monte en gamme, accroît ses capacités de production et gagne des parts de marché dans des secteurs de plus en plus stratégiques. Mais cette puissance productive s’accompagne d’un envers de plus en plus préoccupant : surcapacités, marges comprimées, productivité en ralentissement, endettement massif, crise immobilière et une consommation intérieure insuffisante qui s’installe dans la durée.

Pour penser cette tension, certains économistes mobilisent le concept d’« involution ». Dans le débat public chinois, ce terme désigne plus largement une forme de compétition de plus en plus intense – dans l’éducation, le travail, ou l’économie – où chacun doit fournir davantage d’efforts sans amélioration proportionnelle de sa situation. Appliqué à l’économie, il décrit une dynamique dans laquelle un système intensifie sans cesse ses efforts (investissement, dette, capacités de production, concurrence par les prix) sans produire de gains économiques proportionnés. La production continue d’augmenter, mais au prix de rendements décroissants, de surcapacités et d’une allocation du capital de moins en moins efficace.

Cette trajectoire rappelle, à plusieurs égards, le Japon des années 1980, avant l’éclatement de sa bulle immobilière et financière : ralentissement des rendements de l’investissement, montée des surcapacités, dépendance accrue au crédit, et fragilisation du système financier.

Le parallèle japonais met surtout en lumière un déséquilibre macroéconomique central : une économie dont les capacités productives progressent plus vite que la demande intérieure. Tant que les gains de productivité restent élevés, que l’investissement demeure rentable et que les débouchés extérieurs continuent de croître, ce modèle peut soutenir un rattrapage rapide. Mais, lorsque les rendements du capital diminuent et que la demande intérieure ne prend pas le relais, la même mécanique produit des surcapacités, une compression des marges, des pressions désinflationnistes, une dépendance accrue au crédit et un besoin croissant de débouchés extérieurs. Une telle dynamique ne reste pas confinée à l’économie chinoise : elle se diffuse au reste du monde par les exportations.

C’est là que la question devient européenne. Même si ce modèle devait finir par devenir insoutenable, rien ne dit qu’il s’ajustera rapidement. Les déséquilibres peuvent durer de nombreuses années. Pendant ce temps, l’intensification des surcapacités et de la concurrence chinoise peut fragiliser en profondeur l’industrie européenne. Dans un tel scénario, ce ne sont plus seulement quelques secteurs isolés qui sont menacés, mais la majorité de l’industrie manufacturière européenne.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement de savoir si le modèle chinois peut durer. Il est aussi crucial de savoir combien de temps l’Europe peut attendre.

1 — Qu’est-ce que l’involution chinoise ?

Le terme d’« involution » désigne un processus dans lequel un système continue de mobiliser toujours plus de ressources, de capital ou de travail sans générer de gains de productivité proportionnels. Clifford Geertz l’avait initialement utilisé pour décrire certaines économies agraires où l’intensification du travail permettait de maintenir la production sans véritable transformation structurelle ni hausse durable de productivité. En Chine, le terme neijuan a progressivement quitté le champ académique pour devenir une référence courante du débat public. Il désigne une situation dans laquelle l’intensification des efforts – dans l’éducation, le travail ou la vie professionnelle – ne se traduit plus par des gains proportionnés. Le terme est souvent mobilisé par les jeunes générations pour critiquer une compétition jugée excessive, où chacun est conduit à travailler davantage, étudier davantage ou accumuler davantage de qualifications simplement pour maintenir sa position relative.

À partir de cette acception sociale, plusieurs chercheurs et économistes ont progressivement étendu la notion au fonctionnement de l’économie chinoise elle-même 30 : le concept renvoie à l’idée d’un modèle de croissance qui continue à accumuler du capital, des capacités de production et de la dette, mais avec des rendements économiques décroissants. Une part croissante des investissements et du crédit semble désormais moins servir à générer de nouveaux gains de productivité qu’à maintenir artificiellement le rythme d’expansion du système productif lui-même.

Cette dynamique se traduit notamment par une suraccumulation de capacités industrielles dans certains secteurs, une concurrence extrêmement intense, comprimant les marges et la rentabilité, une dépendance croissante au crédit pour maintenir l’investissement et une baisse tendancielle de l’efficacité marginale du capital.

Mais, plus profondément, ces déséquilibres reflètent aussi une caractéristique centrale du modèle chinois : une part exceptionnellement faible des revenus nationaux continue d’être orientée vers la consommation des ménages, tandis qu’une part très élevée reste mobilisée au profit de l’investissement et de l’appareil productif.

Cette singularité apparaît d’abord dans le comportement d’épargne des ménages. Le Japon et la Corée du Sud offrent deux points de comparaison éclairants : tous deux ont connu un rattrapage industriel rapide fondé sur l’investissement, les exportations et la montée en gamme manufacturière. Or la Chine maintient, depuis plusieurs décennies, un taux d’épargne exceptionnellement élevé, très supérieur à celui observé dans ces deux pays ou aux États-Unis.

Cette forte propension à épargner reflète une consommation intérieure relativement faible. Elle contribue également à financer un niveau d’investissement qui demeure exceptionnel au regard du niveau de développement du pays.

La comparaison avec les trajectoires japonaise et coréenne souligne le caractère atypique du modèle chinois : depuis les années 2000, la part de la consommation des ménages dans le PIB est nettement inférieure à celle observée au Japon et en Corée du Sud au même stade de développement. À l’inverse, l’investissement chinois reste durablement très élevé, autour de 40 % du PIB, alors que le Japon et la Corée avaient déjà amorcé une normalisation.

Tant que les gains de productivité restent très élevés, ce modèle peut soutenir un rattrapage rapide. Mais, lorsque les rendements du capital commencent à diminuer progressivement, l’insuffisance de la demande intérieure transforme l’accumulation de capacités productives en surcapacités, en pressions déflationnistes et en dépendance croissante aux débouchés extérieurs.

Le problème fondamental n’est pas seulement que la Chine investit beaucoup, mais que l’expansion de ses capacités productives progresse plus rapidement que la capacité de sa demande intérieure à absorber cette production de manière durable.

2 — La Chine suit-elle la trajectoire du Japon avant les années 1990 ?

Le Japon constitue probablement le précédent historique le plus proche des dynamiques observées aujourd’hui en Chine. Dès les années 1960, les autorités japonaises s’inquiètent de phénomènes de « concurrence excessive » (katō kyōsō) dans plusieurs secteurs industriels. Ce terme désigne alors une situation où l’intensité de la concurrence comprime fortement les marges, fragilise financièrement les entreprises et les pousse à dépendre toujours davantage du crédit pour maintenir leurs investissements et préserver leurs parts de marché.

Dans un premier temps, ce modèle reste extrêmement performant. Durant les années 1960 et au début des années 1970, le Japon bénéficie encore de gains de productivité élevés, d’un fort rattrapage technologique et d’une expansion rapide de ses exportations industrielles. Mais, à mesure que l’économie converge vers les niveaux de développement occidentaux, les rendements marginaux de l’investissement commencent à diminuer progressivement. Il faut alors de plus en plus d’investissement pour générer un même supplément de croissance.

À partir du milieu des années 1970, puis surtout dans les années 1980, plusieurs caractéristiques deviennent plus visibles : suraccumulation de capacités dans certains secteurs manufacturiers, pression concurrentielle croissante, baisse de la rentabilité dans une partie de l’industrie et recours massif au crédit pour soutenir l’investissement et la valorisation des actifs. La réponse des autorités japonaises consiste alors largement à prolonger le modèle par l’expansion financière et monétaire.

Cette dynamique culmine à la fin des années 1980 avec la bulle japonaise. L’endettement du secteur privé explose tandis qu’une part croissante du crédit finance moins des gains de productivité futurs que le maintien du système lui-même, via les marchés immobiliers, les actifs financiers et le refinancement permanent des entreprises.

L’éclatement de la bulle au début des années 1990 révèle l’ampleur des déséquilibres accumulés : faiblesse structurelle de la demande intérieure, rentabilité insuffisante de certains investissements, surcapacités industrielles et dépendance prolongée au crédit.

À mesure que les gains de productivité ralentissaient et que les marchés se saturent, une partie croissante des entreprises japonaises ne survit plus que grâce à l’accès continu au crédit. La croissance du levier financier compensait progressivement la baisse des rendements économiques réels, repoussant l’ajustement sans en supprimer les causes.

C’est précisément dans ce contexte d’essoufflement progressif du modèle japonais qu’émergent les débats autour du rapport de la Commission Maekawa (1986). Ce rapport identifiait déjà ce qui allait progressivement apparaître comme le déséquilibre central du modèle japonais : une économie structurellement trop dépendante de l’investissement et des exportations, dans laquelle la consommation des ménages demeurait insuffisante par rapport à l’expansion des capacités productives.

Les débats actuels sur les surcapacités chinoises, le faible poids de la consommation, le surinvestissement, la progression de la dette et l’ampleur des excédents commerciaux rappellent, à certains égards, les déséquilibres qui s’étaient accumulés au Japon avant l’éclatement de sa bulle.

La comparaison doit évidemment rester prudente. Le contexte géopolitique, la taille de l’économie chinoise, son degré d’intégration mondiale et le rôle de l’État diffèrent profondément de ceux du Japon des années 1980. Mais la chronologie japonaise montre qu’un modèle de croissance fondé sur l’investissement industriel et l’expansion continue des capacités productives peut progressivement voir ses rendements décroître, tout en devenant de plus en plus dépendant du crédit pour maintenir son équilibre.

La Corée du Sud a également connu certaines dynamiques similaires, notamment avant la crise asiatique de 1997 : forte mobilisation du crédit bancaire, concurrence industrielle intense, dépendance des grands conglomérats (chaebols) à l’endettement et surinvestissement dans plusieurs secteurs exportateurs. Mais, dans le cas coréen, la crise financière et les restructurations qui ont suivi ont conduit à une correction relativement rapide du modèle.

La Chine semble toutefois s’écarter de ces deux précédents. Elle ne suit ni la trajectoire japonaise d’une accumulation graduelle des déséquilibres, ni la trajectoire coréenne d’une correction rapide après crise. Les fragilités chinoises paraissent au contraire se concentrer dans un temps beaucoup plus court, tandis que se superposent ralentissement de la productivité, endettement massif, fragilités immobilières et surcapacités industrielles.

Au Japon, le ralentissement des rendements de l’investissement s’est installé de manière relativement graduelle. Les premiers signes d’essoufflement apparaissent dès les années 1970, avec la maturation progressive du rattrapage industriel, la saturation de certains marchés et la baisse tendancielle de la rentabilité dans plusieurs secteurs manufacturiers.

Pourtant, durant encore près de deux décennies, l’économie japonaise continue de croître à un rythme encore soutenu grâce à l’expansion du crédit, à la hausse du prix des actifs et au maintien d’un fort effort d’investissement.

Ce n’est véritablement qu’après l’éclatement de la bulle, au début des années 1990, que les déséquilibres accumulés deviennent pleinement visibles : montée des créances douteuses, faiblesse persistante de la demande intérieure, stagnation de la productivité et multiplication des entreprises dites « zombies ».

La productivité japonaise totale des facteurs avait déjà cessé d’accélérer avant l’apparition complète de ces difficultés. Dans le cas chinois, le signal apparaît encore plus marqué : après une forte progression durant la phase de rattrapage, la productivité totale des facteurs semble avoir stagné, voire reculé, depuis le début des années 2010 31.

La Chine semble ainsi connaître une dynamique beaucoup plus compressée, où plusieurs phases du cycle japonais se superposent partiellement au sein d’une même période historique. Alors même que son appareil productif continue de se renforcer et que ses exportations gagnent des parts de marché mondiales, les signes de rendements décroissants deviennent déjà visibles : stagnation, voire recul, de la productivité totale des facteurs, endettement massif des collectivités locales, fragilités immobilières, surcapacités manufacturières croissantes et dépendance persistante au crédit.

Là où le Japon avait traversé ces différentes étapes de manière plus séquentielle sur plusieurs décennies, la Chine donne ainsi l’impression d’une accélération du temps économique, dans laquelle accumulation productive, surendettement, faiblesse de la demande intérieure et fragilisation financière coexistent désormais simultanément.

3 — Pourquoi la concurrence chinoise devient-elle destructrice pour les entreprises elles-mêmes ?

L’intensification de la concurrence industrielle en Chine ne résulte pas seulement d’une stratégie agressive des entreprises ou des pouvoirs publics. Elle reflète aussi un déséquilibre macroéconomique plus profond : dans une économie où les capacités de production progressent plus rapidement que la demande intérieure, les entreprises sont poussées à intensifier la concurrence par les prix afin d’écouler leur production.

Lorsque la consommation intérieure ne suffit plus à absorber l’expansion continue de l’appareil productif, la concurrence tend progressivement à devenir déflationniste : multiplication des acteurs, guerres des prix, compression des marges et baisse de la rentabilité. Cette dynamique ne pèse pas seulement sur les concurrents étrangers ; elle fragilise aussi les entreprises chinoises elles-mêmes, y compris dans certains secteurs au cœur de leur montée en gamme industrielle.

La part des entreprises industrielles déficitaires en Chine, après avoir nettement reculé au début des années 2000, remonte fortement depuis le milieu des années 2010 et dépasse désormais son niveau du début de période. Cette dégradation est encore plus visible dans l’automobile, secteur emblématique de la montée en puissance industrielle chinoise : la part des entreprises déficitaires y a fortement augmenté depuis la fin des années 2010, malgré la croissance rapide des volumes et des exportations.

La saturation progressive de certains marchés industriels conduit alors à une autre caractéristique classique des modèles d’involution : l’apparition d’entreprises maintenues en activité malgré une rentabilité insuffisante. Il faut ici distinguer les entreprises simplement déficitaires des entreprises dites « zombies ». Ces dernières ne sont pas seulement en perte ponctuelle : elles dépendent durablement du crédit, du refinancement bancaire ou du soutien public pour continuer à fonctionner. Dans plusieurs secteurs, l’intensité de la concurrence, la compression des marges et les objectifs de maintien de l’emploi peuvent conduire les autorités locales, les banques ou les créanciers à continuer de soutenir financièrement des entreprises peu rentables afin d’éviter les faillites, les pertes d’emplois ou les ruptures dans les chaînes de production 32.

Cette pression concurrentielle semble alimentée par plusieurs facteurs : abondance de capacités industrielles, multiplication des acteurs soutenus par les pouvoirs publics, diffusion extrêmement rapide des technologies et accès relativement facile au crédit ou aux subventions locales. Le résultat est une compression continue des marges et une guerre des prix particulièrement visible dans plusieurs secteurs stratégiques.

Par exemple, les cycles de négociation traditionnels dans l’automobile ont quasiment disparu au profit d’appels d’offres parfois mensuels, mettant en concurrence permanente les fournisseurs dans des enchères répétées à la baisse. Des fournisseurs expliquent voir leurs marges tomber à zéro sur certaines commandes, tandis que même les grands constructeurs automobiles réduisent leurs prix malgré des améliorations technologiques continues 33.

Le phénomène dépasse largement l’automobile. Dans le solaire, les capacités de production chinoises atteindraient environ 1 200 GW par an, soit près du double des installations mondiales annuelles récentes. Cette surcapacité exerce une pression massive sur les prix et la rentabilité.

Cette situation produit un paradoxe central du modèle chinois actuel : les entreprises chinoises deviennent extraordinairement compétitives à l’échelle mondiale précisément parce qu’elles sont soumises à une concurrence intérieure extrêmement brutale. Mais cette même dynamique tend simultanément à détruire les profits, accroître la dépendance au crédit et pousser les entreprises à rechercher toujours davantage de débouchés à l’exportation afin d’échapper à la guerre des prix domestique.

4 — Pourquoi le modèle chinois devient-il de plus en plus dépendant de la dette ?

Dans un modèle où la demande intérieure reste insuffisante pour absorber durablement l’expansion des capacités productives, le maintien de la croissance repose de plus en plus sur l’expansion du crédit.

Tant que les nouveaux investissements génèrent des gains de productivité élevés, l’accumulation de dette peut rester soutenable. Le problème apparaît lorsque l’économie continue d’investir massivement alors même que le rendement marginal du capital commence à diminuer.

Dans ce cas, une part croissante du crédit sert moins à financer de nouveaux gains de productivité qu’à empêcher le ralentissement du système existant : refinancement des acteurs fragiles, maintien des capacités excédentaires, soutien à l’investissement local, stabilisation du marché immobilier ou encore soutien implicite aux revenus et à l’emploi. Le modèle devient alors progressivement auto-entretenu par la dette : l’endettement n’est plus seulement un accélérateur de croissance, mais une condition de survie du régime d’accumulation.

La progression de la dette chinoise est remarquable à deux titres. D’une part, le crédit privé rapporté au PIB a fortement augmenté depuis les années 2000, atteignant aujourd’hui un niveau comparable à celui observé dans certaines économies avancées. D’autre part, la dette publique brute a elle aussi fortement progressé, même si elle reste inférieure à celle du Japon. Pris ensemble, ces deux graphiques montrent que la Chine mobilise désormais un volume de dette très élevé pour un niveau de revenu par habitant encore nettement inférieur à celui des économies avancées.

Ce décalage distingue la trajectoire chinoise des précédents japonais et coréen. Là où ces économies avaient accumulé du capital tout en convergeant rapidement vers les niveaux de vie occidentaux, la Chine semble désormais devoir mobiliser des quantités croissantes de crédit pour maintenir des rythmes d’investissement et de croissance de plus en plus difficiles à soutenir. En parité de pouvoir d’achat, son PIB par habitant reste encore très inférieur à celui des économies avancées : il représente environ un tiers du niveau américain et autour de 40 % à 45 % du niveau de l’Union européenne.

La dette totale du secteur non financier chinois, publique et privée, est ainsi passée d’un ordre de grandeur d’environ 140-150 % du PIB au moment de la crise financière de 2008 à près de 300-320 % aujourd’hui. Cette hausse rapide constitue l’un des traits distinctifs du modèle chinois contemporain : l’endettement a augmenté avant que le pays n’ait pleinement rejoint les niveaux de revenu des économies avancées.

Une part croissante de cet endettement sert ainsi moins à ouvrir de nouveaux relais de croissance qu’à prolonger l’équilibre du modèle existant malgré la baisse progressive du rendement du capital. C’est précisément ce glissement qui rapproche l’involution d’un mécanisme de dépendance au levier financier.

5 — Comment l’immobilier est-il passé de relais de croissance à fragilité structurelle ?

Lorsque les rendements industriels commencent à diminuer et que les surcapacités s’accumulent, l’immobilier peut devenir un relais essentiel pour maintenir l’activité, soutenir le crédit et absorber l’excès d’épargne domestique. C’est précisément le rôle qu’il a joué en Chine au cours des années 2010 : prolonger un modèle d’accumulation fondé sur l’investissement, alors même que les débouchés industriels devenaient progressivement moins rentables.

Le mécanisme rappelle, à certains égards, le Japon des années 1980. Dans les deux cas, la croissance rapide du secteur manufacturier finit par générer des rendements décroissants : la concurrence s’intensifie, les marges se compressent et il devient plus difficile de trouver des investissements industriels réellement rentables. Lorsque le modèle reste structurellement dépendant d’un niveau élevé d’investissement pour soutenir la croissance et l’emploi, l’immobilier offre alors un débouché alternatif à l’expansion du crédit.

L’immobilier a joué ce rôle par trois canaux. D’abord, un canal réel : il soutient directement l’investissement et l’activité intérieure via la construction, l’acier, le ciment, les équipements, les infrastructures urbaines et les finances locales. Ensuite, un canal patrimonial : la hausse des prix immobiliers entretient un effet de richesse qui peut soutenir la consommation des ménages propriétaires, même si elle pèse aussi sur les ménages non propriétaires en renforçant l’épargne nécessaire à l’achat. Enfin, un canal financier : la hausse de la valeur du foncier et des logements accroît la valeur des collatéraux, facilite l’accès au crédit des promoteurs, des collectivités locales et des véhicules de financement locaux, et contribue ainsi à prolonger l’endettement.

Au Japon, ce mécanisme devient particulièrement visible dans les années 1980. Après les chocs pétroliers puis l’appréciation du yen à la suite des accords du Plaza en 1985, les autorités japonaises assouplissent fortement les conditions monétaires afin de soutenir l’économie. Une part croissante du crédit se dirige alors vers l’immobilier et les actifs financiers. Les prix fonciers explosent, la dette privée augmente rapidement et la hausse de la valeur des actifs contribue temporairement à maintenir la croissance malgré le ralentissement des gains de productivité industriels.

Une perspective historique peut éclairer la trajectoire chinoise. Comme au Japon dans les années 1980, la hausse des prix immobiliers chinois a accompagné une phase de forte accumulation du capital et d’expansion du crédit. Mais elle intervient à un stade de développement beaucoup plus précoce : depuis les années 2000, les prix immobiliers chinois ont progressé très rapidement au regard du niveau de revenu par habitant du pays, en particulier dans les grandes villes, avant le retournement engagé à partir de 2021.

Cette comparaison éclaire le rôle macroéconomique joué par l’immobilier dans les deux trajectoires. Dans un premier temps, la hausse des prix d’actifs permet de prolonger le modèle de croissance : elle soutient l’investissement, entretient le crédit, renforce la valeur des collatéraux et compense partiellement l’insuffisance de la demande intérieure. Mais cette dynamique finit par devenir auto-référentielle : une part croissante du crédit finance moins l’économie productive que la valorisation des actifs eux-mêmes. Lorsque la bulle éclate au début des années 1990, le Japon entre dans une longue période de désendettement, de stagnation et de fragilité bancaire.

La Chine présente aujourd’hui plusieurs caractéristiques similaires. À mesure que le rendement marginal de l’investissement industriel ralentissait après la crise de 2008, l’immobilier est devenu un pilier central du modèle de croissance chinois. Le secteur a absorbé une part considérable du crédit, soutenu les finances des collectivités locales via les ventes de terrains, stabilisé l’activité industrielle et servi de principal véhicule d’épargne pour les ménages chinois.

C’est précisément cette centralité qui rend le retournement immobilier particulièrement déstabilisant. Selon les estimations de Kenneth Rogoff et Yuanchen Yang, l’immobilier représenterait environ 70 % du patrimoine des ménages chinois, contre environ 30 % aux États-Unis 34. La baisse des prix immobiliers produit alors des effets macroéconomiques puissants : affaiblissement du sentiment de richesse, hausse de l’épargne de précaution, ralentissement de la consommation, contraction de l’investissement et dégradation des finances locales, très dépendantes des ventes de terrains.

Rogoff et Yang montrent également que les effets de la crise immobilière ne passent pas uniquement par les canaux financiers classiques, comme la fragilité bancaire ou la contraction du crédit, mais aussi par des canaux « réels ». Dans les économies ayant massivement surinvesti dans la construction, le retournement immobilier tend à provoquer une longue phase de faiblesse de la demande, de surcapacités persistantes et de faible réallocation productive. Une partie importante de l’activité créée pendant la phase d’expansion immobilière devient alors difficile à redéployer rapidement vers des secteurs plus productifs.

La comparaison avec le Japon est ici particulièrement éclairante. Dans les deux cas, le retournement immobilier ne constitue pas un choc isolé : il intervient au moment où un modèle de croissance tiré par l’investissement, l’endettement et la hausse des prix d’actifs montre déjà des signes d’essoufflement. Au Japon, l’éclatement de la bulle immobilière au début des années 1990 a contribué à installer une longue phase de désendettement, de fragilité bancaire et de croissance ralentie. En Chine, le retournement engagé depuis 2021 joue un rôle analogue : il affaiblit un relais central de la croissance, pèse sur les bilans des ménages, des promoteurs et des collectivités locales, et révèle la difficulté croissante à maintenir l’activité par l’accumulation immobilière 35.

Une différence importante apparaît toutefois depuis le retournement immobilier chinois : le modèle ne s’est pas simplement contracté, il s’est en partie redéployé. Comme l’économie reste structurellement dépendante d’un niveau élevé d’investissement pour maintenir la croissance et l’emploi, les autorités ont réorienté une partie de l’effort d’investissement vers le secteur manufacturier.

L’investissement immobilier recule fortement depuis 2021, tandis que l’investissement manufacturier, et plus encore l’automobile, accélère nettement. Ce basculement suggère qu’une partie du crédit et de l’effort d’investissement a été réorientée vers l’appareil productif afin de compenser l’effondrement du relais immobilier.

Ce redéploiement éclaire la dynamique actuelle d’involution. Après avoir prolongé le modèle chinois pendant les années 2010, l’immobilier est devenu une fragilité structurelle. Le relais est désormais davantage pris par l’industrie manufacturière, ce qui contribue à intensifier les surcapacités, la concurrence par les prix et la pression exportatrice.

6 — Pourquoi la consommation chinoise reste-t-elle structurellement trop faible ?

Le modèle chinois repose depuis plusieurs décennies sur une mobilisation exceptionnelle de l’épargne domestique au profit de l’investissement et de l’appareil productif. La part de la consommation des ménages dans le PIB reste ainsi l’une des plus faibles parmi les grandes économies mondiales. Cette faiblesse n’est pas seulement conjoncturelle : elle constitue l’un des ressorts profonds du modèle d’accumulation chinois.

Cette situation ne reflète pas seulement des préférences culturelles ou une prudence spontanée des ménages. Elle s’explique aussi par certaines caractéristiques structurelles du modèle chinois, notamment la faiblesse relative de la protection sociale. Dans un contexte où les dépenses de santé, d’éducation, de retraite ou encore d’assurance chômage restent partiellement à la charge des ménages, ceux-ci sont incités à maintenir un niveau élevé d’épargne de précaution. Cette épargne abondante limite mécaniquement la progression de la consommation intérieure.

Les transferts sociaux rapportés au PIB demeurent nettement plus faibles en Chine que dans les économies avancées comme le Japon, les États-Unis ou la zone euro, même s’ils se sont rapprochés du niveau coréen. Cette faiblesse relative de l’État social contribue à expliquer pourquoi une part importante du revenu des ménages reste épargnée plutôt que consommée. Mais l’enjeu ne tient pas seulement au niveau agrégé des dépenses sociales : il concerne aussi l’accès effectif à la protection sociale. Le système de hukou a longtemps limité l’accès des migrants ruraux aux services publics urbains (santé, éducation, logement social et droits sociaux locaux). Cette segmentation institutionnelle demeure importante : en 2023, 27 % des résidents urbains détenaient encore un hukou rural, soit 17,8 % de la population chinoise totale. Elle entretient une épargne de précaution élevée : les ménages urbains disposant d’un hukou rural épargnent nettement plus que ceux ayant un hukou urbain, et les réformes du hukou semblent réduire cet écart 36. L’enjeu n’est donc pas seulement le montant des transferts sociaux, mais la sécurité concrète qu’ils procurent aux ménages.

Mais le phénomène dépasse la seule question sociale. Depuis plusieurs décennies, le modèle chinois repose plus largement sur une forme de répression financière : l’épargne abondante des ménages est faiblement rémunérée et largement canalisée, via le système bancaire, vers le financement de l’investissement, des entreprises publiques, des infrastructures et de l’appareil productif. Ce mécanisme agit comme un transfert implicite de ressources des ménages vers les producteurs : il soutient l’accumulation de capital, mais limite en retour la progression du revenu disponible, du patrimoine financier liquide et de la consommation des ménages.

Une part importante des revenus nationaux continue ainsi d’être réallouée vers l’investissement plutôt que vers la consommation. Ce choix a longtemps soutenu la montée en puissance productive du pays, mais il en révèle désormais la contrepartie : le marché intérieur ne suffit plus à absorber l’expansion continue des capacités de production. Lorsque l’offre augmente plus vite que la demande, l’ajustement se fait par les prix et par les marges. Les entreprises sont alors poussées à intensifier la concurrence pour écouler leur production, alimentant les pressions désinflationnistes, les guerres de prix et la baisse de la rentabilité.

Le marché intérieur chinois ne suffit donc plus à absorber l’expansion continue des capacités productives. Une part croissante de l’ajustement se fait alors par les prix, par les marges et, de plus en plus, par la recherche de débouchés extérieurs.

7 — Pourquoi la Chine doit-elle toujours plus exporter ?

La faiblesse persistante de la demande intérieure constitue l’un des déséquilibres centraux du modèle chinois actuel. Lorsque la consommation des ménages progresse moins vite que les capacités de production, une part croissante de la croissance dépend mécaniquement de la capacité du pays à trouver des débouchés extérieurs.

Les exportations chinoises se sont fortement accélérées depuis 2020, tandis que les importations progressent beaucoup plus lentement. Ce découplage traduit le rôle croissant des marchés extérieurs dans l’absorption des capacités productives chinoises. La Chine ne se contente plus d’exporter davantage parce qu’elle est compétitive ; elle exporte davantage parce que son marché intérieur ne suffit pas à absorber l’ampleur de sa production. Cette situation entretient une pression à la baisse sur les prix industriels. La dépréciation du renminbi et le recul relatif des prix à la production exprimés en dollars renforcent encore cette compétitivité-prix, facilitant l’écoulement de l’excédent d’offre chinois sur les marchés mondiaux 37.

Plus le modèle chinois reste structuré autour de l’investissement industriel, de la compression relative de la consommation et de l’accumulation de capacités productives, plus il tend à déplacer ses déséquilibres vers le reste du monde via les exportations. Les excédents extérieurs deviennent alors une soupape macroéconomique : ils permettent de prolonger un modèle qui, sans débouchés extérieurs croissants, ferait face à une pression encore plus forte sur les prix, les marges et l’emploi.

Cette dynamique est renforcée par la dépendance au crédit. Tant que la demande intérieure reste insuffisante pour absorber l’augmentation des capacités productives, une part croissante des investissements financés par la dette doit trouver des débouchés extérieurs pour rester soutenable. La logique de dette, de surinvestissement et de surcapacités renforce ainsi la dépendance du modèle chinois aux marchés mondiaux.

8 — Pourquoi la dépendance chinoise aux exportations devient-elle un choc industriel mondial ?

Cette stratégie entre désormais directement en collision avec celle des autres grandes puissances industrielles, au premier rang desquelles les États-Unis. La Chine est aujourd’hui la première puissance manufacturière mondiale. Avec les États-Unis, ils représentent déjà près de la moitié de la valeur ajoutée manufacturière mondiale.

Mais l’arithmétique est implacable : si deux économies représentant déjà près de la moitié de l’industrie mondiale veulent encore accroître leurs parts de marché, celles des autres pays doivent mécaniquement diminuer.

Le basculement est conséquent. La Chine représente désormais une part considérable de la valeur ajoutée manufacturière mondiale ; sa part dans les exportations mondiales de biens manufacturés a fortement progressé ; et son excédent commercial manufacturier atteint un niveau sans équivalent parmi les grandes économies industrielles. Autrement dit, la Chine n’est plus seulement un grand exportateur : elle est devenue le principal pôle d’expansion de l’offre manufacturière mondiale.

Cette dynamique transforme les déséquilibres internes du modèle chinois en pression externe sur le reste du monde. Tant que la demande intérieure chinoise ne suffit pas à absorber l’expansion des capacités productives, une part croissante de l’ajustement passe par les marchés extérieurs. Les excédents commerciaux deviennent alors moins le simple reflet d’un avantage de compétitivité que la soupape macroéconomique d’un modèle fondé sur l’investissement, l’endettement et la montée continue des capacités industrielles.

Pour l’Europe, cette contrainte est particulièrement sévère. La pression ne porte plus seulement sur les secteurs intensifs en travail ou à faible valeur ajoutée, mais sur le cœur de ses spécialisations historiques : automobile, batteries, machines, électronique, chimie, etc. La concurrence chinoise ne se joue donc plus à la périphérie de l’industrie européenne, mais au centre même de son appareil productif 38.

9 — Le 15e plan quinquennal (2026-2030) marque-t-il un véritable rééquilibrage du modèle chinois ?

Probablement pas dans le sens d’un rééquilibrage profond du modèle chinois. Au contraire, le 15e plan (2026-2030), publié en mars dernier, confirme un choix stratégique majeur : la Chine ne cherche plus seulement à croître plus vite, mais à dominer les technologies, les industries et les standards qui structureront l’économie mondiale des prochaines décennies 39.

La puissance productive, la souveraineté économique et la montée en gamme technologique occupent une place de plus en plus centrale dans la stratégie chinoise. Le rééquilibrage vers le marché intérieur demeure présent, mais il apparaît davantage comme un instrument de résilience et de sécurité économique que comme un objectif autonome de transformation du modèle de croissance.

La Chine ne semble donc pas s’orienter vers un modèle davantage tiré par la consommation des ménages sur le modèle américain ou français. Le plan reste fondamentalement structuré autour de la production, de l’investissement industriel, de l’innovation technologique et des exportations, avec l’idée que la sécurité économique et la puissance nationale passent d’abord par la maîtrise des capacités productives.

Pékin cherche simultanément à moderniser son appareil manufacturier, réduire ses dépendances technologiques et préparer ses positions dominantes dans les industries du futur : intelligence artificielle, robotique, semi-conducteurs, technologies quantiques ou encore biofabrication.

Plutôt que de corriger les déséquilibres du modèle, le 15e plan semble surtout chercher à prolonger et intensifier la stratégie de puissance productive chinoise.

Cette orientation pose une question centrale : que se passera-t-il si les débouchés extérieurs se ferment progressivement ? Les États-Unis ont déjà engagé ce mouvement à travers la montée des barrières commerciales, des restrictions technologiques et des politiques industrielles visant explicitement à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine. L’Europe pourrait être tentée de suivre partiellement cette trajectoire face à la montée des surcapacités chinoises et à la pression croissante exercée sur son industrie.

10 — Le modèle chinois peut-il durer… et l’Europe peut-elle attendre ?

Pour l’Europe, le danger n’est pas seulement que le modèle chinois devienne insoutenable à long terme ; c’est qu’il puisse continuer à fonctionner pendant de nombreuses années tout en exportant ses déséquilibres vers le reste du monde. Un modèle fondé sur l’investissement, le crédit et l’expansion continue des capacités productives peut en effet durer longtemps, surtout dans une économie de la taille de la Chine, où l’État conserve un contrôle très fort sur le système bancaire, les flux de capitaux et l’allocation du crédit.

Le précédent japonais suggère qu’un modèle déséquilibré peut se maintenir durablement. Les déséquilibres accumulés durant les années 1980 n’ont pas disparu avec l’éclatement de la bulle : ils ont continué à peser sur l’économie japonaise pendant plusieurs décennies 40. La différence est qu’au moment de sa bulle, le Japon représentait environ 19 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale ; la Chine en représente aujourd’hui près de 30 %. L’ajustement potentiel est donc beaucoup plus difficile, à la fois pour la Chine elle-même et pour le reste du monde.

C’est précisément ce qui distingue l’involution d’une crise classique. Le problème n’est pas l’arrêt brutal de l’investissement, mais sa poursuite malgré des rendements décroissants. Tant que le crédit continue d’alimenter l’expansion des capacités productives, les surcapacités et les pressions concurrentielles peuvent continuer à se diffuser vers le reste du monde.

Pendant ce temps, les effets sur les partenaires commerciaux peuvent être considérables. À mesure que les surcapacités augmentent, le système tend à exporter ses déséquilibres vers l’extérieur : baisse des prix industriels, intensification de la concurrence, compression des marges dans les industries étrangères et dépendance accrue des partenaires aux importations chinoises.

Le rapport L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois du HCSP souligne ainsi qu’en l’absence de changement de trajectoire, plus de la moitié de la production manufacturière européenne pourrait être exposée à une concurrence chinoise difficilement soutenable à moyen terme, avec une vulnérabilité particulièrement forte pour l’Allemagne, où environ 70 % de la production manufacturière serait potentiellement concernée. Ce ne sont donc plus seulement quelques secteurs périphériques qui sont concernés, mais des pans entiers du cœur industriel européen. 

Le cas du photovoltaïque a valeur d’avertissement. L’Europe a vu rapidement disparaître une grande partie de ses capacités industrielles, sous l’effet combiné de la montée en puissance chinoise, du soutien massif de Pékin à ses producteurs, de la guerre des prix et de l’incapacité à maintenir une base productive compétitive. Or des dynamiques comparables apparaissent aujourd’hui dans plusieurs secteurs beaucoup plus centraux pour l’Europe.

Le problème est donc aussi temporel. Même si les contradictions internes du modèle chinois devaient finir par rendre cette trajectoire insoutenable, rien ne garantit qu’un tel ajustement interviendra rapidement. Un processus peut en effet se prolonger tant qu’il existe une capacité d’endettement suffisante pour maintenir l’expansion du système. Et avant qu’un retournement n’intervienne, il peut provoquer des destructions industrielles rapides et considérables dans le reste du monde.

C’est d’autant plus vrai que la Chine ne cherche plus seulement à exporter des biens à faible valeur ajoutée. Les secteurs aujourd’hui les plus exposés sont précisément ceux qui constituaient historiquement le cœur de la puissance industrielle européenne, et notamment allemande.

Dans ce contexte, attendre un éventuel « rééquilibrage naturel » du modèle chinois pourrait revenir, pour l’Europe, à voir des pans entiers de son industrie disparaître ou être durablement fragilisés avant même qu’un retournement du modèle chinois n’intervienne.

La conclusion pratique est donc inconfortable : l’Europe ne peut pas fonder sa stratégie industrielle sur l’hypothèse d’un ajustement rapide du modèle chinois. Elle doit au contraire se préparer à un scénario dans lequel l’involution perdure, les surcapacités continuent de s’accumuler et la pression concurrentielle chinoise s’exerce durablement sur une part croissante de son appareil productif. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de temps le modèle chinois peut durer, mais combien de temps l’Europe peut se permettre d’attendre.

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15.06.2026 à 11:55

Le G7 d’Évian fait apparaître l’angle mort de l’économie mondiale

camillenedellec

Tout le monde refoule la guerre des changes. C’est un problème.

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Texte intégral (3067 mots)

Le G7 se réunit à Évian à partir d’aujourd’hui. La France a fait des déséquilibres mondiaux son thème structurant. Qu’en attendez-vous ?

Ce sera le dernier sommet G7 d’Emmanuel Macron et la France a donné à sa présidence une identité claire : les déséquilibres mondiaux. 

De quoi s’agit-il ?

Shahin ValléeLes déséquilibres mondiaux désignent l’écart persistant entre les pays qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent, accumulant d’énormes excédents commerciaux, comme la Chine et le reste de l’Asie de l’Est, et ceux qui importent plus qu’ils n’exportent, creusant des déficits, comme les États-Unis. 

Est-ce l’une des causes telluriques de l’instabilité géopolitique aujourd’hui ? 

Shahin ValléeIl faut bien comprendre la taille de ces déséquilibres massifs et leur croissance : l’excédent asiatique atteint 1 500 milliards de dollars, sa plus forte part du PIB mondial depuis 1945, tandis que le déficit américain — déjà près de 900 milliards de dollars en 2025, l’un des plus élevés depuis 1960 — continue de se creuser. 

Un excédent de cette ampleur signifie que la capacité de production d’un pays déborde largement sa propre demande, et que cet excédent industriel se déverse donc sur les marchés des autres. 

Avec quels risques concrets ?

Shahin Vallée C’est moins un risque futur que ce qui est en train de se dérouler en ce moment même avec le « second choc chinois ». La vague de produits subventionnés frappe de plein fouet les secteurs de l’automobile, de la chimie, de l’acier et la machine-outil européennes, menaçant des pans entiers de l’emploi industriel. 

Quand des secteurs stratégiques se sentent submergés, la réponse politique devient le protectionnisme : tarifs, mesures de rétorsion, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, montée des nationalismes économiques. S’y ajoute une dépendance stratégique. Compter sur la Chine pour des intrants critiques crée une vulnérabilité que les États redécouvrent comme relevant d’une question de sécurité, et non plus seulement du volet commercial.

Brad Setser Un autre risque est l’érosion du cadre qui servait précisément à désamorcer ces tensions. L’incapacité du G7 à traiter le problème collectivement — Washington préférant ses propres mesures protectionnistes contre l’Europe à une coordination contre Pékin — affaiblit le multilatéralisme au moment où il serait le plus utile. 

C’est en ce sens que ces déséquilibres sont une cause « tellurique » : ils opèrent sous la surface mais déforment durablement les rapports de force et nourrissent la défiance entre alliés, autant qu’entre adversaires. Le danger, faute d’ajustement ordonné par le change, est qu’ils finissent par se déboucler brutalement — d’un coup — plutôt que de se résorber en douceur.

Au-delà des errements du président américain, pensez-vous que ce G7 ne pourra pas produire d’avancées ?

Shahin ValléeMalgré les efforts de la France, il n’y aura pas de percée majeure sur les aspects économiques. 

Pourquoi ? 

Brad Setser Il y a une raison politique. Il apparaît de plus en plus clairement que le président américain représente un obstacle aussi grand que la Chine, surtout dans le format du G7, à un nouvel accord sur les déséquilibres mondiaux. Trump et ses conseillers veulent s’attribuer la baisse du déficit bilatéral avec la Chine, peu importe la hausse de l’excédent global chinois ou le contenu chinois qui afflue sur le marché américain via l’Asie du Sud-Est et Taïwan. La rumeur dit que Trump ne souhaite aucun mot qui fâche dans le rapport du Trésor sur les devises, afin de ne pas perturber la trêve de Busan et la visite de Xi prévue en septembre aux États-Unis.

Mais les tarifs de Trump n’étaient-ils pas censés, précisément, casser la machine exportatrice chinoise ?

Brad SetserIls étaient censés la ralentir, et cela n’a pas fonctionné. Plutôt que d’assembler ses propres composants pour les expédier directement vers les États-Unis, la Chine envoie désormais des biens intermédiaires, souvent des composants de haute technologie, vers les pays voisins, qui se chargent de l’assemblage final. Les tarifs sont ainsi contournés. Et l’effet ne s’arrête pas là : pour garder leurs propres exportations compétitives et préserver l’emploi dans leurs secteurs manufacturiers, beaucoup de voisins de la Chine se sentent contraints de maintenir, eux aussi, leurs monnaies faibles. Ce qui était un problème chinois est devenu un problème asiatique d’ensemble — et c’est pourquoi plusieurs monnaies de la région sont aujourd’hui à des plus bas historiques face au dollar.

Vous mentionnez une autre autre raison qui, à votre avis, empêcherait toute avancée…

Brad SetserIl y a également une raison liée à un consensus intellectuel installé au FMI et dans les capitales du G7 : l’idée que les taux de change ne devraient pas figurer dans la discussion, parce qu’ils ne seraient ni centraux dans la formation des déséquilibres ni critiques pour le rééquilibrage. Dans un monde de désalignements monétaires croissants, cet angle mort devient paralysie.

Votre thèse est, qu’au-delà de l’aspect industriel ou commercial, ces déséquilibres seraient en réalité entretenus par une logique monétaire. Comment construisez-vous votre argument ?

Brad SetserLe cœur de notre thèse est que la sous-évaluation des monnaies asiatiques, et surtout du renminbi, est le moteur le plus direct de ces déséquilibres, et pourtant celui que tout le monde refuse de nommer. 

Partons des faits. Depuis la pandémie, la Chine enregistre des gains de productivité et des avancées technologiques régulières : autant de facteurs qui devraient normalement faire apprécier sa monnaie. Or, le renminbi s’est déprécié d’environ 15 % en termes réels. C’est un contresens économique, sauf quand on admet qu’il s’agit d’un choix de politique.

Le lien entre la monnaie et le solde commercial n’a rien d’abstrait, il est quantifiable. On peut donc mesurer l’effet de cette politique de change : le FMI lui-même estime qu’une dépréciation de cette ampleur devrait gonfler les exportations nettes chinoises de 2 à 2,5 points de PIB, très proche des 3 points effectivement observés en deux ans. 

La deuxième brique de l’argument, c’est l’autonomie de cet instrument. On entend souvent qu’une monnaie ne peut pas être pilotée durablement, qu’un mouvement de taux de change finit toujours par être rattrapé par les prix relatifs. C’est doublement faux car, dans le cas chinois, les contrôles de capitaux fonctionnent et le contrôle de la politique de change est efficace ; et, par ailleurs, les prix relatifs s’ajustent toujours partiellement et avec de longs retards.

Était-ce déjà le cas avec le premier choc chinois ? 

Brad SetserDe 2002 à 2005, le renminbi arrimé à un dollar en baisse a porté l’excédent vers 10 % du PIB. L’appréciation réelle de 40 % entre 2005 et 2014 l’a ramené sous 2 %. Le change décide de la balance commerciale et non l’inverse.

La troisième brique, plus technique, c’est la mécanique de l’intervention. Pékin nie piloter sa monnaie, mais les actifs étrangers de ses banques d’État ont explosé, et la série des dépôts en devises se comporte exactement comme un instrument d’intervention détournée — elle monte quand le yuan subit une pression à la hausse, baisse quand la pression s’inverse, sans aucun lien avec les différentiels de taux d’intérêt qui devraient normalement la gouverner. Quand on ajoute les achats nets de devises captés par les données sur les « règlements » d’opération de change, on arrive à une somme de l’ordre de 700 milliards de dollars d’actifs étrangers accumulés en douze mois par l’État chinois. 

À partir de là, le tableau paraît très clair : un excédent massif, une monnaie maintenue à un niveau artificiellement faible, et un appareil d’État qui absorbe, en coulisses, la pression à l’appréciation.

Pourtant, Pékin se défend : la banque centrale affirme que ses banques d’État ne font que placer à l’étranger des devises levées localement, sans intervention détournée.

Brad Setser C’est en effet le meilleur argument dont dispose la Banque populaire de Chine, au moment où les actifs étrangers des banques d’État explosent. Mais ces banques ont déjà servi à camoufler ses interventions par le passé : via des swaps en 2005-2006, puis via des réserves obligatoires en devises en 2007-2008.

Le Financial Times qualifiait d’ailleurs ces dépôts de « réserves cachées » dès 2023. 

Que faudrait-il faire ? 

Shahin Vallée Remettre le change au cœur de la discussion et en faire un élément clef d’un rééquilibrage des politiques macroéconomiques. C’est une rupture qu’il faut assumer. La doctrine d’après-guerre, elle, l’avait pris en compte : Bretton Woods reposait sur le lien entre monnaie et commerce, et, en 1985, face au déficit américain, les grandes puissances se réunissaient au Plaza pour affaiblir le dollar de façon coordonnée, et le déficit refluait. On attribue parfois ce succès au resserrement budgétaire concomitant, mais c’est une fausse alternative : ajustement du dollar et ajustement budgétaire se sont renforcés mutuellement. D’où notre thèse : il n’y aura pas de coordination macroéconomique sérieuse tant que le change restera hors du champ.

Le format du G7 a, en principe, précisément cette vertu : c’est un cadre qui est plus familier des questions de change. Un consensus fort en G7 permettrait d’exercer des pressions, à la fois sur la Chine, sur son épargne excessive et sa faible consommation, et sur les États-Unis, sur leur déficit budgétaire reparti au-dessus de 6 % du PIB. Faute d’accord, nous serons renvoyés au G20 sous présidence américaine et soumis à la logique d’apaisement des États-Unis et à la timidité du FMI sur le sujet.

Mais n’est-ce pas précisément la crainte du Parti communiste chinois, qu’un accord de ce type ne fasse subir à la Chine le destin du Japon après les accords du Plaza (délocalisations, bulle, crise, vieillissement et donc stagnation) ? 

Shahin ValléeC’est une lecture courante des accords du Plaza que de considérer qu’ils ont causé l’implosion de la bulle immobilière japonaise et la déflation qui s’en est suivie. C’est l’argument que la Chine emploie souvent pour ne pas participer à un accord de ce type. Mais c’est une lecture tronquée de l’histoire du Plaza, qui n’est ni responsable de la bulle immobilière ni de la manière dont les autorités japonaises ont échoué pendant 20 ans à y répondre. Il est très surprenant que tout le monde s’entende pour dire que le Plaza a été la seule expérience réussie de coordination internationale sur le change et que, dans le même temps, on se refuse à engager une nouvelle discussion de ce type. Le Plaza agit à la fois comme un totem et un tabou. 

Faut-il un geste de la seule Chine ?

Brad Setser La Chine est le cœur du sujet mais nous plaidons pour une appréciation large de toutes les grandes monnaies asiatiques, car elles sont toutes sous-évaluées : le won coréen est aussi faible qu’en 2008 malgré des excédents records, le dollar taïwanais a perdu 5 % alors que les exportations de puces explosent, le yen corrigé de l’inflation est au plus bas depuis le début des années 1970. 

Concrètement, le G7 devrait faire un choix clair entre des tarifs coordonnés contre les exportations chinoises, ou une appréciation coordonnée du RMB au bénéfice de tous. La Banque de Corée ou celle du Japon accepteraient volontiers cet élan de réévaluation et ceci permettrait de ne pas isoler la Chine. 

Pékin objecte qu’une appréciation nominale serait aussitôt effacée par la déflation. Est-ce un faux argument ?

Brad Setser C’est tout l’enjeu de notre désaccord avec une partie du FMI. Je pense que la Chine peut apprécier son taux de change réel par une appréciation nominale plus rapide, sans que la déflation s’accélère pour autant. Beaucoup, au Fonds, le contestent. Les huit derniers mois nous donnent pourtant raison : l’appréciation nominale n’a pas été effacée par davantage de déflation, même si l’échantillon reste petit. Le groupe des économistes du G7 estime, lui, que l’ajustement du change doit découler de réformes plus fondamentales renforçant la demande intérieure chinoise. Je crois l’inverse : un yuan plus fort, en bridant la croissance des exportations, serait précisément l’aiguillon qui forcerait ces réformes. C’est l’ordre des facteurs qui change tout.

Le FMI a-t-il une part de responsabilité dans cet aveuglement ?

Brad Setser Une part réelle. Il ne s’intéresse qu’aux déséquilibres « excessifs », ce qui peut s’entendre, mais affirmer qu’ils ne « commencent qu’à présent à paraître excessifs » revient à remuer le couteau dans la plaie : l’envolée de l’excédent asiatique n’a pas débuté en 2025, le Fonds n’y a pas prêté attention des années durant. La Chine a « ajusté » ses données en 2022 pour rogner un point sur son excédent de biens, et, correctement mesuré, cet excédent a atteint son niveau actuel il y a déjà plusieurs années. Que le compte courant cesse de suivre l’excédent douanier aurait dû alerter. Si le FMI choisit de cibler l’excès plutôt que le brut, encore faut-il qu’il en ait une mesure exacte — ce qui n’a pas été le cas deux ans durant. Tant qu’il refusera d’intégrer une vraie variable de taux de change réel dans ses prévisions de compte courant chinois, il continuera de se tromper.

Un dernier mot : ce G7 d’Évian peut-il, malgré tout, aboutir à un résultat constructif ?

Shahin Vallée Ce G7 a déjà permis une avancée importante en mettant ce sujet à l’agenda quand tout le monde voulait l’enterrer. Ces débats sont donc déjà une victoire en soi, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils soient résolus à Évian.

Évian pourrait par ailleurs permettre de progresser sur d’autres sujets, comme l’Ukraine et la mobilisation continue des avoirs russes gelés, le coût de la reconstruction, et la façon dont le G7 financera Kyiv au-delà des mécanismes actuels. La présence de Donald Trump est la grande inconnue : sa posture sur l’Iran a accaparé l’attention au détriment de la Russie, et ses concessions sur Taïwan au sommet avec Xi font douter de sa fermeté sur le territoire ukrainien. Les Européens arrivent d’ailleurs à Évian après avoir vu Volodymyr Zelensky à Londres : un calendrier délibéré, pour s’y présenter unis.

Brad Setser Il faut continuer à faire bouger les lignes, mais tant que les États-Unis se concentrent sur leur relation bilatérale avec la Chine, il n’y a que peu d’espoir de progrès. Tant que l’angle mort sur le change perdurera, les déséquilibres ne se résorberont pas — ils iront croissant, jusqu’à un débouclage brutal.

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01.06.2026 à 17:00

La diplomatie du bambou

Matheo Malik

Comprendre la doctrine vietnamienne de l'État connecteur

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Texte intégral (5317 mots)
Points clefs
  • Le Vietnam a réalisé en 2025 une croissance de 8,02 %, portée par les exportations (environ 475 milliards de dollars), les IDE et l’investissement public en infrastructures.
  • Une double asymétrie structurelle caractérise son insertion dans la mondialisation : plus de 32 % des exportations sont destinées au marché américain, tandis que près de 41 % des importations proviennent de Chine.
  • Les entreprises à capitaux étrangers représentent environ 73 % des exportations en 2023, témoignant d’une dépendance forte aux flux de capitaux et de technologies extérieurs.
  • La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam.
  • Sous l’impulsion du Secrétaire général Tô Lâm, un « quatuor » de résolutions stratégiques (n° 57, 59, 66 et 68 du Bureau politique du Parti Communiste Vietnamien) trace la feuille de route d’une croissance à deux chiffres fondée sur l’innovation, le secteur privé et l’intégration internationale.
  • L’objectif affiché : faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045.

Avec un commerce extérieur (exportations et importations cumulées) avoisinant 930 milliards de dollars — soit plus de 170 % du PIB — le Vietnam figure parmi les économies les plus ouvertes de la planète 41. Cette dynamique repose sur trois piliers indissociables : les exportations manufacturières, les investissements directs étrangers (IDE) et les dépenses publiques d’infrastructure. Mais cette ouverture record s’accompagne d’une exposition tout aussi exceptionnelle aux chocs externes, qu’ils soient géopolitiques, financiers ou énergétiques.

Un dicton populaire, fréquent dans les conversations vietnamiennes, résume avec ironie le dilemme stratégique du pays : « Theo Mỹ thì mất Đảng, theo Trung Quốc thì mất Nước » (« Suivre les Américains, c’est perdre le Parti ; suivre les Chinois, c’est perdre la Nation »). Entre ces deux écueils, Hanoï a choisi la voie médiane de la « ngoại giao cây tre », la « diplomatie du bambou » officialisée par le précédent Secrétaire général Nguyễn Phú Trọng 42.

Le modèle de la double asymétrie

L’ouverture vietnamienne prend une forme géo-économique singulière : le pays vend principalement aux États-Unis ce qu’il produit avec des intrants achetés à la Chine. 

Cette double asymétrie — commerciale envers Washington, productive envers Pékin — constitue le socle du modèle comme on peut le voir sur les figures infra.

En 2025, les exportations du Vietnam ont atteint environ 475 milliards de dollars, dont 153 milliards vers les États-Unis (premier marché), suivis de la Chine (67,5 milliards), de l’Union européenne (57,8 milliards), de la Corée du Sud (31,4 milliards) et du Japon (25,6 milliards) 43. En parallèle, près de 41 % des importations vietnamiennes proviennent de Chine, dont des machines, des composants électroniques, des biens intermédiaires, des textiles techniques ou des intrants chimiques, qui alimentent les usines du delta du fleuve Rouge et du sud-est du pays. 

« Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Le Vietnam fonctionne ainsi comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines : un nœud intermédiaire dans un flux de biens, de capitaux et de technologies qui relie, malgré la guerre commerciale, les deux superpuissances.

Le contournement discret de la guerre commerciale

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a profondément remodelé le paysage commercial mondial. Au 14 novembre 2025, les droits de douane américains moyens sur les importations chinoises atteignaient 47,5 %, contre 31,9 % pour les droits chinois sur les produits américains. Le 9 avril 2025, lors du pic de la guerre commerciale, ces tarifs avaient brièvement culminé à 135,3 % côté américain et 147,6 % côté chinois, avant un repli négocié.

Face à cette barrière douanière, les entreprises chinoises ont massivement relocalisé une partie de leur production destinée au marché américain. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, la Chine est devenue le troisième investisseur étranger au Vietnam en capital, et le premier en nombre de projets avec 955 approuvés, contre 462 pour Singapour et 410 pour la Corée du Sud.

Le stock d’IDE chinois au Vietnam a connu une accélération spectaculaire depuis 2020.

Cette stratégie de « Chine+1 » a transformé le Vietnam en zone tampon des tensions commerciales, au risque que Washington ne l’interprète comme un acteur de détournement de droits de douane (tariff circumvention) et n’impose des mesures correctives, comme le suggèrent plusieurs enquêtes du Department of Commerce américain depuis 2023 44.

De l’atelier à la plateforme technologique intermédiaire

L’image d’un atelier à bas coûts ne suffit plus à décrire le Vietnam. La structure des exportations s’est profondément transformée : les produits intensifs en main-d’œuvre peu qualifiée (textile, chaussures, confection) ont été supplantés par des biens à plus forte valeur ajoutée comme les smartphones, les ordinateurs ou les composants et les périphériques électroniques.

Cette montée en gamme demeure pourtant largement portée par le secteur à capitaux étrangers. En 2023, les entreprises à capitaux étrangers représentaient environ 73 % de la valeur totale des exportations 45.

Le Vietnam fonctionne comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

Dans l’électronique, le déséquilibre est saisissant : ces entreprises ont exporté pour près de 56 milliards de dollars, contre seulement 1,3 milliard pour les firmes domestiques.

Le Vietnam se situe donc dans une position intermédiaire. Il est plus qu’un atelier à bas salaires puisqu’il assemble désormais des produits sophistiqués mais moins qu’une « économie de la connaissance », car les segments à plus forte intensité technologique restent contrôlés par des multinationales étrangères comme Samsung (Corée du Sud), LG (Corée du Sud), Intel (États-Unis), Foxconn (Taïwan) ou Luxshare (Chine).

Une diplomatie commerciale basée sur la diversification

Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. 

Le Vietnam est ainsi l’un des rares pays à être partie prenante d’un faisceau dense d’accords de libre-échange : le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP, entré en vigueur en 2018), l’European Union-Vietnam Free Trade Agreement (EVFTA, 2020), le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP, 2022), l’United Kingdom-Vietnam Free Trade Agreement (UKVFTA, 2021) et le Vietnam-Korea Free Trade Agreement (VKFTA, 2015) ne sont que quelques exemples parmi d’autres 46.

La part des exportations vietnamiennes vers l’Union, la Corée du Sud, le Japon et le Royaume-Uni est passée de 26,2 % en 2023 à 30,4 % en 2024. Plus la polarisation sino-américaine s’intensifie, plus le Vietnam tente de multiplier les ancrages, cherchant à se rendre indispensable à plusieurs centres de gravité plutôt qu’à s’aligner sur un bloc unique.

Gérer la dépendance chinoise

Si la dépendance aux États-Unis est essentiellement commerciale (excédent massif à l’export de 134 milliards de dollars en 2025 selon les statistiques vietnamiennes et même 178 milliards selon les statistiques américaines 47), celle vis-à-vis de la Chine est productive, financière et technologique. Pékin fournit une part considérable des intrants et des machines, investit massivement, et se positionne comme bailleur de fonds via l’aide publique au développement.

Une partie de cette aide au développement, notamment dans les infrastructures, est conditionnée à l’utilisation de technologies chinoises souvent plus polluantes et parfois incompatibles avec les engagements climatiques pris au titre du Just Energy Transition Partnership (JETP) signé en 2022 par le Vietnam avec les pays du G7 48.

« Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Pour atténuer cette dépendance, Hanoï explore d’autres partenariats comme les projets de train à grande vitesse Nord-Sud avec le Japon, la relance de la coopération nucléaire civile avec la Russie et la Corée du Sud et la diversification des sources d’IDE dans les technologies vertes ou avancées 49.

Le tournant Tô Lâm : l’ambition de la croissance à deux chiffres

L’arrivée de Tô Lâm au poste de Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, après le décès de Nguyễn Phú Trọng en juillet 2024, a marqué une inflexion stratégique. Le nouveau dirigeant a notamment appelé à entrer dans un « kỷ nguyên vươn mình của dân tộc » — une « ère de l’essor de la nation » — visant à faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045, date du centenaire de l’indépendance 50.

Pour atteindre ces objectifs, le 14ᵉ Congrès du Parti en janvier 2026 a entériné une cible de croissance à deux chiffres pour la période 2026-2030, ce qui constituerait un saut significatif par rapport à la trajectoire actuelle de 6 à 8 %. Cette ambition s’appuie sur ce que la presse vietnamienne qualifie de « bộ tứ chiến lược », le « quatuor stratégique ». 

Il s’agit de quatre résolutions du Bureau politique adoptées en quelques mois et présentées comme les piliers d’un nouveau modèle de croissance 51 :

  • La Résolution n° 57-NQ/TW du 22 décembre 2024 sur les percées dans la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique nationale, qui prévoit de porter les dépenses de recherche et développement à 2 % du PIB d’ici 2030 et de positionner le Vietnam parmi les trois premiers pays d’Asie du Sud-Est en matière d’innovation 52 ;
  • La Résolution n° 59-NQ/TW du 24 janvier 2025 sur l’intégration internationale dans la nouvelle conjoncture, qui érige cette intégration en « moteur stratégique » du développement 53 ;
  • La Résolution n° 66-NQ/TW du 30 avril 2025 sur la rénovation du travail législatif, destinée à lever les goulots d’étranglement institutionnels et à accélérer la décision publique 54 ;
  • La Résolution n° 68-NQ/TW du 4 mai 2025 sur le développement de l’économie privée, qui consacre pour la première fois ce secteur comme « moteur le plus important de l’économie nationale », avec l’objectif d’atteindre 2 millions d’entreprises privées et une contribution de 55 à 58 % du PIB d’ici 2030 55.

Cette dernière résolution constitue un changement de paradigme : alors que le rôle moteur était traditionnellement attribué aux entreprises d’État, le secteur privé domestique est désormais explicitement appelé à prendre le relais des IDE pour porter la montée en gamme. Tô Lâm a personnellement insisté sur l’émergence de « champions nationaux » — dont VinGroup (immobilier, automobile), FPT (services numériques), Viettel (telecom), THACO (automobile), Hòa Phát (acier) — capables de rivaliser avec les groupes étrangers et sur la nécessité d’un écosystème favorable aux start-ups technologiques 56.

Combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ?

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

À ce dispositif s’ajoutent plusieurs initiatives sectorielles convergentes : la stratégie nationale des semi-conducteurs à l’horizon 2030, vision 2050 (Décision n° 1018/QĐ-TTg de septembre 2024), qui vise la formation de 50 000 ingénieurs spécialisés ; le programme de développement de l’intelligence artificielle ; et une réforme administrative sans précédent lancée en 2025. Cette dernière consiste notamment en (i) l’abolition de l’échelon administratif intermédiaire, c’est-à-dire au niveau du district, avec le maintien des administrations provinciales/municipales et communales et (ii) la fusion de provinces et de ministères pour rationaliser l’appareil d’État 57.

Les limites d’une croissance tirée par l’extérieur

Cette ambition est cohérente sur le papier, mais elle se heurte à certaines fragilités structurelles du modèle. En 2023, les exportations de biens et services représentaient environ 87 % du PIB 58. Or un pays peut difficilement dépendre durablement à la fois des importations pour environ 70 % de sa consommation de pétrole,  d’un degré d’ouverture commerciale supérieur à 170 % du PIB,  d’un secteur à IDE qui réalise 73 % des exportations et d’une économie plus intensive en facteurs (travail, capital) qu’en connaissances.

Tant que la demande américaine reste forte, que la Chine continue de fournir des intrants à bas coût et que le cadre géopolitique ne bascule pas dans une logique de blocs hermétiques, ce modèle peut continuer à produire de la croissance rapide. Mais à moyen terme, la valeur ajoutée locale demeure faible, le capital humain adapté aux technologies avancées manque encore, et l’écosystème d’innovation domestique peine à émerger 59.

La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam. © Nguyen Sanh Quoc Huy

Les organisations internationales rappellent que le Vietnam doit, pour éviter le « piège du revenu intermédiaire », tripler la productivité totale des facteurs et investir massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche, des chantiers où le retard accumulé reste considérable 60. Les résolutions 57 et 68 mentionnées plus haut reconnaissent ces lacunes et leur traduction opérationnelle constitue le grand test du quinquennat 2026-2030.

Un connecteur en quête d’autonomie

Le Vietnam est aujourd’hui un maillon essentiel de la géo-économie. En reliant, dans un même espace productif, les intrants chinois et la demande américaine, en attirant des flux d’IDE concurrents, en multipliant les accords commerciaux avec l’Europe et l’Asie, il contribue à maintenir sous une forme reconfigurée l’interdépendance entre des puissances qui affichent pourtant leur volonté de découplage.

Cette position de connecteur n’est ni neutre, ni passive. Elle est le produit de choix stratégiques : la « diplomatie du bambou », les accords de libre-échange, l’accueil ciblé de certains investissements, la recherche de contrepoids à la dépendance chinoise, la tentative de se rendre indispensable à Washington tout en ménageant Pékin.

C’est dans ce contexte que l’agenda de Tô Lâm — croissance à deux chiffres, primauté de l’innovation, montée en puissance du secteur privé, refonte institutionnelle — vise à transformer une position de simple intermédiaire en trajectoire d’émancipation. La question qui se pose désormais est celle du tempo : combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ? Jusqu’à quel point un pays peut-il servir de lien entre les empires sans devenir, à son tour, l’objet de leurs stratégies de domination ?

Symptôme révélateur de cette tension, le terme même de « ngoại giao cây tre », omniprésent dans les médias vietnamiens et internationaux jusqu’en 2024, se raréfie depuis l’avènement de Tô Lâm. Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique.

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28.05.2026 à 13:56

Le grand réveil

Matheo Malik

Ce que l’Europe doit apprendre de la Chine.

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Texte intégral (8585 mots)

Nous sommes entrés dans une phase d’accélération 61. L’histoire change de rythme. Les repères familiers de l’époque moderne s’effacent, et les récits que nous nous racontons sur le progrès et la puissance ne correspondent plus au monde réel. Jour après jour, ce que nous vivons ressemble de moins en moins à un remaniement passager des rapports de force ou à un réalignement géopolitique temporaire. Ce que nous percevons est plus profond et plus durable. C’est une transformation dont nous commençons à peine à discerner les contours. L’histoire n’est plus à l’arrière-plan de nos vies : tout se passe comme si elle se précipitait vers nous. Quelque chose d’urgent et d’impossible à ignorer est en train de foncer dans notre direction.

À propos de l’intense chantier de recherches qu’il a récemment ouvert sur la Chine, l’historien britannique de l’économie Adam Tooze avait ces mots : « La Chine n’est pas seulement un problème qu’il faut analyser, c’est la clef de voûte pour comprendre toute la modernité ». Il la qualifiait de « plus grand laboratoire de modernisations organisées qui ait jamais existé ou qui n’existera jamais à cette échelle ». Dans ce pays-continent, les histoires industrielles d’Europe et d’Amérique se lisent désormais comme de simples préfaces à quelque chose de beaucoup plus vaste.

L’observation d’Adam Tooze touche au cœur même de ce qui rend cette période si difficile à appréhender. Nous avons en effet assisté non seulement à l’émergence d’une nouvelle grande puissance mais aussi à une remise en cause fondamentale des idées reçues profondément ancrées dans la pensée occidentale sur le développement, les systèmes politiques et les acquis de la civilisation. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore trouvé le courage intellectuel d’affronter ce nouveau paradigme.

Ce grand réveil touche l’humanité tout entière mais il frappe singulièrement le monde développé et, plus encore, les États-Unis d’Amérique, où la doxa de l’exceptionnalisme occidental est de plus en plus exposée et contestée.

On avait un temps coutume de présenter la Chine comme une nation « en plein essor » ou « en train de rattraper son retard ». Aujourd’hui, la République populaire façonne désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme sur les plans économique, technologique et institutionnel. Pour les Américains en particulier, le choc psychologique le plus profond réside dans la prise de conscience que la modernité n’est plus quelque chose qu’ils créent eux-mêmes et que les autres se contentent d’hériter. Cette histoire a fait son temps.

Attendre l’effondrement chinois n’est pas une stratégie, c’est juste un mécanisme de défense.

Kaiser Kuo

Le déni, la diversion et les réactions excessives teintées d’angoisse que l’on observe si souvent dans le discours occidental à propos de la Chine sont les symptômes de ce décalage. Pourtant, la réticence à reconnaître ce changement dépasse le cadre des gouvernements, des discours médiatiques ou du consensus des experts. Elle touche aussi des personnes qui se penchent sur ces questions depuis des années. En tempérant les grandes affirmations, en remettant en question les implications de données empiriques, en appelant à la prudence même lorsque les preuves pointaient dans la direction d’un bouleversement total depuis un certain temps, je m’inclus moi-même parmi les retardataires. Il y avait toujours un « mais » lorsqu’il s’agissait de reconnaître les réalisations de la Chine. Face aux chiffres, notre premier réflexe était d’énumérer les coûts et les échecs, de prendre du recul juste au moment où l’ampleur de la transformation devenait trop évidente.

Or aujourd’hui, le plus grand risque serait de faire exactement l’inverse : minimiser l’importance de la Chine.

Ce texte ne reprendra pas la liste habituelle des griefs qu’on adresse généralement au modèle chinois — restrictions au pluralisme politique et aux médias indépendants ; pouvoirs étendus en matière de sécurité et détention préventive ; pression sur l’expression religieuse et ethnique ; coercition extraterritoriale — non pas parce que ces préoccupations seraient insignifiantes, mais parce que notre tâche est désormais différente. Nous avons tous appris à réciter cette litanie. Mais elle est aussi devenue un moyen de nous protéger de ce qu’une véritable comparaison entre la Chine et nous pourrait impliquer. L’objectif de cette pièce de doctrine est d’affronter lucidement ce que les réalisations chinoises nous obligent à reconsidérer au sujet de la modernité, de la capacité de l’État, des formes de légitimité politique et de notre propre complaisance — reconnaître ces coûts réels tout en prenant au sérieux l’ampleur de la transformation ; regarder en face ce que Pékin a accompli, et comprendre comment nous y mesurer.

Ce grand réveil ne doit pas être un aveu d’échec. Il ne vise pas à nous inciter à renoncer aux valeurs libérales, à proclamer la supériorité des régimes autoritaires, ni à imiter servilement certains aspects du modèle de gouvernance chinois. Il s’agit plutôt d’un appel à un examen franc et honnête en confiance : la volonté de reconnaître directement les défis, de tirer les leçons des succès des autres même lorsqu’ils ébranlent nos certitudes, et de renforcer nos propres institutions en reconnaissant clairement leurs lacunes plutôt qu’en niant leurs échecs de manière défensive. 

La démocratie libérale traverse certes une crise profonde, mais ce moment n’est pas nécessairement la fin. La question est de savoir si nous y ferons face avec l’introspection rigoureuse qui a permis le renouveau démocratique au cours de l’histoire, ou si nous nous réfugierons une fois de plus dans des mythes réconfortants qui nous ont par le passé rendus aveugles à la fois à nos faiblesses et aux forces de nos rivaux.

Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’échelle du changement

Cette prise de conscience doit commencer par une recension factuelle. Les chiffres, stupéfiants, ne suffisent pas à eux seuls à saisir toute la portée de la transformation chinoise. Selon la Banque mondiale, depuis le début des années 1980, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté 62, ce qui représente environ les trois quarts de la réduction mondiale de la pauvreté au cours de cette période. L’espérance de vie en Chine, qui n’était que de 33 ans en 1960, a atteint 78 ans en 2023 63 ; par comparaison, l’espérance de vie à la naissance aux États-Unis la même année était de 78,4 ans 64. Presque tous les foyers chinois ont accès à l’électricité depuis une dizaine d’années 65. La scolarisation dans l’enseignement secondaire est désormais quasi universelle 66. Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars seulement au début de la réforme à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui 67.

Mais ce qui illustre peut-être le mieux la difficulté à appréhender l’ampleur du phénomène, c’est ce qui s’est passé dans le secteur de l’énergie.

La Chine représente désormais plus de la moitié de la capacité installée mondiale combinée en énergie solaire 68 et éolienne 69. Environ les trois quarts de tous les projets de renouvelables actuellement en cours dans le monde se situent sur le territoire de la République populaire ou sont menés par des entrepreneurs chinois 70. Environ 30 % des émissions mondiales proviennent de la Chine 71, mais c’est également là que se concentre une grande partie de la croissance des technologies de décarbonation. 

Le pays a tout simplement transformé la transition énergétique mondiale en démontrant qu’un déploiement massif et rapide pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives en termes de coûts à l’échelle planétaire.

Quelle que soit l’opinion que l’on ait du système politique chinois, ce ne sont pas là les caractéristiques d’un État défaillant mais d’une société dont la population, à bien des égards, prospère comme jamais dans son histoire.

Le paradigme confucéen et le blocage intellectuel américain

L’ampleur de la transformation chinoise nous pose directement un défi d’ordre intellectuel. Même ceux d’entre nous qui ont suivi de près l’évolution de la Chine et qui se targuent de voir au-delà des préjugés occidentaux ont eu du mal à saisir pleinement ce dont nous sommes témoins. Les schémas de pensée habituels — les pièges du revenu intermédiaire, la fragilité structurelle de l’autoritarisme, la convergence inévitable avec les normes libérales — nous ont offert un réconfort cognitif sans toutefois jamais parvenir à expliquer ce qui se passe réellement.

L’historien de la pensée Joseph Levenson, dans son œuvre clef Confucian China and Its Modern Fate 72, soutenait que la quête de la Chine consistait à trouver une voie capable d’apporter richesse et puissance d’une manière à la fois authentiquement chinoise et objectivement efficace. Pendant plus d’un siècle, les intellectuels chinois se sont de fait débattus avec ce défi : comment atteindre la modernité sans perdre son identité culturelle, comment devenir puissant sans abandonner ce qui faisait la spécificité de la Chine ?

Ce chapitre de l’histoire touche peut-être à sa fin car le pays semble avoir trouvé cette voie. Le système qui alimente son succès est un alliage extraordinairement complexe de confucianisme, de léninisme, d’autoritarisme technocratique, de capitalisme d’État et de mécanismes de marché. Pourtant, les intellectuels chinois estiment que le pays a atteint cette richesse et cette puissance d’une manière typiquement chinoise. Si le cadre théorique de Levenson est le bon, alors nous sommes en train d’assister non seulement à l’ascension de la Chine mais aussi à son passage à l’étape suivante, une phase marquée par la fin de la quête centrale qui a défini son histoire moderne.

Or même en Chine, cette transition de la poursuite de la modernité à sa réalisation reste difficile à accepter pleinement. De nombreux intellectuels chinois, aussi patriotes et confiants soient-ils dans les réalisations de leur pays, semblent encore mal préparés à prendre la mesure de ce que ces réalisations signifient. L’idée que la Chine serait passée du rattrapage à la redéfinition du développement lui-même remet en cause des habitudes de pensée forgées au fil des générations. Pour des intellectuels conditionnés à considérer l’Occident comme un point de référence permanent — même lorsqu’il s’agit de le critiquer violemment —, la perspective que la Chine puisse désormais fixer les règles plutôt que d’y répondre exige un reset qui n’a pas encore pleinement eu lieu.

La résolution apparente de la poursuite de la modernité en Chine a des implications plus profondes encore. 

Si la République populaire est bel et bien devenue l’un des principaux architectes de notre contemporain, alors des questions qui ont longtemps structuré notre réflexion sur la Chine — va-t-elle se démocratiser ? Va-t-elle converger vers les normes occidentales ? Quand les contradictions la rattraperont-elles ? — sont peut-être tout à fait hors de propos. De nouvelles doivent prendre leur place : quel type de puissance mondiale la Chine devrait-elle devenir ? Comment une civilisation qui a retrouvé confiance en sa propre voie devrait-elle interagir avec un monde toujours organisé autour des institutions et des présupposés occidentaux ?

Les dirigeants chinois parlent aujourd’hui de construire une « communauté de destin commun pour l’humanité ». La signification pratique de tels concepts reste délibérément vague. Car il y a des questions plus profondes sous-jacentes encore plus difficiles à trancher pour le pouvoir chinois : une civilisation qui ne s’est jamais sentie à l’aise dans l’ordre westphalien peut-elle trouver le moyen de fonctionner en son sein, ou cherchera-t-elle à remodeler aussi ces normes-là ? Comment un pays qui a atteint la prospérité grâce à un développement dirigé par l’État peut-il partager ce modèle sans donner l’impression de compromettre la souveraineté des autres ?

Ces interrogations agitent aujourd’hui les stratèges chinois. Ils ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

En face, les questions auxquelles nous sommes désormais confrontés sont tout aussi difficiles, sinon plus : à quoi ressemble la modernité lorsqu’elle n’est plus conçue exclusivement par l’Europe et les États-Unis ? Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? Que se passe-t-il lorsque la deuxième économie mondiale fonctionne selon des principes qui bouleversent les convictions occidentales fondamentales sur la manière d’atteindre et de maintenir la prospérité ?

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. © ADAGP Paris 2026

Le cadre théorique de Levenson offre également une perspective pour comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. 

Selon sa formulation, une civilisation est stable lorsque ce qui est mien (meum) et ce qui est vrai (verum) restent en harmonie, autrement dit lorsque les présupposés hérités d’une société sur le fonctionnement du monde concordent avec la réalité tangible qu’elle vit au quotidien. L’instabilité apparaît dans les moments de disjonction, lorsque ces deux éléments ne concordent plus et que ce que la tradition affirme comme vrai ne correspond plus à ce que l’on peut clairement observer. Après les guerres de l’opium, la Chine a connu une telle crise : elle a vécu la douloureuse prise de conscience que les certitudes confucéennes sur la centralité chinoise et la supériorité de sa civilisation ne pouvaient pas expliquer la présence des canonnières occidentales sur la rivière des Perles. Il a fallu près de deux siècles de bouleversements intellectuels, d’expérimentations politiques et de transformations souvent violentes pour que la Chine résolve cette tension.

La question est maintenant de savoir si les chocs plus récents provoqués par l’ascension de la Chine — moins violents mais non moins fondamentalement perturbateurs — pousseront les États-Unis vers une remise en question similaire. 

Lorsqu’une nation qui était censée rester à jamais à la traîne fait soudainement un bond en avant dans les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle et les infrastructures ; lorsque le capitalisme autoritaire s’avère plus malléable que prévu ; lorsque « la fin de l’histoire » se révèle être un triomphalisme prématuré — le fossé entre meum et verum se creuse. Le choix, comme la Chine l’a appris au cours de son long siècle de l’humiliation, se situe entre le travail douloureux de reconstruction intellectuelle et la défense de plus en plus désespérée d’illusions réconfortantes.

La crise chinoise du milieu à la fin du XIXe siècle et la crise américaine du début du XXIe siècle ne sont bien sûr pas identiques. Mais ces deux moments présentent des parallèles historiques qui méritent d’être relevés. Dans les années 1860 et 1870, les réformateurs chinois du Mouvement d’auto-renforcement se sont attaqués à un défi civilisationnel en formulant les concepts de yong et de ti. Ils développaient l’idée que la Chine pouvait adopter les techniques et technologies occidentales (yong) et les mettre au service de la préservation de son caractère chinois essentiel (ti).

Les dirigeants des États-Unis prétendent pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. 

Kaiser Kuo

Aujourd’hui, un phénomène remarquablement similaire se déroule à front renversé sur tout le spectre politique américain.

De la politique industrielle aux participations directes du gouvernement dans des entreprises stratégiques comme Intel, les décideurs politiques américains adoptent de plus en plus des méthodes qui ressemblent étrangement au capitalisme d’État chinois, tout en insistant sur le fait qu’ils défendent les principes du libre marché. Sous l’administration Biden comme sous le second mandat de Trump, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie ont vu le jour, marquant un changement discret mais décisif. S’il n’y a peut-être pas eu de débat national à ce sujet, les États-Unis ne font du reste désormais plus aucun mystère sur le fait qu’ils ont une politique industrielle, concept autrefois honni.

Certes, les États-Unis ont longtemps pratiqué des formes plus ou moins explicites de politique industrielle — de la construction des chemins de fer transcontinentaux au projet Manhattan en passant par la course à l’espace. Mais ils le faisaient toujours en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’autre chose. Pendant des décennies, l’orthodoxie économique américaine a considéré la planification d’État comme à la fois inefficace et anti-américaine, considérant les modèles de développement d’autres nations — qu’il s’agisse de l’essor du Japon grâce à son ministère du Commerce international et de l’Industrie, de la coordination des chaebols, les conglomérats de Corée du Sud et, bien sûr, du capitalisme d’État chinois — comme des hérésies qui s’écartaient de la foi dans le libre marché. Pourtant, avec le CHIPS and Science Act de 2022, l’Inflation Reduction Act la même année et, aujourd’hui, la renaissance explicitement protectionniste de l’économie dirigée par l’État sous Donald Trump, les États-Unis ont complètement abandonné cette façade. Ce qui marquait autrefois la frontière idéologique entre « nous » et « eux » s’est du même coup discrètement effacé. 

Tout comme les réformateurs chinois affirmaient autrefois pouvoir emprunter de manière sélective aux méthodes occidentales sans compromettre la civilisation chinoise, les dirigeants des États-Unis prétendent aujourd’hui pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. L’histoire montre que de telles expériences d’emprunt sélectif se déroulent rarement aussi bien que leurs concepteurs l’imaginent.

La Chine n’est pas responsable de la crise américaine

Tout comme les historiens de la Chine moderne ont, ces dernières décennies, judicieusement révisé l’ancien paradigme purement réactif qui dominait les récits sur le siècle de l’humiliation — passant de la simple constatation d’un choc extérieur à la mise en avant des facteurs internes chinois qui avaient aussi façonné la transformation du pays —, nous devrions à notre tour résister à la tentation d’attribuer le malaise actuel des États-Unis principalement à une provocation chinoise.

Les germes du manque de confiance dans le modèle occidental sont nombreux et avaient été semés bien avant : les bourbiers des guerres en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, la polarisation et la paralysie de Washington, le spectacle honteux de l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 et l’effritement visible de la cohésion civique en Amérique ne sont que quelques exemples.

Mais le miroir chinois a amplifié cette tendance de manière troublante. Voir un rival construire, former et innover à l’échelle où le faisait la Chine a mis davantage en relief le dysfonctionnement américain. Chaque défaillance des infrastructures, chaque querelle à propos d’une ligne budgétaire, chaque fermeture du gouvernement semble plus criante face à la transformation rapide et profonde de la Chine.

Ce qui aurait pu être une nouvelle période d’introspection américaine s’est transformé en une crise bien plus aiguë : la douloureuse prise de conscience qu’un autre système, aussi imparfait soit-il, a produit des résultats à une échelle que les États-Unis n’ont pas pu atteindre. 

Qu’est-ce qui nous semble, au fond, si dérangeant dans le succès de la Chine ? Comme l’a observé Chas W. Freeman, un diplomate américain de haut rang à la retraite, « les Américains affichent aujourd’hui un étrange mélange de doute, de complaisance et d’arrogance ». C’est exactement le genre de cocktail qui empêche l’examen lucide que le moment exige. Une partie de ce qui reste en travers de la gorge des États-Unis est, malheureusement, d’ordre racial : le crépuscule du privilège blanc dans un pays de plus en plus diversifié correspond au crépuscule de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire. Tout comme l’ethnonationalisme blanc représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges blancs sur le plan national, on pourrait faire l’hypothèse que la dérive vers une nouvelle guerre froide représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges américains à l’échelle mondiale. Mais la question raciale n’est qu’un courant parmi d’autres dans un tourbillon plus vaste. 

Aujourd’hui, les intellectuels ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

Kaiser Kuo

Pour comprendre pourquoi l’ascension de la Chine semble gêner les États-Unis dans leur essence, il faut saisir le défi psychologique plus profond qu’elle pose à l’identité américaine.

Pendant des générations, les Américains avaient vécu dans une histoire nationale qui leur assurait qu’ils seraient toujours les premiers dans les domaines qui comptent le plus : innovation, technologie, puissance militaire, dynamisme économique, attrait culturel. Or pilier après pilier, les réalisations de la Chine ont systématiquement ébranlé l’exceptionnalisme américain. Des hiérarchies profondément enracinées et souvent inconscientes continuent de positionner l’Occident comme la norme et les autres États comme des dérivés. Le moment de la prise de conscience et du réajustement exige aujourd’hui de confronter ces réflexes.

Il était autrefois admis comme un axiome qu’une économie de marché dynamique nécessitait une démocratie libérale ; la Chine a démontré qu’un capitalisme autoritaire pouvait très bien fonctionner.

On croyait que les réseaux sociaux libéreraient inévitablement les sujets des autocraties ; puis le Printemps arabe s’est essoufflé, Edward Snowden a redéfini les termes du débat sur la surveillance, et la politique des plateformes a déraillé chez nous.

On supposait qu’aucune véritable innovation ne pourrait voir le jour sans liberté politique ; puis les entreprises et les laboratoires chinois ont commencé à produire des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent.

Chaque renversement a ébranlé le dogme et aggravé le choc.

Le discours occidental attribue systématiquement les réalisations de la Chine à son régime plutôt qu’à ses capacités intrinsèques. Les percées de Tencent, BYD, Huawei ou de l’écosystème matériel de Shenzhen sont souvent expliquées comme résultant d’un diktat de l’État plutôt que d’un génie conceptuel ou de la rapidité inégalée d’une production localisée. Cet aplatissement du contexte est dangereux : il alimente le sentiment que l’ascension de la Chine serait en quelque sorte un affront à la façon dont le monde devrait fonctionner plutôt qu’une preuve que le monde fonctionne peut-être différemment de ce que l’on supposait.

Le déni de l’ascension chinoise a quelque chose du climatoscepticisme

Aucun problème mondial ne reflète aussi crûment le moment dans lequel nous nous trouvons que le changement climatique.

Une tendance fondamentale se dessine : des preuves qui s’accumulent plus vite que notre capacité à les assimiler, des discours conçus pour apaiser plutôt que pour éclairer, et un refus collectif de remettre en question des hypothèses qui ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons.

Les parallèles avec la montée en puissance de la Chine sont là encore frappants. 

En matière de climat, nous voyons la fumée des feux de forêt étouffer nos villes, des inondations qui ne se produisaient qu’une fois par siècle survenir tous les deux ou trois ans, les océans se réchauffer et s’acidifier à un rythme alarmant. Pourtant, nous détournons le regard, cherchant des raisons pour retarder, éluder ou rejeter la responsabilité. En Chine, les infrastructures se développent à l’échelle continentale, les avancées technologiques s’accumulent, la capacité en énergies renouvelables double. Pourtant, nous trouvons encore le moyen de minimiser tout cela, de le ridiculiser en parlant de surcapacité et de prédire son effondrement imminent. Certains vont même jusqu’à rejeter ces progrès en les qualifiant de canular ou de complot.

Dans les deux cas, nous préférons le réconfort des histoires familières au malaise d’une véritable prise de conscience.

Poussons encore un peu plus loin le parallèle. Le changement climatique nous a tous contraints à affronter les limites de la maîtrise humaine sur la nature, cette prétention des Lumières selon laquelle les humains pourraient exploiter les forces naturelles sans conséquence. L’essor de la Chine nous oblige à affronter les limites de la maîtrise occidentale sur la modernité, cette puissante prétention selon laquelle seul le capitalisme libéral démocratique pourrait garantir une prospérité et une innovation durables. Ces deux évolutions exigent que nous abandonnions nos vœux pieux et que nous regardions le monde tel qu’il est. Elles révèlent toutes deux à quel point nos certitudes héritées sont devenues fragiles, et à quel point le déni peut être dangereux.

L’analogie met également en lumière autre chose : une évolution radicale de ce qui constitue la légitimité politique au XXIe siècle.

Si elle reposait autrefois principalement sur des procédures et des formes — constitutions, élections, parlements —, elle s’appuie désormais de plus en plus sur les résultats. En matière de climat, qu’est-ce qui pourrait compter davantage que la capacité à préserver l’habitabilité même de la planète ?

Le paradoxe chinois devient plus instructif encore si l’on considère que la Chine est à la fois le plus grand émetteur de carbone au monde et le plus grand constructeur de capacités d’énergie renouvelable. Elle installe chaque année plus d’énergie solaire et éolienne que le reste de la planète. Il y a une leçon au cœur de cette contradiction : au siècle où nous vivons, la légitimité ne découlera pas de la pureté idéologique mais de la capacité à tenir ses engagements, même de manière totalement chaotique. Les systèmes ne seront pas jugés sur l’élégance de leurs théories, mais sur leur capacité à relever les défis existentiels.

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. 94 min 01 s. © ADAGP Paris 2026

Vu des États-Unis, le contraste est saisissant. Alors qu’ils se disputent sans fin au sujet des pipelines et des lignes électriques, la Chine met en place en quelques années des réseaux qui couvrent la taille d’un continent. Alors que les Américains ont abandonné leur rôle de leader mondial en matière de climat — la deuxième administration Trump s’est à nouveau retirée de l’Accord de Paris et a récemment critiqué les énergies renouvelables à l’Assemblée générale des Nations unies —, la Chine est devenue l’acteur indispensable de la transition énergétique. Le pays qui était censé être le problème est devenu une partie de la solution sans laquelle on ne peut pas compter. Et il l’a fait non pas grâce à une transformation morale, mais à travers sa capacité de production et de déploiement.

Cela met en évidence une autre dimension qu’il faut reconnaître : la résilience face à la pression. Pendant des décennies, les États-Unis ont tiré parti de leur domination sur les systèmes financiers, les goulets d’étranglement technologiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales pour contraindre leurs adversaires et parfois même leurs alliés. Ce levier n’est plus à sens unique : la Chine a démontré qu’elle pouvait résister à une telle pression et riposter de la même manière, de l’exploitation des terres rares à ses intrants de fabrication de pointe. Sa réponse à l’endiguement technologique de Washington — l’accélération de l’innovation nationale dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et d’autres secteurs stratégiques — montre que son système est doté d’une capacité d’adaptation remarquable.

Cette légitimité par la performance au XXIe siècle englobe donc de multiples dimensions : la capacité à assurer la prospérité et la stabilité, certes, mais aussi à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la coercition économique sans céder, et à mobiliser des ressources pour relever des défis mondiaux comme la transition énergétique. Sur chaque dimension, le contraste entre le dysfonctionnement américain et les capacités chinoises devient de plus en plus criant et difficile à ignorer.

Ces réalisations interviennent à un moment où non seulement les États-Unis, mais aussi de nombreuses démocraties occidentales sont elles-mêmes en crise. Une telle concomitance soulève une question dérangeante : la légitimité politique se résume-t-elle à la démocratie procédurale ? Ou doit-elle également englober la performance, la capacité à tenir ses engagements, la compétence et la résilience ? Les vertus de la gouvernance technocratique — son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle — peuvent-elles être adoptées sans succomber à la tentation autoritaire ?

Une envie de Chine

Des signes de prise de conscience commencent à apparaître à tous les niveaux du spectre politique américain. La force la plus dynamique au sein du Parti démocrate pourrait être le « mouvement de l’abondance » lancé par Derek Thompson et Ezra Klein. Bien qu’ils ne placent pas explicitement la Chine au centre de leur analyse, l’accent qu’ils mettent sur la capacité de l’État, la politique industrielle et la nécessité de construire davantage et plus vite reflète clairement une prise de conscience naissante du fait que l’approche des États-Unis en matière de développement s’est avérée insuffisante.

Cette prise de conscience a trouvé sa pleine expression dans l’ouvrage Dan Wang, Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future, sans doute le livre le plus commenté sinon le plus important de 2025 pour quiconque réfléchit sérieusement à la trajectoire de la Chine. Le succès de Breakneck est un symptôme : l’argument de Wang selon lequel la technocratie et la gouvernance par l’ingénierie ont été les moteurs du succès de la Chine a trouvé un public avide parmi des lecteurs américains enfin prêts à affronter ce qu’ils avaient jusqu’ici ignoré ou écarté.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Kaiser Kuo

Plus surprenante encore est la réaction d’une partie de la droite américaine. Si l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires, il représente une reconnaissance à contrecœur du fait que le système chinois produit des résultats dont le système américain est de moins en moins capable. Parallèlement, les accélérationnistes de la Silicon Valley et les entrepreneurs technologiques, dont beaucoup sont désormais alignés sur Trump, expriment ouvertement ce que l’on pourrait appeler une « envie de Chine » : la reconnaissance que la coordination entre les secteurs public et privé en Chine a produit des avancées que la fragmentation aux États-Unis n’a pas su générer.

Le plus révélateur est peut-être que des sondages récents montrent un changement d’attitude envers la Chine chez les jeunes Américains 73. Nés bien après Tiananmen et constamment exposés sur les réseaux sociaux à des vidéos virales qui mettent en valeur l’esthétique monumentale des infrastructures chinoises, ils voient un pays qui ressemble de plus en plus à l’avenir dont ils rêvent plutôt qu’au passé. 

Ce changement générationnel pourrait s’avérer plus déterminant que les politiques publiques pensées par les élites américaines pour contrer l’émergence de la Chine.

À Pékin, dans les rangs des professionnels issus des secteurs de la biotechnologie à l’automobile en passant par les énergies renouvelables et la robotique humanoïde, on entend les variations sur un même thème : la transformation qui a balayé leurs secteurs en Chine au cours des deux dernières décennies — voire simplement des cinq dernières années — serait tout à fait inconcevable pour quiconque ne l’a pas vécue de près. Ils décrivent leur retour de conférences aux États-Unis ou en Europe comme marqué par un décalage : le tsunami de transformation venant de Chine n’est tout simplement pas ressenti avec une urgence à la hauteur de l’ampleur des bouleversements qui viennent. Or vu de Chine, le son de cloche est tout autre. Parmi les intellectuels et les personnalités culturelles, il règne une confiance palpable qui n’existait pas il y a plusieurs décennies. Ils ne se demandent plus si la Chine peut rattraper son retard. Ils ont grandi dans un pays déjà à la pointe de la technologie, influent sur la scène mondiale et fier de ses réalisations. Ils voient clairement la capacité de la Chine à résister aux guerres commerciales, à prendre une longueur d’avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et à construire des infrastructures à l’échelle continentale, et ils considèrent comme acquis que la Chine a sa place au premier rang des nations.

Cette confiance qui frôle parfois l’arrogance est plus saine que l’insécurité qui rongeait autrefois la psyché nationale. Elle suggère également que les dirigeants et les citoyens chinois commencent à se confronter à ce que signifie être non pas une puissance émergente, mais une puissance établie — avec toutes les responsabilités et les attentes que cela implique à l’intérieur et toutes les inquiétudes que cela peut encore susciter à l’étranger.

L’heure du grand réveil

Cette transformation brutale ne devrait pas susciter en nous le désespoir mais plutôt une forme d’humilité face à l’imprévisibilité totale de ce qui nous attend. 

La Chine a ébranlé les certitudes héritées de l’Occident en matière de développement et de gouvernance, mais les courants qui se manifestent dans l’ensemble du Sud commencent déjà à redéfinir eux aussi l’horizon d’attente d’une manière difficilement prévisible.

L’ingéniosité technologique, le poids démographique et l’expérimentation politique de demain émergeront de zones longtemps considérées comme périphériques. Le véritable défi n’est donc pas de s’ancrer trop fermement à un ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre.

Car notre grand réveil concerne peut-être la Chine pour l’instant, mais dans la perspective plus large de l’histoire du monde, il va bien au-delà. Notre univers ne tourne plus autour de centres familiers. Nous devons désormais trouver une stabilité sans le réconfort des mythes hérités, de la prise de conscience que les récits que certains d’entre nous se sont racontés sur la modernité étaient peut-être trop étroits, trop égocentriques, trop limités pour le monde dans lequel nous vivons réellement.

Réfléchissons à ce que la trajectoire de la Chine signifie pour les pays du Sud qui se sont entendu dire pendant des décennies qu’il n’y avait qu’une seule voie vers la prospérité : celle du Consensus de Washington, faite de privatisation, de déréglementation et de gouvernance démocratique. La Chine prouve qu’un autre modèle peut fonctionner à travers un développement piloté par l’État, une planification à long terme, des investissements massifs dans les infrastructures et une intégration sélective aux marchés mondiaux, tout en conservant son autonomie politique. Que l’on admire ce modèle ou non, son succès est indéniable, et ses implications se répercutent bien au-delà de l’Asie orientale.

Ce constat nous oblige tous à reconnaître que ce qu’on appelle modernité — l’ensemble du projet de développement humain, de progrès technologique et d’organisation sociale qui a défini les derniers siècles — n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident. L’avenir s’écrit en de multiples endroits, selon de multiples logiques et avec des résultats qui défient toute catégorisation simpliste.

Pour les États-Unis et l’Europe, cette prise de conscience exige d’abandonner l’idée qu’ils seraient les seuls à être qualifiés pour diriger, les seuls à être en mesure de juger, les seuls à être capables d’innovation et d’adaptation. Cela signifie accepter que leur façon d’organiser la société, aussi précieuse soit-elle à leurs yeux, n’est qu’une approche parmi plusieurs autres viables pour l’épanouissement humain. Les universités américaines restent de puissants aimants pour les talents du monde entier, même face à des attaques politiques croissantes. Il y a aussi les vastes communautés de la diaspora chinoise dont la créativité, la mobilité et la maîtrise culturelle forment un tissu entre les mondes. Elles ne sont pas les instruments d’un seul État mais participent à un projet mondial commun de savoir, d’invention et d’échange. Si l’on fait le pari qu’une modernité plurielle est en train d’émerger, ce sont peut-être ces communautés, plutôt que les gouvernements, qui seront le mieux à même de l’incarner.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Mais cela exige de les défendre de manière plus convaincante et de démontrer ce qu’elles valent vraiment par l’action plutôt que par la proclamation. 

La modernité n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident.

Kaiser Kuo

Il faudrait cesser d’envisager notre approche de la Chine en se demandant pourquoi cela ne peut pas durer, qu’est-ce qui va forcément mal tourner ou quand les contradictions finiront par éclater. Le système a fonctionné. Il a tenu ses promesses. Attendre son effondrement n’est pas une stratégie, c’est un mécanisme de défense.

Notre grand réveil doit être avant tout intellectuel : il s’agit de voir le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit, de reconnaître les réussites où qu’elles se produisent, et de tirer les leçons du succès même lorsqu’il provient de sources qui nous mettent mal à l’aise. Se réveiller, c’est résister au déni, accepter ce que nos yeux voient, et choisir la franchise plutôt que l’illusion.

C’est par là que tout véritable ajustement doit passer : non pas par des prescriptions politiques ou des plans stratégiques, mais par la simple reconnaissance que le monde a changé d’une manière que nous commençons seulement à comprendre. 

Quelles politiques devraient en découler ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Le travail politique ne peut commencer qu’une fois que nous aurons cessé de nous mentir à nous-mêmes. Le grand réveil est d’ordre cognitif, pas programmatique. Nous devons voir clairement les réalisations de la Chine en évacuant totalement ce « oui, mais » réflexe qui les minimise immédiatement, avant de pouvoir réfléchir clairement à ce qu’elles signifient pour nous.

Le monde a fondamentalement changé. Le choix ne se situe pas entre la résistance et la capitulation mais entre une adaptation réfléchie et un déni obstiné ; entre le renforcement de nos institutions par une introspection honnête et leur affaiblissement définitif si nous refusons délibérément de voir les nouvelles réalités.

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26.05.2026 à 06:00

Pourquoi le commerce est-il devenu la guerre ?

Matheo Malik

Un guide de survie pour le monde de la guerre commerciale permanente, par les auteurs du livre le plus discuté en ce moment aux États-Unis.

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Texte intégral (3733 mots)

La guerre commerciale est devenue la nouvelle norme de l’économie mondiale. On le constate avec le « choc chinois 2.0 », « Trump 2.0 » et la « guerre du Golfe 3.0 ». Quand et pourquoi sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?

Chad P. BownOn pourrait être tenté de faire remonter l’état de guerre commerciale généralisée au début du premier mandat de Trump, marqué par son recours massif aux droits de douane contre la Chine. Il s’agirait toutefois d’une lecture partielle, car elle laisserait de côté les profondes fragilités qui traversaient déjà le système commercial international.

L’un des arguments centraux de notre livre consiste précisément à montrer qu’une part importante des réactions actuelles des États-Unis s’explique par des préoccupations jugées légitimes face à la place occupée par la Chine dans ce système. L’économie chinoise repose en effet sur un modèle profondément différent de celui des économies occidentales libérales, notamment  en ce qui concerne le rapport entre l’État, l’industrie et les échanges internationaux.

Le premier mandat de Trump, ainsi que les mesures que nous observons sous son second, seraient donc davantage un symptôme ?

Il faut reconnaître que le système commercial international connaissait déjà des problèmes. 

L’un des points clefs de notre livre est de démontrer qu’une grande partie des actions des États-Unis aujourd’hui est motivée par des préoccupations légitimes et par les défis que la Chine pose au sein du système commercial. Pékin poursuit un modèle économique particulièrement différent. Le président Xi Jinping n’est absolument pas intéressé par le monde de l’interdépendance. Il a explicitement déclaré qu’il souhaitait que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement, mais qu’elle soit au contraire le fournisseur privilégié des autres. 

Autrement dit, il souhaite cette asymétrie. Mais c’est aussi parce que la Chine s’est sentie vulnérable lors de la première administration Trump qu’elle a développé et renforcé de nombreux atouts pour ne plus se retrouver dans la même position. 

Pourquoi ceux qui mènent cette guerre ont-ils besoin qu’on leur apprenne à la gagner ? Les décideurs politiques s’y lancent-ils à l’aveugle ?

Soumaya KeynesIl n’y a pas de mode d’emploi. 

Si l’on repense à l’ancien système commercial, nous nous étions mis d’accord sur un ensemble de règles. Dans une certaine mesure, lorsque nous disposions de cet ensemble de règles, nous pouvions nous y référer et les suivre. La question se résumait à : « Est-ce conforme aux règles ou non ? » Ainsi, pour des questions telles que « devons-nous appliquer des droits de douane ? » ou « devons-nous discriminer les autres ? », nous n’avions pas besoin d’examiner les détails : nous disposions de principes à suivre.

Ces règles se sont effondrées et nous nous retrouvons donc dans un monde moins prévisible, confrontés à des problèmes auxquels nous n’avions pas eu à faire face auparavant. Nous devons donc réfléchir à la manière de survivre dans ce monde de conflits économiques.

Dans notre livre nous essayons donc de dire : faisons une pause. Prenons le temps de réfléchir aux vrais problèmes et à la guerre commerciale qu’il faut mener. Puis, examinons l’efficacité de ces outils, en regardant l’état de l’économie, les données factuelles et l’histoire.

Quelles sont vos principales recommandations pour les guerriers commerciaux ?

Chad P. BownPréparez-vous. Faites vos devoirs, identifiez vos points faibles et vos points forts. Apprenez à connaître les autres gouvernements avec lesquels vous êtes en contact. Ensuite, vous devez comprendre les entreprises, car ce sont elles qui sont en première ligne. Vous ne pouvez pas simplement penser qu’elles feront ce que vous voulez. Elles réagissent à leurs propres incitations. Elles mènent leur propre guerre commerciale, qui n’est peut-être pas celle que vous souhaitez. 

Soumaya KeynesPartout dans le monde, différents gouvernements et administrations ont mené des exercices de préparation pour évaluer leurs vulnérabilités, y compris la Commission européenne.

En réalité, les Européens disposaient d’un avantage par rapport à certains autres gouvernements menant ces exercices, car ils avaient accès à des données sur le commerce intérieur. Ils pouvaient ainsi mieux évaluer leur production nationale. En effet, la vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de s’approvisionner auprès d’un seul acteur, mais aussi dans la quantité produite localement. Le véritable défi, partout dans le monde, réside dans le niveau de visibilité que l’on peut réellement avoir : beaucoup de ces vulnérabilités se trouvent en effet tout au bout des chaînes d’approvisionnement. Même les entreprises concernées ignorent l’origine de tous leurs achats.

De nombreux pays tentent de se prémunir contre les chocs liés au commerce. Pensez-vous que cela soit possible, et si oui, comment ? 

C’est réalisable et c’est un objectif louable. Cependant, il faut faire preuve de la plus grande prudence. Si vous avez identifié un véritable problème, à savoir la position dominante d’un partenaire commercial sur le marché, et que celui-ci a montré qu’il était prêt à l’utiliser comme une arme, alors vous pouvez recourir à des barrières commerciales, essentiellement pour inciter les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Une idée vraiment intéressante est actuellement discutée au sein de l’Union : exiger des entreprises qu’elles s’approvisionnent auprès d’au moins trois sources différentes. On pourrait ainsi accorder des subventions aux entreprises qui s’approvisionnent auprès de plusieurs sources et pénaliser les fournisseurs très concentrés. Ces pénalités pourraient être réduites si les stocks sont importants.

Mais il y a aussi le risque que les gouvernements se replient sur eux-mêmes et aillent trop loin. Ils pourraient alors dépasser le problème très spécifique de la domination du marché pour adopter une attitude du type « la France d’abord ».

Chad P. BownCela coûtera aussi plus cher. Les entreprises qui doivent s’approvisionner auprès de trois sources différentes préféreraient sans doute ne pas avoir à le faire. 

Produire tout chez soi est également très risqué. Cela revient simplement à concentrer la production localement. Or tout le monde est exposé à des chocs, qu’il s’agisse du changement climatique, des tremblements de terre, des grèves ou de n’importe quels autres événements.

Quels sont les outils et les politiques qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’une guerre commerciale ?

Soumaya KeynesQuatre instruments principaux sont utilisés : la constitution de stocks, les subventions, les droits de douane et les restrictions à l’exportation. Nous les analysons en détail dans notre livre. 

La grande leçon à retenir est qu’il ne faut pas faire de l’idéologie lorsqu’il s’agit de certains de ces instruments. Je discute parfois avec des gens qui me disent : « Je n’aime pas les stocks ou les subventions. » C’est tout à fait justifié, car ces outils sont souvent associés au gaspillage, à la corruption et à l’inefficacité. C’est la raison pour laquelle nous n’y avons généralement pas recours. Mais dans une guerre commerciale, les autres acteurs vont faire preuve de fermeté. Notre recommandation est donc de ne rien exclure. 

De plus, l’utilisation de ces outils requiert parfois une grande fermeté pour atteindre ses objectifs.

Prenons l’exemple des subventions pour les puces. En cas d’offre très concentrée, il faut prendre des mesures incitatives pour détourner les gens de cette source d’approvisionnement dominante. Si vous accordez des subventions aux entreprises pour qu’elles construisent de nouvelles usines de puces, vous ne pouvez pas simplement attendre que le marché demande ces puces plutôt que les puces vraiment bon marché et efficaces qu’il achète déjà. Nous pourrions tirer des leçons de la Chine, qui a l’habitude d’agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’offre à la demande. 

Qui est le mieux préparé à mener une guerre commerciale : les États-Unis ou la Chine ?

D’une certaine manière, ce sont les États-Unis. En effet, ils disposent d’atouts considérables qu’ils ont développés au fil des décennies : ils ont le dollar ; un marché de consommation gigantesque et une technologie de puces électroniques incroyable. 

Mais dans le même temps, on pourrait également faire valoir que c’est la Chine. Elle se prépare depuis des décennies en renforçant ses chaînes d’approvisionnement et en consolidant sa position dominante. Elle détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. Nous avons vu plusieurs de ces produits faire la une des journaux l’année dernière. Il s’agissait notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or, la Chine en fournit 90 %. 

Si l’on redéfinit la préparation comme une question de mentalité, une sorte de mentalité sécuritaire, voire paranoïaque et craintive, alors c’est clairement la Chine. Pékin a adopté ce type de position défensive depuis bien plus longtemps. Évidemment, le défi réside dans le fait qu’une fois qu’un acteur majeur commence à adopter une telle attitude, cela devient une prophétie auto-réalisatrice, car il est alors rationnel pour les autres d’adopter le même état d’esprit. 

Qu’en est-il de l’Union européenne ? 

Les Européens ont été les plus lents. Ils ne sont pas du genre à se précipiter. Mais je pense qu’ils y parviendront et on voit déjà qu’ils sont en train d’adopter cette mentalité. La question est de savoir s’ils prendront désormais toutes les mesures nécessaires assez rapidement pour relever ce défi. Ce ne serait pas très européen, mais j’ai bon espoir qu’ils y parviennent.

Pourquoi l’Union a-t-elle tant de mal à adapter son mode de fonctionnement à ce monde actuel ?

Le défi pour l’Europe consiste à concilier le désir de préserver les avantages d’un système fondé sur des règles et la nécessité de réagir aux politiques des autres grandes puissances. Les Européens ont une approche très centrée sur les règles. Il y a donc quelque chose de très étrange et inconfortable à l’idée d’affronter cette situation et de se dire : « En fait, nous ne pouvons plus nous fier aux règles. Nous devons les réécrire. »

Chad P. BownPour comprendre l’importance des règles pour l’Europe, il faut savoir qu’elles ne définissent pas seulement ses interactions avec le reste du monde. Les règles permettent également de gérer les relations entre les États membres. L’inquiétude de l’Europe est la suivante : si elle s’oriente vers une situation où elle n’a plus de règles, ne les respecte plus et doit composer avec les États-Unis et la Chine, c’est une chose. Mais si cela crée également un chaos interne, c’est-à-dire si la remise en cause des règles vis-à-vis du monde extérieur perturbe aussi les règles au sein même de l’Europe, alors cela ajoute une série de préoccupations supplémentaires. 

Vous avez mentionné à plusieurs reprises que les actions de l’administration Trump sont une réponse à la politique poursuivie par la Chine. Mais dans le même temps, ces mêmes actions rendent impossible une action collective visant à faire pression sur Pékin pour l’inciter à changer de modèle, les alliés de Washington devant désormais se protéger à la fois des États-Unis et de la Chine. Que peut faire l’Europe ?

L’Europe doit mettre en œuvre un ensemble de mesures pour remédier à sa dépendance excessive à l’égard de la Chine pour l’importation de certains produits, Pékin ayant manifesté en 2025 sa volonté d’utiliser le commerce comme une arme en imposant des restrictions à l’exportation. Ces produits comprennent les terres rares et autres minéraux critiques, les aimants permanents ainsi que certains semi-conducteurs avancés. Ces mesures peuvent comprendre des restrictions ciblées à l’importation, telles que des droits de douane spécifiques, ainsi que des subventions à la production destinées à encourager le développement de nouvelles sources de production en dehors de la Chine. Même s’il est impossible de former un front commun avec les États-Unis en raison des droits de douane imposés par l’administration Trump, l’Europe devrait s’efforcer d’aligner ses politiques sur celles du Japon, de la Corée du Sud et de ses autres alliés asiatiques, qui partagent des préoccupations économiques communes.  

L’excédent commercial considérable de la Chine avec le reste du monde suggère d’ailleurs que l’Europe et ses alliés devraient demander à Pékin de rééquilibrer son modèle de croissance économique en faveur de la consommation intérieure et de réévaluer le yuan.

Si l’on considère les petites et moyennes puissances, l’Iran semble plutôt bien s’en sortir. Est-ce l’un de vos meilleurs élèves ? 

Absolument, l’Iran a compris comment utiliser ses leviers de pression, notamment le détroit d’Ormuz, pour infliger des dommages économiques considérables, colossaux par rapport à la taille de l’économie iranienne. Le pays a clairement identifié ses atouts et en tire le meilleur parti possible, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve.

Soumaya KeynesEn 2016, lorsque Trump a été élu, les guerres commerciales portaient sur les droits de douane. L’objectif était de limiter l’accès à la demande. Depuis, le monde a compris qu’il pouvait être bien plus dangereux de restreindre l’offre d’un produit. En effet, lorsque l’on impose des droits de douane, on tue la demande et les profits baissent. Mais l’argent est fongible. On peut peut-être vendre ailleurs, c’est un peu plus facile à gérer. 

Mais si vous avez besoin d’un composant ou si vous dépendez d’une source d’énergie, il est potentiellement beaucoup plus difficile d’y échapper. C’est ce que fait l’Iran.

Il y a ceux qui se battent et il y a les autres. De nombreux pays visés par les droits de douane de Trump ont choisi de ne pas riposter, voire de faire des concessions. On peut notamment penser à l’Union européenne, au Japon et à la Corée du Sud. S’agit-il d’une stratégie viable ?

L’une des raisons pour lesquelles certains des plus petits partenaires commerciaux des États-Unis ont conclu des accords est qu’ils entretenaient un partenariat en matière de sécurité. Ils dépendent tellement de Washington sur le plan militaire qu’ils craignent que ces derniers ne retirent leur soutien. Ils n’oseraient jamais riposter.

Il y a également eu une dimension concurrentielle, certains acteurs souhaitant obtenir des droits de douane plus bas que leurs rivaux. De plus, il est très difficile pour les petits acteurs d’exercer une dissuasion contre les États-Unis. S’ils souhaitent mettre en place un tel dispositif, ils devront le faire avec d’autres pays, comme dans le cadre d’une OTAN économique.

Le cas européen est particulier, car l’Union européenne est un acteur économique de premier plan disposant d’un certain levier. Les Européens disposent d’un instrument anti-coercition, une arme censée servir de moyen de dissuasion. Ils n’ont jamais réussi à s’en servir. Je pense qu’ils ont même eu du mal à se coordonner pour le mettre en œuvre dans le cadre de la situation au Groenland. Je suppose que, dans la situation actuelle, ce moyen de dissuasion ne semble pas particulièrement puissant. Je pense vraiment que les Américains estiment pouvoir faire pression sur l’Union pour obtenir tout ce qu’ils veulent.

Chad P. BownL’autre région du monde où cette dynamique s’est clairement manifestée est l’Asie du Sud, avec l’ASEAN. Au début, ils se sont dit : « Essayons de négocier avec l’administration Trump, les États-Unis en tant que bloc ». Mais en fin de compte, tout s’est joué au niveau de chacun de ces pays : le Vietnam, l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. Ce qui les préoccupait le plus, c’était d’obtenir rapidement un tarif douanier plus bas que celui de la Chine, leur principal concurrent. Lorsqu’ils ont constaté que les États-Unis allaient imposer des droits de douane plus élevés à la Chine, ils se sont dit : « C’est le China Plus One, toutes ces grandes multinationales vont déplacer leurs chaînes d’approvisionnement, nous voulons qu’elles investissent dans notre pays, obtenons un tarif plus bas et obtenons-le rapidement. » Il leur a donc été très difficile de rester unis et de négocier en tant que bloc.

On parle de guerre commerciale : ne serait-il pas préférable de viser la paix commerciale ? Quels seraient les obstacles à un retour au statu quo ante ?

Nous préférons sans aucun doute un monde sans conflit, un monde plus coopératif. Le défi que les États-Unis perçoivent actuellement de la part de la Chine, c’est qu’il n’y a eu aucun changement dans le comportement ni dans les intentions de Pékin. Que ce soit en ce qui concerne son modèle économique ou le niveau d’interdépendance qu’elle considère comme approprié entre les deux économies. Elle continue de réduire sa dépendance, certainement vis-à-vis des États-Unis, mais sans doute aussi vis-à-vis d’une grande partie du reste du monde. 

Au cours des cinq dernières années, la Chine a exporté des quantités colossales de produits, y compris issus d’industries incroyablement nouvelles, sophistiquées et à la pointe de la technologie. Mais ses importations ne suivent pas le même rythme.

Dans ce contexte, il est vraiment difficile de s’engager dans une coopération et de dire : « Mettons en place une paix commerciale. » Il faut que l’autre partie souhaite également cette paix commerciale. Et tant que nous n’aurons pas atteint ce stade où les principales parties seront tout aussi disposées à s’engager dans cette voie, les pays devront se concentrer sur ces questions : « Où suis-je vulnérable ? » Quelles mesures dois-je prendre pour réduire ces vulnérabilités de la manière la plus rentable possible ?

Voyez-vous le risque d’une escalade vers une guerre ouverte ou une forme extrême de guerre économique ?

Soumaya KeynesLes actions menées dans le cadre de la guerre commerciale pourraient rendre une guerre ouverte plus probable, si un autre élément venait à servir de déclencheur. L’une des choses dont nous parlons dans le livre est la constitution de stocks. Le risque lié au stockage est que votre partenaire vous voie stocker et en déduise que vous vous préparez à la guerre. Il serait alors contraint de se préparer à son tour. 

Mais dans une perspective plus large — et c’est là encore l’une des questions auxquelles nous avons tenté de répondre —, quelle est la relation entre le commerce et la paix ? 

Dans la mesure où le commerce est pacificateur et où des liens commerciaux solides rendent les conflits moins probables, cette réduction des risques, ce découplage ou quel que soit le nom que l’on veuille lui donner, augmente-t-il les chances d’un conflit ? Nous avons essentiellement conclu qu’un monde où tout le monde est fortement interconnecté est plus sûr qu’un monde dans lequel nous sommes tous isolés et nous regardons les uns les autres avec méfiance.

Mais c’est à un niveau très général. À l’heure actuelle, la réalité à laquelle nous devons faire face est que nous avons des exemples concrets de dépendance excessive et d’actes de coercition. Ne rien faire reviendrait à accepter une sorte de paix dans laquelle un pays non démocratique serait en mesure de nous contraindre à faire ce qu’il veut.

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22.05.2026 à 15:30

Le pari du Mexique dans la guerre de la mondialisation

Matheo Malik

Sheinbaum est en train de façonner un « pays connecteur ».

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Texte intégral (4600 mots)

Le Mexique entretient une relation complexe au commerce. Longtemps fermé sous le règne du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le pays a vécu son ouverture économique — d’abord avec la création de l’ALENA, puis avec l’adhésion de la Chine à l’OMC — comme une série de chocs entraînant la suppression de nombreux emplois.

Paradoxalement, c’est l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 qui a changé la donne. La guerre commerciale qu’il a déclenchée contre la Chine, poursuivie par Joe Biden puis intensifiée à partir d’avril 2025, a, on le sait, largement découragé les échanges directs entre Washington et Pékin. Dans ce contexte, la proximité géographique et économique du Mexique avec les États-Unis, longtemps perçue comme une vulnérabilité, est devenue un avantage.

Mais aligner sa politique commerciale sur les exigences de l’administration Trump — notamment en taxant les importations chinoises — expose Mexico à des perturbations de ses flux d’échanges. Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays « connecteur » sans devenir captif d’un seul marché ?

Ce qu’il en a coûté au Mexique de devenir l’économie la plus ouverte au monde

Depuis le début du XXe siècle, le Mexique était, pour l’essentiel, une économie fermée. C’est l’effondrement de son système financier, en 1988, qui deviendra le principal catalyseur de changement. À l’époque, la libéralisation financière et commerciale apparaît comme un remède idéal et fera de fait du Mexique l’une des économies les plus ouvertes de la planète avec, à ce jour, des accords de libre-échange conclus avec cinquante États, soit plus que pratiquement n’importe quel autre pays au monde.

Cette libéralisation s’est aussi avérée extrêmement coûteuse. L’industrie locale n’a pas su rivaliser sur le marché libre ; les travailleurs ruraux, appauvris, ont perdu leurs terres au profit des grands propriétaires institutionnels, incapables de faire face à l’agro-industrie américaine subventionnée. Face à ces difficultés, les dirigeants du pays et la communauté internationale libérale ont opté pour la politique de l’autruche. Outre le fait qu’elle constituait une opportunité lucrative pour la nouvelle classe industrielle mexicaine et les multinationales mondiales, la doctrine libérale de la fin du XXe et du début du XXIe siècle consistait à affirmer qu’elle était objectivement le meilleur et le seul moyen d’atteindre la prospérité nationale.

Les mouvements de résistance qui ont vu le jour en réaction à cette politique ont été qualifiés d’anachronismes et muselés dans la violence. Les Zapatistes, une alliance de communautés autochtones pauvres vivant dans le sud du Mexique, se sont soulevés les armes à la main le 1er janvier 1994, soit le jour même où l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), signé avec les États-Unis et le Canada, entrait en vigueur. Afin de justifier la violence des répressions qui les frappèrent, on avançait que le Mexique allait enfin accéder à la prospérité grâce à cette intégration nouvelle et plus étroite à l’Amérique du Nord.

« La Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger. »

Des décennies plus tard, malgré une forte augmentation de la production industrielle et des exportations, la plupart des Mexicains sont restés pauvres. Les salaires réels ont baissé, s’éloignant plutôt que se rapprochant de ceux de leurs homologues américains et canadiens. Après les crises financières des années 1980 et 1990, la politique du gouvernement mexicain a consisté à dissocier le salaire minimum du salaire minimum vital, c’est-à-dire celui qui permet à quiconque de survivre. Résultat : il a chuté de plus de 70 % en termes réels entre les années 1990 et le milieu des années 2010 74.

Selon les dirigeants, c’était là le seul moyen de permettre au Mexique de rester compétitif, alors que, dans le même temps, le reste de l’Amérique latine bénéficiait d’un essor économique. Ce même raisonnement a été invoqué pour bafouer les droits des travailleurs et écarter les syndicats de la table des négociations.

La première victime américaine de la Chine

Si l’ALENA a constitué un choc pour l’économie mexicaine, ce n’est pas le seul changement important que le pays ait connu au cours de cette décennie décisive. En 2000, la Chine a adhéré à l’OMC, avec l’approbation des États-Unis. Le Mexique s’est alors retrouvé face à un concurrent direct et cette nouvelle donne commerciale a fortement pénalisé son industrie. Il était en effet impossible de rivaliser avec les bas salaires et, par la suite, l’augmentation des capacités industrielles de la Chine.

Les secteurs de l’habillement et de la chaussure, en particulier, ont été touchés. C’est également à cette époque que les usines d’assemblage de l’industrie lourde — les maquiladoras — ont pris leur essor. Ces années de l’ouverture ont laissé une économie mexicaine en stagnation, elle-même du reste trompeuse puisqu’une grande partie de la valeur créée au Mexique quittait en réalité le pays sous forme de bénéfices récoltés par les entreprises étrangères. Ce qui restait au sein du pays n’était par ailleurs pas redistribué de manière équitable, conduisant à une explosion des inégalités.

De toute évidence, cette situation n’était pas le fait d’une guerre commerciale menée par la Chine contre Mexico. Il s’agissait seulement de suivre les règles du Consensus de Washington, pour reprendre le nom donné au programme américain de libéralisation mondiale à la fin de la Guerre froide, selon lequel la privatisation de l’industrie et le principe de libre concurrence sur le marché étaient présentés comme les seules voies d’accès à la prospérité. Le Mexique s’y est donc plié : les industries les plus robustes ont investi massivement dans la technologie et l’automatisation, générant bien moins d’emplois que ce que réclamait pourtant le déclin des secteurs manufacturier et agricole, où des millions de travailleurs étaient désormais au chômage.

Alors que les tenants du Consensus de Washington parvenaient à rassurer les gouvernements et les industriels mexicains en affirmant que ces difficultés ne faisaient qu’annoncer une prospérité future, près de 3 millions de Mexicains ont émigré aux États-Unis entre 1995 et 2000. Cette émigration n’était pas le seul effet secondaire tangible du Consensus de Washington : les ouvriers américains ont été les premiers à pâtir d’une délocalisation de la production à forte intensité de main-d’œuvre, qui n’apportait que peu de valeur ajoutée à la chaîne d’approvisionnement, dans des pays comme le Mexique.

De son côté, Pékin a massivement investi dans des secteurs qui ont commencé à rivaliser avec des segments de plus en plus élevés de la chaîne de valeur. Certes, cette transformation de la Chine en puissance industrielle spécialisée dans la haute technologie s’est faite au prix d’un interventionnisme étatique impitoyable et de nombreuses violations de la propriété intellectuelle. Elle empruntait explicitement sa feuille de route à des pays déjà riches comme les États-Unis, dont l’essor industriel est émaillé de pratiques trompeuses, de coercitions en tout genre et de subventions incitatives. 

À cet égard, les années du Consensus de Washington ont été l’incarnation parfaite de l’adage « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». La Chine a « contourné le système », tout en jouant le jeu selon les règles fixées par les États-Unis. Le Mexique, quant à lui, s’est contenté de suivre naïvement les consignes de son voisin. 

Un pays connecteur : les perspectives ouvertes par la guerre commerciale

À partir de 2018, avec l’instauration de droits de douane par la première administration Trump contre la Chine, un processus de ralentissement progressif des échanges commerciaux directs entre Pékin et Washington a commencé à se matérialiser.

Alors que ces droits de douane sont désormais en vigueur, la Chine, qui était auparavant la principale source d’importations des États-Unis, est aujourd’hui reléguée à la troisième place, avec une part de 6,6 %. Le Mexique est quant à lui devenu le premier importateur des États-Unis, avec une part de 16,9 % du marché américain des importations.

Cette tendance s’est toutefois avérée plus complexe qu’une simple rupture des liens commerciaux. 

Il était à prévoir que le plus grand marché mondial et la première puissance industrielle mondiale restent, en effet, fortement interdépendants. Et c’est en passant en grande partie par des pays tiers que ces échanges perdurent aujourd’hui. Dans ces pays dits « connecteurs », les produits sont assemblés à partir d’importantes quantités de composants venus de Chine, dans des usines qui sont parfois la propriété même de fabricants chinois. Aux côtés du Vietnam, le Mexique fait partie des principaux relais entre les firmes chinoises et américaines.

Face à la hausse des droits de douane et aux pressions croissantes, qu’elles viennent des responsables politiques ou des consommateurs, en vue d’une réduction de leur dépendance vis-à-vis de la Chine, de nombreuses entreprises cherchent à se diversifier hors du territoire chinois. Pour cela, il leur est nécessaire de trouver des sites avec une main-d’œuvre bon marché, des écosystèmes industriels solides et une logistique efficace. Grâce à son savoir-faire industriel, ses accords de libre-échange et sa proximité avec les États-Unis, le Mexique s’impose comme le pays idéal pour ces investissements dits de « nearshoring ». Dans le même temps, les entreprises chinoises y voient le moyen de préserver leur accès continu au marché américain.

Des voitures chinoises de marques SAIC, Chery, BYD, Changan, Pentium, GAC, Great Wall, Dongfeng destinées à être expédiées vers le Mexique, dans la zone portuaire de Taicang, à Suzhou, dans la province du Jiangsu, dans l’est de la Chine, le 12 décembre 2024. © CFOTO

L’électronique est un secteur clef de ces échanges. Le Mexique abrite de nombreuses usines d’assemblage qui produisent des appareils électroniques grand public et des serveurs, notamment les serveurs équipés de processeurs graphiques (GPU), nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. De nombreux composants utilisés pour la fabrication de ces produits sont manufacturés en Chine. L’électronique est par conséquent la principale catégorie de marchandises importées de Chine au Mexique : en 2025, elle représentait 45 milliards de dollars.

Néanmoins, c’est bien dans le secteur automobile que la place du Mexique en tant que pivot de la guerre commerciale est le plus visible. Les investissements ne cessent de croître et l’association nationale de l’industrie des pièces automobiles a déclaré en 2025 que 40 entreprises chinoises s’étaient implantées au Mexique et qu’elles représentaient à elles seules 3,1 % de la production industrielle nationale dans le domaine. Récemment, en février 2026, BYD et Geely ont fait une offre pour racheter une usine Nissan-Mercedes à Aguascalientes ; en avril, GAC a annoncé la construction de sa première usine au Mexique pour assembler des voitures à essence, des véhicules hybrides et des électriques. Parallèlement, les importations de pièces automobiles connaissent une croissance rapide : elles sont passées de 2 milliards de dollars par an en 2010 à 5,3 milliards en 2023.

Le spectre d’une dépendance sans frein vis-à-vis des États-Unis

Le commerce mondial fonctionne souvent selon la loi de la gravitation : les échanges commerciaux s’effectuent plutôt entre marchés voisins. Le Mexique, par exemple, entretient des relations commerciales bien plus soutenues avec l’Amérique centrale dans son ensemble qu’avec les pays pourtant bien plus puissants économiquement que sont la Colombie, le Pérou et le Chili réunis. L’Alliance du Pacifique, l’accord de libre-échange conclu entre le Mexique et ces pays pourrait permettre en théorie de stimuler ces relations. Mais l’attraction exercée par les États-Unis est si forte qu’elle a entraîné le Mexique dans son sillage, en le rendant presque totalement dépendant : environ 80 % des exportations du pays, 55 % de ses importations et 41 % de ses investissements directs étrangers dépendent des États-Unis. Il y a peu encore, ces données pouvaient être vues comme le résultat positif de trente ans d’une alliance fructueuse au sein de l’ALENA, puis de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Mais la crise provoquée par Donald Trump ne permet plus d’interpréter ces chiffres de la même façon : l’imposition de droits de douane à hauteur de 25 % sur tous les produits mexicains importés aux États-Unis, promise par le président américain, menace de plonger l’économie mexicaine dans la tourmente.

Soulignons, cependant, que l’offensive de Trump contre le commerce mondial n’a eu, pour l’instant, qu’un impact étonnamment limité sur le Mexique. En s’abstenant de renier l’ACEUM, il a donné au pays un avantage non négligeable par rapport à d’autres exportateurs. Mieux, les exportations du Mexique vers les États-Unis ont même augmenté de 5,8 % en 2025, atteignant les 535 milliards de dollars.

« Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays ‘connecteur’ sans devenir captif d’un seul marché ? »

Il n’en demeure pas moins que les États-Unis se montrent de plus en plus imprévisibles et autoritaires. À ce titre, ils ne peuvent plus se prévaloir du titre de partenaire fiable pour le Mexique. 

Pour Mexico, il devient nécessaire de diversifier ses relations commerciales ; il en va de la sécurité et de la stabilité économique du pays. Nul besoin de rompre avec les États-Unis, ni de contraindre les entreprises à cesser de commercer avec eux. Néanmoins, grâce à un soutien intense et concerté de la part du gouvernement, le Mexique pourrait encourager et stimuler la création de nouvelles entreprises et établir des relations diversifiées avec d’autres États. 

Pour l’heure, le gouvernement mexicain, sous la pression de l’administration Trump, a plutôt choisi de mener une politique commerciale dirigée contre la Chine.

La Chine est devenue une réalité de la chaîne d’approvisionnement

Le taux de croissance des ventes chinoises au Mexique, exprimé en pourcentage du total de ses achats, a explosé au début des années 2000, passant de moins de 2 % à plus de 20 % depuis le début du XXIe siècle. À cette époque, l’industrie mexicaine ne pouvait pas résister à la concurrence directe d’une Chine qui venait d’être admise au club de l’OMC. Or aujourd’hui, même si les ventes chinoises représentent une part plus importante que jamais des achats internationaux du Mexique, la politique et le protectionnisme ont considérablement ralenti cette tendance depuis les années 2010 — mais pas suffisamment aux yeux des gouvernements américain et mexicain.

Souvent vues comme une menace et comme la preuve d’une transformation du Mexique en une sorte de « backdoor » propice à l’afflux des produits asiatiques bon marché aux États-Unis, les relations commerciales de plus en plus étroites entre Mexico et Pékin sont en réalité plus complexes et plus instructives.

Alors que les importations chinoises au Mexique ont atteint des niveaux records au cours du premier semestre 2025, le pays se défend pourtant d’être le cheval de Troie de Pékin en matière d’entrée sur le marché américain de produits asiatiques à bas prix. Le gouvernement mexicain en veut pour preuve sa lutte accrue contre les importations illégales en provenance de Chine et ses propositions en faveur d’une production locale qui permettrait de diminuer les importations chinoises. Mais même si ces mesures étaient réellement appliquées, une industrialisation par substitution des importations ne signifierait pas nécessairement une diminution des produits en provenance de République populaire.

L’avantage concurrentiel du Mexique par rapport aux États-Unis réside dans sa capacité à fabriquer des produits de haute qualité et très complexes à des prix plus bas. Le pays dispose certes d’une base industrielle sophistiquée, mais pour remplacer les produits chinois, il ne peut que passer par de nouvelles importations chinoises. Dans le secteur de l’habillement, par exemple, que le Mexique protège activement par des droits de douane afin de stimuler la production « Made in Mexico », les matières premières de base, comme le coton ou les embouts de lacets, ne sont pas toujours obtenues localement et proviennent souvent de Chine. Pour que ces intrants de base soient produits au Mexique, il faudrait plus de ressources, pour l’heure à peine suffisantes à relancer les investissements dans les industries existantes. L’important, toutefois, est moins la quantité de produits fabriqués dans un pays que la part de valeur qui y est conservée. C’est précisément cette vision plus nuancée qui échappe le plus souvent aux nationalistes économiques américains, qui ont tendance à considérer le commerce comme un jeu à somme nulle où chaque importation entraîne une exportation équivalente.

Consciente de cette réalité, la Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger, afin d’apaiser les tensions survenues lors de l’imposition de droits de douane sur 1 400 produits — dont des droits de 50 % sur les vêtements et les voitures, qui visent clairement la Chine — issus de pays avec lesquels le Mexique n’a pas conclu d’accord de libre-échange. Si le gouvernement mexicain a justifié cette décision par une volonté de se mettre en conformité avec les règles de l’OMC, il risque néanmoins de mettre en péril ses relations commerciales avec des partenaires de longue date, comme le Japon, la Corée du Sud et le Brésil. Une enquête menée par le ministère du Commerce chinois a établi que ces mesures pénaliseraient la Chine à hauteur de 30 milliards de dollars pour ses exportations et pourraient entraîner une perte de 9,4 milliards de dollars de recettes 75.

Dans ce contexte, plutôt que de rompre ses liens avec la Chine ou de les reconduire tels quels, le Mexique aurait tout intérêt à passer du rôle de connecteur passif à celui d’intermédiaire avisé : les technologies et les intrants chinois pourraient être ainsi mis au service d’une production de biens à plus forte valeur ajoutée, destinés non seulement au marché américain, mais également aux marchés du monde entier.

État pivot, État stratège : utiliser la connexion comme levier

Après avoir navigué pendant des décennies au sein d’un système économique qui lui a été imposé de l’extérieur, le Mexique a aujourd’hui la chance d’avoir été trahi par les États-Unis. Il en ressort avec un dangereux privilège : celui de pouvoir choisir la voie qu’il va emprunter.

Karl Polanyi peut nous aider à mieux saisir ce moment historique. On connaît la fameuse formule : « Le laissez-faire était planifié. » Tout comme les États-Unis ont eu recours au protectionnisme et tiré parti des conflits armés pour s’élever au rang de puissance, et tout comme la Chine est aujourd’hui accusée d’intervention étatique agressive et de violation de la propriété intellectuelle avec les mêmes visées, tous les pays doivent comprendre que leur développement ne dépend pas d’une loi économique universelle mais d’abord de leur situation au sein de l’économie mondiale.

Le fait que les échanges directs entre les États-Unis et le Mexique décroissent ne signifie pas nécessairement que les échanges entre les deux pays s’amenuiseront. La complexification des circuits commerciaux ouvre la voie à davantage d’échanges avec d’autres partenaires : le Canada, l’Amérique latine, l’Europe — avec qui Mexico est en train d’approfondir son accord de libre-échange — et l’Asie. 

Le rôle du Mexique en tant que pivot ne doit être ni minimisé, ni redouté. Avec sa vaste base industrielle, une main-d’œuvre jeune et qualifiée, des accords de libre-échange avec 50 pays et une situation géographique au carrefour des deux plus grandes économies mondiales, c’est son principal avantage stratégique dans la configuration actuelle du monde.

Une politique industrielle concertée pourrait permettre au Mexique d’assumer pleinement ce rôle de pivot. Cela nécessitera des investissements, tant privés que publics, pour dynamiser l’industrie locale. Cela exigera des transferts de technologie et, dans des domaines stratégiques, des efforts en recherche et développement au niveau national. Le Chili peut à cet égard constituer une source d’inspiration : en 2017, ce pays comptait près de deux fois plus d’entreprises exportatrices par habitant que le Mexique, précisément en raison d’investissements massifs dans ses PME.

Surtout, au lieu de se contenter de miser sur les secteurs dans lesquels il excelle par simple hasard géographique, le Mexique a aujourd’hui l’occasion de choisir les secteurs et les partenaires avec lesquels il souhaite se tourner vers l’avenir. Une nouvelle vision de l’État, axée peut-être sur les industries vertes et l’excellence scientifique, pourrait se concrétiser à la faveur du lancement de politiques industrielles ambitieuses dans ce moment.

Le monde des affaires anticipe déjà la fin du mandat de Trump. C’est assez de temps pour qu’une guerre commerciale déstabilisante anéantisse des entreprises et des emplois à travers l’Amérique du Nord. Mais c’est également un temps qui pourrait être mis à profit par le gouvernement de Sheinbaum pour réorganiser l’industrie mexicaine afin de ne plus dépendre d’un seul partenaire.

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15.05.2026 à 13:01

Le sens caché de la rencontre Trump-Xi

Matheo Malik

Derrière la trêve commerciale, le sommet de Pékin a surtout servi à la Chine et aux États-Unis à tracer très durement des lignes rouges.

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Texte intégral (2133 mots)

Les images de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin racontent une histoire : deux dirigeants entourés de délégations d’hommes d’affaires, flanqués de PDG, trinquant à la promesse de liens commerciaux renouvelés. Les comptes rendus publics des discussions font état du lancement de nouveaux organes pour le commerce, de cadres réglementaires pour l’investissement, des rumeurs selon lesquelles des sociétés financières américaines auraient enfin réussi à percer sur le marché chinois et que des entreprises chinoises de technologies vertes s’implanteraient bientôt aux États-Unis. 

Le ton positif de ces annonces est délibéré et vise à rassurer les marchés. Pour autant, il est moins un tournant décisif qu’une toile de fond utile à couvrir d’autres discussions non moins importantes sur lesquelles les positions chinoise et américaine n’ont, pour le coup, pas bougé.

Pour en prendre la mesure, on peut comparer ce sommet à la précédente rencontre entre Trump et Xi à Busan en octobre 2025. En Corée du Sud, les discussions avaient quasi exclusivement touché aux questions économiques. La rencontre avait été présentée par les deux parties comme une sorte de reset purement transactionnel, prudent et de portée limitée. 

À en croire les communiqués officiels, la rencontre de Pékin se serait inscrite dans la continuité des efforts commencés à Busan en les approfondissant. À certains égards, cela a bien été le cas. Mais la substance réelle du sommet de Pékin était plus lourde de conséquences. Sur le fond, il s’agissait davantage de négociations sur l’arsenalisation de la stack IA et d’une communication mutuelle des lignes rouges qui révèle à quel point les relations entre les grandes puissances restent inchangées et, en définitive, précaires.

Le sursis : une pause très temporaire dans la guerre technologique

Pour comprendre ce qui a réellement été négocié à Pékin, il faut saisir l’asymétrie profonde qui structure la course à l’IA.

D’une part, les États-Unis dominent une couche critique : ils ont la maîtrise et le contrôle sur le matériel nécessaire à la puissance de calcul sur laquelle repose la course à l’IA. Les puces de Nvidia, la capacité de fabrication de TSMC — obtenue grâce à la pression diplomatique américaine — et l’écosystème plus large des semi-conducteurs avancés constituent un goulot d’étranglement que Washington a passé trois ans à resserrer autour de Pékin.

À ce stade, aucune des deux parties ne peut se permettre d’appuyer sur la gâchette qu’elle a passé les derniers mois à armer.

Alicia García-Herrero

D’autre part, la Chine contrôle quant à elle un goulot d’étranglement moins souvent mis en avant mais tout aussi crucial : les terres rares et les minéraux critiques sans lesquels aucune puce ne peut être fabriquée, aucune batterie de véhicule électrique assemblée et aucun système d’armement avancé déployé.

Or en amont du sommet, les deux parties avaient intensifié et accéléré l’arsenalisation de leurs avantages respectifs : Washington en renforçant ses contrôles à l’exportation, Pékin en ripostant par des restrictions à l’exportation sur le gallium, le germanium et, désormais, le traitement des terres rares en général — exerçant, par ces rétorsions, une forme de contre-encerclement face aux mesures américaines visant à brider ses possibilités.

Le président chinois Xi Jinping accueille le président américain Donald Trump à son arrivée au Zhongnanhai. © Li Xiang

Si cette dynamique avait perduré, elle aurait fragmenté la chaîne d’approvisionnement technologique mondiale en deux systèmes véritablement incompatibles, détruisant de la valeur des deux côtés tout en accélérant un découplage auquel aucune des deux économies n’est vraiment préparée. C’est dans ce contexte que le sommet a abouti à ce qui s’apparente à un sursis mutuel concernant les utilisations les plus agressives de ces goulots d’étranglement. Il ne s’agit en aucun cas d’une résolution des différends qui opposent Pékin et Washington, mais d’un coup d’arrêt à une dynamique dangereuse enclenchée depuis plusieurs mois. Sans que les États-Unis et la Chine n’admettent leurs vulnérabilités, on peut y voir implicitement la reconnaissance du fait qu’à ce stade, aucune des deux parties ne peut se permettre d’appuyer sur la gâchette qu’elle a passé les derniers mois à armer.

La toile de fond : des discussions commerciales sans engagement

Le cadre de travail sur les sujets commerciaux annoncé à Pékin est réel et ne doit pas être ignoré. La perspective pour les sociétés de services financiers américaines d’accéder aux marchés de détail et institutionnels chinois représente un véritable potentiel de gains et le fait que les entreprises chinoises du secteur des énergies propres se voient ouvrir des voies plus claires vers le marché américain débloque clairement un goulot d’étranglement qui gênait les ambitions de la politique industrielle de Pékin. Les deux gouvernements, qui avaient besoin de quelque chose à présenter à l’intérieur de leurs pays respectifs comme une victoire, ont donc pu trouver des terrains communs.

Les États-Unis n’ont pris aucun engagement clair concernant un éventuel arrêt des ventes d’armement à Taïwan.

Alicia García-Herrero

Mais les conseils commerciaux et autres comités d’investissement constituent un cadre extrêmement souple : s’ils fournissent simplement la structure d’incitations économiques qui rendent de potentiels engagements plus fermes un peu plus crédibles, ils ne sont pas, en eux-mêmes, des engagements.

Géopolitique d’un sommet : les lignes rouges tracées à Pékin

Les discussions les plus dures, menées de manière plus discrète et sans doute plus difficile, ont porté sur les lignes rouges des deux parties au plan militaire.

Les États-Unis sont arrivés à Pékin avec un message clairement formulé et non négociable : la Chine doit cesser d’armer l’Iran. Le flux de technologies et de composants chinois à double usage vers les programmes d’armement iraniens — dont certains finissent aussi entre les mains des Russes en Ukraine — est en effet devenu une source d’irritation aiguë à Washington, menaçant de faire capoter toute normalisation plus large. Sur ce point, Xi Jinping semble avoir fait une offre à Trump — qui a pu déclarer en quittant la Chine que son homologue et lui avaient des vues « similaires » sur la fin de la guerre en Iran. Toutefois, les contours précis d’un engagement de Pékin en la matière restent délibérément vagues.

Le sommet de Pékin a permis d’obtenir une pause tactique dans une lutte stratégique au long cours.

Alicia García-Herrero

Du côté chinois, la ligne rouge demeure Taïwan. À cet égard, le message de Xi était sans ambiguïté : la poursuite des transferts d’armements américains vers Taipei représente une provocation que Pékin ne pourra pas tolérer indéfiniment. La réponse publique du secrétaire d’État Marco Rubio — selon laquelle toute action militaire contre Taïwan serait une erreur catastrophique — a confirmé qu’un échange entre les deux parties avait bien eu lieu sans qu’aucune ne cède sur le terrain politique. À cet égard, ces deux déclarations s’adressaient autant à l’opinion publique qu’à l’autre partie.

Le président Donald Trump monte à bord d’Air Force One vendredi 15 mai 2026 à l’aéroport international de Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Il faut toutefois noter que, dans les comptes rendus publics des discussions, les États-Unis n’ont pris aucun engagement clair concernant un éventuel arrêt des ventes d’armement à Taïwan. Ce silence est éloquent : sur ce sujet, on pourrait en conclure que Washington a accordé une simple audience à Pékin, mais n’a pas cédé à la demande de Xi.

La continuité : sur le fond, les points de blocage n’ont pas bougé

Il serait tentant, après un sommet qui produit des photos de responsables souriants et des listes d’accords commerciaux potentiels, de conclure que les liens entre la Chine et les États-Unis seraient stabilisés, ouvrant la voie à une potentielle relance. Ce n’est pas le cas. 

Les conditions qui rendent cette relation structurellement antagoniste restent intactes : la Chine n’a pas renoncé à son calendrier ni à ses intentions concernant Taïwan ; les États-Unis n’ont pas remis en question leur engagement envers le droit de l’île à se défendre en cas d’attaque. Il y a par ailleurs fort à parier que la course technologique reprendra, peut-être sous une forme légèrement plus modérée, dès que la bonne volonté diplomatique de Pékin se sera dissipée.

Ce que le sommet a permis d’obtenir en revanche, c’est une pause tactique dans une lutte stratégique au long cours.

À Pékin, les lignes rouges qui ont été tracées étaient des avertissements.

Alicia García-Herrero

Les deux parties avaient visiblement besoin d’une trêve et les deux économies sont suffisamment exposées l’une à l’autre pour qu’une escalade incontrôlée soit véritablement préjudiciable. Généralement optimistes et portés par la possibilité d’une reprise ambitieuse, les milieux d’affaires et par extension les marchés interpréteront probablement ces nouveaux cadres d’investissement comme un feu vert ouvrant une période prospère pour les deals — encore que certaines ententes aient pu être déçues à Pékin, comme en témoigne la chute de l’action Boeing à la suite d’une annonce d’un contrat de 200 avions jugé déceptif par rapport à ce qui avait été anticipé comme une « méga commande ». 

Pendant un certain temps, on peut en effet faire le pari d’une accalmie à cet égard. Mais l’architecture de la compétition entre grandes puissances ne se dessine pas autour de tables de négociations commerciales et à coups de photos de famille.

À Pékin, les lignes rouges qui ont été tracées étaient des avertissements. Et le fait que les deux parties se soient senties obligées de les formuler au plus haut niveau possible en dit long sur une réalité sous-jacente qu’aucun communiqué diplomatique ne pourra modifier. La trêve, en somme, est réelle — mais tout ce qu’elle est censée suspendre temporairement l’est tout autant.

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14.05.2026 à 19:09

Pour comprendre Xi, il faut regarder Trump à Pékin

Matheo Malik

Les images les plus marquantes et bizarres d’une visite historique.

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Texte intégral (5451 mots)

La visite de l’année

Trump est arrivée à Pékin le 13 mai 2026 au soir pour une visite extrêmement attendue mais relativement peu préparée par Washington en pleine guerre en Iran — et alors que se tenaient au même moment dans la capitale américaine des négociations entre Israël et le Liban.

Xi ou la gravitation impériale

Pour chaque rencontre au sommet, Xi Jinping use d’une chorégraphie bien rodée : en se mettant en scène comme un centre statique vers lequel il faut converger, il oblige ses interlocuteurs à se contorsionner vers lui.

Xi Jinping serre la main du président américain Donald Trump lors de la cérémonie officielle d’accueil au Grand Hall du Peuple, le 14 mai 2026 à Pékin, en Chine. © White House

Le malaise chinois

Si le programme de cette visite à Pékin était connue et préparée par le protocole, elle exprime par l’image la contradiction fondamentale d’un leadership trumpien fondé sur une accélération spectaculaire et chaotique et la scénographie chinoise de domination impériale.

Au temple du Ciel

Après deux heures d’échanges bilatéraux, Trump et Xi ont visité le lieu où les empereurs des dynasties Ming et Qing venaient faire des sacrifices et des offrandes. Le président américain a qualifié le temple du Ciel « d’incroyable ».

L’échelle d’une ville

Comme Washington, Pékin est une capitale qui se prête à la monstration grandiose du pouvoir. Mais construite pour et à partir d’un centre impérial fermé, ses dimensions sont conçues pour impressionner les légations étrangères.

Le cortège du président Donald Trump garé près de la place Tian’anmen pendant le dîner d’État avec le président chinois Xi Jinping au Grand Hall du Peuple, le jeudi 14 mai 2026, à Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Hegseth, Rubio, Bessent, Miller : les hommes de Trump à Pékin

Pour marquer l’importance du voyage, le président des États-Unis était accompagné de ses plus puissants lieutenants dont le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, le Secrétaire d’État Marco Rubio, le Secrétaire du Trésor Scott Bessent ou encore son conseiller Stephen Miller — en l’absence toutefois de plusieurs émissaires clefs.

Men in Black : la Silicon Valley était aussi en Chine

Alors qu’Elon Musk et le PDG de NVIDIA Jensen Huang étaient avec Donald Trump à bord du Air Force One, plusieurs représentants des entreprises de la tech ont fait le déplacement à Pékin, dont Tim Cook, PDG d’Apple, particulièrement dépendant de la Chine pour la production de smartphones.

Jensen in China

Alors que des rumeurs sur sa non-participation au voyage avaient circulé quelques jours avant la visite, Jensen Huang figurait en bonne place dans la délégation américaine. Comme l’expliquait Alessandro Aresu dans ces pages, le patron de NVIDIA joue une partition clef de « diplomatie parallèle » entre Pékin et Washington.

L’autre Xii

Le fils d’Elon Musk (prénommé X Æ A-Xii) a couru dans les couloirs ultrasécurisés du Palais de l’assemblée du peuple en habits traditionnels chinois tandis que son père, l’homme le plus riche de la planète, était reçu avec d’autres hommes d’affaires américains par le Premier ministre Li Qiang.

Elon Musk arrive en compagnie de son fils X Æ A-Xii pour la rencontre entre le Premier ministre chinois Li Qiang et des représentants du monde des affaires américain, au Grand Hall du Peuple à Pékin, le jeudi 14 mai 2026. © Go Nakamura
Militaires chinois photographiés alors que le président Donald Trump participe à la cérémonie d’accueil. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Le qipao de Lara Trump

Le fils de Donald Trump Eric et son épouse Lara ont accompagné le président lors du voyage. Lors du banquet, celle-ci porte une robe inspirée des qipaos traditionnels. En 2017, Melania Trump — qui n’a pas participé au voyage en 2026 — avait fait un choix similaire.

Concombre de mer et YMCA : le banquet — et sa playlist

Le menu du banquet, qui réunit des plats traditionnels chinois, a circulé sur les réseaux. Plus étonnant, la playlist qui accompagne musicalement le dîner comprend le tube des Village People, l’un des « classiques » de la campagne de Donald Trump.

« Ces enfants étaient formidables »

Dans la droite ligne de l’imagerie maoïste, il est commun que Xi Jinping — comme son homologue nord-coréen — évolue au milieu d’une jeunesse en liesse dans une scénographie très artificielle. Alors que des enfants ont accueilli les deux chefs d’État à Pékin en sautant sur place, Donald Trump a déclaré : « Ces enfants m’ont particulièrement impressionné. Ils étaient heureux, ils étaient magnifiques. Ces enfants étaient formidables. »

Des enfants tiennent des drapeaux chinois et américains avant la cérémonie d’accueil du président américain Donald Trump par le président chinois Xi Jinping au Grand Hall du Peuple à Pékin, le jeudi 14 mai 2026. © Maxim Shemetov/Pool Photo via AP

La guerre des memes à l’âge du brainrot

Dans les jours ayant précédé le voyage et pendant celui-ci, Internet s’est emparé de cette visite en imaginant Trump en contexte typiquement chinois à l’aide de l’IA.

Le président Donald Trump, au centre, quitte le dîner d’État organisé au Grand Hall du Peuple, le jeudi 14 mai 2026, à Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

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