07.01.2026 à 13:00
guillaumer
Le triomphalisme de Trump ne doit pas tromper.
Après un an, les Trumponomics pourraient être à bout de souffle.
Dans une étude prospective, Gilles Moëc esquisse quatre recompositions possibles pour l’année 2026.
L’article Trumponomics : l’économie américaine va-t-elle s’effondrer en 2026 ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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L’expérience macroéconomique menée par Donald Trump lors de son second mandat est radicale : elle sidère, inquiète ou séduit.
Une telle expérience porte pourtant en elle-même ses propres limites.
L’administration Trump revient déjà sur certaines de ses mesures.
Aujourd’hui aux États-Unis, la dégradation du pouvoir d’achat est fortement ressentie ; l’issue des élections récentes dans le New Jersey et la Virginie en sont un témoignage — incitant la Maison-Blanche à offrir de nouvelles exemptions sur les droits de douane au printemps.
Certes l’administration américaine pourrait nommer à la tête de la Réserve fédérale un successeur à Jay Powell plus « flexible », dans l’espoir de faire baisser les taux à court terme tout en prenant des libertés avec l’objectif de stabilité des prix. Une telle approche pourrait toutefois rapidement s’avérer contre-productive en faisant remonter les taux longs, accentuant ainsi encore la pression sur une trajectoire budgétaire déjà précaire.
Il faudra du temps pour qu’à la phase radicale succède une normalisation de la politique économique américaine : elle pourrait cependant être entamée dans la seconde moitié du mandat présidentiel actuel.
Nous développerons ici les implications qu’aurait un tel virage, en faisant l’hypothèse que l’orthodoxie l’emporterait in fine sur la phase radicale actuelle — même si celle-ci laisserait malgré tout des traces profondes en Chine et en Europe.
En marge de ce scénario, nous en explorerons également deux autres : celui d’un succès de l’économie MAGA — en examinant ses répercussions pour le reste du monde, plus particulièrement l’Union — puis un autre en miroir, dans lequel la Chine sortirait victorieuse de sa confrontation avec les États-Unis.
Pour dépasser une approche purement focalisée sur les deux grandes puissances rivales, nous nous pencherons, enfin, sur l’hypothèse d’un « réveil de l’Europe ».
À brève échéance, les États-Unis seront confrontés à un épisode de stagflation.
Pour l’instant, rien n’indique que les producteurs étrangers réduisent leurs propres marges pour compenser les tarifs douaniers. En septembre 2025, les prix des biens manufacturés importés par les États-Unis — mesurés avant application des tarifs — progressaient même légèrement sur un an (0.8 %), avec une performance particulièrement positive pour les producteurs mexicains (+2.3 %).
Ces faits suggèrent fortement que la majeure partie du choc économique affecte les agents situés aux États-Unis.
Bien que le rebond de l’inflation ait été plus modéré qu’anticipé, à 3,7 % en rythme annualisé sur trois mois en septembre 2025 1, il est difficile de prétendre que l’inflation sous-jacente est compatible avec la cible de la Réserve fédérale. Même si la transmission aux consommateurs du choc de prix se révélait finalement limitée, l’érosion inévitable des marges bénéficiaires qui en résulterait devrait freiner l’investissement.
D’autre part, le choc positif du côté de l’offre attendu du programme présidentiel, lié à la déréglementation et au soutien fédéral à l’investissement, sera contrebalancé par le choc négatif issu du durcissement de la politique migratoire.
En effet, selon les données de la police des frontières américaine, un nombre très réduit de candidats à l’immigration aux États-Unis tentent aujourd’hui le passage : entre février et octobre 2025, ils furent 97 000, contre 1,3 million au cours des mêmes mois en 2024 — pourtant déjà marqués par l’inflexion de la politique de Joe Biden.
D’après les estimations du Center for Immigration Studies, le nombre de personnes nées à l’étranger a baissé aux États-Unis de plus de 2 millions sur les sept premiers mois de 2025 2.
Certes, ce n’est pas la première fois que les États-Unis cherchent non seulement à réduire drastiquement l’immigration mais aussi à faire repartir des immigrés déjà installés : une telle situation s’est observée sous la présidence Eisenhower dans les années 1950. À la différence de l’épisode Eisenhower, toutefois, le choc négatif sur l’offre de travail que suscite la politique de Trump survient alors qu’est conduite une autre politique protectionniste sur les importations de biens.
Un éveil de l’Europe bénéficierait à tous, en améliorant les perspectives économiques mondiales sans déclencher d’instabilités stratégiques.
Gilles Moëc
Les ingrédients d’une extension du choc inflationniste engendré par les droits de douane sont donc bien là : alors que celui-ci touche essentiellement les produits manufacturés, il pourrait s’étendre au secteur des services et de l’agriculture, sous l’effet d’une pression sur les salaires engendrée par la restriction de l’offre de travail.
Dans ces conditions, il sera difficile pour la Réserve fédérale de continuer à baisser rapidement ses taux d’intérêt pour les emmener en territoire véritablement accommodant — en-dessous de 3 % —, ce qui permettrait de limiter les effets négatifs sur la croissance.
Cette réticence est notamment perceptible dans l’apparition de « dissidents » au sein du conseil de la Réserve Fédérale qui se sont opposés à la baisse de taux du mois de décembre et refusent — pour le moment — d’envisager des coupes supplémentaires en 2026. La frustration croissante de la Maison-Blanche devant cette prudence devrait ainsi amener à la nomination d’un successeur à Jay Powell en choisissant une approche bien plus expansive.
Une telle stratégie serait toutefois contre-productive.
En prenant des libertés avec l’objectif de stabilité des prix, la Réserve fédérale inciterait les investisseurs à demander une « prime de risque » pour se prémunir contre un emballement futur de l’inflation. Or une hausse des taux d’intérêt à long terme nuirait directement aux ménages américains — qui s’endettent à taux fixe à très long terme pour acheter leur logement — et accentuerait encore la dérive des finances publiques déjà aux prises avec un déficit supérieur à 6 % du PIB pour les 10 ans à venir 3, après le prolongement des réductions d’impôts déjà octroyées lors du premier mandat de Donald Trump.
Compte tenu de ces coûts, un retour — au moins partiel — à l’orthodoxie nous paraît être le « point d’atterrissage » le plus plausible.
Plusieurs signes de ce repentir, bien que discrets, peuvent être décelés dès aujourd’hui.
Dans le New Jersey et en Virginie, les démocrates ont remporté les élections avec une marge supérieure à celle prédite par les sondages ; leur positionnement, centré sur la défense du pouvoir d’achat, semble avoir joué un rôle central dans la décision prise par l’administration Trump d’exempter des récents droits de douane un certain nombre de produits de consommation courante importés d’Amérique latine 4.
La reprise de l’inflation est maintenant conjuguée à un essoufflement du marché du travail.
Certes la croissance du PIB reste robuste — elle était même encore spectaculaire au troisième trimestre 2025 — mais celle-ci ne se traduit pas par une création significative d’emplois. L’investissement en nouvelles technologies apporte une contribution majeure à la croissance, mais ce secteur perd des emplois depuis le début de l’année 2025. Un marché boursier plus hésitant, alors que la valorisation de certaines entreprises technologiques interroge, pourrait aussi contribuer à dégrader la confiance des ménages.
Jusqu’à très récemment, mois après mois, les sondages donnaient au Président une popularité nettement au-dessus des niveaux observés huit ans plus tôt.
Cet écart a maintenant presque disparu.
À la lumière de ces évolutions de l’opinion publique, et même sans compter sur une révision rapide de la plate-forme économique de l’administration américaine — son armature idéologique est beaucoup plus solide qu’au cours du premier mandat, et les effets négatifs d’une remise en cause de l’indépendance de la banque centrale peuvent mettre du temps à se matérialiser — les élections de mi-mandat, en novembre 2026, pourraient ainsi marquer une césure.
Face à la montée des barrières tarifaires américaines, Pékin aurait pu réagir en amorçant une transition vers un modèle tiré par la consommation intérieure, par exemple en orientant les gains de productivité vers les salaires plutôt que vers la compétitivité.
Ce n’est clairement pas le choix qu’a fait le leadership chinois.
La Chine continue d’accumuler de nouveaux investissements dans des secteurs exportateurs déjà frappés par des surcapacités, comme celui de l’automobile. Sous l’appellation de « stratégie productive de haute qualité », elle ouvre la porte au surinvestissement, financé par un excès d’épargne des ménages alimenté par la répression financière — elle-même conséquence d’un compte de capital réglementé.
Un tel modèle ne peut survivre qu’en puisant dans la demande extérieure, de moins en moins disponible à mesure que le protectionnisme se généralise, non seulement aux États-Unis mais aussi dans l’Union 5.
Dans cet entre-deux, Pékin, qui n’est pas soumis à un calendrier électoral, considère probablement qu’elle peut « tenir » plus longtemps que Washington.
Face à une « détente » initiée par les États-Unis, et fort de l’expérience accumulée depuis 2018 et la première guerre commerciale, le leadership chinois hésiterait probablement à « désarmer » immédiatement pour renoncer à sa stratégie de qualité productive. Cette détente justifierait sans doute a posteriori la politique chinoise de fermeté vis-à-vis de Washington — notamment celle menée en se servant du levier des terres rares.
Malgré ce pronostic, il n’est pas impossible de penser que les contraintes internes finiront par réorienter le modèle de croissance chinois, de façon à ce qu’il soit tiré par la consommation.
Le scénario d’une victoire de Pékin pénaliserait lourdement l’Europe : alors que la demande américaine serait faible et le taux de change de l’euro fort, la concurrence chinoise éroderait sa base productive.
Gilles Moëc
Sur le plan interne, les surcapacités provoquent en effet des guerres de prix : les déflations ont la fâcheuse tendance à s’auto-entretenir — surtout si la politique monétaire refuse d’entrer en territoire non conventionnel, ce qui a toujours été la position de la Banque populaire de Chine — car les consommateurs sont incités à attendre de nouvelles baisses de prix avant de consommer. En conséquence, les déflations persistantes alourdissent la charge réelle de la dette.
Une telle situation ne peut être bonne pour l’économie à long terme.
Selon le FMI, la dette publique chinoise, en tenant compte des engagements hors bilan, avoisine déjà 100 % du PIB du pays. Toutefois, l’économie chinoise étant encore largement administrée, celle-ci ne répond pas aux signaux d’alerte que des marchés financiers libéralisés peuvent envoyer rapidement en cas de déséquilibre macroéconomique.
Même face à une « détente » initiée par les États-Unis, la conversion de la Chine à un nouveau modèle de croissance ne pourra que prendre du temps.
L’Union et le Japon sont les victimes naturelles de la « phase radicale » où les États-Unis se font un agent de démondialisation. L’ancien ordre commercial multilatéral fondé sur des règles leur convenait mieux que cette approche transactionnelle fondée sur le rapport de force — d’autant plus qu’un tel ordre correspondait davantage à leurs systèmes de gouvernance fondés sur le consensus.
L’économie japonaise comme celle de l’Union ont misé sur une croissance essentiellement tirée par les exportations : en ne considérant que les seules exportations de biens, leur part dans le PIB se situe à des niveaux très similaires de part et d’autre — autour de 15 % du PIB, soit plus du double du niveau observé aux États-Unis.
Cette dépendance à la demande étrangère se retrouve également dans les excédents courants structurels : alors que les États-Unis sont habitués à des déficits courants chroniques, tant l’économie du Japon que celle de l’Union connaissent un excédent chronique 6.
L’Union et le Japon dépendent également du reste du monde — et particulièrement des États-Unis — pour la sécurité de leur approvisionnement énergétique. La dépendance de l’Europe au gaz naturel liquéfié américain est bien connue ; si le Japon, lui, était jusqu’à récemment moins dépendant 7 ; l’accord commercial de l’été dernier prévoit une augmentation de ses achats d’énergie en provenance des États-Unis 8.
Les négociations relatives aux droits de douane ont bien révélé les vulnérabilités de ces deux économies. Si l’effet direct du choc tarifaire américain sur le PIB du Japon et de la zone euro serait de l’ordre de 0,5 point de pourcentage — soit un impact visible mais gérable lorsqu’il est pris isolément — les effets indirects qui transitent par le redéploiement des exportateurs chinois hors du marché américain peuvent cependant alourdir la note 9.
Dans ces conditions, un retour à l’orthodoxie de la politique économique américaine serait a priori bénéfique au Japon et à l’Europe.
Pour la zone euro en particulier, le « retour à la normale » de la Réserve fédérale et la fin des attaques contre son indépendance pourraient se traduire par une réappréciation du dollar, soulageant la compétitivité européenne. Si toutefois la Chine maintenait au moins pour un temps sa stratégie axée sur la promotion des exportations — comme on peut s’y attendre — la croissance européenne resterait sous pression.
Plus important encore, une normalisation américaine pourrait se traduire par une démobilisation européenne ; alors que l’on prend conscience en Europe de « l’ardente obligation » de mettre en place une stratégie de croissance endogène 10, cette normalisation d’ordre économique ne conduirait pas nécessairement les États-Unis à renouveler leur promesse de protection et d’assistance militaire en Europe.
Dans cette hypothèse, la nécessité de rendre la défense européenne autonome resterait entière ; toutefois, compte tenu des marges budgétaires étroites en Europe — Allemagne mise à part — il est possible qu’un retour de Washington à des positions plus classiques servirait de prétexte pour revoir à la baisse les projets d’investissement domestiques en infrastructures.
Il est aussi possible d’imaginer un monde où les États-Unis déjouent les sceptiques et réussissent leur expérience populiste.
Commençons par définir un tel succès.
Dans l’hypothèse d’une réussite du modèle MAGA, l’épisode de stagflation serait évité, ou du moins suffisamment bref pour ne pas remettre en cause la stratégie macroéconomique américaine dans son ensemble ; la croissance potentielle serait renforcée grâce à une accélération de la productivité, notamment via l’innovation technologique, et les gains de productivité permettraient à leur tour une hausse plus marquée des salaires réels sans générer de pressions inflationnistes supplémentaires — soutenant ainsi la consommation.
Le succès du modèle MAGA aux États-Unis réduirait l’influence des forces politiques traditionnelles européennes, souvent identifiées à une politique économique orthodoxe.
Gilles Moëc
Dans un tel scénario, une croissance plus forte améliorerait la soutenabilité de la dette publique américaine, restaurant finalement la confiance internationale dans les États-Unis en tant que fournisseur de l’actif de réserve dominant au niveau mondial. Les taux d’intérêt à long terme seraient ainsi maintenus à des niveaux plus faibles qu’ils ne le seraient sur la seule base des facteurs domestiques.
Pour obtenir une flambée d’investissements à l’origine d’un boom de productivité, les États-Unis devraient obtenir un afflux massif d’investissements étrangers, à la fois spontanés — pour profiter des faibles coûts énergétiques américains et contourner les tarifs douaniers afin de servir le marché domestique — et poussés par les engagements des gouvernements japonais et européens de canaliser respectivement 550 et 600 milliards de dollars d’investissements dans les secteurs stratégiques américains d’ici 2028.
Parallèlement, l’investissement domestique aux États-Unis serait stimulé par la déréglementation — par exemple dans les domaines environnemental, financier et de la protection des données — et par un soutien fédéral direct, comme dans les domaines des semi-conducteurs ou du traitement des terres rares. De cette manière, l’économie américaine entrerait dans un cercle vertueux : la hausse des dépenses d’investissement dans les technologies digitales garantirait une domination technologique durable, engendrant une nouvelle augmentation des exportations de services de « propriété intellectuelle » vers le reste du monde 11.
Face à ce cercle vertueux, refuser de recourir à la technologie américaine serait encore plus difficile pour les autres pays, sous peine de perdre en compétitivité. Les États-Unis seraient alors en position d’imposer leurs normes et préférences réglementaires.
Politiquement, la réussite de ce modèle consoliderait le pouvoir républicain, renforçant encore la stratégie macroéconomique du mouvement MAGA : le Congrès resterait fermement entre ses mains aux élections de mi-mandat, et un soutien loyal de Donald Trump serait le favori incontesté pour 2028.
En gardant la main, au-delà du mandat présidentiel actuel, sur les nominations à la Cour suprême et au conseil d’administration de la Réserve fédérale, ce mouvement pourrait appliquer son agenda dérégulationniste sans rencontrer d’opposition forte. Un large espace parlementaire combiné à un marché du travail solide et à des revenus réels en hausse rendrait politiquement plus facile de réduire les dépenses sociales, améliorant ainsi la trajectoire à long terme de la dette publique américaine.
La liste des conditions nécessaires à un tel succès est toutefois longue.
Même en supposant qu’un épisode significatif de stagflation puisse être évité à court terme, la matérialisation des engagements d’investissement étranger dépend d’un niveau de stabilité tarifaire et fiscale qui, pour l’instant, n’a pas été atteint.
Les décisions de localisation industrielle sont toujours complexes : elles doivent intégrer les coûts et la disponibilité de la main-d’œuvre — deux domaines où les États-Unis ne brillent guère actuellement — ainsi que la prévisibilité des coûts d’intrants.
Ainsi, il n’est pas possible aux entreprises étrangères de contourner tous les tarifs américains. En effet, certains intrants importés de pays tiers nécessaires à une production sur le sol américain sont soumis à des droits de douane souvent plus élevés que ceux appliqués aux produits finis importés du pays d’origine de ces entreprises 12.
De tels tarifs pourraient varier au gré des décisions de l’administration ; l’incertitude quant à l’application des règles édictées par celle-ci constituerait aussi une difficulté supplémentaire.
Pour que leur stratégie économique porte ses fruits, les États-Unis devraient aussi faire face à une « limite physique » : garantir que l’offre d’électricité puisse suivre la flambée de la demande induite par l’activité liée aux technologies de l’information — notamment pour ce qui touche les technologies d’IA.
Certes, par rapport à d’autres économies avancées, le niveau du prix de l’énergie est encore bas aux États-Unis ; toutefois, le réseau électrique américain est déjà sous pression, et les prix de détail de l’électricité recommencent à augmenter. Accroître rapidement l’offre nécessiterait un changement d’attitude de l’administration américaine vis-à-vis des énergies renouvelables, alors que celles-ci, au cours de la dernière décennie, ont apporté la deuxième plus grande contribution — après le gaz naturel — à la hausse de la production électrique.
Pour une économie tirée par la technologie, la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée pourrait constituer une autre limite du côté de l’offre.
Le système américain d’enseignement primaire et secondaire n’a jamais figuré parmi les meilleurs du monde : par exemple, le « score PISA », qui vise à fournir une référence internationale commune de performance scolaire, s’établissait en 2022 à 465 en mathématiques aux États-Unis, en dessous de la moyenne de l’OCDE.
L’Union et le Japon sont les victimes naturelles de la « phase radicale » où les États-Unis se font un agent de démondialisation.
Gilles Moëc
Historiquement, les États-Unis palliaient à cette insuffisance par l’immigration qualifiée ; or, celle-ci est aujourd’hui remise en cause.
L’horizon temporel et l’ampleur du gain de productivité induits par l’investissement dans l’IA constituent évidemment une grande source d’incertitude. Deux lauréats du prix Nobel d’économie — Daron Acemoglu et Philippe Aghion — ont ainsi pu soutenir des thèses diamétralement opposées sur la croissance additionnelle que l’IA pourrait apporter.
Si cette promesse de croissance ne se matérialise pas, il est difficile d’imaginer sur quelle autre source de croissance les États-Unis pourraient s’appuyer : hors investissement en technologies de l’information, la croissance du PIB américain — 1,4 % sur un an au troisième trimestre 2025 — est déjà inférieure à sa tendance de long terme.
Dans l’hypothèse où toutes ces conditions pourraient être remplies, le succès même des États-Unis serait porteur de risques. Une banque centrale accommodante, une croissance rapide, combinée à une finance dérégulée et à des restrictions migratoires mettant le marché du travail sous tension, seraient de bons ingrédients pour que survienne une crise financière.
L’Europe doit toutefois considérer avec sérieux l’hypothèse que le modèle économique MAGA réussisse.
Certes, une croissance américaine plus forte profiterait à l’économie européenne : une fois absorbé l’impact ponctuel des droits de douane sur la compétitivité européenne, les exportations de l’Union vers les États-Unis bénéficieraient d’une hausse de la demande, encore soutenue par l’appréciation du dollar.
En revanche, il n’est pas sûr que l’Europe serait en capacité de soutenir l’investissement domestique comme nécessaire, après avoir contribué à la renaissance industrielle des États-Unis par des investissements directs massifs sur le territoire américain. Dans un scénario où les États-Unis conservent leur domination technologique, il est probable que le déficit bilatéral européen sur les services augmenterait encore.
C’est surtout sur le plan de l’économie politique que le succès du modèle trumpiste aurait des conséquences profondes pour l’Europe.
Dans un premier temps, le ressentiment envers les États-Unis pourrait prédominer dans l’opinion publique ; cependant, il est probable que certaines forces politiques européennes s’emploieraient rapidement à imiter de manière agressive le modèle économique trumpiste en prenant des mesures protectionnistes 13, tout en entamant un virage vers une politique industrielle interventionniste, combinée à un durcissement de la politique migratoire.
Dans le même temps, le succès du modèle MAGA aux États-Unis réduirait l’influence des forces politiques traditionnelles européennes, souvent identifiées à une politique économique orthodoxe ; il mettrait également sous pression l’engagement de l’Europe dans la lutte contre le réchauffement climatique, alors que les progrès qu’enregistreraient les populistes aux élections s’ajouteraient aux pressions réglementaires américaines.
Certes, la forme que prendrait en Europe l’opposition à la politique de décarbonation serait légèrement différente de celle observée aux États-Unis, le climatoscepticisme étant moins répandu en Europe. Plutôt que de nier le réchauffement climatique, cette opposition déplacerait plutôt les responsabilités pour porter l’accusation sur les autres pays émetteurs de carbone, notamment la Chine.
Dans ce transfert des responsabilités, l’argument dominant serait que les efforts de l’Union — une économie déjà largement décarbonée — seraient insignifiants par rapport aux émissions des pays émergents dans le cadre du budget carbone mondial ; le fait que la décarbonation européenne ait été permise en partie par le recours massif à des importations très carbonées serait largement ignoré.
Si l’économie MAGA peut réussir aux États-Unis, plusieurs raisons doivent cependant nous faire douter qu’elle remporte un succès en Europe.
Tout d’abord, un tel changement d’orientation mettrait sous tension les institutions européennes, qui — contrairement à celles des États-Unis — ont été construites précisément sur les principes de l’orthodoxie économique : si le cadre juridique européen en matière de concurrence limiterait l’intervention publique tous azimuts — et bien qu’il ait été assoupli récemment — la déréglementation environnementale ou financière exigerait aussi un niveau de convergence entre États membres difficile à atteindre.
Une limite des forces populistes est qu’elles opèrent principalement à l’échelle nationale ; si elles peuvent certes s’accorder à travers les frontières européennes contre le statu quo défendu par les forces traditionnelles au Conseil ou au Parlement, il leur serait difficile de construire un consensus sur un ensemble précis de politiques concrètes.
Dans ce scénario, nous pourrions voir les populistes gagner dans certains grands États membres, sans réussir peut-être à atteindre la « masse critique » d’une majorité qualifiée au Conseil. Le risque serait alors que, plutôt que de basculer pleinement vers une ligne radicale, l’Europe devienne encore plus paralysée, engendrant une frustration croissante, tant chez les populistes que chez les forces traditionnelles, au point que se posent des questions existentielles sur la solidité de l’Union.
Le modèle chinois ne peut survivre qu’en puisant dans la demande extérieure, de moins en moins disponible à mesure que le protectionnisme se généralise,
Gilles Moëc
Il existe aussi des limites structurelles et économiques à une imitation réussie du modèle américain.
Les exportations représentent une part beaucoup plus importante du PIB européen que du PIB américain ; en conséquence, se lancer dans une aventure protectionniste, avec les risques de représailles que cela implique, serait en Europe plus coûteux. En outre, l’Union, importatrice nette d’énergie et puissance militaire de second rang, ne bénéficie pas des mêmes leviers que les États-Unis.
L’accommodement budgétaire est du reste une pièce maîtresse du modèle économique MAGA. Certes, les États-Unis dépassent peut-être leurs limites budgétaires aujourd’hui, mais les finances publiques de nombreux pays européens — qui ne bénéficient pas du « privilège exorbitant » du Trésor américain — sont encore moins adaptées à un nouvel épisode de fortes hausses de dépenses publiques ou de baisses d’impôts, à moins qu’un plan « fédéral » n’émerge mutualisant les ressources.
Si un tel plan pourrait représenter une porte de sortie, il exigerait un niveau de convergence politique considérable : celui-ci serait difficile à atteindre si les forces populistes remportent de nombreux scrutins nationaux.
Pour la Chine, le scénario qui verrait triompher le modèle économique trumpiste est probablement celui qui la mettrait le plus en difficulté, surtout si l’Europe décidait d’imiter un tel modèle. Pékin fera donc tout pour éviter une telle victoire.
Comme nous l’avons discuté dans notre scénario central, une « issue positive » peut être imaginée, dans laquelle la Chine comprendrait que les murs protectionnistes américains et européens, ainsi que la domination technologique américaine, la poussent vers un modèle tiré par la consommation : c’est là une trajectoire que l’on peut de toute façon estimer souhaitable.
Bien qu’il y ait lieu de douter des marges de manœuvre budgétaires encore disponibles en Chine, la politique monétaire a été étonnamment prudente dans un contexte de déflation. Un soutien monétaire pourrait stimuler la demande intérieure : un tel état de fait ouvrirait la voie à une approche plus coopérative — ou du moins une coexistence économique pacifique avec les États-Unis — bien que la dynamique politique pourrait s’y opposer.
Sur le plan interne, il se peut que la réticence des dirigeants chinois à stimuler la consommation découle de la conviction qu’un tel modèle — normalement associé à une économie moins centralisée — pourrait à terme éroder le pouvoir du Parti communiste.
Sur le plan externe, enfin, dans un monde où l’économie MAGA fonctionne, la sphère d’influence chinoise se réduirait. Les « pays connecteurs », qui ont jusqu’à présent tenté de maintenir un équilibre entre les États-Unis et la Chine — tel le Vietnam — se rangeraient probablement du côté américain.
En conséquence, la Chine pourrait ainsi estimer que ses lignes d’approvisionnement seraient menacées par la domination américaine et adopter une attitude plus hostile, par exemple vis-à-vis de Taïwan, tout en resserrant ses liens avec les pays les plus « anti-occidentaux ».
On peut également envisager une hypothèse où les rôles s’inversent, la Chine prenant l’avantage dans la compétition mondiale.
Le premier acte d’un tel scénario consisterait à gripper les rouages de la révolution industrielle américaine en limitant l’accès aux terres rares transformées : si les États-Unis peuvent trouver assez vite des alternatives aux terres rares « brutes », développer des capacités de raffinage et de traitement prendra du temps.
Dans un tel cas de figure, Pékin maintiendrait la pression même si Washington offrait des concessions commerciales : les terres rares ne constitueraient pas un élément de négociation pour obtenir un compromis avec les États-Unis — en échange d’un accès aux semi-conducteurs sophistiqués ou de droits de douane plus bas — mais seraient utilisées pour stopper la renaissance industrielle américaine, même au prix de tarifs de rétorsion auxquels s’exposerait la Chine à court terme.
Pékin pourrait ainsi considérer que l’avantage est de son côté à moyen terme : en effet, son leadership n’est pas soumis au cycle électoral américain.
Par ailleurs, la Chine pourrait atténuer l’impact de la guerre commerciale persistante en instrumentalisant sa déflation intérieure et sa domination dans l’offre mondiale de biens manufacturés. Si une telle guerre s’intensifiait, la dépréciation du dollar face à de nombreuses autres monnaies renforcerait la compétitivité chinoise en dehors du marché américain — le yuan étant de facto ancré au dollar.
À mesure que l’élan américain serait contenu, la Chine continuerait de rattraper puis de dépasser les États-Unis en matière de technologie, grâce à la poursuite d’un soutien étatique massif aux secteurs stratégiques — IA, semi-conducteurs, technologies vertes.
Dans un tel cas de figure, les « pays connecteurs 14 » se rangeraient du côté chinois, et Pékin renforcerait son influence en Afrique et en Amérique latine, protégeant ainsi ses lignes d’approvisionnement.
Pour que Pékin réussisse, des conditions clefs devraient être réunies. La Chine devrait avant tout faire face à un embargo strict sur les transferts technologiques américains.
Si au début de 2025 la sortie de « DeepSeek » a suscité un moment de doute aux États-Unis quant aux choix technologiques américains, ces inquiétudes se sont depuis dissipées : un récent document du département américain du Commerce a conclu que « les modèles d’IA du développeur DeepSeek sont à la traîne des modèles américains en performance, coût, sécurité et adoption ».
Certes, on pourrait considérer que le Département du Commerce n’est pas impartial : il se peut que ce que les solutions chinoises perdraient en performance soit compensé par la facilité d’adoption — notamment la compatibilité avec des puces moins sophistiquées — et la polyvalence.
Malgré ces réserves, l’embargo serait néanmoins un pari risqué pour Pékin. En effet, même si les modèles chinois d’IA étaient ou devenaient objectivement supérieurs, la question de la sécurité des données resterait un obstacle à leur adoption dans des domaines clefs — notamment en Europe.
Jusqu’à très récemment, les sondages donnaient à Trump une popularité nettement au-dessus des niveaux observés huit ans plus tôt. Cet écart a maintenant presque disparu.
Gilles Moëc
Dans le domaine des technologies vertes, l’avance chinoise est plus certaine, mais son succès dépend évidemment de la poursuite de la décarbonation dans le monde et de la volonté d’accepter des solutions chinoises plutôt que de développer localement des produits concurrents.
La stratégie chinoise comporte d’autres risques : la persistance des surcapacités comme méthode pour atteindre la domination technologique et commerciale s’accompagnerait probablement d’une déflation persistante.
Comme nous l’avons souligné dans notre scénario central, une telle déflation a un coût macroéconomique, en augmentant la valeur réelle de la dette accumulée. Cette hausse prolongerait la crise immobilière, fragilisant la situation financière des collectivités locales qui ont longtemps compté sur les ventes de terrains pour une grande partie de leurs revenus et qui représentent l’essentiel des dépenses publiques en Chine.
Avec le temps, cette situation pourrait affecter le consensus social : si la Chine n’est certes pas soumise à un cycle électoral à l’américaine, son leadership ne peut pour autant ignorer éternellement de telles tensions.
Le scénario d’une victoire chinoise pénaliserait lourdement l’Europe : alors que la demande américaine serait faible et le taux de change de l’euro fort, la concurrence chinoise éroderait sa base productive.
Face à la victoire de Pékin, l’Union hésiterait entre deux réactions.
Dans un cas de figure, l’Europe succomberait au protectionnisme tout en augmentant l’investissement public pour reconstruire la demande interne. La Banque centrale européenne serait soumise à une forte pression pour adopter une posture monétaire expansive afin de relancer la demande et de freiner l’appréciation de la monnaie.
Alternativement, l’Europe pourrait choisir un compromis, par exemple en ouvrant ses marchés en échange d’investissements chinois soutenant l’emploi local.
En vérité, il est probable que les États membres se diviseraient entre ces deux options, accroissant le risque de paralysie politique au niveau de l’Union.
Les États-Unis, eux, seraient confrontés à un choix existentiel.
Afin d’éviter d’être pris dans le « piège de Thucydide 15 », Washington pourrait être à l’initiative d’une escalade stratégique ou, au contraire, reconnaître son déclin relatif. Dans la seconde hypothèse, et alors qu’un tel aveu a été fait par d’autres par le passé — ainsi de l’Europe — une nouvelle administration américaine pourrait rechercher un rapprochement avec Pékin.
Le choix entre ces deux options dépendrait de qui, des dirigeants américains ou de la Chine, les électeurs des États-Unis blâmeraient pour l’issue de cette compétition.
Il est inutile de développer longuement sur la façon dont l’Union pourrait se réveiller.
Un plan clair existe déjà : le rapport Draghi.
L’Europe peut accélérer son potentiel de croissance en simplifiant son cadre réglementaire — ce qui n’est pas la même chose qu’une déréglementation totale — et en mobilisant son abondante épargne domestique pour financer des investissements stratégiques.
Dans un tel enchaînement de circonstances, l’Union sortirait enfin de sa stagnation, accélérerait sa croissance et approfondirait son unité politique — y compris dans le domaine de la défense. Dans la continuité du plan de relance NextGenerationEU, les États membres accepteraient une nouvelle vague d’investissements communs centrés sur l’énergie verte 16, la technologie et la défense.
La position budgétaire de l’Allemagne a déjà basculé résolument vers la dépense publique ; elle pourrait être imitée au niveau « fédéral », permettant ainsi aux pays disposant d’une marge de manœuvre nationale limitée d’accéder à des financements supplémentaires 17. Dans un tel environnement, il serait utile que la BCE, reconnaissant les risques baissiers sur l’inflation, adopte une approche flexible et accommodante, en partant du principe qu’un investissement plus élevé aujourd’hui augmente la croissance potentielle de demain.
Le résultat serait un cercle vertueux : des capitaux étrangers afflueraient, attirés par la stabilité, la prévisibilité et les meilleures perspectives de croissance de l’Europe. Les forces politiques traditionnelles seraient renforcées, marginalisant les populistes et facilitant ainsi la mise en œuvre de réformes structurelles.
L’Europe doit considérer avec sérieux l’hypothèse que le modèle économique MAGA réussisse.
Gilles Moëc
Avec le temps, l’Europe deviendrait non seulement un bloc économique, mais un véritable « refuge sûr » dans un monde turbulent.
Les conditions du succès sont toutefois exigeantes pour de nombreux pays.
À titre d’exemple, la France doit atteindre une stabilisation politique — objectif pour le moins difficile à ce stade ; de même, l’opinion publique allemande se remet encore d’une politique budgétaire inhabituelle au niveau national : y ajouter une couche européenne — qui ne fonctionnerait que si Berlin met son crédit fiscal en garantie — serait difficile.
Par ailleurs, le cadre institutionnel européen, bien qu’il favorise la prévisibilité et repose sur des processus robustes, est mal adapté aux décisions rapides : en effet, une coalition relativement limitée d’États membres peut bloquer des décisions clefs.
Enfin, la reprise économique ne suffit pas à neutraliser le populisme, qui s’alimente également de questionnements culturels et identitaires : l’échec de l’expérience populiste américaine ne favoriserait pas automatiquement un soutien à l’orthodoxie en Europe.
Il existe cependant des raisons d’espérer.
Les sondages montrent que l’opinion publique à travers l’Europe est bien plus favorable aux institutions européennes qu’après la crise de la dette souveraine de 2010-2012. 18 Bien que ce mobile soit moins « noble » que d’autres, la peur peut être un puissant moteur, et l’Europe est actuellement très inquiète : ainsi, la guerre en Ukraine entraîne des décisions qui auraient été inimaginables il y a quelques années 19. La crainte du déclin économique, sous la pression simultanée des États-Unis et de la Chine, devrait ainsi constituer un autre catalyseur.
Si notre scénario central offre la stabilité sans élan, le scénario d’une victoire du modèle économique trumpiste déchaîne la croissance mais crée des déséquilibres ; de même, la victoire chinoise recompose la puissance mondiale au détriment de la cohésion occidentale.
En miroir de ces trois cas de figures, l’éveil de l’Europe bénéficierait à tous, en améliorant les perspectives économiques mondiales sans déclencher d’instabilités stratégiques.
Un tel scénario est peut-être le plus ambitieux. Il est aussi le plus coopératif de tous.
L’article Trumponomics : l’économie américaine va-t-elle s’effondrer en 2026 ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
02.01.2026 à 14:00
Matheo Malik
Entre les États-Unis de Trump et la Chine de Xi, le futur semble déjà écrit : une lutte pour l’hégémonie mondiale à coup de tarifs, d’IA et de guerres.
Pourtant, au-delà du récit et de la propagande, une réalité s’impose : personne ne peut dominer le monde.
Pékin et Washington sont deux géants dangereux et fragiles — et dans un jeu à somme nulle, attendre son tour n’est jamais la bonne stratégie.
L’article Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Qui des États-Unis ou de la Chine dominera le monde ? Vont-ils se faire la guerre ou bien s’entendre pour se partager la planète ? Quel sera le sort de l’Europe, prise entre ces deux géants ?
La plupart des scénarios esquissant les décennies à venir tournent invariablement autour de ces mêmes questions.
Il n’y a rien de surprenant à cela.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la chute du mur de Berlin, les États-Unis ont été la puissance dominante. Bien qu’ils soient affaiblis, ils restent une puissance militaire et économique et ont su conquérir une place dominante dans les technologies numériques qui devraient jouer un rôle déterminant dans les prochaines décennies.
La Chine, quant à elle, a connu depuis un demi-siècle un parcours économique et technologique époustouflant, qui l’a menée au tout premier rang des économies mondiales. Aujourd’hui, elle constitue un concurrent sérieux pour les États-Unis, capable de revendiquer l’hégémonie globale tant sur le plan politique et militaire que sur celui des technologies d’avenir.
Il est courant de considérer le futur comme le prolongement des tendances observées dans le passé récent.
Dans ce contexte, il est logique de l’envisager comme un combat entre les États-Unis et la Chine pour la domination du monde.
Mais une telle façon d’aborder l’avenir se révèle cependant presque toujours trompeuse ; on en trouve de nombreux exemples dans le passé.
À la fin du XVe siècle, la découverte de l’Amérique, loin de signifier la victoire définitive de l’Espagne sur les autres puissances impériales comme on pouvait le penser à l’époque, a marqué au contraire le début de son déclin.
Lors des années 1930 en Europe, la crise économique avait remis la guerre à l’ordre du jour, bien que la plupart des contemporains aient pensé que la Grande Guerre serait le dernier des conflits.
Plus près de nous encore, la chute inattendue du mur de Berlin a bouleversé un ordre du monde qui semblait, pour la plupart de ses observateurs, devoir ne jamais disparaître.
On peut se demander aujourd’hui si les fragilités de la Chine et des États-Unis ne sont pas trop sous-estimées : si finalement le monde qui vient pourrait n’être dominé ni par l’un ni par l’autre malgré leur puissance à ce jour incontestée.
Commençons par examiner le cas américain.
Aujourd’hui, la puissance des États-Unis repose en grande partie sur la domination qu’ils exercent sur la tech ; celle-ci ne provient pas vraiment de la qualité particulière du système scolaire américain mais surtout de l’excellence des grandes universités américaines et de leur capacité à attirer les meilleurs élèves du monde entier : à eux seuls, selon l’OCDE, les États-Unis accueillaient en 2022 18,6 % des étudiants étrangers dans le monde 20.
Cette attractivité est aussi celle des géants de la tech comme des start-ups, qui attirent les meilleurs ingénieurs du monde entier.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis 21.
Avec sa politique anti-migrants et ses attaques contre les universités, Trump est en train de casser ce ressort fondamental du dynamisme technologique américain.
Non seulement ses politiques devraient dissuader les futurs talents de venir étudier et travailler aux États-Unis, mais elles pourraient bien également pousser les étrangers qui y sont présents aujourd’hui à vouloir partir vers des cieux plus cléments. Certains Européens pourraient ainsi désirer retourner dans leur pays d’origine pour y fonder de nouveaux concurrents aux firmes américaines.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis.
Guillaume Duval
On peut raisonnablement penser aujourd’hui que les dégâts causés seront durables : quel que soit l’avenir politique des États-Unis, il y aura selon toute vraisemblance un avant et un après Trump en matière d’attractivité du pays pour les talents étrangers.
L’usage agressif et impérial que le président américain et les magnats du secteur font de la domination technologique américaine peut sans doute leur apporter des avantages à court terme, à cause de la dépendance extrême où se trouvent les partenaires des États-Unis.
Une telle manière de faire ne peut cependant qu’inciter ces partenaires à chercher à se passer au plus vite des services de la tech américaine.
Il n’y a guère de raison de penser qu’ils ne pourront y parvenir à terme.
L’autre ressort de la domination technologique des États-Unis est le colossal budget de la défense et la façon dont il irrigue les universités et la recherche outre-Atlantique depuis des décennies 22.
Or l’un des objectifs de la droite MAGA américaine est bien de faire baisser significativement ce budget, que grèveraient de trop nombreuses interventions étrangères ; c’est à la lumière de cet objectif qu’il faut comprendre le retrait annoncé d’Europe et la demande faite aux membres de l’OTAN d’accroître fortement leurs propres dépenses de défense.
Malgré cette ambition de réduire le budget militaire, Donald Trump essaie bien sûr de sauver le complexe militaro-industriel américain en cherchant à extorquer des achats d’armes américaines supplémentaires aux Européens.
Comme pour le numérique, le président américain obtiendra sans doute quelques résultats à court terme.
Mais à moyen terme, les perspectives sont plus sombres : les partenaires actuels des États-Unis chercheront — et parviendront — à se défaire de leurs dépendances. Le moteur de la domination technologique américaine qu’est la défense risque fort de se retrouver lui aussi à l’arrêt.
Le dernier ressort de la puissance technologique américaine touche à sa capacité à attirer l’épargne mondiale pour à la fois financer son énorme déficit public et investir sur les marchés financiers — en particulier, sur le Nasdaq qui offre un débouché aux start-ups et à leurs investisseurs en capital-risque.
Aux États-Unis, le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Guillaume Duval
Sur ce point aussi, l’avenir semble sombre pour les États-Unis.
L’endettement public américain suit une trajectoire très inquiétante, encore aggravée par la politique irresponsable de Trump, offrant de colossaux cadeaux fiscaux aux plus riches. Il remet de plus en cause l’indépendance de la Réserve fédérale et affaiblit l’État de droit en politisant la justice américaine.
De telles politiques nourriront une défiance croissante à l’égard du dollar et des actifs américains, renforcée par l’usage massif et généralisé que font les États-Unis des sanctions extraterritoriales.
Pour résister à celles-ci, les partenaires des États-Unis chercheront à dédollariser l’économie mondiale — mais aussi à se passer des moyens de paiement et de l’intermédiation financière d’origine américaine.
Certes, il est question de dédollarisation depuis plusieurs années déjà mais le mouvement est resté lent jusqu’ici ; pourtant, un point de bascule a probablement été atteint en réaction aux mesures de Donald Trump.
Au-delà des raisons qui penchent en faveur d’un déclin de la domination américaine sur la tech et l’innovation technologique, la politique de Trump pour réindustrialiser les États-Unis n’a guère de chances de fonctionner non plus.
Malgré les droits de douane mis en place par le président américain, l’appétit des investisseurs étrangers pour investir aux États-Unis devrait rester limité. Les raisons en sont nombreuses : les tensions internes et l’instabilité politique du pays, l’incertitude juridique croissante sur les investissements qui résulte de la mise au pas politique du système judiciaire, mais aussi la défiance grandissante déjà mentionnée à l’égard du dollar.
Aux États-Unis, de nombreuses infrastructures publiques sont également dans un état déplorable — réseaux électriques, routes, ponts ou encore réseaux ferroviaires.
Depuis la crise de 2008, les dépenses publiques dans ce domaine ont été en net recul.
Après des décennies de négligence, Joe Biden avait commencé à s’attaquer sérieusement à ce problème avec des programmes fédéraux ambitieux, mais la priorité absolue donnée par Donald Trump aux baisses d’impôts pour les plus aisés va donner un coup d’arrêt à cet effort de rattrapage.
Les faiblesses majeures du réseau et de la production électriques risquent en particulier d’être un handicap important pour le développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis, d’autant plus que les politiques fédérales en faveur du développement des énergies renouvelables ont été mises à l’arrêt.
Les perspectives des énergies fossiles sont elles aussi en réalité très limitées : l’exploitation des gaz et pétroles de schistes consiste déjà à « racler les fonds de tiroir ». Il s’agit d’exploiter, d’une façon coûteuse, les dernières sources disponibles. Or ces ressources sont déjà en voie d’épuisement.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis ressemblent davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Guillaume Duval
Le changement climatique rendra enfin d’importantes parties des États-Unis impropres à l’agriculture et difficilement habitables, notamment en Californie ou encore aux alentours de Las Vegas, du fait du manque d’eau. La Corn Belt, cœur de la puissance agro-alimentaire américaine, devrait aussi être lourdement touchée.
Les côtes ne seront pas épargnées non plus.
Alors que la Floride, où les logements sont déjà le plus souvent non assurables, devrait cesser d’être habitable, bien d’autres villes côtières sont directement menacées par la montée des eaux — à commencer par New York.
L’état de santé des Américains est aussi dans un état déplorable en raison notamment de leur mode de vie et d’alimentation.
En 2022, 43 % des Américains étaient comptabilisés dans la catégorie « obèses », contre 24 % en Allemagne et 11 % en France.
Combiné à une mortalité élevée du fait de l’usage répandu d’armes à feu et de la surconsommation de drogues, notamment d’opioïdes, cela se traduit par une espérance de vie à la naissance de 78 ans seulement — contre 84 en Italie, 83 en France et 81 en Allemagne.
Bien qu’il soit particulièrement coûteux, le système de santé américain ne parvient pas à redresser la situation. En 2022, 16,5 % du PIB américain était consacré à son fonctionnement — contre 10,4 % en moyenne dans l’Union.
Alors que les Américains des classes populaires, en trop mauvaise santé, ne peuvent guère prendre en charge un certain nombre de travaux pénibles, les États-Unis ne survivaient jusqu’ici que grâce à un afflux constant de main-d’œuvre immigrée pour assurer ces tâches difficiles.
Or Trump y a mis un coup d’arrêt qui risque d’être durable. Non seulement du fait du durcissement de la politique d’immigration américaine mais aussi du fait de la moindre attractivité d’une société qui s’est révélée à cette occasion profondément xénophobe et dont l’avenir semble compromis.
Les États-Unis sont désormais au bord du déchirement.
Le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Deux populations vivent l’une à côté de l’autre sans se croiser, dans des espaces informationnels distincts, tout en se vouant une haine tenace. Celle-ci semble désormais telle qu’il paraît imprudent de miser sur le maintien durable de la paix civile aux États-Unis voire, à plus long terme, sur l’unité politique de la fédération.
Lors de son second mandat, Donald Trump a démontré en moins d’un an combien le système institutionnel américain était devenu dysfonctionnel.
Les tant vantés checks and balances censés protéger les États-Unis contre les aventures et les extrémismes, se sont révélés des tigres de papier inefficaces. Dans le même temps, une corruption rappelant les républiques bananières, encouragée par les règles de financement des campagnes électorales, gangrène toute la classe politique.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis, de même que ses méthodes sur la scène internationale, ressemblent donc davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Les raisons ne manquent pas pour considérer que les États-Unis sont un colosse aux pieds d’argile et que la domination qu’ils exercent encore sur le monde — en particulier grâce aux oligarques de la tech — n’a guère de raisons de perdurer. Leurs nombreuses faiblesses sont assez bien connues et documentées. À rebours, si l’essor de la Chine semble pour l’instant inarrêtable et son avenir prometteur, ses fragilités sont elles bien réelles.
L’avenir qui attend Pékin pourrait être plus sombre qu’on ne l’imagine souvent.
Comme aux États-Unis, la première menace qui pèse sur la République populaire est de nature politique.
On oublie souvent que la Chine est un pays structurellement instable. Depuis la révolte sanglante des Taiping lors de la seconde moitié du XIXe siècle, le pays n’a jamais connu durablement la paix civile.
Elle fut suivie au tournant du XXe siècle par celle non moins sanglante des Boxers — avant qu’une révolution ne mette fin à l’Empire chinois en 1912, plongeant le pays dans le chaos.
Une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois a peu de chances de rester pour longtemps l’usine du monde.
Guillaume Duval
À cet effondrement succéda des années 1920 à 1949 une terrible guerre civile dont André Malraux retraça toute l’horreur dans La Condition humaine. Ce conflit quasi ininterrompu s’est doublé, entre 1937 et 1945, d’une guerre tout aussi meurtrière avec l’envahisseur japonais.
Au terme de cette guerre civile, la victoire définitive des communistes chinois n’a pas réellement ramené la stabilité politique en Chine.
Les luttes internes au régime ont conduit en effet à plusieurs soubresauts violents et meurtriers. Pour asseoir son pouvoir face à ses rivaux, Mao Zedong lança à la fin des années 1950 la politique du Grand Bond en avant — provoquant par une famine la mort d’une trentaine de millions de Chinois. Puis la Révolution culturelle entretint de 1966 à 1976 une quasi-guerre civile, tout en désorganisant l’ensemble du pays.
Bien que la situation politique semble s’être stabilisée en Chine depuis la mort de Mao il y a un demi-siècle, il ne faut pas oublier que le pays a failli basculer de nouveau lors des événements de la place Tian’anmen en 1989.
La domination du Parti communiste chinois peut sembler incontestée et destinée à durer toujours, comme on le pensait du pouvoir en Union soviétique au début des années 1980. Pourtant, sous la surface lisse garantie par la propagande et la police du régime, l’instabilité et la violence politiques ne sont jamais très loin en Chine.
Après la mort de Mao en 1976, les cadres écartés par la Révolution culturelle, rassemblés autour de Deng Xiaoping, sont parvenus à canaliser cette violence.
Ils remirent non seulement le régime et le pays sur les rails, mais réussirent surtout à susciter une dynamique économique spectaculaire.
Cette ascension permet aujourd’hui à la Chine de rivaliser avec les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, une situation difficilement imaginable il y a cinquante ans.
Ce rattrapage fut conduit tout en maintenant le pays sous la dictature du Parti communiste ; beaucoup estimaient qu’un tel miracle économique ne pouvait être mené que par des démocraties.
Rien n’est pourtant plus faux.
« L’accumulation primitive du capital », pour reprendre les termes de Karl Marx, nécessite toujours un pouvoir fort capable de contenir le peuple. Pour qu’elle se produise, il faut en effet maintenir sur une longue période un taux d’épargne très élevé pour donner la priorité absolue à l’investissement, matériel et immatériel, aux dépens de la consommation. Et cela bien que l’économie connaisse une forte croissance qui permettrait a priori de distribuer du pouvoir d’achat.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra des crises économiques et financières majeures.
Guillaume Duval
Il est en réalité impossible de réussir une telle « accumulation primitive » dans un contexte démocratique avec suffrage universel, droit syndical et liberté de la presse : dans une telle situation, les dirigeants seraient obligés de renoncer à investir pour distribuer du pouvoir d’achat lors de grèves ou à l’approche des élections.
Au cours des dernières décennies, les autres pays — comme la Corée du Sud — qui ont aussi réussi un rattrapage économique rapide, y sont également parvenus dans le cadre d’un régime autoritaire.
Si l’autoritarisme est sans doute nécessaire pour réussir un rattrapage économique aussi rapide que la Chine, l’inverse n’est pas vrai : beaucoup de régimes autoritaires échouent dans cet exercice.
Ils ne parviennent pas à enclencher une dynamique économique à cause de la corruption excessive que permet le régime, des erreurs liées aux lubies du chef et à l’esprit de cour qui l’entoure.
Ce qui a fait le succès économique de la Chine communiste au cours de la période Deng Xiaoping — une ère que l’on peut étendre en pratique jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping — c’est précisément une capacité à contourner ces écueils en évitant la concentration des pouvoirs par un système de checks and balances au sein même de l’appareil communiste.
Ce contrôle a pris plusieurs formes ; il prévoyait la cohabitation institutionnalisée d’un secrétaire général du Parti et d’un premier ministre appartenant à deux factions différentes, de même que l’interdiction d’effectuer plus de deux mandats à la tête de l’État.
Un tel jeu a permis de faire avancer de façon remarquable la Chine pendant quarante ans en corrigeant les dérives dans un sens ou dans l’autre à l’occasion des alternances au pouvoir — même si la situation a bien failli échapper au contrôle du PCC en 1989, au moment de la chute du mur et de Tian’anmen.
Mais depuis 2012, Xi Jinping a cassé cette mécanique délicate.
Xi a réussi à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains pour se maintenir à la tête du pays au-delà des dix années réglementaires.
Ce faisant, il a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Plusieurs signes trahissent les dysfonctionnements que cela engendre et notamment le grand retard pour mettre fin à la politique zéro-Covid en 2022, malgré les dégâts sociaux, politiques et économiques considérables qu’elle engendrait.
Personne n’a osé se plaindre auprès de Xi de la situation, de peur de tomber en disgrâce.
Les purges constantes imposées par celui-ci aux plus hauts niveaux du Parti, de l’État et de l’armée ont montré à chacun que cette menace était à prendre au sérieux : depuis 2012, selon les statistiques officielles, plus de six millions d’enquêtes disciplinaires ont été conduites au sein du PCC 23.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant.
Guillaume Duval
Dans ce contexte, alors que les anciens mécanismes de régulation internes au Parti communiste chinois n’existent plus, la succession prochaine de Xi risque de faire entrer de nouveau le pays dans une phase violente compte tenu de tous les ressentiments et désirs de vengeance accumulés sous son règne.
Cinq décennies plus tard, la Chine pourrait se retrouver dans une situation aussi instable que celle qui prévalait à la mort de Mao.
Au-delà de ces incertitudes politiques, il existe désormais en Chine une profonde contradiction entre la réalité d’un pays devenu très inégalitaire — même s’il l’est moins, selon les données officielles, que les États-Unis ou le Brésil — et l’idéologie officielle d’un régime qui se réclame toujours du marxisme et chante l’Internationale à chaque grande occasion. Une telle contradiction semble difficilement tenable à moyen terme dans un pays devenu aussi riche et éduqué, malgré les puissants moyens de contrôle et de répression dont dispose le régime.
Le mouvement de Tian’anmen en 1989 ou les manifestations de Hong Kong montrent que les Chinois aspirent eux aussi à la démocratie dès que la mainmise du régime se desserre ou que les contradictions internes au PCC s’aiguisent. Ils revendiquent la liberté de parole, de création, de la presse, d’association, syndicale et le pluralisme politique — comme des Européens pourraient le faire.
Le modèle économique qui a fait le succès de la Chine s’essouffle aujourd’hui.
Certes, la dictature du Parti Communiste a probablement été utile pour réussir la phase « d’accumulation primitive du capital » lors des années 1980 et 1990 mais celle-ci, renforcée sous Xi Jinping, risque maintenant de devenir un frein pour la poursuite du développement économique.
Passé la phase d’intense accumulation du capital qui a bénéficié du fait d’avoir un régime autoritaire, une véritable démocratie accompagnée de libertés politiques et syndicales devient indispensable pour stabiliser l’économie et poursuivre sa croissance. En Europe, la période des Trente Glorieuses témoigne de ce phénomène, après les dégâts considérables causés par la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, qui avaient clos aux États-Unis et en Europe cette phase d’accumulation primitive.
La Chine de Xi Jinping n’est pourtant pas prête cependant à mettre en œuvre un tel tournant — loin de là.
La dictature du PCC paraît en effet structurellement incapable de réorienter l’économie chinoise vers la consommation intérieure et les services.
Elle continue au contraire d’entretenir un surinvestissement mortifère.
Celui-ci a tout d’abord nourri une bulle immobilière géante qui a fini par exploser en 2020.
Cette crise de l’immobilier est loin d’être réglée et pèse toujours lourdement sur l’économie chinoise. Pour maintenir malgré tout la croissance, le pouvoir a encouragé ensuite un nouveau surinvestissement, tout aussi massif, dans le secteur industriel — aboutissant désormais à de gigantesques surcapacités qui ne peuvent se déverser qu’à l’extérieur de la Chine.
Cette politique économique a été conduite au prix de l’accumulation d’immenses dettes.
Selon le FMI, la dette publique chinoise se situerait en réalité déjà à 124 % du PIB du pays, une fois intégrées les dettes hors-bilan des collectivités locales chinoises. L’endettement total interne atteint les 300 % du PIB.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant pour entretenir coûte que coûte une croissance de plus en plus artificielle.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra dans les années qui viennent des crises économiques et financières majeures.
Celles-ci surviendront notamment à cause des surcapacités industrielles gigantesques qui devraient cesser de trouver des débouchés extérieurs suffisants, non seulement aux États-Unis mais également en Europe.
Plutôt que de poursuivre la trajectoire triomphale sur laquelle elle était engagée depuis cinquante ans, il ne paraît pas improbable que l’avenir économique de la Chine ressemble davantage à la stagnation qu’a connue l’économie japonaise depuis 1990.
En interne, les conséquences d’une telle crise économique seraient imprévisibles, notamment si elle devait se conjuguer avec celle — politique — qui ne manquera pas de se produire lors de la succession de Xi Jinping.
Au-delà de la question des déséquilibres économiques et financiers massifs accumulés, deux autres dimensions, plus structurelles, font douter d’un avenir radieux pour la Chine et son économie.
La première touche à la démographie : du fait de la politique de l’enfant unique mise en place à la fin des années 1970, le vieillissement et la diminution de la population chinoise sont désormais très rapides — plus encore qu’en Europe. Bien que cette politique ait été révoquée il y a presque dix ans maintenant, le taux de natalité ne s’est pas redressé du fait notamment du coût très élevé du logement et de l’éducation.
Xi a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Guillaume Duval
Selon les projections démographiques des Nations unies en 2024, la Chine devrait voir sa population diminuer de plus de moitié d’ici 2100, avec 639 millions d’habitants à cette échéance contre 1,41 milliard en 2025.
En 2100, 46 % de la population chinoise devrait ainsi avoir plus de 65 ans — un chiffre plus élevé encore qu’au Japon, où ce taux devrait être de 37 % 24. Quant à la population d’âge actif — de 20 à 64 ans — sa part baisse en Chine depuis maintenant dix ans et elle devrait passer de 911 millions en 2015 à 275 millions en 2100, soit une division par plus de trois.
Ce séisme démographique mettra la société chinoise à rude épreuve.
Si l’Europe connaîtra une dynamique analogue, elle sera toutefois moins rapide.
De plus, le continent dispose déjà de systèmes sociaux éprouvés et de modes de prise en charge des personnes dépendantes — même s’ils sont souvent insuffisants.
Le problème de la Chine est plus aigu : elle sera vieille avant d’être vraiment riche. Et elle aura probablement beaucoup de mal à se doter à temps de systèmes sociaux et de prise en charge adaptés.
En Chine, la tradition est en effet que ce soient les enfants qui prennent en charge leurs parents dépendants à leur domicile. Le problème est qu’il ne se trouvera alors que très peu de couples d’enfants uniques pour accepter de s’occuper de leurs quatre parents âgés.
De plus, et quels que soient les progrès de l’automatisation, une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois aura peu de chances de rester longtemps l’usine du monde.
D’autant qu’il faudra bien qu’une part significative de cette main-d’œuvre s’occupe de ces personnes âgées qui représenteront près de la moitié de la population du pays.
Pour combler ce gouffre démographique, la Chine pourrait bien sûr avoir recours à l’immigration, ce qu’elle fera sans doute ; mais cette politique risque de soulever de graves difficultés sociales et politiques dans un pays qui n’a aucune tradition dans ce domaine.
La dynamique démographique très particulière de la Chine est ainsi l’un des principaux éléments susceptibles, au cours des prochaines décennies, de saper sa capacité à dominer le monde.
Les questions environnementales risquent elles aussi d’handicaper lourdement l’avenir du pays.
En Chine, le développement agricole et industriel trépidant des dernières décennies, sous l’égide d’un pouvoir politique en partie corrompu et peu regardant, a eu des conséquences dramatiques en termes de pollution de l’air, de l’eau et des sols.
Si ces dégâts commencent à être mieux pris en compte, ils auront néanmoins des effets négatifs persistants.
Le changement climatique devrait aussi grandement impacter le modèle chinois.
Si le pays présente actuellement 18 % de la population mondiale, il ne possède que 8,5 % de la surface agricole et 6,5 % des ressources en eau douce de la planète.
Nourrir la Chine a toujours été un problème difficile : au cours des dernières décennies, l’urbanisation rapide a consommé une part non négligeable de cette faible surface agricole, notamment dans les plaines côtières de l’Est du pays. Si la rapide décrue démographique pourrait aider à amortir le choc sur la production agricole qui devrait résulter du changement climatique, les difficultés seront cependant considérables.
L’agriculture chinoise est de plus très dépendante des grands fleuves qui descendent de l’Himalaya, eux-mêmes alimentés par des glaciers en recul rapide.
Alors que les barrages établis sur ces fleuves sont essentiels pour la production électrique, leur débit devrait se réduire sensiblement lors des années à venir.
Par ailleurs, alors que 650 millions de Chinois habitent les régions côtières et 150 millions des zones qui se situent au niveau de la mer — notamment à Shanghai, à Shenzhen, à Canton, à Hong Kong et dans leurs environs — la montée des eaux engendrera de graves perturbations ainsi que la multiplication d’événements climatiques extrêmes.
Les fragilités politiques, sociales, économiques, démographiques et écologiques de la Chine sont donc nombreuses et il n’y a de ce fait guère de chance qu’elle parvienne à poursuivre l’ascension triomphale qu’elle a entreprise lors des cinq dernières décennies.
La Chine sera vraiment vieille avant d’être vraiment riche.
Guillaume Duval
Accepter que les États-Unis comme la Chine soient bien plus faibles qu’ils le semblent au premier abord a de nombreuses conséquences pour le reste du monde.
Tout d’abord, ces faiblesses sont relatives : si les États-Unis et la Chine risquent en effet de subir de profondes crises au cours des décennies qui viennent, le reste du monde ne sera pas épargné non plus.
Le monde entier sera ainsi aux prises avec le changement climatique ou le vieillissement démographique.
Les États-Unis comme la Chine pourraient être mis à mal sans pour autant que d’autres régions du monde ne prennent réellement l’avantage.
La fragilité de Washington et de Pékin, résultant de leurs contradictions internes, ne constitue pas non plus forcément une bonne nouvelle pour le reste du monde : pour des leaders confrontés à une contestation domestique, essayer de rassembler le peuple face à un ennemi extérieur est une stratégie éprouvée pour conserver le pouvoir.
Les difficultés chinoise et américaine internes risquent de se traduire non pas par un effacement de ces pays sur la scène internationale, mais au contraire par une agressivité accrue.
Les premiers signes d’un tel retournement se voient aujourd’hui : tandis que Trump attaque le Venezuela, le Canada et le Groenland, Xi Jinping menace le Japon, Taïwan et tous les pays voisins en mer de Chine méridionale.
Mais une telle agressivité extérieure ne traduit pas toujours une position de force.
Les dirigeants qui y ont recours trahissent souvent leur faiblesse à l’intérieur de leurs frontières.
Ces réserves faites, l’affaiblissement des deux grandes puissances pourrait ouvrir des marges de manœuvre nettement plus grandes à l’Union à l’avenir que ce que la plupart des Européens envisagent aujourd’hui.
Si l’Europe est capable de s’associer d’une part avec les autres pays développés — menacés eux aussi par les initiatives de Trump — et d’autre part avec les nombreux pays du Sud qui ne souhaitent s’aligner ni sur la Chine ni sur les États-Unis, elle peut espérer sortir de ses dépendances économiques et technologiques excessives à l’égard de ces deux puissances.
Une telle politique permettrait aussi de rénover un multilatéralisme capable de contenir les initiatives intempestives de ces géants fragiles et dangereux.
Pour avoir une chance d’y parvenir, l’Union doit commencer par régler les problèmes de gouvernance interne qui la freinent et la privent des moyens d’agir — et sur ce plan, beaucoup reste à faire.
L’article Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde est apparu en premier sur Le Grand Continent.
09.12.2025 à 19:01
guillaumer
Le banquier le plus écouté de la planète a quelque chose à dire : « une Europe faible est néfaste — pour les États-Unis comme pour tout le monde civilisé ».
Après un an d’administration Trump, Wall Street a appris à parler le langage MAGA mais souhaite infléchir la ligne du Pentagone : « si l’Union se fragmente, les États-Unis en seront affectés plus que quiconque ».
L’article « L’Europe a un vrai problème » : la réponse de Jamie Dimon à Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Au prestigieux Reagan National Defense Forum où il partageait un panel avec le CEO de Raytheon (RTX) Christopher Calio, Jamie Dimon — le banquier le plus écouté de Wall Street à la tête de JP Morgan depuis 2005 — a prononcé une intervention remarquée et lancé un avertissement.
Les États-Unis sont entrés dans une nouvelle ère : la guerre est là et le programme de Trump doit être pris très au sérieux — y compris dans sa dimension la plus confrontationnelle contre l’Union.
Dimon y dénonce en termes virulents ce qu’il considère comme de lourds handicaps : une bureaucratie qui freinerait les entreprises, la fragmentation du marché intérieur et le manque d’innovation.
Comme Mario Draghi, il alerte sur les risques existentiels pour l’Europe.
De manière essentielle, il ajoute toutefois — s’écartant en cela de la ligne dominante à Washington — qu’une « Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé ».
Alors que l’économie européenne risque de perdre pied et d’être tenue à distance, Dimon plaide juste après la publication d’une Stratégie de sécurité nationale ouvertement hostile à l’Union pour une grande stratégie de l’engagement.
JAMIE DIMONJe suis heureux qu’une grande partie de ce capital-risque soit investi dans des domaines dont nous avons vraiment besoin — et non dans des domaines comme les réseaux sociaux, par exemple.
Cela fait un certain temps — depuis que l’Ukraine a été envahie par les armées russes il y a quatre ans — que nous aurions dû perdre toute illusion quant à notre sécurité.
D’une manière ou d’une autre, nous avons manqué beaucoup de choses : on entend aujourd’hui parler des terres rares, de changements rapides, du fait que certains composés de nos médicaments médicaux proviennent pour totalité ou à 85 % de Chine.
Nous avons écrit sur ce sujet, discuté de ces points.
Nous sommes une entreprise assez patriotique. Nous faisons déjà beaucoup mais nous avons commencé à nous demander ce que nous pouvions faire de plus. Nous embauchons des vétérans et nous avons analysé en profondeur ce que nous faisions déjà, notamment en matière de sécurité. Si nous travaillons avec Boeing par exemple, ce n’est peut-être pas tant pour leurs avions commerciaux que pour leurs avions militaires.
Nous avons décidé de faire au moins 50 % de plus au cours des dix prochaines années. Cela représente 1 500 milliards, puis 10 milliards d’investissements — un montant qui pourra facilement augmenter — pour financer spécialement les chaînes d’approvisionnement des fournisseurs avec qui Chris pourrait faire affaire : s’il veut doubler ou tripler la production de ses missiles, il doit demander à certains de ces fournisseurs de doubler ou tripler leur production.
Or, ces fournisseurs n’ont peut-être pas l’argent nécessaire : peut-être ont-ils besoin d’un peu de conseils ou d’aide — ou encore de construire une nouvelle usine.
À propos de ce sujet, et d’après ce que j’ai entendu dans la conversation qui vient d’avoir lieu avec les personnes ici présentes, je pense qu’il est très important de faire des recherches, par exemple sur l’écosystème de la construction navale qui doit être amélioré — puis sur les politiques qui s’imposent. Que pouvons-nous faire pour aller plus vite, mieux et plus rapidement ?
Vous l’avez entendu maintes fois : il ne reste pas beaucoup de temps.
Nous ferions donc mieux de nous organiser et, en matière de réglementation et de politique ; il est évident que ce sont les experts qui construisent les choses et que nous ne sommes qu’une partie de ce processus.
CHRISTOPHER CALIO C’est un point important : Jamie et moi nous en avons un peu parlé. Vous êtes aussi familier des discussions quant à la nécessité de reconstituer nos stocks de munitions ; pour toutes les raisons que Jamie vient d’évoquer.
La moitié de notre chaîne d’approvisionnement est constituée de petites et moyennes entreprises : il faut donc s’assurer qu’elles ont accès au capital, qu’elles ont la confiance nécessaire pour acheter ces matériaux et équipements à long délai de livraison, ou mieux encore, pour embaucher et former du personnel et obtenir la main-d’œuvre dont nous avons besoin.
C’est pour cette raison que je pense que le fonds dont parle Jamie est d’un grand intérêt : il va droit au cœur de ce dont nous aurions besoin pour augmenter notre production.
Jamie et moi en avons discuté.
Aucun de nous deux n’aime se lamenter à propos du passé. Je dirais ceci : beaucoup d‘initiatives clefs de transformation présentées par le secrétaire à la Guerre touchent, de manière cruciale, à la manière dont nous en sommes arrivés là. Des visions assez convaincantes ont été proposées pour atteindre les niveaux de production dont nous avons besoin : la réduction de la bureaucratie, la rapidité, l’agilité et l’exploitation des technologies commerciales.
La moitié de l’activité de RTX est commerciale. Il s’agit donc de faire converger le commercial et la défense, puis obtenir des contrats à plus long terme afin que les gens se projettent à long terme et aient confiance pour investir, commander du matériel et embaucher — tout ce dont nous avons parlé précédemment.
JAMIE DIMON Pour arriver à nos fins, il n’est pas nécessaire d’être un génie de la stratégie : avoir l’armée la plus puissante est le meilleur moyen de dissuader les mauvaises actions.
Le monde a connu de grands changements, notamment la montée en puissance de la Chine — qu’on la considère ou non comme un adversaire ou un concurrent potentiel. Les États-Unis auraient dû élaborer une politique générale pour disposer de la meilleure armée du monde.
Quand on discute avec certains politiciens, on se rend compte que cela n’a pas été le cas.
L’armée a été subordonnée à d’autres considérations qui peuvent avoir de très bonnes raisons sociales. Aujourd’hui pourtant, la situation a bien changé : nous devons compter avec une guerre majeure en Europe, une menace beaucoup plus grande dans la région Indo-Pacifique… et c’est maintenant qu’il faut agir.
Nous aurions dû y réfléchir davantage, mais il s’agit de ne pas se lamenter : allons de l’avant et faisons ce qui s’impose.
L’Ukraine.
Je savais déjà cela avant l’Ukraine, mais elle rend tout cela patent.
Il y a eu beaucoup de guerres depuis la Seconde Guerre mondiale ; cependant, celles-ci étaient généralement isolées dans des régions mineures du monde ; elles mobilisaient une part plus faible de notre PIB et ne menaçaient pas directement certains de nos plus grands alliés.
Je vois que l’Ukraine est représentée à cette conférence ; hier soir, j’ai rencontré l’ambassadeur d’Estonie — ce pays aussi est directement menacé.
Maintenant, en Amérique, nous avons l’Atlantique et le Pacifique.
Nous sommes en paix avec nos voisins, ce qui est une chose merveilleuse.
Nous nous sentons en sécurité.
Mais ces autres nations ne se sentent pas en sécurité. Il existe un lien — et ce lien existe, vous pouvez en débattre toute la journée — entre l’Ukraine, l’Iran, la Corée du Nord, l’aide apportée par la Chine pour encourager tout cela, leur désir de démanteler le système mis en place par le monde occidental après la Seconde Guerre mondiale pour éviter une guerre mondiale.
Ce lien est évident.
Lorsque vous voyagez au Japon, aux Philippines, à Taïwan, ou presque partout ailleurs, la question qui se pose est la suivante : les États-Unis seront-ils là pour nous lorsque le moment sera venu ?
C’est une question très importante, tant sur le plan économique que militaire.
Les États-Unis étaient comme un grand frère sur lequel on pouvait toujours compter, mais nous sommes devenus un peu moins fiables.
C’est ce genre de menace qui nous oblige aujourd’hui à agir.
Beaucoup de choses ont changé — et entraîné des changements.
CHRISTOPHER CALIO Je dirais que l’Ukraine nous a enseigné une leçon importante sur la fragilité de notre chaîne d’approvisionnement et, très sincèrement, sur notre propre capacité à monter en puissance.
Les commandes devaient être passées, les programmes devaient être lancés — mais il y avait d’énormes écarts de production dans certains de nos principaux programmes.
Pour le Patriot, par exemple, il y avait un écart de deux ans.
Pour le Javelin, un écart de plusieurs années.
Des milliers de fournisseurs n’ont pas reçu de commande depuis deux ans.
Que pensez-vous qu’il arrive à cette base d’approvisionnement ? Soit elle s’atrophie, soit elle licencie du personnel, soit elle se lance dans d’autres activités. Reconstituer cette chaîne d’approvisionnement au moment même où il faut assurer une montée en puissance est un véritable défi.
C’est un très bon point.
Quand je parle de chaîne d’approvisionnement, je ne désigne pas quelque chose dont nous serions séparés. Lorsque nous sommes face à nos clients, je dis que nous sommes notre chaîne d’approvisionnement.
Nous sommes responsables de la livraison des munitions comme du reste : en somme, nous sommes responsables de l’ensemble de cet écosystème. Il nous importe donc de nous assurer que les membres de cet écosystème investissent et embauchent, pour pouvoir répondre à cette demande croissante.
Il faut examiner tous les goulots d’étranglement ainsi que les principaux fournisseurs ; des personnes sont envoyées sur le terrain, dans les usines, pour s’assurer que tout se passe bien.
JAMIE DIMON Il faut aussi compter avec les travailleurs. Calio a aussi besoin de travailleurs experts en fabrication de pointe, en soudage et dans d’autres domaines similaires. Une partie de l’effort doit donc être et sera philanthropique.
Si vous avez besoin de former davantage de soudeurs, nous pouvons intervenir et aider à doubler la capacité de cette école de soudage ; c’est une initiative de ce genre qui crée un écosystème.
Une telle chose s’est vue avant que nous ne nous engagions dans la Seconde Guerre mondiale : le livre Freedom’s Forge 25 le décrit.
CHRISTOPHER CALIO Tout d’abord, je pense que nous devons continuer à investir dans la formation et le développement. Nous avons conclu un certain nombre de partenariats avec des écoles professionnelles et des collèges communautaires, où nous contribuons à élaborer des programmes d’études adaptés à nos besoins actuels.
Tout le monde n’a pas besoin d’aller à l’université pendant quatre ans. Nous voulons montrer aux gens qu’il existe des emplois hautement rémunérés et hautement qualifiés dans la défense et la fabrication aérospatiale commerciale, et comment nous pouvons adapter les programmes d’études pour attirer les personnes qui possèdent ces compétences.
Cependant, cette seule main-d’œuvre ne vous mènera pas très loin. C’est le second point : lorsque nous parlons d’innovation et d’investissement dans la technologie, nous faisons référence à la fabrication de pointe dans laquelle nous devons investir.
Il existe ici un certain nombre d’entreprises de technologie de défense qui sont actives dans la fabrication de pointe, dans lesquelles nous avons investi pour la plupart et qui font partie de notre base d’approvisionnement.
Nous avons besoin d’une stratégie à long terme pour aider les pays d’Europe à devenir forts. Une Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé.
Jamie Dimon
Comment continuer à tirer parti des progrès qu’elles réalisent dans la fabrication de pointe et les technologies numériques pour nous aider à éliminer les goulots d’étranglement et, encore une fois, à accélérer la production afin de compenser le manque de main-d’œuvre ?
La main-d’œuvre n’est pas tout ; les ateliers ont aussi besoin de technologie.
JAMIE DIMON Si je pouvais changer une chose, je m’y mettrais immédiatement.
Je vais vous donner un exemple. J’ai grandi dans une école de Jackson Heights, dans le Queens. L’école d’à côté s’appelle l’Aviation High School ; vous la connaissez probablement. Beaucoup de gens y vont, des minorités de toute la ville : leurs parents les y envoient.
Dans cette école, les élèves suivent des cours de mathématiques, de sciences, d’histoire, etc., mais ils apprennent également à entretenir un petit avion Cessna, à s’occuper des systèmes hydrauliques, électriques, des moteurs, etc. Je pense qu’entre cinq-cents et mille de ces élèves obtiennent leur diplôme chaque année. 95 % d’entre eux trouvent un emploi ; 70 % un emploi rapportant 80 000 dollars par an.
C’est ce que nous devrions faire.
Il s’agit là d’un type de formation différent : chaque école devrait pourtant s’intéresser au potentiel des emplois que trouvent ces jeunes. Il faudrait ensuite travailler avec les entreprises locales, collaborer — car nous savons que la collaboration est préférable à une séparation entre système éducatif et système de l’emploi.
Il suffit de demander aux directeurs d’école : « Vos élèves ont-ils obtenu leur diplôme ? Ont-ils trouvé un emploi ? Combien gagnent-ils ? » pour que cela ait un impact considérable. Nous pourrons peut-être mettre en place une politique pour faire ce genre de choses.
Il existe de nombreux exemples de ce type à travers le monde. Il suffit de les mettre en œuvre efficacement aux États-Unis.
CHRISTOPHER CALIO Franchement, ce n’est pas le problème, car la demande est là, du côté de la défense ; la moitié de notre activité concerne l’aérospatiale commerciale.
Nous avons besoin d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et nous sommes prêts à la rémunérer ; il ne s’agit donc pas de nous inquiéter du salaire que nous devrions payer aux débutants. Nous verserons un salaire complet, équitable et compétitif, car nous avons besoin d’eux. Nous avons pris des engagements envers bon nombre de nos clients — dont beaucoup sont présents ici aujourd’hui — que nous devons respecter.
La main-d’œuvre joue donc un rôle important à cet égard.
JAMIE DIMON Il existe toute une mosaïque de façons de financer ces projets à partir du capital-risque, et nous participons à certaines d’entre elles.
Il est très encourageant d’écouter des gens issus de l’armée ou d’entreprises. Leur niveau d’excellence, leur intelligence, leur capacité à résoudre les problèmes et leur volonté de faire ce qui est juste sont stupéfiants.
Notre modèle fonctionne donc déjà. Il faut simplement que cela continue ; nous serons présents dans l’ensemble du processus — financement, éducation, politique et recherche — pour faire avancer les choses.
Nous ne sommes qu’une partie de ce système. J’espère que beaucoup de gens feront la même chose.
Nous aurons des partenariats avec beaucoup de gens. Nous nous associerons à d’autres banques si nécessaire. Nous aurons des ennemis-amis.
CHRISTOPHER CALIO Je pense que Jamie me dirait et me conseillerait que les valorisations sont trop élevées pour que nous puissions acheter.
En réalité, nous voyons les choses de plusieurs façons.
Vous avez tout à fait raison de dire que le secteur des technologies de défense est en plein essor : beaucoup de gens apportent des innovations commerciales dans le domaine de la défense ; dans certains cas, nous investissons dans leur entreprise et finissons par les utiliser comme fournisseurs ou partenaires pour mener des programmes de démonstration afin de faire progresser la technologie.
Dans d’autres domaines, nous examinons nos produits obsolètes et nous nous demandons où cette technologie de défense pourrait être intégrée, qu’il s’agisse de l’IA, de l’autonomie ou d’autres éléments permettant de prolonger la durée de vie ou les capacités de ce programme obsolète.
Il s’agit donc d’une tendance générale, et pour nous, cela se traduit par un investissement continu : cette activité est à cycle long. Chez RTX, nous allons investir environ 5 milliards de dollars cette année dans la R&D et les dépenses d’investissement. Nous devons continuer à investir.
Lorsque nous examinons notre feuille de route technologique, nous voyons que nos investissements se font dans des domaines qui peuvent s’appliquer à la fois au secteur commercial et à la défense — l’IA, les engins autonomes, les matériaux haute température, la fabrication de pointe.
Aujourd’hui, nous voyons donc le secteur commercial, le sens des affaires et les entreprises s’intéresser à la défense. Nous devons continuer à tirer parti de nos activités commerciales pour le bien de l’industrie de la défense.
JAMIE DIMON Je vais vous donner un exemple concret. Nous avons des gens au ministère de la Guerre, autour d’Emil Michael, qui travaillent avec MP Materials 26 ; c’était une façon très intelligente de procéder, cela donne à l’entreprise une chance de réussir.
De notre côté, nous avons aidé la banque d’investissement, tout en investissant dans une autre entreprise spécialisée dans l’extraction d’antimoine ; nous avons déjà une dizaine d’entreprises qui travaillent dans le domaine pharmaceutique aux mêmes fins.
Ces entreprises existent déjà ; elles ont parfois besoin d’un contrat gouvernemental pour se remettre sur pied, mais leur travail est en cours.
Tout ceci nous vient de la République populaire de Californie.
Nous devons mettre en place une certaine politique industrielle et nous devons le faire correctement. Si cela est fait correctement, c’est à notre avantage.
Je n’étais pas contre le CHIPS Act ; je pense que nous aurions dû offrir des terrains gratuits, doubler la déduction pour la R&D, doubler la déduction salariale et laisser le marché décider qui reçoit l’argent.
Lorsque le gouvernement décide qui reçoit l’argent, cela pose généralement problème. Vous pouvez passer en revue chacune de ces transactions ; il devrait y avoir une politique rationnelle selon laquelle nous devons accepter la valeur de la mort pour tout ce que nous faisons.
Je pense que c’est faisable.
Je critiquerais probablement certaines d’entre elles. Je ne connais toutefois pas tous les détails. Il y a peut-être des choses que je ne comprends tout simplement pas. Il m’est donc difficile d’avoir une opinion définitive.
Je vais laisser Christopher répondre à cette question. Mais avant cela, je tiens à préciser que la valeur de la mort existe aussi pour les grandes entreprises. Beaucoup d’entre elles meurent en chemin ; cela est généralement dû à la complaisance, à l’arrogance, à la bureaucratie — ces raisons sont aussi celles qui nous ont menés à aujourd’hui.
CHRISTOPHER CALIO Jamie soulève un point intéressant. En tant que grande entreprise, c’est quelque chose contre lequel nous nous prémunissons chaque jour ; les investissements dans les technologies de défense nous ont également aidés à y travailler.
Nous devrions utiliser notre capacité américaine pour imposer la démocratie, le commerce, l’investissement, afin d’inciter les pays d’Europe à agir dans leur propre intérêt.
Jamie Dimon
Nous n’avons pas le droit divin de conserver nos positions. Nous devons nous battre et mériter cette position chaque jour ; c’est pourquoi je dis que nous devons continuer à investir chaque année pour nous assurer de rester à la pointe de la technologie, de la fabrication de pointe et de tout ce dont nous aurons besoin pour continuer à servir nos clients.
Concevoir et innover est une chose ; construire un prototype en est une autre, de même qu’augmenter la production aux niveaux requis. C’est là un domaine dans lequel nous avons consacré beaucoup de temps.
Nos clients présents dans cette salle vous diront aujourd’hui que nous ne sommes pas parfaits : nous devons donc continuer à progresser pour respecter nos engagements. Pour atteindre les niveaux dont nous avons besoin, il va falloir faire preuve d’une grande concentration et d’une réelle expertise, pour savoir comment augmenter la production.
Lors de missions récentes avec le Pentagone, nous avons eu des réunions de suivi dans les 24 ou 36 heures suivant un jalon. Je disais alors : « Où en sommes-nous sur ce point ? Où en sommes-nous sur cet autre point ? Comment supprimer les obstacles ? Comment vous aider à augmenter votre production ou à résoudre ce problème ? »
Le rythme est soutenu et j’espère que cela continuera.
JAMIE DIMON Il ne fait aucun doute que cette administration tente de réduire certains éléments bureaucratiques qui freinent les États-Unis.
C’est une bonne chose ; nous pouvons le faire tout en continuant à assurer, entre autres choses, la sécurité mondiale, alimentaire et bancaire.
Quand on lit sur le sujet, il y a de quoi être stupéfait : la bureaucratie est ce qui a paralysé l’Europe ; nous devons donc être très prudents.
Je vais juste élargir un peu le débat. Nous parlons d’augmenter les impôts, d’augmenter les salaires et de réduire les dépenses. Tout cela est une bonne chose et nous devons le faire ; nous avons un très grand déficit, c’est un problème immense.
Cependant, une bonne politique peut stimuler la croissance. Nous ne faisons pas du bon travail dans ce domaine, que ce soit en matière d’éducation ou des compétences issues de l’immigration, toutes ces choses que nous pouvons faire et qui sont gratuites.
En tant que société, nous commettons une énorme erreur en pensant qu’il y a toujours à choisir entre la réduction des dépenses, l’augmentation des impôts et la réglementation.
Beaucoup d’entre vous contractent un emprunt immobilier, construisent une maison ou font quelque chose de ce genre. C’est stupéfiant tout ce qu’il faut subir pour cela de nos jours ; nous sommes devenus une société litigieuse. À mon avis, cela s’explique en partie par le fait que beaucoup de personnes au pouvoir — qu’il s’agisse de politiciens, de régulateurs ou d’agences — n’ont jamais eu d’emploi.
Je déteste vous dire que le monde réel n’est pas le même que le monde théorique. Il y a cette excellente citation, dont j’ai oublié l’auteur : « En théorie, la théorie et la pratique sont identiques, mais dans la pratique, elles ne le sont pas ».
Je pense que vous avez déjà entendu beaucoup de choses lors de ces conférences. D’après ce que j’ai compris lors des sessions auxquelles j’ai assisté, le Pentagone doit simplement agir ; il ne peut pas établir de budget pluriannuel. Cela signerait la fin de RTX.
Le Pentagone ne peut pas attribuer certains contrats, ni fabriquer certaines choses ; certains militaires m’ont dit que cette incapacité pouvait leur coûter 5 milliards de dollars par an. On pourrait prolonger indéfiniment cette liste de problèmes.
Le Congrès doit modifier certaines règles et exigences afin de permettre au Pentagone de prendre des décisions plus rapidement, de conclure des contrats pluriannuels, de faire en sorte qu’une deuxième usine puisse être mobilisable afin de pouvoir fabriquer davantage de missiles Patriot si le pays entre en guerre.
Aujourd’hui, nous n’avons pas ces facilités. L’armée dit que si nous avons une véritable guerre dans la région indo-pacifique, nous serions à court de missiles en sept jours. Est-ce ainsi que nous allons gérer notre système ?
Pour remédier à ce problème, vous pouvez disposer d’une usine prête à l’emploi ; vous pouvez vous doter d’une usine qui dispose de ce qu’il faut pour construire de nouveaux missiles, mais qui est utilisée en temps de paix à des fins commerciales. Si vous en avez besoin pour la guerre, vous la videz et vous y mettez ce dont vous avez besoin pour les missiles.
Nous avons simplement besoin d’une bonne politique et de mesures réfléchies ; c’est un sujet qui a été amplement étudié. Certains pays font un excellent travail. Lorsque nous voyageons à travers le monde, nous voyons beaucoup de pays qui font des choses très intelligentes ; nous devons simplement les reproduire.
Je pense que la formation professionnelle, telle qu’elle est conçue en Allemagne et en Suisse pour les jeunes âgés de 18 à 30 ans, est une bonne idée. Pour les jeunes de cette catégorie d’âge, dans ces pays, le taux de chômage est très faible, de l’ordre de 4 %.
En Allemagne et en Suisse, comme aux États-Unis, 70 % des jeunes ne vont pas à l’université, mais travaillent. Je crois d’ailleurs que l’université est de moins en moins productive. 70 % ne vont pas à l’université, mais ils acquièrent pourtant de vraies compétences. Même en étant plombier, électricien — tout ce que l’on peut faire dans une usine ou dans la fabrication de pointe — on peut progresser de la même façon que si l’on préparait un diplôme d’ingénieur.
D’un autre côté, en France, où les lois du travail sont très strictes — si vous voulez un pompier, vous devez le payer pendant cinq ans —, le taux de chômage des 18-30 ans est de 20 %. Ce problème dure depuis maintenant deux générations ; il s’agit simplement d’une question de politique.
CHRISTOPHER CALIO L’un des sujets sur lesquels il faut écrire touche à la promotion de politiques vertueuses, comme à la sensibilisation des gens à ces politiques ; il faut discuter de la manière d’en faire un élément permanent dans notre gestion du pays.
Je voudrais revenir sur ce que Jamie a dit tout à l’heure à propos de la bureaucratie et de la complaisance.
Vous avez demandé ce que Jamie ferait au Pentagone. Il nous faut aussi être honnêtes avec nous-mêmes ; dans de nombreux cas, nous avons reproduit une partie de la bureaucratie que nous avons observée chez nos clients, et nous sommes devenus complaisants.
Nous avons donc dû nous remettre sérieusement en question et nous dire : « Attendez une seconde. Je ne peux pas passer mon temps à blâmer les clients, le Congrès ou qui que ce soit d’autre pour ce qui se passe. » Nous avons intégré une partie de cela dans nos propres processus et dans notre propre infrastructure, pour nous demander comment être plus productifs, agiles et efficaces.
Il s’agit donc d’un changement de mentalité, changement que le secrétaire à la Guerre va exposer plus tard dans la journée.
Ce sont des choses que nous devons vraiment ancrer dans notre entreprise.
Dans l’un de ses discours, Pete Hegseth a demandé à qu’une solution bonne à 85 % soit itérée pour arriver à une solution bonne à 100 %.
En général, nous ne sommes pas programmés pour faire une telle chose. Nous sommes programmés pour vous donner une solution correspondant à 110 % de ce qui est demandé, et non une solution à 85 % qu’il faudrait ensuite itérer.
C’est un changement de mentalité que nous devons concrétiser.
Il y a cependant certaines choses pour lesquelles vous devrez atteindre ce niveau de 100 %. Certaines technologies sophistiquées sont nécessaires pour certaines missions.
Dans d’autres domaines, je pense que nous pouvons prendre un peu plus de risques en termes d’exigences et de spécifications et travailler avec nos clients en leur disant : « Nous pouvons vous livrer cela plus rapidement, ce sera 85 % de la capacité que vous recherchez et nous travaillerons sur des mises à jour logicielles et matérielles au cours des deux prochaines années pour atteindre les 100 %. »
Le secrétaire à la Guerre encourage un changement de paradigme ; nous devons nous y rallier.
Je ne pense pas que quiconque réussisse vraiment.
L’administration Trump a bien fait d’avoir poussé l’Europe à aller chercher les 3,5 % du PIB en dépenses de défense et d’avoir incité les autres pays à s’assurer qu’ils disposent des ressources nécessaires ; on constate donc une augmentation des budgets mondiaux de défense.
Je pense qu’il faut continuer à travailler sur la question suivante : existe-t-il des endroits où il serait judicieux, avec certains de nos partenaires et alliés, de mettre en place une coproduction ou d’aider à créer des maillons supplémentaires dans la chaîne d’approvisionnement, de manière plus locale ?
Absolument. Y a-t-il d’autres opportunités ? Nous sommes intervenus avec succès dans certains programmes, comme le programme Patriot en Pologne et ailleurs. Où pouvons-nous aider à réduire les goulots d’étranglement ?
Je pense que vous la voyez pencher pour la seconde option ; pourtant, si nous voulons être sûrs de pouvoir faire face à la menace, nous allons devoir continuer à développer les technologies existantes aujourd’hui.
Nous avons de nombreux partenariats très solides avec de grandes entreprises européennes, dans le cadre desquels nous investissons.
J’essaie de ne pas voir cela comme un choix binaire : « acheter européen ou américain ». Il existe des domaines dans lesquels nous pouvons développer une solution combinée avec nos partenaires et alliés.
JAMIE DIMON Je pense que l’Europe a un vrai problème. Le sol est en train de changer sous nos pieds.
Vous en avez entendu parler : pour les Européens, l’ennemi serait l’IA — en ce moment même, ses satellites planeraient au-dessus de nos têtes, tandis qu’il s’immiscerait dans les systèmes informatiques.
Le monde a changé.
L’Europe a donc un problème.
Lorsque la Communauté économique a été créée, de même que l’euro, les Européens ont fait une chose formidable ; de même lorsqu’ils dirent « vivons en paix et non en guerre ».
Les Européens ont connu la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, mais ils ont aussi connu les guerres franco-russes, les guerres napoléoniennes, la guerre de Cent Ans, la guerre des Deux-Roses.
Vivre en paix est une bonne chose, mais le projet s’est enlisé.
L’Union n’a jamais achevé le marché commun ; en Europe, il faut vingt-sept nations pour prendre une décision. Les pays d’Europe ont aussi laissé leur armée se dégrader considérablement. L’Union est très bureaucratique, ce qui explique en partie pourquoi le Royaume-Uni l’a quitté — ce qui, à mon avis, n’a bénéficié à aucune des deux parties.
Le secrétaire à la Guerre encourage un changement de paradigme ; nous devons nous y rallier.
Christopher Calio
Il faut donc être honnête à ce sujet. Le sol peut continuer de bouger sous nos pieds durant les vingt prochaines années ; mais si jamais nous écrivions un livre sur la façon dont l’Occident a été perdu, ce serait pour plusieurs raisons.
Tout d’abord parce que nous n’aurions pas su organiser aux États-Unis ce que nous essayons de mettre en œuvre, que nous ne nous serions pas dotés de l’armée la plus puissante au monde et que nous aurions laissé l’Europe se désagréger.
J’ai un point de vue légèrement différent sur l’Europe. Elle a des atouts formidables, mais elle est passée de 90 % du PIB américain à 65 %.
Ce n’est pas parce que les États-Unis leur ont fait du tort ; c’est à cause de leur propre bureaucratie, de leurs propres coûts, de leurs propres mesures de protection sociale, qui sont certes formidables, mais qui ont chassé les entreprises et les investissements. Ils ont chassé l’innovation.
Les choses sont en train de changer. Je pense que les dirigeants Merz, Macron, Meloni et Starmer le savent.
La politique est une chose très difficile ; c’est pourquoi la fragmentation de l’Europe est exactement ce que certains de nos adversaires souhaitent. Ces adversaires veulent revenir à un monde qui ressemble à celui d’avant la Première Guerre mondiale : chacun n’agirait que dans ses intérêts, qui diffèreraient en matière de sécurité nationale, de nourriture, d’énergie ou d’eau.
La Chine est un pays immense qui souhaite mener des négociations bilatérales avec tous les autres. Si l’Union se fragmente, les États-Unis en seront affectés plus que quiconque, car celle-ci est un allié majeur à tous les égards, y compris en matière de valeurs communes, qui sont vraiment importantes.
Je pense donc que nous devrions utiliser notre capacité américaine pour imposer la démocratie, le commerce, l’investissement, afin d’inciter les pays d’Europe à agir dans leur propre intérêt, qu’il soit militaire ou économique – les deux peuvent être tout aussi importants.
Si ces pays ne représentent plus que 60 % de notre PIB, puis 55 %, puis 50 %, ils ne pourront plus se permettre d’avoir une armée ; ils seront davantage polarisés, ne disposeront plus d’une bouée de sauvetage, etc.
Je pense que nous avons besoin d’une stratégie à long terme pour aider les pays d’Europe à devenir forts. Une Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé ; elle est néfaste pour le monde libre et démocratique.
CHRISTOPHER CALIO Je pense simplement qu’il est avantageux pour nous tous de travailler avec le même équipement en termes d’interopérabilité et de coopération.
Jamie a raison. Nous voyageons, nous discutons avec les gens dans ces pays, et je constate une réelle volonté d’intensifier les efforts, de se réapprovisionner, de respecter les engagements pris envers l’OTAN.
Nous savons tous qu’il y a beaucoup de choses sur lesquelles ces pays ne se sont pas mis d’accord, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, le soutien à l’Ukraine, le financement, etc., mais je constate un consensus général sur la nécessité de renforcer la défense.
En matière de défense, ce sont l’IA et l’autonomie qui concentrent l’attention.
Comment prendre des décisions sur le terrain et à la pointe de la technologie à un rythme et avec une accélération suffisants ?
Comment faire en sorte que certains de nos systèmes puissent faire leur propre discrimination, leur propre réacheminement ?
Je pense donc que l’IA et l’autonomie vont être deux éléments essentiels pour la défense.
J’en reviens donc à la fabrication de pointe : si vous voulez être en mesure de vous développer, par exemple en constituant des stocks, nous devons trouver différents moyens de mettre au point le type de fabrication dont nous avons besoin — dans ce pays et aussi avec nos alliés et partenaires.
JAMIE DIMON À mon avis, nous avons cinq ans. 2030 n’est pas aujourd’hui, mais quand vous dites cinq ans, cela signifie que vous devez commencer à faire ce qu’il convient dès aujourd’hui.
CHRISTOPHER CALIO Je réfléchis actuellement à notre situation actuelle, à notre retard et aux engagements que nous avons pris envers nos clients, car nous sommes actuellement en phase de ralentissement.
JAMIE DIMON Il vous faut commencer dès maintenant. C’est important. Personne n’a le droit divin au succès. Peu importe que vous soyez une ville, une entreprise ou un pays ; si le monde change et que vous voulez réussir, vous devez changer avec lui.
Nous pouvons tous rêver d’un monde de rêve, mais nous avons le monde que nous avons, et c’est un endroit compliqué et difficile. En ce moment, une guerre majeure se déroule en Europe ; la liberté est en jeu.
Je pense que nous devons prendre cela très au sérieux, car certaines guerres durent dix, quinze ou vingt ans.
Vous parlez également de l’énergie nucléaire et des menaces nucléaires : les choses aujourd’hui sont très différentes de ce que nous avons connu par le passé ; je les prends très au sérieux.
Faites ce que vous pouvez. Tous les efforts que nous déployons sont motivés par le fait qu’il a dit : « Au lieu de se plaindre, que pouvons-nous faire ? »
Je trouve incroyable que tant de personnes se soient manifestées pour dire qu’elles voulaient participer à ces efforts. Les gens veulent sauver le monde, œuvrer pour une cause importante et aider l’armée américaine.
L’armée bénéficie, comme vous l’avez vu ce matin, d’un soutien considérable. À ce stade, elle a juste besoin d’un peu plus d’aide de la part de notre Congrès et de nos politiques.
CHRISTOPHER CALIO Je dirais simplement que je suis toujours impressionné par l’innovation aux États-Unis et par leur capacité à développer des technologies. Je pense que c’est quelque chose dont nous devrions tous nous réjouir. Nous nous concentrons souvent sur les aspects négatifs de ce pays. Nous disposons d’un ensemble de capacités extraordinaires qui, si nous les exploitons, nous permettront d’atteindre dans cinq ans l’objectif dont parle Jamie.
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