02.09.2026 à 17:09
Les particules élémentaires de la puissance européenne
Après l’énergie et les minerais, l’Europe doit se réveiller face aux risques d’une autre dépendance structurelle : les molécules critiques.
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Texte intégral (5075 mots)
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L’Europe pourrait perdre la capacité de fabriquer de l’aspirine, des éoliennes, des engrais et des véhicules électriques. En effet, si la demande est toujours là, la capacité de production des molécules nécessaires à la fabrication de ces produits ne cesse de diminuer.
En mars 2025, le vapocraqueur de Brindisi a été mis à l’arrêt. Il s’agit de la neuvième fermeture de ce type en Europe depuis 2020, représentant au total près de 6 millions de tonnes de capacité de production d’éthylène. Cela s’inscrit dans une tendance alarmante : selon la Fédération européenne de l’industrie chimique et le cabinet de conseil Roland Berger, en Europe, 37 millions de tonnes de capacité de production chimique totale font l’objet de fermetures réalisées ou annoncées depuis 2022, soit environ 9 % du total de l’Union, pour un taux de fermeture six fois supérieur à la moyenne historique. Ce chiffre concerne l’ensemble du secteur, à savoir la pétrochimie, les produits inorganiques, les polymères, les produits de spécialité et les produits chimiques de commodité, avec une concentration des pertes de production en amont.
On pourrait avancer que les produits chimiques de base constituent une industrie en déclin, à l’instar du textile ou de l’acier, et que l’Europe devrait se désengager de ce secteur pour se spécialiser dans les produits à forte valeur ajoutée. Les données disponibles indiquent toutefois le contraire. Les nouvelles industries sur lesquelles l’Europe mise sont, dans certains cas, plus dépendantes des produits chimiques que les anciennes et, de plus, cette dépendance est concentrée de manière à faire paraître le secteur des terres rares comme plus diversifié.
Si ce déclin se poursuit, il entraînera une vulnérabilité stratégique, similaire à celle que l’Europe connaît déjà dans le domaine des minéraux critiques. Est-il possible de perdre la capacité de fabriquer ses propres molécules et d’espérer continuer à produire tout le reste ?
La base de l’économie matérielle
Les trois piliers de l’industrie chimique, qui constituent la base de l’économie matérielle, sont les vapocraqueurs, les usines d’ammoniac et les cellules des unités de chlore-soude. Tout ce qui se trouve en aval, comme les voitures, les médicaments, les panneaux solaires, les puces électroniques, et les pales d’éoliennes, les morceaux de textile synthétique ou les bouteilles d’eau en plastique – fonctionne grâce à, ou utilise, des molécules issues de l’une de ces installations.
Un vapocraqueur transforme une matière première – en Europe, il s’agit presque toujours de naphta, un dérivé du pétrole brut – en la décomposant à 850 °C en molécules plus petites : éthylène, propylène, butadiène, benzène et toluène. Ce sont les éléments fondamentaux de la chimie industrielle. L’éthylène devient du polyéthylène qui sert à fabriquer des emballages, des canalisations, des isolants et des pièces automobiles. Le propylène devient du polypropylène, des peintures, des solvants et des plastiques à usage médical. Le butadiène devient du caoutchouc synthétique. Le benzène permet de produire du nylon, du polycarbonate, des résines époxy et des intermédiaires pharmaceutiques. Un vapocraqueur produit tous ces composés simultanément, dans des proportions fixes. Il est ainsi impossible de produire de l’éthylène sans produire également du propylène. De même, on ne peut pas produire de propylène sans produire également du butadiène. Ces molécules sont acheminées sur de courtes distances (par pipeline et, plus rarement, par camion) vers une vingtaine d’unités de dérivés regroupées autour du vapocraqueur, au sein de ce que l’industrie appelle un « parc chimique » ou un « pôle chimique » : usines de polyéthylène, unités de polypropylène, installations de styrène, réacteurs d’oxyde d’éthylène, chaînes de production de PVC, etc.
L’interruption de l’une de ces installations provoquerait la disparition de tout un parc chimique, qui fonctionne en effet comme un organisme unique. Si l’on arrête le vapocraqueur, c’est tout l’organisme qui meurt. La proximité est essentielle pour garantir la compétitivité des activités en aval. Le rayon de distribution effectif d’un vapocraqueur est de quelques centaines de kilomètres. C’est là que les produits chimiques prennent le départ pour l’acier, l’aluminium et tout ce qui peut tenir dans un conteneur maritime. Une tonne d’acier peut traverser un océan, ce qui est beaucoup plus difficile pour une tonne d’éthylène ou de chlore. C’est notamment pourquoi le commerce maritime mondial d’éthylène représente autour de 8 millions de tonnes par an, alors que la production mondiale dépasse les 200 millions de tonnes.
La même logique s’applique à deux autres piliers de l’industrie chimique : l’ammoniac et le chlore. L’ammoniac est produit à partir de gaz naturel et d’azote atmosphérique selon le procédé Haber-Bosch. Il constitue la base de tous les engrais azotés et d’une vaste gamme de produits chimiques industriels tels que les amines, les nitriles, les isocyanates pour les polyuréthanes et les intermédiaires pour la synthèse pharmaceutique. En 2024, l’agriculture européenne a utilisé 8,9 millions de tonnes d’engrais azotés. Lorsque les capacités européennes de production d’ammoniac ont été mises à l’arrêt pendant la crise énergétique de 2022, les prix des engrais ont augmenté de 150 %, et le déficit a été comblé par des importations en provenance d’Égypte, des États-Unis, et de Russie.
L’électrolyse du sel marque le début de la chaîne de valeur du chlore et de la soude, avec la soude caustique utilisée dans le raffinage de l’aluminium, les textiles les châssis de fenêtres et les dispositifs médicaux, ainsi qu’une famille d’intermédiaires chlorés utilisés dans les produits pharmaceutiques, phytosanitaires et le traitement de l’eau. Ce procédé est très gourmand en électricité, ce qui rend la production de chlore et de ses dérivés extrêmement sensible aux hausses des prix de l’énergie.
Pourquoi en Europe ces installations de produits chimiques de base ferment-elles ?
L’explication habituelle invoque les prix de l’énergie qui, en moyenne, sont bien plus élevés en Europe que ceux payés par les usines chimiques américaines.
Le facteur déterminant est toutefois la matière première et l’Europe est structurellement cantonnée à une option coûteuse. En effet, les vapocraqueurs européens fonctionnent au naphta, dont le cours se situe entre 500 et 600 euros par tonne. Les vapocraqueurs américains utilisent l’éthane d’origine locale, un liquide issu du gaz naturel qui coûte l’équivalent de 150 à 200 euros par tonne. Les pays du Moyen-Orient bénéficient d’un avantage de coût similaire. Cet écart, qui se situe entre 250 et 300 euros par tonne d’éthylène, ne peut être compensé ni par une plus grande efficacité opérationnelle, ni par un prix de l’électricité plus faible.
Un autre facteur est l’âge des installations. Un vapocraqueur européen a en moyenne plus de quarante ans, contre sept ans en moyenne pour un vapocraqueur chinois. Un nouveau vapocraqueur de pointe intégré à un méga-complexe consomme environ 30 % d’énergie en moins par tonne produite, nécessite moins d’arrêts pour maintenance et permet d’obtenir jusqu’à 20 % de coproduits en plus à partir d’une même matière première.
Enfin, il y a la question des émissions, car les installations chimiques de l’Union sont soumises à un prix du CO₂. Bien que cette exposition reste encore limitée en raison de l’attribution gratuite des quotas cela pourrait changer à l’avenir. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières devrait rétablir l’égalité des conditions de concurrence avec les industries hors d’Europe mais, actuellement, celui-ci ne couvre pas la plupart des produits chimiques, à l’exception des engrais.
Le rôle du nouveau choc chinois
Le facteur aggravant qui amplifie les désavantages de l’Union est la surcapacité mondiale de production de produits pétrochimiques, qui fait baisser les prix et rend ainsi les producteurs européens moins compétitifs. Le principal moteur de cette surcapacité est la Chine qui a développé une capacité de production d’éthylène de 62 millions de tonnes, soit plus du double de la capacité totale du parc européen. Les ajouts annuels pour l’année 2025 seulement ont avoisiné les 10 millions de tonnes. D’ici 2030, la capacité chinoise devrait atteindre 87 millions de tonnes, soit plus d’un tiers du total mondial. Ce chiffre est bien supérieur aux besoins réels de la Chine sur son marché intérieur.
Dans le même temps, si la Chine n’exporte pas d’éthylène vers l’Europe en quantités significatives, notamment car le transport cryogénique de l’éthylène est difficile, elle exporte surtout des produits en aval et des produits finis qui en contiennent. Ainsi, la Chine ne représente qu’à peine 2 % des importations européennes de polyéthylène. La véritable concurrence pour les polymères de base vient de l’éthane américain et du Moyen-Orient. En revanche, dans le secteur des produits chimiques à plus forte valeur ajoutée (plastiques techniques, polyuréthanes et matières premières pour le polyester), la part de la Chine est passée, en l’espace d’une décennie, d’un pourcentage à un chiffre à un quart, voire plus, des importations européennes. Ce sont précisément ces molécules pour lesquelles les producteurs européens disposaient autrefois d’un avantage technique qui a aujourd’hui disparu.
La surcapacité en produits chimiques de base se traduit ainsi par un dumping de produits chimiques semi-finis et finis en Europe. Prenons l’exemple des revêtements de sol en vinyle. Il s’agit d’un produit de construction fini fabriqué en Chine, expédié en Europe et vendu directement aux entrepreneurs européens. Il contient du PVC, des plastifiants et des additifs. Le producteur européen de PVC, de plastifiants et le compoundeur sont tous contournés.
Le fabricant européen en aval qui importe du polyéthylène moins cher en provenance de Chine ou des États-Unis pour rester en activité prend une décision rationnelle. De même pour l’équipementier automobile qui s’approvisionne en pièces moulées en polypropylène ou l’entreprise de construction qui pose des revêtements de sol en vinyle chinois. Individuellement, chacun de ces choix est justifié d’un point de vue commercial. Mais à une échelle plus grande, le résultat est un affaiblissement de la chaîne de valeur chimique européenne à tous les niveaux.
De plus, la protection commerciale de l’Union est lente et limitée. Il peut s’écouler six mois, voire plus, avant qu’une enquête commerciale portant, par exemple, sur le dumping, ne débouche sur des contre-mesures. Ce sont souvent les entreprises européennes elles-mêmes qui doivent déclencher une telle enquête et fournir la plupart des éléments de preuve. De plus, ce système fonctionne mal pour des produits à travers des centaines, voire des milliers de dérivés, de produits semi-finis et finis.
Pourquoi cela est-il important ?
À ce stade, on pourrait raisonnablement se demander : « Et alors ? » Si les produits chimiques de base sont structurellement non compétitifs, surpassés en termes de matières premières et d’échelle de production, et sous-cotés, la réponse la plus judicieuse est peut-être de les abandonner. L’Europe ne fabrique plus de textiles de base, et l’économie a survécu. Peut-être l’avenir réside-t-il dans les produits pharmaceutiques, les technologies propres et les secteurs des semi-conducteurs de pointe, domaines dans lesquels l’Europe excelle et qui ont besoin de molécules, pas de vapocraqueurs d’éthylène.
Les cas des produits pharmaceutiques
En 2025, l’Union européenne a exporté pour 366 milliards d’euros de produits médicaux et pharmaceutiques, enregistrant ainsi l’un des plus importants excédents commerciaux de tous les secteurs, à hauteur de 221 milliards d’euros. Toutefois, les principes actifs pharmaceutiques entrant dans la composition de ces produits racontent une autre histoire. En effet, entre 60 % et 80 % d’entre eux sont importés, en grande majorité depuis la Chine et l’Inde. En ce qui concerne les antibiotiques, la dépendance dépasse même 90 % pour certains principes actifs. Pour le paracétamol (l’analgésique le plus répandu au monde), la matière première essentielle n’est actuellement fabriquée dans aucune usine européenne. L’Alliance européenne pour les médicaments essentiels (Critical Medicines Alliance) a reconnu le problème : « De nombreux médicaments essentiels ne sont fournis que par un ou deux fabricants, ce qui rend les chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables aux perturbations, à la volatilité des prix et aux pressions géopolitiques. » Reconnaître le problème ne suffit pas à le résoudre. Le fabricant français de principes actifs pharmaceutiques (API) qui devait être le fer de lance européen de la relocalisation, a annoncé en juillet 2024 qu’il allait se retirer de la production de 13 molécules d’API à faibles ou négatives marges, dont, selon des rapports du secteur, le paracétamol. La construction d’une nouvelle usine d’API en Europe coûte entre 50 et 150 millions d’euros et prend entre quatre et sept ans et il n’y a pas de cadre incitatif actuellement en Europe qui permettrait de combler l’écart de coût par rapport à la production chinoise.
Si nous regardons ce qu’une usine d’API a besoin pour fonctionner, ce sont des solvants, des réactifs, des amines, des nitriles et des dérivés de la pyridine. Tous ces composants relèvent de la chimie de base. Or, une usine pharmaceutique déconnectée d’un pôle chimique ne peut pas fonctionner. L’Europe tente donc de relocaliser la production d’API et dans le même temps elle perd l’infrastructure chimique de base dont dépend la fabrication de ces principes actifs.
Les produits agrochimiques
Pour les produits agrochimiques, le profil de dépendance est similaire à celui des produits pharmaceutiques : la Chine domine l’approvisionnement en substances actives, intermédiaires et précurseurs pour les produits phytosanitaires. Les entreprises chinoises contrôlent environ 40 % du marché mondial des pesticides, et cette part est encore plus élevée pour les intermédiaires clefs entrant dans la composition des formulations européennes. Une perturbation de l’approvisionnement en produits agrochimiques pourrait affecter la production alimentaire européenne en l’espace d’une seule saison de culture. Contrairement aux semi-conducteurs, pour lesquels un stock de produits chimiques peut permettre de tenir plusieurs mois, de nombreux produits agrochimiques ont une durée de conservation limitée et des périodes d’utilisation saisonnière, ce qui fait qu’il n’y a pas de marge de manœuvre.
Les technologies propres
Le débat politique sur les chaînes d’approvisionnement des technologies propres est dominé par les minéraux critiques, comme le lithium, le cobalt et les terres rares. La législation sur les matières premières critiques s’articule d’ailleurs autour d’eux. Mais ces minéraux doivent être transformés par des produits chimiques avant de pouvoir être utilisés. Prenons l’exemple de l’acide fluorhydrique, le produit chimique qui permet de graver les puces de silicium, de texturiser les panneaux solaires, de purifier le graphite des batteries et qui entre dans la composition des fluoropolymères qui lient les électrodes des batteries lithium-ion. La Chine contrôle plus de 65 % de la production mondiale de spath fluor et plus de 60 % de la chimie du fluor en aval.
Une simple perturbation de l’approvisionnement en acide fluorhydrique a un effet domino sur les secteurs des semi-conducteurs, du solaire, des batteries et des véhicules électriques. Un autre exemple est la N-méthyl-2-pyrrolidone, le solvant qui transforme le polyfluorure de vinylidène en liants pour les cathodes des batteries. Sans NMP, les cathodes des batteries lithium-ion se délaminent et tombent en panne.
Aucun des produits chimiques mentionnés ci-dessus, à l’exception du spath fluor, ne figure dans la liste des matières premières critiques. Le dispositif politique qui surveille le cobalt et le lithium n’a pas d’équivalent pour les solvants, les agents de gravure et les fluoropolymères qui transforment ces minéraux en produits fonctionnels. Il s’agit là d’un angle mort de sur quoi repose la transition.
Et tout le reste…
Les dépendances dans les secteurs des technologies propres, des semi-conducteurs et de l’industrie pharmaceutique sont particulièrement concentrées, c’est-à-dire, qu’il y a un seul fournisseur pour une molécule spécifique. Ce même substrat chimique sous-tend les segments les plus importants de l’économie européenne, à savoir : la construction, l’industrie automobile et l’emballage. À eux trois, ces secteurs consomment plus des deux tiers des polymères produits en Europe. Ils sont toutefois confrontés à une structure de dépendance différente, qui tient surtout au volume. Ainsi, si la production européenne de polymères tombe en dessous d’un seuil critique, les importations permettront de combler le déficit. Mais comme elles proviennent de fournisseurs dont les politiques commerciales peuvent changer du jour au lendemain et arrivent par bateau en passant par des voies maritimes susceptibles d’être fermées, le prix et la fiabilité de l’approvisionnement ne sont plus déterminés par la demande européenne, mais par les intérêts stratégiques de Riyad, Pékin ou Washington.
Une voiture moderne contient environ cinquante types de polymères : dans les pare-chocs et les tableaux de bord, dans les sièges et l’isolation, dans les composants sous le capot ou bien dans les glaces des phares ainsi que du caoutchouc synthétique dans les pneus et les joints. Chacun de ces polymères provient d’un vapocraqueur, d’une usine d’ammoniac ou d’une unité de chlore-soude. La chaîne d’approvisionnement automobile européenne a été construite en partant du principe que ces molécules seraient disponibles localement, avec des délais de livraison courts et une qualité constante. Aujourd’hui, cette prémisse s’effrite. Lorsqu’un vapocraqueur européen est fermé, le fournisseur automobile s’approvisionne en polymères auprès de fournisseurs plus lointains, principalement au Moyen-Orient et aux États-Unis. La chaîne logistique s’allonge, les stocks tampons s’amenuisent et le risque de rupture d’approvisionnement, qu’aucune entreprise ne peut gérer seule, augmente.
Le secteur de la construction est aussi un consommateur important de ces produits : tuyaux en PVC, revêtements de sol, pare-vapeur en polyéthylène et mousses isolantes, mastics et adhésifs en polyuréthane, ainsi que revêtements époxy et additifs pour béton. Un seul projet de construction peut consommer des milliers de tonnes de produits chimiques.
Enfin, l’emballage est le plus grand consommateur de polymères en volume : des films en polyéthylène, des barquettes en polypropylène et des bouteilles en PET. La chaîne d’approvisionnement alimentaire repose sur ces emballages en plastique, qui répondent à des exigences en matière de durée de conservation, d’hygiène et de logistique. Il manque encore un substitut viable à grande échelle au polyéthylène utilisé pour emballer les produits frais et au polypropylène utilisé pour sceller les dispositifs médicaux.
Guerre commerciale et guerre avec l’Iran
Deux événements survenus en 2025 et 2026 ont démontré ce qui se passe lorsque ces chaînes d’approvisionnement sont mises à l’épreuve.
En avril 2025, l’administration Trump a imposé des droits de douane atteignant brièvement 145 % sur les importations chinoises. L’une des conséquences immédiates a été le détournement des flux commerciaux : les marchandises chinoises ne pouvant plus entrer sur le marché américain ont été réacheminées vers l’Europe. Le déficit commercial entre l’Union et la Chine s’est ainsi creusé de 18 % en 2025, les produits chimiques et les produits à forte intensité chimique (plastiques, fibres synthétiques, produits formulés) représentant une part significative de cette hausse. Les fabricants européens en aval, déjà soumis à une pression sur leurs marges, ont dû faire face à un afflux de produits finis chinois moins chers, tandis que le coût de leurs propres matières premières augmentait.
À cela s’est ajouté le conflit en Iran qui a entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz, la voie de transit énergétique et pétrochimique parmi les plus clef au monde. Environ un cinquième du commerce mondial de produits pétrochimiques transite par ce détroit et autour de 45 % de l’approvisionnement mondial en polyéthylène a été perturbé.
Les prix des polymères ont bondi de 50 à 80 % en l’espace de quelques semaines. Les transformateurs de plastique européens, qui s’étaient tournés vers des fournisseurs saoudiens, émiratis et qatariens après avoir été évincés du marché par la concurrence américaine, puis chinoise, ont découvert que ce plan de secours n’en était pas un.
Nous ne sommes plus dans des scénarios ou des hypothèses, ces deux événements se sont produits en l’espace de douze mois et dans aucun des deux cas, la perturbation n’a été causée par la politique ou la demande européennes.
Un scénario catastrophe
À quoi ressemblerait un scénario catastrophe pour les produits chimiques de base et la sécurité d’approvisionnement de l’Union ?
Il s’agira très probablement d’un effondrement progressif. La combinaison de coûts plus élevés des matières premières et de l’énergie, d’un parc de production vieillissant et de nouvelles capacités mondiales de pointe mises en service en dehors de l’Europe conduira probablement à la poursuite de la tendance que nous observons actuellement. Les usines de produits chimiques de base et les vapocraqueurs fermeront à raison d’un à deux par an, entraînant dans leur chute le parc de production qui en dépend. Le parc européen pourrait ainsi passer de quarante vapocraqueurs en activité à trente, puis à vingt-cinq, et peut-être même à dix-huit. Ceux qui survivront seront les plus grands, les plus récents et les plus intégrés, probablement à Anvers, à Rotterdam et sur quelques sites allemands. Le reste du paysage chimique européen se transformera en terminaux d’importation de produits chimiques semi-finis et finis. À un certain moment, l’Union perdra son autonomie en produits chimiques de base et, par conséquent (indirectement), en tout ce qui est fabriqué à partir de ceux-ci.
Un autre conflit géopolitique similaire à la crise du détroit d’Ormuz pourrait entraîner des pénuries majeures de produits chimiques dans l’ensemble des chaînes de valeur industrielles. À ce stade, la production alimentaire, la fabrication de médicaments vitaux, les projets d’infrastructure pourraient être paralysés.
Comment sauver la chaîne de valeur chimique européenne ?
L’Europe n’est pas la seule région confrontée à une telle pression sur sa production de produits chimiques de base. La Corée du Sud et le Japon sont confrontés au même problème, voire pire, en raison de leur proximité avec la Chine. Séoul s’y attaque de front grâce à son dispositif juridique, le « One-Shot Act » qui permet à des entreprises pétrochimiques de mettre hors service environ un quart de la capacité nationale de production d’éthylène (soit quelque 3,7 millions de tonnes), en échange d’autorisations accélérées de fusions, de dérogations aux règles antitrust, d’exonérations fiscales et d’un soutien à la R&D pour des réinvestissements respectueux de l’environnement.
Ce modèle est en partie reproductible en Europe.
En effet, si l’Union ne dispose ni de la tradition dirigiste, ni de la structure industrielle concentrée qui ont rendu possible le « One-Shot », son mécanisme essentiel, la conditionnalité, est déjà utilisé dans certains cas. Le cadre temporaire de crise et de transition pourrait être amendé pour inclure des dispositions de démantèlement et reconstruction : le soutien public aux capacités chimiques propres ainsi serait subordonné à la mise hors service vérifiée d’unités héritées inefficaces. Il s’agirait de soutenir la transition et d’admettre que notre base industrielle vieillit et que nous devons la moderniser radicalement pour survivre.
L’Europe peut également jouer sur les matières premières. L’Union peut être compétitive sur les molécules circulaires. Le recyclage chimique des déchets plastiques (pyrolyse en naphta synthétique ou dépolymérisation en monomères, par exemple) offre une voie vers des matières premières bénéficiant d’un avantage réglementaire. Une molécule circulaire, certifiée par un bilan massique, n’est pas en concurrence sur un pied d’égalité avec une molécule grise issue d’un méga-vapocraqueur chinois. Le naphta d’origine biologique issu d’une biomasse durable et le méthanol dérivé du CO₂ constituent d’autres options de matières premières. Un règlement plus ambitieux sur les emballages pourrait créer des obligations de teneur en matériaux recyclés, tirées par la demande, auxquelles seul le recyclage chimique interne pourrait répondre de manière fiable. À la différence des molécules fossiles vierges, les molécules circulaires sont structurellement à l’abri du dumping des matières premières et il y a suffisamment de plastique et d’autres déchets contenant du carbone en Europe pour remplacer une grande partie des matières premières fossiles actuelles.
Par ailleurs, malgré des avancées, l’Union doit moderniser sa défense commerciale. Le système actuel oblige chaque entreprise à déposer des plaintes antidumping à ses propres frais et à attendre quatorze mois avant que des mesures correctives ne soient prises. La Commission dispose de pouvoirs d’office qui lui permettent de lancer des enquêtes sans attendre les plaintes de l’industrie. Elle en a fait usage pour les véhicules électriques et devrait y recourir davantage dans le secteur des produits chimiques. En outre, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières doit être étendu aux produits en aval, comme les plastiques, les produits chimiques transformés et les formulations, afin de colmater la brèche par laquelle la chimie intégrée s’engouffre actuellement sans entrave.
Le recentrage de la demande est un autre cadre d’action possible. Le projet de règlement sur l’accélérateur industriel (Industrial Accelerator Act) contient des dispositions en matière de marchés publics qui pourraient ancrer la demande à l’offre européenne. Cependant, les produits chimiques sont absents de son champ d’application sectoriel. Les marchés publics dans les secteurs de la construction, de l’emballage et des composants automobiles devraient inclure des exigences minimales d’origine européenne pour les produits chimiques intégrés aux biens achetés. Cette même loi pourrait permettre la mise en place de modèles de « produits chimiques en tant que service » (Chemicals-as-a-Service), dans lesquels le fournisseur vend de la performance, faisant ainsi du résultat obtenu l’indicateur de compétitivité.
Les produits chimiques sont indispensables à tous les aspects d’une société moderne, y compris aux nouveaux secteurs stratégiques tels que les technologies propres et les semi-conducteurs, que l’Europe prétend privilégier. Une érosion profonde de leur production s’accompagne de risques qui se répercutent sur d’importantes chaînes de valeur. L’Union devrait donc reconnaître ces vulnérabilités stratégiques et mettre en place un plan de transition solide, accompagné des politiques permettant au secteur de devenir plus efficace, plus circulaire et mieux protégé contre les pratiques commerciales déloyales.
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29.08.2026 à 16:58
Pourquoi le capitalisme n’arrive plus à penser un futur habitable ?
Une conversation sur la crise d’un modèle civilisationnel par l’auteur de The Alibi of Capital.
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Texte intégral (6394 mots)
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Dans L’Alibi du Capital, vous montrez que le capital n’est pas un stock accumulé dans le passé, mais une relation avec le futur, selon une conception particulière du temps. En quoi la société par actions, avec laquelle vous ouvrez votre livre, est-elle paradigmatique de cette relation ?
La société par actions, qui s’est développée au cours des 150 dernières années, est l’une des institutions dominantes de la vie politique moderne. Le livre montre qu’elle est représentative d’un mode de vie qui s’exerce aux dépens de l’avenir : en effet, lorsqu’une société vend des actions, ce qu’elle vend, c’est un droit sur ses bénéfices futurs. Un actif futur ou une source de revenus future est ainsi mis à disposition dans le présent, et ce à un prix réduit. Ce point est crucial, car la valeur d’une action correspond toujours à la valeur actualisée des bénéfices futurs, ou des bénéfices futurs estimés, de la société. Il s’agit donc non seulement d’un moyen de rendre les bénéfices futurs disponibles, mais aussi de les rendre disponibles à prix réduit. L’attrait réside dans le fait que ceux qui acquièrent ces droits sur l’avenir les acquièrent à bas prix et sont ensuite remboursés intégralement. Cela s’apparente donc à une dette qui doit être remboursée. C’est une façon de mettre en dette l’avenir.
Cette façon de s’endetter sur l’avenir est-elle ce qui distingue principalement le capitalisme financier contemporain ?
On pense souvent que ces formes de vente de droits futurs et d’endettement de l’avenir sont caractéristiques du capitalisme financier contemporain. Mais il existe de nombreux autres instruments financiers qui coexistent avec eux : contrats à terme, produits dérivés, etc. L’un des objectifs de l’ouvrage est toutefois de montrer que ce phénomène n’est pas propre à notre époque. Il s’agit plutôt d’une caractéristique intrinsèque du développement du capitalisme. Le premier chapitre associe cela à la société par actions et prend Uber comme exemple, mais l’ouvrage remonte bien plus loin, jusqu’aux premières sociétés coloniales des XVIIe et XVIIIe siècles et aux nombreuses autres formes qu’ont pu prendre les sociétés et entreprises.
Les infrastructures physiques sont aussi des infrastructures financières et temporelles, qui permettent de se projeter dans l’avenir. Comment comprendre leur rôle au sein du capitalisme ?
La société par actions a pris la forme que nous connaissons aujourd’hui avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle. Il y avait bien eu des boom ferroviaires antérieurs, mais c’est à cette époque que l’on a assisté à une expansion colossale de la construction ferroviaire en France, en Europe continentale de manière générale, en Amérique du Nord également, mais aussi dans des régions et des pays tels que l’Amérique du Sud et l’Égypte. Si l’on examine les marchés boursiers des années 1870, 1890, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, presque toutes les actions négociées étaient liées aux chemins de fer.
L’explication conventionnelle donnée pour expliquer la création de nouvelles formes d’entreprises était la complexité et la longueur de la construction de ces infrastructures, et la nécessité de mettre en place des dispositifs de gestion séparant les propriétaires des gestionnaires. L’argument que je développe prend le contrepied de cette explication. Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité. Elles permettent une projection dans un futur lointain, en promettant des revenus non pas seulement dans deux, trois ou cinq ans, comme dans l’industrie manufacturière ou le commerce, mais bien plus loin, en raison de leur échelle et de leur longévité.
Comment cette longévité a-t-elle pu être atteinte ?
On peut retracer cette évolution à travers des transformations techniques, telles que le passage du fer à l’acier dans la construction ferroviaire. Au lieu d’être remplacés tous les douze mois, les rails pouvaient désormais durer cinq, dix, voire trente ans. Ce contrôle de l’avenir rend possible ce que j’appelle l’« assetisation », c’est-à-dire la transformation de cet avenir en actifs pouvant être négociés et vendus dans le présent.
Lorsque nous faisons l’histoire du capitalisme, nous avons tendance à considérer les infrastructures comme des éléments dont le but est l’efficacité, l’accélération des processus de production par exemple. Cependant, dès lors que l’on reconnaît que l’attrait des infrastructures réside dans leur capacité à repousser les revenus plus loin dans le futur, il devient possible de les associer non plus à la vitesse, mais aussi au retard et à la lenteur. Les revenus projetés plus loin dans le futur peuvent être acquis avec une décote plus importante dans le présent, et par conséquent, l’excédent qui peut être extrait est plus important lorsque les infrastructures sont longues à construire.
Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité.
Timothy Mitchell
Cette acquisition du futur consiste donc à réaliser un gain en achetant le futur à prix réduit dans le présent pour être remboursé intégralement plus tard. Ce remboursement doit également couvrir le coût de la décote initiale. Dans le cas des chemins de fer, lorsqu’ils deviennent opérationnels dix, quinze ou vingt ans plus tard, ils doivent couvrir non seulement leurs coûts d’exploitation, mais aussi le coût de ces créances à prix réduit sur leurs revenus futurs. Ces coûts sont notamment supportés par des salaires plus bas pour les travailleurs et des prix plus élevés pour les utilisateurs. L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts vers ceux qui viendront plus tard, tout en permettant à ceux du présent de bénéficier de l’acquisition de revenus futurs à prix réduit.
Cette forme de retard pourrait donc être, selon vous, au cœur du fonctionnement du capitalisme ?
On entend généralement par « capital » un fonds accumulé au fil du temps et réinvesti dans le but de générer de la croissance. Par définition, on suppose qu’il s’agit d’un élément qui fonctionne dans le but de se développer. Dans les analyses économiques plus orthodoxes, le capital est souvent assimilé aux équipements ou à la technologie qui permettent la croissance — la structure industrielle, par exemple. Ce fonds accumulé est alors considéré comme la source de la croissance future.
L’un des objectifs de mon ouvrage est de remettre en question cette façon de penser, tant en ce qui concerne la technologie que la croissance. Celle-ci est le moyen central pour comprendre et expliquer notre rapport au futur dans le système capitaliste. Si l’on considère le capital comme tiré du futur, on s’éloigne de la glorification de la technologie en tant que moteur central du capitalisme et de la croissance, celle-ci perdant également de sa centralité pour expliquer ce système économique. On devient plus attentif aux façons dont l’acquisition de valeur du futur dépend de processus qui ne sont souvent pas du tout technologiques, et qui peuvent être mieux compris comme des formes de sabotage.
Pouvez-vous détailler l’exemple d’Uber ?
Les partisans d’Uber affirment que le succès de l’entreprise provient d’une avancée technologique majeure, mais l’entreprise n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend. Sa valorisation extraordinaire reposait en grande partie sur sa capacité à saper les alternatives. Elle a poussé ses concurrents, généralement des entreprises de taxi locales, à la faillite en subventionnant les courses lors de sa phase de démarrage, dans l’espoir qu’une fois ses concurrents éliminés, elle pourrait pratiquer des tarifs bien plus élevés.
Il s’agit là d’un exemple de sabotage en tant que mécanisme central. Uber a également cherché à affaiblir les réseaux de transport public tels que les bus et les trains, qui étaient également des concurrents. Ses bénéfices futurs dépendaient bien de l’élimination des alternatives à son propre modèle.
L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts.
Timothy Mitchell
Quant au retard, il est ici littéral : on constate que l’arrivée d’entreprises comme Uber a accru la congestion dans les grandes villes. Son modèle reposait sur l’invasion des centres-villes par des voitures à la recherche de passagers. Il ne s’agissait pas d’une avancée technologique ; ce modèle dépendait de formes de retard et en engendrait de nouvelles.
Vous retracez l’histoire de la construction des barrages en Égypte, en suggérant que les systèmes plus anciens et plus complexes étaient mieux adaptés à l’écosystème du Nil. Votre approche s’inscrit-elle dans cette tradition récente de l’histoire des sciences, développée notamment par David Edgerton, qui fait de la remise en cause de l’innovation le paradigme central du progrès ?
Je fais référence à David Edgerton à plusieurs reprises, et son livre Quoi de neuf ? est extrêmement important pour s’éloigner de l’idée que le progrès technologique constitue toujours une avancée, un véritable progrès.
Je consacre plus d’un chapitre à l’histoire de l’Égypte, où j’ai mené des recherches approfondies, cherchant à montrer comment les processus décrits – tant par les fonctionnaires coloniaux que par les historiens modernes – comme des formes de progrès ou de développement peuvent être compris de manière très différente si l’on prête une attention particulière, d’une part, à ce qui se passait réellement sur le terrain et en quoi cela produisait des formes de retard, et, d’autre part, aux inefficacités du nouveau système qui a été introduit.
L’histoire des ouvrages d’irrigation en Égypte au XIXe siècle a fait l’objet de nombreuses études. Elle comprend la construction des nouveaux canaux, alimentés par un fleuve dont le niveau a été relevé grâce à des barrages, un processus qui a débuté à différents moments au cours du XIXe siècle et qui a abouti, dans un premier temps, à la construction du premier barrage d’Assouan à la fin de ce siècle. Ces aménagements sont généralement présentés comme des améliorations pour deux raisons : premièrement, ils auraient rendu le fleuve plus contrôlable, et deuxièmement, ils ont permis de passer d’une seule récolte annuelle à trois.
J’essaie de démontrer que ces deux affirmations sont erronées. Ces interventions ont en réalité créé un paysage vulnérable aux inondations : en tentant d’empêcher ou de détourner le fleuve par des canaux, des barrages et des digues, elles ont rendu le pays bien plus vulnérable car le processus naturel par lequel les eaux de crue se répandaient dans les champs ne pouvait plus fonctionner.
Dès lors, pourquoi ces changements ont-ils été effectués ?
Il y avait une raison précise à cette transformation : l’agriculture est passée d’une grande diversité de cultures à une production dominée par la canne à sucre et le coton, qui ne sont pas adaptées à l’écologie du fleuve. De plus, leur production prend du temps, ce qui permet un processus de capitalisation plus efficace.
En examinant les sources médiévales ainsi que les récits du XIXe siècle, il apparaît clairement que le fleuve a toujours été utilisé tout au long de l’année. On en tirait parti pendant les crues, puis on semait les cultures à mesure que les eaux se retiraient, avant de cultiver d’autres souches grâce à l’irrigation à partir de puits.
Ces puits constituaient des éléments majeurs du paysage, bien qu’invisibles depuis la surface. Ils mesuraient souvent plusieurs mètres de largeur et de profondeur, ressemblant à de grandes chambres souterraines dotées d’une petite ouverture. Ils avaient des toits en dôme, et c’est par cette ouverture que l’on installait une saqiya, c’est-à-dire une roue à eau actionnée par des animaux. Alors que les roues à eau sont souvent représentées comme étant situées le long du Nil, la plupart se trouvaient en réalité au milieu des champs. Une fois les eaux de crue retirées, ces puits étaient remis en état et utilisés pour produire une deuxième récolte et, si nécessaire, une troisième.
Uber n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend.
Timothy Mitchell
Cela révèle une histoire écologique du Nil totalement différente, et met également en évidence les dégâts causés par la prévention des crues, présentée comme un progrès. La perte ne se limite pas à l’absence de limon, ce dépôt sédimentaire fin et fertilisant pour les terres, retenu par les barrages, ni au déficit de renouvellement des sols : des écosystèmes entiers dépendaient de la crue. Par exemple, les poissons s’étaient adaptés pour frayer dans les champs inondés. Lorsque les eaux se retiraient, la mise en place de filets aux points de drainage permettait de capturer de grandes quantités de poissons, tandis que les puits souterrains servaient de réservoirs où les poissons restaient piégés à mesure que l’eau se retirait. Les poissons constituaient la principale source de protéines pour la majorité des Égyptiens jusqu’au XXe siècle.
Ce récit vise non seulement à faire revivre une histoire écologique différente, mais aussi à expliquer pourquoi ces systèmes ont été remplacés. Cette transformation a été motivée par ce que j’appelle la capitalisation de la vie au détriment de l’avenir. Certaines cultures pouvaient être plus facilement transformées et valorisées en actifs, contrairement aux systèmes agraires plus complexes.
Le récit autour du « rivercide » rappelle ces « projets hauts-modernistes » décrits par James C. Scott — sauf que, dans votre cas, ces projets ne sont pas motivés par la modernisation, mais par le profit, et ne sont pas nécessairement portés par l’État. Comment percevez-vous cette distinction ?
Il existe un parallèle avec certains des cas étudiés par James C. Scott, notamment en ce qui concerne les approches modernisatrices et les interventions menées par l’État. Cependant, je n’associe effectivement pas en premier lieu ces processus à une forme spécifique d’État, car je m’intéresse à un ensemble plus large d’acteurs, comprenant notamment les grands propriétaires terriens et les marchands. L’État joue certes un rôle, mais ces transformations ne sont pas, à mon sens, fondamentalement impulsées par l’État.
Dans ses derniers travaux, et en particulier dans In Praise of Floods, publié peu avant que je termine la rédaction de mon propre livre, Scott aborde les systèmes de crues, revenant sur ses recherches antérieures sur la Birmanie et les réseaux fluviaux. Il apporte des éclairages très précieux sur la manière dont ces systèmes sont perturbés par la construction de barrages. Cependant, il ne relie pas ces processus à l’histoire de la capitalisation comme je le fais. Son travail reste avant tout une histoire écologique, tandis que mon argumentation situe la transformation écologique au sein d’un processus plus large de capitalisation.
Vous prenez le contrepied d’une autre histoire : celle d’une Révolution industrielle qui prend sa source en Angleterre, et qui se diffuse ensuite au monde occidental puis non-occidental. Faut-il « provincialiser » la Révolution industrielle ?
De nombreux récits continuent de se concentrer sur la Révolution industrielle née en Europe, notamment dans le nord-ouest de l’Angleterre.
Le premier point, que d’autres ont également soulevé, est qu’une fois le capital compris en termes de dette et de crédit, son histoire s’étend sur une période beaucoup plus longue. En s’appuyant sur des travaux tels que ceux de David Graeber, on peut observer un système mondial reliant l’Asie du Sud et de l’Est, le monde islamique et la Méditerranée, au sein duquel l’Europe a longtemps occupé une place relativement marginale. En introduisant cette idée, on peut comprendre l’émergence de la vie technique et industrielle à travers le prisme de l’histoire mondiale.
Le livre va plus loin, en avançant l’idée que la Révolution industrielle n’a été qu’un détour. Plutôt que de rechercher des innovations qui expliquent son émergence, je suggère qu’elle a résulté d’une série de bouleversements survenus dans différentes parties du monde à la fin du XVIIIe siècle.
Quelles sont ces perturbations ?
La première fut l’interruption des profits tirés de la traite des esclaves et de la production fondée sur l’esclavage, due aux révoltes dans les sociétés esclavagistes, notamment, mais pas uniquement, en Haïti. Ces révoltes ont perturbé à la fois la production et la circulation du crédit, puisque les personnes réduites en esclavage étaient elles-mêmes considérées comme une main-d’œuvre future capitalisée.
Une deuxième perturbation s’est produite en Inde, où la Compagnie des Indes orientales, une immense société par actions tirant d’énormes profits du commerce avec l’Inde, a connu une transformation radicale après avoir vaincu l’Empire moghol et commencé à générer des revenus par d’autres moyens, notamment en taxant la population du Bengale plutôt qu’en se contentant d’échanger des marchandises.
Une troisième perturbation est liée à l’ascension de Napoléon et aux transformations plus larges du monde méditerranéen, y compris les développements en Égypte à la suite de l’expédition française et l’ascension de Muhammad Ali. Rappelons que l’expédition de Napoléon en Égypte a en réalité été financée et encouragée en réponse à la perte d’Haïti, la colonie la plus précieuse de la France, et à la tentative de recréer un nouvel Haïti sur le Nil par la conquête. Bien que cela ait échoué, c’est le début d’énormes transformations dans le monde méditerranéen.
La Révolution industrielle n’a été qu’un détour.
Timothy Mitchell
Ces bouleversements n’ont pas donné lieu à une innovation au sens habituel du terme ; ils ont plutôt imposé une réorganisation des flux de crédit. La Révolution industrielle peut être considérée comme un détour qui a réorienté ces flux à travers le commerce mondial du coton, reliant la production en Amérique et en Égypte, la transformation industrielle en Europe et la consommation dans des régions telles que l’Afrique de l’Ouest, l’Inde et les Caraïbes.
Ce qui est inhabituel, c’est de situer le processus de fabrication à des milliers de kilomètres du lieu de production des matières premières, mais aussi à des milliers de kilomètres du lieu de consommation du produit fini. C’est un élément primordial, car la plupart des tissus en coton étaient vendus et portés en Afrique de l’Ouest, dans les Caraïbes ou en Inde bien plus qu’en Europe.
Je ne conteste donc pas l’importance de la Révolution industrielle, mais j’estime qu’il ne faut pas en chercher l’origine dans le nord-ouest de l’Angleterre. Son importance réside dans la réorientation de processus existants plutôt que dans leur création.
Un concept clef de votre livre est celui de « technopolitique ». Vous décrivez l’essor du « monde des affaires » comme ayant été en partie façonné par des structures technopolitiques. Ce terme cherche-t-il à lier ensemble le politique et le technologique, dans une perspective hybride que l’on pourrait rapprocher des théories de Bruno Latour ?
Une grande partie de mon travail s’est développée au fil de conversations avec Bruno Latour et Michel Callon. Le premier chapitre sur Uber a été écrit parce que Bruno Latour n’a eu de cesse de m’encourager à rédiger quelque chose sur mes idées concernant le capitalisme. Il préparait le catalogue d’une exposition qu’il organisait à Karlsruhe, en Allemagne. J’ai écrit environ six pages sur Uber, et ce texte est devenu le point de départ du premier chapitre du livre. Il offrait un moyen concis de résumer certaines des idées plus générales, même si celles-ci remontent à bien plus loin.
En ce qui concerne la technopolitique, les travaux de l’École des Mines de Paris, menés par des chercheurs tels que Latour et Callon et aujourd’hui poursuivis par d’autres, ont permis d’envisager le technique et le scientifique sous un angle bien plus intéressant, à savoir comme des champs politiques — des champs dans lesquels se déroule en réalité une très grande partie de notre vie politique. Ce n’est pas seulement parce qu’il existe des luttes politiques autour des technologies ou des développements scientifiques particuliers, mais parce que la configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
J’avais déjà avancé cet argument auparavant, notamment dans mon ouvrage Carbon Democracy, où je montrais non pas que le charbon détermine un type de politique et le pétrole un autre, mais que si l’on veut comprendre les processus politiques, il faut considérer la technologie non pas comme une sphère distincte qui influence ensuite ce qu’on appelle le politique, mais comme faisant partie des processus par lesquels le politique lui-même prend forme et se construit.
Pour saisir cette interconnexion, j’ai commencé à utiliser le terme « technopolitique » dans des travaux antérieurs, notamment Rule of Experts, où il jouait déjà un rôle central, et il reste au cœur de mes ouvrages les plus récents. Cette approche repose sur l’idée qu’il ne faut pas se contenter d’intégrer la dimension technique dans les explications sociales ou politiques, mais qu’il faut refuser de se laisser intimider par l’expertise technique. Les récits du monde collectif doivent être autant des récits de la technique que des récits de l’économie ou de la politique.
Votre ouvrage fait également appel à l’histoire de la discipline économique. Comment définiriez-vous « l’économie », en tant que discipline mais également en tant qu’objet ?
Afin de développer ces arguments sur le capital et le capitalisme en tant que modes de capture de l’avenir, il a fallu entrer dans les détails de l’histoire du crédit et de la monnaie. La difficulté réside dans le fait que la plupart des récits conventionnels sur la monnaie, y compris ceux de l’économie dominante, la traitent comme l’opposé du réel. Il est supposé y avoir une économie réelle et une économie monétaire, ou un monde de la production et un monde de la finance, considérés comme distincts.
La configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
Timothy Mitchell
Dans ces discours, on part généralement du principe que la finance est au service de la production ou du réel. Mais lorsque j’ai commencé à réfléchir à la manière dont ces processus fonctionnent réellement, cette distinction m’a semblé peu pertinente. Si la finance consiste à s’approprier l’avenir, si le crédit ou la monnaie sont toujours créés sous la forme d’une créance sur l’avenir, alors cette créance n’est jamais purement financière. Elle dépend d’arrangements juridiques, car une action, par exemple, doit être constituée en tant que forme de propriété, en tant qu’entité juridique. Elle dépend également des systèmes de gouvernement et de maintien de l’ordre qui garantissent ce contrôle.
Avez-vous un exemple pour illustrer votre pensée ?
Le logement en est un. Lorsqu’un projet immobilier est développé, ce qui est vendu n’est pas simplement un immeuble ou un appartement, mais une créance sur la valeur future de ce bien. Cette créance dépend des réglementations sur l’utilisation du bâtiment — lois de zonage, règles d’urbanisme, organisation des quartiers, exclusion de certaines populations — ainsi que des infrastructures et des systèmes de maintien de l’ordre et d’application de la loi. Elle implique des ordres juridiques, des formes de maintien de l’ordre, la construction de structures urbaines ou d’entreprises. Il n’y a donc pas de distinction significative entre la finance et ce qu’on appelle l’économie réelle.
Dans le même temps, cette distinction est constamment opérée, même par des analystes chevronnés ; il est donc également important de comprendre comment elle fonctionne. Il ne faut pas simplement la rejeter, mais se demander comment sa signification se construit. Cela me ramène à des travaux que j’ai menés auparavant, notamment dans le cadre de collaborations avec Michel Callon, ainsi qu’à l’argument selon lequel « l’économie » elle-même est une invention relativement récente. Le mot existait auparavant, mais il désignait la prudence ou une gestion avisée. Ce n’est qu’au XXe siècle, en particulier pendant l’entre-deux-guerres puis après la Seconde Guerre mondiale, que « l’économie » en tant qu’objet émerge comme un objet distinct et mesurable, rendu possible par de nouvelles formes de calcul telles que le PIB. Dans cet ouvrage, je relie cette histoire à celle de la finance et de la financiarisation.
Jonathan Levy, s’inspirant de Keynes, soutient que le temps et l’espace sont deux moyens de surmonter les contraintes pesant sur la demande – un cadre qu’Arnaud Orain décrit comme le « capitalisme de la finitude », fondé sur la concurrence entre États et l’expansion spatiale. Trouvez-vous cette distinction utile ?
D’une manière générale, oui. Je trouve les travaux de Jonathan Levy extrêmement utiles, et il existe de nombreux parallèles entre ses arguments et ceux que je développe dans ce livre. Il existe toutefois une approche plus ancienne de l’expansion spatiale et temporelle, associée notamment aux travaux de chercheurs comme David Harvey, qui considère que le capitalisme traverse des crises suivies de phases d’expansion, souvent spatiales.
Je vois les choses d’une manière différente. Les théories classiques de l’impérialisme — celles de Hobson, Lénine ou Rosa Luxemburg — conçoivent l’expansion comme une réponse à la suraccumulation, à un excès de capital qui ne trouve pas de demande suffisante sur le marché intérieur et cherche donc des débouchés à l’étranger.
Cette interprétation repose sur l’idée que le capital est quelque chose qui s’accumule à partir du passé. Si l’on considère au contraire le capital comme quelque chose puisé dans l’avenir, ce cadre ne tient pas. Dans le cas de l’Égypte du XIXe siècle, par exemple, ce que l’on observe n’est pas l’absorption d’un surplus de capital, mais la création de nouvelles opportunités de crédit et de nouvelles revendications sur l’avenir.
Je ne pense donc pas que l’idée d’une expansion géographique servant de soupape de sécurité pour le capital excédentaire explique de manière adéquate ce qui se passe. Cela ne signifie pas que cette expansion n’a pas eu lieu ou qu’elle n’est pas souvent source d’exploitation, mais il est nécessaire à mes yeux d’adopter une conceptualisation différente. Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
On peut comprendre l’économie non pas comme un objet, mais comme un processus, que vous appelez « économisation », et qui apparaît comme une nouvelle forme de gouvernementalité, dans une veine foucaldienne. Que permet une telle analyse ?
Il existe déjà de nombreuses critiques importantes de la croissance, notamment des arguments en faveur de la croissance verte et, plus significativement, de la décroissance. Ma contribution consiste à considérer l’économie, en m’inspirant en partie de Foucault, comme un mode de gouvernance. J’utilise des termes tels que « économentalité » et, dans le dernier chapitre, « l’EconoCon », pour saisir comment l’économie fonctionne non seulement comme un objet mais comme une manière de gouverner.
Il s’agit de comprendre comment l’économie a été rendue mesurable en tant qu’objet. Cela a nécessité de décider ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait exclure. Les formes de travail non rémunéré, telles que les tâches ménagères, ont été exclues, tout comme de nombreux coûts environnementaux. Parallèlement, certaines dépenses — en particulier les dépenses militaires — ont été incluses et comptabilisées comme positives.
Dans le dernier chapitre, je reviens donc sur la question de l’économie et de sa croissance, pour montrer le caractère récent de l’organisation de la vie politique autour de cet objet appelé l’économie. La croissance prend également une autre dimension : elle est l’instrument de cette manière de gouverner, et non plus seulement un objet qu’il nous suffirait de redéfinir ou d’abandonner pour échapper à la situation actuelle.
Avant la Seconde Guerre mondiale, il était difficile de mesurer une entité telle que l’économie nationale, en partie à cause du problème posé par la prise en compte des dépenses liées à des activités destructrices ou source de gaspillage. La planification en temps de guerre a changé la donne, car elle exigeait de comptabiliser la production d’armes. Cette logique a ensuite été étendue au temps de paix et intégrée à la mesure de l’activité économique. Comme nous le constatons aujourd’hui avec la guerre américano-israélienne contre l’Iran et les demandes de l’administration américaine visant à augmenter ses dépenses militaires de 50 % supplémentaires, pour atteindre 1 500 milliards, et à exiger que les autres membres de l’OTAN fassent de même.
Vous affirmez que « l’économisation de la vie politique intérieure dans les pays industrialisés dépendait de l’externalisation de l’énergie ». Que voulez-vous dire par là ?
Cet argument est en partie né d’une réflexion sur le contexte politique d’événements tels que l’invasion américaine de l’Irak. À l’époque, on avançait souvent qu’il existait un lien spécifique entre le pétrole et l’absence de démocratie au Moyen-Orient. On pourrait élaborer le même argument à partir des attaques américaines contre l’Iran : les États-Unis voulaient se positionner comme un État démocratique dont l’intérêt était de renverser d’une manière ou d’une autre les régimes malfaisants, en provoquant un changement de régime. Il est clair que cela relevait davantage d’un prétexte que d’un véritable motif, que ce soit pour la guerre de 2003 ou celle de 2026.
Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
Timothy Mitchell
L’un des arguments que j’ai avancés était que le passage du charbon au pétrole a permis aux pays industrialisés de délocaliser les conséquences politiques de la production d’énergie et, en particulier, de mettre fin à une période antérieure qui s’est étendue des années 1870 aux années 1970, durant laquelle la production d’énergie, alors centrée sur le charbon, était en réalité un moteur des processus de démocratisation. Les systèmes énergétiques fondés sur le charbon ont rendu les États occidentaux vulnérables aux revendications des travailleurs, ce qui a contribué à la démocratisation. Le pétrole, en revanche, pouvait être produit dans des régions où les mouvements ouvriers étaient plus faciles à réprimer, souvent avec le soutien de puissances extérieures. Il était donc beaucoup plus difficile que des revendications démocratiques émergent de la politique de la production énergétique.
Enfin, vous avancez que « l’économie est une manière spécifique de produire l’effet du monde matériel par opposition à sa représentation ». En quoi cette compréhension pourrait-elle nous aider à développer une relation moins prédatrice avec l’avenir ?
À plusieurs reprises dans l’ouvrage, je fais référence à des mouvements politiques qui ont mis en évidence la manière dont ces processus de capitalisation, en particulier par le biais de la propriété, appauvrissent les gens. Le logement en est un exemple clef. Il s’agit de la principale forme d’endettement personnel dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis et en Angleterre, et il est désormais courant qu’une part importante du revenu des ménages soit consacrée aux frais de logement.
Il existe une longue histoire d’approches alternatives, depuis les penseurs du XIXe siècle tels qu’Henry George, en passant par le mouvement des cités-jardins, jusqu’aux expériences socialistes du début du XXe siècle, puis aux politiques de logement social-démocrates. Il existe également des initiatives contemporaines, souvent à petite échelle, visant à développer des modes alternatifs d’organisation du logement afin qu’il ne serve pas de lieu d’extraction spéculative du futur.
La première étape consiste à comprendre comment ces systèmes fonctionnent : comment ils répartissent les coûts dans le temps et font peser des charges sur les générations futures, que ce soit à long terme, comme dans le cas du changement climatique, ou sous la forme de dettes à plus court terme qui affecteront les populations au cours des prochaines années.
Les marchés de l’énergie en sont un autre exemple. Le pétrole n’est plus simplement négocié comme une marchandise physique. Depuis les années 1980, et surtout avec la déréglementation financière des années 2000, il est devenu l’objet d’une spéculation à grande échelle. Aujourd’hui, pour chaque baril de pétrole livré physiquement, une quantité d’autres est négociée sur les marchés à terme. Cela crée tout un appareil de profits fondé non seulement sur les hausses de prix attendues, mais aussi sur la volatilité elle-même.
Comprendre comment le monde s’est organisé autour de ces principes permet de commencer à réfléchir à des alternatives, qui ne prendront probablement pas la forme d’une solution globale unique. Elles émergeront dans des domaines spécifiques – le logement, l’énergie et d’autres – où l’on devrait trouver des moyens de les organiser de sorte qu’ils ne fonctionnent plus comme des mécanismes de captation à grande échelle de l’avenir.
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25.08.2026 à 07:55
L’Union peut-elle devenir une puissance sans capitalisme européen ?
Entretien fleuve avec l’économiste pionnier de la théorie de la régulation.
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Texte intégral (9810 mots)
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Davantage que le lexique aujourd’hui de plus en plus central de la géopolitique ou de la géoéconomie, vous mobilisez celui de la régulation. Pour analyser les soubresauts économiques de notre temps – fragmentation commerciale, rivalité sino-américaine, retour de la guerre conventionnelle – vous parlez d’« insertion internationale ». Comment comprendre cette expression ? 148
La géopolitique stricto sensu consiste à analyser la politique menée par les États — ou par d’autres acteurs — à l’échelle locale ou internationale, au prisme de la géographie, de l’accès aux ressources naturelles et des réseaux transnationaux, notamment de transport.
La théorie de la régulation (comme école de pensée économique) s’intéresse, pour sa part, à la manière dont les conflits sociaux et politiques peuvent déboucher sur de nouveaux régimes socio-économiques, plus ou moins viables. Une régulation économique cohérente repose sur une articulation entre cinq piliers : le régime monétaire et financier, le régime de concurrence, le rapport salarial, le rapport de l’État à l’économie et, enfin, l’insertion internationale, que je définis comme l’ensemble des règles organisant les rapports entre un espace national d’accumulation et le régime international (commerce, investissement direct, change et finance, migrations). C’est une forme à double face parce qu’elle est le produit de compromis internes, mais aussi la traduction domestique d’un rapport de force externe 149.
Pour comprendre ce point, prenons un exemple concret, celui de la transformation du régime aujourd’hui en cours aux États-Unis. Comment l’interpréter selon cette « insertion internationale » ?
Le vocabulaire de la régulation permet précisément de relier la mutation du discours géopolitique américain aux transformations de son économie.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement investi le rôle laissé par le Royaume-Uni en postulant à devenir l’incontestable gendarme du monde face à leur rival soviétique. Après l’épuisement de l’Europe entre les deux guerres, c’est surtout en fixant les règles du jeu économique et financier à l’échelle internationale, notamment à Bretton Woods, que le tournant fut acté 150. Le reste du monde a dû alors se plier à la nouvelle centralité du dollar. La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
L’Europe, mais aussi certains pays asiatiques, comme le Japon et, plus tard, la Corée du Sud, ont progressivement renforcé leur économie au cours des décennies d’après-guerre, jusqu’à s’affirmer comme des concurrents des États-Unis. Mais c’est surtout la rapide émergence de la Chine au cours des deux dernières décennies qui a remis plus profondément en cause cette hiérarchie. L’insertion internationale qui avait accompagné la puissance américaine devient dès lors, aux yeux de ses dirigeants, une source de vulnérabilité. Il en résulte un profond aggiornamento de la géopolitique américaine, accompagné d’un renouvellement de la régulation : recul du libre-échange, affirmation du primat des intérêts américains et mobilisation de l’État pour ouvrir des marchés aux grandes entreprises technologiques.
La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Robert Boyer
Par contraste, après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, les gouvernements chinois des présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), ont fondé leur mode de développement domestique sur une large ouverture internationale, permettant de compenser les déséquilibres structurels liés au dynamisme de l’investissement et de la production, au détriment de la consommation. Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
D’un point de vue idéologique, cet état de fait peut paraître paradoxal : la Chine, dont le régime se présente comme communiste, embrasse pleinement le libéralisme économique, tandis que l’État américain se fait de plus en plus interventionniste et protectionniste.
Il faut cesser de voir dans ces deux modèles économiques des systèmes contraires. Leur mode de développement est largement complémentaire. Cette interdépendance économique, au demeurant mutuellement avantageuse, était reconnue par les gouvernements démocrates, mais elle a été totalement sous-estimée par Donald Trump, qui n’a pas pris conscience de l’importance du commerce avec la Chine dans la sauvegarde de l’American Way of Life 151.
Quels sont les apports théoriques régulationnistes qui permettent de mieux comprendre cette complémentarité entre la Chine et les États-Unis ?
L’effondrement de l’Union soviétique a été interprété à tort comme la fin de l’histoire 152. Partout, le marché et la démocratie allaient remplacer le Gosplan et le Parti communiste. C’est ce qu’a propagé la nouvelle macroéconomie classique et il en a résulté une remarquable incompréhension des transformations à l’œuvre, faute de distinction fine entre les trajectoires des différentes nations. L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe. Le régime d’accumulation tiré par l’innovation et la globalisation financière des États-Unis ne s’est pas répandu universellement par-delà le monde.
Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
Robert Boyer
Une complémentarité inattendue est apparue avec le régime de concurrence façonné par la Chine. C’est sous l’effet de cette transnationalisation des flux économiques que des oppositions politiques sont apparues : à mesure que le gouffre politique et idéologique se creusait entre les deux puissances, leurs régimes économiques sont devenus de plus en plus interdépendants. Le protectionnisme, le nationalisme et la xénophobie sont les symptômes d’un retour du politique contre le supposé déterminisme économique, dont on pouvait dire qu’il allait convertir tous les pays à un même modèle économique dominant et consensuel.
Comment caractériser la Russie selon la théorie de la régulation ?
Par rapport aux États-Unis et à la Chine, la Russie définit une troisième configuration des relations entre les modes de développement domestique et géopolitique. En termes économiques, le pays a fondé sa croissance sur l’exportation en masse de ressources naturelles, au premier rang desquelles l’énergie. Le lien avec le territoire est donc évident puisque c’est à partir de l’exploitation de ses ressources que les responsables politiques entendent améliorer le niveau de vie de la population. Cette forme d’insertion internationale donne ainsi au contrôle du territoire une importance économique particulière, qui peut faire de la conquête, et par voie de conséquence de la guerre, un outil de politique internationale 153.
Cette logique ne suffit cependant pas à expliquer la guerre. Elle se combine avec une vision impériale portée par les gouvernements russes successifs, y compris sous l’Union soviétique. L’agression de l’Ukraine, difficilement compréhensible pour nombre d’experts, tant américains qu’européens, trouve alors une explication qui combine géopolitique et approche de la régulation. L’approche de la régulation permet ainsi de situer les stratégies géopolitiques dans le temps et dans l’espace, en les rapportant aux contraintes et aux opportunités propres au mode de développement de chaque pays.
L’insertion internationale de l’Europe a-t-elle des chances de survivre, à l’heure où les États-Unis et la Chine sont entièrement absorbés par leur propre affrontement ?
Face à ce duel de titans, l’Union européenne s’est révélée désarmée. Dès l’origine, la construction européenne a été bâtie sur l’hypothèse qu’une coordination économique entre États-nations constituait la meilleure prévention contre le retour des guerres qui avaient précipité le déclassement du vieux continent. Au fil des décennies, les efforts se sont ainsi concentrés sur la construction d’un marché élargi, puis de la monnaie unique. Ces instruments étaient d’abord conçus pour approfondir l’intégration européenne, bien davantage que pour projeter la puissance de l’Union vers l’extérieur : à titre d’exemple, l’objectif de faire de l’euro une monnaie de réserve susceptible de concurrencer le dollar est longtemps resté secondaire.
L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe.
Robert Boyer
Cette construction laisse cependant l’Union particulièrement exposée au bouleversement de son environnement international. Or plusieurs des piliers sur lesquels elle s’était appuyée sont aujourd’hui simultanément fragilisés.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a révélé les insuffisances de l’Europe en matière de défense. Face à un pays qui a fait de son appareil militaire le fondement de sa stratégie géopolitique, l’Union n’était pas prête. Le second mandat de Donald Trump révèle une autre fragilité structurelle : l’Europe ne peut plus tenir pour acquis le soutien de son allié américain. Sa dépendance à l’égard du pilier américain de l’OTAN, pour la dissuasion nucléaire comme pour une partie de son approvisionnement militaire, complique dès lors toute revendication d’autonomie stratégique.
Sur le plan économique, l’ordre international qui avait accompagné la construction européenne se transforme à son tour. Le continent est pris en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain. Les dépendances énergétiques des États membres à l’égard de fournisseurs extérieurs compliquent en outre l’élaboration d’une position commune lorsque les alternatives disponibles diffèrent fortement d’un pays à l’autre en termes de coût et d’accès.
Ainsi se fragilisent les conditions mêmes qui avaient rendu possible cette forme particulière de « non-puissance » européenne. À sa dépendance persistante envers les États-Unis en matière de sécurité et à sa dépendance extérieure en matière énergétique s’ajoutent l’affaiblissement du multilatéralisme comme mode de gouvernance internationale, les handicaps structurels du système financier européen et le retard de ses industries technologiques par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Dans un ordre international où le droit tend par ailleurs à s’effacer devant les rapports de force, l’Union court le risque d’être progressivement reléguée au rang de spectateur des relations internationales du XXIe siècle.
Cette « non-puissance » tient-elle aussi à la méthode même de la construction européenne ? L’Union a longtemps transformé les conflits politiques en problèmes juridiques, réglementaires ou techniques. Cette méthode a produit des succès considérables, mais elle semble insuffisante ou inopérante face aux tendances impériales, à l’IA, à la défense et à la fragmentation du commerce mondial. Les instruments qui ont permis de construire l’Europe peuvent-ils désormais l’empêcher de devenir une puissance ?
En effet, dans la progressive élimination des barrières douanières aux échanges intra-européens, ce sont les règlements, en application du traité fondateur, qui ont joué un rôle déterminant. Une jurisprudence a émergé des conflits entre États membres et elle a fini par changer les conditions de la concurrence entre les firmes et la formation des prix en faveur des consommateurs. Le lancement puis l’adoption de l’euro auraient pu être l’occasion d’un passage au politique, mais ses promoteurs l’ont présenté comme un simple exercice technique d’établissement puis de renforcement de sa crédibilité, fondée sur le respect de critères tels que le ratio des déficits publics par rapport au PIB et celui de l’endettement sur le PIB. Force est de reconnaître qu’en dépit de cette faiblesse structurelle, l’euro s’est affirmé comme la monnaie indiscutable des pays membres, ce que reconnaissent aujourd’hui même les plus critiques.
L’Europe est prise en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain.
Robert Boyer
Par contraste, le budget européen représente une fraction minime du PIB de l’Union (1 à 2 % du revenu national brut) et il doit être tenu à l’équilibre, ce qui limite beaucoup les capacités d’intervention dans la stabilisation de la conjoncture et le soutien à des investissements d’avenir. Voilà qui handicape l’Union pour financer un plan qui soit à la hauteur des ambitions que manifestent les États-Unis et la Chine. De même, la méthode européenne de coordination des stratégies nationales trouve sa limite en matière de défense face à l’enjeu de la construction d’une industrie de l’armement qui soit à la hauteur de la menace que la Russie fait peser sur le vieux continent et de la perte de confiance en l’engagement des États-Unis au titre de l’OTAN 154.
Cette dysfonctionnalité des outils européens explique que le droit et le règlement aient remplacé la taxation et la dépense au point de conforter le diagnostic selon lequel l’excès de réglementation — parfois dénommée régulation (NDLR : néologisme distinct de l’école de la régulation) — a réduit la compétitivité et compromis la construction d’une économie verte. Par contraste avec les États-Unis, sous la présidence Biden, des subventions et des crédits massifs ont favorisé l’émergence d’un nouveau modèle productif combinant numérisation et respect de l’environnement (Inflation Reduction Act), ce que Donald Trump s’est empressé de détruire. L’imposition par le président américain de droits de douane élevés et fantaisistes a mis en évidence une autre grande faiblesse de l’Europe : la présidente de la Commission ne dispose pas du même poids politique que les présidents américain et chinois. Un gouvernement européen en bonne et due forme aurait disposé de nombreux instruments pour répliquer aux menaces de Donald Trump. Or ils n’ont pas été utilisés. On retrouve cette même faiblesse politique de Bruxelles dans les négociations commerciales avec le Mercosur : il a été difficile de surmonter les conflits d’intérêts entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, et plus largement entre le Nord et le Sud de l’Europe.
À la lumière de cette analyse, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne, condition sine qua non d’une Europe puissance qui fait cruellement défaut pour répondre aux ambitions des prédateurs que sont devenus non seulement Vladimir Poutine mais aussi Donald Trump.
Mais si, comme vous venez de le suggérer, la faiblesse européenne tient d’abord à l’absence d’une véritable arène politique commune, le rapport Draghi ne risque-t-il pas de traiter comme un problème économique ce qui relève en réalité d’une contradiction politique plus profonde ? L’Union dispose d’un marché, de règles et d’une monnaie, mais toujours pas de firmes, de capitaux ni de compromis productifs véritablement transnationaux. Peut-il exister une stratégie industrielle européenne sans véritable capitalisme européen ?
Il faut d’abord souligner que le rapport Draghi est le bienvenu, car il dresse un bilan rigoureux et sans complaisance des forces et surtout des faiblesses de la compétitivité du vieux continent. En affirmant que l’Union européenne courait un risque existentiel, il a réveillé les responsables politiques et il leur a proposé une stratégie élaborée et détaillée par domaines. À mon sens, il souffre pourtant de défauts majeurs.
En premier lieu, ce diagnostic est bien tardif, alors que le décrochage de l’Europe par rapport aux modèles productifs émergents remonte au début des années 1990. Au fil des décennies, se sont multipliés les avertissements et les signaux d’un déclassement et d’un retard cumulatif.
La percée du Japon dans l’automobile et l’électronique révélait déjà les faiblesses des entreprises européennes, restées confiantes dans l’efficacité du modèle de production et de consommation de masse. En 2000, lorsque la percée de l’Internet trouve son origine aux États-Unis, quelques firmes européennes sont aux avant-postes, mais elles ne résistent pas à la consolidation du secteur du numérique qui fait émerger des multinationales américaines à la conquête des marchés mondiaux. La grande crise financière de 2008, pourtant née aux États-Unis, creuse paradoxalement l’écart des trajectoires macroéconomiques de part et d’autre de l’Atlantique et se traduit par une paupérisation relative de l’Europe.
La faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne.
Robert Boyer
L’Union européenne affiche alors son ambition d’être le premier pôle de l’économie mondiale explorant un mode de développement soutenable en termes d’environnement. Mais cette ambition se heurte aux faiblesses de son appareil productif : particulièrement visible dans le photovoltaïque, où les producteurs européens ne peuvent plus soutenir la concurrence chinoise, cette pression s’étend également aux batteries et, dans une moindre mesure, à l’éolien. L’incapacité du système productif européen à répondre à l’objectif stratégique de l’Union atteint son comble lorsque la surcapacité chinoise de production de véhicules électriques devient une menace, y compris pour la plus puissante industrie automobile européenne, celle de l’Allemagne. Ce défaut d’anticipation est précisément l’un des problèmes que met en lumière le rapport Draghi.
La seconde critique est plus fondamentale. Mario Draghi s’inscrit encore dans une démarche néo-fonctionnaliste en vertu de laquelle des intérêts économiques communs devraient obligatoirement se traduire par une politique commune.
Au fil des pages, on trouve une succession de formules du type : « Agir en tant que communauté » ; « Unir les forces pour la défense » ; « Un cadre de coordination de la compétitivité » ; « Doter l’Union d’une politique économique étrangère ». Or, l’ouvrage « L’Union européenne : innover ou disparaître » montre que chaque gouvernement interprète un même objectif en fonction des intérêts associés à chaque forme nationale du capitalisme. Selon que le mode de développement repose sur les exportations en Allemagne, sur la consommation en France ou sur l’investissement direct étranger en Hongrie, l’intérêt européen commun sera interprété différemment. Ainsi, toute stratégie définie par la Commission doit passer par le filtre des négociations interétatiques au Conseil européen, au risque d’y perdre une partie de sa substance.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise, à l’heure où des mouvements et des partis populistes nationalistes attribuent à Bruxelles la responsabilité de leurs difficultés domestiques.
Ainsi, le fait que la politique se déroule essentiellement au niveau national, beaucoup moins à l’échelle européenne, semble avoir interdit l’émergence d’un capitalisme européen. L’exemple d’Airbus est à cet égard éclairant : sa réussite a très peu dépendu d’initiatives venues de Bruxelles. La politique de concurrence a, de ce point de vue, protégé les consommateurs mais parfois freiné la constitution de l’Europe comme puissance industrielle. Les multinationales de chaque pays ont noué des alliances hors de l’Europe, attirées par de nouveaux marchés en Asie et une rentabilité supérieure aux États-Unis.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise.
Robert Boyer
Dans ces conditions, approfondir le marché européen ne suffit pas nécessairement à faire émerger les acteurs économiques européens que suppose implicitement la stratégie de Draghi. De ce fait, il n’est pas certain que certaines des propositions clefs du rapport Draghi soient à la hauteur des enjeux. Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité. La première mesure peut au contraire attirer de nouveaux concurrents au point de menacer la survie des entreprises européennes comme le montre la transformation du marché des véhicules électriques sous la pression de la Chine 155. La seconde peut, paradoxalement, accélérer le placement de l’épargne européenne aux États-Unis, où les rendements sont supérieurs : cette tendance est déjà bien engagée. Autrement dit, l’intégration financière ne crée pas à elle seule un capitalisme européen : en l’absence d’opportunités d’investissement suffisamment attractives sur le continent, elle peut même faciliter la circulation de l’épargne vers les capitalismes déjà les plus dynamiques.
En somme, le succès du plan Draghi pourrait résoudre certaines faiblesses tout en en aggravant d’autres. C’est toute la difficulté des arbitrages auxquels l’Union européenne est confrontée à l’ère du capital financier globalisé.
Dans un texte récent, Paul Krugman conteste le récit du déclin européen : la productivité européenne reste proche de celle des États-Unis, le retard en PIB reflète largement des choix de société, et la faiblesse européenne serait d’abord politique : un grand continent mais une puissance prisonnière de ses propres doutes. Dans L’Union européenne : innover ou disparaître, vous décrivez trois bifurcations possibles : un fédéralisme original, une gouvernance polycentrique pragmatique, ou une fragmentation sous l’effet des replis nationaux. Entre votre propre diagnostic — absence de capitalisme européen, dépendances structurelles, retard technologique — et le relatif optimisme de Krugman, comment apprécier la réalité du décrochage européen et lequel de ces scénarios vous paraît aujourd’hui le plus probable ?
Cette contestation de la doxa économique par Paul Krugman est salutaire mais pas des plus convaincantes.
En termes statistiques, la différence avec Mario Draghi tient à une convention comptable différente dans la mesure du PIB par tête (PIB PPA) 156. En effet, si l’on procède en parité de pouvoir d’achat courante et non pas aux prix de 2020, alors l’indicateur montre une quasi-stagnation et non pas une détérioration cumulative de l’Union européenne par rapport aux États-Unis. En termes économiques, cela signifie que l’écart de croissance en faveur des États-Unis tient au dynamisme du secteur de la tech. Si l’on fait l’hypothèse que ce dernier distribue ses gains de productivité dans le monde entier grâce à la chute des prix relatifs, le retard de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne s’est pas aggravé, mais l’écart de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat courante reste de l’ordre de 30 %. Les États-Unis bénéficient des profits des secteurs les plus dynamiques, alors que le vieux continent ne bénéficie que des baisses des prix de la production. Pour reprendre une formule éclairante : « L’Europe achète le futur, les États-Unis le construisent » 157. Ce n’est jamais que la répétition de ce qui était déjà intervenu au titre des technologies de l’information et de la communication et de la nouvelle économie dans les années 2000.
Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité.
Robert Boyer
Ainsi, l’Union européenne est bien en situation d’infériorité car la faiblesse des gains de productivité ne permet plus d’assurer un financement aisé d’une couverture sociale étendue et la progression du salaire n’est plus assurée que par des transferts publics financés par l’endettement.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti. Cela se répercute dans l’opinion publique avec la partie la plus fragile des populations qui se considère comme en voie de paupérisation. C’est sur ce terreau que prospèrent les partis et gouvernements populistes qui attribuent cet échec de l’Europe à la montée d’une immigration incontrôlée. Il est remarquable que ce phénomène affecte tous les pays membres quel que soit par ailleurs leur type de capitalisme. C’est un grand péril pour la construction européenne, qui pourrait se manifester lors des prochaines échéances électorales nationales. Il faut donc redouter un moment critique marqué par des replis nationalistes.
Si l’on entend éviter leur triomphe, il faut donc démontrer qu’ils proposent des remèdes pires que le mal et que la défense d’une souveraineté nationale pleine et entière détériore la capacité de négociation de chaque gouvernement à l’époque de grands prédateurs qui entendent reconstituer des empires. Il faut surtout montrer en quoi la défense des biens communs européens — la démocratie, la sécurité, l’adaptation au changement climatique, la stabilité financière et, finalement, un système européen d’innovation — constitue autant d’atouts pour préserver le bien-être des citoyens.
Ce diagnostic rejoint en partie celui de Mario Draghi, qui semble entériner une rupture doctrinale majeure : le marché européen ne suffit plus, à lui seul, à produire l’innovation, la sécurité économique et la puissance géopolitique dont l’Union a besoin. Dans son discours d’Aix-la-Chapelle, il appelle ainsi à « transformer à nouveau la crise en union ». Pourtant, les réponses européennes aux chocs récents — pandémie, énergie, défense, technologies critiques — reposent souvent sur des mécanismes ad hoc, des coalitions pragmatiques et des formes d’intégration différenciée, relevant davantage du muddling through que d’un véritable sursaut fédéral. Ce « fédéralisme pragmatique » peut-il devenir une forme durable de gouvernement européen ou l’Union reste-t-elle prisonnière d’une contradiction fondamentale entre intégration économique et fragmentation politique ? Une puissance géoéconomique peut-elle d’ailleurs émerger sans franchir le cap d’une union fiscale ?
Le constat selon lequel la confiance placée dans le marché pour stimuler l’innovation a échoué et que le refus d’une Europe puissance est devenu un handicap majeur pour la géopolitique est une condition nécessaire mais pas suffisante à un aggiornamento de l’intégration européenne. Les souverainistes en concluront qu’il faut revenir à la nation ; les fédéralistes plaideront au contraire pour un moment hamiltonien comparable à celui qu’ont connu les États-Unis au XVIIIe siècle. Au sein même de ces deux groupes, l’appartenance à une forme ou une autre de capitalisme détermine des réponses différentes. En fait, le mot d’ordre « transformer à nouveau la crise en union » témoigne d’une nostalgie pour la méthode néo-fonctionnaliste, alors qu’elle a définitivement atteint ses limites. Le succès de l’euro a donné l’illusion qu’une monnaie technique sans pouvoir étatique était possible et viable à long terme. À l’inverse, la diplomatie et la défense ne peuvent faire l’économie d’accords politiques issus de la confrontation entre les points de vue des États membres.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti.
Robert Boyer
Dès lors, la notion de « fédéralisme pragmatique » s’avère être un oxymore : un régime politique est ou bien n’est pas fédéraliste, et on ne connaît pas de modèle hybride. Mario Draghi entend sans doute utiliser la méthode des coopérations renforcées, prévue par les traités européens. C’est par exemple ce que l’on observe avec la formation d’une coalition des volontaires dans le domaine de la politique étrangère pour s’opposer à Trump et défendre l’Ukraine. Elle a l’avantage d’établir un rapport de force au niveau mondial, mais elle a pour contrepartie de fractionner la solidarité européenne. Les optimistes objecteront que l’Union connaît déjà de telles formes d’intégration différenciée avec la zone euro ou l’espace Schengen.
Les décideurs butent donc sur une contradiction majeure entre intégration économique et fragmentation politique. Dès lors, comment avancer ? Comme on l’a vu, le seul approfondissement de l’intégration bancaire et financière — union des marchés de capitaux et union bancaire — ne suffira sans doute pas : il repose d’abord sur l’expertise technique, là où il faudrait une mobilisation politique. Une voie beaucoup plus prometteuse serait celle d’une union fiscale, car elle impliquerait la recherche d’un compromis fondateur au niveau européen. Ce compromis serait le signe d’un regain du contrôle démocratique par les citoyens et permettrait d’assurer l’efficacité dans la mise en œuvre des priorités retenues au niveau communautaire.
Cela supposerait donc cet acte fondateur hamiltonien qui ferait que le politique ne serait plus un obstacle à la recherche de la compétitivité mais son accélérateur 158. Un véritable budget européen aurait ainsi une double fonction : il serait un élément constitutif d’un ordre politique et pourrait agir comme investisseur en dernier ressort. C’est un horizon politique souhaité par certains des dirigeants européens, mais qui reste un tabou et s’avère difficile à mettre en œuvre dans une période où les gouvernements luttent à l’échelle nationale pour réduire leur déficit public et cherchent de nouvelles assiettes fiscales.
Dans vos textes récents sur les États-Unis, vous décrivez un capitalisme américain traversé par une contradiction profonde entre domination financière, futurisme technologique et populisme nationaliste. Le trumpisme doit-il être compris comme l’expression durable d’une transformation du régime américain d’accumulation ?
Le trumpisme est d’abord l’expression de la crise de la société américaine sous le double impact d’une financiarisation sans précédent et d’une ouverture internationale poursuivie au fil des décennies alors qu’elle a fait apparaître une polarisation sociale et politique sans égale. Un discours populiste permet à Donald Trump de gagner par deux fois les élections présidentielles. Dans son second mandat, celui-ci s’affranchit du droit et de la Constitution pour décider d’un relèvement surréaliste des droits de douane en réponse à sa base électorale MAGA.
Immédiatement, en avril 2025, les marchés financiers sanctionnent l’amateurisme de ce plan, constamment révisé, et qui fait l’objet d’actions en justice se terminant avec la dénonciation par la Cour suprême de l’illégalité de cette augmentation tous azimuts des droits de douane. L’impact négatif attendu a été compensé, voire dissimulé, par l’extrême dynamisme de l’investissement lié à l’intelligence artificielle.
C’est ici qu’apparaît un écart majeur dans la gestion du projet populiste. Il n’est guère surprenant qu’une administration composée de milliardaires défende davantage les puissants que les faibles.
Donald Trump ne se borne plus à défendre les intérêts des pétroliers, car il devient un soutien crucial des cryptoactifs, dont il fut pourtant critique lors de son premier mandat. Il ne peut plus rester insensible à la puissance du capital de la tech. Au-delà des vicissitudes des relations personnelles entre Donald Trump et Elon Musk, semble se nouer une alliance de fait entre les financiers et la Silicon Valley 159. Un revirement équivalent intervient concernant la politique internationale : le même président qui entendait arrêter la succession de guerres perdues et coûteuses déclare la guerre à l’Iran. Supposée être une simple excursion, elle se solde par le fiasco qui entérine le fragile accord de cessez-le-feu annoncé le 14 juin 2026 et signé au château de Versailles le 17 juin. Le blocage du détroit d’Ormuz a suffi pour annuler la promesse d’une réduction du coût de la vie pour les citoyens américains, ce qui laisse augurer des élections de mi-mandat tumultueuses.
Donald Trump va-t-il passer à la postérité comme le catalyseur d’une accumulation dominée par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle avec le soutien des financiers enthousiastes des FAB 10 160 ? L’avenir le dira, mais d’ores et déjà il faut pointer le risque d’une bulle spéculative qui compromet l’hypothèse d’une transition ordonnée vers ce nouveau régime, fondamentalement déséquilibré et inégalitaire. En effet, les rendements implicites qu’incorporent les cours boursiers actuels sont particulièrement élevés. Ils ont de fortes chances d’être déçus si la percée technique que constitue l’IA ne se prolonge pas par une diffusion des innovations et des applications capables de transformer durablement l’organisation productive : c’est à cette diffusion que l’on pourra juger de l’émergence d’un véritable régime d’accumulation plutôt que d’une bulle spéculative. En tout état de cause, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle 161.
L’économie chinoise semble avoir réussi là où les démocraties occidentales peinent encore : articuler planification stratégique, montée technologique, puissance industrielle et contrôle financier. La Chine représente-t-elle une simple variante autoritaire du capitalisme — ou une nouvelle forme historique capable de redéfinir durablement les rapports entre État, marché et souveraineté ?
C’est une vaste question, qui dépasse largement le cadre de cet entretien. Il faut d’abord reconnaître le caractère idiosyncratique de la trajectoire chinoise qui s’inscrit dans une expérience séculaire de contrôle du peuple par une élite méticuleusement sélectionnée en fonction de sa capacité à gouverner. Le Parti communiste chinois s’inscrit dans cette lignée et son rôle est essentiel pour comprendre comment il a été possible de concilier planification stratégique et déchaînement du principe de concurrence entre corporatismes locaux. C’est ainsi que la Chine a réussi le pari d’une synergie entre la consolidation du pouvoir et le dynamisme économique sous une forme originale de capitalisme qui n’est en rien une variante du projet soviétique.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle.
Robert Boyer
En outre, la taille de la population est essentielle car elle permet une division du travail au sein même du territoire chinois, sans que les chaînes de valeur globales en perturbent la cohérence, si ce n’est à la marge et de façon transitoire. Rares sont donc les pays capables de faire émerger cette forme de capitalisme, ne serait-ce que parce que la Chine rend particulièrement difficile leur industrialisation. Un parti communiste pourrait-il suivre la voie chinoise par exemple en Amérique latine ? L’expérience cubaine permet d’en douter.
D’autres raisons empêchent de faire de la Chine contemporaine la figure emblématique d’une nouvelle forme de capitalisme appelée à faire époque.
En effet, le primat de la concurrence de tous contre tous fait du rapport salarial la variable d’ajustement d’un régime d’accumulation déséquilibré car il reproduit en permanence un excès des capacités de production par rapport à la demande domestique. La Chine exerce alors une pression concurrentielle extrême sur les économies les plus faibles et la permanence d’un fort excédent du commerce extérieur alimente les mesures protectionnistes du reste du monde, tout particulièrement des États-Unis. Il est donc exclu qu’à l’avenir l’économie mondiale soit composée de pays qui tentent d’émuler le capitalisme chinois. Ce dernier n’a pu prospérer qu’à travers sa complémentarité par rapport au régime d’accumulation tiré par la finance des États-Unis. Enfin, la non-reconnaissance de droits significatifs pour les travailleurs, dont celui de syndicalisation, pose problème pour l’adoption de ce modèle dans les pays qui demeurent démocratiques et défenseurs des droits humains.
En somme, conceptuellement, la percée du capitalisme chinois invalide l’affirmation instinctive de la doxa libérale selon laquelle toute planification industrielle est condamnée à l’échec et que l’État est par nature incapable de promouvoir le développement 162. En pratique, pour autant, ce n’est pas en l’imitant que les autres pays parviendront à résister à la pression concurrentielle de la Chine.
Vous avez souligné que la transition écologique comme le réarmement peuvent avoir des effets régressifs sur la consommation privée et rouvrir, comme en France, des conflits sociaux du type Gilets jaunes. L’Europe peut-elle articuler économie de guerre, transition climatique et compromis social, ou ces nouvelles priorités risquent-elles de devenir inconciliables avec la préservation du welfare state ?
Après la conférence de Paris sur le climat en 2015, les économistes d’inspiration keynésienne avaient proposé un scénario relativement optimiste : grâce à l’ampleur des multiplicateurs, les investissements consacrés à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation pourraient être compatibles avec la poursuite de la croissance de la consommation. À la lumière de l’expérience, pour la plupart des économies, les multiplicateurs sont d’autant plus faibles qu’elles sont ouvertes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré que la fiscalité écologique entrait en conflit avec la défense du niveau de vie des citoyens les plus modestes.
Par ailleurs, l’histoire montre que les périodes de réarmement exercent une pression sur la consommation et cet enseignement a de fortes chances de s’appliquer aux pays de l’Union européenne qui, pour répondre aux injonctions de Donald Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, devraient porter leur effort de défense de 2 % à 5 % du PIB à l’horizon 2035 (3,5 % de dépenses militaires de base et 1,5 % dans les infrastructures et la résilience, dont le cyber).
Si le warfare remplace le welfare comme priorité, le pouvoir politique ne risque-t-il pas de perdre la confiance des citoyens pour lesquels la sécurité de leur parcours personnel et professionnel fait partie du compromis fondateur de la plupart des pays membres de l’Union européenne ? Sans oublier que trouver un nouvel équilibre entre générations s’impose compte tenu de la vitesse du vieillissement de la population. Ce sont des choix que le marché est incapable de trancher. Ils exigent au contraire un diagnostic commun, une délibération sur les alternatives, la négociation d’un plan d’action à moyen-long terme et, enfin, une capacité politique à le mettre en œuvre au quotidien.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus. La planification n’est pas un simple exercice analytique et technocratique mais une confrontation du souhaitable et des possibles, dans diverses arènes locales et nationales, de la société civile comme de l’État.
Vous avez dit ne connaître aucune défense théorique solide du capitalisme européen fondé sur le compromis social, qu’il soit social-démocrate, démocrate-chrétien, rhénan, ordolibéral ou scandinave. L’Union européenne souffre-t-elle aujourd’hui moins d’un déficit de coordination que d’un déficit de pensée ou de stratégie propre ?
C’est surtout le cas chez les économistes. En dépit de rares exceptions, ils ont tendance à penser que les pays européens sont des copies imparfaites, soit de l’idéal d’une économie de marché de concurrence pure et parfaite, soit de l’économie américaine. Pour ne prendre que cet exemple, les manuels de macroéconomie sont essentiellement le décalque de ceux des États-Unis, alors que les relations croisées entre politique monétaire, fiscalité, dépenses publiques et régime de la concurrence s’inscrivent dans une distribution du pouvoir bien différente. De la même façon, les débats économiques des États-Unis se transmettent immédiatement, tels quels, en Europe alors que le plus souvent les problèmes et enjeux sont propres au vieux continent.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus.
Robert Boyer
Les socio-économistes proposent une analyse à mon sens plus pertinente.
D’abord, au lieu de pratiquer une méthode hypothético-déductive, ils procèdent à des comparaisons internationales systématiques qui font ressortir la multiplicité des architectures institutionnelles qui encadrent l’activité économique. Elles dérivent de régimes politiques distincts, ce qui dissipe l’illusion d’une théorie économique pure qui suffirait à expliquer le monde contemporain.
Ensuite et surtout, les dépenses sociales de santé, d’éducation, de formation et autres ne sont pas seulement comprises comme des modalités de redistribution de la richesse créée par l’activité privée, mais comme contribuant de façon décisive à la création de cette richesse par l’intermédiaire de ce que l’on peut appeler, par commodité, une forme de capital social. La mobilisation de ce courant de recherche international qu’organise la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE) 163 serait fort utile aux Européens pour défendre la logique de leurs diverses variantes de capitalisme incorporant un système de protection sociale étendu à vocation universaliste 164.
Vous avez souvent regretté la disparition d’économistes capables de tenir ensemble théorie, histoire, institutions et action publique. À l’heure où l’Europe cherche simultanément à penser sa sécurité économique, sa transition écologique, sa politique industrielle et sa souveraineté technologique, la spécialisation croissante de la discipline économique explique-t-elle l’incapacité contemporaine à penser les grandes bifurcations historiques ? Et que faudrait-il pour reconstruire une véritable économie politique européenne ?
Pourquoi des économistes toujours plus nombreux, mieux formés, disposant de données abondantes, de techniques économétriques raffinées et de remarquables capacités de formalisation sont-ils devenus si peu pertinents pour analyser les enjeux contemporains ?
J’y vois plusieurs raisons : une division extrême du travail, le cloisonnement dans des sociétés savantes toujours plus spécialisées, l’excès de confiance dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie, le primat des techniques sur la réflexion conceptuelle et, finalement, un tournant empiriste au détriment de la théorie. Telle était la thématique de l’ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » 165.
Ainsi, rarissimes sont les économistes qui ont anticipé la grande crise financière américaine de 2008, alors qu’on peut aisément imaginer que les chauffeurs de taxi des grandes villes américaines percevaient parfaitement la spectaculaire bulle immobilière qui se formait. On peut alors demander conseil à John Maynard Keynes qui écrivait en 1924 dans son essai à la mémoire d’Alfred Marshall :
« Le bon économiste doit réunir en lui des qualités qu’on trouve rarement chez un seul homme, parmi lesquelles une bonne connaissance tant de l’histoire que de la philosophie, une intuition sûre, des qualités d’homme d’État, et la capacité de construire des modèles… Il se doit d’étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins du futur. Aucune part de la nature humaine ou de ses institutions ne doit échapper à son regard » 166.
La professionnalisation du métier a rendu cet idéal presque inatteignable. Cette anomie de la division du travail chez les économistes participe à la gravité des crises imbriquées contemporaines.
Les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent.
Robert Boyer
Un espoir pourrait cependant renaître des cursus universitaires d’économie politique comparative et historique, où seraient enseignées à parts égales les disciplines qui font un bon économiste. Il ne faut pas pour autant nourrir trop d’illusions. En 1989, Amitai Etzioni a fondé la Society for the Advancement of Socio-Economics dont le but était de rassembler toutes les disciplines qui traitent de l’économie comme activité humaine afin de forger un paradigme alternatif à celui des économistes. Cette société savante se porte bien, mais elle doit s’inscrire dans des structures d’enseignement essentiellement monodisciplinaires, ce qui a progressivement érodé l’ambition du projet initial.
En conclusion, dans le prolongement de notre entretien, quelles sont, selon vous, les contributions clefs que l’économie politique et la théorie de la régulation peuvent apporter à la réflexion géopolitique sur le temps présent ?
L’approche de la régulation a été conçue pour rendre compte de la dynamique et de la diversité des formes de capitalisme et de leurs modes de développement. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est progressivement rapprochée des analyses géopolitiques. Il en ressort trois grands enseignements.
D’abord, la géopolitique n’est pas seulement un affrontement de représentations du monde : elle exprime aussi les opportunités et les contraintes propres à une forme d’insertion internationale, elle-même caractéristique de chaque mode de développement.
Ensuite, il n’existe pas un capitalisme destiné à s’imposer universellement, mais une géographie de modes de développement profondément différents. Le programme de recherche poursuivi depuis les années 1970 par un réseau international de chercheurs en offre une illustration particulièrement nette concernant les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.
Enfin, les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent. Le cours chaotique de la seconde présidence de Donald Trump témoigne ainsi de l’ampleur des déséquilibres et des contradictions qui traversent une économie mondiale menacée de fragmentation.
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