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08.01.2026 à 06:00

Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout

Matheo Malik

La bataille de Taïwan a déjà commencé — sous la mer.

Alors que la Chine prépare l’invasion de l’île, le sabotage des câbles sous-marins reliant Taïwan au monde pourrait la paralyser.

Samanth Subramanian a rencontré ceux qui écrivent la stratégie de défense de Taipei.

Reportage.

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Texte intégral (4924 mots)

Dans le manuel de la guerre hybride moderne, les câbles sous-marins sont devenus l’une des cibles les plus précieuses. Alors que 98 % des données mondiales transitent aujourd’hui par leur intermédiaire — la quasi-totalité des activités en ligne nécessitant leur utilisation — le sabotage de ces câbles peut isoler un adversaire, coupant ses communications avec l’extérieur.

Alors que la Chine prépare la prise de Taïwan, la section des câbles reliant l’île au monde pourrait l’empêcher de communiquer avec ses alliés. 

Derrière des « accidents » de la marine civile chinoise, endommageant ces communications, l’Armée populaire de libération pourrait commencer à mettre en œuvre son plan de bataille.

Des bureaux du gouvernement taïwanais aux hôpitaux touchés par le blackout, Samanth Subramanian a rencontré les figures en première ligne des possibles actes de sabotage, comme ceux qui, à Taipei, tentent d’en tirer les leçons pour repousser l’invasion qui vient.

Pour le suivre, il faut mettre pied, avec lui, sur l’archipel Matsu — à dix kilomètres des côtes chinoises.

Nous publions les bonnes feuilles de sa grande enquête The Web Beneath the Waves. The Fragile Cables that Connect our World (Columbia Global, 2025).

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Nangan est une petite île en forme de tache d’encre. Son relief vallonné fait travailler les mollets de ceux qui la parcourent.

Lorsqu’après un vol de quarante-cinq minutes depuis Taipei, vous atterrissez à son aéroport — fait d’une seule grande pièce — vous pouvez, comme je l’ai fait, décider de marcher vers l’ouest.

Vous passerez alors devant le village de Jinsha, où l’on construit une nouvelle digue pour se protéger des ondes de tempête provoquées par les typhons. Ces soudains réhaussements du niveau de la mer causés par une dépression peuvent provoquer d’importantes inondations du littoral.

Là, on trouve une base pour les nageurs de combat, gardée par une statue d’un homme amphibie portant à la fois un équipement de plongée et des bottes — et armé d’un fusil.

Plus loin, une autre base de la 55e unité d’un régiment taïwanais, une statue de Tchang Kaï-shek et une autre installation militaire, aujourd’hui abandonnée, appelée le Fort de fer.

Sur le chemin, un panneau indique : « Le rocher corallien à côté du tunnel est recouvert d’éclats de verre fixés dans du ciment afin de se défendre contre les nageurs de combat ennemis qui, dans le passé, profitaient souvent de l’isolement du fort et de sa forme proéminente pour tenter de débarquer la nuit et surprendre les défenseurs. »

En vous dépassant, les Taïwanais sur leurs scooters ralentiront, se demandant qui vous êtes.

Au terme de cette marche, on rejoint l’un des points les plus occidentaux de Nangan : en montant un escalier menant à un pavillon en bois et en métal, vous arriverez aux pieds de béton de la déesse de la mer Matsu, tenant une tablette cérémonielle et drapée de perles.

En suivant son regard serein sur l’océan, on peut croire apercevoir un morceau de terre à l’horizon, à une dizaine de kilomètres.

À Nangan, nous sommes en effet à l’avant-poste taïwanais le plus proche de la Chine. 

Niché si près du vieil ennemi que l’île est en permanence sur ses gardes, l’endroit frémit d’un nationalisme militaire.

Le blackout d’Internet : la double insularité de Nangan

En février 2023, environ six mois avant ma visite, deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis. L’un d’eux, appelé Taima n°3, assurait directement la connexion avec Nangan.

Officiellement, les navires responsables de la section étaient un bateau de pêche et un cargo. Mais la marine chinoise utilise si souvent des navires apparemment civils à des fins militaires qu’il est impossible de savoir avec certitude si la coupure de ces câbles était accidentelle ou non.

Nangan fait partie d’un ensemble d’îlots appelés les îles Matsu.

Au cours des cinq dernières années, les câbles de ce petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois. 

En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.

Les coupures de 2023 quant à elles — suivant une année de vives tensions avec la Chine — ont rappelé une fois de plus la vulnérabilité de l’île, isolée en pleine mer.

Alors que son flanc ouest fait face à la Chine et que son flanc est se trouve sismiquement trop instable, quinze câbles internationaux relient Taïwan au reste du monde.

Si une puissance étrangère venait à les couper, Taïwan — l’usine de semi-conducteurs de la planète — serait coupée du monde dont elle a besoin — et qui, lui aussi, a besoin d’elle.

Au siège du comté 1, à Nangan, j’ai rencontré un homme au visage juvénile nommé Tsung Chun Yen.

Il porte des lunettes, un appareil dentaire et de courts cheveux, hérissés.

L’appareil dentaire est sans doute neuf : chaque fois que Tsung Chun Yen rie, il s’arrête brusquement à mi-chemin — comme s’il se souvenait soudainement de ses dents métalliques.

Tsung, qui occupait un emploi au bureau anti-corruption du comté, a grandi près de Taipei et travaillait déjà à Nangan depuis quatre ans lorsque les coupures de câbles ont eu lieu en février 2023.

Ce jour-là, me raconte-t-il, il était à Taipei pour rendre visite à sa famille ; lorsqu’il est revenu à Nangan et est descendu de l’avion, il s’est aperçu que son téléphone ne captait même pas la 2G : « j’avais l’impression d’être entré dans un autre monde. »

En bon collectionneur compulsif, Tsung s’était assuré de télécharger de la musique et des séries télévisées avant de quitter Taipei. Il avait revu Friends sur Netflix. Les dix longues saisons de la série l’avaient aidé à tenir le coup pendant les semaines de coupure qui ont suivi.

Au cours des cinq dernières années, les câbles du petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois. 

Samanth Subramanian

Le bureau anti-corruption disposait d’une connexion d’urgence, via une liaison de télécommunication dans la fréquence dites des « micro-ondes ». Mais elle était si lente et surchargée qu’il fallait cinq minutes à Tsung pour télécharger ses e-mails.

Tsung a la trentaine. Il se souvient à grand-peine de l’accès que l’on pouvait avoir à Internet dans les années 1990, lorsque sa famille s’y connectait via la ligne téléphonique : « la connexion au bureau du gouvernement était encore plus lente que cela. »

Il m’a ensuite conduit à l’hôpital du comté de Lienchiang, situé à proximité, dont le hall d’entrée caverneux était désert à midi.

La réceptionniste ne comprenait pas ce dont je voulais parler. Elle a appelé un médecin urgentiste qui parlait anglais et ils m’ont conduit dans une salle d’examen vide, rejoints par le  responsable informatique de l’hôpital Rex Wang.

Wang portait des Nike, un pantalon cargo et un t-shirt avec l’inscription « Feeling is Living ».

Le médecin urgentiste, en blouse, n’était sur l’île que depuis deux semaines ; alors qu’il rapportait mes questions à Wang, il m’a raconté comment l’hôpital avait composé avec la situation pendant les mois qui ont suivi la coupure du câble de Nangan.

Des services de santé paralysés

Pendant deux mois, l’hôpital de Nangan a été pratiquement coupé du réseau médical national tandis que le gouvernement taïwanais s’efforçait de réparer les câbles endommagés. La présence continue de médecins, d’infirmières et de médicaments disponibles a permis que les soins ne soient pas complètement interrompus.

Tout comme les bureaux des autres services publics, l’hôpital ne disposait que d’un accès intermittent à Internet, par micro-ondes. Sa bande passante était limitée. Les médecins pouvaient effectuer des recherches sur Google et parfois même consulter les dossiers des patients — mais il leur était impossible de verser des fichiers de radiographies vers des serveurs de données situés à Taïwan.

« À Taïwan, nous avons un système d’assurance maladie national, de sorte que si vous passez d’un hôpital à un autre, les images sont accessibles à tous », m’explique Wang. « De plus, comme Nangan est une île, nous avions parfois besoin d’un hélicoptère de Taïwan pour venir chercher des personnes afin de leur prodiguer des soins plus avancés. Le problème, c’est qu’il nous fallait également Internet pour demander un hélicoptère. »

Lors de cette période d’accès limité à Internet, le personnel a réussi à mettre la main sur un télécopieur pouvant utiliser la liaison d’urgence. Si celui-ci a pu recevoir quelques dossiers médicaux vers et depuis Taïwan, la qualité des fichiers était médiocre.

Au cours de ces mois, Wang se souvient que quatre ou cinq patients ont dû être transférés d’urgence à Taïwan — notamment des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes.

Pour obtenir leur transfert aérien hors de Nangan, les employés de l’hôpital ont dû copier leurs dossiers et leurs images sur des CD-ROM pour se rendre sur l’île de Taïwan avec ceux-ci afin d’effectuer une demande.

Mais pour Wang, le pire avait été évité : une coupure d’Internet lors de l’année 2022 — alors que l’épidémie de Covid faisait encore rage — aurait été bien plus grave. 

Pour chaque nouveau patient, il était alors nécessaire de consulter le dossier de vaccination avant d’administrer tout nouveau traitement.

Il s’en était fallu d’un an pour que le blackout de Nangan ne mène à une catastrophe sanitaire.

En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.

Samanth Subramanian

Pour Taïwan, la lutte passe par l’insularité

Pendant les mois qui ont précédé mon arrivée à Taïwan, j’ai été en contact avec Herming Chiueh, un ingénieur électricien qui occupait alors le poste de vice-ministre des Affaires numériques de Taïwan.

Je m’attendais à ce que le gouvernement soit réticent à discuter des coupures de câbles dans l’archipel de Matsu. 

Mais Chiueh s’est montré extrêmement franc : il était important pour Taïwan que le monde sache à quel point sa sécurité peut être précaire.

Cette fragilité s’étend à sa connectivité — une dimension essentielle pour le gouvernement.

La veille de mon vol entre Taipei et Nangan, Chiueh a organisé à son ministère une réunion d’information à mon intention — à laquelle étaient invités un universitaire, des représentants du gouvernement et un dirigeant de Chunghwa Telecom, la plus grande entreprise de télécommunications de Taïwan, gestionnaire d’une grande partie du réseau câblé du pays.

Tous portaient des chemises à manches courtes et des masques chirurgicaux.

Nous nous sommes assis autour d’une table de conférence.

Chaque fois que je posais une question, les hommes discutaient d’abord entre eux, consultaient des documents de briefing soigneusement agrafés, puis préparaient une réponse qui était transmise par Chiueh ou par un traducteur.

J’avais l’impression de consulter des dieux impénétrables par l’intercession de deux oracles.

D’après Chiueh, à différentes dates au début du mois de février 2023, les deux navires chinois responsables de la section avaient jeté l’ancre dans le fond marin puis continué leur route, de sorte que les ancres avaient probablement rompu les câbles : « Je dis qu’il s’agit là d’un ‘accident’ car c’est leur mot. ‘Accidentellement’, donc, tout cela s’est produit en une semaine ».

Tout se passe comme si, dans le silence de cette salle, ces guillemets suggérés étaient visibles de tous.

Les autorités de Taïwan savaient que le délai d’attente pour les réparations pouvait aller jusqu’à six mois.

Alors que les deux câbles avaient été sectionnés en février 2023, les réparations conduites par un navire de Global Marine ont été achevées en juin de la même année.

Contrairement, par exemple, aux îles Tonga 2, Taïwan a maintenu ses liaisons de données par micro-ondes en état de fonctionnement.

Mais la vitesse de cette connexion de données, utilisée au départ par les seules institutions publiques de Nangan, était irrégulière : avec 2,2 gigaoctets par seconde, le débit n’atteignait que le quart de ce à quoi l’île était habituée.

Concrètement, envoyer un simple SMS pouvait prendre jusqu’à vingt minutes.

Avec une légère ironie, Chiueh me glisse : « Nous avons reçu des plaintes. » 

Il faudra un mois pour mettre à niveau les relais micro-ondes afin d’augmenter la vitesse, de sorte que l’Internet sans fil puisse être étendu aux autres habitants de l’île.

La liaison micro-ondes était vitale, littéralement : « nous versions alors à chaque citoyen une aide financière d’environ 200 dollars après le Covid. Internet était utilisé pour distribuer cet argent. »

Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.

Pour se protéger, le gouvernement met en œuvre un ensemble de plans — que Chiueh n’a pas pu me dévoiler dans le détail — visant à se doter de moyens de secours et, plus encore, de nouveaux moyens si les premiers devaient aussi être rendus inopérants.

Parmi ces projets, Chiueh mentionne la construction de nouveaux câbles nationaux, dont un nouveau pour les îles Matsu ; davantage de stations d’atterrissement 3, étant donné que les quinze câbles internationaux de Taïwan aboutissent actuellement à seulement trois points sur l’île principale ; de meilleures liaisons par micro-ondes ; ou bien encore sept cents récepteurs satellites terrestres, afin de mettre en place ce que les cadres dirigeants de Chunghwa Telecom appellent « un portefeuille de services satellitaires multi-orbites ».

Pour Chiueh, ces procédures d’extrême urgence mises en place par le gouvernement taïwanais ont un but : s’assurer que « si, un jour, tous les câbles sous-marins étaient détruits, nous puissions toujours communiquer avec le reste du monde ».

Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.

Samanth Subramanian

L’impossible droit de la mer

Peu après la coupure des câbles dans les îles Matsu, l’autorité taïwanaise chargée des communications a proposé des sanctions pénales sévères pour toute personne qui endommagerait des câbles sous-marins : une amende pouvant atteindre 3,2 millions de dollars et la prison à vie.

Cette loi est à la fois sévère et, dans le cas d’acteurs étrangers, fondamentalement sans effet. 

Comment un tribunal taïwanais pourrait-il juger l’équipage chinois d’un navire de pêche disparu depuis longtemps ?

À l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre juridique efficace et cohérent permettant de tenir pour responsables les saboteurs de câbles en mer. Les seules références disponibles sont un ensemble confus de réglementations nationales et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Sur l’eau et sous les vagues, les juridictions se chevauchent de manière chaotique : si, dans les eaux internationales, un navire battant pavillon panaméen et exploité par un équipage indien sectionne un câble qui dessert plusieurs pays le long de la côte ouest-africaine et qui est détenu conjointement par des sociétés britanniques, sud-africaines et américaines, il est bien difficile de déterminer qui sera l’auteur du délit, qui est la victime et où un hypothétique procès aurait lieu.

La législation relative aux câbles sous-marins s’avère aussi obscure et incertaine que les profondeurs sous-marines dans lesquelles ces câbles sont posés. 

Depuis plus d’un siècle, l’emplacement des câbles en mer est public. Soigneusement répertorié sur des cartes, il est diffusé dans le but d’avertir les navires et leur permettre de les éviter.

Mais cette transparence est à double tranchant.

Comme le résume Chiueh : « Si ces données sont utilisées à d’autres fins, elles deviennent une vulnérabilité. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés à ce problème. »

Le dilemme taïwanais de la transparence

Au cours de cette réunion, j’ai tout naturellement demandé à Chiueh si le gouvernement taïwanais avait envisagé de cesser de rendre publiques les routes de ses câbles et l’emplacement de ses stations d’atterrissement.

Après avoir consulté les membres présents autour de la table, il a répondu avec prudence : « Selon la loi, ces routes doivent être publiées. Ce n’est que lorsqu’elles sont utilisées à des fins militaires que ces informations n’ont pas besoin d’être divulguées. Mais votre idée est intéressante. Nous évaluons actuellement les possibilités pour réaliser de telles choses. »

Les vulnérabilités des câbles dans notre XXIe siècle, leur ascension soudaine au rang de cibles privilégiées, pourraient en effet faire reculer de plusieurs décennies la transparence acquise quant à l’emplacement de ce gigantesque réseau.

Car la non-publication des informations les concernant pourrait cependant être contre-productive.

Pour Chiueh, « si vous avez un câble qui ne figure pas sur la carte, il sera tendanciellement coupé plus souvent. Et ces coupures seront vraiment accidentelles — car les navires ne peuvent pas savoir que ces câbles sont là et les éviter. C’est là tout le dilemme. »

Alors que j’étais sur le point de quitter le ministère, Chiueh a voulu me dire une dernière chose.

Il m’a raconté une histoire curieuse.

Au moment de cette conversation, sur les quinze câbles internationaux qui arrivaient à Taïwan, un seul — appelé TSE 1 — était connecté à la Chine.

Le câble était hors service. Une panne l’affectait depuis plus d’un an. 

Pourtant, Chiueh me confiait que ni la Chine ni Taïwan n’avaient manifesté l’intention de le réparer.

Alors que les deux pays échangeaient toujours beaucoup d’informations numériques, ces paquets de données devaient parcourir des milliers de kilomètres via le Japon ou les Philippines — plutôt que de traverser les cent-quatre-vingts kilomètres du détroit de Taïwan. 

Chiueh m’a résumé la situation sous la forme d’un paradoxe : « Taïwan est physiquement plus proche de la Chine. Mais numériquement, nous sommes en fait pour l’instant plus proches du Japon ou des États-Unis. »

Le câble sous-marin avait courbé le temps et l’espace. Il avait fini par vider la géographie de son sens.

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04.01.2026 à 17:49

L’enlèvement de Maduro : analyse opérationnelle et conséquences stratégiques 

Ramona Bloj

Robert-Henri Berger est l’un des officiers les plus brillants de l’armée française.

Dans ce texte, il partage avec nos lecteurs son analyse de l’opération militaire spéciale qui a conduit à la capture de Maduro, les questions profondes qu’elle laisse en suspens et les deux principaux scénarios ouverts pour un changement de régime au Venezuela.

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Texte intégral (1890 mots)

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1 — Ce qui semble s’être passé 

À partir des images publiées depuis le terrain sur les réseaux sociaux, des données fournies lors de la conférence de presse et de ce qu’on sait des modes opératoires habituels des forces américaines, on peut reconstituer une image de l’opération qui a abouti la nuit dernière.

  • Depuis plusieurs mois, les forces américaines stationnées au large des côtes vénézuéliennes collectent des renseignements sur le dispositif militaire en place dans le pays, en particulier sur ses réseaux de défense aérienne (radars fixes et mobiles, lanceurs, aéronefs, etc.). 
  • Parallèlement, les services de renseignement travaillent à établir un profil de vie de Maduro, et probablement d’autres cadres dirigeants du régime, afin de connaître avec la plus grande précision possible sa localisation et ses protocoles de sécurité au moment de l’action.
  • Initialement prévue pour Noël, l’opération est reportée et la date est finalement fixée en fonction des conditions météorologiques et des déplacements de la cible sur le terrain.
  • En prévision de l’arrivée du commando, une série de moyens concurrents sont chargés d’ouvrir la voie aérienne et d’assurer la sécurité des hélicoptères : une campagne cyber visant à désactiver l’alimentation électrique de sites névralgiques (postes de contrôle, radars fixes, etc.) et une campagne de suppression ou de destruction des défenses antiaériennes du pays par les aéronefs américains.
  • Une fois les conditions réunies, les hélicoptères des forces spéciales s’infiltrent en volant le plus bas possible et en exploitant les reliefs afin de compliquer leur détection.
  • Une fois sur la zone de résidence de Maduro, les forces spéciales investissent par surprise le site, dans une opération qui semble avoir été répétée depuis des mois dans une copie du bâtiment construite pour l’occasion.
  • La rapidité de l’opération prend le dictateur de court et l’empêche de se réfugier dans son bunker sécurisé.
  • Une fois la cible appréhendée, le commando s’exfiltre sous le couvert de l’interdiction des défenses aériennes et rejoint le bateau avec lequel ils sont partis avec Maduro.

Cette opération, qui met en œuvre l’ensemble des composantes de l’arsenal américain de manière parfaitement coordonnée, démontre une nouvelle fois la grande maîtrise technique et tactique de leurs forces armées pour générer des effets déterminants au profit du pouvoir politique.

2 — Ce qui reste incertain

Bien que la chronologie de l’opération et le succès tactique qu’elle a représenté semblent relativement établis, un certain nombre de points concernant sa genèse restent en suspens et pourraient avoir des conséquences majeures sur la suite des événements.

Premièrement, Maduro a-t-il négocié lui-même son exfiltration, comme le laissent entendre certains opposants ?

  • Pris en tenaille entre la pression de Trump et ses engagements vis-à-vis de ses clients au sein du régime, il est possible que le dictateur ait jugé que sa meilleure option pour rester en vie était de se livrer aux Américains. 
  • Cependant, au vu des circonstances de son arrestation et des déclarations du président Trump, cette hypothèse semble peu probable.

Deuxièmement, d’autres figures du régime ont-elles collaboré avec les Américains, en leur fournissant des renseignements ou en limitant l’intervention de l’armée contre le commando ? 

  • Une telle coopération de la part de cadres du régime, obtenue par corruption directe ou en échange d’une immunité ultérieure, pourrait expliquer la facilité avec laquelle l’ensemble de l’opération s’est déroulée. 
  • Si aucun élément public ne permet aujourd’hui d’étayer cette hypothèse, elle faciliterait grandement la suite des opérations pour les forces américaines en servant de base à un processus politique de changement de régime. 

Enfin, si aucune de ces deux hypothèses ne se vérifie, l’action américaine se serait effectivement déroulée sans aucun soutien intérieur. 

  • L’administration Trump va donc maintenant devoir trouver, au sein du régime, des partenaires prêts à négocier pour convertir ce succès tactique en processus politique.

3 — Trajectoires possibles 

Lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago, le président Trump a annoncé ses plans pour la suite des opérations. 

  • Si l’on en croit ses déclarations, une seconde vague plus importante serait prête à être mise en œuvre.
  • Bien que cela n’ait pas été explicité lors de la conférence de presse, le faible volume de troupes débarquables dont disposent les forces américaines dans la région laisse penser que cette seconde vague serait principalement composée de frappes aériennes et d’actions de forces spéciales contre des éléments du régime, plutôt que d’une invasion terrestre, trop risquée en zone urbaine face à une armée nombreuse.
  • L’idée serait alors d’augmenter la pression mise sur les nouveaux dirigeants du régime en faisant planer la menace d’une deuxième vague pour qu’ils acceptent les demandes politiques formulées par l’administration Trump. 
  • L’objectif à terme de ces demandes serait la mise en place d’un gouvernement de transition sous tutelle américaine, qui aurait pour mission de réorganiser l’économie du pays au profit des États-Unis, puis d’organiser des élections aboutissant à un nouveau régime pro-américain.
  • Dans un entretien accordé aujourd’hui, 4 janvier, à CBS, Marco Rubio a détaillé les attentes de Washington à l’égard de Caracas : des changements dans la gestion de l’industrie pétrolière, la fin du « trafic de drogue » et des « problèmes liés aux gangs », l’élimination des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN), ainsi que la fin des rapprochements entre les dirigeants vénézuéliens et le Hezbollah et l’Iran « dans notre propre hémisphère » 4

Scénario 1 : le plus favorable à la Maison-Blanche

Dans ce scénario, le régime cède rapidement aux demandes américaines. 

  • Si les lieutenants de Maduro adoptent d’abord une posture martiale et excluent toute coopération, des luttes internes entre modérés et radicaux ouvrent des failles dans le régime. 
  • Certains cadres, dont ceux qui auraient participé à l’enlèvement du dictateur, se montrent progressivement ouverts à la négociation. 
  • L’armée et les paramilitaires se trouvent divisés sur la ligne à suivre. 
  • Des mouvements dans la rue finissent par faire basculer la situation. 
  • Sous la direction des États-Unis, une instance de gouvernance transitoire est mise en place, dans un premier temps en dehors du pays, pour travailler sur des réformes institutionnelles et économiques. 
  • Le pays est ouvert aux investissements et aux entreprises américaines qui opèrent sur place sous la protection armée de mercenaires afin de se prémunir d’éventuels actes de sabotage ou de représailles de la part de milices issues de l’ancien régime. Donald Trump a lui-même évoqué cette possibilité en faisant référence à la présence des soldats américains « en ce qui concerne le pétrole ». 

Si ce scénario se produisait, les États-Unis auraient réussi une opération de changement de régime inédite, en un temps record et sans présence militaire officielle sur le terrain.

Scénario 2 : le plus défavorable 

Suite à la disparition de Maduro du jeu politique, ce scénario suppose une réorganisation efficace du régime malgré la pression américaine. 

  • Après la surprise initiale, les jours passent sans qu’aucune avancée majeure ne soit constatée, ni d’un côté ni de l’autre. 
  • Les forces vénézuéliennes mènent quelques actions de représailles symboliques, sans chercher à provoquer de pertes réelles du côté américain, afin de ne pas fournir à l’administration Trump un casus belli pour une intervention plus importante.
  • La force aéronavale américaine continue de mener des frappes et des raids au sol pour éliminer les principaux cadres du régime. 
  • Avertis du danger et conscients de leurs modes opératoires, ils se sont cependant dispersés, ce qui rend leur traque plus difficile. 
  • Le régime continue de fonctionner, s’appuyant sur des réseaux paramilitaires locaux pour maintenir l’ordre et empêcher tout mouvement populaire. 
  • Avec le temps, le coût de la présence militaire permanente devant les côtes vénézuéliennes et l’émergence d’autres impératifs politiques poussent l’administration Trump à diminuer progressivement les moyens alloués à l’opération. 
  • Après un temps de flottement, le régime se réorganise complètement et élit un nouveau dirigeant pour remplacer Maduro.

Dans ce scénario, les difficultés à traduire le succès tactique de la capture de Maduro en un processus politique de changement de régime plongent les États-Unis dans l’impasse, pris entre l’irréalisme d’une invasion terrestre et les limites inhérentes aux frappes et aux opérations spéciales.

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04.01.2026 à 07:00

Poutine, Trump et un continent dans la tenaille : 10 points sur la défense européenne en 2026

Matheo Malik

En bombardant le Venezuela et en capturant son président Maduro, les États-Unis viennent de commencer l’année en mettant en action le corollaire Trump de la doctrine Monroe sur « leur hémisphère ».

Alors que la pression des Russes s’accroît sur l’Ukraine au même moment, les responsables européens sont confrontés à des choix potentiellement radicaux pour préserver la liberté du continent.

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Texte intégral (6239 mots)

1 — 2026 : année de la soumission ou de la souveraineté européenne ?

Si l’on a pu observer les premières lignes stratégiques de l’administration Trump II dès le début de l’année 2025 — le discours du vice-président JD Vance à la conférence de sécurité de Munich ayant particulièrement fait basculer les perceptions européennes — la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis, publiée début décembre 2025 est venue désormais formaliser cette orientation en tant que cadre directeur durable de la politique étrangère de Trump. 

Certes, il reste à voir jusqu’à quel point cette stratégie sera mise en œuvre — sachant que de tels documents servent souvent davantage d’outils de communication plutôt que de véritables plans politiques.

Toujours est-il que le ton frontalement hostile adopté par Washington à l’égard de l’Union européenne en tant que projet politique impose une réévaluation stratégique profonde de la relation transatlantique.

Alors que Washington emploie des mots si forts contre l’Union, tandis qu’en interne certains œuvrent à démanteler l’Union, les Européens doivent faire face à un monde où les États-Unis pourraient devenir un partenaire difficile — ou cesser d’être tout simplement un partenaire.

Ce changement stratégique représentera le plus grand défi pour la défense et la stratégie européenne en 2026 et il pourrait également générer de profonds changements du côté européen.

La question clef est de savoir jusqu’à quel point les Européens seront prêts à prendre des décisions en faveur de leur propre intérêt si celles-ci vont à l’encontre de la direction souhaitée par Washington. Plus précisément, ils devront déterminer s’ils sont prêts à assumer le coût politique, financier et diplomatique d’un véritable recentrage stratégique.

De même, les Européens doivent développer des stratégies pour répondre à la coercition venue des États-Unis. Les plans d’acquisition qui devraient être mis en œuvre en 2026 peuvent déjà donner une idée de la manière dont la défense européenne pourrait, dans les années à venir, être élaborée sur le continent ou continuer de dépendre des États-Unis.

L’autonomie européenne pourrait à cet égard être de courte durée dans la mesure où l’administration Trump a découvert que les garanties de sécurité américaines constituent un levier redoutable sur ses alliés — surtout dans le domaine nucléaire. 

Alors que les États-Unis pourraient abandonner leurs partenaires, le débat européen sur la dissuasion nucléaire franco-britannique en Europe pourrait connaître une forme de renouveau.

2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie où les pays européens devront choisir entre résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible — idéalement de manière coordonnée.

2 — L’Europe militaire : quel cadre pour les futures opérations ? 

Alors qu’un monde où Européens devront assumer plus de responsabilités pour leur propre sécurité se dessine, le recours éventuel à la force militaire se trouve défini à nouveaux frais.

Dans le contexte des négociations sur l’avenir de l’Ukraine, certains pays européens — dans le cadre d’une coalition de pays volontaires et capables — ont proposé de déployer une force multinationale afin de contribuer à la sécurité de l’Ukraine.

Si les conditions pour un tel déploiement restent encore floues et pourraient être ultérieurement définies par la nature d’un éventuel accord de paix, ce mode de coopération militaire flexible permettrait aux pays européens et non européens de gérer une crise militaire de manière purement intergouvernementale : seuls les pays volontaires et capables y participeraient — sans être régis par une structure ou un cadre multinational, comme c’est le cas pour les missions de l’ONU ou de l’Union.

Une telle approche permettrait une gestion de crise dont le succès ne serait pas déterminé par une prise de décision efficace dans le cadre des procédures institutionnelles 5

Néanmoins, cette prise de décision en dehors des institutions ne signifie pas que les États participants pourraient s’en détacher complètement : ils devraient tenir compte des décisions prises au Conseil de sécurité des Nations unies, des résolutions adoptées à l’Assemblée générale de l’ONU, ou bien des débats sur le futur de l’Ukraine au sein de l’Union.

Une articulation politique nouvelle verrait le jour — dans une forme inédite.

Au-delà de cette dimension, l’autre développement à suivre en 2026 consiste en la capacité de l’Union européenne à organiser des opérations militaires.

L’un des piliers de la boussole stratégique — le document clef pour la stratégie de défense européenne adopté en 2022 — touche au renforcement des capacités de gestion de crises.

À ce titre, l’Union a créé une « capacité de déploiement rapide » 6, force européenne composée de 5 000 soldats pouvant être déployée pour les efforts de stabilisation, de sauvetage et d’évacuation, d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe, de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement des capacités.

Opérationnelle depuis 2025, elle est contrôlée et commandée de préférence par la Capacité militaire de planification et de conduite de l’Union : elle constitue ainsi une véritable « force européenne ». Si les décisions pour son déploiement sont prises à l’unanimité — ce qui implique que la décision politique reviendra toujours aux États membres — il sera intéressant d’observer comment ce nouvel instrument s’intègre dans l’ensemble des formats de coopération militaire européenne — et si les Européens ont tiré toutes les leçons de l’échec des Groupements tactiques 7, créés en 1999 mais jamais utilisés.

Définir les attentes à avoir à l’égard de cette force sera donc crucial. Jusqu’ici, les missions de l’Union se sont limitées à la stabilisation ou à l’entraînement tandis que les opérations de combat intense étaient davantage conduites dans un cadre intergouvernemental ad hoc — ainsi, par exemple, de l’engagement européen militaire au Sahel.

3 — Entre l’Union et le Royaume-Uni, un rapprochement difficile

Après l’élection générale britannique qui a conduit Keir Starmer au poste de Premier ministre, l’année 2025 a relancé la coopération en matière de sécurité et de défense entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.

Depuis le début de son mandat, le gouvernement travailliste a fait des efforts significatifs pour améliorer les relations avec les États membres dans un cadre bilatéral — comme en témoignent l’accord Trinity House conclu avec l’Allemagne ou le traité bilatéral signé avec la Pologne — mais il a également œuvré pour renforcer la relation entre Londres et l’Union européenne.

Signe de ce renouveau, le sommet de mai 2025 fut largement considéré comme une « relance » (reset8 de la relation entre l’Union et le Royaume-Uni.

Le partenariat de sécurité et de défense signé à cette occasion demeure toutefois largement symbolique.

Plus généralement, si le sommet a pu amorcer un véritable rapprochement en permettant de surmonter certains obstacles politiques hérités du Brexit, le progrès enregistré reste extrêmement limité. 

En particulier, la question de la coopération en matière d’industrie de défense continue à susciter des désaccords entre l’Union et le Royaume-Uni, et les dernières tentatives de trouver un accord sur une participation britannique au nouvel instrument SAFE — programme de l’Union destiné à financer les projets européens d’armement — se sont soldées par un échec.

Pour tout rapprochement avec l’Union européenne, le gouvernement travailliste au pouvoir à Londres doit réconcilier la nécessité de travailler étroitement avec les pays européens avec ses dépendances à l’égard des États-Unis — qu’il s’agisse de la dissuasion ou de l’industrie de défense.

Or même si l’Union et le Royaume-Uni font face à la menace commune d’un désengagement des États-Unis et d’actions unilatérales de la part de l’administration Trump, qui pourraient largement définir l’environnement de sécurité sur le continent européen, un découplage total entre Londres et Washington semble peu réaliste.

L’année 2026 sera ainsi une épreuve de force : nous verrons dans les prochains mois si Londres et Bruxelles seront prêts à tourner la page du Brexit pour formuler une vision commune d’une Europe de la défense — y compris en renforçant  la contribution européenne à l’OTAN et en envisageant d’autres formats de coordination.

La situation actuelle donne toutefois des raisons d’en douter.

4 — Une stratégie russe pour l’Europe hors de l’OTAN

Depuis la création de l’Alliance atlantique, c’est cette institution qui a structuré de manière centralisée les relations entre l’Europe et Moscou.

Toute stratégie européenne envers la Russie est ainsi devenue une stratégie transatlantique — largement informée par les priorités du moment à Washington.

Le cadre de cette relation était clair : elle plaçait les États-Unis et l’Europe d’un côté, pour positionner la Russie de l’autre.

Même si une logique de sécurité plus coopérative prévalait au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), les Européens se sont rarement demandé si les Américains cesseraient un jour de jouer dans leur camp ; en retour, les États-Unis, ont ébranlé toute volonté ou tentative d’émancipation stratégique européenne — la doctrine Albright  des années 1990 en étant le meilleur exemple 9.

Depuis un an, le pivot russe de l’administration Trump modifie profondément cette situation.

Les négociations directes entre Washington et Moscou au sujet d’un éventuel accord de paix sur l’Ukraine, l’humiliation du président ukrainien Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, et le « plan de paix » en 28 points présenté par l’administration Trump reflétant largement les priorités de Poutine posent la question de savoir si les États-Unis sont plus proches de leurs alliés historiques européens ou de la Russie.

D’autres signaux plus discrets portent à croire que leur allégeance n’a pas changé : lors du sommet de l’OTAN à l’été 2025, les États-Unis ne se sont pas opposés à la classification de la Russie comme long-term threat pour la sécurité européenne 10 : cette catégorie fut retenue dans le communiqué de l’OTAN adopté à l’unanimité.

Mais le virage stratégique et la volatilité de Washington posent un nouveau défi stratégique pour l’Europe en 2026 : si la plupart des approches de la Russie se sont auparavant inscrites dans un cadre transatlantique, les Européens doivent désormais envisager leur relation avec Moscou en dehors du cadre exclusif de l’OTAN.

Et si l’Union s’est progressivement dotée d’instruments hybrides qui seront essentiels pour répondre à la menace russe, il reste à voir jusqu’à quel point le cadre communautaire pourra permettre aux Européens d’élaborer une telle approche. 

5 — Le futur européen de l’Ukraine 

Depuis un an, il semble que l’avenir de l’Ukraine se joue surtout à Washington et à Moscou — et que la marge de manœuvre de l’Ukraine pour déterminer l’avenir du pays soit restreinte, tout comme celle des Européens.

Plus les négociations sur un éventuel accord de paix avancent, plus l’Europe se voit confrontée à ses propres limites. 

Si l’Union est consciente qu’un accord sans garanties européennes — qu’il s’agisse des questions financières ou sécuritaires — est impossible pour chacune des parties prenantes, il semble pourtant que les grandes questions stratégiques soient toujours tranchées à Washington ou à Moscou.

C’est cependant sur l’avenir européen de l’Ukraine que l’Union peut peser.

Le processus d’élargissement de l’Union à l’Ukraine progresse et s’accélère

Pourtant, les grandes questions institutionnelles et politiques qu’il implique n’ont pas encore été abordées de manière exhaustive ; or l’adhésion de l’Ukraine changerait l’équilibre institutionnel : à supposer qu’il s’agisse d’une adhésion express 11, celle-ci aurait aussi des répercussions directes sur le marché intérieur.

D’un autre côté, les résultats du dernier Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles à la mi-décembre, ont largement été jugés décevants en termes de soutien financier et de volonté des pays européens de prendre des risques politiques et économiques en soutien à l’Ukraine.

À l’issue de cette réunion, l’Union s’est engagée à accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026-2027, basé sur un emprunt de l’Union sur les marchés de capitaux garanti par sa marge de manœuvre budgétaire. 

Si, de cette façon, les pays membres ont pu éluder l’épineuse question des avoirs russes gelés, il reste néanmoins remarquable que le soutien financier de l’Europe se poursuive après presque quatre ans de guerre et malgré des divisions internes. 

Une adhésion de l’Ukraine pour 2027, telle que l’hypothèse a été mentionnée dans le cadre des négociations pour un accord de paix, aurait également des implications pour l’Union en tant qu’acteur de sécurité. 

Kyiv dispose de l’armée la plus expérimentée d’Europe. Son intégration permettrait à d’autres pays de tirer profit de son expérience, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies — et ce même si la contribution de l’armée ukrainienne à la sécurité de l’Europe resterait probablement limitée étant donné sa possible démobilisation.

L’adhésion de l’Ukraine soulèverait également trois grandes questions.

Tout d’abord, alors que les armes portatives et les drones potentiellement armés sont déployés et utilisés sur le territoire ukrainien, et compte tenu de la libre circulation des biens et des personnes au sein du marché unique européen, il reviendrait à l’Union de gérer ces échanges.

Ensuite, il importerait de réfléchir à la manière d’intégrer l’Ukraine dans les nouvelles structures et instruments visant à soutenir l’industrie de défense — y compris le programme de prêts SAFE.

À ces deux questions s’ajoute une troisième, d’ordre stratégique, qui touche aux implications et à l’usage de la clause de solidarité de l’Union 12 : avec l’adhésion de l’Ukraine, les États membres seraient contraints de réfléchir à quand, sous quelles conditions et comment ils seraient obligés de soutenir le pays en cas de nouvelle attaque russe.

6 — L’industrie de défense en 2026 : le temps de l’incitation

L’année 2025 a vu une multitude d’initiatives pour renforcer l’industrie de défense européenne.

L’année 2026 montrera si les Européens sont capables de consolider cette base industrielle et technologique. 

Après deux ans d’annonces ambitieuses portées par de nombreux acronymes — SAFE, EDIP, ETF, EDIRPA — le défi central consiste à traduire ces instruments en contrats fermes, en économies d’échelle et en transformation industrielle.

Le programme SAFE 13, conçu pour rationaliser l’acquisition conjointe et accélérer la montée en puissance de capacités critiques, peine encore à générer des regroupements industriels robustes tant les États membres hésitent à mutualiser leurs besoins, à aligner calendriers et spécifications ainsi qu’à renoncer à une logique de retour sur investissement industriel purement national.

De même, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) 14 — destiné à financer la création d’une base industrielle européenne compétitive à long terme — se heurte à des arbitrages politiques complexes : comment répartir les subventions, qui coordonne l’investissement, et selon quels critères de performance, alors que les industries nationales défendent leurs périmètres historiques ?

Ce déficit de mise en œuvre en nourrit un second : le dilemme stratégique entre préférence européenne et achat à des partenaires extra-européens puisant dans leurs stocks existants.

D’un côté, la Commission pousse à la préférence européenne afin de consolider les chaînes de valeur, réduire la dépendance extérieure et soutenir l’autonomie stratégique ; mais de l’autre, l’urgence opérationnelle conduit de nombreux États — la Pologne, les Pays-Bas, l’Allemagne et les pays nordiques — à acheter rapidement des systèmes américains ou israéliens déjà éprouvés et disponibles immédiatement.

Cette tension fragilise l’ambition d’une consolidation industrielle européenne, ralentit l’émergence de champions continentaux et fait planer le risque de duplication structurelle dans des segments clefs — tels que les drones moyenne altitude à longue endurance (MALE), la défense aérienne, et les chars de nouvelle génération. 

Les liens avec l’industrie de défense des États-Unis, qu’il s’agisse des investisseurs ou des industriels, restent également très importants pour les chaînes de production en Europe.

Étant donné ces dépendances économiques, les pays européens doivent trouver un chemin pour atteindre une certaine autonomie industrielle européenne. 

À ces dépendances s’ajoute également l’absence de mécanismes contraignants : ni SAFE ni EDIP n’obligent réellement les États à acheter européen.

En 2026, il ne s’agira plus tant de concevoir des instruments que de créer des incitations politiques, budgétaires et réglementaires nécessaires pour que les États membres les utilisent pleinement.

Sans ces incitations, l’Europe restera prisonnière d’un modèle d’achats fragmentés et dépendante de fournisseurs externes. 

En définitive, tout effort de défense européenne devra être intégré dans une politique industrielle plus large, car la perte des industries de base — à l’instar des industries chimique ou métallurgique — ne fait qu’accroître les risques liés aux dépendances externes.

7 — L’hypothèse fragile et incertaine d’un leadership allemand

Depuis son arrivée à la tête du gouvernement fédéral d’Allemagne, le conservateur Friedrich Merz a fait de la politique étrangère un pilier central de son mandat.

L’une de ses priorités est de renforcer le leadership allemand en Europe.

D’un point de vue purement quantitatif, en 2029, le budget de défense allemand devrait avoisiner les 150 milliards d’euros. C’est presque deux fois le budget français ou britannique.

L’ambition formulée par le chancelier est claire : faire de l’armée conventionnelle allemande la plus forte du continent 15.

Mais cet objectif suscite des sentiments mitigés du côté des partenaires européens et aussi au sein de la population allemande.

D’un côté, la volonté de Berlin de s’engager davantage dans la défense européenne est un changement de position bienvenu compte tenu de la menace russe — et le déploiement d’une brigade allemande en Lituanie témoigne de la priorité que lui donne l’Allemagne. Néanmoins, si celle-ci est déjà le leader économique de l’Union, son accession au statut de première puissance militaire européenne modifierait profondément l’équilibre des pouvoirs au sein du bloc : sa relation avec la France notamment, première puissance militaire à ce jour, pourrait devoir connaître des adaptations reflétant un changement d’état de fait. 

Le défi pour l’Allemagne est donc de s’affirmer comme une puissance assumant davantage de responsabilités sans affaiblir la France — dont les initiatives politiques ont été cruciales pour faire avancer l’Union en matière de souveraineté stratégique au cours des dernières années.

Berlin devra aussi faire face à la difficulté de traduire ses investissements massifs dans une véritable doctrine militaire — un exercice sans précédent, dans lequel elle ne dispose ni d’expérience préalable, ni de garantie de succès.

L’Allemagne ne pourra pas échapper non plus à ses contraintes historiques et constitutionnelles : tout déploiement militaire des forces armées allemandes nécessite une décision du parlement, souvent au terme d’un processus délibératif intense et long.

L’idée d’un leadership unilatéral suscite également des réticences en Allemagne. 

Interrogée sur l’idée d’un leadership allemand, l’opinion publique se montre hésitante : si 72 % se prononcent en faveur d’un engagement diplomatique plus important, seuls 17 % des sondés souhaitent voir l’Allemagne renforcer son engagement international sur le plan militaire 16.

Dans le cadre d’un changement de paradigme et d’une volonté de prendre davantage de responsabilités, l’Allemagne pourra s’affirmer sous la forme d’un co-leadership, ou créer, avec des partenaires clefs comme la France, des coalitions ambitieuses pour faire avancer des idées au sein de l’Union.

8 — La question chinoise devient centrale pour la défense européenne

Les relations entre l’Union et la Chine se sont progressivement dégradées depuis 2020, lorsque la pandémie de Covid a exposé les vulnérabilités économiques de l’Europe et sa dépendance à l’égard de Pékin.

Elles restent aujourd’hui difficiles, de même que celles entre la Chine et chacun des États-membres. Les tensions se concentrent sur les enjeux commerciaux — y compris la réciprocité, les surcapacités industrielles ou les investissements dans les technologies critiques —, la dépendance européenne dans le secteur des minéraux critiques, les questions du respect des droits de l’Homme ou celles de sécurité en Indo-Pacifique.

Si l’Europe et la Chine sont habituées aux contentieux commerciaux ou aux désaccords en matière de droits humains — une série de désaccords qui a réduit le niveau d’attentes en matière de coopération —, l’Europe évalue de plus en plus sa relation avec Pékin à la lumière de l’agression russe contre l’Ukraine.

Tout récemment, le secrétaire général adjoint de l’OTAN a averti les pays membres de l’Alliance que la Chine constituait une menace aussi importante que la Russie pour la sécurité européenne même si cette menace se manifestait principalement dans le domaine énergétique.

Une question stratégique clef pour 2026 est de savoir jusqu’à quel point l’Union ou les pays européens pris individuellement prendront Pékin en considération pour élaborer leur politique de sécurité, et jusqu’à quel point la République populaire sera perçue comme une menace directe.

À l’issue de ce processus, l’Union pourra chercher ou bien à rééquilibrer et stabiliser ses relations avec Pékin — ou bien à approfondir la rupture.

La volatilité de la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine constitue un autre défi stratégique.

Par le passé, l’Europe s’est partiellement alignée sur une approche américaine qui reposait sur une forme de compétition avec Pékin.

Elle savait que cette convergence lui garantissait le soutien politique à Washington 17

Alors que les États-Unis amorcent un retrait politique et concentrent leur attention sur l’hémisphère occidental, l’Europe devra se poser la question de savoir jusqu’à quel point elle peut s’exposer à Pékin dans le contexte d’une confrontation politique.

En 2026, il lui importera aussi d’évaluer les répercussions économiques et sécuritaires d’une telle stratégie.

9 — Les partenariats et le « réseau de sécurité » européen : une nouvelle matrice stratégique face à Trump

Afin de renforcer et diversifier ses relations avec des pays tiers, l’Union a signé huit partenariats de sécurité et de défense au cours de l’année écoulée.

Ces partenariats peuvent être divisés en trois catégories 18 : à ceux conclus avec des pays voisins candidats à l’adhésion à l’Union européenne (Ukraine, Moldavie, Géorgie) s’ajoutent ceux avec des alliés disposant de capacités avancées et également membres de l’OTAN (Canada, Royaume-Uni), mais aussi ceux conclus avec des alliés en Indo-Pacifique (Japon, Corée du Sud) 19.

Étant donné la volatilité stratégique de l’administration Trump et son approche souvent coercitive envers les alliés des États-Unis, la multiplication des partenariats de défense et de sécurité par l’Union pourrait être un outil privilégié par l’Union en 2026. 

Si la conclusion de tels accords ne signifie pas immédiatement une mutualisation opérationnelle ni un engagement automatique de défense, elle pourrait toutefois constituer un levier géopolitique clef pour l’Union.

En élargissant son réseau de coopération sécuritaire au-delà du continent, l’Union chercherait ainsi à bâtir un système flexible de partenariats « à la carte », fondé sur la convergence d’intérêts et la complémentarité capacitaire plutôt que sur l’intégration institutionnelle. 

Cette approche lui permettrait de renforcer son empreinte stratégique, de consolider des chaînes de valeur critiques dans le domaine de la défense, et de tisser des liens politiques plus étroits avec des acteurs partageant ses intérêts sécuritaires.

En d’autres termes, de tels partenariats pourraient établir un véritable « réseau de sécurité » européen, offrant à l’Union de nouveaux relais d’influence, une diversification stratégique hors du cadre strictement transatlantique et un levier supplémentaire pour gérer les risques liés à l’incertitude américaine.

10 — Les budgets nationaux resteront sous pression

La décision prise à l’été 2025 par les pays membres de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB, et les dépenses liées à la défense, notamment dans le domaine hybride, à 1,5 % — ce afin d’atteindre un montant total de 5 % du PIB — a été décrite comme une étape cruciale pour renforcer la défense européenne. 

Du reste, cette décision a sans doute permis aux Européens de se concilier l’administration Trump et d’acheter la continuité des garanties américaines — au moins sur le moyen terme 20.

La question cruciale pour 2026 demeure celle du financement réel de ces ambitions, surtout dans les États clefs pour la défense européenne : celui-ci sera révélateur de la sincérité ou de l’insincérité européenne en matière de défense.

Avec une croissance économique ralentie en Allemagne, des dettes publiques considérables en France et une économie peu dynamique au Royaume-Uni, les gouvernements de ces pays se retrouveront bientôt confrontés à des choix politiques difficiles compte tenu des tendances électorales dans ces trois pays, où l’extrême droite progresse.

D’un côté, la menace russe et le risque d’un désengagement américain sont réels : plusieurs hauts responsables militaires européens ont d’ores et déjà mis en garde les citoyens de l’Union contre une potentielle attaque russe d’ici 2029. 

De l’autre, l’investissement dans la défense au détriment des dépenses sociales — systèmes de retraite ou minima sociaux — pourrait susciter une contestation sociale accrue, bénéficiant à l’extrême droite. 

Pour surmonter ce choc prévisible, il s’agit de mettre en œuvre des approches macroéconomiques innovantes et de faire preuve de courage politique pour assumer des décisions difficiles.

L’année 2026 montrera si les dirigeants européens en sont capables.

L’article Poutine, Trump et un continent dans la tenaille : 10 points sur la défense européenne en 2026 est apparu en premier sur Le Grand Continent.

15.12.2025 à 07:00

Après la dissuasion : le nouvel âge nucléaire

Matheo Malik

Les arsenaux nucléaires augmentent en volume et en performances — les doctrines flottent.

La dissuasion nucléaire, qui a fait l’histoire des soixante-quinze dernières années, ne semble plus savoir l’histoire qu’elle fait.

L’article Après la dissuasion : le nouvel âge nucléaire est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (10345 mots)

L’année stratégique 2025 qui s’achève est marquée par une effervescence qui s’exprime sur tous les fronts et dans tous les domaines. S’agissant des questions nucléaires, la séquence des six derniers mois a été caractérisée par une succession d’événements inédits et préoccupants : frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens en juin, présentation en septembre, lors du défilé de la Victoire à Pékin, du nouveau missile balistique chinois DF-61 21, annonce par le président Poutine du test du Bourevestnik 22, un missile de croisière à propulsion nucléaire en octobre, propos inconsidérés du président Trump sur la reprise des essais américains le même mois, tir de démonstration par la Corée du Nord 23, en novembre, d’un missile balistique de type non identifié 24.

Dans cette actualité, la France n’est pas en reste qui qualifiait le 13 novembre dernier son missile ASMPA-R — Air Sol Moyenne Portée Amélioré Rénové — pour la nouvelle version des vecteurs embarqués sur les avions Rafale des Forces aériennes stratégiques (FAS). 

S’agit-il d’une simple poussée de fièvre ? 

Ou d’une surchauffe durable des rapports de puissance entre États nucléaires qui induit des effets pour tous les autres ?

Une chose est certaine : les troubles qui affectent la sécurité mondiale depuis une décennie ont eu de graves répercussions sur l’ordre nucléaire qui, vaille que vaille, avec des aménagements, prévalait depuis la fin de la guerre froide.

En particulier en Europe. 

La guerre d’Ukraine est en effet le premier conflit ouvert à s’y dérouler en « ambiance nucléaire ».

Les forces nucléaires russes ont été mises officiellement en alerte le 27 février 2022 25, soit trois jours après l’invasion, justifiant, en écho, l’accroissement des patrouilles à la mer des sous-marins nucléaires français et britanniques. Le spectre de la menace nucléaire est ainsi revenu planer sur notre continent. 

Les gesticulations nucléaires russes qui se sont multipliées depuis bientôt quatre ans ne sont pas que simples rodomontades : ces mises en garde répétées ont bien eu des conséquences.

Les Européens et les Américains ont refusé de livrer aux Ukrainiens certains équipements ou tardé à le faire afin d’éviter une escalade du conflit. Quoique de plus en plus impliqués, ils sont en outre restés en position de non belligérants.

Par ailleurs, le comportement agressif de la Russie à l’abri de son « impunité nucléaire » fait partout réfléchir : en Asie, on redoute une manœuvre d’intimidation stratégique chinoise calquée sur le modèle russe, notamment à l’égard de Taïwan.

Les alliés des États-Unis dans l’OTAN s’interrogent à présent sur la crédibilité dissuasive du parapluie nucléaire américain en cas de nouvelle agression russe en Europe.

De nombreux pays de premier plan non nucléairement dotés, dans ce contexte anxiogène, pensent à développer des stratégies de dissuasion et de déni d’accès par des moyens conventionnels — ou non.

La France offre à ses partenaires européens, selon des modalités encore à définir, le bénéfice de sa dissuasion élargie à leurs intérêts vitaux. 

Tout change très vite.

Les arsenaux nucléaires augmentent en volume et en performances.

Les doctrines flottent.

La dissuasion nucléaire, qui a fait l’histoire des soixante-quinze dernières années, ne semble plus savoir l’histoire qu’elle fait.

L’accès de fièvre nucléaire n’est pas près de retomber : il est le symptôme d’une anarchie durable.

Louis Gautier

La donne stratégique mondiale vole en éclats

La guerre qui s’enlise en Ukraine et les conflits ayant Israël pour épicentre sont autant la cause que la conséquence d’une dégradation du contexte international qui ne fait qu’empirer. 

Les à-coups et les incohérences 26 de la politique américaine depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ont indiscutablement contribué à « insécuriser » davantage encore les relations internationales et à perturber le jeu d’équilibres stratégiques mondiaux et régionaux qui étaient déjà précaires. 

À cet égard, les doutes portant sur la garantie donnée par les États-Unis à l’OTAN et à leurs alliés partout dans le monde expliquent que le rôle et la place des armes nucléaires dans l’équation mondiale de sécurité et ses déclinaisons régionales en Europe, en Asie et au Moyen-Orient soient fortement questionnés.

Dans des pays traditionnellement réticents à l’égard des armes nucléaires ou à tout le moins très attachés à la non-prolifération comme l’Allemagne, le Japon ou la Corée du Sud, ce débat rebondit désormais dangereusement.

Le Japon, qui a refusé de signer le TIAN (Traité d’interdiction des armes nucléaires) « pour ne pas insulter l’avenir », cherche coûte que coûte à revigorer l’assurance nucléaire américaine. Mais ses efforts sont empreints d’une grande nervosité. Tout comme le sont les appels moins contrôlés de certains dirigeants sud-coréens 27 en faveur d’une voie nationale d’accès à des moyens nucléaires.

Plus proche de nous, l’ouverture d’un « dialogue stratégique » sur la dissuasion nucléaire entre l’Allemagne et la France 28 signale aussi un changement d’époque.

De façon réitérée, depuis le début de l’année, le président de la République Emmanuel Macron évoque 29 de son côté la réassurance que la dissuasion française pourrait apporter à la défense collective des Européens en cas de défaut américain. Une actualisation de la doctrine nucléaire française est d’ailleurs actuellement en préparation pour tenir compte du nouvel état des menaces et de la perspective d’une européanisation de la dissuasion française.

Elle devrait être exposée début 2026.

Au-delà des annonces circonstancielles et des mesures réactives provoquées dans le domaine nucléaire par l’agressivité russe, l’imprévisibilité américaine et l’affirmation stratégique chinoise, l’accès de fièvre nucléaire n’est pas près de retomber : il est le symptôme d’une anarchie durable. 

Depuis une décennie, en effet, le recours à la force pour régler des différends étatiques s’accroît.

Il s’affranchit désormais de tous préalables, de toutes obligations.

Ce dérèglement va persister.

Les conditions du cessez-le-feu imposées à l’Ukraine par Washington sont une prime donnée à l’agresseur russe. La poursuite par Israël de son activisme militaire, sans recherche d’une paix véritable, ne peut qu’inciter ses grands voisins au réarmement. Moscou dans son étranger proche et Pékin en mer de Chine ont abandonné leurs politiques extérieures à la logique des sphères d’influence. Sur des fondements « hyper-nationalistes », le vieux concept soviétique de la souveraineté limitée retrouve une seconde jeunesse. Les États-Unis, revenant eux-mêmes de façon assumée à la doctrine Monroe 30, semblent s’en accommoder — pour autant qu’on les laisse libres de revendiquer le Groenland ou de canonner dans les Caraïbes.

Le désordre mondial actuel auquel conduisent des rapports de puissances émancipées des cadres et des codes internationaux établis n’invalide pas pour autant la dissuasion nucléaire. 

Au contraire, elle se retrouverait aujourd’hui de nouveau au centre d’un jeu international débridé.

Comme aux heures chaudes de la Guerre froide, elle redeviendrait le principe cardinal de la sécurité mondiale, évitant la montée aux extrêmes, la contagion et l’embrasement généralisé. 

Alors que de nombreux États semblent de nouveau tentés par le passage en force, elle ne nous préserverait pas du risque de recrudescence de la guerre, mais simplement de sa généralisation. 

Car de fait, jamais, la dissuasion n’a empêché les crises ou les conflits : de la guerre de Corée à la guerre d’Ukraine, et encore en mai 2025, lors des affrontements entre l’Inde et le Pakistan 31, la dissuasion n’élimine pas les confrontations armées — elle évite seulement leur emballement, conduit à leur confinement, rationalise entre puissances nucléaires l’usage de la force. Elle est l’ultima ratio. Et c’est à ce titre qu’elle a, depuis soixante-quinze ans, joué un rôle effectif.

Ce n’est pas une leçon théorique, c’est un constat.

Le problème, c’est qu’un constat n’emporte aucune certitude pour la suite.

Car pour que les armes nucléaires conservent demain leur vertu apotropaïque et leur statut de dernier recours, encore faut-il que le jeu de la dissuasion soit géré.

Or cette gestion qui repose sur des équilibres capacitaires et suppose des comportements politiques compréhensibles est rendue plus complexe que par le passé.

Le monde nucléaire, travaillé par un double phénomène de prolifération horizontale — accroissement du nombre d’États dotés — et verticale — développement de nouveaux vecteurs — est devenu de plus en plus hétérogène.

La cohésion et l’autorité du « directoire nucléaire » que représentaient les cinq membres permanents du Conseil de sécurité pour instiller des normes de conduite et veiller au respect du Traité de non-prolifération (TNP) sont compromises par des divergences internes qui ont abouti au démantèlement ou à la dénonciation des principaux traités de désarmement nucléaire les concernant directement.

Les négociations sur de nouveaux instruments dans ce domaine sont en outre toutes dans l’impasse.

Enfin avec la diversification des armes et la diversité des acteurs nucléaires, les doctrines d’emploi — pour autant qu’elles soient explicitées — apparaissent plus difficiles à cerner. Par conséquent, le jeu de la dissuasion, qui doit ménager à parts au moins égales, pour être efficace, ambiguïté et lisibilité stratégiques, est aujourd’hui plus aléatoire qu’hier.

Le monde nucléaire est devenu de plus en plus hétérogène.

Louis Gautier

Nous sommes entrés dans le troisième âge nucléaire

Les découpages historiques sont toujours simplificateurs. Ils ont tendance à trop contraster entre elles des époques fermées sur elles-mêmes. Ils conduisent à appréhender l’histoire selon une lecture qui met en avant des moments critiques, des ruptures, des discontinuités. 

Ils présentent néanmoins le mérite d’apporter de l’intelligibilité à la succession des faits. Sans ignorer les facteurs de permanence doctrinale et technologique, on peut ainsi distinguer trois grands cycles dans l’histoire de la dissuasion nucléaire.

Pas de nouvel Hiroshima

Le premier âge correspond à la période de la Guerre froide et au cycle de l’équilibre de la terreur. Il commence avec la guerre de Corée quand, en 1951, le président Truman refuse au général Mac Arthur l’emploi de l’arme nucléaire — pas de nouvel Hiroshima. On bascule alors d’un monde où les armes nucléaires ne sont plus considérées comme des armes d’emploi — seulement différentes des autres par leur puissance dévastatrice — à une nouvelle logique. En raison même de leur considérable pouvoir de destruction, elles se voient assigner un statut spécifique : elles deviennent des armes de dissuasion qui conditionnent l’équilibre stratégique entre les deux blocs et « tétanisent » l’hypothèse d’une guerre en Europe en contribuant ailleurs au confinement des conflits conventionnels tout en toisant l’escalade. La gestion du risque, avec l’accumulation considérable d’armements nucléaires à l’Ouest et à l’Est devient d’ailleurs, après les crises de Cuba et de Berlin en 1962, un maître mot. 

Conscients de leurs responsabilités, Washington et Moscou s’engagent alors sur la voie d’une concertation qui, de la levée de doute à des mesures de confiance, aboutit à des négociations de maîtrise des armements 32 (arms control) afin de limiter, réduire, réglementer voire prohiber certaines armes dans la logique d’un maintien à parité des arsenaux nucléaires de chacun des blocs.

La dissuasion nucléaire se voit ainsi progressivement « réglée » — comme l’atteste l’issue trouvée à la crise des Euromissiles par la signature du Traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) en 1987.

La gestion de la dissuasion, au cours de ce premier âge, obéissait à une logique  : celle de l’équilibre, que ce soit dans la course aux armements ou par le contrôle des armements. En dépit des affirmations nucléaires de la France et de la Chine, les maîtres du jeu restaient les États-Unis et l’Union soviétique. 

Après la guerre du Golfe : le temps de l’assagissement

Le deuxième âge débute avec la guerre du Golfe en 1991, six mois avant la fin officielle de la Guerre froide.

Comme le souligne François Mitterrand, dans une allocution préalable à l’engagement de soldats français, cette intervention militaire est alors, comme un a priori, totalement découplée de l’hypothèse nucléaire 33

Le consentement de la Russie qui n’émet pas de veto à la résolution du Conseil de sécurité approuvant l’opération contre l’Irak (Résolution 678) 34 signale un changement d’époque.

La guerre du Golfe, matrice de l’interventionnisme militaire occidental entre 1991 et 2021 et plus généralement des conflits de la période, atteste d’une émancipation générale de la manœuvre conventionnelle qui n’est plus encapsulée dans la logique de la dissuasion nucléaire.

De l’intervention en Somalie en 1992 au retrait d’Afghanistan en 2021 aucun conflit, même ceux diplomatiquement les plus contestés, comme celui du Kosovo en 1999 ou celui d’Irak en 2003, ne donne lieu à l’émission d’une quelconque manifestation dans la dimension nucléaire.

La mission de dissuasion a tendance à se replier sur la sanctuarisation des intérêts vitaux des puissances nucléaires.

Et le parapluie nucléaire américain se referme partout où il ne pleut plus — en particulier en Europe. À la place, les États-Unis proposent notamment aux pays de l’Est nouveaux entrants dans l’OTAN d’adhérer à leur projet de bouclier anti-missiles en cours de développement. Ils n’envisagent pas de déplacer plus à l’Est les armes nucléaires déployées dans l’OTAN.

La période est du reste caractérisée par une dynamique de désarmement  : désarmement unilatéral — la France, par exemple, réduit de moitié le nombre de ses têtes nucléaires, passe de trois à deux composantes stratégiques, élimine ses armes pré-stratégiques… —  ; désarmement bilatéral entre les États-Unis et la Russie avec pour l’illustrer la signature des traités SORT (Strategic Offensive Reduction Treaty) de 2002 ou New Start de 2011  ; désarmement multilatéral enfin avec la signature, à partir de 1996, par 184 États du Traité d’interdiction des essais nucléaires (TICEN), celle, la même année, du traité de Pelindaba créant une zone exempte d’armes nucléaires en Afrique ou encore des discussions sur un Traité dit cut-off interdisant la production de matières fissiles pour des armes nucléaires. 

Certes, avec la qualification de l’Inde et du Pakistan comme puissances nucléaires après leurs essais de 1998, la prolifération repart et, après 2006, les programmes nord-coréen et iranien sont sources des plus vives inquiétudes. Cependant, en dépit d’échecs diplomatiques pour faire rentrer dans les rangs Téhéran et Pyongyang, la communauté internationale dans son ensemble est attachée au respect du Traité de non-prolifération (TNP) — considéré depuis la fin de la guerre froide comme la pierre angulaire de la sécurité nucléaire mondiale 35

Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité — autrement dit, les États du P5 comprenant la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie, seuls États officiellement dotés au titre du TNP — constituent on l’a dit une sorte de « directoire » de l’ordre nucléaire mondial conformément aux responsabilités que les traités leur confient. Au cours de ce deuxième âge nucléaire, la stabilité mondiale repose ainsi sur un continuum stratégique de sécurité maintenu entre grandes puissances nucléaires.

La clef de voûte de cette stabilité est évidemment la supériorité militaire incontestée des États-Unis. Durant cette période, on assiste au recentrage des outils de la dissuasion sur la sanctuarisation des intérêts vitaux des États nucléaires.

Ce recentrage est autant doctrinal que le produit de la réduction des stocks d’armes. À aucun moment l’aggravation d’un des nombreux conflits de la période ou les déséquilibres potentiellement induits au niveau régional, au Moyen-Orient ou en Asie, par la prolifération, n’a mis la paix mondiale en péril. De 1991 à 2022, aucun des cinq États nucléaires officiellement dotés n’a brandi la menace nucléaire.

Durant le deuxième âge nucléaire — en tout cas au cours des deux premières décennies 1990 et 2000 — la dissuasion nucléaire repose donc sur une stabilisation des relations stratégiques entre pôles de puissance et sur une convergence de vues au sein du P5 en faveur du désarmement et de la non-prolifération.

L’ordre nucléaire assagi qui succéda à celui de la Guerre froide se dégrade toutefois depuis une quinzaine d’années, insidieusement d’abord, puis de façon accélérée.

Le symptôme de cette dégradation est la dénonciation par les États-Unis et la Russie — avec une accélération sous le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) — des traités de dénucléarisation les concernant directement (FNI en 2019) ou indirectement (retrait américain de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ou JCPOA, en 2018).

La guerre en Ukraine marque une césure dans cette chronique.

Une modernisation de tous les arsenaux nucléaires est en cours ou projetée à l’horizon des deux prochaines décennies.

Louis Gautier

L’état des lieux nucléaire après l’Ukraine

Avec la mise en alerte des forces stratégiques russes déjà évoquée, le monde bascule dans une autre époque.

Nous sommes entrés dans un troisième âge nucléaire.

Certains analystes réfutent ce découpage historique — préférant insister sur les éléments de continuité qui surplombent l’histoire de la dissuasion nucléaire.

Depuis Hiroshima, il est vrai, le tabou de l’interdit nucléaire n’a pas été brisé et le cas de l’Ukraine tendrait plutôt à confirmer le rôle de la dissuasion dans la limitation des conflits. 

Malgré les écarts de vocabulaire et les provocations, le discours russe respecterait ainsi la grammaire classique de la dissuasion.

La mise sous pression par Poutine de ses adversaires européens ne serait pas différente de celle pratiquée autrefois par Moscou dans les crises de 1962 ou 1983. Les États-Unis et la Russie, depuis le début du conflit ukrainien, maintiennent en effet un dialogue permettant de fixer certains seuils, d’éviter toute erreur d’appréciation et de « déconflicter » certaines actions.

Même si ces observations sont justes, elles rassurent alors qu’il faudrait au contraire s’inquiéter du trop-plein nucléaire qui menace l’efficacité même de la dissuasion dans la suite du XXIe siècle.

Le troisième âge nucléaire est en effet caractérisé par la reprise d’une course aux armements effrénée, la compétition stratégique entre blocs de puissances et un relâchement des disciplines de prudence jusque-là fortement intériorisées par les États nucléaires.

L’équation nucléaire tombe-t-elle encore juste ?

Contrairement à certaines spéculations irénistes des années 1990 dénoncées, en leur temps, par Thérèse Delpech 36, le XXIe siècle n’est donc pas « post-nucléaire » mais s’annonce plutôt comme « trop nucléaire ».

Au cours des dernières années, la communauté internationale n’a pas été en mesure d’arrêter la « course à la bombe » de la Corée du Nord.

Les frappes américaines contre les sites iraniens en 2025 ont certes compromis pour un temps le programme iranien mais ne l’ont pas définitivement réduit à quia.

Surtout, ces attaques préemptives ont autant servi de leçon qu’elles risquent de servir de modèle à des actions inopinées de même type ou, pour s’en prémunir, à se doter de moyens au service de stratégies de déni d’accès.

Le troisième âge nucléaire ne peut être décorrélé d’une frénétique reprise de la course aux armements sur fond de tensions mondiales très vives. La compétition agressive entre grandes puissances conduit celles qui en détiennent à accélérer la modernisation de leurs armements nucléaires et les autres à acquérir des moyens stratégiques lourds — à l’instar du projet de « dôme » anti-missiles allemand en amorce de phase opérationnelle ou des programmes de sous-marins à propulsion nucléaire dont se dotent l’Australie ou la Corée du Sud.

Dans le domaine des armements nucléaires, une modernisation de tous les arsenaux est en cours ou projetée à l’horizon des deux prochaines décennies.

Les objectifs de cette modernisation sont d’augmenter les performances des armes et des vecteurs nucléaires — furtivité, vélocité, précision, allonge et emport — ou d’en faire varier la manœuvrabilité et l’adaptabilité afin de disposer d’une gamme plus diversifiée d’outils donc d’usages — portée, charge, programmation et recalage, trajectoire extra-atmosphérique et croisière atmosphérique des missiles. 

À l’horizon de 2035-2045, la donne nucléaire sera donc profondément transformée.

Au sein du groupe des États nucléaires dotés — Chine, Corée du Nord, États-Unis, France, Inde, Israël, Pakistan, Royaume-Uni, Russie — en fonction des dynamiques de rattrapages capacitaires et/ou de sauts technologiques réussis quoiqu’encore incertains, la situation sera plus contrastée que par le passé. La différenciation entre les acteurs nucléaires résultera moins des effets quantitatifs que qualitatifs de la prolifération verticale 37. Même si la taille des arsenaux augmente de nouveau et si le nombre de têtes nucléaires déployées croît sur la période récente comme en Chine — 1000 têtes à l’horizon 2030 contre 410 en 2023 — ce qui compte vraiment, ce sont les performances intrinsèques des futures armes ainsi que celles des moyens affectés à la mission nucléaire — cloud de combat dédié, emploi de l’IA, systèmes de guidage et de transmission, drones d’accompagnement et leurres…

À cet égard, l’utilisation de l’IA dans la préparation et la mission nucléaires peut être un avantage considérable mais aussi exposer au pire — par exemple en cas d’empoisonnement ou de biais accidentel contaminant les algorithmes 38

Plusieurs tendances caractérisent les évolutions actuelles : la remontée en gamme des triades nucléaires américaines 39, russes 40 et chinoises 41, mais aussi, des composantes françaises 42, britanniques 43 et indiennes  ; la diversification des panoplies nucléaires couplée à une diversification des scénarios d’emploi  ; la convergence technologique entre missiles conventionnels et missiles nucléaires, à l’instar des missiles multi-rôle de la famille Kalibr ou Iskander utilisés avec des charges classiques par les Russes en Ukraine.

Le développement des programmes de missiles hypersoniques américains, russes, chinois, français constitue à cet égard une évolution clef : ces vecteurs mis en œuvre pour frapper dans la profondeur peuvent être alternativement équipés de têtes conventionnelles ou nucléaires — ce qui vient évidemment brouiller le statut de ces armes autrefois clairement affectées. 

Le tir à blanc d’un missile Oreshnik russe sur la ville de Dnipro le 21 novembre 2024, l’évocation le 26 octobre 2025 par Vladimir Poutine du missile de croisière à propulsion nucléaire Bourevesnik 9M730, puis, dans la foulée, d’un essai de torpille lourde autonome thermonucléaire Status-6 Poséidon, sème encore un peu plus la confusion dans le jeu de la dissuasion. Toutes ces armes « exotiques » russes, que certains appellent les « armes du manège » 44, semblent en effet avoir pour finalité non la dissuasion, mais l’intimidation.

La dissuasion, c’est menacer l’autre pour l’empêcher de faire, l’intimidation c’est menacer l’autre pour le contraindre à céder.

Dans cette logique d’intimidation, le risque du chantage nucléaire est que la menace terrifie sans être suffisamment prise au sérieux.

Pour que la dissuasion fonctionne, il faut se comprendre et — pour les rationaliser — pouvoir « bilatéraliser » les risques. La dissuasion fonctionne bien à deux — URSS-États-Unis, Inde-Pakistan, Chine-États-Unis — et quand les tiers s’alignent derrière les protagonistes — la France et le Royaume-Uni derrière les États-Unis lors des crises de la guerre froide — ou s’abstiennent — comme la Chine durant ces mêmes crises.

Mais il est aujourd’hui difficile, à neuf États dotés, de modéliser l’équation nucléaire globale — et même de faire des équations nucléaires régionales en pleine évolution d’un point de vue capacitaire et alors que les disciplines d’alliance et de désarmement sont dans la torpeur.

On constate aussi une divergence accrue des doctrines entre États nucléaires en partie liée à l’évolution parallèle des armements conventionnels et nucléaires sur lesquelles elles s’appuient.

Une analyse comparative des doctrines des États nucléaires montre ainsi qu’elles sont entre elles de moins en moins appariées et particulièrement taiseuses sur les concepts d’emploi des nouvelles armes entrant en service dans les forces stratégiques.

Dans le même temps, l’activité des diverses instances de négociation sur les questions nucléaires — AIEA, OTICE, Conférence du désarmement et Groupe d’experts de l’ONU… — est au point mort. Seuls des échanges au sein des cadres de concertation que constituent le P3 — États-Unis, France, Royaume-Uni — et le P5 sont maintenus — mais sans agenda autre que de court terme et en cas de crise.

Dans le troisième âge nucléaire, il n’y a plus ni chefs de file, ni directoire.

Dans un monde désorienté et drogué au réarmement, l’équation nucléaire apparaît difficile à pondérer et faiblement tempérée.

Sortir de l’inquiétude stratégique européenne

C’est dans ce contexte que les Européens, somnolents depuis la fin de la Guerre froide, se réveillent enfin de leur torpeur stratégique après avoir coup sur coup subi deux électrochocs  : l’attaque de l’Ukraine par la Russie en 2022 puis l’abandon de l’Ukraine par les États-Unis en 2025.

Ils semblent revenus désormais d’une commune imprudence qui leur avait fait oublier que les États, pour survivre, doivent d’abord connaître leurs ennemis et ne se reconnaître ensuite aucun protecteur.

La décision prise par le général de Gaulle de doter la France d’une force de dissuasion propre se fondait d’ailleurs sur ce postulat — comme le projet d’une défense européenne commune porté par la France depuis le traité de Maastricht. Par rapport au désintérêt pour les questions nucléaires manifesté hier, le moment est suffisamment inquiétant pour que l’épineuse question de la protection par les armes nucléaires de la sécurité européenne puisse être abordée avec nos partenaires de façon positive. 

Dans le troisième âge nucléaire, il n’y a plus ni chefs de file, ni directoire.

Louis Gautier

Jusqu’à présent, à chaque fois que la question de l’effectivité de l’assurance américaine ou de la réassurance britannique et française s’était trouvée posée, le débat avait toujours tourné court.

Les ouvertures pratiquées par la France depuis 1991 ont été peu couronnées de succès.

La coopération avec les Britanniques a vite marqué le pas 45.

Les propositions de concertation avec les Allemands n’ont jamais prospéré 46.

Jusqu’à présent les offres françaises n’avaient pas trouvé d’écho à la hauteur du défi pour la sécurité européenne 47

Le discours du Président Emmanuel Macron devant la 27e promotion de l’École de Guerre, le 7 février 2020, rappelant que la dissuasion nucléaire française était de facto un élément d’une dissuasion européenne et proposant d’en débattre plus concrètement n’avait guère suscité de réactions autres que poliment intéressées dans la plupart des chancelleries de l’Union.

La guerre d’Ukraine a changé le simple intérêt en sujet d’attention depuis 2022 — et même en attente au cours de l’année écoulée.

En raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont plus évolué en trois ans qu’en trente.

Nos partenaires attendent maintenant de la France qu’elle précise ses intentions concernant le rôle effectif que ses forces stratégiques pourraient jouer dans la protection de l’Europe. 

Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat de sécurité européen est une bonne chose. Qu’à Berlin, Vilnius ou Varsovie on envisage désormais que les moyens de dissuasion français et britanniques puissent être une alternative plausible au parapluie nucléaire américain montre assez l’inquiétude actuelle d’un risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.

Il convient maintenant d’avancer en faisant aussi comprendre à ces partenaires que l’offre de service française ne peut pas être à sens unique mais qu’elle suppose de leur part une adhésion à certains principes et des contributions en retour. Dans cette affaire, surtout avant qu’elle ne prenne tournure, il faut veiller à ne pas fragiliser la crédibilité de la dissuasion française — qui devra se garder de trop en promettre.

L’européanisation de la dissuasion nucléaire française est un sujet trop sérieux, trop existentiel pour que l’on puisse, en cette matière, tolérer l’improvisation. 

La dimension européenne de la dissuasion française

Les fondements de la dissuasion nucléaire française sont l’indépendance de la posture et la souveraineté des choix.

La mission première des forces stratégiques françaises est de garantir la survie de la nation.

Pour autant, une « dimension européenne » de la dissuasion nucléaire française a toujours été reconnue.

Elle fut régulièrement évoquée par les présidents de la République successifs, au cours des trente-cinq dernières années — en particulier par François Mitterrand, Jacques Chirac et François Hollande.

Dans son discours d’Istres en 2015, ce dernier exposait ainsi que la définition des « intérêts vitaux de la France ne saurait être limitée à la seule échelle nationale », qu’ils ont une dimension européenne, et que « l’existence d’une dissuasion nucléaire française apporte une contribution forte et essentielle à l’Europe ».

La question de l’élargissement de la dissuasion française n’est donc pas un péché contre l’esprit. La France, a toujours considéré que sa force de frappe contribuait à la protection du territoire européen. De même, elle a toujours considéré que les moyens militaires de ses alliés contribuaient à la crédibilité de sa dissuasion. La déclaration franco-britannique dite des Chequers de 1995 établissait même déjà une solidarité entre les intérêts vitaux de la France et ceux du Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de ses plus proches partenaires est donc ancienne.

Les propositions réitérées en 2024 et 2025 du président Emmanuel Macron 48 vont cependant plus loin — en franco-britannique d’abord, mais plus généralement à l’égard de nos autres partenaires, notamment l’Allemagne.

Le 10 juillet 2025, les dirigeants français et britanniques ont en effet annoncé dans la Déclaration de Northwood que « si [leurs] forces nucléaires sont indépendantes, elles peuvent être coordonnées ».

Quinze ans après le traité de Lancaster House de 2010 49, Paris et Londres, en créant un groupe de pilotage nucléaire, franchissaient une étape pour organiser une coordination opérationnelle, non plus seulement circonstancielle comme quand simultanément en 2022 les deux pays avaient renforcé leur patrouille de SNLE, mais dans la durée cette fois. C’est du moins l’avancée que l’on suppose recherchée par cet accord.

Mais une chose est l’extension de la coopération entre deux puissances nucléaires pour maximiser l’effet dissuasif de la présence à la mer de leurs SNLE, jusqu’à pouvoir envisager de jumeler des patrouilles ; une autre l’élargissement des forces de dissuasion françaises et éventuellement britanniques à la sécurisation de l’espace européen dans son entier.

Il s’agit là d’une hypothèse audacieuse qui, pour ce qui concerne la dissuasion française, demande à être clarifiée à partir des critères politiques, doctrinaux, opérationnels et capacitaires qui lui sont propres.

On ne voit pas comment l’élargissement de la dissuasion française à d’autres intérêts vitaux que ceux de la France pourrait laisser sans interrogation ni réexamen le principe d’autonomie et des concepts doctrinaux comme ceux de la « stricte suffisance » et de l’« ultime avertissement », l’articulation des moyens français avec les forces nucléaires de l’OTAN 50, voire la compatibilité des doctrines d’emploi et, enfin, la nature des épaulements stratégiques et capacitaires apportés par nos partenaires.

Si l’on veut entrer dans la discussion sereinement pour la France et dans la franchise pour nos partenaires, il faut donc d’emblée placer des lignes rouges.

« Européanisation » : lignes rouges et hypothèses

Tout d’abord, la dissuasion française élargie n’est pas une dissuasion partagée.

Sauf à en ruiner la crédibilité, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, ni l’ordre de mise à feu des missiles nucléaires français. 

L’autonomie de la dissuasion requiert en outre, au plan industriel et des programmes d’équipement, la maîtrise complète des circuits de production et de la chaîne de valeur nécessaire au développement et au déploiement en toute indépendance des armes nucléaires, de leurs vecteurs et de leurs porteurs — la question de la maîtrise d’œuvre du NGF et du cloud de combat dans le SCAF à cet égard est loin d’être accessoire.

Cela posé, deux pistes peuvent être explorées.

La première est doctrinale et concerne les choix de politiques militaires de nos partenaires européens. 

Une concertation sur l‘environnement de sécurité, les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et — le moment venu — sur la définition théorique de l’éventail des frappes devrait pouvoir être engagée. Mais cette concertation n’a aucune chance d’aboutir si les postures stratégiques des partenaires avec qui nous pourrions avoir un tel dialogue ne convergeaient vers la définition progressive d’un contrat commun de sécurité collective et une mise en cohérence capacitaire.

Comment initier ces discussions avec méthode  ? Une chose est certaine  : en termes de cadre, il ne faut surtout pas intégrer le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN (NPG). Ce qui, hier, était déjà une mauvaise idée tant ce groupe manque de réelle consistance, serait politiquement et symboliquement dévastateur aujourd’hui et totalement contraire à l’essence même de l’initiative qui est d’asseoir l’autonomie stratégique de l’Europe. Du reste, imagine-t-on, aujourd’hui, parler de dissuasion avec les Turcs ?

Il faut donc, pour de premiers échanges au niveau des experts de quelques États parties prenantes, un cadre ad hoc exclusif, entre gens de confiance.

La deuxième piste à explorer est capacitaire et opérationnelle.

La dissuasion nucléaire est un domaine à part des politiques de défense, pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide.

On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique.

L’arme nucléaire s’inscrit dans une continuité stratégique et opérationnelle comme un
éléments de rupture : c’est une arme d’ultime recours, ce qui veut dire que d’autres sont
supposées avoir parlé avant elle.

Actuellement, la dissuasion française se place — à part et en creux — à côté des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des Alliés. 

Si la garantie américaine venait à manquer et que l’Alliance périclitait, avant d’élargir la dissuasion, il faudrait en reconsidérer l’adossement — et sans doute aussi en adapter les moyens.

Notre dissuasion doit pouvoir s’inscrire dans un système de protection européen multicouches à bâtir qui suppose, à côté des armes nucléaires, de détenir collectivement des équipements du haut du spectre — notamment spatiaux, des missiles conventionnels lourds et de plus long rayon d’action, des moyens de défense anti-missiles…

Autrement dit : il s’agit de pouvoir opposer à tout adversaire agressif, d’abord préventivement et pour le dissuader, une réponse stratégique globale.

S’agissant des moyens, avec un stock d’armes nucléaires opérationnelles de l’ordre de 290 pour la France et 240 pour le Royaume-Uni, la question est moins celle du nombre que de leur qualité, de leurs performances et de leur flexibilité d’emploi.

La dissuasion française élargie n’est pas une dissuasion partagée.

Louis Gautier

La France, en passe de renouveler ses composantes avec une troisième génération de la Force océanique stratégique (FOSt) et des FAS, dispose et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards 51.

Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations extrêmes, des cas limites.

Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ?

Faut-il envisager de se doter, en partenariat, d’un autre type de missile au double standard conventionnel et nucléaire permettant des frappes dans la profondeur ?

Comment combiner cette évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture, demain souhaitable et quand ce sera opportun avec la Russie, de négociations relatives à la limitation de la menace nucléaire sur notre continent et à son équation de sécurité future ?

Au plan opérationnel, des épaulements sont aussi envisageables, comme le préfigure l’exercice conduit avec un avion ravitailleur italien en 2022. Un premier axe de coopération pourrait porter sur le soutien aux missions des FAS et la Composante nucléaire aéroportée (CNA), nos partenaires fournissant une partie des moyens d’accompagnement nucléaire et augmentant ainsi la capacité de pénétration du raid nucléaire.

La participation de moyens aériens européens à la réalisation de la mission nucléaire permettrait de traiter au préalable systématiquement des points névralgiques adverses, de relever ou compléter les aéronefs d’escorte ou de ravitaillement en vol.

Comme à l’OTAN, il pourrait être, un jour ainsi envisageable de confier à des pilotes européens, par exemple allemands ou polonais, la responsabilité de mettre en œuvre les moyens d’environnement de la mission nucléaire. 

On peut aussi par le stationnement au sol des avions des FAS ou leur déploiement dans les espaces aériens de nos alliés rendre manifeste et tangible l’européanisation de la couverture de la dissuasion française.

Les marines européennes pourraient aussi contribuer à la protection avancée des SNLE de la FOSt française et de la Royal Navy britannique. Plusieurs États européens — Allemagne, Norvège, Pays-Bas — viennent en effet d’effectuer des investissements notables dans la lutte anti-sous-marine et anti-surface 52.

Si une crise venait à survenir avec la Russie, ces bâtiments en complément des moyens français et britanniques déjà déployés sur zone pourraient venir chasser les intrus voire en découdre avec des forces hostiles loin des bases de la France en particulier au nord de la Manche dans les passes stratégiques de la Baltique et de la mer du Nord 53.

Si le nombre des vecteurs embarqués à bord des SNLE français et britanniques est jugé suffisant par Londres et Paris pour infliger des dommages inacceptables à un adversaire qui s’en prendrait à nos intérêts vitaux, l’accroissement d’un bâtiment pour chacune des deux flottes aujourd’hui calibrées à quatre SNLE permettrait d’assurer en permanence au moins trois SNLE à la mer.

La coordination franco-britannique annoncée par la déclaration de Northwood crédibilise en outre l’option d’une réponse coordonnée en cas d’attaque majeure visant le territoire européen et non seulement l’un des deux pays.

Il s’agit avant tout de rendre incommensurables par l’adversaire les probabilités de frappe et les coups au but.

Coordonner plus systématiquement les temps de présence à la mer des SNLE britanniques et français semble donc un objectif réaliste et raisonnable.

En revanche, en raison de l’étroite coopération existante entre Américains et Britanniques sur les vecteurs, on ne peut envisager d’étendre le partenariat franco-britannique ni aux technologies ni aux armes elles-mêmes.

Toute la difficulté de l’élargissement de sa dissuasion pour la France est de ne pas lui faire perdre en crédibilité et de gagner en robustesse par des coopérations avec ses partenaires. 

Pour Paris comme pour ses partenaires européens, qui s’engageraient solidairement dans l’entreprise, ce qui compte est d’abord et avant tout le rétablissement d’un rapport de force dissuasif avec la Russie.

*

Dans le contexte politique, géostratégique et militaire actuel, la proposition d’un élargissement européen de notre dissuasion nucléaire mérite d’abord un accueil positif, ensuite un examen sérieux et s’entend enfin sous certaines conditions.

Jamais la France, par une frappe nucléaire d’envergure, ne jouera son va-tout si sa survie comme nation n’est pas également en cause.

Jamais elle ne pourra transiger sur l’autonomie des moyens de la dissuasion, ni sur le caractère souverain de la chaîne de commandement.

En revanche, l’européanisation de sa dissuasion procure à celle-ci de la profondeur de champ et de la robustesse.

Enfin elle contribue au rééquilibrage des rapports de forces en Europe et, en cas de guerre déclarée, à éviter que les hostilités ne débouchent sur une lutte à mort. N’oublions pas que c’est protégé par la dissuasion que le territoire russe est ainsi resté à l’abri de frappes très sévères depuis le début de la guerre d’Ukraine.

Selon cette grammaire — et à condition que le rapport des forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un ennemi potentiel — les armes nucléaires françaises peuvent remplir un rôle historique : contribuer à une stratégie de déni d’accès élargie à la protection du territoire et des populations de l’Union.

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12.12.2025 à 14:40

Par où Poutine attaquera-t-il l’Europe ?

Matheo Malik

Zilupe.

Ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, c’est par cette petite ville lettone que les armées de Poutine seraient le plus susceptibles d’effectuer une percée dans l’OTAN.

Moscou connaît nos maillons faibles — et nous ne les protégeons pas assez.

De la Lettonie au Svalbard, cartographie des points fragiles que la Russie pourrait essayer de briser en 2026.

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Texte intégral (7425 mots)

Pour éviter les écueils du rassurisme et de l’alarmisme, il faut toujours partir des faits : Poutine menace clairement et directement l’Europeet nous ne sommes pas prêts. Dans cette période d’incertitude, notre rédaction indépendante et européenne ne peut se développer que grâce à vous, nos lectrices et lecteurs : découvrez toutes nos offres pour nous soutenir en vous abonnant au Grand Continent

Soixante-cinq kilomètres. C’est la distance qui sépare la frontière du Bélarus de celle de l’enclave russe de Kaliningrad. Cette zone entre la Pologne et la Lituanie — dite corridor de Suwalki — assure la continuité territoriale du cœur de l’Union européenne, « de Lisbonne à Tallinn » ; elle constitue le seul lien continental de l’Alliance atlantique avec les trois républiques baltes. 

Depuis 2015, la région est l’objet de toutes les attentions.

Cette année-là, un article de Paul McLeary compare le corridor de Suwalki à la « trouée de Fulda » qui avait, pendant la Guerre froide, concentré une grande part des peurs d’une invasion par les forces du Pacte de Varsovie 54.

Depuis l’installation en 2016 de brigades multinationales de l’Alliance dans cette zone 55, on imagine que les forces russes massées au Bélarus, auraient pour plan, dès le début d’une guerre contre l’OTAN, de traverser ce corridor. Dans le même mouvement, elles pourraient désenclaver Kaliningrad et couper les pays baltes du reste de l’alliance, ce qui faciliterait leur invasion ultérieure 56.

Plus récemment, les projets de « murs » contre les drones sur le flanc Est de l’Europe envisagent d’automatiser la détection et la neutralisation des « forces ennemies massées dans le corridor de Suwalki » 57.

Les Russes nous feront-ils cependant la faveur d’attaquer là où nous les attendons ?

Ou faut-il chercher ailleurs le maillon faible ?

Et d’ailleurs, le maillon faible de quoi ?

Le plan Suwalki : une stratégie de Guerre froide ?

Pendant la Guerre froide, lorsque les craintes se concentraient sur la vulnérabilité de la trouée de Fulda, le scénario de référence d’un conflit contre le Pacte de Varsovie était celui d’un déferlement de l’armée rouge et de ses alliés sur l’Europe occidentale — plus ou moins précédé d’emploi d’armes nucléaires.

À cette époque, l’URSS disposait des moyens et des effectifs pour envisager la conquête de l’Europe, tout en assumant le risque d’apocalypse ; il n’y a guère que trois-cents kilomètres entre la frontière tchèque et le Rhin.

Au même moment, le risque d’un Hamburg Grab 58 était bien compris : l’OTAN envisageait que les Soviétiques tentent une prise de gage territorial limitée, qui « testerait » la résolution de l’Alliance et pourrait exposer le manque de volonté américaine de s’engager pour une « simple ville allemande ».

Cette raison fut l’une de celles qui justifièrent le maintien d’une défense de l’avant, à la fois puissante mais très exposée, au plus près du rideau de fer. L’Alliance assumait une plus grande vulnérabilité initiale en cas — peu probable — de guerre totale, en échange d’une limitation du risque — plus probable — de prise de gage territorial. 

Par analogie, il peut donc être tentant de penser que le corridor de Suwalki constituerait notre nouvelle trouée de Fulda : sa prise permettrait de diviser l’alliance en deux ; elle constituerait un test majeur pour nos forces conventionnelles et permettrait à la Russie d’engager le conflit dans des termes favorables.

À Moscou, les siloviki pourraient profiter du « moment trumpien » pour tenter de faire vaciller l’OTAN et l’Union.

Stéphane Audrand

Est-il cependant vraiment dans la stratégie de la Russie d’engager une lutte du fort au fort en frappant là où on l’attend ?

Une attaque massive dans cette région entraînerait en effet inéluctablement la Pologne dans le conflit. Elle constituerait un électrochoc majeur pour l’OTAN et pour l’Europe en mettant en danger la totalité des forces de réassurance présentes dans les pays baltes. Pour toute administration américaine, elle risquerait de représenter une menace telle qu’elle ne pourrait être ignorée.

Face à une Pologne qui alignera bientôt la première armée de terre d’Europe 59, une telle attaque impliquerait pour la Russie d’engager un corps de bataille tout au bout du Bélarus, avec un ravitaillement très dépendant de l’axe Hrodna–Minsk, exposé le long de la frontière lituanienne.

Elle justifierait toutes les attaques envisageables sur Kaliningrad ; le cœur du conflit pourrait se situer en aval de l’enclave — les forces russes rencontrant une résistance à mi-chemin.

Touchant la Lituanie où stationne la brigade sous commandement allemand, l’invasion entraînerait Berlin dans la guerre — ce alors que l’Allemagne, selon les conditions politiques qui prévalent, pourrait être tenue à l’écart d’une confrontation armée.

Enfin, le terrain du corridor de Suwalki est peu adapté à ce qu’est devenue l’armée russe aujourd’hui : une force qui s’appuie sur ses drones et son infanterie devrait envahir une zone boisée — moins propice aux drones — et aux sols peu porteurs dans lesquels l’infanterie risquerait de s’enliser 60.

En d’autres termes, attaquer par le corridor de Suwalki serait pour la Russie un immense risque politique et militaire.

Certes, depuis février 2022, on ne peut exclure un comportement en apparence suicidaire de la part du pouvoir russe — dont la rationalité et la culture stratégique diffèrent beaucoup des nôtres. Pourtant, même avec une grille de lecture adaptée, il semble que la probabilité d’attaque contre le corridor soit tout de même assez faible au regard des objectifs de Vladimir Poutine.

Affaiblir l’Union plutôt que de conquérir des territoires

À court terme, la cible du pouvoir russe actuel vis-à-vis de l’Europe n’est pas la conquête territoriale mais bien l’affaiblissement de l’Union elle-même en tant qu’institution.

Cela vaut aussi pour l’OTAN : en tant qu’organisations qui réunissent des États plus faibles que la Russie pour créer une force collective qui lui est supérieure, ces institutions constituent notre « centre de gravité ». Que ces deux institutions s’effondrent et la Russie se retrouvera en position de force face à chacun des anciens membres — capable de dicter son agenda de domination impériale à des nations dont la solidarité aura été testée et mise en échec.

Le bénéfice est double : sur son territoire, la fédération de Russie effacerait toute alternative désirable pour les peuples qui la constituent ; à l’étranger, elle détruirait deux des piliers d’un ordre international fondé sur le droit : la légitime défense collective et le respect des frontières et de la souveraineté des nations — grandes ou petites 61.

Comment s’y prendre pour détruire une institution ?

Le moyen est simple : il s’agit de tester sa solidité face à une crise qu’elle est supposée savoir gérer — en manœuvrant pour qu’elle échoue.

À cette fin, il est inutile d’infliger d’immenses destructions humaines ou matérielles : un échec politique suffit.

Dans le cas de l’Union comme de l’OTAN, la solidarité des membres est le fondement de l’institution, inscrit dans les textes fondateurs comme un acte de foi. Pourtant, si cette solidarité pendant la Guerre froide était généralement forte entre Européens, l’arrimage des États-Unis a toujours constitué un point de vigilance sur notre rive de l’Atlantique.

À chaque crise, du blocus de Berlin aux Euromissiles, l’Alliance a toujours présenté un front relativement uni : le leadership américain était sans équivoque pour promettre un engagement et des représailles en cas d’attaque contre l’Europe — même si leur forme et leur intensité s’inscrivaient dans une certaine ambiguïté stratégique.

Cette fermeté n’a pas disparu avec la Guerre froide. En 2014, après l’invasion de la Crimée et sans attendre une réponse collective de l’Alliance, les États-Unis avaient immédiatement envoyé des forces et fait preuve de leadership pour organiser la réponse collective qui fondait la dissuasion sur la réassurance 62. Une telle réaction avait redonné du crédit à une administration Obama — dont on avait pu douter compte tenu de son orientation en faveur de l’Asie et du désarmement nucléaire.

En 2025, avec Donald Trump à la Maison-Blanche, la situation est radicalement différente. 

Malgré leur incapacité à triompher en Ukraine, les siloviki au pouvoir à Moscou pourraient profiter du « moment trumpien » pour tenter de faire vaciller l’OTAN et l’Union.

Pour ce faire, il leur faut trouver un objectif qui remplisse plusieurs critères.

D’abord, le but visé doit être suffisamment important pour être significatif à beaucoup d’Européens — mais aussi assez peu critique pour que l’administration Trump ait toutes les raisons de refuser un engagement.

Ensuite, il doit dans l’idéal ne pas justifier, aux yeux de nombreux Européens, que ceux-ci risquent une guerre contre la Russie.

Enfin, l’objectif doit être propice à l’application de la doctrine russe de « guerre d’un niveau supérieur » fondée sur le contournement de la lutte armée — et qui fait de la guerre un phénomène à la fois permanent, protéiforme et hybride, dans lequel le combat n’est qu’une phase parmi d’autres de l’action destinée à soumettre l’adversaire 63.

Où frappera la Russie ? Les options à écarter

À l’aune de ces critères, on peut faire l’hypothèse que le corridor de Suwalki serait un « trop gros morceau ».

Ce corridor est à la fois trop consensuel pour les Européens et trop difficile à ignorer pour les Américains.

La Lituanie n’est pas un pays propice pour des actions d’ingérence russes, et tenir la Pologne et l’Allemagne hors du conflit devrait pour la Russie être une priorité ; du reste, le terrain n’est pas favorable et les voies de communication seraient exposées.

Pour Moscou, le pari est risqué — politiquement et militairement.

L’hypothèse estonienne

De même, la ville de Narva, en Estonie, régulièrement citée aux côtés de Suwalki comme pouvant faire l’objet d’une tentative de prise de gage territorial, constitue également une cible difficile — même si on a pu la comparer à Dantzig en se demandant s’il fallait « mourir pour Narva » 64.

Certes, la ville jouxte la frontière — une position propice pour une attaque surprise — et elle abrite des minorités linguistiques russophones pouvant être instrumentalisées — ce qui facilite les actions d’ingérence et de manipulation politique. Sur le plan logistique, la Russie pourrait par ailleurs utiliser ses lignes intérieures et serait moins exposée à des manœuvres sur ses flancs tout en bénéficiant de ses bulles de déni d’accès nationales.

D’autres raisons peuvent cependant dissuader Moscou d’attaquer par ce côté : l’Estonie abrite le groupe de combat de l’OTAN dirigé par les Britanniques, au sein duquel se trouve le groupement français. La perspective d’affronter, au premier jour et à la première heure des combats, les troupes des deux puissances nucléaires européennes constitue un facteur défavorable — tant par leur qualité que par les risques d’escalade.

Tout aussi défavorable est la perspective de voir la Finlande intervenir, pays très proche de l’Estonie, disposant d’une armée considérable et autonome, et qui pourrait rapidement miner les eaux devant Saint-Pétersbourg, paralysant — enfin — la flotte des pétroliers russes.

Si cela ne suffisait pas, l’Estonie elle-même fait des efforts considérables pour améliorer sa défense nationale : elle pourrait devenir une « abeille pouvant paralyser un éléphant » pour reprendre les mots de son ministre de la Défense dans ces pages.

Attaquer par le Nord

Les scénarios d’attaque évoquent parfois le Finnmark norvégien. Il serait cependant pour la Russie une option délicate.

Certes, par le passé, la Russie a été soupçonnée d’encourager au Finnmark des mouvements d’espionnage. Elle a aussi tenté d’y entretenir une influence via des actions pseudo-mémorielles 65.

La société norvégienne est cependant très soudée et la Finlande proche serait disposée à intervenir. Du reste, les actions russes devraient partir de la péninsule de Kola — l’un des bastions de la dissuasion nucléaire — notamment par la présence de bases abritant des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Ce qui est plus important, c’est qu’on voit mal quel récit Moscou pourrait mobiliser pour justifier une invasion du Finnmark, au-delà de la rhétorique classique qui consiste à dire que la seule présence de l’OTAN près de sa frontière constitue une menace.

En cas de crise déjà entamée, une action dans cette zone aurait tout au plus un potentiel de diversion important, en neutralisant une grande partie de la capacité norvégienne à se projeter ailleurs ; S’emparer du port de Kirkenes serait une agression qui rendrait certes une intervention de l’OTAN difficile sur le plan militaire, mais relativement consensuelle sur le plan politique — du moins entre alliés européens.

L’Ukraine en tampon de la Moldavie 

Enfin, la question de la Moldavie est assez souvent soulevée : là encore, la situation ne semble pas se prêter à une action militaire.

La situation moldave est objectivement dépendante du destin de l’Ukraine et de sa capacité à conserver la région frontalière d’Odessa.

Pour l’heure, les forces russes en Transnistrie sont à la fois trop faibles pour tenter un coup de force contre la Moldavie, trop faibles pour résister à une intervention ukrainienne et impossibles à renforcer de manière significative tant que dure le conflit en Ukraine.

Autrement dit : il est dans l’intérêt de Moscou de maintenir le statu quo militaire en Moldavie tant que l’Ukraine résiste.

La déstabilisation de la Moldavie recherchée par la Russie ne peut venir pour l’heure que d’actions d’ingérence sous le seuil de la lutte armée.

Enfin, n’étant pas membre de l’Union ni de l’OTAN, l’attaque de la Moldavie aurait surtout, à nouveau, une valeur de test.

Lettonie et Svalbard : les maillons faibles ?

À bien des égards, une incursion à la frontière lettone pourrait en revanche constituer une option tentante pour Moscou.

Dans le cadre d’une telle opération, il ne s’agirait pas de mener une grande « campagne d’invasion » mais de s’enfoncer de quelques kilomètres, via une opération sous faux drapeau, pour prendre un ou deux villages dans un secteur comportant des minorités russophones.

La carte des minorités russophones fournit à cet égard un « plan de marche » assez commode.

L’hypothèse Zilupe : un point faible de l’Alliance en Lettonie

Les environs de Zilupe, dans l’est du pays, très éloignés de la capitale Riga et du quartier général des troupes de l’OTAN qui s’y trouvent, combinent un terrain relativement plus ouvert que Suwalki, la présence de minorités russophones ainsi qu’une voie ferrée et un axe routier majeur depuis la Russie.

La Lettonie abrite la plus importante minorité russophone des pays baltes. Une bonne part de ces russophones s’est installée à l’époque soviétique : ils représentent, d’après les autorités lettones, 23,7 % de la population 66

Une campagne d’influence dans le pays trouverait facilement quelques relais disposés à soutenir le récit de Moscou — moyennant peut-être des sommes d’argent.

Dans une campagne d’influence, la véracité compte moins que la vraisemblance.

Et de telles campagnes ont déjà commencé : le gouvernement letton s’efforce d’y répondre au mieux, en coopération avec le Strategic Communications Center of Excellence de l’OTAN situé dans le pays 67.

La Russie pourrait aussi tabler sur l’impréparation des forces armées adverses.

En Lettonie est stationnée la brigade multinationale de l’OTAN commandée par le Canada, une unité composée d’un grand nombre de membres (14). Mais une partie de ses forces est issue de pays dont les armées ne sont pas parmi les mieux préparées  au combat combiné moderne 68.

En novembre 2025, lors de l’exercice « Resolute Warrior » de cette brigade, aucune image n’a été diffusée qui montrerait l’emploi de drones, de cope cages ou de tactiques à l’œuvre en Ukraine : au contraire, chars non protégés, pièces d’artillerie statiques non camouflées et placées à découvert ou hélicoptères approchant la zone de manœuvre en plein jour laissent planer le doute sur la qualité de l’entraînement de cette unité 69

Tous ces facteurs font qu’il serait possible pour la Russie de jouer une partition connue : fomenter des actes sous de faux drapeaux contre les minorités russophones, faire passer des armes en contrebande — via le port de Riga —, agiter des milices, crier à l’oppression et faire intervenir ses forces sans reconnaissance officielle pour s’emparer de quelques villages à la frontière et s’enterrer sous la protection de drones et de missiles antiaériens.

Des barrières blindées — connues sous le nom de «  dents de dragon  » — sont installées dans une zone de stockage à Zilupe, en Lettonie pour fortifier et sécuriser la frontière avec la Russie dans ce qui est l’un des points faibles les plus vulnérables de l’Alliance atlantique face à Poutine, en avril 2025. © Alexander Welscher/DPA

Conformément à leur doctrine, les Russes charrieraient une puissance de feu supérieure — mais qui resterait en grande partie sur leur territoire, obligeant les Européens à assumer le coût politique d’une frappe sur la Russie.

Les drones présentent en outre l’avantage de pouvoir accroître l’ampleur du « déni plausible » en prétendant dans un premier temps qu’ils ne sont pas « russes ».

Une telle tactique permettrait ainsi d’éviter d’engager directement au premier jour les troupes britanniques et françaises stationnées en Estonie, mais aussi les troupes allemandes et polonaises positionnées dans le corridor de Suwalki.

Elle ne donnerait en outre pas vraiment de prétexte pour une attaque contre Kaliningrad.

Face à une incursion limitée sous un faux drapeau, niée par Moscou, la réaction de l’Alliance serait donc mise à rude épreuve.

Certes, les plans de fortification de leur frontière par les pays baltes sont ambitieux. Seront-ils cependant menés à bien avant la fin de la présidence Trump II ? Par exemple, la défense lettone ne prévoit pas d’achever les travaux majeurs avant 2029 70, soit à la fin du mandat de l’actuel président américain.

Pour la Russie, attaquer la Lettonie, c’est attaquer à la fois l’OTAN et l’Union dans le même mouvement — coup double donc, et, si l’une des deux institutions vacille, coup gagnant.

À bien des égards, une incursion à la frontière lettone pourrait constituer une option tentante pour Moscou.

Stéphane Audrand

L’archipel du Svalbard

Bien plus au nord, l’archipel du Svalbard pourrait constituer une autre proie de choix pour Poutine.

Bien que placé sous souveraineté norvégienne, le statut de l’archipel est fixé par un traité qui date de 1925 et interdit sa militarisation.

Ce traité précise en outre que tous ses signataires, parmi lesquels figure la Russie, bénéficient d’un « égal accès » à ses ressources naturelles 71.

Plus près de nous, le gouvernement norvégien tente de réaffirmer sa souveraineté sur l’archipel par des dispositions légales qui ne sont pas reconnues comme valides par la Russie, au titre de son interprétation du traité de 1925.

La défense de l’archipel serait difficile pour la Norvège : sa flotte de haute mer ne compte que quatre frégates et aucun navire supplémentaire ne devrait être admis en service avant 2030 au mieux 72.

La Russie a par ailleurs depuis 2022, décidé de renforcer la présence de ses nationaux sur l’archipel 73.

Situé au nord du 76e parallèle, l’archipel du Svalbard constitue une prise arctique très éloignée du cœur du continent européen et sans doute des préoccupations de la plupart de ses populations.

Son environnement polaire très difficile fait que seules les forces d’une poignée de pays — dont, en Europe, la France et le Royaume Uni — seraient capables d’y intervenir aux côtés de la Norvège.

Le Svalbard abrite en outre une mine de charbon russe, dotée d’un important personnel.

Les armes à feu sont nombreuses et « obligatoires » sur les îles, en raison de la présence d’ours polaires.

La Russie dispose de forces arctiques certes éprouvées par la guerre en Ukraine mais qui conservent une expertise indéniable dans cet environnement 74.

Elles bénéficieraient de la proximité de la péninsule de Kola, mais sans l’exposer directement à des frappes.

Membre fondateur de l’OTAN, la Norvège n’est pas membre de l’Union, mais demeure son principal fournisseur de gaz naturel et entretient des liens étroits et confraternels avec le reste de l’espace européen.

La solidarité de principe sera sans doute forte, même si le comportement de la Norvège pour réaffirmer sa souveraineté sur l’archipel expose à des attaques de désinformation russes qui fourniraient aux pays peu désireux de soutenir Oslo autrement qu’en parole des arguments pour ne pas intervenir.

On devine qu’en cas d’action russe contre le Svalbard — par exemple pour « défendre » les « intérêts économiques » — la réunion du Conseil de l’Atlantique nord serait compliquée par les récentes visées américaines en direction du Groenland et un consensus difficile à trouver.

En somme, intervenir au Svalbard pour la Russie permettrait de « planter un drapeau » dans un territoire européen tout en offrant aux États-Unis des arguments solides pour ne pas accepter l’activation de l’article 5.

Combien de pays européens s’engageraient alors dans une coalition sans soutien américain, dans le grand nord, pour aller disputer quelques arpents de toundra ?

Le dommage politique à la solidarité européenne serait considérable.

Et cette option est en outre cumulable à une crise en Lettonie — les forces russes impliquées pouvant être très différentes.

L’archipel du Svalbard pourrait constituer une proie de choix pour Poutine.

Stéphane Audrand

La Russie de Poutine connaît nos points faibles — et elle les exploitera

Dans les deux cas étudiés, des mesures militaires peuvent être prises, rapidement pour parer aux risques de prise de gage par la Russie, par exemple en répartissant mieux les « grandes nations » dans les pays baltes, pour s’assurer qu’il sera impossible d’agresser l’un d’entre eux sans combattre Français, Britanniques ou Allemands. 

Sur le plan diplomatique, un effort considérable est à mener pour que la Pologne accepte aussi de participer à ces groupes de réassurance et ne se contente pas de former une armée forte mais terrorisée à l’idée de franchir sa propre frontière pour aider un allié.

Dans le grand nord, la préparation opérationnelle des nations européennes doit être renforcée — sans aide américaine — dans la perspective de défendre les droits européens en Arctique : qu’il s’agisse du Groenland, de la liberté de navigation, du Svalbard ou de l’Île aux Ours, les Européens doivent disposer de moyens crédibles et entraînés pour défendre et si nécessaire reprendre de vive force toute prise de gage russe.

Il est vrai que les déboires de la Royal Navy, notamment dans le domaine sous-marin, fragilisent encore les positions européennes 75.

Il revient peut-être à des nations traditionnellement absentes de ces eaux — comme le Portugal — de venir s’y entraîner.

Au large, comme nous l’avions déjà signalé, un effort important d’adaptation et de protection de nos flux maritimes est à envisager, même si la menace prendra peut-être — au moins sous la mer — quelques années de plus pour se concrétiser.

Enfin, de manière transverse, il importe de convaincre les pays européens qui s’y refusent encore d’investir dans des capacités de commandement et de contrôle (C2), de renseignement, de surveillance et de reconnaissance qui ne soient pas américaines.

En sus des capacités de l’OTAN, cela nous permettrait de mener un conflit « avec les États-Unis si nous le pouvons, sans eux si nous le devons ».

Mais les ajustements militaires, capacitaires, techniques, ne sont pas les plus importants.

La « kalach » du XXIe siècle : le maillon le plus faible est là, sur vos écrans

Il y a de fortes chances que vous soyez en train de lire cet article sur un écran.

C’est ici que commence le maillon le plus faible de l’Europe.

Le principal mode d’action russe déjà à l’œuvre — on l’a souvent répété — est la guerre informationnelle, pour affaiblir la cohésion de nos sociétés démocratiques. La Russie y consacre des moyens considérables, la place au même niveau que la lutte armée et investit maintenant sur l’IA pour redoubler d’efforts 76

Les manœuvres d’influence, d’ingérence, de diffusion de fausses nouvelles sont la « Kalachnikov du XXIe siècle » : peu coûteuses, faciles à produire et à utiliser, présentes partout et se prêtant à de nombreux usages, elles permettent à Moscou de mener sa guerre contre l’Europe directement à l’intérieur de nos téléphones. 

Le point commun entre tous les scénarios envisagés dans cet article est qu’ils seraient des tests de cohésion politique pour les Européens — avec ou sans les États-Unis, voire contre eux.

Mais pour que cette cohésion des institutions se manifeste, il faut aussi qu’elle s’appuie sur une cohésion sociétale.

Cette question a été admirablement mise en scène dans le film Darkest Hour, lorsqu’un Churchill hésitant, pris dans la tourmente de mai-juin 1940, va « tester » la cohésion des Britanniques dans le métro de Londres et en sort lui-même surpris par sa solidité.

À l’heure des réseaux sociaux, cette résilience sociétale est plus fragile que jamais et, à Berlin, Londres ou Paris, les prochaines échéances électorales pourraient porter au pouvoir des partis plus proches des idées de Donald Trump que de l’héritage démocratique européen.

Ne nous trompons pas : nos sociétés européennes sont en crise et le déclin nous menace. 

Mais autour d’elles, la prédation des empires ne mettra pas de gants.

Le défi le plus important pour nos sociétés n’est pas militaire. Il est politique. Nous saurons renforcer nos maillons faibles militaires si nous comprenons que notre cohésion n’est pas l’affaire de tous — mais qu’elle nous concerne chacun, individuellement.

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11.12.2025 à 20:07

« Nous devons nous préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents » : le discours de Mark Rutte

Matheo Malik

« Nous sommes la prochaine cible de la Russie, et nous sommes déjà en danger. »

Depuis Berlin, le secrétaire général de l’OTAN a adressé un message d’une particulière gravité aux citoyens de l’Union.

Nous le traduisons.

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Texte intégral (2682 mots)

Bonjour, cher Johann, cher Detlef, cher Wolfgang, bonjour à tous. Merci pour cet accueil chaleureux, c’est toujours un plaisir d’être à Berlin.

Il y a un peu plus de 36 ans, lors d’une nuit désormais célèbre de novembre, le secrétaire général de l’OTAN de l’époque Manfred Wörner a sauté dans sa voiture et a roulé toute la nuit jusqu’à Berlin.

Dans la précipitation, il avait oublié d’informer son équipe à Bruxelles de sa destination.

Manfred rentrait chez lui en Allemagne pour se joindre à la foule qui célébrait la chute du mur de Berlin.

Aujourd’hui, un morceau du mur se trouve au siège de l’OTAN. Il s’agissait d’une barrière destinée à retenir les gens à l’intérieur et à empêcher les idées de passer ; maintenant, c’est un monument à la force de la liberté, un rappel du pouvoir de l’unité et une leçon qui nous enseigne que nous devons rester forts, confiants et déterminés. Car les forces obscures de l’oppression sont de nouveau en marche. Je suis ici aujourd’hui pour vous dire quelle est la position de l’OTAN et ce que nous devons faire pour empêcher une guerre avant qu’elle ne commence.

Nous devons être très clairs sur la menace : nous sommes la prochaine cible de la Russie, et nous sommes déjà en danger.

Lorsque je suis devenu secrétaire général de l’OTAN l’année dernière, j’ai averti que ce qui se passait en Ukraine pouvait également arriver aux pays alliés et que nous devions adopter un état d’esprit de guerre.

Cette année, nous avons pris des décisions importantes pour renforcer l’OTAN.

Lors du sommet de La Haye, les Alliés ont convenu d’investir 5 % du PIB annuel dans la défense d’ici 2035, d’augmenter la production de défense dans l’ensemble de l’Alliance et de continuer à soutenir l’Ukraine.

Mais ce n’est pas le moment de nous féliciter. 

Je crains que trop de gens ne se reposent tranquillement sur leurs lauriers, que trop de gens ne ressentent pas l’urgence de la situation, que trop de gens pensent que le temps joue en notre faveur.

Ce n’est pas le cas : c’est maintenant qu’il faut agir.

Les dépenses et la production d’équipements de défense des pays alliés doivent augmenter rapidement, nos forces armées doivent disposer de ce dont elles ont besoin pour assurer notre sécurité — et l’Ukraine doit disposer de ce dont elle a besoin pour se défendre, dès maintenant.

Nos gouvernements, nos parlements et nos citoyens doivent être unis dans cette lutte, afin que nous puissions continuer à protéger la paix, la liberté et la prospérité, nos sociétés ouvertes, nos élections libres et notre presse libre.

Nous devons tous accepter que nous devons agir dès maintenant pour défendre notre mode de vie.

Car cette année, la Russie est devenue encore plus effrontée, imprudente et impitoyable envers l’OTAN et l’Ukraine.

Pendant la guerre froide, le président Reagan avait mis en garde contre les « pulsions agressives d’un empire du mal ». Aujourd’hui, le président Poutine s’attelle à bâtir un nouvel empire.

Il jette toutes ses forces sur l’Ukraine, tuant des soldats et des civils, détruisant les refuges de l’humanité : maisons, écoles et hôpitaux.

Depuis le début de l’année, la Russie a lancé plus de 46 000 drones et missiles contre l’Ukraine. Elle produit probablement 2 900 drones d’attaque par mois, ainsi qu’un nombre similaire de leurres destinés à détourner l’attention des défenses aériennes.

En 2025, la Russie a produit environ 2 000 missiles de croisière et balistiques terrestres, ce qui la rapproche de son pic de production.

Tandis que Poutine tente de détruire l’Ukraine, il ravage également son propre pays. 

Depuis le début de la guerre en 2022, on dénombre plus de 1,1 million de victimes russes. Cette année, la Russie a perdu en moyenne 1 200 soldats par jour. Pensez-y : plus d’un million de victimes à ce jour, et 1 200 par jour, tués ou blessés, rien que cette année.

Poutine paie son orgueil avec le sang de son propre peuple — s’il est prêt à sacrifier ainsi les Russes ordinaires, que sera-t-il prêt à nous faire ?

Dans sa vision déformée de l’histoire et du monde, Poutine estime que notre liberté menace son emprise sur le pouvoir — et que nous voudrions détruire la Russie. 

Mais Poutine s’en charge très bien tout seul.

L’économie russe est désormais axée sur la guerre, et non sur la prospérité de son peuple. La Russie consacre près de 40 % de son budget à l’agression, et environ 70 % de toutes les machines-outils en Russie sont utilisées dans la production militaire. Les impôts augmentent, l’inflation a explosé et l’essence est rationnée.

Le prochain slogan de campagne présidentielle de Poutine devrait être : « Make Russia Weak Again. » 77 Bien sûr, ce n’est pas comme si des élections libres et équitables le dérangeaient.

Comment Poutine peut-il poursuivre sa guerre contre l’Ukraine ?

La réponse est simple : la Chine.

La Chine est la bouée de sauvetage de la Russie. Elle veut empêcher son allié de perdre en Ukraine.

Sans son soutien, la Russie ne pourrait pas continuer à mener cette guerre. Environ 80 % des composants électroniques essentiels des drones russes et d’autres systèmes sont par exemple fabriqués en Chine. Lorsque des civils meurent à Kiev ou à Kharkiv, la technologie chinoise est souvent présente dans les armes qui les ont tués.

N’oublions pas non plus que la Russie compte également sur la Corée du Nord et l’Iran dans sa lutte contre la liberté, pour ses munitions et son équipement militaire.

Jusqu’à présent, Poutine n’a joué le rôle de pacificateur que lorsque cela lui convenait, afin de gagner du temps pour poursuivre sa guerre.

Le président Trump veut mettre fin au bain de sang dès maintenant — et il est le seul à pouvoir amener Poutine à la table des négociations.

Mettons donc Poutine à l’épreuve : voyons s’il veut vraiment la paix ou s’il préfère que le massacre continue.

Il est essentiel que nous continuions tous à faire pression sur la Russie et à soutenir les efforts sincères visant à mettre fin à cette guerre.

Grâce au soutien de l’OTAN, l’Ukraine peut aujourd’hui se défendre, être en position de force pour garantir une paix juste et durable, et être en mesure de dissuader toute agression russe à l’avenir.

Des milliards de dollars de matériel militaire essentiel affluent en Ukraine, provenant des États-Unis et financés par les Alliés et les partenaires.

Il s’agit d’une puissance de feu que seule l’Amérique peut fournir ; nous le faisons dans le cadre d’une initiative de l’OTAN baptisée PURL.

Depuis son lancement cet été, PURL a fourni environ 75 % de tous les missiles destinés aux batteries Patriot de l’Ukraine et 90 % des munitions utilisées dans ses autres systèmes de défense aérienne.

Je tiens à remercier l’Allemagne et les autres Alliés pour leur soutien.

Le programme PURL permet à l’Ukraine de continuer à se battre et protège sa population. Je compte sur un plus grand nombre d’Alliés pour y contribuer et pour renforcer leur soutien à l’Ukraine de nombreuses autres manières.

Car nous devons renforcer l’Ukraine afin qu’elle puisse arrêter Poutine dans son élan.

Imaginez simplement que Poutine parvienne à ses fins : l’Ukraine sous le joug de l’occupation russe, ses forces pressant contre une frontière plus longue avec l’OTAN, et le risque considérablement accru d’une attaque armée contre nous.

Cela nécessiterait un changement véritablement gigantesque dans notre dissuasion et notre défense.

L’OTAN devrait augmenter considérablement sa présence militaire le long de son flanc oriental, et les Alliés devraient aller beaucoup plus loin et plus vite en matière de dépenses et de production de défense.

Dans un tel scénario, nous regretterions l’époque où 3,5 % du PIB consacrés à la défense nous paraissaient suffire.

Ce chiffre augmenterait considérablement, et face à cette menace imminente, nous devrions agir rapidement. Il y aurait des budgets d’urgence, des coupes dans les dépenses publiques, des perturbations économiques et une pression financière supplémentaire.

Dans ce scénario, des compromis douloureux seraient inévitables, mais absolument nécessaires pour protéger nos populations.

Ne l’oublions donc pas : la sécurité de l’Ukraine, c’est notre sécurité.

Les défenses de l’OTAN peuvent tenir pour l’instant. Mais avec son économie consacrée à la guerre, la Russie pourrait être prête à utiliser la force militaire contre l’OTAN d’ici cinq ans.

Elle intensifie déjà sa campagne secrète contre nos sociétés.

La liste des cibles de sabotage de la Russie ne se limite pas aux infrastructures critiques, à l’industrie de la défense et aux installations militaires. Des attaques ont été perpétrées contre des entrepôts et des centres commerciaux, des explosifs ont été dissimulés dans des colis, et la Pologne enquête actuellement sur des actes de sabotage contre son réseau ferroviaire.

Cette année, nous avons assisté à des violations flagrantes de l’espace aérien par la Russie. 

Qu’il s’agisse de drones au-dessus de la Pologne et de la Roumanie ou d’avions de chasse au-dessus de l’Estonie, de tels incidents mettent des vies en danger et augmentent le risque d’escalade.

Si nous pensons souvent au risque principalement en termes de flanc oriental, le rayon d’action de la Russie ne se limite pas à la terre ferme.

L’Arctique et l’Atlantique sont des voies supplémentaires, qui nous rappellent une fois de plus pourquoi cette Alliance est si cruciale depuis tant d’années, des deux côtés de l’Atlantique. 

Nous travaillons donc ensemble pour assurer la sûreté et la sécurité de tous les Alliés, sur terre, en mer et dans les airs. Nous avons renforcé notre vigilance, notre dissuasion et notre défense le long du flanc Est avec Eastern Sentry, et nous continuons à protéger nos infrastructures critiques en mer avec Baltic Sentry.

La réponse de l’OTAN aux provocations de la Russie a été calme, décisive et proportionnée, mais nous devons nous préparer à une nouvelle escalade et à une nouvelle confrontation.

Notre engagement indéfectible envers l’article 5 du Traité, selon lequel une attaque contre l’un est une attaque contre tous, envoie un message fort.

Tout agresseur doit savoir que nous pouvons riposter avec force, et que nous le ferons. C’est pourquoi nous avons pris des décisions cruciales à La Haye : en matière de dépenses de défense, de production et de soutien à l’Ukraine.

Nous constatons des progrès importants. Prenons l’exemple de la production de munitions : la production européenne d’obus d’artillerie de 155 millimètres a été multipliée par six par rapport à il y a deux ans.

J’ai visité cette année une nouvelle usine en Allemagne, à Unterlüß, qui prévoit de produire 350 000 obus d’artillerie par an.

L’Allemagne est en train de modifier en profondeur son approche de la défense et de l’industrie afin d’augmenter la production — et les investissements qu’elle consacre à ses forces armées sont extraordinaires. Environ 152 milliards d’euros sont prévus pour la défense d’ici 2029, soit 3,5 % de son PIB d’ici 2029.

L’Allemagne est une puissance de premier plan en Europe et une force motrice au sein de l’OTAN. Le leadership allemand est essentiel pour notre défense collective. Son engagement à assumer sa part équitable pour notre sécurité est un exemple pour tous les Alliés.

Nous devons être prêts. Car alors que ce premier quart du XXIe siècle touche à sa fin, les conflits ne se livrent plus à distance : ils sont à nos portes.

La Russie a ramené la guerre en Europe et nous devons nous préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents.

Imaginez un conflit touchant chaque foyer, chaque lieu de travail, entraînant destruction, mobilisation massive, des millions de personnes déplacées, des souffrances partout et des pertes extrêmes.

C’est une pensée terrible.

Mais si nous tenons nos engagements, c’est une tragédie que nous pouvons éviter.

L’OTAN est là pour protéger un milliard de personnes, des deux côtés de l’Atlantique.

Notre mission est de vous protéger, vous, vos familles, vos amis et votre avenir.

Nous ne pouvons pas baisser la garde, et nous ne le ferons pas.

Je compte sur nos gouvernements pour respecter leurs engagements et pour aller plus loin et plus vite — car nous ne pouvons ni faiblir, ni échouer. 

Écoutez les sirènes retentir à travers l’Ukraine, regardez les corps retirés des décombres et pensez aux Ukrainiens qui pourraient s’endormir ce soir et ne pas se réveiller demain. Qu’est-ce qui sépare ce qui leur arrive de ce qui pourrait nous arriver ?

Seulement l’OTAN.

En tant que secrétaire général, c’est mon devoir de vous dire ce qui nous attend si nous n’agissons pas plus rapidement, si nous n’investissons pas dans la défense et si nous ne continuons pas à soutenir l’Ukraine.

Je sais que ce message est difficile à entendre à l’approche des fêtes de fin d’année, alors que nos pensées se tournent vers l’espoir, la lumière et la paix.

Mais nous pouvons puiser courage et force dans le fait que nous sommes unis au sein de l’OTAN, déterminés et conscients d’être du bon côté de l’Histoire.

Nous avons un plan, nous savons ce qu’il faut faire, alors agissons.

Nous le devons.

Merci.

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05.12.2025 à 01:05

Ukraine : comment les Européens voient-ils la fin de la guerre ?

Marin Saillofest

L’étude conduite par Destin Commun dans les quatre principales puissances militaires européennes (France, Royaume-Uni, Allemagne et Pologne) et aux États-Unis révèle les enseignements de la guerre en Ukraine tirés par les populations.

Dans un contexte de fortes inquiétudes quant à une contamination du retour de la guerre en Europe, les Européens sont unis sur des sujets clefs : refus d’un accord de paix défavorable à Kiev, besoin de renforcement des capacités de défense — et pertinence du concept de sécurité collective.

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Texte intégral (2530 mots)

1 — Le soutien à l’Ukraine demeure élevé, mais des signes de lassitude apparaissent

Le soutien à l’Ukraine est majoritaire au sein des pays européens 78. En France, les deux-tiers (68 %) des sondés estiment qu’il est important pour leur pays que Kiev défende sa souveraineté contre la guerre d’agression russe. On retrouve des chiffres similaires en Allemagne (66 %) et aux États-Unis (69 %). Au Royaume-Uni, 79 % des sondés sont en accord avec cette affirmation.

En Pologne, pays frontalier de l’Ukraine, le soutien de la population demeure fort « mais des signes de lassitude et d’ambivalence croissante sont de plus en plus visibles », selon le directeur général de More in Common Pologne, Adam Traczyk. Il explique : « Ces changements sont dus à la fois à la rhétorique anti-ukrainienne des politiciens d’extrême droite et aux critiques des conservateurs traditionnels, notamment du président Karol Nawrocki, qui estime que l’Ukraine n’a pas montré suffisamment de gratitude pour le soutien considérable apporté par la Pologne depuis le début de la guerre ».

En France aussi, derrière ce soutien majoritaire réside également une certaine fatigue. Celle-ci est particulièrement prononcée au sein de l’électorat du Rassemblement National, dont la moitié (50 %) estime que Paris en a « trop fait » dans son soutien à l’Ukraine. Ainsi, la part de sondés estimant que la France devrait immédiatement cesser d’apporter de l’aide à Kiev a augmenté de 2 points par rapport à la précédente vague de mars, passant de 22 à 24 %.

Cette lassitude vis-à-vis du soutien à l’Ukraine répond notamment à des questionnements économiques. Lorsqu’on demande aux Français s’ils seraient prêts à payer plus d’impôts sur le revenu ou bien que le pays contracte davantage de dette afin d’aider Kiev, 87 % et 76 % des sondés respectivement s’y opposent.

2 — Des inquiétudes grandissantes quant à un retour de la guerre

Si les pays d’Europe occidentale ont été relativement épargnés par les répercussions de la guerre russe contre l’Ukraine — bien que Moscou ait mené plusieurs dizaines d’attaques hybrides contre le continent depuis 2022 —, la crainte liée à l’émergence d’un conflit armé demeure majoritaire. Ainsi, 76 % des Français déclarent être inquiets quant à l’éclatement d’une guerre en Europe dans les prochaines années.

Ce climat semble être en partie alimenté par des déclarations récentes de responsables politiques et militaires. Lorsqu’on demande aux Français comment ils ont perçu les propos du chef d’état-major des armées Fabien Mandon, qui a déclaré le 18 novembre qu’il fallait que la France « accepte de perdre ses enfants » face à l’éventualité d’une guerre avec la Russie, 85 % des sondés disent les avoir trouvés « inquiétants », tandis que 73 % les considèrent « alarmistes ». Parmi les électeurs du Rassemblement National et de La France insoumise, 80 % les ont jugés « inacceptables ».

Ce sentiment d’insécurité est renforcé par les doutes des Européens quant aux capacités de leurs armées à les défendre face à la perspective d’une confrontation armée avec la Russie. Selon notre dernier sondage Eurobazooka réalisé par Cluster 17 et publié le 4 décembre, 69 % des Européens pensent que leur pays ne serait pas capable de se défendre militairement. En Belgique, en Italie et au Portugal, ce chiffre dépasse les 80 %, tandis qu’il est de 51 % en France.

3 — Les extrêmes droites face à la guerre

C’est au sein de l’électorat du Rassemblement National, et dans une moindre mesure de La France insoumise, que l’on trouve la plus grande proportion de positions favorables à la Russie. L’analyse comparative entre pays révèle que les électeurs du RN éprouvent moins de sympathie pour l’Ukraine que ceux de Reform UK au Royaume-Uni ou bien que les électeurs du Parti républicain aux États-Unis — mais nettement plus que ceux de l’AfD en Allemagne.

Bien que les deux-tiers (66 %) de la population française considèrent la Russie comme étant responsable de la guerre en Ukraine, 32 % des électeurs du Rassemblement National déclarent que l’Ukraine est la seule responsable du conflit (12 %) ou bien que cette responsabilité est partagée par les deux pays (20 %).

Ce point illustre une fracture au sein du spectre politique français entre les partisans des extrêmes et le reste de l’électorat. Celle-ci se révèle également sur la question de la cybersécurité.

Alors que 88 % des français estiment que leur pays est une cible prioritaire de la désinformation russe, une majorité d’électeurs de la France Insoumise (54 %) et une part importante des électeurs du Rassemblement National (48 %) pense que l’on a tendance à « exagérer » l’importance de la désinformation russe en France.

4 — Rejet du rôle joué par Trump dans les négociations et du plan de paix russo-américain

Seule une minorité d’Européens considère que Donald Trump a aidé l’Ukraine à se défendre contre la Russie. C’est en France et au Royaume-Uni que les sondés sont les plus critiques vis-à-vis des tentatives de négociation du président américain : respectivement 42 % et 43 % disent que celui-ci a freiné la capacité de l’Ukraine à se défendre.

Selon le directeur exécutif de More in Common UK, Luke Tryl, les Britanniques craignent qu’un accord précipité entre l’Ukraine et la Russie, négocié par l’intermédiaire des États-Unis, ne récompense l’agression russe et ne laisse l’Ukraine vulnérable. Tandis que la polarisation partisane en faveur de l’Ukraine « est prononcée sur le continent, tous les principaux électorats britanniques soutiennent l’Ukraine et estiment que la guerre est importante pour la Grande-Bretagne ».

De la même manière, le plan de paix de Trump pour l’Ukraine fait lui aussi l’objet d’un rejet massif par les Européens. Près de 60 % des sondés au Royaume-Uni (58 %), en Pologne (58 %) et en France (56 %) considèrent ainsi qu’une réduction de la taille des forces armées ukrainiennes ainsi qu’une limitation de leurs capacités serait « inacceptable ».

Les autres principales propositions portées conjointement par les États-Unis et la Russie — inscription dans la constitution de l’Ukraine d’un engagement à ne pas rejoindre l’OTAN, interdiction de stationnement de troupes de pays membres de l’Alliance atlantique sur le territoire ukrainien et reconnaissance des régions ukrainiennes occupées par Moscou comme étant russes — font elles aussi l’objet d’un rejet massif.

La directrice générale de Destin Commun, Laurence de Nervaux, estime que les Européens tout comme les Américains « partagent une grande lucidité quant aux intentions belliqueuses de la Russie et sont unis dans le refus des concessions qui figurent dans le plan de paix ». L’enquête montre ainsi que « de part et d’autre de l’Atlantique, les citoyens réaffirment l’importance de l’alliance transatlantique dans la période actuelle, se démarquant de l’attitude volatile de Donald Trump, mais appellent aussi de leurs vœux une évolution vers une plus grande autonomie stratégique de l’Europe ».

5 — Les sondés sont une majorité à considérer que la Russie violerait un cessez-le-feu

La franche opposition des Européens au plan de paix de Trump tient notamment au fait que ces derniers considèrent que la Russie ne tiendrait pas ses engagements pris dans le cadre d’un éventuel accord de cessez-le-feu. En France, 70 % des sondés disent qu’il est « peu » voir « pas du tout » probable que Moscou respecte un accord conclu avec l’Ukraine. Cette part est de 63 % en Allemagne et aux États-Unis, tandis qu’elle monte à 76 % au Royaume-Uni.

Les sondés partageant cet avis sont d’ailleurs plus nombreux qu’en mars, lors de la précédente vague du sondage, dans tous les pays étudiés : +6 points aux États-Unis et en Allemagne, +7 points en France et +8 points au Royaume-Uni.

Moscou a violé à plusieurs reprises des cessez-le-feu mis en place depuis le début du conflit. Ce fut notamment le cas en mars-avril, lorsque Moscou avait violé à 29 reprises en l’espace de deux semaines l’accord censé protéger les infrastructures énergétiques, puis en avril lors du week-end pascal. 

Ces « trêves », parfois déclarées unilatéralement par Poutine, comme à Pâques, visaient à envoyer un signal « d’ouverture » à Donald Trump lorsque celui-ci montrait des signes d’impatience quant à l’absence de volonté de son homologue russe à parvenir à une paix durable en Ukraine.

6 — Une victoire militaire en Ukraine encouragerait la Russie à élargir sa guerre à l’Europe

Le sondage conduit par Destin Commun révèle que 60 % des Français considèrent qu’il est probable que la Russie tente d’envahir d’autres pays européens au cours des prochaines années si elle réussit à s’emparer d’une part importante du territoire ukrainien. Tandis que cette part est similaire au Royaume-Uni (68 %) et aux États-Unis (63 %), cette est nettement plus faible en Allemagne, où une minorité (46 %) voit ce scénario comme étant probable.

En France, là encore, une minorité des électeurs de La France insoumise et du Rassemblement National (47 %) pensent qu’une réussite militaire russe en Ukraine serait susceptible d’encourager le Kremlin à revendiquer davantage de territoires appartenant à d’autres pays. 

La diplomatie russe ne cesse pourtant de mobiliser une rhétorique militariste menaçante pour les pays européens. Dans son numéro d’octobre, la revue La Vie internationale, publiée par le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, présentait ainsi au public russe un article au titre éloquent : « Brûler jusqu’à la Manche ? Quelles garanties de sécurité efficaces à l’heure d’un affrontement historique entre la Russie et l’Occident ».

Comme le rappelait Sergueï Karaganov dans ces pages, pour le Kremlin et ses affidés « la guerre est dans les gènes des Russes ». Poutine parie définitivement sur une guerre éternelle et sans limites pour se maintenir au pouvoir indéfiniment.

7 — La sécurité collective de l’OTAN est toujours identifiée comme importante 

Face à une hostilité russe envers l’Europe reconnue par la majorité des Européens, ces derniers voient la défense collective comme une composante importante des capacités de défense du continent. Ainsi, les trois-quarts (75 %) des Français considèrent que l’OTAN est une organisation importante (26 %) voire essentielle (49 %) pour la défense du pays. Au Royaume-Uni et en Allemagne, ces niveaux sont encore plus élevés : 81 % et 84 % respectivement.

La part de sondés considérant que l’OTAN joue un rôle important pour la défense de leurs pays est moindre aux États-Unis, celle-ci atteignant 65 %. Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a porté atteinte à plusieurs reprises à l’Alliance atlantique, notamment en se positionnant comme un intermédiaire entre l’OTAN et la Russie dans les négociations autour de la guerre en Ukraine, plaçant les États-Unis comme un troisième parti neutre plutôt que l’une des forces majeures derrière l’alliance transatlantique.

Si la confiance en l’OTAN demeure élevée, les Européens veulent que l’Europe développe son indépendance en matière de défense. Cette part dépasse les 80 % au Royaume-Uni (85 %) et en France (82 %), tandis qu’elle est légèrement plus faible en Pologne (75 %). Les Américains eux-mêmes sont largement favorables à une autonomie européenne dans le domaine de la défense : 72 % soutiennent cette proposition, tandis que 28 % s’y opposent.

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26.11.2025 à 15:30

« Tout semble se passer exactement comme ce que j’avais décrit » : l’écrivain Carlo Masala sur le plan de paix pour l’Ukraine

Matheo Malik

C’est le livre dont tout le monde parle aujourd’hui — c’est le livre qui parle d’aujourd’hui.

Depuis quelques jours, tout se passe comme si nous vivions page après page le début inquiétant du récit géopolitique de Carlo Masala La Guerre d’après. La Russie face à l’Occident (Grasset).

Mais que se passe-t-il maintenant ?

Entretien.

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Texte intégral (4798 mots)

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Les États-Unis et la Russie ont élaboré la semaine dernière un plan de paix en 28 points, sans impliquer les Ukrainiens et les Européens. Dans votre livre, vous envisagiez l’après-guerre au terme d’un plan de paix très avantageux pour la Russie : en quoi celui dont on discute présentement en diffère-t-il ?

Le plan en 28 points initialement présenté par Steve Witkoff était un plan de capitulation : il récompensait l’agresseur pour son agression. Si vous examinez le contenu de ce plan, vous constaterez que les souhaits passés de la Russie, tant en ce qui concerne l’Ukraine que l’OTAN et l’architecture de sécurité européenne, y sont exaucés

Nous ne connaissons pas l’étendue des modifications qui ont été apportées à ce plan. Les pourparlers de Genève semblent avoir permis des progrès au sujet des garanties de sécurité, de la protection des infrastructures critiques et de la reconstruction de l’économie ukrainienne ; mais la version originale était une sorte de nouveau traité de Versailles — sauf que cette fois-ci c’est la victime qui serait punie au lieu de l’agresseur.

Carlo Masala, La Guerre d’après. La Russie face à l’Occident, Paris, Grasset, 2025, 176 pages.

Votre livre est paru en mars 2025 en Allemagne ; depuis, les choses ont évolué très rapidement. Si vous deviez le republier aujourd’hui, que modifieriez-vous ? Inversement, sur quels points estimez-vous que les événements vous ont donné raison ?

S’il fallait publier mon livre aujourd’hui, je n’y changerais rien : tout semble se passer exactement comme ce que j’avais décrit.

Dans ce livre, j’ai mentionné une paix de Genève — les actuels pourparlers de paix se déroulent… à Genève.

Le plan en 28 points correspond exactement à ce que j’avais envisagé : la Russie obtient ce qu’elle veut, tandis que l’Ukraine n’obtient aucune garantie de sécurité ferme.

Si ce plan était adopté, je pense que la mobilisation des sociétés européennes pour dissuader la Russie diminuerait — exactement comme je l’envisageais.

Un aspect peu discuté de ces pourparlers est la perspective, présente dans le plan en 28 points, de réintégrer la Russie au G8. Il est difficile de croire que les sociétés européennes s’accorderaient à fournir de grands efforts pour se réarmer si, dans le même temps, la Russie était acceptée dans l’un des principaux forums multilatéraux en matière économique et politique.

La Russie ne pourrait être traitée comme un membre à part entière par le G8, tout étant considérée comme une menace par l’OTAN : cette situation mènerait à des impossibilités et les opinions publiques ne l’accepteraient pas ; des débats et des discussions ne manqueraient pas de surgir pour savoir si les sommes colossales dépensées pour le réarmement de nos forces sont vraiment nécessaires.

Dans un scénario que vous écririez pour l’avenir immédiat, sur la base de la situation actuelle, diriez-vous que les Européens sont confrontés à un danger concret de guerre ?

Je pense qu’à moyen terme, la Russie tentera de tester la détermination de l’OTAN à invoquer l’article 5.

Bien que la Russie soit imprévisible, il est peu probable qu’elle lance une attaque à grande échelle contre un pays de l’OTAN comme la Pologne ou les pays baltes. Le risque que l’OTAN invoque alors l’article 5 serait trop élevé et les Russes ne peuvent pas déterminer s’ils gagneraient ce type de guerre contre l’OTAN ; ce serait un pari.

En revanche, les Russes pourraient tout à fait procéder à un test limité — en s’emparant d’une ville ou d’une île comme Spitsbergen, créant ainsi des troubles dans l’Arctique.

C’est là la faiblesse de mon scénario : si 5 000 drones provenant d’un navire quelque part en mer du Nord survolaient un pays membre de l’OTAN puis disparaissaient, l’OTAN invoquerait-elle vraiment l’article 5 ? Je ne le pense pas.

Ce type de test à petite envergure de la détermination de l’OTAN reste donc tout à fait probable.

Pour la Russie, un test limité pourrait s’avérer beaucoup plus efficace pour conquérir le territoire de l’OTAN qu’un projet à grande échelle.

Carlo Masala

Pourquoi avoir choisi de situer les événements décrits dans votre livre en 2028 ?

Lorsque j’ai écrit le livre, 2029 était considérée comme l’année où les forces russes seraient prêtes à envahir un pays membre de l’OTAN : j’ai donc imaginé que si Vladimir Poutine ou un dirigeant russe voulait tester l’OTAN, il n’attendrait pas le moment que tout le monde anticipe. D’un point de vue stratégique et logique, agir plus tôt prendrait tout le monde par surprise ; c’est pourquoi j’ai avancé la date à 2028.

Le scénario que j’ai élaboré étant très dense dans le temps, il me fallait une date précise. 

J’ai donc choisi mon anniversaire, le 27 mars, comme jour de l’attaque.

Un scénario dans lequel l’Ukraine remporte la guerre est-il selon vous envisageable ? Si oui, à quoi pourrait ressembler le chemin vers la victoire ? 

Cela dépend de ce qu’on entend par « victoire ».

Si vous entendez par « victoire » que les Ukrainiens seront capables de repousser les forces russes par des moyens militaires, je n’ai jamais cru que cela fût possible.

Cependant, je pense qu’il est toujours possible que l’économie russe souffre trop lourdement des sanctions et maintenant des frappes en profondeur des Ukrainiens contre l’industrie pétrolière et gazière russe.

Il y a maintenant deux guerres d’usure en cours. 

L’une est menée contre les forces ukrainiennes dans le Donbass en raison du manque d’effectifs de l’Ukraine par rapport à la Russie — l’autre contre l’économie russe. La question est de savoir qui tombera d’épuisement le premier : les Ukrainiens sur le champ de bataille ou les Russes sur le terrain économique.

Je ne peux pas juger de ce qui est le plus probable ni quelles seraient les conséquences pour la Russie d’un effondrement économique, mais cela pourrait changer le calcul russe en termes de gains et de pertes liés à cette guerre. Les négociations avec les Russes pourraient se dérouler de manière totalement différente de ce qui prévaut aujourd’hui ; pour l’instant, ils sont toujours convaincus de pouvoir gagner cette guerre.

Quel rôle devraient jouer l’Union et ses États membres pour éviter le scénario que vous décrivez dans votre livre ?

Tout d’abord, il faudrait immédiatement faire bien plus pour aider les Ukrainiens, par exemple en leur donnant des avoirs russes gelés pour qu’ils achètent des armes sur le marché mondial et investissent davantage dans leur industrie de défense pour augmenter la production de missiles balistiques. À ce titre, les Ukrainiens disposent déjà de deux nouveaux types de missiles, le Flamingo et le Neptune.

Ensuite, afin d’éviter une guerre ou un test politique de la Russie contre l’OTAN, nous devons adopter une approche en trois volets.

Le premier, le réarmement de nos forces armées, est déjà en cours.

Le deuxième, dans lequel j’estime que nous sommes encore trop peu avancés, est la communication, c’est-à-dire la nécessité de faire passer le message à la Russie, par tous les moyens disponibles, que l’OTAN est prête à défendre le moindre centimètre carré de son territoire contre toute attaque.

La présence de la Russie au Mali nous rappelle qu’elle considère le globe terrestre comme un unique théâtre d’opérations.

Carlo Masala

La dissuasion se joue autant avec des chars, des avions de combat et des frégates qu’avec des moyens psychologiques.

Même avec des forces adéquates, tout signe de faiblesse sera interprété comme une réticence à utiliser vos armes. Par exemple, la réticence de certains pays européens à discuter de la présence de leurs troupes en Ukraine après un cessez-le-feu indique aux Russes qu’ils ne sont pas prêts à les combattre s’ils osaient attaquer à nouveau l’Ukraine.

Dans le même temps, tous les responsables politiques, de Macron à Merz ou Starmer, expliquent à leur opinion publique combien la sécurité de l’Ukraine est importante pour l’avenir de la sécurité européenne.

Mais sans la volonté d’envoyer des troupes sur le terrain en Ukraine, quel signal est envoyé à Moscou et aux pays baltes ? Si ces responsables ne sont pas prêts à combattre les Russes en Ukraine, pourquoi seraient-ils prêts à les combattre dans les pays baltes ? Ce sont là les risques associés à un message peu clair pour les Russes.

Enfin, le troisième point est que plus on s’éloigne de Moscou, moins les sociétés sont résilientes et moins elles sont disposées à payer le prix qui accompagne le réarmement de nos forces armées et la confrontation potentielle avec la Russie.

Or une société résiliente est la condition préalable pour que les forces armées puissent défendre un pays. Sans le soutien de la société, aucun président ou Premier ministre ne déploiera longtemps ses forces dans une situation de guerre.

Dans votre livre, vous écrivez que la Russie remporterait la guerre si elle pouvait conserver les territoires qu’elle occupe actuellement, ce qui serait le cas pour une grande partie du Donbass selon le plan de paix proposé par les États-Unis. Pourquoi considérez-vous ce paramètre comme un tournant décisif ?

Si la Russie peut conserver tous les territoires qu’elle a conquis, que l’Ukraine n’obtient aucune garantie de sécurité et que Moscou n’a à faire de compromis sur aucun point avec un gouvernement ukrainien affaibli, alors c’est une victoire russe.

Si la Russie obtient le Donbass, mais doit en même temps se retirer, disons, de Zaporijia ou de Kherson, cela serait considéré comme une forme de compromis. Bien qu’asymétrique, la Russie y gagnant plus que les Ukrainiens, ce type d’accord permettrait d’éviter que les Russes ne le perçoivent comme une victoire.

Le plan en 28 points initialement présenté par Steve Witkoff était un plan de capitulation : il récompensait l’agresseur pour son agression.

Carlo Masala

Dans votre scénario, la présence militaire russe au Mali joue un rôle crucial dans le succès des opérations de Moscou après la guerre en Ukraine. Pourquoi ?

Les soldats et généraux français, allemands ou britanniques à qui j’ai parlé se concentrent sur le flanc Est et sur la manière d’y dissuader la Russie. Ils oublient souvent que la Russie, tout comme la Chine, considère le globe comme un seul et même théâtre.

Si la Russie veut provoquer l’OTAN sur son flanc Est, elle commencera à nous déstabiliser ailleurs.

L’Europe est terrifiée par l’immigration clandestine. Les Russes provoquent déjà certaines tensions, mais s’ils commençaient à susciter un flux d’immigration clandestine en provenance d’Afrique subsaharienne ou d’autres régions d’Afrique, l’attention de l’Union européenne serait immédiatement détournée. Comme l’Union ferait tout son possible pour mettre fin à ce type de vague migratoire, elle ne se soucierait plus de son flanc Est. 

Il en va de même pour les États-Unis : si les Chinois créaient des perturbations en mer de Chine méridionale, les Américains seraient immédiatement distraits, car ils se sentiraient obligés d’intervenir militairement pour dissuader d’autres pays, ouvrant ainsi la voie à la Russie pour agir sur le flanc Est.

La présence de la Russie au Mali nous rappelle qu’elle considère le globe comme un unique théâtre d’opérations alors que les Européens, même au sein de l’OTAN, continuent de discuter séparément de l’Afrique du Nord, de l’Afrique subsaharienne, de l’Arctique, du flanc oriental ou de la mer de Chine méridionale — sans voir le lien entre ces différents théâtres.

Dans quelle mesure la Zeitenwende allemande a-t-elle trouvé sa place dans votre scénario ?

La Zeitenwende allemande est un élément crucial : à l’heure actuelle, l’Allemagne est le seul pays européen à avoir résolu les problèmes financiers liés au réarmement grâce à la réforme du frein à l’endettement passée au Bundestag juste avant l’entrée en fonction de Friedrich Merz 79.

Pendant ce temps, la France est au bord de la faillite tandis que la Grande-Bretagne et l’Italie ont d’énormes difficultés à financer leurs forces armées. Parmi les grandes puissances européennes, la Pologne est le seul pays à suivre la voie de Berlin. 

Cependant, le « changement d’époque » ne fait pas l’unanimité en Allemagne. Entre les problèmes d’infrastructure, les lacunes de notre système éducatif et un système de retraite au bord de l’effondrement, les gens se demandent pourquoi les sommes colossales consacrées à la défense ne sont pas utilisées pour moderniser leur pays. Une fois qu’un cessez-le-feu sera conclu en Ukraine, je m’attends à ce que ce débat éclate en Allemagne — d’autant plus que nous sommes actuellement en train de réduire les prestations sociales, ce qui est très impopulaire.

La décision de réduire les prestations sociales tout en dépensant des sommes folles pour les forces armées ne peut se justifier que par une menace extérieure ; si les gens ne voient pas cette dernière, ils commenceront à se demander si cette politique est judicieuse.

L’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord est-il encore pertinent ? 

Sous l’administration Trump, l’article 5 a déjà subi de lourds revers.

Quelle est la force de l’article 5 si une administration américaine n’exclut pas une attaque militaire pour s’emparer d’une partie du territoire d’un autre membre de l’OTAN, comme le Groenland danois ? 

La proposition en 28 points soutient que les États-Unis serviront de médiateur dans un dialogue entre l’OTAN et la Russie. 

Mais si les États-Unis ne se considèrent pas comme un membre de l’OTAN, mais comme un médiateur impartial entre la Russie et l’OTAN, quelle est alors la fonction de l’Alliance ?

Pete Hegseth a prononcé un discours à Bruxelles le 12 février dernier pour dire que les États-Unis ne sont plus le principal garant de la sécurité de l’Europe : cette déclaration, avec les autres points évoqués, montre que pour les États-Unis, l’OTAN perd de sa pertinence ; l’article 5 est donc remis en question, du moins dans le domaine conventionnel.

Il y a maintenant deux guerres d’usure en cours. L’une est menée contre les forces ukrainiennes dans le Donbass — l’autre contre l’économie russe.

Carlo Masala

La réflexion stratégique sur les scénarios géopolitiques futurs est une tâche essentielle pour la planification en matière de sécurité et de défense. Pourquoi les dirigeants occidentaux actuels semblent-ils souvent surpris ou perplexes face à la naissance de conflits malgré l’existence de ce type de travaux prospectifs ?

Les hommes politiques ont naturellement tendance à croire que les choses ne seront jamais aussi graves que prévu.

Il est également très problématique politiquement de se préparer à des événements simplement parce qu’ils pourraient se produire puisqu’il faut souvent dépenser d’importantes sommes d’argent uniquement pour les éviter alors qu’en fin de compte, il est difficile de prouver qu’une politique a empêché quelque chose de se produire.

C’est le paradoxe de la prévention : quelle que soit la somme d’argent mobilisée pour prévenir la prochaine pandémie par exemple, rien ne prouve que ces mesures auront un effet préventif.

Les hommes politiques hésitent donc à prendre ce type de mesures, car ils doivent ensuite les justifier devant leurs électeurs. 

Or aussi pénible que cela soit, il est difficile de prouver que le réarmement est la raison pour laquelle les Russes n’attaquent pas. En parallèle, les forces armées sont formées à envisager les pires scénarios, à s’y préparer et à espérer qu’ils ne se concrétiseront jamais.

Dans le cas spécifique de l’Allemagne — qui est le seul sur lequel je suis habilité à m’exprimer — les hommes politiques ont extrêmement peur de créer un climat de panique. 

Comme le reste du continent, le pays est confronté à une sorte de guerre hybride, avec des drones russes survolant les aéroports et certaines installations militaires ; mais les dirigeants allemands sont très réticents à dire à la population que, du point de vue russe, il s’agit d’une forme de guerre.

Ces dirigeants minimisent donc ces événements car ils craignent de paniquer l’opinion publique.

Quels éléments ont été pour vous les plus difficiles à prendre en compte et à prévoir dans l’élaboration de votre scénario ?

Tout ce qui relève de la dynamique interne à l’OTAN a été difficile à prendre en considération dans l’écriture de mon livre, car j’ai choisi d’explorer une seule hypothèse là où, bien sûr, il y aurait pu en avoir plusieurs. Je ne peux pas exclure que la discussion entre les alliés prenne avec le temps une autre direction, mais c’est quelque chose que j’ai dû laisser de côté.

Par exemple, je suis presque certain que si les Russes devaient conquérir une ville en Estonie, les Estoniens commenceraient immédiatement à les combattre, probablement rejoints par les Polonais et les pays nordiques.

Mais mon propos portait sur un scénario politique axé sur l’OTAN et sa non-intervention, en raison des intentions qu’a présentement la Russie de la démanteler.

Certains scénarios potentiels de résistance ont donc dû être laissés de côté.

Cela pourrait constituer une critique légitime de mon livre.

Plus on s’éloigne de Moscou, moins les sociétés sont disposées à payer le prix qui accompagne le réarmement des forces armées et la confrontation potentielle avec la Russie. 

Carlo Masala

Quelles étaient vos intentions en écrivant ce livre ?

J’ai écrit ce livre dans le contexte du débat euro-américain autour d’un scénario couramment admis dans lequel la Russie ne serait pas prête à envahir un État membre de l’OTAN avant 2029.

La plupart des gens discutaient alors de la possibilité que la Russie envahisse un membre de l’OTAN : certains soutenaient à juste titre que, compte tenu des difficultés auxquelles elle est confrontée en Ukraine, elle n’oserait jamais le faire.

En m’insérant dans ce débat, j’ai essayé d’introduire une autre façon d’envisager la question : pour tester l’article 5, il n’est pas nécessaire de mener une invasion à grande échelle avec six divisions de chars traversant le Bélarus et franchissant la frontière polonaise pour tenter de conquérir Varsovie. 

Au contraire, un test limité pourrait s’avérer beaucoup plus efficace pour conquérir le territoire de l’OTAN qu’un projet à grande échelle.

Il est intéressant de noter qu’il y a quelques semaines, le chef sortant des services de renseignement extérieurs allemands a été le seul à déclarer disposer de preuves selon lesquelles certains cercles à Moscou ne croient plus à l’article 5 et souhaiteraient le tester par le biais d’une attaque militaire limitée, probablement en Estonie.

C’est la bonne manière d’aborder le problème.

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26.11.2025 à 06:00

Une fuite explosive révèle la profondeur du rapprochement Trump – Poutine (texte intégral)

Gilles Gressani

Dans la nuit, Bloomberg a publié la transcription d'un échange confidentiel entre l’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, et Youri Ouchakov, l'un des principaux conseillers diplomatiques de Vladimir Poutine.

Nous traduisons et commentons ce document important, qui révèle la portée du rapprochement entre la Maison-Blanche et le Kremlin — aux dépens de l'Ukraine.

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Texte intégral (2515 mots)

L’organisation interne du cabinet du second mandat de Donald Trump se distinguait, jusqu’ici du premier sur deux points : peu de fuites dans la presse, et quasiment aucun départ. Avec l’accélération du rapprochement avec la Russie, les premières grandes révélations ont commencé à émerger dans les médias.

Dans cet enregistrement daté du 14 octobre, deux conseillers des présidents russe et américain, les diplomates Steve Witkoff et Youri Ouchakov, se félicitent des avancées récentes et envisagent d’organiser un appel direct entre leurs dirigeants, afin de préparer la rencontre prévue à la Maison-Blanche avec le président Zelensky, quelques jours plus tard.

Ils discutent également d’un éventuel plan de paix : Witkoff évoque un format en « 20 points » qui semble avoir inspiré le cadre du traité — largement défavorable à l’Ukraine — que la Maison-Blanche tente actuellement d’imposer à Zelensky. Il laisse entendre que la position américaine serait favorable à des concessions territoriales substantielles de la part de l’Ukraine, à condition de pouvoir les présenter sous une lumière plus « positive », et propose même au conseiller du président russe que Vladimir Poutine flatte le président américain en le traitant d’homme de paix.

Par son ton, sa forme et son contenu, l’échange révèle une proximité inédite entre la Maison-Blanche et un régime qui, à ce jour, reste engagé dans une guerre d’agression sur le sol européen, contre un allié des États-Unis. Cette coordination informelle, de plus en plus assumée, même dans des positions officielles, ne laisse plus beaucoup de doutes sur la position politique de l’administration Trump.

Reste désormais à savoir quelle sera la position des membres du Parti républicain, que ce soit au Congrès ou au Sénat. Ce qui se joue, à cet égard, relève à la fois de la dynamique géopolitique et de la politique interne : le Parti se rangera-t-il sans réserve derrière la ligne de convergence avec Moscou imposée par la Maison-Blanche, ou ces révélations, suggérant une compromission qui aurait pu provoquer un scandale d’État en d’autres temps, suffiront-elles à susciter une résistance ?

De droite à gauche  : Yuri Ushakov, conseiller présidentiel russe, Vladimir Poutine et Steve Witkoff, lors d’une réunion le 11 avril à Saint-Pétersbourg.

14 octobre 2025

Steve Witkoff Salut, Youri.

Youri Ouchakov Oui, Steve, salut, comment vas-tu ?

Steve Witkoff Bien, Youri. Comment vas-tu ?

Youri Ouchakov Ça va. Félicitations, mon ami.

Steve Witkoff Merci.

Youri Ouchakov Tu as fait un excellent travail. Vraiment, un excellent travail. Merci beaucoup. Merci, merci.

La veille de cet appel, le 13 octobre 2025, s’était tenu un sommet international pour la paix à Gaza — le Gaza Peace Summit — à Sharm-el-Sheikh (Égypte), organisé dans le cadre de la trêve annoncée le 9 octobre. Ce sommet, largement médiatisé, a permis de mettre en scène le rôle prépondérant du président américain dans le processus de cessez-le-feu et de négociation d’un plan de paix. Steve Witkoff, en tant qu’envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient, avait joué un rôle clef dans cette négociation, aux côtés du gendre du président américain, Jared Kushner.

Steve Witkoff Merci, Youri, merci pour ton soutien. Je sais que ton pays l’a soutenu, et je t’en remercie.

Youri Ouchakov Oui, oui, oui. Oui. Tu sais, c’est pour cela que nous avons suspendu l’organisation du premier sommet russo-arabe.

En mai 2025, le président russe, Vladimir Poutine, avait officiellement annoncé qu’un premier sommet Russie-Monde arabe serait organisé le 15 octobre 2025. Plusieurs dirigeants de pays arabes avaient été invités. À l’approche de la date prévue, le sommet a été reporté : selon le Kremlin, de nombreux chefs d’État arabes n’avaient pas confirmé leur présence. Selon Youri Ouchakov, ce report permettrait de laisser le champ libre aux efforts diplomatiques américains pour la mise en œuvre du plan de paix au Moyen-Orient, notamment autour de Gaza.

Steve Witkoff Oui.

Youri Ouchakov Oui, parce que nous pensons que tu fais le vrai travail, là-bas, dans la région.

Steve Witkoff Eh bien, écoute. Je vais te dire quelque chose. Je pense, je pense que si nous pouvons résoudre l’affaire Russie-Ukraine, tout le monde sautera de joie.

Youri Ouchakov Oui, oui, oui. Oui, tu n’as qu’un seul problème à résoudre. [Rires]

Steve Witkoff Lequel ?

Youri Ouchakov La guerre russo-ukrainienne.

Steve Witkoff Je sais ! Comment on règle ça ?

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Youri Ouchakov Mon ami, je voudrais juste ton avis. Penses-tu que ce serait utile, si nos chefs parlaient au téléphone ?

Steve Witkoff Oui, je pense que oui.

Youri Ouchakov Tu penses que oui. Et quand penses-tu que ce serait possible ?

Steve Witkoff Je pense que dès que vous le proposerez, mon gars est prêt à le faire.

Youri Ouchakov D’accord, d’accord.

Steve Witkoff Youri, Youri, voici ce que je ferais. Ma recommandation.

Youri Ouchakov Oui, s’il te plaît.

Steve Witkoff J’appellerais pour simplement réitérer que vous félicitez le président pour cet accomplissement, que vous l’avez soutenu, que vous respectez le fait qu’il soit un homme de paix et que vous êtes vraiment heureux d’avoir vu cela arriver. Je dirais ça. Je pense qu’à partir de là, l’appel sera très bon.

L’insistance sur l’image de Donald Trump comme « homme de paix » est devenue un véritable mantra de la diplomatie mondiale. Loin d’être anecdotique ou grotesque, plusieurs chefs d’État et de gouvernement s’appuient sur cet élément pour obtenir des concessions ou des arbitrages favorables, allant avant le 10 octobre — date de l’annonce du prix Nobel à l’activiste vénézuélienne María Corina Machado — jusqu’à appuyer la candidature du président américain à ce prix.

Parce que — laisse-moi te dire ce que j’ai dit au Président. J’ai dit au Président que vous — que la Fédération de Russie a toujours voulu un accord de paix. C’est ma conviction. Je lui ai dit que je le croyais. 

L’idée selon laquelle la Russie « a toujours voulu un accord de paix » semble être une déclaration sortie de la plus simple propagande poutinienne. Elle est évidemment largement contredite par les actions et les prises de position officielles du Kremlin. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, en février 2022, la Russie mène une guerre d’agression pour conquérir et contrôler des territoires ukrainiens. Les conditions posées pour tout cessez-le-feu ou toute négociation sont punitives et inacceptables pour Kiev, témoignant d’un objectif maximaliste, de capitulation et de perte de souveraineté de l’Ukraine. Les bombardements d’infrastructures civiles et les crimes commis contre les populations témoignent d’une stratégie de terreur, incompatible avec une volonté de paix.

Et je pense que la question — le problème — est que nous avons deux nations qui ont du mal à trouver un compromis, et quand elles y parviendront, nous aurons un accord de paix. Je pense même qu’on pourrait établir une sorte de plan de paix en 20 points, comme nous l’avons fait pour Gaza. Nous avons créé un plan Trump en 20 points pour la paix, et je me dis que nous pourrions faire la même chose avec vous. Mon point est le suivant…

Youri Ouchakov D’accord, d’accord, mon ami. Je pense que ce point pourrait être discuté par nos dirigeants. Hé, Steve, je suis d’accord avec toi, qu’il le félicitera, qu’il dira que M. Trump est un véritable homme de paix, etc. Il le dira.

Steve Witkoff Mais voici ce qui serait incroyable.

Youri Ouchakov D’accord, d’accord.

Steve Witkoff Et si, et si… écoute-moi bien…

Youri Ouchakov Je vais en parler à mon patron, et je reviendrai vers toi. D’accord ?

Steve Witkoff Oui, parce que, écoute ce que je dis. Je veux juste que tu dises, peut-être simplement que tu dises cela au président Poutine, parce que tu sais que j’ai le plus grand respect pour le président Poutine.

Youri Ouchakov Oui, oui.

Steve Witkoff Peut-être qu’il dira au président Trump : « Tu sais, Steve et Youri ont discuté d’un plan très similaire, un plan de paix en 20 points, et cela pourrait être quelque chose qui pourrait faire bouger un peu les choses ; nous sommes ouverts à ce genre d’idées — à explorer ce qu’il faudra pour parvenir à un accord de paix. »

Maintenant, entre toi et moi, je sais ce qu’il faudra pour obtenir un accord de paix : Donetsk, et peut-être un échange de territoires quelque part. Mais je dis, au lieu de parler comme ça, parlons de manière plus positive, car je pense que nous allons arriver à un accord. Et je pense, Youri, que le président me laissera beaucoup d’espace et de latitude pour parvenir à un accord.

Par son impréparation, Steve Witkoff avait commis plusieurs erreurs majeures dans la préparation du sommet Russie–États-Unis d’Anchorage. En sous-estimant l’ampleur des prétentions territoriales russes sur l’Ukraine, il semble ici envisager d’instaurer une logique de traité secret, dans laquelle le marketing de la paix permettrait de forcer l’Ukraine à se plier.

Youri Ouchakov Je vois…

Steve Witkoff Donc, si nous pouvons créer l’opportunité que, après cela, j’ai parlé à Youri et que nous avons eu une conversation, je pense que cela pourrait mener à de grandes choses.

Youri Ouchakov D’accord, ça me semble bien.

Steve Witkoff Et voici une autre chose : Zelensky vient à la Maison-Blanche vendredi.

Youri Ouchakov Je le sais. [En ricanant]

Vendredi 17 octobre, le président ukrainien Zelensky s’est en effet rendu à la Maison-Blanche pour demander, sans succès, un soutien militaire accru, notamment des missiles Tomahawk à longue portée, fabriqués aux États-Unis.

Steve Witkoff Je vais aller à cette réunion parce qu’ils veulent que j’y sois, mais je pense que, si possible, nous devrions avoir l’appel avec ton patron avant cette réunion de vendredi.

La prudence diplomatique semble complètement absente : Witkoff affirme sans ambiguïté que les États-Unis sont prêts à se coordonner au plus haut niveau pour préparer la visite d’un chef d’État allié avec un pays qui mène depuis plusieurs années une guerre dévastatrice contre son peuple et son sol.

Youri Ouchakov Avant, avant — oui ?

Steve Witkoff Correct.

Youri Ouchakov D’accord, d’accord. J’ai compris ton conseil. Donc, j’en parle à mon patron, et ensuite, je reviens vers toi, d’accord ?

Le 16 octobre, un appel téléphonique de plus de deux heures a eu lieu entre Trump et Poutine. Les deux présidents avaient convenu d’un nouveau sommet à Budapest, après celui d’Anchorage — ce sommet a été par la suite annulé en raison du manque d’intérêt russe et de l’absence de la moindre concession de la part du Kremlin.

Steve Witkoff D’accord, Youri, je te parle bientôt.

Youri Ouchakov Très bien, très bien. Merci beaucoup. Merci.

Steve Witkoff Au revoir.

Youri Ouchakov Au revoir.

[Fin de l’appel]

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25.11.2025 à 16:19

Économie russe : pourquoi les sanctions n’ont-elles pas détruit l’industrie de Poutine ?

guillaumer

Après plus de trois ans de sanctions contre Moscou, il faut se rendre à l’évidence : l’effondrement de l’industrie russe n’a pas eu lieu.

En frappant les usines sur le territoire ennemi, l'Ukraine pratique des « sanctions par drones » — seule manière efficace de déjouer le système de cannibalisation industrielle de la Russie de Poutine.

Esfandyar Batmanghelidj analyse les raisons d'une résilience.

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Texte intégral (4683 mots)

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En février 2022, alors que les dirigeants américains et européens imposaient de vastes sanctions économiques à la Russie à la suite de l’invasion de l’Ukraine, ils s’engageaient à écraser l’économie russe, en particulier l’industrie.

Alors que la guerre approche de son quatrième anniversaire, de nouvelles sanctions continuent d’être imposées aux grandes entreprises russes.

Les mesures prises contre les géants pétroliers Lukoil et Rosneft, qui font désormais l’objet de sanctions secondaires américaines, marquent une nouvelle phase importante dans cette offensive.

Si l’économie russe n’a pas été anéantie, les prévisions budgétaires, les projections de croissance et les enquêtes de confiance des entreprises indiquent toutes que l’augmentation progressive de la pression économique commence à poser des problèmes aigus aux décideurs politiques russes.

Ce ralentissement tardif de l’économie avait été annoncé : Maria Shagina a été l’une des premières analystes à redéfinir les attentes 80 quant aux résultats que la coercition économique pourrait obtenir en Russie. Dans un article publié en 2023, elle suggérait qu’avec le temps, l’économie russe serait confrontée à une « érosion lente » due aux sanctions. Confirmant sa thèse, les décideurs politiques russes sont aujourd’hui confrontés aux limites structurelles inhérentes au « keynésianisme militaire » qui a temporairement stimulé la croissance du pays face au durcissement des sanctions.

C’est pourtant trop peu — et trop tard.

Lors d’une récente table ronde 81, l’historien Niall Ferguson — qu’on ne peut pas accuser d’être sensible à la propagande de Moscou — a déclaré que « le régime de sanctions a complètement échoué » à modifier le cours de la guerre. Il a ensuite qualifié 82 le plan en 28 points du président Trump pour mettre fin à la guerre de « base raisonnable pour des négociations ».

En privé, les responsables occidentaux admettent que les armes économiques ne peuvent pas faire pencher la balance dans une guerre d’usure : l’économie russe est trop importante et l’économie ukrainienne trop faible pour que les sanctions aient un impact sur le champ de bataille.

Bien qu’elle n’ait entrepris qu’une militarisation partielle de l’économie, la production industrielle russe reste robuste et les usines du pays continuent de produire des armes et des munitions. Il faudrait un effondrement spectaculaire de la production industrielle pour égaliser les chances avec l’Ukraine. Aujourd’hui, certes, la production se contracte 83 dans les deux tiers des sous-secteurs manufacturiers russes. Pour autant, cette contraction ne présage pas un effondrement.

Les raisons d’une résilience

Comme l’a récemment fait valoir Alexandra Prokopenko 84, « le paradoxe de l’économie de guerre russe est qu’elle est à la fois forte et fragile ».

La mobilisation décentralisée des capacités industrielles, impliquant aussi bien les géants publics que les petites entreprises privées, repose sur la réorganisation réussie des chaînes d’approvisionnement afin de maintenir les stocks nécessaires de matières premières et, surtout, de biens d’équipement.

La principale adaptation a consisté en un passage rapide et décisif des fournisseurs industriels européens aux fournisseurs chinois. En 2021, seulement 30 % des importations russes de biens d’équipement provenaient de Chine. L’année dernière, ce chiffre était de 75 %. Une certaine dépendance à l’égard des pièces et équipements européens persiste ; néanmoins, lorsque ces biens ne sont pas disponibles directement, ils peuvent être achetés en tant qu’importations parallèles via des pays tiers.

Le recours aux sanctions a été une stratégie irréaliste, permettant aux gouvernements occidentaux d’éviter un véritable engagement politique et militaire en faveur de la victoire ukrainienne.

Esfandyar Batmanghelidj

Une adaptation secondaire a vu les entreprises russes se lancer dans une industrialisation par substitution des importations. En général, cette substitution 85 est « technologiquement régressive », ce qui signifie que les produits contenant davantage de pièces locales sont généralement moins performants ou de moindre qualité. Il est difficile d’évaluer l’ampleur de la régression technologique, car la qualité et la sophistication des produits finis ne sont pas mesurées dans les statistiques de production ; sur le front cependant, la Russie dépend de plus en plus de drones de faible technologie et de véhicules militaires soviétiques remis à neuf, ce qui reflète les limites technologiques de l’économie de guerre.

Compte tenu de la volonté de sacrifier les technologies les plus avancées, il n’est pas surprenant que les entreprises industrielles russes aient réussi à développer de nouvelles chaînes d’approvisionnement et à maintenir leur production. De nombreux intrants manufacturiers sont petits, relativement bon marché et produits dans de nombreux pays. Les sanctions et les contrôles à l’exportation ne peuvent ainsi pas limiter de manière décisive l’accès de la Russie à ces biens intermédiaires.

La production industrielle ne dépend cependant pas uniquement des intrants : les biens d’équipement sont la colonne vertébrale de toute économie industrialisée. Peu importe que l’entrepôt d’une entreprise soit rempli de pièces si un équipement essentiel, tel qu’une machine CNC ou une presse hydraulique, tombe en panne et ne peut être réparé ou remplacé.

En ce sens, la question de savoir si une économie industrielle est confrontée à la « lente érosion » des sanctions dépend principalement de la relation entre la disponibilité des biens d’équipement, l’entretien de ceux déjà acquis et la production industrielle. Si les sanctions compromettent la capacité du pays visé à réparer ou à renouveler ses biens d’équipement — les machines, les véhicules, les outils et les bâtiments utilisés pour produire des biens —, la production industrielle diminuera inévitablement au fil du temps.

L’« érosion lente » d’une économie sanctionnée : le cas iranien

Cette relation est clairement illustrée par l’impact des sanctions sur le stock de capital en Iran.

L’imposition de sanctions financières et énergétiques majeures en 2012, puis leur réimposition en 2018, ont constitué deux chocs pour l’économie iranienne qui ont dégradé le stock de capital du pays. Les sanctions ont été associées à une baisse importante de la formation de capital fixe.

Dans l’ensemble, les sanctions créent une incertitude macroéconomique, déclenchent l’inflation et augmentent le coût du capital, autant de facteurs qui entravent l’investissement 86. En Iran, la formation brute de capital fixe a stagné depuis l’imposition de sanctions importantes et reste inférieure de 40 % à son pic de 2012. Comme l’a averti un récent éditorial 87 publié dans le principal journal financier iranien, « la diminution de la formation de capital fixe est un signal d’alarme pour les perspectives de croissance économique dans les années à venir ».

Outre leur impact sur l’investissement, les sanctions ont également limité la disponibilité des biens d’équipement, ce qui signifie que même les entreprises iraniennes disposant de liquidités à investir peuvent avoir du mal à accroître leur capacité de production. Si ces entreprises se sont tournées vers des fournisseurs industriels chinois plutôt qu’européens à la suite des sanctions, même les fabricants chinois de machines et d’équipements restent réticents à traiter avec des clients iraniens 88.

Ces contraintes ont conduit à une situation surprenante où il est moins coûteux de construire une nouvelle usine en Iran que d’acheter une installation industrielle existante ; les investisseurs paient un supplément pour éviter l’incertitude et les retards liés à l’achat et à l’importation de nouvelles machines industrielles et parcourent le pays à la recherche de machines à acheter sur le marché secondaire.

Lorsque les sanctions occidentales n’ont pas réussi à affaiblir les usines russes, l’Ukraine a cherché à les détruire : c’est là une approche plus réaliste.

Esfandyar Batmanghelidj

Il faut noter qu’à la suite des chocs liés aux sanctions de 2012 et 2018, la baisse des importations de biens d’équipement en Iran a été plus forte que celle de la production industrielle. En 2004, à l’apogée de l’industrialisation iranienne, la valeur totale des importations de biens d’équipement équivalait à 14 % de la valeur de la production industrielle. En 2024, cette proportion est tombée en dessous de 5 %. En maximisant leur production sans réparer, remplacer ou moderniser de manière adéquate leurs machines industrielles, les entreprises iraniennes ont en fait accéléré la dépréciation de leur stock de capital.

Cette réalité montre comment les sanctions peuvent induire des périodes de pression pour l’industrie qui, à terme, conduisent à un déclin permanent de la production industrielle. Les récentes pénuries d’électricité en Iran sont peut-être l’exemple le plus visible de ce phénomène : la production d’électricité n’a pas réussi à suivre la demande croissante précisément parce que les sanctions empêchent les autorités iraniennes de moderniser les centrales électriques 89 et le réseau du pays.

Comment l’industrie russe se maintient

L’exemple iranien montre clairement qu’à long terme, les sanctions peuvent avoir un impact négatif sur la production industrielle en accélérant la pression sur le secteur industriel et en compromettant le renouvellement du stock de capital. Mais qu’en est-il de la situation en Russie ? L’industrie russe est-elle également sous pression ?

Les importations russes de biens d’équipement ont diminué à la suite des sanctions : elles ont totalisé 69 milliards de dollars en 2024, soit une baisse de 33 % par rapport à leur niveau de 2021. De plus, en 2008, lors d’un boom des investissements alimenté par un supercycle des matières premières, la valeur totale des importations de biens d’équipement représentait un peu moins de 20 % de la valeur de la production industrielle ; en 2024, cette proportion était tombée à un peu plus de 10 %, ce qui représente une baisse significative, mais reste plus du double de la proportion observée en Iran.

Dans l’ensemble, la compression des importations de biens d’équipement ne semble pas avoir freiné de manière significative la formation de capital fixe. Stimulée par l’augmentation des dépenses publiques après l’invasion, la formation de capital fixe en Russie a atteint des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis 2013, juste avant l’imposition des sanctions contre la Crimée et la chute des prix mondiaux du pétrole.

Ces dynamiques suggèrent que l’industrie russe n’est pas encore sujette à de grandes pressions : le maintien de la production à son niveau actuel ne contribue pas à la dégradation du stock de capital, car la Russie reste globalement capable d’importer des biens d’équipement et de mobiliser des investissements.

Alors que le gouvernement russe réduit ses dépenses en réponse au durcissement des sanctions, la formation de capital pourrait en pâtir. Comme en Iran, un plus grand nombre d’entreprises industrielles russes pourraient commencer à ressentir la « lente érosion » des sanctions, car celles-ci et les difficultés économiques qui en découlent rendent difficile la réparation ou le remplacement des équipements industriels et des véhicules.

Les responsables occidentaux ne doivent cependant pas supposer que ce processus, même s’il s’accélère, pourrait changer le cours de la guerre en Ukraine.

En effet, la Russie est l’un des rares pays où le développement économique s’est accompagné d’une dépréciation spectaculaire 90.

L’État russe a hérité de l’immense « patrimoine matériel » de l’économie soviétique, mais une grande partie de la base industrielle soviétique n’était pas compétitive ou, comme dans le cas des usines d’armement, superflue. L’histoire de la reprise économique post-soviétique de la Russie est ainsi centrée sur la lutte pour une utilisation plus efficace et efficiente des immobilisations.

Selon les données du Service fédéral des statistiques, le taux d’utilisation des capacités de la Russie était de 61 % en septembre 2025, soit une baisse de seulement 6 points de pourcentage par rapport à son pic de 2008. À titre de comparaison, le taux d’utilisation des capacités en Allemagne est actuellement de 76 % : en d’autres termes, la capacité budgétaire du gouvernement est une contrainte beaucoup plus pressante sur la production industrielle russe que l’utilisation des immobilisations.

Des leçons pour l’Europe

Cela pose deux défis sans doute insurmontables aux décideurs politiques occidentaux qui cherchent à utiliser les sanctions pour écraser la production industrielle russe.

Premièrement, la durée de vie des actifs industriels est généralement longue, ce qui signifie que les sanctions peuvent être très lentes à produire leurs effets. La durée de vie standard d’une centrale électrique est de 30 ans, celle d’une cimenterie de 20 ans, celle d’une aciérie de 15 ans et celle d’une usine de production d’équipements électriques de 10 ans. Comme le montre clairement l’expérience des entreprises industrielles iraniennes, la durée de vie des actifs peut être prolongée dans le but de maximiser leur utilisation et leur production. La formation de capital fixe iranienne est en berne depuis des années, mais la production d’acier reste à des niveaux historiquement élevés.

Deuxièmement, non seulement les décideurs politiques peuvent trouver des moyens de maintenir la production avec des équipements vieillissants, en particulier s’ils acceptent un certain degré de régression technologique, mais ils peuvent également redistribuer les ressources et concentrer leurs efforts de contournement des sanctions afin de stimuler les secteurs stratégiques. Il devient de plus en plus difficile pour les décideurs politiques russes de faire fonctionner leur machine de guerre ; mais tant que la production de guerre restera une priorité, il est peu probable que les sanctions puissent créer une pression suffisante sur l’industrie pour nuire à la production, en particulier si le gouvernement reste disposé à consacrer davantage de ressources budgétaires à la production industrielle.

Les responsables occidentaux admettent que les armes économiques ne peuvent pas faire pencher la balance dans une guerre d’usure.

Esfandyar Batmanghelidj

Comme l’a fait remarquer Prokopenko, s’il serait politiquement risqué pour Poutine de réemployer des biens de l’économie civile aux fins de l’économie de guerre 91 — en somme, de cannibaliser la première —, il conserve la capacité de « militariser davantage l’économie [russe] en convertissant davantage d’industries civiles pour répondre aux besoins de la production militaire, en construisant de nouvelles usines et en attirant davantage de personnes vers l’industrie de la défense grâce à des salaires plus élevés, des exemptions de conscription et des campagnes de recrutement élargies 92 ».

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les responsables occidentaux ont considéré l’arme économique comme un exemple de ce que Clausewitz appelait « une solution parfaite et complète, exempte de toute réaction ».

À cet égard, le recours aux sanctions était une stratégie irréaliste, qui a en fait permis aux gouvernements occidentaux d’éviter un véritable engagement politique et militaire en faveur de la victoire ukrainienne.

Alors que les Occidentaux peinaient à admettre les limites évidentes de leurs politiques de sanctions, les dirigeants ukrainiens ont pris les choses en main, lançant récemment une campagne audacieuse de frappes de drones visant des raffineries, des usines, des ports et des voies ferrées situés au cœur de la Russie.

Zelensky a qualifié ces frappes militaires de « sanctions par drones », inversant habilement la logique des sanctions occidentales pour souligner que la force militaire est le seul moyen d’imposer une véritable pression économique à la Russie 93.

Lorsque les sanctions occidentales n’ont pas réussi à affaiblir les usines russes, l’Ukraine a cherché à les détruire : c’est là une approche plus réaliste.

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