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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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17.03.2026 à 06:00

La guerre en Iran va-t-elle casser le modèle chinois ? Les scénarios noirs de Xi Jinping

Matheo Malik

La Chine de Xi avait anticipé un choc pétrolier — mais est-elle prête à vivre dans un monde où la demande est détruite à cause du blocage d’Ormuz ?

Pour comprendre les scénarios qu’on discute au Politburo aujourd’hui, il faut partir des données.

Depuis Pékin, Alicia García-Herrero signe une étude fouillée.

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Texte intégral (3126 mots)
Points clefs
  • Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons.
  • Pékin a certes prévu la crise qui vient. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales chinoises totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
  • Mais la plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois.

Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.

Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.

Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.

La Chine est devenue dépendante du pétrole iranien grâce aux sanctions

L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine. 

En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.

Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.

En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.

Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.

La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux. 

Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20  % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.

La méthode Xi pour absorber le choc d’Ormuz

La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.

Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.

Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.

La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.

Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.

Pékin avait déjà prévu la crise du pétrole

La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.

Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.

Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.

Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.

Une demande détruite ? Le risque existentiel de la Chine 

Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.

Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.

Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.

La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.

Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.

Les scénarios noirs de la guerre pour Pékin

Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.

Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.

Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.

À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.

À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.

Du Golfe à Taïwan : la Chine n’a pas changé d’objectif

Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.

À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.

Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue. 

Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud. 

Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.

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16.03.2026 à 19:03

Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis »

Matheo Malik

Face aux critiques des opinions publiques des pays du Golfe, ciblés depuis plus de deux semaines par des attaques iraniennes, Ali Larijani, l’un des principaux responsables du régime qu'Israël a annoncé avoir tué le 17 mars, avait tenté d’en fournir la justification religieuse et stratégique en prenant à témoin « les musulmans du monde entier ».

Nous traduisons et commentons ligne à ligne ce dernier message.

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Texte intégral (1987 mots)

Le matin du 17 mars 2026, Israël a annoncé avoir tué Ali Larijani. Comme anticipé par la revue, il avait joué un rôle clef dans la phase de transition à la suite de la mort du Guide. Nommé comme responsable de la sécurité du pays à la suite de l’annonce officielle de la mort d’Ali Khamenei, il a semblé continuer à occuper des fonctions centrales, notamment en l’absence de prise de parole publique ou d’apparition du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei

Le ton de ce message paru le 16 mars tranchait avec ses prises de parole officielles habituelles, par sa véhémence à l’égard des autres pays musulmans et par son oralité.

La ligne de la République islamique semble désormais s’articuler autour de deux éléments centraux  : d’une part, le manque de fiabilité de la garantie de protection américaine vis-à-vis de ses alliés ; d’autre part, l’impossibilité pour la République islamique de dominer les autres acteurs régionaux face à l’asymétrie technologique et militaire d’Israël et des États-Unis. 

Dans un contexte où le régime iranien remet en cause le modèle économique et politique des principautés du Golfe par le sabotage, les attaques de bâtiments civils et le minage possible du détroit d’Ormuz, il semble peu probable que cet appel à la résistance (مقاومت), qui cherche à réactiver la khomeiniste de l’oumma comme force transnationale, en faisant de l’Iran son porte-voix légitime, puisse réellement être bien reçu dans la région.

Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

Aux musulmans du monde entier et aux gouvernements islamiques,

La basmala « Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » est une convention quasi-obligatoire dans tout document officiel iranien — discours, lettre, décret. Le double destinataire — « musulmans du monde entier » et « gouvernements islamiques » — est en revanche plus politique : il permet à Ali Larijani de s’adresser simultanément aux peuples arabes et à leurs gouvernements, court-circuitant ces derniers en cherchant à les placer sous le regard de leurs propres opinions publiques. Larijani vise à réactiver la doctrine khomeiniste de l’oumma comme communauté politique transnationale, au-dessus des frontières étatiques, dont l’Iran se pose en porte-voix légitime.

1 — L’Iran a été confronté à une agression perfide américano-sioniste, lancée au beau milieu de négociations, qui visait à fragmenter le pays. Ils ont conduit au martyre le grand et dévoué Guide de la Révolution islamique, ainsi qu’un certain nombre de citoyens ordinaires et de commandants militaires. En conséquence, ils se sont heurtés à la résistance nationale et islamique des Iraniens.

Ali Larijani présente les Iraniens comme un bloc homogène animé par un désir de résistance « nationale et islamique » alors même que le régime a déclaré la guerre à sa société par la répression brutale des manifestations de janvier, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. De plus, des enquêtes d’opinions montrent que, si le sentiment national reste fort en Iran, la République islamique s’est caractérisée par une importante sécularisation de la société, qu’Olivier Roy considère comme une « défaite spirituelle du régime ». Enfin, la persistance de la martyrologie chiite sous la plume d’Ali Larijani dissimule, d’après Farhad Khosrokhavar, un épuisement profond, durable, et radical du récit révolutionnaire chiite

2 — Savez-vous qu’à l’exception de quelques rares cas, et uniquement dans la sphère politique, aucun État islamique n’est venu en aide à la nation iranienne ? Pourtant, la nation iranienne, grâce à sa forte volonté, a écrasé l’ennemi malfaisant, à tel point qu’aujourd’hui, l’ennemi ne sait pas comment sortir de cette impasse stratégique.

La rhétorique de Larijani s’inscrit dans un clivage que la République islamique entretient depuis 1979 entre un Iran se posant en champion de la résistance populaire anti-impérialiste et des monarchies du Golfe qu’elle présente comme des régimes corrompus, illégitimes et vendus à l’Occident — un discours qui emprunte autant au nationalisme révolutionnaire qu’à l’islam politique, et qui lui permet de chercher à séduire les opinions publiques arabes en court-circuitant leurs gouvernements.

3 — L’Iran poursuit sur la voie de la résistance contre « le grand et le petit Satan » (les États-Unis et Israël), mais le comportement des gouvernements islamiques n’est-il pas en contradiction avec la parole du Prophète, qui a dit : « Si vous ne répondez pas à l’appel d’un musulman, vous n’êtes pas un musulman » ?

Remarquons les parenthèses : « le grand et le petit Satan (les États-Unis et Israël) ». Cette expression typique de la République islamique n’est pas utilisée dans la plupart des pays arabes. Elle provient de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, qui désignait les États-Unis par le terme cheitân-é bozorg ( شیطان بزرگ), et Israël par le terme chéitân-é koutchek ( شیطان). Ali Larijani doit donc l’expliciter — d’où l’usage de parenthèses. 

Qu’est-ce donc que cette manière d’être musulman ?

Cette question prolonge la citation d’un hadith, parole ou action rapportée du Prophète, présent notamment dans le recueil Al-Kafi, ouvrage de référence pour les chiites de Mohammad ibn Yaqub Kolayni, grand compilateur chiite né en 864 et mort en 941 ( « يا للمسلمين ! », version en ligne de Al-Kafi.).

4 — Certains pays sont allés encore plus loin, affirmant que, puisque l’Iran a pris pour cible des bases américaines et des intérêts américains et israéliens sur leur territoire, l’Iran serait donc leur ennemi ! 

La justification des frappes qui ciblent les civils revendique une dimension théologique et géopolitique : ce ne sont pas les frappes iraniennes sur des bases et des objectifs civils situées en territoire arabe qui constituent une agression, mais bien le fait d’héberger ces bases américaines qui justifient ces attaques. Larijani présente le conflit comme une évidence théologique et morale — l’Iran musulman contre l’Amérique et Israël — en occultant que ces mêmes pays arabes contestent précisément la prétention iranienne à parler au nom de l’islam et à mener des opérations militaires depuis ou vers leurs territoires.

L’Iran devrait-il rester les bras croisés et laisser l’Amérique l’attaquer depuis des bases situées dans vos pays ? Ils cherchent des excuses ; d’un côté de la bataille d’aujourd’hui se trouvent l’Amérique et Israël, et de l’autre, l’Iran musulman et les forces de la résistance. De quel côté êtes-vous ?

Le mot résistance (مقاومت) employé ici pour en appeler aux « forces de résistance » est le même qui se trouve dans l’expression canonique axe de la résistance (محور مقاومت). On le retrouve dans l’autre nom du  Hezbollah, « La Résistance libanaise au Liban » (« al-muqāwamah al-islāmīyah fī lubnān ») ou dans le nom du Hamas, sigle de  « mouvement de résistance islamique » (« ḥarakat al-muqāwma al-ʾislāmiyya ») — confer infra prochain commentaire.

5 — Pensez à l’avenir du monde islamique. Vous savez que l’Amérique ne vous est pas loyale et qu’Israël est votre ennemi. Pensez un instant à vous-mêmes et à l’avenir de la région. L’Iran vous veut du bien et n’a aucune intention de vous dominer.

La République islamique a développé depuis 1979 un projet régional visant à l’hégémonie : son réseau transnational de milices, de partis et de mouvements armés — du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les factions irakiennes et le Hamas gazaoui — a été fédéré sous l’étiquette de l’« axe de la résistance » (محور مقاومت). Ce réseau remplissait une double fonction : vers l’extérieur, il créait des zones de pression et d’instabilité pour installer un rapport de force asymétrique avec les États-Unis et Israël ; vers l’intérieur du monde arabe, il court-circuitait les États souverains en implantant des acteurs armés loyaux à Téhéran au cœur même de leurs territoires — le Liban, l’Irak, le Yémen, la Syrie — contestant ainsi de facto l’autorité de gouvernements que l’Iran juge trop accommodants avec l’Occident. La lettre publiée par Larijani s’inscrit précisément dans cette logique : en sommant les gouvernements arabes de choisir leur camp, il ne fait pas appel à la fraternité islamique mais les invite à reconnaître l’hégémonie iranienne sur la définition d’une position politique musulmane, c’est-à-dire à accepter que Téhéran décide seul qui est ennemi, qui est allié, et sur quel territoire la guerre peut légitimement être portée.

6 — L’unité de la Oumma islamique, avec toute sa puissance, peut assurer et garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance de toutes les nations.

Serviteur de Dieu, Ali Larijani

Conseil suprême de sécurité nationale | Téhéran | 25 Esfand 1404 | 16 jours après le martyre de Son Éminence l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei

En plus de la datation du document selon le calendrier iranien officiel, qui commence avec l’Hégire mais qui est un calendrier solaire, ce qui explique la différence de date avec le calendrier hégirien (27 Ramadan 1447 et 25 Esfand 1404), le message comptabilise le nombre de jours depuis la mort d’Ali Khamenei, qualifiée de « martyre ». Peut-être s’agit-il là aussi d’une manière de rappeler que la guerre actuelle est déjà plus longue que celle dite « des douze jours » de juin 2025

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16.03.2026 à 11:05

Comment le Kremlin comprend la guerre d’Iran : les « sept leçons » d’un analyste de Poutine

Matheo Malik

Pour Moscou, le déchaînement de la violence au Moyen-Orient ne prouve qu'une chose : en Ukraine, Poutine doit accélérer.

Nous traduisons le texte d'Ivan Timofeev qui a circulé en Russie dans les derniers jours.

Analyse.

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Texte intégral (5451 mots)

La conduite de Moscou depuis le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran confirme, s’il en était encore besoin, que le Kremlin n’est pas dirigé par un « fou » comme on l’entend trop souvent dire en France, mais par des responsables parfaitement conscients de leurs intérêts nationaux et capables du plus grand pragmatisme — quel que soit le degré de cynisme meurtrier ou d’opportunisme politique dont il s’accompagne. 

En l’espèce, ce pragmatisme a dicté à Moscou une stratégie de soutien diplomatique formel sans engagement militaire direct, accompagné d’un appui technique dans les domaines du renseignement, de la guerre des drones et de la désinformation. 

En parallèle, les responsables de la Fédération de Russie scrutent la situation pour tâcher d’en retirer les enseignements les plus utiles. Le 2 mars, le quotidien Kommersant a ainsi publié une synthèse éclairante, signée par Ivan Timofeev, listant les « sept leçons de l’Iran » dont la Russie pourrait tirer profit 1.

En substance, ce texte dresse un tableau alarmiste, concluant que la confrontation entre la Russie et l’Occident n’a aucune chance de s’apaiser dans un avenir proche et qu’elle risque de prendre la forme d’un affrontement militaire ouvert, sans exclure la possibilité de frappes nucléaires. L’auteur appelle ainsi les hauts responsables russes à poursuivre leur politique de négociation hostile à toute forme de concession et à ne jamais oublier que, si des pays tiers peuvent se révéler des alliés temporaires dans le contournement des sanctions commerciales, la Russie reste seule face à ses adversaires et doit se tenir prête au pire. 

Ce texte n’est pas l’intervention isolée d’un anonyme.

Paru dans l’un des titres les plus réputés du pays, il est surtout le produit d’une plume visible et influente : Ivan Timofeev. Politologue de premier plan, celui-ci est actif dans la plupart des institutions russes d’expertise et de propagande — deux sphères de moins en moins distinctes en Russie — dans le domaine des relations internationales. Diplômé du MGIMO, université moscovite spécialisée dans les relations internationales dont sortent notamment les futurs diplomates, Timofeev y exerce aujourd’hui en tant que professeur. Directeur général du Conseil russe des Affaires internationales, une institution créée par le ministère des Affaires étrangères en vue de promouvoir le dialogue entre les experts russes et leurs homologues étrangers, il est également, depuis 2015, directeur de programme du club de discussion Valdaï, le principal think tank du régime de Vladimir Poutine. 

Pour l’ensemble de ces activités d’amplification de la politique internationale du Kremlin, notamment en direction de l’Ukraine, Timofeev fait l’objet de sanctions européennes depuis décembre 2025.

Sans surprise, ce texte contient donc un certain nombre d’éléments assez représentatifs de la propagande russe. L’auteur commet résolument une faute logique en supposant que les États-Unis se conduiraient de la même manière avec la Russie et avec l’Iran — et ce à toutes les étapes d’un processus de négociation et d’affrontement — après avoir lui-même souligné toutes les différences qui existent entre ces deux pays en termes de stabilité politique et de capacités techniques, commerciales et militaires — y compris sur le plan nucléaire. Cet argument ne sert donc qu’à justifier l’intransigeance absolue des autorités russes dans les négociations avec les États-Unis. Enfin, la relation posée entre les  fractures intérieures à un pays et le risque, pour celui-ci, d’être attaqué de l’extérieur — les troubles incitant des puissances étrangères à tirer profit du chaos — n’a pas d’autre fonction que celle de justifier la politique idéologique et répressive de l’État russe, soudant la population autour d’un objectif nationaliste tout en la préparant à la perspective d’une guerre longue et meurtrière.

Il est clair que la prose analytique russe devient de plus en plus indiscernable de la propagande d’État. Cette situation ne sera pas sans effets pour la Russie. Si tous ses « experts » en sont réduits à ne plus livrer au public qu’un succédané des vues les plus susceptibles de leur assurer les éloges du Kremlin, aucune proposition originale ne peut en sortir. Une dynamique de cet ordre semble déjà à l’œuvre dans la sphère des plus hauts responsables politiques, dont on sait qu’ils se gardent de confier à Vladimir Poutine autre chose que ce qu’il est disposé à entendre.

Si le dossier iranien démontre la capacité russe à s’orienter au sein d’une série d’options complexes et coûteuses, ce régime de soumission et de flagornerie pourrait bien coûter au Kremlin sa capacité de réaction adéquate aux prochaines crises.

Les frappes aériennes massives déclenchées par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’étaient guère inattendues. Une menace offensive planait sur le golfe Persique depuis plusieurs mois ; les négociations ardues entre l’Iran et les États-Unis s’étaient entièrement enlisées.

La mort du Guide suprême iranien Seyyed Ali Khamenei, de membres de sa famille et d’un grand nombre de responsables militaires et politiques du pays n’en a pas moins constitué un événement retentissant. L’Iran riposte désormais par des salves de missiles visant Israël et les infrastructures américaines de la région. L’opération militaire perturbe déjà le transport maritime de pétrole dans le golfe Persique, tout en provoquant des dysfonctionnements financiers et logistiques dans les principaux pôles économiques des Émirats arabes unis et du Qatar.

À l’appui de la thèse voulant que l’offensive contre l’Iran n’avait rien d’« inattendu », une annonce plus spectaculaire a paru ce 11 mars dans Russia in Global Affairs, une revue proche du Kremlin dont le conseil éditorial comprend le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le conseiller du président de la Fédération de Russie pour la politique étrangère Iouri Ouchakov 2

Signé par Igor Pellicciari, enseignant à l’université d’Urbino Carlo Bo et contributeur régulier de la revue, l’article relaie « une opinion répandue à Moscou » voulant que les autorités russes aient averti Ali Khamenei dès le mois de décembre 2025 d’une frappe américaine devant le viser prochainement. Selon l’auteur, l’ayatollah aurait donc décidé en toute conscience de transformer sa mort en une démonstration de martyre politique et religieux susceptible de souder le pays et de renforcer le rôle des gardiens de la Révolution. 

Cette information n’a été confirmée par aucun autre média. À en juger par le fait qu’Igor Pellicciari est aussi enseignant à Moscou, a été nommé consul honoraire de Russie à Bologne et relaie volontiers les arguments russes justifiant la guerre en Ukraine, il faut considérer cette intervention comme une énième opération de désinformation, visant à démontrer les capacités du renseignement russe et sa propension à soutenir ses alliés.

L’Iran dispose de possibilités tout à fait crédibles de résistance, d’autant qu’une intervention terrestre demeure peu probable. Les frappes menées contre son territoire devraient néanmoins affaiblir sensiblement son potentiel industriel, accentuer la crise économique qui frappe le pays et entraîner un appauvrissement généralisé de sa population. Si l’Iran parvenait à tenir, il est clair qu’un nouveau cycle offensif ne tarderait pas à s’ouvrir, à moins que le coût de cette intervention ne se révèle trop élevé pour l’ensemble des parties. Cette configuration permet d’esquisser plusieurs conclusions dont la Russie pourra retirer des enseignements utiles.

Leçon n°1 : Les sanctions annoncent le recours à la force militaire

Le régime de sanctions imposé par les États-Unis à l’Iran est en place depuis la Révolution islamique de 1979. Si l’Iran est parvenu à résister à cette pression économique, ces sanctions lui ont infligé des dommages bien réels. Leur coût s’est accentué à mesure que Washington ralliait d’autres pays à sa politique, en l’internationalisant à travers le Conseil de sécurité de l’ONU et en influençant des pays tiers dans leurs décisions d’achat de pétrole iranien. 

Les sanctions des États-Unis et de leurs alliés se sont régulièrement accompagnées d’un recours à la force militaire — comme en 1980, 1987 et 2025 — ainsi que d’opérations spéciales allant des cyberattaques aux menaces de frappes militaires, en passant par des assassinats d’ingénieurs nucléaires et de responsables des services de renseignement. La combinaison de sanctions et d’emploi de la force représente ainsi une pratique classique de l’arsenal américain, comme l’illustrent les exemples de l’Irak, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Syrie ou encore du Venezuela.

Dans le cas de la Russie, le recours direct à la force militaire demeure une option délicate pour ses ennemis, du fait des risques d’escalade nucléaire. Cette retenue sur le plan strictement militaire est toutefois compensée. Les frappes des forces armées ukrainiennes contre le territoire russe sont désormais monnaie courante. L’écrasement de l’opération ukrainienne dans l’oblast de Koursk ne nous met pas à l’abri de nouvelles incursions militaires. Par ailleurs, la modernisation des armées des pays européens membres de l’OTAN accroît la probabilité d’un recours à la force dans les zones de contact entre la Russie et l’Alliance Nord-Atlantique, la région baltique apparaissant ici comme le voisinage le plus dangereux. Enfin, l’effet dissuasif du facteur nucléaire pourrait être neutralisé par la conviction — en l’espèce, erronée — que la Russie ne prendrait pas le risque de mobiliser son arsenal nucléaire par crainte d’une riposte de l’OTAN. Dans ces conditions, l’éventualité de crises militaires de toute nature constitue une perspective bien réelle dans les relations entre la Russie et l’Occident.

Leçon n°2 : Les pressions occidentales sont appelées à durer

Pendant de longues années, l’Iran a été la cible d’une politique d’épuisement progressif dominée par les sanctions économiques, jusqu’à ce que s’y ajoutent, plus récemment, des frappes militaires. Le modèle adopté ne repose pas sur une opération terrestre de grande ampleur suivie d’une occupation territoriale, mais sur des bombardements destinés à affaiblir peu à peu le potentiel militaro-industriel de l’État ciblé. De la sorte, chaque nouvelle étape de l’escalade militaire est susceptible de réduire davantage la capacité de résistance dudit pays. Si l’Iran démontre sa capacité à infliger une riposte douloureuse, chaque cycle de confrontation risque de l’affaiblir durablement.

La Russie doit donc se tenir prête à affronter des pressions occidentales dont l’horizon ne se compte pas en années, mais en décennies. L’éventuel assouplissement de certaines restrictions ne signifiera pas leur levée générale, en particulier dans des domaines tels que le contrôle des exportations de biens à double usage [produits, technologies ou matériaux susceptibles d’être utilisés à des fins civiles et militaires].

Le même raisonnement est valable sur le plan militaire : une potentielle accalmie des combats en Ukraine ou sur d’autres fronts sera très probablement suivie d’une nouvelle crise militaire.

Leçon n°3 : Les concessions ne fonctionnent pas

Au cours de son long bras de fer avec les États-Unis, l’Iran a consenti à une série de concessions, dont le grand symbole reste l’accord sur le nucléaire iranien entériné en 2015 par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU. Dans ce cadre, l’Iran acceptait de limiter son programme nucléaire en échange de la levée des sanctions internationales adoptées par le Conseil de sécurité et de restrictions diverses décidées unilatéralement par les États-Unis et leurs alliés. Cela n’a pourtant pas empêché les États-Unis de Donald Trump de se retirer de l’accord trois ans plus tard, en adressant à l’Iran une nouvelle liste d’exigences. Les compromis consentis ont donc offert un répit temporaire sans jamais soustraire l’Iran aux pressions exercées par les États-Unis.

Au long des négociations avec les États-Unis sur la question ukrainienne, la Russie a, pour sa part, fait preuve d’une impressionnante fermeté. Cette attitude peut sembler inopportune à ceux qui aspirent à la paix, sachant que chaque jour de guerre entraîne son lot de pertes humaines et matérielles. Elle n’en apparaît pas moins légitime, dès lors que tout compromis serait inévitablement suivi de nouvelles exigences. Dans ces conditions, il est manifestement contre-productif de céder à de telles demandes, surtout lorsqu’elles ne s’accompagnent pas de concessions réciproques.

Ainsi, la leçon iranienne ne fait que conforter une perception déjà largement partagée : celle d’un niveau de confiance extrêmement faible dans les relations entre la Russie et les États-Unis, comme entre la Russie et l’Ukraine.

Leçon n°4 : Les chefs d’État sont dans le viseur

Si l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro ne l’avait pas suffisamment démontré, l’attaque contre l’Iran confirme que les dirigeants légitimes et les principaux responsables des États étrangers sont désormais des cibles prioritaires.

L’élimination de dirigeants ou leur décès à la suite d’opérations militaires n’est pas une innovation historique absolue : rappelons l’assaut du palais d’Hafizullah Amin par les forces spéciales soviétiques en 1979 ou encore la mise à mort des dirigeants libyen et irakien lors des interventions militaires des États-Unis et de leurs alliés. Malgré tout, la chasse aux dirigeants n’était pas encore devenue un objectif en soi. Dans la plupart des cas, leur disparition restait le résultat d’un concours de circonstances. Le cas iranien nous confronte, au contraire, à une initiative délibérée d’élimination du Guide suprême d’un pays étranger et d’un grand nombre de ses hauts responsables, et même de membres de leurs familles.

À l’évidence, la Russie est pleinement consciente du danger qui pèse tant sur son président que sur ses responsables de haut rang. Ce risque est d’autant plus tangible que des assassinats et tentatives d’assassinat visant des militaires, des cadres administratifs, des journalistes et d’autres personnalités publiques sont perpétrés depuis bien longtemps sur notre territoire par des agents de diversion étrangers. L’exemple iranien confirme que la sécurité des dirigeants doit relever non seulement des services spéciaux, mais aussi des forces armées, dans la mesure où ces responsables peuvent être exposés aussi bien aux défaillances des services de sécurité et de contre-espionnage qu’aux lacunes de la défense aérienne et des autres dispositifs de protection face à une attaque militaire. 

Lorsque l’auteur affirme que la Russie serait la cible d’attaques perpétuelles d’agents de diversion étrangers contre son territoire ; indépendamment des opérations ukrainiennes, on voit mal à quels faits il ferait référence. En revanche, les empoisonnements et assassinats d’opposants, en Russie, mais aussi à Salisbury, Berlin ou Vienne, sont bien documentés. Sous couvert d’analyse, ce texte s’insère dans les logiques habituelles de la désinformation russe.

Sur le dossier iranien, les autorités russes semblent avoir adopté deux lignes en matière de désinformation : les populations occidentales souffrent de la guerre en Iran et de l’incapacité de leurs élites ; la Russie n’est impliquée dans aucune opération de soutien, sauf sur le plan humanitaire. 

On retrouve ces deux arguments chez Maria Zakharova, directrice du département de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, qui écrivait ce 11 mars sur sa page Telegram : « La hausse des prix du carburant engendrée par l’agression américano-israélienne contre l’Iran et la castration énergétique de Bruxelles [autrement dit, le choix de renoncer aux hydrocarbures russes] contraint les Européens à inventer continuellement de nouveaux moyens d’affronter la réalité. La grande entreprise énergétique néerlandaise Energiebank a ainsi conseillé à la population de ‘réduire la durée de ses douches’. Je sens déjà qu’au vingtième paquet de sanctions, ils seront en grande forme [emoji de putois] » 3.

La campagne à laquelle il est fait référence est en réalité une campagne de lutte contre la « précarité énergétique » menée aux Pays-Bas en 2021, recommandant aux populations de lutter contre le gaspillage énergétique 4. Celle-ci n’a donc pas le moindre rapport avec les hydrocarbures russes et la guerre en Iran. Par ailleurs, pendant que la Fédération de Russie livre des armes, des conseils tactiques et du renseignement militaire à l’Iran, la même Maria Zakharova s’applique à détourner l’attention en mettant en avant le volet strictement humanitaire de la politique russe 5.

Leçon n°5 : Les troubles intérieurs encouragent les interventions extérieures

Peu avant les frappes aériennes menées contre son territoire, l’Iran avait été le théâtre de manifestations de masse qui résultaient en grande partie des contradictions internes du régime et de difficultés économiques accumulées. Ces affrontements avaient causé de nombreuses victimes, tandis que les adversaires de l’Iran s’empressaient d’exploiter politiquement ces événements. Ces manifestations ont aussi pu être interprétées comme un signe de faiblesse politique du régime, alimentant l’idée qu’une frappe militaire décisive pourrait entraîner l’effondrement rapide d’une verticale du pouvoir déjà fragilisée. Cette hypothèse pouvait d’ailleurs s’appuyer sur certains précédents, dont le cas libyen, dans lesquels des frappes extérieures avaient effectivement conduit au délitement des systèmes politiques en place.

Par ailleurs, l’expérience de la déliquescence de l’Union soviétique nous enseigne que des difficultés économiques internes et des fractures au sein de la société peuvent conduire à une catastrophe majeure sans qu’il soit même besoin d’aucune intervention extérieure. L’efficacité du système de gouvernance, l’aptitude à prendre en temps utile les mesures nécessaires, les interactions et la confiance mutuelle entre l’État et la société sont autant de garanties essentielles de la stabilité intérieure. Tout fossé entre la société et ses élites, toute fracture en leur sein, équivaut à une invitation implicite à intensifier les pressions extérieures. 

Leçon n°6 : Le rôle des « chevaliers noirs » est important, mais ne résout pas tout

Malgré le poids des sanctions économiques internationales, l’Iran est parvenu à maintenir des liens commerciaux avec une série de pays. Dans la littérature académique consacrée aux sanctions, ces partenaires alternatifs sont souvent désignés sous le terme de « chevaliers noirs ».

Ainsi, dans les années 1980 et 1990, le pétrole iranien était volontiers acheté à prix réduit par certains pays d’Europe occidentale et méridionale, mais aussi par la Turquie, la Syrie, le Japon, l’Inde, la Chine et d’autres pays. Les États-Unis ont dû déployer d’intenses efforts diplomatiques pour contraindre nombre de ces partenaires à réduire, voire à abandonner leurs importations de produits iraniens, sans parvenir à interrompre totalement le commerce avec Téhéran. Si l’Iran ne retirait pas l’ensemble des bénéfices potentiels de ses exportations, son commerce extérieur continuait néanmoins de lui assurer des revenus substantiels.

Sur le plan militaire et politique, la situation a pris un tout autre tournant. L’Iran s’est retrouvé seul face à ses adversaires. Si les pays tiers ne soutiennent pas activement ces derniers, ils ne peuvent ou ne souhaitent pas non plus faire obstacle à l’intervention militaire en cours. Il faut donc en conclure que les « chevaliers noirs » représentent un instrument efficace de contournement des sanctions, mais qu’ils se révèlent impuissants en cas de recours à la force militaire. 

L’argument de l’auteur n’est valide qu’à condition de considérer qu’aucun des alliés de l’Iran ne lui apporterait le moindre soutien ; or le cas russe montre, précisément, qu’il n’en est rien.

Pragmatique, la Russie adopte des politiques de soutien international ajustées à l’importance stratégique de ses partenariats et au degré de stabilité des pays alliés. Ainsi, les autorités russes ont refusé de s’engouffrer dans un conflit vénézuélien trop lointain et insuffisamment déterminant et de s’accrocher jusqu’à la dernière heure au régime de Bachar al-Assad, miné par de trop profondes faiblesses structurelles. À l’inverse, l’Iran représente un pays stable — cette stabilité étant obtenue au prix d’une répression sanglante — et à l’architecture militaire solide, ce qui incite la Russie à ne pas « lâcher » sans plus de ménagement son allié moyen-oriental.

Tandis que les États-Unis font appel à l’expertise ukrainienne en matière de guerre des drones, même si les autorités russes refusent de communiquer à ce sujet 6, la Russie fournit au régime iranien des ressources de renseignement aussi précieuses que celles des services états-uniens en soutien à Kiev. Le Washington Post avait révélé que ce soutien russe facilitait la localisation d’installations militaires états-uniennes, dont celle des navires de guerre et des aéronefs 7 ; de nombreux experts s’accordent du reste à constater que l’Iran, qui ne dispose pourtant pas de constellation satellitaire propre, fait preuve d’une précision inédite dans ses frappes et d’une habileté à contourner la défense américaine sans comparaison avec la guerre des douze jours de l’été 2025.

Une étape supplémentaire pourrait avoir été franchie récemment avec l’apport d’un soutien tactique spécifique : plusieurs sources assurent que la Russie aide l’Iran à utiliser des méthodes avancées de mise en œuvre des drones Shahed pour frapper ses cibles dans les pays du Golfe. Les États-Unis semblent, eux aussi, réticents à reconnaître ouvertement cette implication de Moscou dans le conflit iranien 8.

Sous l’effet des sanctions, la Russie a, elle aussi, dû réorienter sa politique commerciale, en intensifiant ses échanges avec la Chine, l’Inde et plusieurs autres États. Ces échanges ne créent pas pour autant d’obligations militaro-politiques réciproques. La Russie devra donc affronter seule ses adversaires — la seule exception notable étant la participation de militaires nord-coréens à l’élimination des forces armées ukrainiennes dans l’oblast de Koursk. Par ailleurs, Moscou assume à elle seule la sécurité de ses alliés au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, ce qui alourdit d’autant ses charges et ses responsabilités.

Leçon n°7 : Pourquoi l’équilibre des forces est nécessaire

Par comparaison avec bien d’autres États ayant subi des frappes militaires, l’Iran ne saurait être considéré comme un pays inoffensif. En 2025 comme aujourd’hui, Téhéran a riposté par des vagues de missiles et de drones de sa propre fabrication. Il est encore trop tôt pour évaluer leur efficacité et leur précision, les États-Unis et Israël semblant d’ailleurs juger acceptable le niveau des dommages infligés par la riposte iranienne. L’Iran n’en a pas moins engagé des mesures qui passaient jusqu’alors pour des options de dernier recours, à commencer par l’interdiction de navigation dans le détroit d’Ormuz. Il est probable que la marine américaine parviendra à contrer cette opération et à sécuriser le trafic maritime, mais cela exigera du temps et des moyens. Son succès n’est d’ailleurs pas assuré tant que l’Iran parvient à maintenir sa stabilité malgré les bombardements continus de son territoire. 

Pour l’heure, la Russie a tout lieu de se réjouir de cette situation. À la veille de la guerre en Iran, les recettes pétrolières et gazières du pays étaient en berne, notamment sous l’effet des sanctions tirant les prix à la baisse, de la réduction des exportations vers l’Inde et de l’arrêt du transport de pétrole vers la Hongrie et la Slovaquie via le tronçon ukrainien de l’oléoduc Droujba. En janvier 2026, l’État russe avait perçu 393 milliards de roubles de cette vente, soit 50 % de moins que l’année précédente.

Pour la Russie, les effets économiques de la hausse des cours des hydrocarbures liés à la guerre en Iran se font déjà sentir et donnent à l’actualité un air de sortie du marasme commercial. Ce 11 mars, les médias russes soulignaient que les prix du pétrole russe avaient atteint les 6 105 roubles le baril, dépassant ainsi l’objectif inscrit dans le budget de l’État pour 2026 — 5 440 roubles le baril. Les commentateurs sont néanmoins unanimes à souligner que, si la guerre en Iran aide temporairement la Russie à renflouer ses caisses, cette hausse devrait s’avérer éphémère en raison d’une baisse prochaine des cours mondiaux et d’un renforcement du rouble. Il a ainsi suffi d’une annonce relative à la possible libération des réserves stratégiques de pétrole pour que le prix du pétrole russe retombe à environ 4 900 roubles 9.

Vladimir Poutine n’en cherche pas moins à tirer profit de cette opportunité pour renforcer la position de son pays sur le marché mondial. Au cours d’une réunion au Kremlin, il a martelé à plusieurs reprises que la Russie était le partenaire le plus fiable pour les États désireux de bénéficier de livraisons régulières et prévisibles de gaz et de pétrole et qu’elle se cherchait de nouveaux clients avant l’arrêt programmé des exportations vers l’Europe 10.

La Russie dispose de moyens bien supérieurs pour contrer d’éventuelles frappes sur son territoire, ainsi que des capacités techniques — au-delà même du facteur nucléaire — pour infliger des dommages considérables dans des domaines et des directions géographiques variés.

Toutefois, cette capacité réelle ne garantit pas à elle seule que l’adversaire ne considère pas ces représailles douloureuses comme un coût acceptable. Le seuil de tolérance aux dommages est susceptible d’évoluer au cours des années à venir, y compris en matière nucléaire. Toute l’histoire du XXe siècle est là pour attester d’une diminution de la sensibilité aux pertes à mesure de la radicalisation de l’affrontement politique.

La situation à laquelle nous assistons en Iran ne porte guère à l’optimisme. Elle inspire plutôt à l’ensemble des parties, dressées sur des barricades opposées, un sentiment de détermination et de fatalisme, qui risque de s’imposer comme l’esprit du temps dans les relations internationales pour de longues années à venir.

L’article Comment le Kremlin comprend la guerre d’Iran : les « sept leçons » d’un analyste de Poutine est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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