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10.06.2026 à 16:35

Faire du commerce, c’est à nouveau faire la guerre

Matheo Malik

Ormuz est le symptôme d’un mouvement de fond : nous sommes revenus au temps des corsaires.

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Texte intégral (3351 mots)

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En dehors de l’économie du crime organisé et des films de gangsters, le commerce et la violence vont rarement de pair. À bien des égards pourtant, la phase actuelle du commerce international est une anomalie historique. Faire du commerce « le fusil sur l’épaule » a été le quotidien de la plupart des marchands de derniers siècles, qui quittaient les espaces protégés par un pouvoir politique local en caravanes à travers les terres ou en navire à travers les mers. Ils ne portaient évidemment pas ces armes pour les diriger contre leurs partenaires commerciaux. Mais le plus souvent, ils devaient se prémunir si nécessaire par la force de tiers, concurrents, potentats, corsaires, brigands et autres rançonneurs. Ce faisant, ils « assuraient » leur périple face à des risques qui ne pouvaient plus être assurés autrement.

La mer n’a jamais été calme

Lorsque Marco Polo fait le récit des routes de la soie, il évoque ses infortunes et les violences du voyage. Il parle déjà d’Ormuz, des routes terrestres et maritimes, des jeux de pouvoir et des risques que prennent marchands et missionnaires pour parcourir l’Ancien monde. C’est pour contourner le problème des dangers du commerce par voie de terre et les blocages politiques en chemin que Portugais et Espagnols se lancèrent dans l’aventure maritime par la circumnavigation de l’Afrique puis vers l’ouest, dans l’inconnu.

La mer était alors libre à ceux qui s’y aventuraient mais elle n’était pas sans dangers. Elle était le domaine de l’anarchie au sens premier du terme. Le principe qui prévalait alors était résumé par la formule no peace beyond the line, qu’on retrouve de manière plus polie dans le traité franco-espagnol de Cateau-Cambrésis de 1559  : « À l’ouest du premier méridien et au sud du tropique du Cancer […] la violence exercée par une des parties sur l’autre ne sera pas regardée comme une infraction aux traités ».

Pendant des siècles, il a donc été normal et même indispensable qu’un navire marchand soit armé. C’était l’époque des corsaires, ces capitaines qui, sur un mandat donné par leurs souverains dans une « lettre de marque », menaient une forme de guerre indirecte sur les eaux du globe, consistant à déstabiliser la logistique d’une puissance ennemie en haute mer en s’en prenant à sa marine marchande.  Au sens propre, elle constitue les prémices violentes de la guerre commerciale. D’ailleurs, si l’on utilise en français le terme de « guerre de course » pour désigner l’action des corsaires, l’allemand parle plus littéralement de handelskrieg et l’anglais de commerce raiding.  

Le monde de Suez

Cette époque dure jusqu’en 1856. À cette date, à Paris, après la guerre de Crimée, les puissances européennes adoptent une version formalisée du modus vivendi conclu deux ans plus tôt entre la France et le Royaume-Uni qui annonçait la fin de la guerre de course, des lettres de marque et des corsaires.

L’évolution positive de la relation franco-britannique fut pour beaucoup dans cette première tentative d’organisation « technique » du monde. La liberté de navigation en sécurité devenait un principe cardinal de l’arrangement planétaire que les marines des deux pays occidentaux se faisaient fort de faire respecter. La guerre de course étant abolie, armer un navire de commerce devenait inutile et même suspect. En dehors des conflits armés qui entraînaient le pavillon de leurs navires, les armateurs entreprennent donc progressivement de renoncer à cette pratique. Pour les protéger contre d’éventuelles violences non étatiques, ils peuvent désormais compter sur des « tiers garants » : les marines de guerre européennes, au premier rang desquelles la Royal Navy.

Le mouvement en faveur de mers libres et sûres était lancé. Ce n’est pas un hasard si c’est un an plus tard, en 1857, qu’est aboli le péage danois sur le détroit de l’Oresund qui permet de contrôler l’accès à la mer Baltique. Pendant plus de quatre siècles, les Danois étaient parvenus à imposer un droit de passage de 1 à 2 % de la valeur des cargaisons aux milliers de navires qui transitaient devant leurs côtes. C’est un taux de taxation similaire à celui demandé aujourd’hui par l’Iran pour laisser passer les pétroliers à Ormuz en 2026, soit environ 1 dollar le baril, un peu plus de 1 % au prix du brut actuel. À son abolition, le « droit du Sund » représentait encore le huitième des revenus de la couronne du Danemark mais il était perçu par les autres nations pour ce qu’il était  : un simple racket, dans la mesure où les Danois ne fournissaient aucun service — pas plus que l’Iran à Ormuz. 

Le tournant était pris. À partir de ce moment-là, on commence à considérer qu’il est normal de pouvoir naviguer librement et en sécurité dans les eaux internationales, y compris à travers un détroit, quel que soit son pavillon. Paradoxalement, la mise en service du canal de Suez en 1869 a sans doute contribué à accentuer cette perception  : en construisant une infrastructure coûteuse dont il fallait assurer l’entretien via des droits de passage importants mais parfaitement justifiés, on mettait par contraste en évidence le caractère scandaleux et disproportionné des péages dans les détroits sans service associé.

La protection de l’Atlantique

Au-delà de la date symbolique de 1856, il fallut un siècle, quelques échecs, des reculades et deux conflits mondiaux pour que le système commercial global soit organisé et pleinement pacifié.

Entre la fin de la « première mondialisation » en 1914 et sa refondation à Bretton Woods en 1944, l’instabilité préside en effet au repli sur les empires et leur commerce protectionniste, au chaos monétaire et à l’arrêt de la mise sur les marchés de certaines ressources. Cette situation aboutit à ce que Cordell Hull, le secrétaire d’État américain de 1933 à 1944 résumait ainsi  : « lorsque les marchandises ne franchissent plus les frontières, les armées le font ». Cette analyse libérale et commerciale de la crise mondiale faisait bien entendu peu de cas de la nature profonde des idéologies, mais elle pointait justement l’organisation d’un commerce international sûr, prévisible, assurable et efficace comme instrument indispensable à des rapports internationaux pacifiés. Pour ce faire, il fallait que, sur les mers au moins, liberté et sécurité soient la règle et la violence l’exception. Il fallait acter la fin d’un vieux débat européen sur l’appropriation des espaces maritimes et donner finalement raison à Hugo Grotius contre John Selden  : ce serait un « Mare liberum » et non « Mare clausum ». 

C’est le rôle que joue la Charte de l’Atlantique, véritable « feuille de route pour l’organisation du monde » qui, le 14 août 1941, fixe la liberté de navigation comme l’un des principes cardinaux à établir après la victoire contre le nazisme, à égalité avec l’intangibilité des frontières, l’autodétermination des peuples, la sécurité sociale, la stabilité des monnaies ou l’organisation d’une sécurité collective.

Cette liberté devant pouvoir être assurée en sécurité, la violence anarchique non étatique sur les mers recule, l’acceptation du droit de passage libre et inoffensif même dans les eaux territoriales et les détroits s’universalise et, en surplomb, la présence de l’US Navy sur toutes les mers du globe la fait respecter. En 1981, les États-Unis engagent par exemple une confrontation avec la Libye du colonel Kadhafi pour s’opposer à ses prétentions de « nationaliser » le Golfe de Syrte et font opérer leurs porte-avions dans la zone contestée. En 1995, pendant la crise des détroits, la marine américaine transite entre la Chine continentale et Taïwan. Elle continue d’ailleurs de le faire régulièrement, comme d’autres marines européennes. On peut également lire à cette aune la mobilisation de plusieurs marines dans une série d’opérations pour lutter contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique..

Ce maintien de la sécurité sur les mers par l’engagement de « tiers garants » a eu pour conséquence de permettre le développement des « pavillons de complaisance ». Pendant des siècles, battre le pavillon marchand d’un grand pays n’était pas un luxe pour les armateurs mais une nécessité. Un navire porteur de la Red Ensign britannique pouvait compter, au-delà de ses propres armes, sur la garantie qu’une attaque contre lui entraînerait la réponse des navires de guerre battant la White Ensign, la marine anglaise ne répondant alors pas forcément aux attaques sur les autres pavillons. En offrant au monde une liberté de navigation sans contrepartie, en mettant fin à la guerre de course privée et en répondant aux demandes d’assistance en mer de tous les navires, les marines de guerre occidentales ont été un puissant moyen d’organisation du commerce international sans jamais percevoir de taxe de protection.

Bien entendu, c’était dans l’intérêt bien compris des pays occidentaux, et d’abord de l’hégémon américain. L’US Navy était l’un des piliers de la mondialisation qui ont permis de faire sortir du champ du commerce la plupart des risques extrêmes, impossibles à assurer, ce qui rendait possible l’édification de normes communes, la mise en place d’arbitrages et le bon fonctionnement du commerce, sans or ni fusil sur l’épaule, grâce à la compatibilité technique et à la confiance financière. 

Ce système a en outre permis de réduire la part du transport dans le coût des marchandises à échanger, au point qu’il ne représente aujourd’hui que quelques pourcents du prix final. La plupart des échanges mondiaux seraient en effet inabordables si le transport maritime se facturait toujours au prix du XVIe siècle. Avec le système post-1945, les actuaires ont pu donner des prix aux risques résiduels et les assureurs les prendre en charge. Le lien entre le PIB d’un pays et le développement de l’assurance est bien documenté : pouvoir s’assurer permet d’envisager la prise de risques économiques sans mettre en péril ce qui est acquis et sans devoir « s’auto-assurer », ce qui est toujours plus coûteux. 

La mer sans filet

Ce système repose sur la disparition des risques impossibles à assurer financièrement et donc sur l’existence d’un tiers garant pour se charger de ces extrêmes. Lorsque reviennent les risques impossibles à assurer, cet ordre déraille. C’est en partie le cas de ce qui concerne toutes les catastrophes potentielles liées au changement climatique, qui menacent les fondements mêmes de l’assurance. C’est aussi le cas en mer pour d’autres raisons, beaucoup plus politiques.

Le phénomène du retour des risques impossibles à assurer s’est observé dès février 2022 en Mer Noire  : sitôt communiquée la présence possible de mines navales, les armateurs ont déserté les eaux ukrainiennes même si aucun blocus n’avait été proclamé.  Au large d’Ormuz, dès le 1er mars 2026, soit le lendemain de l’offensive israélo-américaine sur l’Iran, le schéma s’est répété.

Dans des conditions où les assureurs ne sont pas capables de faire leur travail, les armateurs partent non pas parce que le risque serait trop élevé mais parce qu’il est devenu trop extrême et aléatoire pour être assurable sur le plan financier. Or nous arrivons manifestement à une situation où les marines occidentales ne sont physiquement plus capables de faire « respecter » la liberté de navigation et de la rétablir le cas échéant par la force.

Aux États-Unis, le pouvoir politique n’a plus la volonté d’employer « bénévolement » la marine américaine par la force ; ce revirement arrive aussi au moment où l’US Navy est confrontée  aux limites de ce qu’elle peut accomplir face au développement des capacités militaires des perturbateurs. Les échanges de l’administration Trump sur Signal qui ont fuité lors des crises de Bab el Mandeb ont été très clairs  : Washington ne voit plus ce rôle comme une mission correspondant à son intérêt et les Européens n’en sont plus capables seuls. Comme le résumait crûment dans l’un des messages de ces fuites le vice-président J. D. Vance : « 3 % du commerce américain passe par le canal de Suez. 40 % du commerce européen également. Il y a un risque réel que le public ne comprenne pas cela ou pourquoi c’est nécessaire. » . Au-delà du tour de force que constitue la sortie de la quasi-totalité de la force d’action navale française autour du porte-avions Charles de Gaulle, la France et ses alliés seraient bien incapables de rétablir seuls, par la force, la liberté de navigation à Ormuz.

La Chine : de l’État ingénieur à l’État corsaire

De manière intéressante, la Chine ne souhaite pas le faire non plus. 

Alors que sa prospérité actuelle repose largement sur un commerce maritime sûr, efficace et libre, Pékin n’a jamais montré un grand intérêt pour la liberté de navigation. Depuis son industrialisation vertigineuse, elle exporte principalement par voie maritime ses produits à ses clients. La Chine produit plus de la moitié de l’acier du monde, largement à partir de minerais de fer et de charbon de cokerie australiens ou sud-américains… Pourtant, chaque fois qu’une crise est survenue — comme lorsque les Houthis ont frappé en Mer Rouge — elle a toujours refusé de s’associer aux opérations internationales de protection du commerce maritime, préférant négocier seule, à son seul profit, le passage des navires qui lui importaient. La montée en puissance de la Chine — qui, sur mer, prend une dimension spectaculaire — ne semble donc pas s’accompagner d’un rôle d’hégémon bienveillant, « tiers de confiance » d’une mondialisation dont elle profite. 

De fait, la pratique chinoise ressemble plutôt à celle des pays européens avant 1856 qu’à celle des États-Unis au XXe siècle : une protection de son propre pavillon, des tendances à l’appropriation des espaces maritimes et une relative décomplexion face aux manœuvres de « corsaires » de la part de navires opérant sous pavillon civil mais en lien direct avec l’État. 

Le commerce est redevenu dangereux

Si les comportements américains et chinois persistent et que la faiblesse européenne perdure, ce ne sera pas la fin du commerce mondial. 

Mais de nouvelles interrogations existentielles émergeront pour les acteurs du fret maritime. Faut-il absolument prendre le pavillon américain pour être protégé  ? La marine française est-elle encore capable de garantir la circulation aux Européens  ? Faut-il créer un « pavillon marchand paneuropéen » confié à un « 28e État » fictif pour bénéficier de la réassurance commune de toutes nos marines  ? Faut-il revenir à « avant 1856 » et armer, de manière défensive, tous les navires marchands  ? 

Si nous n’en sommes pas à devoir répondre aujourd’hui à ces questions aux implications vertigineuses en termes de responsabilité, de loyauté des équipages, de règles d’engagement et de légitime défense, les tendances sont là et deviennent de plus en plus lourdes.

Ce qui se passe sur mer n’est pas une exception. Le moment que nous vivons marque le retour d’une idéologie mercantiliste puissante qui considère que le monde est un jeu à somme nulle dans lequel la coopération est moins intéressante que la confrontation. La tendance est à l’appropriation des structures communes qui ont présidé au bon fonctionnement de la mondialisation et à leur arsenalisation par les puissances qui peuvent prétendre les contrôler — de SWIFT à Logink en passant par Ormuz, le blé, le gaz, le pétrole, les terres rares, le dollar, les puces électroniques et les câbles sous-marins… 

Mais alors que les interdépendances mondiales sont colossales, le repli sur soi ne peut être une option que pour les plus grands empires. Pour tous les autres, il va falloir à nouveau trouver le moyen de naviguer, littéralement, dans des eaux troubles et dangereuses,  de faire face à des violences accrues dans les espaces communs, à des comportements hostiles et à des tentatives de racket. 

Il faudra à nouveau contourner les problèmes quand c’est possible mais aussi accepter que certains risques ne puissent plus être assurés de manière fiable par des moyens financiers et que, pour continuer à commercer, il faille porter son fusil à l’épaule. Dans cette nouvelle ère, qui ressemble beaucoup à un passé pas si lointain, les Européens devraient mettre à profit leur expérience unique.

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09.06.2026 à 19:16

Le régime iranien a une nouvelle doctrine

Matheo Malik

Comment « Meydân, Rue, Diplomatie » sont devenus les piliers d’un système en crise existentielle.

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Texte intégral (3569 mots)

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Le 7 juin 2026, après le tir de dizaines de missiles balistiques contre Israël, le général Majid Mousavi, commandant de la Force aérospatiale des Gardiens de la Révolution islamique, a diffusé une allocution dans laquelle il remercie le peuple révolutionnaire et revient sur les rassemblements pro-régime qui se tiennent en Iran depuis plus de trois mois. Pour lui, le soutien populaire explique l’ampleur des effets du « meydân » 54.

Le meydân et ses limites

Dans la doctrine des Gardiens de la Révolution, ce concept représente le pilier central de la puissance iranienne. Il désigne l’ensemble des actions menées sur le terrain : opérations militaires, frappes de missiles ou de drones, soutien direct aux groupes alliés de l’Axe de la Résistance (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, etc.) et présence militaire durable en Syrie, en Irak ou au Yémen.

Ce concept avait déjà été utilisé par le général Mousavi le 8 avril 2026 : « Deux semaines de vigilance nous attendent pour le meydân, la diplomatie et la rue. Les yeux éveillés du meydân, l’unité dans la rue : tels seront les acquis consolidés » 55. C’est dans ce contexte que la formule est devenue une doctrine à part entière, que les médias officiels n’ont pas tardé à qualifier de « clef du succès » 56 ou de « synergie de la puissance nationale » 57. Selon la propagande officielle, ce slogan définit une stratégie complète : le meydân crée des avantages, la rue les consolide, et la diplomatie les traduit en résultats politiques.

Dans le lexique officiel du régime, il renvoie à la présence opérationnelle des Gardiens. Il ne s’agit pas de la capacité militaire comme potentiel abstrait, mais de la volonté de la mettre en œuvre et d’en accepter les conséquences, à savoir les pertes humaines. Ainsi, dans le cadre de la guerre du printemps 2026, le meydân désigne les opérations de lancement de missiles et de drones, supervisées par la Force aérospatiale, d’une envergure sans précédent. En découle un capital diplomatique et une détermination politique renforcée, deux éléments qui font partie intégrante du meydân et en constituent la suite logique.

Ce capital a pourtant ses revers, que la communication d’État passe sous silence. Les opérations militaires ont un coût pour l’Iran et la population est la première victime de l’instabilité économique, de la pression sécuritaire quotidienne. C’est elle qui pâtit des infrastructures endommagées, sans compter le coût humain d’un régime et d’une guerre que les médias officiels ne cessent de présenter comme de justes sacrifices, mais que la société perçoit de plus en plus comme des dommages qui lui sont directement infligés. 

L’arsenal de la rue

Le deuxième concept de la doctrine, « la rue », est un moyen, pour le régime, de répondre en partie à cette contradiction. Les rassemblements nocturnes qui ont commencé en mars 2026 se sont peu à peu transformés en manifestations dignes des périodes de carnaval : concerts de musique, spectacles de rue, distribution de nourriture à grande échelle, et même célébrations de mariages avec des mariées en robe blanche, le tout aux côtés de récitants religieux, d’orateurs, et de responsables officiels, dont le président Pezechkian lui-même lors de la trentième nuit. 

Cet assouplissement relatif des mesures sécuritaires s’inscrit dans une stratégie politique délibérée : il s’agit de faire de ces rassemblements contraints une expérience sociale vivante et joyeuse, afin d’inonder les médias nationaux et internationaux d’images idéalisées, tout en faisant oublier que, seulement quelques mois plus tôt, ces mêmes places étaient le théâtre d’affrontements sanglants entre la population iranienne et les Gardiens. Certes, ces manifestations rassemblent les plus fidèles au régime, et non l’ensemble des Iraniens, mais il suffit au gouvernement de pouvoir compter sur une base solide pour promouvoir cette idée d’« unité nationale ».

Dans le cadre de ces rassemblements, plusieurs éléments sont mis en avant : la présence délibérée de femmes sans voile ; l’organisation d’un concert par un chanteur censuré, Gheysar, qui, l’année précédente, s’était produit à Tel-Aviv ; l’éventualité d’une libération prochaine du célèbre rappeur, Amir Tataloo, condamné à mort pour inimitié contre Dieu (moharebeh) et blasphème, qui serait désormais autorisé à remonter sur scène. Autant de transformations qui tendent à montrer que ces rassemblements sont utilisés par le régime pour faire croire à une adhésion qui ne concerne plus seulement ses partisans traditionnels. La cible principale de ces images de liesse populaire est évidente : les médias occidentaux, à qui il s’agit de montrer que le régime jouit d’un soutien bien plus large qu’on ne le croit. 

La promotion de la rue comme espace d’expression politique pro-régime intervient également à un moment de transition dans la gestion des affaires de l’État. La mort de Khamenei a créé un vide politique qui, comme dans tout régime fermé, constitue un moment périlleux : c’est au cours de cette période que de nouveaux prétendants émergent, que des coalitions se redéfinissent, et que les revendications sociales, habituellement réprimées, se font plus audibles. En rassemblant dans les rues une base de fidèles et en les autorisant à exprimer des formes contrôlées d’expression publique, comme le deuil, le sentiment d’unité, le soutien aux forces armées, le gouvernement iranien espère s’emparer d’un espace avant que celui-ci ne soit utilisé à d’autres fins par des acteurs concurrents. Ces rassemblements ont donc une fonction préventive. 

La rue est un instrument de consolidation du pouvoir en transition et non l’exhibition d’un pouvoir déjà consolidé. Quelques semaines avant sa mort, Ali Khamenei avait déclaré : « Si un incident survient, Dieu suscitera le peuple iranien » 58. Une fois Khamenei décédé, l’appareil médiatique du régime a fait de cette phrase la preuve d’une « prophétie accomplie », comme si elle annonçait directement sa disparition et les rassemblements du printemps 59. L’appareil idéologique du régime travaille à une articulation entre déclarations politiques et registre de la prophétie divine, afin de transformer la mort du leader religieux — un moment de grande vulnérabilité au sommet de l’État — en événement propre à susciter la mobilisation. 

La doctrine « meydân, rue, diplomatie » passe par ailleurs sous silence la question de la succession : quelle personne, avec quelle autorité, et selon quelle logique de légitimité pourra vraiment prendre sa place, même si Mojtaba Khamenei est désormais le Guide invisible et blessé de la République islamique ? Aucun des trois termes de la doctrine ne répond à cette question : le meydân ne désigne pas le nouveau Guide, la rue ne confère pas la légitimité successorale et le recours à la diplomatie, sans qu’on sache qui en sera le garant à long terme en cas d’accord, est à ce jour incomplet, pour ne pas dire insatisfaisant. 

Pire, il existe des tensions au sein même de la doctrine, entre ses trois mots clefs. Par exemple, la rue et la diplomatie sont par nature antithétiques : lors de ces rassemblements dans la rue, les partisans du régime plaident pour une posture sans compromis ; le jeu de la négociation implique au contraire que des concessions soient faites pour parvenir à un accord, ce que les Iraniens les plus maximalistes considéreraient comme un recul. De quoi opposer les acteurs, les manifestants et les négociateurs, qui ne peuvent s’accorder sur les termes de la victoire. Cette contradiction reste peu visible tant que les négociations demeurent au stade des généralités. Au moment où des choix s’imposeront, l’appareil idéologique du régime devra faire un effort de définition. En ayant transformé la mort de Khamenei en « résurrection populaire », il a montré qu’il en a la capacité. Cependant, cette tendance au grand récit national monté de toutes pièces, selon le contexte géopolitique, peut aussi se retourner contre le régime iranien, dont le crédit narratif n’est pas inépuisable.

L’avenir trouble d’une doctrine

La République islamique a connu, en moins de six mois, un ensemble de crises dont chacune aurait pu la renverser. En fusionnant les sphères militaire, sociale et diplomatique dans un récit ordonné, sa réponse doctrinale tripartite présente l’image d’une cohérence stratégique. Cette capacité à forger des récits communs pour rassembler la nation iranienne ne doit pas être sous-estimée.

Mais la pérennité de cette doctrine se heurte à deux crises structurelles que nulle combinaison de meydân militaire, de rue mobilisée et d’accord diplomatique ne pourrait éliminer.

La première est celle de la légitimité. Les massacres de janvier 2026 ont précédé la mort de Khamenei et toutes les crises ultérieures. Cette antériorité temporelle est clef : la doctrine « meydân, rue, diplomatie », énoncée quelques mois plus tard, s’est construite après les massacres de milliers de civils, réprimés dans un bain de sang. Le régime n’a pas changé : celui qui a répondu aux protestations de janvier 2026 par les armes est le même qui, peu de temps après, au nom de l’« unité dans la rue », a fait de cet espace public un lieu de rassemblements populaires qui constituent aujourd’hui l’un des trois piliers de sa solidité politique. 

Les massacres de janvier 2026 ne sauraient s’inscrire dans la longue généalogie des répressions ordinaires du régime. Cette répression était un choix structurel, non une mesure d’urgence. Un gouffre de plus en plus profond sépare désormais durablement le régime d’une large partie de la société iranienne : nul accord diplomatique, nulle nuit de rassemblement, nul travail de mise en récit ne pourra faire oublier la répression. 

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », en septembre 2022, avait montré que toute une génération pouvait s’émanciper du cadre idéologique du régime. Ce dernier y avait répondu par des massacres, des arrestations massives et des condamnations à mort. Aujourd’hui, les exécutions se poursuivent sans relâche, tandis que les prisons ne désemplissent pas, signes d’un régime qui ne doit sa survie qu’à son seul pouvoir répressif.

La seconde est la crise économique. L’inflation accumulée a réduit la monnaie nationale à une fraction infime de sa valeur, avec pour conséquences la pénurie de biens essentiels, l’effondrement progressif du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Aucun grand récit national ou médiatique ne peut en faire oublier les effets. Cette crise n’est pas un défi passager mais résulte des sanctions accumulées, d’une mauvaise gestion systémique, de l’emprise économique des Gardiens et d’une corruption institutionnalisée. Aucun de ces facteurs ne disparaît avec un accord diplomatique. Pendant ce temps-là, le régime iranien doit simultanément financer ses opérations militaires et son appareil de répression, maintenir la ferveur populaire dans des rues qu’il doit quadriller et occuper tout en jugulant une économie en voie d’effondrement, le tout avec des ressources limitées promises à l’épuisement. 

Ces deux crises travaillent continuellement un régime que la mémoire de la rue menace d’effondrement. Il a beau investir l’espace public de ses manifestations populaires artificielles, de sa musique d’État et de ses discours millimétrés, le souvenir des massacres de janvier 2026 et, avant eux, de septembre 2022, continue de l’habiter.

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03.06.2026 à 17:30

Pourquoi les robots ne gagnent pas de guerre

Matheo Malik

La foi en l’IA a accéléré son utilisation sur les champs de bataille — elle a aussi exagéré son efficacité.

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Texte intégral (10417 mots)

Toutes les guerres ont eu leurs « armes miracles ». On les présente toujours de la même manière : elles mettront fin à toutes les guerres ou, du moins, elles permettront de les conclure en limitant drastiquement les pertes dans son camp. Pendant la guerre civile américaine, c’étaient les fusils dits « à répétition », les cuirassés et les sous-marins ; pendant la Première Guerre mondiale, les chars, qu’on qualifiait de « vaisseaux terrestres » et les armes chimiques. À la fin de la Grande Guerre, les États-Unis pouvaient produire 200 tonnes d’armes chimiques par jour, leur service de guerre chimique, le « Chemical Corps » 60 comptait 44 000 hommes et 1 700 chercheurs. James Conant, futur président de l’Université de Harvard, était un adepte de la doctrine du gaz pour anéantir l’adversaire : « Le développement de gaz nouveaux et plus efficaces ne me semblait pas plus immoral que la fabrication d’explosifs et d’armes à feu… Je ne voyais pas pourquoi arracher les entrailles d’un homme à l’aide d’un obus hautement explosif aurait été préférable à le mutiler en attaquant ses poumons ou sa peau. » 61

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman allait même jusqu’à remercier Dieu pour la mise au point de la bombe atomique : « C’est une terrible responsabilité qui nous incombe. Nous remercions Dieu qu’elle nous incombe à nous plutôt qu’à nos ennemis ; et nous prions pour qu’Il nous guide afin de l’utiliser selon Sa volonté et pour Ses desseins. » 62

Pour les armées modernes, l’intelligence artificielle est la dernière de ces « armes miracles ».

Ses partisans affirment que l’IA permet de mener des attaques à distance, d’éviter les pertes et de mener des frappes chirurgicales tout en épargnant les civils. En réalité, elle est le produit d’un complexe militaro-industriel numérique assis sur des dizaines de milliards de dollars de capitalisation, qui encourage les attaques précipitées plutôt que la diplomatie, crée un faux sentiment d’invincibilité et, exactement comme ses prédécesseurs du XXe siècle, conduit à des abus contre les civils 63. Comme le révèlent les principaux médias et analystes, l’IA est omniprésente dans les guerres 64. D’origine militaire, son application vise des ennemis à l’étranger ou des citoyens au sein des États. Les grandes entreprises d’IA et leurs dirigeants, dans les conseils d’administration de Palantir, d’OpenAI, de Google et d’autres sociétés, misent sur l’idée fausse selon laquelle l’IA pourrait elle-même mener la guerre à la place des humains — à moindre coût et avec peu de pertes.

Les origines militaires de l’intelligence artificielle

L’une des raisons pour lesquelles on imagine souvent qu’il est possible de faire la guerre à bas coût tient au fait que, depuis plusieurs siècles, l’industrie militaire initie des séries d’innovations technologiques, au départ pensées pour les champs de bataille, mais qui finissent par trouver leur place au cœur de nos sociétés 65. Ce sont en effet d’abord des besoins militaires qui ont conduit à la création de pièces interchangeables, qui ont alimenté la révolution industrielle, à celle des armes chimiques de la Grande Guerre et à leur utilisation comme pesticides plus tard, à l’émergence, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la restauration rapide grâce aux rations de campagne, et même aux toilettes portatives apparues pour la première fois dans les chantiers navals, ou encore aux ordinateurs, dont les premiers modèles ont joué un rôle central dans les calculs nécessaires à la conception des bombes à hydrogène, ainsi qu’aux téléphones portables et aux voitures électriques d’aujourd’hui.

Contrairement à ces exemples, l’IA a non seulement des origines militaires, mais elle s’appuie encore largement sur des financements de l’armée et reste en grande partie guerrière dans ses applications. Cette technologie s’est développée en réponse aux craintes de la Guerre froide et à la conviction du gouvernement américain qu’il devait promouvoir les innovations face à la menace soviétique. L’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) 66 du département de la Défense des États-Unis a été créée en février 1958 par le président Dwight Eisenhower en réponse au lancement du Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957. Elle avait alors pour objectif de soutenir les technologies de pointe dans la lutte contre l’URSS.

Les besoins colossaux en recherche et développement dans le domaine des armes nucléaires ont profondément influencé l’évolution de l’informatique moderne, voire l’ensemble de son architecture 67. Le premier ordinateur au monde, l’ENIAC 68, a ainsi été utilisé pour effectuer des calculs dans le cadre d’expérimentations liées à la bombe à hydrogène. Le Département de la Défense a également financé des programmes de recherche fondamentale dans des domaines tels que la vision par ordinateur, la robotique et le traitement automatique du langage naturel (NLP) 69. La DARPA a également contribué à des projets pionniers, comme le « Logic Theorist » d’Allen Newell et Herbert Simon, qu’on qualifie parfois d’« acte de naissance de l’intelligence artificielle » 70 : il s’agissait de trouver comment simuler les capacités de raisonnement des mathématiciens humains et ainsi ne plus limiter la machine au seul traitement des données. Dans ce but, le ministère de la Défense a permis à certaines institutions, comme le MIT, Stanford et l’université Carnegie Mellon, de bénéficier de financements dédiés.  

Dans les années 1950, le Pentagone et la Commission de l’énergie atomique américaine (AEC) 71, dont les missions relevaient également de la défense, ont généreusement soutenu les recherches académiques en physique et en informatique, un champ d’expérimentations encore naissant. Aux États-Unis, le budget de la recherche en matière de défense dépassait largement celui de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) 72, qui n’a créé une direction dédiée à l’informatique et à la science de l’information qu’en 1986. Aujourd’hui, le financement du ministère de la Guerre pour l’IA dépasse de vingt fois celui de la NSF 73. Tout en stimulant le développement de l’électronique quantique, indispensable aux semi-conducteurs qui font fonctionner les ordinateurs, les téléphones portables et autres outils de télécommunication, les financements considérables qui alimentent la défense ne sont plus seulement dirigés vers la recherche fondamentale : ils ont ouvert la voie à la recherche appliquée.

L’IA et les entreprises de défense

La recherche dans le champ militaire détermine en grande partie les usages et les applications qui sont faits de l’IA. Internet lui-même est issu de l’ARPANET 74, cet outil qui permettait de relier entre eux les premiers supercalculateurs et de simuler des explosions nucléaires, tout en centralisant les données de surveillance et de calcul pour se coordonner en cas d’attaque nucléaire soviétique. Le GPS 75 a ensuite vu le jour à partir du programme « Transit » de la DARPA, le premier système mondial de navigation par satellite conçu pour la Marine américaine. « Transit » a ensuite été remplacé par le Global Positioning System (GPS) que l’on connaît, à la demande du département de la Défense en 1996. D’autres composants informatiques ont été financés par la DARPA : la souris d’ordinateur 76, Siri (l’assistant virtuel numérique d’Apple du début des années 2000) 77, l’iPhone 78, la mémoire dynamique à accès aléatoire (ou DRAM) 79, l’iPod Touch, les batteries lithium-ion, le microprocesseur et d’autres composants sont entièrement ou partiellement issus de la R&D du Pentagone. Aujourd’hui, c’est le soldat dans sa totalité qu’elle entend remplacer sur le terrain 80 et, pour cela, finance largement la recherche en robotique 81

L’intelligence artificielle est la dernière des « armes miracles ».

Paul Josephson

Partout dans le monde, États et entreprises croient désespérément en « la promesse que les ordinateurs dotés d’intelligence artificielle généreront d’énormes profits et de nouvelles armes. Les robots remplaceront les travailleurs humains dans des tâches plus complexes que les chaînes de montage d’aujourd’hui ; les bombes intelligentes atteindront leurs cibles avec une plus grande précision ; des programmes répondront aux questions et obéiront aux ordres donnés directement par les chefs d’entreprise et les responsables militaires. » 82 Afin de favoriser la fabrication de drones, de missiles intelligents et autres outils innovants, la DARPA a lancé le format des concours, par exemple pour encourager le développement des véhicules automatisés dans les années 2000 83, avec des prix allant jusqu’à un million de dollars.

Les drones et les véhicules autonomes pouvaient mener à bien des missions de ciblage et de destruction sans mettre les soldats en danger. L’objectif militaire était de se conformer à une directive du Congrès prévoyant qu’un tiers des véhicules de combat américains n’auraient plus de conducteur à leur bord d’ici 2015 84.

Dans les années 2010, des drones ont commencé à survoler les maisons. Jouets pour enfants ou outils de surveillance, ils se sont peu à peu fondus dans le paysage. Leur invention est pourtant d’origine militaire, elle aussi. Cet appareil doit servir à viser des cibles lointaines sans pour autant exposer ses troupes. Léger et maniable, le drone a joué un rôle crucial dans les guerres menées en Syrie, en Ukraine, en Palestine, au Venezuela et en Iran dans les années 2020.

Le nouveau rôle de l’IA dans la conduite de la guerre moderne

L’administration Trump ne cache pas son attrait pour l’IA, une technologie qu’elle met au service de ses opérations militaires à l’étranger, mais aussi de sa politique intérieure, dans le cadre des arrestations massives diligentées par l’ICE. 

À rebours de l’image spectaculaire d’un Elon Musk brandissant sa tronçonneuse et promettant des restrictions budgétaires sans précédent, le budget prévisionnel de la Maison-Blanche pour la DARPA s’élève à plus de 5 milliards de dollars pour l’année 2027, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2026. Si le site officiel de la DARPA affirme que ses innovations « font désormais partie intégrante de la vie civile moderne » 85, elle souligne la nécessité de « mettre ces nouvelles technologies au service des combattants de notre nation ». 

Outre la DARPA, le Bureau de recherche de la Marine du département de la Guerre accordera la priorité à l’IA dans les systèmes maritimes autonomes — une décision prise trop tard, toutefois, pour permettre la réouverture du détroit d’Ormuz dans l’immédiat. Le Bureau du numérique et de l’intelligence artificielle a annoncé vouloir faire appel à des entreprises privées, spécialisées dans cette technologie — Anthropic, OpenAI, Google et xAI — pour se doter d’outils d’IA létaux. Le Pentagone promeut par ailleurs le projet « Thunderforge » 86, un projet « thorien », visant à automatiser certaines chaînes de commandement tout en générant des plans d’action ou des wargames afin d’anticiper différents types de menaces.

Marc Andreessen, grand donateur de Trump, « techno-optimiste » et partisan d’une accélération du développement de l’IA, ne voit que du positif dans cette innovation effrénée du Pentagone et dans les contributions potentielles de l’IA à la conduite de la guerre 87. À l’instar des chimistes qui trouvaient une valeur morale aux armes chimiques en tant que moyen prétendument plus humain de tuer pendant la Grande Guerre, Andreessen soutient que l’IA « va améliorer la guerre, lorsqu’elle est inévitable, en réduisant considérablement les taux de mortalité » 88, en partie grâce à « de meilleures décisions stratégiques et tactiques, minimisant les risques, les erreurs et les effusions de sang inutiles » 89.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale. Au contraire, elles les rendent insensibles au fait même de tuer et les encouragent, ainsi que leurs officiers, à se livrer à une utilisation effrénée de ces armes, provoquant des « dommages collatéraux » accrus, au préjudice des populations civiles 90. Pendant la guerre du Golfe de 1991, les États-Unis ont largué plus de 88 500 tonnes d’explosifs en 42 jours, tuant plus de 100 000 Irakiens, tandis que 148 militaires américains perdaient la vie pendant la guerre. Lors d’une attaque de la CIA pendant l’opération « Allied Force » en pleine guerre de Yougoslavie, les États-Unis ont bombardé par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, avec des munitions téléguidées, tuant trois personnes 91. Ces derniers mois, le ciblage militaire par IA a été utilisé, sur ordre du Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, pour abattre des pêcheurs non armés dans les Caraïbes et dans le Pacifique. Depuis le début de la guerre d’Iran en 2026, plusieurs milliers d’Iraniens ont été tués, dont de nombreux écoliers, à cause de ces armes dites « intelligentes ».

Le triomphe de la Silicon Valley

Les dirigeants de la Silicon Valley ne cessent de vanter les mérites de l’IA, qui permettrait aux États-Unis de mener des combats sans remords. Soulignons néanmoins que cette innovation frénétique en matière de défense intelligente se fait grâce aux contribuables, sollicités malgré eux pour soutenir cet effort, alors que les énormes bénéfices générés profitent à une poignée de grandes entreprises. Dans le même temps, cette série d’innovations technologiques guerrières rend plus vulnérables encore les populations civiles des pays cibles. La Silicon Valley répond d’autant plus aux demandes du gouvernement que la conviction que les pertes humaines seront faibles côté américain se double d’une perspective plus réjouissante encore : celle d’une victoire rapide sur son ennemi. C’est l’une des raisons possibles de cette nette augmentation des contrats passés entre l’administration Trump et ces entreprises spécialisées dans l’IA et les armes intelligentes. Ces contrats s’accompagnent de transferts de personnel, des ingénieurs du privé venant gonfler les rangs du département de la Guerre. De quoi faire de ce ciblage létal une simple tâche de bureau climatisé, effectuée grâce à des calculs mathématiques automatisés, toujours plus loin et plus en amont du champ de bataille. Dans ce contexte, Trump et Hegseth sont devenus les nouveaux cow-boys de l’IA, qui pensent que le simple fait d’appuyer sur la gâchette est en soi une victoire. En témoigne la joie non dissimulée du Secrétaire à la Guerre lorsque des opérations militaires classifiées menées grâce à l’IA ont été révélées par la presse 92.

Trump s’inspire directement des PDG du secteur de l’IA

À la tête de Palantir, une entreprise qui pèse pas moins de 450 milliards de dollars grâce à des contrats passés avec la CIA, l’ICE, le Pentagone et Israël, Alex Karp va même plus loin. Il plaide en faveur d’une légalisation des opérations de destruction et des interventions meurtrières américaines — soit la légitimation de crimes de guerre, en violation totale des règles internationales — afin d’élargir les activités de son entreprise 93. Par exemple, l’utilisation effrénée de l’IA pour attaquer de petits bateaux dans les Caraïbes, y compris les « double taps » visant à tuer les survivants, qui ont fait près de 200 morts 94, constitue un crime de guerre 95. Mais, si ces attaques étaient jugées constitutionnelles et légales, Palantir bénéficierait d’une ouverture de marché considérable. Karp soutient l’usage violent de sa propre technologie 96. Il a ouvertement déclaré mettre au point des systèmes d’IA pour réprimer les manifestants et faciliter les arrestations et les expulsions dans le cadre d’un contrat passé avec l’ICE. De même, il ne cache pas sa satisfaction à fournir des outils d’IA pour renforcer les forces armées israéliennes. Il soutient également le ciblage de sites iraniens. Dans son ouvrage The Technological Republic, Karp et son coauteur Nicholas W. Zamiska appellent à faire de l’IA un outil privilégié dans un monde qui devient « plus disjoint et plus violent », et qualifient « d’antipatriotique » toute hésitation à fournir aux troupes de meilleurs outils d’IA, quitte à tuer davantage 97. La seule question devrait être combien de soldats ennemis sont tués par kilomètre, et quels outils d’IA amélioreraient les résultats 98.

Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, investisseur clef de l’écosystème de la Silicon Valley, est, de son côté, un adepte de l’IA pour son potentiel de surveillance. Pour lui, c’est elle qui permettra de remporter les guerres de demain, quitte à faire fi de tout principe démocratique. « L’IA est une technologie militaire. Oubliez les fantasmes de science-fiction ; ce qui rend l’IA existante si puissante, c’est son application à des tâches relativement banales comme la vision par ordinateur et l’analyse de données », explique-t-il 99. Il reconnaît que les outils d’apprentissage automatique ont également des utilisations civiles et que « l’IA est un bon exemple de technologie à ‘double usage’ ». Reconnaissant les potentialités militaires de l’IA, Thiel a critiqué Google pour avoir collaboré avec la Chine en assimilant les partenariats du géant américain à une forme de coopération avec l’ennemi, le Parti communiste chinois, au détriment des États-Unis 100.

Tuer à l’âge de Maven 

Le programme Maven est un exemple éloquent du rôle central que peut jouer l’IA dans les opérations meurtrières. 

Avant Maven, les forces américaines utilisaient une série de logiciels existants, mais peu interconnectés, pour recenser les cibles ennemies, cartographier les réseaux et zoomer ou dézoomer sur les cibles. Conçue en 2017 sous le nom de « Projet Maven » par le Pentagone pour analyser les images filmées par des drones, cette plateforme est devenue le principal programme d’IA de l’armée américaine. Déployée par le Commandement Central (CENTCOM) pour décrypter des théâtres d’opérations à un rythme soutenu, elle sert à partager des données de renseignement dans le cadre de conflits internationaux. Selon une récente enquête du New Yorker 101, Maven est aussi un vaste appareil de surveillance mondiale, capable de suivre quarante-neuf mille aérodromes à travers le monde et, en quatre clics maximum, de passer de l’identification à la destruction d’une cible, avec la capacité de frapper mille, voire cinq mille cibles par jour. Il est utilisé aux États-Unis dans le cadre de guerres visant à protéger ses frontières et à lutter contre le trafic de drogue. Le succès de Maven en Ukraine 102, qui a permis de contrer la Russie en matière d’armement et d’effectifs, a conforté les stratèges américains qui ont imaginé, grâce à l’IA, pouvoir vaincre l’Iran — et auparavant le Venezuela — sur le champ de bataille.

Pourtant, c’est bien l’utilisation de Maven dans le processus de ciblage qui a conduit au meurtre de 170 écolières dans leur école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, une tragédie qui « résulte de renseignements humains obsolètes et de bases de données de ciblage dépassées » 103.

Développer les drones : la guerre à la maison

Bien des concepteurs de drones et de programmes de surveillance et de détection à partir de l’IA défendent leur utilisation à des fins de sécurité intérieure. Il peut s’agir de contrôler les manifestations citoyennes ou d’identifier des criminels présumés sur le territoire national. Les différentes échelles du gouvernement — fédérale, étatique et locale — ont recours à des programmes d’IA tels que la reconnaissance faciale développée par le département de la Guerre pour surveiller les citoyens. 

Ces programmes peuvent se révéler positifs dans certaines situations, comme dans l’identification d’agresseurs armés avant leur passage à l’acte. Alors que le marché de la vidéosurveillance représentait près de 4 milliards de dollars en 2024, il devrait atteindre 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Les systèmes de détection d’armes à feu reposent sur l’idée que le taux d’erreur dans la prise de décision dans des situations de vie ou de mort est limité par les capacités humaines, mais que la précision des machines s’améliore à un rythme exponentiel. Or dans la pratique, les résultats ne sont pas aussi satisfaisants que prétendu : la qualité peu fiable des caméras de surveillance, la distance qui sépare les cibles des caméras, la capacité des acteurs malveillants à dissimuler leurs armes, sont autant d’obstacles à cette mise en application 104. Au-delà du phénomène de marché, il n’existe, à ce jour, aucune preuve concrète que les logiciels de détection d’armes à feu soient efficaces pour empêcher les fusillades dans les écoles.

Un autre modèle vise à protéger les campus universitaires contre les tueries de masse 105. Il a été « entraîné » en traitant un ensemble de 9 000 images rigoureusement étiquetées à l’aide de « Roboflow », un outil directement intégré à l’infrastructure de caméras de sécurité d’un campus universitaire. Les résultats expérimentaux ont démontré son efficacité : 99 % de précision, 93 % de taux de détection et 97 % de performance globale. Une autre « avancée » en matière d’IA a consisté à utiliser l’algorithme YOLOv11 d’Ultralytics pour identifier différents types d’impacts de balles en fonction du calibre, afin de rendre plus efficace le travail des enquêteurs 106.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale.

Paul Josephson

Les technologies militaires basées sur l’IA ont été déployées non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des villes et des villages, à l’insu des habitants. La société israélienne Elbit Systems a mis au point une « munition vagabonde LANIUS basée sur un drone » 107 qui permet de tuer avec plus de précision en milieu urbain. Pour identifier leurs cibles, les Israéliens ont utilisé le système de reconnaissance faciale Lavender AI afin de dresser une liste de près de 40 000 habitants de Gaza devant être arrêtés ou assassinés 108. Aux États-Unis, un logiciel d’IA permet de surveiller des personnes non coupables, mais dont on pense qu’elles vont commettre des crimes dans le futur. L’utilisation de ce programme, appelé PredPol puis Geolitica, entraîne les forces de l’ordre dans un cercle vicieux 109 : la police se rend dans des zones qu’elle définit comme criminogènes grâce à l’IA, puis intercepte des personnes dont elle pense qu’elles sont sur le point de commettre ces crimes. Un procédé qui bouleverse profondément les principes mêmes du maintien de l’ordre. 

Le logiciel ShotSpotter, déployé dans le cadre de partenariats flous avec la police grâce à des subventions fédérales, promeut un outil de détection des coups de feu pour accélérer les délais d’intervention en cas de fusillades. Mais les capteurs ShotSpotter installés sur des panneaux d’affichage, dans des écoles, des hôpitaux et au sein de complexes de logements sociaux ont été placés principalement dans les quartiers noirs et latino-américains des villes, ce qui a conduit à « une surveillance injustifiée et à une présence démesurée de la police dans les quartiers noirs et latino-américains » 110. Près de 70 % des Américains vivant dans un quartier équipé d’au moins un capteur étaient des personnes noires ou latino-américaines résidant dans des quartiers à majorité non blanche 111.

L’alliance du complexe techno-industriel avec le gouvernement américain n’est pas infaillible

À peine Trump avait-il abrogé le décret de Joe Biden « visant à promouvoir un développement et une utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’IA » 112 que les entreprises de la tech se sont rangées derrière les ambitions militaristes et violentes de l’IA. 

Elles ont cherché à décrocher des contrats avec l’administration Trump en offrant des dons de plusieurs millions de dollars pour son investiture. Palantir, Meta, OpenAI et Anduril Industries ont pris le train en marche de l’IA militaire.

À l’origine, les employés de Google avaient fait preuve de circonspection. En 2018, des milliers d’employés de Google avaient protesté contre la participation de l’entreprise au projet Maven. Ils faisaient valoir que Google ne devait pas « se lancer dans le commerce de la guerre », et certains d’entre eux démissionnèrent pour cette raison. À l’époque, Google avait choisi de ne pas renouveler le contrat Maven et publié des « principes » en matière d’IA, affirmant qu’il ne développerait pas d’IA destinée à des armes ou à la surveillance qui violerait les normes internationales. Pourtant, en février 2025, la société mère de Google, Alphabet, a supprimé de ses directives éthiques de 2018 l’interdiction de concevoir et de déployer des technologies dont l’objectif principal ou la mise en œuvre était « de causer ou de faciliter directement des blessures à des personnes » 113. Privilégiant le profit au détriment de la moralité, Google s’est orienté vers une coopération avec des projets de défense et de sécurité nationale, supprimant les interdictions explicites concernant l’IA pour les armes et la surveillance de sa charte publique en matière d’IA en 2025 114.

Les dirigeants d’Anthropic ont continué à rejeter la surveillance de masse nationale et les armes autonomes, et ont refusé d’autoriser le Pentagone à faire « tout usage légal » de ses produits, y compris « Claude ». Cela a conduit Pete Hegseth à qualifier l’entreprise de Dario Amodei de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » 115, et donc de menace permanente pour la sécurité nationale. Anthropic a de nouveau refusé de considérer que l’utilisation de ses technologies pour des armes autonomes et la surveillance de masse nationale était « incompatible avec les valeurs démocratiques » 116.

Magnifica Humanitas et le débat éthique sur l’IA militaire

Le 15 mai 2026, le pape Léon a publié sa première encyclique et a choisi d’y traiter de l’IA.

Après avoir constaté qu’il fallait s’attaquer aux coûts éthiques et sociaux considérables d’une soumission sans réserve à la technologie, il partageait la dénonciation par le pape François de la domination croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé : « la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » en attirant l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour garantir la « grandeur de la personne humaine ».

En référence au complexe militaro-industriel-numérique, il a averti que l’IA contribuait à « la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés [ce qui] rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain ». Léon appelait à ce que « le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire [soient] soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements ». Il écrit que « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul  : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ».

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA

Paul Josephson

Les dirigeants, développeurs, programmeurs et bailleurs de fonds des outils et logiciels d’IA ont longtemps surestimé les capacités cognitives des machines jusqu’à supposer que l’élément humain pouvait être retiré de l’équation. Pour les programmeurs et les chercheurs en IA, les préoccupations éthiques sont particulièrement graves car les algorithmes peuvent rapidement amplifier la violence, prendre des décisions de ciblage opaques ou biaisées, réduire la responsabilité humaine et accroître le risque d’identification erronée d’« ennemis ».

D’autres soutiennent que les armes autonomes ou assistées par l’IA créent des risques moraux et juridiques inacceptables, même lorsqu’elles sont destinées à des cibles militaires. De nombreuses organisations professionnelles du secteur informatique — telles que l’Association for Computing Machinery et l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — soulignent que les ingénieurs devraient tenir compte des impacts sur les droits humains dans leur travail.

Bien sûr, les systèmes défensifs — de l’interception de missiles à la détection de mines en passant par la logistique d’évacuation et la cyberdéfense — peuvent sauver des vies. Mais est-il moral pour des programmeurs de développer des algorithmes destinés à attaquer des populations civiles ?

En vertu du droit international humanitaire des Nations Unies, les populations civiles sont protégées pendant les conflits armés. Le fait de les cibler délibérément est généralement considéré comme relevant du crime de guerre. Les principes de distinction et de proportionnalité exigent des combattants qu’ils distinguent les cibles militaires des cibles civiles et évitent de causer des dommages excessifs à la population.

Les fabricants d’armes et le personnel militaire réclament précisément que des « gouvernements responsables » mènent des recherches afin de garantir le déploiement de systèmes d’IA capables de faire la distinction entre cibles légitimes et illégitimes, y compris les civils. Pourtant, les fréquentes erreurs de ciblage commises par des humains assistés par des armes intelligentes, ainsi que la transformation des civils en cibles de guerre acceptables au cours du XXe siècle, révèlent qu’il pourrait s’agir là d’un rêve chimérique et violent.

L’IA ne rend la guerre ni plus juste, ni plus efficace

Face à la Russie de Poutine, les ingénieurs militaires ukrainiens ont tiré toutes les conséquences logiques des avancées en matière d’IA, de science des nouveaux matériaux et de drones. 

Les avions sans pilote ukrainiens utilisent le ciblage IA pour repérer les chars camouflés ou dissimulés dans une forêt. Les drones sont désormais généralement équipés de bras en fibre de carbone s’étendant sur environ 2,5 mètres de chaque côté, d’hélices, ainsi que de câbles et d’antennes 117. Ils frappent leurs cibles avec une grande précision et il est difficile de contester cette utilisation ukrainienne pour affronter un ennemi russe meurtrier, déterminé à détruire une nation souveraine.

Mais où est la moralité de l’utilisation de l’IA dans une guerre non provoquée ?

La géopolitique de Trump et Netanyahou fournit un cas d’étude intéressant à la fois pour comprendre comment l’IA militaire est mise en pratique dans des affrontements de haute intensité mais aussi pourquoi elle pourrait s’y révéler potentiellement inefficace, ou du moins entretenir une forme d’illusion.

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA 118. L’assassinat des dirigeants politiques et militaires iraniens était moins une nécessité militaire qu’une opportunité tactique temporaire. En amont de la guerre et pendant les combats, les équipes américaines et israéliennes ont déployé ces outils pour recueillir des renseignements, identifier des cibles, planifier des missions de bombardement et évaluer les dégâts de combat à une vitesse jusqu’alors impossible.

En déployant une efficacité de ciblage et une létalité sans précédent, les stratèges et les responsables politiques pensaient mettre rapidement fin au conflit 119. Mais Pete Hegseth a commis l’erreur de ceux qui accordent trop de confiance aux « armes miracles », il a ignoré les défis nouveaux qui, après les « victoires » initiales, ont laissé le département de la Guerre dans une impasse sur la manière d’avancer. Au cours des deux premiers jours de l’attaque, les États-Unis ont dépensé 5,6 milliards de dollars en munitions 120 : plus de 2 000 munitions se sont abattues sur ce que le Pentagone avait identifié comme des cibles iraniennes. Depuis que Trump a ordonné la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont perdu au moins 42 avions, épuisé leur stock de missiles et de drones, et dépensé au moins 30 milliards de dollars 121. Néanmoins, les armements ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Leur remplacement prend des mois et c’est d’autant plus vrai pour les armes de précision dopées à l’IA. Or Hegseth ne semble pas avoir compris que la technologie seule ne permet pas de gagner une guerre 122. Elle ne peut pas non plus empêcher les coûts faramineux que les conflits armés occasionneront toujours : la foi en l’IA a certes accéléré son utilisation sur les champs de bataille, mais elle a surtout exagéré son efficacité.

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