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08.01.2026 à 06:00

Câbles sous-marins à Taïwan : la stratégie chinoise du blackout

Matheo Malik

La bataille de Taïwan a déjà commencé — sous la mer.

Alors que la Chine prépare l’invasion de l’île, le sabotage des câbles sous-marins reliant Taïwan au monde pourrait la paralyser.

Samanth Subramanian a rencontré ceux qui écrivent la stratégie de défense de Taipei.

Reportage.

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Texte intégral (4924 mots)

Dans le manuel de la guerre hybride moderne, les câbles sous-marins sont devenus l’une des cibles les plus précieuses. Alors que 98 % des données mondiales transitent aujourd’hui par leur intermédiaire — la quasi-totalité des activités en ligne nécessitant leur utilisation — le sabotage de ces câbles peut isoler un adversaire, coupant ses communications avec l’extérieur.

Alors que la Chine prépare la prise de Taïwan, la section des câbles reliant l’île au monde pourrait l’empêcher de communiquer avec ses alliés. 

Derrière des « accidents » de la marine civile chinoise, endommageant ces communications, l’Armée populaire de libération pourrait commencer à mettre en œuvre son plan de bataille.

Des bureaux du gouvernement taïwanais aux hôpitaux touchés par le blackout, Samanth Subramanian a rencontré les figures en première ligne des possibles actes de sabotage, comme ceux qui, à Taipei, tentent d’en tirer les leçons pour repousser l’invasion qui vient.

Pour le suivre, il faut mettre pied, avec lui, sur l’archipel Matsu — à dix kilomètres des côtes chinoises.

Nous publions les bonnes feuilles de sa grande enquête The Web Beneath the Waves. The Fragile Cables that Connect our World (Columbia Global, 2025).

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Nangan est une petite île en forme de tache d’encre. Son relief vallonné fait travailler les mollets de ceux qui la parcourent.

Lorsqu’après un vol de quarante-cinq minutes depuis Taipei, vous atterrissez à son aéroport — fait d’une seule grande pièce — vous pouvez, comme je l’ai fait, décider de marcher vers l’ouest.

Vous passerez alors devant le village de Jinsha, où l’on construit une nouvelle digue pour se protéger des ondes de tempête provoquées par les typhons. Ces soudains réhaussements du niveau de la mer causés par une dépression peuvent provoquer d’importantes inondations du littoral.

Là, on trouve une base pour les nageurs de combat, gardée par une statue d’un homme amphibie portant à la fois un équipement de plongée et des bottes — et armé d’un fusil.

Plus loin, une autre base de la 55e unité d’un régiment taïwanais, une statue de Tchang Kaï-shek et une autre installation militaire, aujourd’hui abandonnée, appelée le Fort de fer.

Sur le chemin, un panneau indique : « Le rocher corallien à côté du tunnel est recouvert d’éclats de verre fixés dans du ciment afin de se défendre contre les nageurs de combat ennemis qui, dans le passé, profitaient souvent de l’isolement du fort et de sa forme proéminente pour tenter de débarquer la nuit et surprendre les défenseurs. »

En vous dépassant, les Taïwanais sur leurs scooters ralentiront, se demandant qui vous êtes.

Au terme de cette marche, on rejoint l’un des points les plus occidentaux de Nangan : en montant un escalier menant à un pavillon en bois et en métal, vous arriverez aux pieds de béton de la déesse de la mer Matsu, tenant une tablette cérémonielle et drapée de perles.

En suivant son regard serein sur l’océan, on peut croire apercevoir un morceau de terre à l’horizon, à une dizaine de kilomètres.

À Nangan, nous sommes en effet à l’avant-poste taïwanais le plus proche de la Chine. 

Niché si près du vieil ennemi que l’île est en permanence sur ses gardes, l’endroit frémit d’un nationalisme militaire.

Le blackout d’Internet : la double insularité de Nangan

En février 2023, environ six mois avant ma visite, deux navires chinois ont coupé deux câbles sous-marins nationaux reliant l’île de Taïwan à la Chine et aux États-Unis. L’un d’eux, appelé Taima n°3, assurait directement la connexion avec Nangan.

Officiellement, les navires responsables de la section étaient un bateau de pêche et un cargo. Mais la marine chinoise utilise si souvent des navires apparemment civils à des fins militaires qu’il est impossible de savoir avec certitude si la coupure de ces câbles était accidentelle ou non.

Nangan fait partie d’un ensemble d’îlots appelés les îles Matsu.

Au cours des cinq dernières années, les câbles de ce petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois. 

En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.

Les coupures de 2023 quant à elles — suivant une année de vives tensions avec la Chine — ont rappelé une fois de plus la vulnérabilité de l’île, isolée en pleine mer.

Alors que son flanc ouest fait face à la Chine et que son flanc est se trouve sismiquement trop instable, quinze câbles internationaux relient Taïwan au reste du monde.

Si une puissance étrangère venait à les couper, Taïwan — l’usine de semi-conducteurs de la planète — serait coupée du monde dont elle a besoin — et qui, lui aussi, a besoin d’elle.

Au siège du comté 1, à Nangan, j’ai rencontré un homme au visage juvénile nommé Tsung Chun Yen.

Il porte des lunettes, un appareil dentaire et de courts cheveux, hérissés.

L’appareil dentaire est sans doute neuf : chaque fois que Tsung Chun Yen rie, il s’arrête brusquement à mi-chemin — comme s’il se souvenait soudainement de ses dents métalliques.

Tsung, qui occupait un emploi au bureau anti-corruption du comté, a grandi près de Taipei et travaillait déjà à Nangan depuis quatre ans lorsque les coupures de câbles ont eu lieu en février 2023.

Ce jour-là, me raconte-t-il, il était à Taipei pour rendre visite à sa famille ; lorsqu’il est revenu à Nangan et est descendu de l’avion, il s’est aperçu que son téléphone ne captait même pas la 2G : « j’avais l’impression d’être entré dans un autre monde. »

En bon collectionneur compulsif, Tsung s’était assuré de télécharger de la musique et des séries télévisées avant de quitter Taipei. Il avait revu Friends sur Netflix. Les dix longues saisons de la série l’avaient aidé à tenir le coup pendant les semaines de coupure qui ont suivi.

Au cours des cinq dernières années, les câbles du petit archipel au large de Taïwan ont été sectionnés au moins vingt fois. 

Samanth Subramanian

Le bureau anti-corruption disposait d’une connexion d’urgence, via une liaison de télécommunication dans la fréquence dites des « micro-ondes ». Mais elle était si lente et surchargée qu’il fallait cinq minutes à Tsung pour télécharger ses e-mails.

Tsung a la trentaine. Il se souvient à grand-peine de l’accès que l’on pouvait avoir à Internet dans les années 1990, lorsque sa famille s’y connectait via la ligne téléphonique : « la connexion au bureau du gouvernement était encore plus lente que cela. »

Il m’a ensuite conduit à l’hôpital du comté de Lienchiang, situé à proximité, dont le hall d’entrée caverneux était désert à midi.

La réceptionniste ne comprenait pas ce dont je voulais parler. Elle a appelé un médecin urgentiste qui parlait anglais et ils m’ont conduit dans une salle d’examen vide, rejoints par le  responsable informatique de l’hôpital Rex Wang.

Wang portait des Nike, un pantalon cargo et un t-shirt avec l’inscription « Feeling is Living ».

Le médecin urgentiste, en blouse, n’était sur l’île que depuis deux semaines ; alors qu’il rapportait mes questions à Wang, il m’a raconté comment l’hôpital avait composé avec la situation pendant les mois qui ont suivi la coupure du câble de Nangan.

Des services de santé paralysés

Pendant deux mois, l’hôpital de Nangan a été pratiquement coupé du réseau médical national tandis que le gouvernement taïwanais s’efforçait de réparer les câbles endommagés. La présence continue de médecins, d’infirmières et de médicaments disponibles a permis que les soins ne soient pas complètement interrompus.

Tout comme les bureaux des autres services publics, l’hôpital ne disposait que d’un accès intermittent à Internet, par micro-ondes. Sa bande passante était limitée. Les médecins pouvaient effectuer des recherches sur Google et parfois même consulter les dossiers des patients — mais il leur était impossible de verser des fichiers de radiographies vers des serveurs de données situés à Taïwan.

« À Taïwan, nous avons un système d’assurance maladie national, de sorte que si vous passez d’un hôpital à un autre, les images sont accessibles à tous », m’explique Wang. « De plus, comme Nangan est une île, nous avions parfois besoin d’un hélicoptère de Taïwan pour venir chercher des personnes afin de leur prodiguer des soins plus avancés. Le problème, c’est qu’il nous fallait également Internet pour demander un hélicoptère. »

Lors de cette période d’accès limité à Internet, le personnel a réussi à mettre la main sur un télécopieur pouvant utiliser la liaison d’urgence. Si celui-ci a pu recevoir quelques dossiers médicaux vers et depuis Taïwan, la qualité des fichiers était médiocre.

Au cours de ces mois, Wang se souvient que quatre ou cinq patients ont dû être transférés d’urgence à Taïwan — notamment des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes.

Pour obtenir leur transfert aérien hors de Nangan, les employés de l’hôpital ont dû copier leurs dossiers et leurs images sur des CD-ROM pour se rendre sur l’île de Taïwan avec ceux-ci afin d’effectuer une demande.

Mais pour Wang, le pire avait été évité : une coupure d’Internet lors de l’année 2022 — alors que l’épidémie de Covid faisait encore rage — aurait été bien plus grave. 

Pour chaque nouveau patient, il était alors nécessaire de consulter le dossier de vaccination avant d’administrer tout nouveau traitement.

Il s’en était fallu d’un an pour que le blackout de Nangan ne mène à une catastrophe sanitaire.

En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures dues à des facteurs humains et naturels.

Samanth Subramanian

Pour Taïwan, la lutte passe par l’insularité

Pendant les mois qui ont précédé mon arrivée à Taïwan, j’ai été en contact avec Herming Chiueh, un ingénieur électricien qui occupait alors le poste de vice-ministre des Affaires numériques de Taïwan.

Je m’attendais à ce que le gouvernement soit réticent à discuter des coupures de câbles dans l’archipel de Matsu. 

Mais Chiueh s’est montré extrêmement franc : il était important pour Taïwan que le monde sache à quel point sa sécurité peut être précaire.

Cette fragilité s’étend à sa connectivité — une dimension essentielle pour le gouvernement.

La veille de mon vol entre Taipei et Nangan, Chiueh a organisé à son ministère une réunion d’information à mon intention — à laquelle étaient invités un universitaire, des représentants du gouvernement et un dirigeant de Chunghwa Telecom, la plus grande entreprise de télécommunications de Taïwan, gestionnaire d’une grande partie du réseau câblé du pays.

Tous portaient des chemises à manches courtes et des masques chirurgicaux.

Nous nous sommes assis autour d’une table de conférence.

Chaque fois que je posais une question, les hommes discutaient d’abord entre eux, consultaient des documents de briefing soigneusement agrafés, puis préparaient une réponse qui était transmise par Chiueh ou par un traducteur.

J’avais l’impression de consulter des dieux impénétrables par l’intercession de deux oracles.

D’après Chiueh, à différentes dates au début du mois de février 2023, les deux navires chinois responsables de la section avaient jeté l’ancre dans le fond marin puis continué leur route, de sorte que les ancres avaient probablement rompu les câbles : « Je dis qu’il s’agit là d’un ‘accident’ car c’est leur mot. ‘Accidentellement’, donc, tout cela s’est produit en une semaine ».

Tout se passe comme si, dans le silence de cette salle, ces guillemets suggérés étaient visibles de tous.

Les autorités de Taïwan savaient que le délai d’attente pour les réparations pouvait aller jusqu’à six mois.

Alors que les deux câbles avaient été sectionnés en février 2023, les réparations conduites par un navire de Global Marine ont été achevées en juin de la même année.

Contrairement, par exemple, aux îles Tonga 2, Taïwan a maintenu ses liaisons de données par micro-ondes en état de fonctionnement.

Mais la vitesse de cette connexion de données, utilisée au départ par les seules institutions publiques de Nangan, était irrégulière : avec 2,2 gigaoctets par seconde, le débit n’atteignait que le quart de ce à quoi l’île était habituée.

Concrètement, envoyer un simple SMS pouvait prendre jusqu’à vingt minutes.

Avec une légère ironie, Chiueh me glisse : « Nous avons reçu des plaintes. » 

Il faudra un mois pour mettre à niveau les relais micro-ondes afin d’augmenter la vitesse, de sorte que l’Internet sans fil puisse être étendu aux autres habitants de l’île.

La liaison micro-ondes était vitale, littéralement : « nous versions alors à chaque citoyen une aide financière d’environ 200 dollars après le Covid. Internet était utilisé pour distribuer cet argent. »

Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.

Pour se protéger, le gouvernement met en œuvre un ensemble de plans — que Chiueh n’a pas pu me dévoiler dans le détail — visant à se doter de moyens de secours et, plus encore, de nouveaux moyens si les premiers devaient aussi être rendus inopérants.

Parmi ces projets, Chiueh mentionne la construction de nouveaux câbles nationaux, dont un nouveau pour les îles Matsu ; davantage de stations d’atterrissement 3, étant donné que les quinze câbles internationaux de Taïwan aboutissent actuellement à seulement trois points sur l’île principale ; de meilleures liaisons par micro-ondes ; ou bien encore sept cents récepteurs satellites terrestres, afin de mettre en place ce que les cadres dirigeants de Chunghwa Telecom appellent « un portefeuille de services satellitaires multi-orbites ».

Pour Chiueh, ces procédures d’extrême urgence mises en place par le gouvernement taïwanais ont un but : s’assurer que « si, un jour, tous les câbles sous-marins étaient détruits, nous puissions toujours communiquer avec le reste du monde ».

Pour Taïwan, nation insulaire fortement digitalisée, la protection des câbles sous-marins est une question de vie ou de mort.

Samanth Subramanian

L’impossible droit de la mer

Peu après la coupure des câbles dans les îles Matsu, l’autorité taïwanaise chargée des communications a proposé des sanctions pénales sévères pour toute personne qui endommagerait des câbles sous-marins : une amende pouvant atteindre 3,2 millions de dollars et la prison à vie.

Cette loi est à la fois sévère et, dans le cas d’acteurs étrangers, fondamentalement sans effet. 

Comment un tribunal taïwanais pourrait-il juger l’équipage chinois d’un navire de pêche disparu depuis longtemps ?

À l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre juridique efficace et cohérent permettant de tenir pour responsables les saboteurs de câbles en mer. Les seules références disponibles sont un ensemble confus de réglementations nationales et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Sur l’eau et sous les vagues, les juridictions se chevauchent de manière chaotique : si, dans les eaux internationales, un navire battant pavillon panaméen et exploité par un équipage indien sectionne un câble qui dessert plusieurs pays le long de la côte ouest-africaine et qui est détenu conjointement par des sociétés britanniques, sud-africaines et américaines, il est bien difficile de déterminer qui sera l’auteur du délit, qui est la victime et où un hypothétique procès aurait lieu.

La législation relative aux câbles sous-marins s’avère aussi obscure et incertaine que les profondeurs sous-marines dans lesquelles ces câbles sont posés. 

Depuis plus d’un siècle, l’emplacement des câbles en mer est public. Soigneusement répertorié sur des cartes, il est diffusé dans le but d’avertir les navires et leur permettre de les éviter.

Mais cette transparence est à double tranchant.

Comme le résume Chiueh : « Si ces données sont utilisées à d’autres fins, elles deviennent une vulnérabilité. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés à ce problème. »

Le dilemme taïwanais de la transparence

Au cours de cette réunion, j’ai tout naturellement demandé à Chiueh si le gouvernement taïwanais avait envisagé de cesser de rendre publiques les routes de ses câbles et l’emplacement de ses stations d’atterrissement.

Après avoir consulté les membres présents autour de la table, il a répondu avec prudence : « Selon la loi, ces routes doivent être publiées. Ce n’est que lorsqu’elles sont utilisées à des fins militaires que ces informations n’ont pas besoin d’être divulguées. Mais votre idée est intéressante. Nous évaluons actuellement les possibilités pour réaliser de telles choses. »

Les vulnérabilités des câbles dans notre XXIe siècle, leur ascension soudaine au rang de cibles privilégiées, pourraient en effet faire reculer de plusieurs décennies la transparence acquise quant à l’emplacement de ce gigantesque réseau.

Car la non-publication des informations les concernant pourrait cependant être contre-productive.

Pour Chiueh, « si vous avez un câble qui ne figure pas sur la carte, il sera tendanciellement coupé plus souvent. Et ces coupures seront vraiment accidentelles — car les navires ne peuvent pas savoir que ces câbles sont là et les éviter. C’est là tout le dilemme. »

Alors que j’étais sur le point de quitter le ministère, Chiueh a voulu me dire une dernière chose.

Il m’a raconté une histoire curieuse.

Au moment de cette conversation, sur les quinze câbles internationaux qui arrivaient à Taïwan, un seul — appelé TSE 1 — était connecté à la Chine.

Le câble était hors service. Une panne l’affectait depuis plus d’un an. 

Pourtant, Chiueh me confiait que ni la Chine ni Taïwan n’avaient manifesté l’intention de le réparer.

Alors que les deux pays échangeaient toujours beaucoup d’informations numériques, ces paquets de données devaient parcourir des milliers de kilomètres via le Japon ou les Philippines — plutôt que de traverser les cent-quatre-vingts kilomètres du détroit de Taïwan. 

Chiueh m’a résumé la situation sous la forme d’un paradoxe : « Taïwan est physiquement plus proche de la Chine. Mais numériquement, nous sommes en fait pour l’instant plus proches du Japon ou des États-Unis. »

Le câble sous-marin avait courbé le temps et l’espace. Il avait fini par vider la géographie de son sens.

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04.01.2026 à 17:49

L’enlèvement de Maduro : analyse opérationnelle et conséquences stratégiques 

Ramona Bloj

Robert-Henri Berger est l’un des officiers les plus brillants de l’armée française.

Dans ce texte, il partage avec nos lecteurs son analyse de l’opération militaire spéciale qui a conduit à la capture de Maduro, les questions profondes qu’elle laisse en suspens et les deux principaux scénarios ouverts pour un changement de régime au Venezuela.

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Texte intégral (1890 mots)

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1 — Ce qui semble s’être passé 

À partir des images publiées depuis le terrain sur les réseaux sociaux, des données fournies lors de la conférence de presse et de ce qu’on sait des modes opératoires habituels des forces américaines, on peut reconstituer une image de l’opération qui a abouti la nuit dernière.

  • Depuis plusieurs mois, les forces américaines stationnées au large des côtes vénézuéliennes collectent des renseignements sur le dispositif militaire en place dans le pays, en particulier sur ses réseaux de défense aérienne (radars fixes et mobiles, lanceurs, aéronefs, etc.). 
  • Parallèlement, les services de renseignement travaillent à établir un profil de vie de Maduro, et probablement d’autres cadres dirigeants du régime, afin de connaître avec la plus grande précision possible sa localisation et ses protocoles de sécurité au moment de l’action.
  • Initialement prévue pour Noël, l’opération est reportée et la date est finalement fixée en fonction des conditions météorologiques et des déplacements de la cible sur le terrain.
  • En prévision de l’arrivée du commando, une série de moyens concurrents sont chargés d’ouvrir la voie aérienne et d’assurer la sécurité des hélicoptères : une campagne cyber visant à désactiver l’alimentation électrique de sites névralgiques (postes de contrôle, radars fixes, etc.) et une campagne de suppression ou de destruction des défenses antiaériennes du pays par les aéronefs américains.
  • Une fois les conditions réunies, les hélicoptères des forces spéciales s’infiltrent en volant le plus bas possible et en exploitant les reliefs afin de compliquer leur détection.
  • Une fois sur la zone de résidence de Maduro, les forces spéciales investissent par surprise le site, dans une opération qui semble avoir été répétée depuis des mois dans une copie du bâtiment construite pour l’occasion.
  • La rapidité de l’opération prend le dictateur de court et l’empêche de se réfugier dans son bunker sécurisé.
  • Une fois la cible appréhendée, le commando s’exfiltre sous le couvert de l’interdiction des défenses aériennes et rejoint le bateau avec lequel ils sont partis avec Maduro.

Cette opération, qui met en œuvre l’ensemble des composantes de l’arsenal américain de manière parfaitement coordonnée, démontre une nouvelle fois la grande maîtrise technique et tactique de leurs forces armées pour générer des effets déterminants au profit du pouvoir politique.

2 — Ce qui reste incertain

Bien que la chronologie de l’opération et le succès tactique qu’elle a représenté semblent relativement établis, un certain nombre de points concernant sa genèse restent en suspens et pourraient avoir des conséquences majeures sur la suite des événements.

Premièrement, Maduro a-t-il négocié lui-même son exfiltration, comme le laissent entendre certains opposants ?

  • Pris en tenaille entre la pression de Trump et ses engagements vis-à-vis de ses clients au sein du régime, il est possible que le dictateur ait jugé que sa meilleure option pour rester en vie était de se livrer aux Américains. 
  • Cependant, au vu des circonstances de son arrestation et des déclarations du président Trump, cette hypothèse semble peu probable.

Deuxièmement, d’autres figures du régime ont-elles collaboré avec les Américains, en leur fournissant des renseignements ou en limitant l’intervention de l’armée contre le commando ? 

  • Une telle coopération de la part de cadres du régime, obtenue par corruption directe ou en échange d’une immunité ultérieure, pourrait expliquer la facilité avec laquelle l’ensemble de l’opération s’est déroulée. 
  • Si aucun élément public ne permet aujourd’hui d’étayer cette hypothèse, elle faciliterait grandement la suite des opérations pour les forces américaines en servant de base à un processus politique de changement de régime. 

Enfin, si aucune de ces deux hypothèses ne se vérifie, l’action américaine se serait effectivement déroulée sans aucun soutien intérieur. 

  • L’administration Trump va donc maintenant devoir trouver, au sein du régime, des partenaires prêts à négocier pour convertir ce succès tactique en processus politique.

3 — Trajectoires possibles 

Lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago, le président Trump a annoncé ses plans pour la suite des opérations. 

  • Si l’on en croit ses déclarations, une seconde vague plus importante serait prête à être mise en œuvre.
  • Bien que cela n’ait pas été explicité lors de la conférence de presse, le faible volume de troupes débarquables dont disposent les forces américaines dans la région laisse penser que cette seconde vague serait principalement composée de frappes aériennes et d’actions de forces spéciales contre des éléments du régime, plutôt que d’une invasion terrestre, trop risquée en zone urbaine face à une armée nombreuse.
  • L’idée serait alors d’augmenter la pression mise sur les nouveaux dirigeants du régime en faisant planer la menace d’une deuxième vague pour qu’ils acceptent les demandes politiques formulées par l’administration Trump. 
  • L’objectif à terme de ces demandes serait la mise en place d’un gouvernement de transition sous tutelle américaine, qui aurait pour mission de réorganiser l’économie du pays au profit des États-Unis, puis d’organiser des élections aboutissant à un nouveau régime pro-américain.
  • Dans un entretien accordé aujourd’hui, 4 janvier, à CBS, Marco Rubio a détaillé les attentes de Washington à l’égard de Caracas : des changements dans la gestion de l’industrie pétrolière, la fin du « trafic de drogue » et des « problèmes liés aux gangs », l’élimination des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN), ainsi que la fin des rapprochements entre les dirigeants vénézuéliens et le Hezbollah et l’Iran « dans notre propre hémisphère » 4

Scénario 1 : le plus favorable à la Maison-Blanche

Dans ce scénario, le régime cède rapidement aux demandes américaines. 

  • Si les lieutenants de Maduro adoptent d’abord une posture martiale et excluent toute coopération, des luttes internes entre modérés et radicaux ouvrent des failles dans le régime. 
  • Certains cadres, dont ceux qui auraient participé à l’enlèvement du dictateur, se montrent progressivement ouverts à la négociation. 
  • L’armée et les paramilitaires se trouvent divisés sur la ligne à suivre. 
  • Des mouvements dans la rue finissent par faire basculer la situation. 
  • Sous la direction des États-Unis, une instance de gouvernance transitoire est mise en place, dans un premier temps en dehors du pays, pour travailler sur des réformes institutionnelles et économiques. 
  • Le pays est ouvert aux investissements et aux entreprises américaines qui opèrent sur place sous la protection armée de mercenaires afin de se prémunir d’éventuels actes de sabotage ou de représailles de la part de milices issues de l’ancien régime. Donald Trump a lui-même évoqué cette possibilité en faisant référence à la présence des soldats américains « en ce qui concerne le pétrole ». 

Si ce scénario se produisait, les États-Unis auraient réussi une opération de changement de régime inédite, en un temps record et sans présence militaire officielle sur le terrain.

Scénario 2 : le plus défavorable 

Suite à la disparition de Maduro du jeu politique, ce scénario suppose une réorganisation efficace du régime malgré la pression américaine. 

  • Après la surprise initiale, les jours passent sans qu’aucune avancée majeure ne soit constatée, ni d’un côté ni de l’autre. 
  • Les forces vénézuéliennes mènent quelques actions de représailles symboliques, sans chercher à provoquer de pertes réelles du côté américain, afin de ne pas fournir à l’administration Trump un casus belli pour une intervention plus importante.
  • La force aéronavale américaine continue de mener des frappes et des raids au sol pour éliminer les principaux cadres du régime. 
  • Avertis du danger et conscients de leurs modes opératoires, ils se sont cependant dispersés, ce qui rend leur traque plus difficile. 
  • Le régime continue de fonctionner, s’appuyant sur des réseaux paramilitaires locaux pour maintenir l’ordre et empêcher tout mouvement populaire. 
  • Avec le temps, le coût de la présence militaire permanente devant les côtes vénézuéliennes et l’émergence d’autres impératifs politiques poussent l’administration Trump à diminuer progressivement les moyens alloués à l’opération. 
  • Après un temps de flottement, le régime se réorganise complètement et élit un nouveau dirigeant pour remplacer Maduro.

Dans ce scénario, les difficultés à traduire le succès tactique de la capture de Maduro en un processus politique de changement de régime plongent les États-Unis dans l’impasse, pris entre l’irréalisme d’une invasion terrestre et les limites inhérentes aux frappes et aux opérations spéciales.

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04.01.2026 à 07:00

Poutine, Trump et un continent dans la tenaille : 10 points sur la défense européenne en 2026

Matheo Malik

En bombardant le Venezuela et en capturant son président Maduro, les États-Unis viennent de commencer l’année en mettant en action le corollaire Trump de la doctrine Monroe sur « leur hémisphère ».

Alors que la pression des Russes s’accroît sur l’Ukraine au même moment, les responsables européens sont confrontés à des choix potentiellement radicaux pour préserver la liberté du continent.

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Texte intégral (6239 mots)

1 — 2026 : année de la soumission ou de la souveraineté européenne ?

Si l’on a pu observer les premières lignes stratégiques de l’administration Trump II dès le début de l’année 2025 — le discours du vice-président JD Vance à la conférence de sécurité de Munich ayant particulièrement fait basculer les perceptions européennes — la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis, publiée début décembre 2025 est venue désormais formaliser cette orientation en tant que cadre directeur durable de la politique étrangère de Trump. 

Certes, il reste à voir jusqu’à quel point cette stratégie sera mise en œuvre — sachant que de tels documents servent souvent davantage d’outils de communication plutôt que de véritables plans politiques.

Toujours est-il que le ton frontalement hostile adopté par Washington à l’égard de l’Union européenne en tant que projet politique impose une réévaluation stratégique profonde de la relation transatlantique.

Alors que Washington emploie des mots si forts contre l’Union, tandis qu’en interne certains œuvrent à démanteler l’Union, les Européens doivent faire face à un monde où les États-Unis pourraient devenir un partenaire difficile — ou cesser d’être tout simplement un partenaire.

Ce changement stratégique représentera le plus grand défi pour la défense et la stratégie européenne en 2026 et il pourrait également générer de profonds changements du côté européen.

La question clef est de savoir jusqu’à quel point les Européens seront prêts à prendre des décisions en faveur de leur propre intérêt si celles-ci vont à l’encontre de la direction souhaitée par Washington. Plus précisément, ils devront déterminer s’ils sont prêts à assumer le coût politique, financier et diplomatique d’un véritable recentrage stratégique.

De même, les Européens doivent développer des stratégies pour répondre à la coercition venue des États-Unis. Les plans d’acquisition qui devraient être mis en œuvre en 2026 peuvent déjà donner une idée de la manière dont la défense européenne pourrait, dans les années à venir, être élaborée sur le continent ou continuer de dépendre des États-Unis.

L’autonomie européenne pourrait à cet égard être de courte durée dans la mesure où l’administration Trump a découvert que les garanties de sécurité américaines constituent un levier redoutable sur ses alliés — surtout dans le domaine nucléaire. 

Alors que les États-Unis pourraient abandonner leurs partenaires, le débat européen sur la dissuasion nucléaire franco-britannique en Europe pourrait connaître une forme de renouveau.

2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie où les pays européens devront choisir entre résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible — idéalement de manière coordonnée.

2 — L’Europe militaire : quel cadre pour les futures opérations ? 

Alors qu’un monde où Européens devront assumer plus de responsabilités pour leur propre sécurité se dessine, le recours éventuel à la force militaire se trouve défini à nouveaux frais.

Dans le contexte des négociations sur l’avenir de l’Ukraine, certains pays européens — dans le cadre d’une coalition de pays volontaires et capables — ont proposé de déployer une force multinationale afin de contribuer à la sécurité de l’Ukraine.

Si les conditions pour un tel déploiement restent encore floues et pourraient être ultérieurement définies par la nature d’un éventuel accord de paix, ce mode de coopération militaire flexible permettrait aux pays européens et non européens de gérer une crise militaire de manière purement intergouvernementale : seuls les pays volontaires et capables y participeraient — sans être régis par une structure ou un cadre multinational, comme c’est le cas pour les missions de l’ONU ou de l’Union.

Une telle approche permettrait une gestion de crise dont le succès ne serait pas déterminé par une prise de décision efficace dans le cadre des procédures institutionnelles 5

Néanmoins, cette prise de décision en dehors des institutions ne signifie pas que les États participants pourraient s’en détacher complètement : ils devraient tenir compte des décisions prises au Conseil de sécurité des Nations unies, des résolutions adoptées à l’Assemblée générale de l’ONU, ou bien des débats sur le futur de l’Ukraine au sein de l’Union.

Une articulation politique nouvelle verrait le jour — dans une forme inédite.

Au-delà de cette dimension, l’autre développement à suivre en 2026 consiste en la capacité de l’Union européenne à organiser des opérations militaires.

L’un des piliers de la boussole stratégique — le document clef pour la stratégie de défense européenne adopté en 2022 — touche au renforcement des capacités de gestion de crises.

À ce titre, l’Union a créé une « capacité de déploiement rapide » 6, force européenne composée de 5 000 soldats pouvant être déployée pour les efforts de stabilisation, de sauvetage et d’évacuation, d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe, de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement des capacités.

Opérationnelle depuis 2025, elle est contrôlée et commandée de préférence par la Capacité militaire de planification et de conduite de l’Union : elle constitue ainsi une véritable « force européenne ». Si les décisions pour son déploiement sont prises à l’unanimité — ce qui implique que la décision politique reviendra toujours aux États membres — il sera intéressant d’observer comment ce nouvel instrument s’intègre dans l’ensemble des formats de coopération militaire européenne — et si les Européens ont tiré toutes les leçons de l’échec des Groupements tactiques 7, créés en 1999 mais jamais utilisés.

Définir les attentes à avoir à l’égard de cette force sera donc crucial. Jusqu’ici, les missions de l’Union se sont limitées à la stabilisation ou à l’entraînement tandis que les opérations de combat intense étaient davantage conduites dans un cadre intergouvernemental ad hoc — ainsi, par exemple, de l’engagement européen militaire au Sahel.

3 — Entre l’Union et le Royaume-Uni, un rapprochement difficile

Après l’élection générale britannique qui a conduit Keir Starmer au poste de Premier ministre, l’année 2025 a relancé la coopération en matière de sécurité et de défense entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.

Depuis le début de son mandat, le gouvernement travailliste a fait des efforts significatifs pour améliorer les relations avec les États membres dans un cadre bilatéral — comme en témoignent l’accord Trinity House conclu avec l’Allemagne ou le traité bilatéral signé avec la Pologne — mais il a également œuvré pour renforcer la relation entre Londres et l’Union européenne.

Signe de ce renouveau, le sommet de mai 2025 fut largement considéré comme une « relance » (reset8 de la relation entre l’Union et le Royaume-Uni.

Le partenariat de sécurité et de défense signé à cette occasion demeure toutefois largement symbolique.

Plus généralement, si le sommet a pu amorcer un véritable rapprochement en permettant de surmonter certains obstacles politiques hérités du Brexit, le progrès enregistré reste extrêmement limité. 

En particulier, la question de la coopération en matière d’industrie de défense continue à susciter des désaccords entre l’Union et le Royaume-Uni, et les dernières tentatives de trouver un accord sur une participation britannique au nouvel instrument SAFE — programme de l’Union destiné à financer les projets européens d’armement — se sont soldées par un échec.

Pour tout rapprochement avec l’Union européenne, le gouvernement travailliste au pouvoir à Londres doit réconcilier la nécessité de travailler étroitement avec les pays européens avec ses dépendances à l’égard des États-Unis — qu’il s’agisse de la dissuasion ou de l’industrie de défense.

Or même si l’Union et le Royaume-Uni font face à la menace commune d’un désengagement des États-Unis et d’actions unilatérales de la part de l’administration Trump, qui pourraient largement définir l’environnement de sécurité sur le continent européen, un découplage total entre Londres et Washington semble peu réaliste.

L’année 2026 sera ainsi une épreuve de force : nous verrons dans les prochains mois si Londres et Bruxelles seront prêts à tourner la page du Brexit pour formuler une vision commune d’une Europe de la défense — y compris en renforçant  la contribution européenne à l’OTAN et en envisageant d’autres formats de coordination.

La situation actuelle donne toutefois des raisons d’en douter.

4 — Une stratégie russe pour l’Europe hors de l’OTAN

Depuis la création de l’Alliance atlantique, c’est cette institution qui a structuré de manière centralisée les relations entre l’Europe et Moscou.

Toute stratégie européenne envers la Russie est ainsi devenue une stratégie transatlantique — largement informée par les priorités du moment à Washington.

Le cadre de cette relation était clair : elle plaçait les États-Unis et l’Europe d’un côté, pour positionner la Russie de l’autre.

Même si une logique de sécurité plus coopérative prévalait au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), les Européens se sont rarement demandé si les Américains cesseraient un jour de jouer dans leur camp ; en retour, les États-Unis, ont ébranlé toute volonté ou tentative d’émancipation stratégique européenne — la doctrine Albright  des années 1990 en étant le meilleur exemple 9.

Depuis un an, le pivot russe de l’administration Trump modifie profondément cette situation.

Les négociations directes entre Washington et Moscou au sujet d’un éventuel accord de paix sur l’Ukraine, l’humiliation du président ukrainien Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, et le « plan de paix » en 28 points présenté par l’administration Trump reflétant largement les priorités de Poutine posent la question de savoir si les États-Unis sont plus proches de leurs alliés historiques européens ou de la Russie.

D’autres signaux plus discrets portent à croire que leur allégeance n’a pas changé : lors du sommet de l’OTAN à l’été 2025, les États-Unis ne se sont pas opposés à la classification de la Russie comme long-term threat pour la sécurité européenne 10 : cette catégorie fut retenue dans le communiqué de l’OTAN adopté à l’unanimité.

Mais le virage stratégique et la volatilité de Washington posent un nouveau défi stratégique pour l’Europe en 2026 : si la plupart des approches de la Russie se sont auparavant inscrites dans un cadre transatlantique, les Européens doivent désormais envisager leur relation avec Moscou en dehors du cadre exclusif de l’OTAN.

Et si l’Union s’est progressivement dotée d’instruments hybrides qui seront essentiels pour répondre à la menace russe, il reste à voir jusqu’à quel point le cadre communautaire pourra permettre aux Européens d’élaborer une telle approche. 

5 — Le futur européen de l’Ukraine 

Depuis un an, il semble que l’avenir de l’Ukraine se joue surtout à Washington et à Moscou — et que la marge de manœuvre de l’Ukraine pour déterminer l’avenir du pays soit restreinte, tout comme celle des Européens.

Plus les négociations sur un éventuel accord de paix avancent, plus l’Europe se voit confrontée à ses propres limites. 

Si l’Union est consciente qu’un accord sans garanties européennes — qu’il s’agisse des questions financières ou sécuritaires — est impossible pour chacune des parties prenantes, il semble pourtant que les grandes questions stratégiques soient toujours tranchées à Washington ou à Moscou.

C’est cependant sur l’avenir européen de l’Ukraine que l’Union peut peser.

Le processus d’élargissement de l’Union à l’Ukraine progresse et s’accélère

Pourtant, les grandes questions institutionnelles et politiques qu’il implique n’ont pas encore été abordées de manière exhaustive ; or l’adhésion de l’Ukraine changerait l’équilibre institutionnel : à supposer qu’il s’agisse d’une adhésion express 11, celle-ci aurait aussi des répercussions directes sur le marché intérieur.

D’un autre côté, les résultats du dernier Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles à la mi-décembre, ont largement été jugés décevants en termes de soutien financier et de volonté des pays européens de prendre des risques politiques et économiques en soutien à l’Ukraine.

À l’issue de cette réunion, l’Union s’est engagée à accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026-2027, basé sur un emprunt de l’Union sur les marchés de capitaux garanti par sa marge de manœuvre budgétaire. 

Si, de cette façon, les pays membres ont pu éluder l’épineuse question des avoirs russes gelés, il reste néanmoins remarquable que le soutien financier de l’Europe se poursuive après presque quatre ans de guerre et malgré des divisions internes. 

Une adhésion de l’Ukraine pour 2027, telle que l’hypothèse a été mentionnée dans le cadre des négociations pour un accord de paix, aurait également des implications pour l’Union en tant qu’acteur de sécurité. 

Kyiv dispose de l’armée la plus expérimentée d’Europe. Son intégration permettrait à d’autres pays de tirer profit de son expérience, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies — et ce même si la contribution de l’armée ukrainienne à la sécurité de l’Europe resterait probablement limitée étant donné sa possible démobilisation.

L’adhésion de l’Ukraine soulèverait également trois grandes questions.

Tout d’abord, alors que les armes portatives et les drones potentiellement armés sont déployés et utilisés sur le territoire ukrainien, et compte tenu de la libre circulation des biens et des personnes au sein du marché unique européen, il reviendrait à l’Union de gérer ces échanges.

Ensuite, il importerait de réfléchir à la manière d’intégrer l’Ukraine dans les nouvelles structures et instruments visant à soutenir l’industrie de défense — y compris le programme de prêts SAFE.

À ces deux questions s’ajoute une troisième, d’ordre stratégique, qui touche aux implications et à l’usage de la clause de solidarité de l’Union 12 : avec l’adhésion de l’Ukraine, les États membres seraient contraints de réfléchir à quand, sous quelles conditions et comment ils seraient obligés de soutenir le pays en cas de nouvelle attaque russe.

6 — L’industrie de défense en 2026 : le temps de l’incitation

L’année 2025 a vu une multitude d’initiatives pour renforcer l’industrie de défense européenne.

L’année 2026 montrera si les Européens sont capables de consolider cette base industrielle et technologique. 

Après deux ans d’annonces ambitieuses portées par de nombreux acronymes — SAFE, EDIP, ETF, EDIRPA — le défi central consiste à traduire ces instruments en contrats fermes, en économies d’échelle et en transformation industrielle.

Le programme SAFE 13, conçu pour rationaliser l’acquisition conjointe et accélérer la montée en puissance de capacités critiques, peine encore à générer des regroupements industriels robustes tant les États membres hésitent à mutualiser leurs besoins, à aligner calendriers et spécifications ainsi qu’à renoncer à une logique de retour sur investissement industriel purement national.

De même, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) 14 — destiné à financer la création d’une base industrielle européenne compétitive à long terme — se heurte à des arbitrages politiques complexes : comment répartir les subventions, qui coordonne l’investissement, et selon quels critères de performance, alors que les industries nationales défendent leurs périmètres historiques ?

Ce déficit de mise en œuvre en nourrit un second : le dilemme stratégique entre préférence européenne et achat à des partenaires extra-européens puisant dans leurs stocks existants.

D’un côté, la Commission pousse à la préférence européenne afin de consolider les chaînes de valeur, réduire la dépendance extérieure et soutenir l’autonomie stratégique ; mais de l’autre, l’urgence opérationnelle conduit de nombreux États — la Pologne, les Pays-Bas, l’Allemagne et les pays nordiques — à acheter rapidement des systèmes américains ou israéliens déjà éprouvés et disponibles immédiatement.

Cette tension fragilise l’ambition d’une consolidation industrielle européenne, ralentit l’émergence de champions continentaux et fait planer le risque de duplication structurelle dans des segments clefs — tels que les drones moyenne altitude à longue endurance (MALE), la défense aérienne, et les chars de nouvelle génération. 

Les liens avec l’industrie de défense des États-Unis, qu’il s’agisse des investisseurs ou des industriels, restent également très importants pour les chaînes de production en Europe.

Étant donné ces dépendances économiques, les pays européens doivent trouver un chemin pour atteindre une certaine autonomie industrielle européenne. 

À ces dépendances s’ajoute également l’absence de mécanismes contraignants : ni SAFE ni EDIP n’obligent réellement les États à acheter européen.

En 2026, il ne s’agira plus tant de concevoir des instruments que de créer des incitations politiques, budgétaires et réglementaires nécessaires pour que les États membres les utilisent pleinement.

Sans ces incitations, l’Europe restera prisonnière d’un modèle d’achats fragmentés et dépendante de fournisseurs externes. 

En définitive, tout effort de défense européenne devra être intégré dans une politique industrielle plus large, car la perte des industries de base — à l’instar des industries chimique ou métallurgique — ne fait qu’accroître les risques liés aux dépendances externes.

7 — L’hypothèse fragile et incertaine d’un leadership allemand

Depuis son arrivée à la tête du gouvernement fédéral d’Allemagne, le conservateur Friedrich Merz a fait de la politique étrangère un pilier central de son mandat.

L’une de ses priorités est de renforcer le leadership allemand en Europe.

D’un point de vue purement quantitatif, en 2029, le budget de défense allemand devrait avoisiner les 150 milliards d’euros. C’est presque deux fois le budget français ou britannique.

L’ambition formulée par le chancelier est claire : faire de l’armée conventionnelle allemande la plus forte du continent 15.

Mais cet objectif suscite des sentiments mitigés du côté des partenaires européens et aussi au sein de la population allemande.

D’un côté, la volonté de Berlin de s’engager davantage dans la défense européenne est un changement de position bienvenu compte tenu de la menace russe — et le déploiement d’une brigade allemande en Lituanie témoigne de la priorité que lui donne l’Allemagne. Néanmoins, si celle-ci est déjà le leader économique de l’Union, son accession au statut de première puissance militaire européenne modifierait profondément l’équilibre des pouvoirs au sein du bloc : sa relation avec la France notamment, première puissance militaire à ce jour, pourrait devoir connaître des adaptations reflétant un changement d’état de fait. 

Le défi pour l’Allemagne est donc de s’affirmer comme une puissance assumant davantage de responsabilités sans affaiblir la France — dont les initiatives politiques ont été cruciales pour faire avancer l’Union en matière de souveraineté stratégique au cours des dernières années.

Berlin devra aussi faire face à la difficulté de traduire ses investissements massifs dans une véritable doctrine militaire — un exercice sans précédent, dans lequel elle ne dispose ni d’expérience préalable, ni de garantie de succès.

L’Allemagne ne pourra pas échapper non plus à ses contraintes historiques et constitutionnelles : tout déploiement militaire des forces armées allemandes nécessite une décision du parlement, souvent au terme d’un processus délibératif intense et long.

L’idée d’un leadership unilatéral suscite également des réticences en Allemagne. 

Interrogée sur l’idée d’un leadership allemand, l’opinion publique se montre hésitante : si 72 % se prononcent en faveur d’un engagement diplomatique plus important, seuls 17 % des sondés souhaitent voir l’Allemagne renforcer son engagement international sur le plan militaire 16.

Dans le cadre d’un changement de paradigme et d’une volonté de prendre davantage de responsabilités, l’Allemagne pourra s’affirmer sous la forme d’un co-leadership, ou créer, avec des partenaires clefs comme la France, des coalitions ambitieuses pour faire avancer des idées au sein de l’Union.

8 — La question chinoise devient centrale pour la défense européenne

Les relations entre l’Union et la Chine se sont progressivement dégradées depuis 2020, lorsque la pandémie de Covid a exposé les vulnérabilités économiques de l’Europe et sa dépendance à l’égard de Pékin.

Elles restent aujourd’hui difficiles, de même que celles entre la Chine et chacun des États-membres. Les tensions se concentrent sur les enjeux commerciaux — y compris la réciprocité, les surcapacités industrielles ou les investissements dans les technologies critiques —, la dépendance européenne dans le secteur des minéraux critiques, les questions du respect des droits de l’Homme ou celles de sécurité en Indo-Pacifique.

Si l’Europe et la Chine sont habituées aux contentieux commerciaux ou aux désaccords en matière de droits humains — une série de désaccords qui a réduit le niveau d’attentes en matière de coopération —, l’Europe évalue de plus en plus sa relation avec Pékin à la lumière de l’agression russe contre l’Ukraine.

Tout récemment, le secrétaire général adjoint de l’OTAN a averti les pays membres de l’Alliance que la Chine constituait une menace aussi importante que la Russie pour la sécurité européenne même si cette menace se manifestait principalement dans le domaine énergétique.

Une question stratégique clef pour 2026 est de savoir jusqu’à quel point l’Union ou les pays européens pris individuellement prendront Pékin en considération pour élaborer leur politique de sécurité, et jusqu’à quel point la République populaire sera perçue comme une menace directe.

À l’issue de ce processus, l’Union pourra chercher ou bien à rééquilibrer et stabiliser ses relations avec Pékin — ou bien à approfondir la rupture.

La volatilité de la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine constitue un autre défi stratégique.

Par le passé, l’Europe s’est partiellement alignée sur une approche américaine qui reposait sur une forme de compétition avec Pékin.

Elle savait que cette convergence lui garantissait le soutien politique à Washington 17

Alors que les États-Unis amorcent un retrait politique et concentrent leur attention sur l’hémisphère occidental, l’Europe devra se poser la question de savoir jusqu’à quel point elle peut s’exposer à Pékin dans le contexte d’une confrontation politique.

En 2026, il lui importera aussi d’évaluer les répercussions économiques et sécuritaires d’une telle stratégie.

9 — Les partenariats et le « réseau de sécurité » européen : une nouvelle matrice stratégique face à Trump

Afin de renforcer et diversifier ses relations avec des pays tiers, l’Union a signé huit partenariats de sécurité et de défense au cours de l’année écoulée.

Ces partenariats peuvent être divisés en trois catégories 18 : à ceux conclus avec des pays voisins candidats à l’adhésion à l’Union européenne (Ukraine, Moldavie, Géorgie) s’ajoutent ceux avec des alliés disposant de capacités avancées et également membres de l’OTAN (Canada, Royaume-Uni), mais aussi ceux conclus avec des alliés en Indo-Pacifique (Japon, Corée du Sud) 19.

Étant donné la volatilité stratégique de l’administration Trump et son approche souvent coercitive envers les alliés des États-Unis, la multiplication des partenariats de défense et de sécurité par l’Union pourrait être un outil privilégié par l’Union en 2026. 

Si la conclusion de tels accords ne signifie pas immédiatement une mutualisation opérationnelle ni un engagement automatique de défense, elle pourrait toutefois constituer un levier géopolitique clef pour l’Union.

En élargissant son réseau de coopération sécuritaire au-delà du continent, l’Union chercherait ainsi à bâtir un système flexible de partenariats « à la carte », fondé sur la convergence d’intérêts et la complémentarité capacitaire plutôt que sur l’intégration institutionnelle. 

Cette approche lui permettrait de renforcer son empreinte stratégique, de consolider des chaînes de valeur critiques dans le domaine de la défense, et de tisser des liens politiques plus étroits avec des acteurs partageant ses intérêts sécuritaires.

En d’autres termes, de tels partenariats pourraient établir un véritable « réseau de sécurité » européen, offrant à l’Union de nouveaux relais d’influence, une diversification stratégique hors du cadre strictement transatlantique et un levier supplémentaire pour gérer les risques liés à l’incertitude américaine.

10 — Les budgets nationaux resteront sous pression

La décision prise à l’été 2025 par les pays membres de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB, et les dépenses liées à la défense, notamment dans le domaine hybride, à 1,5 % — ce afin d’atteindre un montant total de 5 % du PIB — a été décrite comme une étape cruciale pour renforcer la défense européenne. 

Du reste, cette décision a sans doute permis aux Européens de se concilier l’administration Trump et d’acheter la continuité des garanties américaines — au moins sur le moyen terme 20.

La question cruciale pour 2026 demeure celle du financement réel de ces ambitions, surtout dans les États clefs pour la défense européenne : celui-ci sera révélateur de la sincérité ou de l’insincérité européenne en matière de défense.

Avec une croissance économique ralentie en Allemagne, des dettes publiques considérables en France et une économie peu dynamique au Royaume-Uni, les gouvernements de ces pays se retrouveront bientôt confrontés à des choix politiques difficiles compte tenu des tendances électorales dans ces trois pays, où l’extrême droite progresse.

D’un côté, la menace russe et le risque d’un désengagement américain sont réels : plusieurs hauts responsables militaires européens ont d’ores et déjà mis en garde les citoyens de l’Union contre une potentielle attaque russe d’ici 2029. 

De l’autre, l’investissement dans la défense au détriment des dépenses sociales — systèmes de retraite ou minima sociaux — pourrait susciter une contestation sociale accrue, bénéficiant à l’extrême droite. 

Pour surmonter ce choc prévisible, il s’agit de mettre en œuvre des approches macroéconomiques innovantes et de faire preuve de courage politique pour assumer des décisions difficiles.

L’année 2026 montrera si les dirigeants européens en sont capables.

L’article Poutine, Trump et un continent dans la tenaille : 10 points sur la défense européenne en 2026 est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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