26.02.2025 à 19:04
Comment l’Ukraine a gagné la guerre : leçons stratégiques d’une résistance
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Alors que nous commémorons les trois ans de l’invasion à grande échelle du territoire ukrainien, point culminant d’une agression amorcée par la Russie en 2014, il n’est pas inutile de rappeler dans les faits en quoi la résistance ukrainienne à l’invasion a constitué un exploit durable, une surprise stratégique sur laquelle bien peu d’observateurs comptaient et, chaque jour, une victoire en soi.
Le 24 février 2022, lorsqu’il fut absolument clair que Vladimir Poutine avait choisi la guerre à grande échelle, il semblait impossible pour l’Ukraine de tenir plus de quelques jours, voire de quelques semaines. L’offensive russe tous azimuts était — sur le papier du moins — impossible à arrêter au point que l’on spéculait sur l’avenir de la résistance : gouvernement en exil, maquis, partition du pays avant la fin de l’année…
Il n’en a rien été.
L’Ukraine a tenu en tant que nation et son armée a enregistré, face à un rapport de force très défavorable, certains des succès militaires les plus remarquables de ces quarante dernières années.
Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits.
Stéphane Audrand
Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits. Sans nier ni les problèmes organisationnels ni les échecs ukrainiens — il y en a eu, à commencer bien entendu par l’offensive ratée de l’été 2023 — cet article a pour objet d’analyser les raisons des succès militaires de l’Ukraine dans les différentes phases de la guerre.
Outre l’intérêt du retour d’expérience, ce panorama permet de rappeler que les victoires du faible contre le fort existent bel et bien et de souligner les qualités durable de l’appareil militaire ukrainien, alors que la Russie actionne actuellement sa puissante machine de propagande et cherche, comme toujours, à décrédibiliser son adversaire avec le soutien de ses fidèles vatniks sur les réseaux sociaux et dans les médias complaisants.
Le choc initial : encaisser seuls et mobiliser l’Occident
L’offensive russe qui démarre le 24 février 2022 atteindra assez rapidement son pic : le 27 mars, la Russie commence à se retirer du nord de l’Ukraine, actant l’échec de la prise de Kiev et plus largement du plan visant à subjuguer le pays par une vaste opération de contournement de la lutte armée, réédition de ce qui avait si bien fonctionné en Crimée en 2014. L’armée ukrainienne d’alors était restée l’arme au pied et ses quelques 16 000 hommes dans la péninsule avaient été désarmés sans combats. Les opérations dans le Donbass qui avaient suivi n’avaient pas vraiment donné une meilleure image des forces ukrainiennes : alors qu’elles parvenaient assez difficilement à réduire les forces séparatistes, l’engagement russe sur le terrain avait vu des bataillons ukrainiens entiers être étrillés à découvert par l’artillerie russe ou victimes d’encerclement. Les réformes des années 2006-2014 qui avaient tenté de moderniser une partie de l’armée n’avaient pas été très concluantes. En mer, la marine ukrainienne n’avait pas brillé non plus : l’incident du détroit de Kerch en 2018 avait montré qu’elle était incapable de faire face à son homologue russe. Pourtant, en 2015, on voyait déjà à l’œuvre certaines des caractéristiques qui allaient devenir décisives dans le fonctionnement du modèle de forces ukrainien actuel : l’innovation par le bas, un fort degré d’initiative individuelle et la création de forces paramilitaires semi-autonomes par des initiatives privées — conjuguant financement direct par des oligarques et campagnes de levées de fonds et de matériels dans la population.
La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.
Stéphane Audrand
Le calcul russe de février 2022 reposait sur l’idée que l’armée ukrainienne était toujours faible, corrompue, et qu’elle s’effondrerait en quelques heures.
Une partie de ce calcul était fondé et la sortie des forces russes de Crimée constitua d’ailleurs la part la plus réussie du plan de Poutine, notamment en ayant obtenu au préalable la complicité de certains personnels. Mais les réformes entreprises depuis 2014 avaient porté leurs fruits 22 : en allant vers la professionnalisation, l’armée ukrainienne avait musclé son corps de sous-officiers, indispensables pour la prise d’initiative sur le terrain. En maintenant ses forces paramilitaires, le pays faisait contrepoids à une partie des anciens de l’ère soviétiques qui pouvaient avoir des sympathies russes. En entreprenant des réformes du commandement et de la formation des officiers, en développant des forces spéciales qui étaient une faiblesse critique, en réorganisant certaines grandes unités avec l’aide d’instructeurs de l’OTAN et en améliorant ces processus d’acquisition de matériels, l’Ukraine jetait les jalons d’une sortie du modèle de la grande armée de conscription, rigide et soviétique, pour entrer dans celui des armées modernes, professionnelles et commandées par intention, comme le soulignait le Livre blanc ukrainien de 2022. Enfin, les conditions de conflit permanent en Donbass de 2015 à 2022 permirent d’aguerrir toute une génération de militaires ukrainiens et de combiner l’apport théorique occidental à une pratique locale absolument cruciale. Mais le plan courait jusque dans les années 2030, la conscription devant être supprimée en 2024…
C’est cette force qui encaisse le choc de l’invasion du 24 février 2022.
Une force certes loin d’être mobilisée à son plein potentiel mais qui dispose à la fois d’un système de commandement et de contrôle modernisé, de forces actives aguerries, d’une culture décentralisée en voie de diffusion et de stocks assez larges de matériels pour équiper un nombre substantiel de réservistes, eux aussi aguerris. Tout ce dispositif aurait pu néanmoins être vaincu en quelques heures et la descente russe sur Kiev avait le potentiel d’une rupture politique. Fin 2021 23, j’estimais que l’armée ukrainienne se battrait bien mieux qu’en 2015, mais en écartant totalement l’idée d’une offensive russe sur Kiev depuis le Bélarus : le terrain boisé et l’absence d’axe ferroviaire semblaient condamner toute opération par hypoxie logistique, surtout vu les effectifs requis pour une grande bataille urbaine. Mais l’intention russe était justement de ne pas se battre, ou très peu : la prise de l’aéroport d’Hostomel par une opération aéroportée devait permettre de débarquer rapidement des troupes d’infanterie pour marcher au cœur de la capitale tout en ouvrant l’axe routier à une force blindée qui n’était pas déployée en ordre de bataille, mais en ordre de marche. La stupeur, l’élimination ciblée et la corruption devaient assurer une paralysie temporaire des forces ukrainiennes, le temps du fait accompli. Dans les premières heures cruciales de la guerre, la vigueur et la rapidité de la réponse ukrainienne doivent être soulignées : Hostomel n’est pas tombé, les forces spéciales russes — si dominantes en 2014 — ne parvinrent pas à éliminer le président Zelensky et celui-ci fit preuve d’un leadership qui surprit le monde et galvanisa son pays et son armée. La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.
Le premier mois de guerre fut l’occasion de combats acharnés. Certains très fluides, notamment dans le nord de l’Ukraine, d’autres relevant du siège urbain (Chernihiv, Soumy).
L’armée russe, mal préparée à affronter une résistance non anticipée, se fit étriller ses meilleures forces alors que le Kremlin — qui n’avait aucun plan B — construisait le narratif de la « diversion » pour justifier le piteux retrait du nord de l’Ukraine. Pendant tout ce mois, le pouvoir ukrainien parvint, sous les bombes, à mobiliser sa population et son armée, pour mettre le pays en capacité d’affronter la Russie. Il faut rappeler qu’à part quelques livraisons de missiles antichars, l’Ukraine ne put compter pendant ces semaines que sur ses propres forces d’avant le 22 février 2025. L’aide occidentale fut longue à advenir, tant les chancelleries, stupéfaites, étaient paralysées par la peur de l’escalade et le sentiment que la résistance ukrainienne ne durerait pas. L’armée ukrainienne tira le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux. L’artillerie ukrainienne fut particulièrement cruciale pour écraser les colonnes russes : très bien mise en œuvre par un complexe « reconnaissance-frappe » très réactif, combinant drones et localisations par opérateurs au sol avec des logiciels sur GSM, elle « décentralisa » l’appel du feu, tandis qu’une combinaison de missiles antichars et d’armes légères rendaient impénétrables les carrefours routiers urbains indispensables à la manœuvre logistique russe et que le manque d’infanterie ne permettait pas de prendre d’assaut. Dans ce premier mois de guerre, l’initiative défensive permit au commandement ukrainien de se concentrer sur la mobilisation des forces de combat et la protection des zones cruciales sur le plan politique (dont la capitale), laissant une grande partie du pays auto-organiser sa défense et assumer une partie du soutien des forces — les civils nourrissant les soldats à travers tout le pays. C’est avec le retrait russe en avril 2022 et la concentration des efforts sur le Donbass que « l’Opération militaire spéciale » devint ce qu’elle est encore aujourd’hui : une guerre longue, où la volonté de détruire par la force a dépassé la volonté de soumettre par la stupeur. Et la Russie mit des mois à adapter la force à la mission.
L’armée ukrainienne a tiré le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux.
Stéphane Audrand
Contre-attaques : des victoires volées ?
Lorsque l’Ukraine lance son offensive « surprise » le 6 septembre 2022 dans la région de Kharkiv, l’attention mondiale est focalisée depuis quelques semaines bien plus au sud.
Après la prise coûteuse de Lyssytchansk et de Marioupol, l’effort russe stagne. Faute d’avoir anticipé par un plan de contingence un éventuel échec de l’opération du 24 février 2022, le pouvoir russe, entre acharnement et improvisations, hésite. De son côté, l’Ukraine mobilise de façon efficace. La conséquence est qu’à la fin de l’été 2022, les Ukrainiens ont acquis une supériorité numérique sur l’ensemble du front, et qu’ils sont appuyés par les premiers matériels occidentaux de qualité, comme les batteries HIMARS qui leur permettent d’affaiblir très fortement la logistique et les postes de commandement d’une armée russe qui n’était pas préparée à de telles frappes. Pour autant, l’offensive ukrainienne en direction de Kherson s’avère difficile, laborieuse. Au-delà du Dniepr, c’est la Crimée qui pourrait être menacée, centre de gravité de l’effort militaire russe dans le sud de l’Ukraine et symbole politique. La Russie y concentre ses forces disponibles, affaiblissant certains secteurs du front pour tenter de bloquer la progression ukrainienne devant Kherson. Face à ces forces, on estime que l’Ukraine met en œuvre l’essentiel de son potentiel offensif.
C’est donc une surprise totale lorsqu’une nouvelle offensive ukrainienne enfonce le front russe à Balakliya, très au nord, très loin de Kherson. Le succès ukrainien de ce qui reste l’offensive la plus réussie de ce conflit est dû à plusieurs facteurs. En premier lieu : le renseignement. S’il est difficile de faire la part des choses entre le renseignement fourni par les Occidentaux (satellite, électronique) et le renseignement obtenu par les Ukrainiens eux-mêmes (agents infiltrés, partisans, reconnaissances au sol et par drone), il n’en reste pas moins que le commandement ukrainien identifie une faiblesse majeure dans le dispositif de l’adversaire, notamment autour de la 144e division de fusiliers russes. Alors que l’effort principal est porté sur Kherson depuis de longues semaines, l’Ukraine parvient à exploiter cette opportunité : la planification est simple mais efficace et l’armée parvient à former des concentrations rapides de manière discrète. Il ne faut pas surestimer la relative transparence du champ de bataille.
À ce stade, peut-être les Russes ont-ils déjà perçu les concentrations ukrainiennes. Mais leurs états-majors sont focalisés sur la défense de Kherson et manquent de toute façon de moyens pour réagir à ce qui pouvait être compris comme une diversion. Les Ukrainiens engagent quatre brigades et des soutiens pour percer au nord de Balaklyia, et deux autres au sud, tout en fixant par une feinte frontale le centre urbain. Plus au nord, quatre autres brigades — dont trois territoriales de mobilisés récents — lancent une attaque sur Chkaloske, sécurisant le flanc de l’offensive principale. Le soir du 6 le front est percé, l’artillerie russe s’est repliée précipitamment et une vaste brèche en terrain ouvert est offerte aux forces mécanisées ukrainiennes, qui progressent de plus de vingt kilomètres le lendemain et d’une trentaine le 9. Le 10 le nœud ferroviaire crucial de Koupiansk est abordé, tandis que les Ukrainiens manœuvrent sur les arrières d’Izioum, importante base russe dans le secteur. L’offensive ukrainienne, en deux phases, se déroule jusqu’à la fin octobre. Elle permet la libération de l’essentiel de l’oblast de Kharkiv, la reprise de Koupiansk et Lyman et la capture d’un nombre substantiel de matériels et de prisonniers. À tous les stades de l’offensive, l’armée ukrainienne a démontré une excellente coordination interarmes, une bonne capacité à exploiter les opportunités offertes par le combat et une grande habileté dans la manœuvre face à un adversaire surpris, atone et qui ne parvint que très difficilement à rétablir une ligne de front en mobilisant des réservistes peu aptes et en comptant sur son aviation et ses lignes intérieures. Les pertes russes auraient pu être encore plus lourdes si l’encerclement d’Izioum avait été plus étanche, sans qu’il soit encore possible de dire si l’armée ukrainienne a raté une opportunité par maladresse ou qu’elle a subi des pressions pour limiter sa victoire — comme peut-être également sur le Dniepr…
Au même moment en effet, l’armée ukrainienne maintenait sa poussée sur Kherson et parvenait notamment à couper les ponts sur le Dniepr, menaçant d’encerclement une trentaine de milliers de soldats russes.
L’offensive dans ce secteur s’est déroulée d’une façon radicalement différente : affrontant une position défensive solide, elle s’est concentrée sur des frappes massives, de la ligne de front à la profondeur, pour désorganiser par le feu plutôt que par le choc.
Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine.
Stéphane Audrand
Que le commandement ukrainien soit parvenu à mener de front ces deux efforts — dont chacun dépasse en ampleur ce que pourrait mener seule l’armée française — est à mettre à son crédit là encore. Après des débuts très modestes du 29 août au 10 septembre, le front russe commence à reculer dans le nord de la poche. Il débouchera, début novembre, sur l’évacuation de Kherson sans que l’armée ukrainienne n’ait détruit le groupe de forces russes comme elle pouvait le faire. Il est possible que le retrait russe ait été moins dû à une incapacité ukrainienne à avancer qu’à une demande américaine discrète de freiner l’offensive de peur qu’une victoire de grande ampleur ne puisse servir de justificatif à Vladimir Poutine pour procéder à une frappe nucléaire. L’administration Biden était très inquiète de cette possibilité, l’évaluant alors « à 50 % de probabilité » et ce malgré le caractère périlleux des analyses probabilistes en matière de crise nucléaire 24. Le Kremlin a en tout cas su capitaliser sur cette peur par manœuvre d’influence. Il est en fait très peu probable que Moscou aurait accepté de payer le coût politique exorbitant d’une rupture du tabou de l’emploi des armes nucléaires, même après la perte de 30 000 hommes. L’aléa de l’emploi, la difficulté militaire de l’exploiter, le risque de rupture avec la Chine et de nombreux pays émergents, le risque de sanctions radicales de la part des Européens y compris sur le gaz sont autant de facteurs qui doivent permettre de relativiser le risque nucléaire. Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine. L’ouverture des archives américaines — si elles survivent à Donald Trump — le dira peut-être un jour.
Dans tous les cas, la séquence offensive ukrainienne de la fin de l’été 2022 a représenté un accomplissement remarquable. Sur deux fronts, au terme de deux opérations très différentes, l’Ukraine a fait reculer l’envahisseur par la force, le repoussant au terme d’une offensive combinée très bien organisée et bien conduite. Ce n’est pas forcément du fait de ses propres faiblesses que la victoire n’a pas été plus aboutie : la lenteur et l’insuffisance du soutien occidental, certains excès de prudence aussi, expliquent sans doute que la Russie ait eu du temps pour mobiliser, et parvenir à fortifier ses positions jusqu’au printemps 2023.
Fort heureusement pour l’Ukraine, en mer, on ne peut utiliser ni tranchées, ni chair à canon…
Victoire en Mer Noire : gagner en mer, sans flotte
La guerre en Mer Noire est l’un des aspects du conflit les mois discutés mais pourtant l’un des plus cruciaux pour l’issue de la guerre.
Souvent limitée à l’évocation de la crise des céréales de 2022, la guerre sur mer a pourtant été à la fois d’une grande complexité et a donné des résultats très surprenants. L’Ukraine y a remporté certains de ses plus grands succès — le plus important de tous étant d’avoir restauré et maintenu par la force son accès à la mer et à l’océan mondial, face à une marine et une aviation russe bien supérieures.
Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur.
Stéphane Audrand
Là encore, il faut souligner que les Ukrainiens ont fait preuve, dès les premières heures du conflit, d’une grande réactivité. Il le fallait, tant l’avantage russe semblait écrasant. Largement dominée en 2019, la marine ukrainienne en tant que force navale n’a pas représenté une menace pendant le conflit. Mais en minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte. La puissance des mines marines modernes est telle — elles peuvent littéralement casser en deux un navire – qu’aucun commandant de force maritime ne peut se risquer sans un déminage soigneux, qui ne peut guère être réalisé à portée de missile de l’ennemi. Au-delà de ce succès par déni d’accès, les Ukrainiens ont fait face à une situation de blocus de facto. Ils étaient coupés de l’accès à la mer, sans flotte de guerre mais pas sans idées. Là encore, les capacités d’innovation, dans le domaine matériel comme dans le domaine tactique, ont été précieuses.
La destruction du croiseur Moskva en a été l’illustration. Navire prestigieux mais ancien, modernisé mais de façon inaboutie par faute de l’incurie et de la corruption des chantiers russes, le navire amiral de la Flotte de la Mer Noire a été coulé avec d’autant plus de facilité qu’il a fait preuve de complaisance face à des Ukrainiens sous-estimés. S’il semble qu’un avion américain ait bien participé à l’identification du navire, son ciblage fut bien ukrainien. Le rôle des drones TBD n’est pas très clair, mais ils ont pu contribuer à dissimuler l’approche non radiale des missiles antinavires Neptun de conception ukrainienne. Frappé à deux reprises alors que la mer était forte, le navire n’a pu être sauvé. Au-delà de ce « coup », c’est bien une campagne méthodique que mène l’Ukraine en Mer Noire depuis le printemps 2022, toujours par des moyens hybrides et originaux. Ayant neutralisé l’Île aux Serpents grâce à des canons de 155mm montés sur des barges — de quoi donner des sueurs froides aux ingénieurs de l’armement occidentaux —, les Ukrainiens en ont privé les Russes, les empêchant de s’enkyster sur la route maritime qui longe les côtes roumaines. Ils ont ensuite entrepris le développement d’une force de drones de surface avec un cycle d’innovation en boucle très courte. Utilisant des composants d’origine civils disponibles en quantité à la fois pour la propulsion (jet ski) et pour le guidage (systèmes GPS, optronique civile embarquée) ils ont commencé à couler de manière méthodique les navires de la flotte russe, en mer puis au mouillage.
Des forces spéciales ont également pris d’assaut les plateformes dans le golfe d’Odessa qui fournissaient aux Russes une partie de leur couverture radar. Ainsi, lorsqu’après la récolte 2023 la Russie a souhaité rééditer son chantage sur les céréales, les Ukrainiens étaient en capacité de rouvrir le corridor maritime par leurs propres forces, sans négocier. La combinaison des feux littoraux par missiles antiaériens et antinavires, des mines marines et des drones de surface a permis d’interdire à la Russie une zone maritime de plus en plus large. Au total, la flotte de la Mer Noire a dû quitter Sébastopol et se repositionner à Novorossisk. Si la destruction du pont de Kertch n’a jamais été obtenue — peut-être par manque de missiles allemands Taurus — le ciblage de convois ferroviaires a été fréquent et Moscou a dû investir lourdement dans la protection de ses infrastructures dans la frange littorale. Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur. Odessa restera ukrainienne et le rêve de Vladimir Poutine de priver sa victime de tout accès à la mer semble mis en échec définitivement, ce qui n’est pas la moindre des victoires.
En minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte.
Stéphane Audrand
Survivre à l’attrition : Verdun en Donbass
L’offensive russe sur Bakhmout à l’hiver 2022-23 a ouvert une nouvelle phase de la guerre, celle de l’attrition.
Parvenue à régénérer ses effectifs par la mobilisation de ses stocks et de ses réservistes, mais aussi en utilisant beaucoup d’expédients — le recrutement des prisonniers par Wagner, l’utilisation d’armes hors d’âge —, la Russie s’est engagée dans un indéniable processus d’adaptation et d’amélioration de ses capacités. Le retrait de Kherson, le raccourcissement de la ligne de front, le maintien d’une pression sur le Donbass ont permis à la Russie de valoriser une large ligne défensive et de franchir un nouveau niveau d’escalade en déclarant l’annexion de l’ensemble des oblasts sur lesquels se situent les territoires ukrainiens conquis par ses forces.
La défense russe de l’été 2023 a permis à la Russie de reprendre l’initiative à l’automne, et de la conserver depuis plus de dix-huit mois sur l’ensemble du front, à l’exception de l’offensive ukrainienne dans la région de Soudja à l’été 2024. Cette pression s’est accompagnée d’une poursuite des frappes sur la profondeur sur l’ensemble du territoire ukrainien.
En 2023, il semble que Vladimir Poutine ait développé une théorie de la victoire qui repose sur l’idée qu’il « tiendrait » plus longtemps que sa victime et qu’il finirait par l’emporter par KO — une partie de l’Occident finissant par se lasser ou se retourner contre l’Ukraine, avec comme espoir principal l’élection de Donald Trump.
Pour mettre en œuvre cette théorie du temps long, l’armée russe, qui avait perdu ses forces les plus modernes, devait engager une guerre d’attrition, l’idée étant non pas de remporter des victoires de rupture sur tel ou tel espace du champ de bataille, mais de maintenir une pression permanente qui imposerait à l’Ukraine un ratio de pertes peut-être défavorable pour la Russie, mais intenable par les Ukrainiens sur le long terme, qui épuiseraient leur pays, et notamment sa démographie. Cette offensive tous azimuts s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence russe toujours très forte vers les pays soutenant l’Ukraine, afin de freiner autant que possible le soutien militaire. La suspension de l’aide américaine à l’automne 2023 avait ainsi le potentiel d’accélérer l’usure et de provoquer un enfondrement de l’armée ukrainienne. La faiblesse des livraisons d’obus occidentaux associée à la livraison d’obus à la Russie par la Corée du Nord et à la montée en puissance des bombes planantes ont permis à la Russie d’avoir un avantage de feu colossal sur l’ensemble du front, pouvant aller parfois jusqu’à vingt ou trente fois la puissance de l’artillerie ukrainienne.
L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.
Stéphane Audrand
Dans la profondeur, la poursuite de la fabrication des missiles russes malgré les sanctions et la livraison par l’Iran de drones a permis de maintenir une pression permanente sur la défense aérienne ukrainienne, privée de fabrications locales de missiles et livrée au compte-goutte. Dans tous les domaines, les Ukrainiens ont fait front et semblent aujourd’hui sortis du péril de l’effondrement — sinon vainqueurs au moins survivants du cycle d’attrition.
L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.
Une grande partie de cette survie est attribuable aux forces morales ukrainiennes et à la capacité de ses soldats d’endurer des mois de combat sans être relevés, sous un pilonnage russe permanent. Mais l’Ukraine a également tenu — et c’est une nouveauté — grâce au segment des drones et notamment des petits drones FPV (First Person View) valorisés avec de petites charges explosives (grenades ou roquettes antichar).
[Quelles ont été les armes clefs de la guerre d’Ukraine? Découvrez notre étude]
En parvenant dans ses ateliers nationaux à produire des dizaines de milliers de ses engins tous les mois, l’Ukraine a progressivement substitué à son segment d’artillerie lourde déficitaire un segment de drones qui sont parvenus sinon à équilibrer les volumes, au moins les effets du feu.
Dans la profondeur, la réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée. Les « Frankensam » ont ainsi vu le montage de missiles occidentaux sur des lanceurs soviétiques. L’innovation par le bas, le recours aux biens à double usage et au monde civil pour la conception et la production des armes ont permis à l’Ukraine de faire payer à la Russie un prix élevé pour chaque mètre carré conquis pendant ces dix-huit mois de guerre d’attrition. L’armée russe y aura « consommé » une quantité prodigieuse de munitions et surtout cannibalisé ses pléthoriques stocks de véhicules issus de la guerre froide. Alors que la Russie avait commencé la guerre avec une armée riche en matériels, lourde, forte en artillerie mobile et faible en infanterie de qualité, elle termine par la force des choses cette troisième année avec une vaste force d’infanterie, soutenue par une artillerie tractée toujours puissante mais peu mobile, manquant de chars et de véhicules blindés modernes et dont le mode d’action repose sur des assauts d’infanterie soutenus par des drones guidés par fibre optique et des bombes planantes d’aviation. En somme, si elle a su s’adapter et parfois s’améliorer, jamais l’armée russe n’a été aussi faible face aux forces mécanisées dont dispose toujours l’OTAN. Et le paradoxe de l’Ukraine est le suivant, en ce début de l’année 2024 : le pays a survécu à dix-huit mois de pression et d’une pénurie largement imputable à l’hésitation occidentale, tout en parvenant à user le potentiel adverse de manière significative, mais pourrait se retrouver privé de la possibilité de capitaliser sur ce succès sacrificiel.
La réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée.
Stéphane Audrand
Plutôt qu’une mauvaise paix imposée par les lubies de Donald Trump et qui ne fera qu’hypothéquer son avenir et donner un répit à Vladimir Poutine, c’est d’un « surge » dont l’Ukraine a besoin, pour pouvoir, enfin, sortir victorieuse de cette guerre : un afflux massif de munitions et de matériels, qui complèteraient les réformes enfin entreprises et que le pays a, c’est vrai, trop longtemps retardées en matière d’organisation, de commandement, d’entraînement et de rotation des troupes. Espérons que les Européens, qui en ont la capacité, trouveront la volonté d’un tel soutien qui serait à la mesure des sacrifices que l’Ukraine a consenti — pour sa survie mais aussi pour l’avenir de l’Europe.
Le retour d’expérience : contrer la puissance russe
Ce que la guerre d’Ukraine nous apprend de la Russie, du fonctionnement de sa machine politico-militaire et des moyens de le contrer, est crucial pour repenser l’architecture de sécurité du continent. Comme tous les conflits d’ampleur, cette guerre est un accélérateur de tendances, qui apporte en fait peu de vraies « ruptures » en termes militaires mais participe à l’évolution tendancielle du champ de bataille depuis la fin du XIXe siècle : une dilatation des espaces de la conflictualité, un accroissement de la puissance du feu, par la précision comme par ses volumes, une innovation technologique qui voit une complexification du champ de bataille par addition sans remplacement de systèmes, une importance de l’articulation de toutes les composantes de la mobilisation nationale sur le temps long, un poids grandissant des dépendances mondiales, une difficile autonomie individuelle des États-nations et un rôle structurant depuis 1945 du nucléaire militaire. Dans ces tendances lourdes, la puissance russe inscrit ses spécificités : une capacité à conserver un socle d’industrie lourde et d’autonomie énergétique et matérielle, une capacité à faire consentir au corps social des sacrifices humains et matériels très importants, une bonne capacité, quoi qu’on en dise, à s’adapter quoi qu’avec lenteur, une capacité à penser les opérations en lien avec une stratégie de long terme qui n’exclut pas l’opportunisme et un accent mis sur les opérations de contournement de la lutte armée, le recours à la guerre devant rester pour Moscou exceptionnel car finalement bien perçu comme coûteux et aléatoire.
Face à cette combinaison de tendances stratégiques et de spécificités russes, les Européens doivent d’abord prendre conscience que leurs sociétés civiles doivent se « remilitariser ». Non pas pour devenir des dystopies militaristes nord-coréennes, mais pour redécouvrir que, comme en Ukraine, la défense de la démocratie ne passe pas que par le militaire professionnel, le juge et le marchand, mais aussi par le soldat-citoyen en armes. Ce retour de la force dans l’arsenal des options politiques et de la mesure de la force comme étalon des relations avec la Russie doit être compris par les Européens non pas comme un risque d’accélérer la montée aux extrêmes, mais bien comme une option à même de dissuader la Russie.
Moscou a une antienne ingénieusement conçue : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». Mais cet argument est un piège — les Afghans ne sont pas tombés dedans.
Stéphane Audrand
Le grand risque des années futures est que la Russie, tout en se réarmant, continue de pousser de manière opportuniste des déstabilisations et des actions paramilitaires « juste sous le seuil », en comptant sur la lenteur de la réaction européenne pour sécuriser des faits accomplis, en Ukraine s’il y a cessez le feu comme dans d’autres pays. La rapidité de la réaction européenne sera donc cruciale pour contrer toute tentative. Rapidité qui passe à la fois par la préparation de forces flexibles, mais surtout d’une verticale du commandement réactive. C’est une spécificité française — la chaîne de commandement politico-militaire courte — qu’il faut expliquer et faire partager à nos voisins, d’avantage portés à la lenteur d’une comitologie du consensus prudent. Ce modèle de forces « rapides et disponibles pour un pouvoir politique déterminé » doit être adossé à un appareil militaire plus large, disposant d’une dissuasion nucléaire crédible, de capacités de production souveraines en Europe — notamment pour les munitions — et d’un vivier de ressources humaines et matérielles capables d’assurer la durabilité des mesures de réassurance et de sécurité sur le flanc oriental. En somme, quel que soit la situation tactique, ce que la guerre d’Ukraine et les succès ukrainiens nous apprennent, c’est que pour contrer la Russie il faut être à la fois très rapide et déterminé dans les premières heures, et capable d’être crédibles dans le temps long, face au chantage comme face à l’usure. Un défi colossal mais, admettons-le, parfaitement à la portée de l’ensemble économique européen et de l’héritage de que nous fûmes : des « royaumes combattants ». Un héritage de souffrance dont nous pouvons métaboliser les ressources utiles pour notre défense.
Une victoire est-elle possible ?
Moscou a une antienne ingénieusement conçue pour répondre à cette question : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ».
Mais cet argument est un piège — les Afghans qui résistèrent avec succès à l’invasion soviétique ne sont pas tombés dedans.
La victoire de l’Ukraine, c’est « survivre » et « rendre impossible sa destruction par la Russie ». Il n’a jamais été question de vaincre la Russie au sens de lui infliger une capitulation militaire qui supposerait une invasion en règle.
Pour l’Ukraine, vaincre c’est d’abord et avant tout « contraindre l’agresseur à renoncer »
Cela passe par une résistance prolongée, par des succès militaires, à un coût qui soit supportable dans la durée par l’Ukraine en tant que Nation. Car c’est bien de survie qu’il s’agit. Et au-delà de l’Ukraine c’est bien le projet européen qui est menacé. Les élites russes au pouvoir, au-delà de Vladimir Poutine, ont fait le choix de la restauration impériale pour maintenir leur pouvoir prédateur sur la société russe. La destruction et la soumission des alternatives démocratiques aux frontières de l’Empire est aussi importante que le recul des forces de l’OTAN ou la désunion de l’Europe. Il faut faire reculer tout ce qui intègre les États face à l’Empire, tout ce qui les rend plus forts face à la menace. Il faut détruire l’Ukraine pour que les populations russes sachent qu’il n’y a pas d’alternative au régime en place, pour faire admettre aux Européens qu’ils doivent se coucher, élire des régimes complaisants et subir le partage du monde par les puissances impériales.
Lorsqu’on a compris cela, lorsqu’on a pris conscience de l’énormité de la menace, alors la résistance ukrainienne n’en est que plus cruciale, ses succès plus méritants et notre soutien plus indispensable.
L’article Comment l’Ukraine a gagné la guerre : leçons stratégiques d’une résistance est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (8048 mots)
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Alors que nous commémorons les trois ans de l’invasion à grande échelle du territoire ukrainien, point culminant d’une agression amorcée par la Russie en 2014, il n’est pas inutile de rappeler dans les faits en quoi la résistance ukrainienne à l’invasion a constitué un exploit durable, une surprise stratégique sur laquelle bien peu d’observateurs comptaient et, chaque jour, une victoire en soi.
Le 24 février 2022, lorsqu’il fut absolument clair que Vladimir Poutine avait choisi la guerre à grande échelle, il semblait impossible pour l’Ukraine de tenir plus de quelques jours, voire de quelques semaines. L’offensive russe tous azimuts était — sur le papier du moins — impossible à arrêter au point que l’on spéculait sur l’avenir de la résistance : gouvernement en exil, maquis, partition du pays avant la fin de l’année…
Il n’en a rien été.
L’Ukraine a tenu en tant que nation et son armée a enregistré, face à un rapport de force très défavorable, certains des succès militaires les plus remarquables de ces quarante dernières années.
Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits.
Stéphane Audrand
Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits. Sans nier ni les problèmes organisationnels ni les échecs ukrainiens — il y en a eu, à commencer bien entendu par l’offensive ratée de l’été 2023 — cet article a pour objet d’analyser les raisons des succès militaires de l’Ukraine dans les différentes phases de la guerre.
Outre l’intérêt du retour d’expérience, ce panorama permet de rappeler que les victoires du faible contre le fort existent bel et bien et de souligner les qualités durable de l’appareil militaire ukrainien, alors que la Russie actionne actuellement sa puissante machine de propagande et cherche, comme toujours, à décrédibiliser son adversaire avec le soutien de ses fidèles vatniks sur les réseaux sociaux et dans les médias complaisants.
Le choc initial : encaisser seuls et mobiliser l’Occident
L’offensive russe qui démarre le 24 février 2022 atteindra assez rapidement son pic : le 27 mars, la Russie commence à se retirer du nord de l’Ukraine, actant l’échec de la prise de Kiev et plus largement du plan visant à subjuguer le pays par une vaste opération de contournement de la lutte armée, réédition de ce qui avait si bien fonctionné en Crimée en 2014. L’armée ukrainienne d’alors était restée l’arme au pied et ses quelques 16 000 hommes dans la péninsule avaient été désarmés sans combats. Les opérations dans le Donbass qui avaient suivi n’avaient pas vraiment donné une meilleure image des forces ukrainiennes : alors qu’elles parvenaient assez difficilement à réduire les forces séparatistes, l’engagement russe sur le terrain avait vu des bataillons ukrainiens entiers être étrillés à découvert par l’artillerie russe ou victimes d’encerclement. Les réformes des années 2006-2014 qui avaient tenté de moderniser une partie de l’armée n’avaient pas été très concluantes. En mer, la marine ukrainienne n’avait pas brillé non plus : l’incident du détroit de Kerch en 2018 avait montré qu’elle était incapable de faire face à son homologue russe. Pourtant, en 2015, on voyait déjà à l’œuvre certaines des caractéristiques qui allaient devenir décisives dans le fonctionnement du modèle de forces ukrainien actuel : l’innovation par le bas, un fort degré d’initiative individuelle et la création de forces paramilitaires semi-autonomes par des initiatives privées — conjuguant financement direct par des oligarques et campagnes de levées de fonds et de matériels dans la population.
La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.
Stéphane Audrand
Le calcul russe de février 2022 reposait sur l’idée que l’armée ukrainienne était toujours faible, corrompue, et qu’elle s’effondrerait en quelques heures.
Une partie de ce calcul était fondé et la sortie des forces russes de Crimée constitua d’ailleurs la part la plus réussie du plan de Poutine, notamment en ayant obtenu au préalable la complicité de certains personnels. Mais les réformes entreprises depuis 2014 avaient porté leurs fruits 22 : en allant vers la professionnalisation, l’armée ukrainienne avait musclé son corps de sous-officiers, indispensables pour la prise d’initiative sur le terrain. En maintenant ses forces paramilitaires, le pays faisait contrepoids à une partie des anciens de l’ère soviétiques qui pouvaient avoir des sympathies russes. En entreprenant des réformes du commandement et de la formation des officiers, en développant des forces spéciales qui étaient une faiblesse critique, en réorganisant certaines grandes unités avec l’aide d’instructeurs de l’OTAN et en améliorant ces processus d’acquisition de matériels, l’Ukraine jetait les jalons d’une sortie du modèle de la grande armée de conscription, rigide et soviétique, pour entrer dans celui des armées modernes, professionnelles et commandées par intention, comme le soulignait le Livre blanc ukrainien de 2022. Enfin, les conditions de conflit permanent en Donbass de 2015 à 2022 permirent d’aguerrir toute une génération de militaires ukrainiens et de combiner l’apport théorique occidental à une pratique locale absolument cruciale. Mais le plan courait jusque dans les années 2030, la conscription devant être supprimée en 2024…
C’est cette force qui encaisse le choc de l’invasion du 24 février 2022.
Une force certes loin d’être mobilisée à son plein potentiel mais qui dispose à la fois d’un système de commandement et de contrôle modernisé, de forces actives aguerries, d’une culture décentralisée en voie de diffusion et de stocks assez larges de matériels pour équiper un nombre substantiel de réservistes, eux aussi aguerris. Tout ce dispositif aurait pu néanmoins être vaincu en quelques heures et la descente russe sur Kiev avait le potentiel d’une rupture politique. Fin 2021 23, j’estimais que l’armée ukrainienne se battrait bien mieux qu’en 2015, mais en écartant totalement l’idée d’une offensive russe sur Kiev depuis le Bélarus : le terrain boisé et l’absence d’axe ferroviaire semblaient condamner toute opération par hypoxie logistique, surtout vu les effectifs requis pour une grande bataille urbaine. Mais l’intention russe était justement de ne pas se battre, ou très peu : la prise de l’aéroport d’Hostomel par une opération aéroportée devait permettre de débarquer rapidement des troupes d’infanterie pour marcher au cœur de la capitale tout en ouvrant l’axe routier à une force blindée qui n’était pas déployée en ordre de bataille, mais en ordre de marche. La stupeur, l’élimination ciblée et la corruption devaient assurer une paralysie temporaire des forces ukrainiennes, le temps du fait accompli. Dans les premières heures cruciales de la guerre, la vigueur et la rapidité de la réponse ukrainienne doivent être soulignées : Hostomel n’est pas tombé, les forces spéciales russes — si dominantes en 2014 — ne parvinrent pas à éliminer le président Zelensky et celui-ci fit preuve d’un leadership qui surprit le monde et galvanisa son pays et son armée. La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.
Le premier mois de guerre fut l’occasion de combats acharnés. Certains très fluides, notamment dans le nord de l’Ukraine, d’autres relevant du siège urbain (Chernihiv, Soumy).
L’armée russe, mal préparée à affronter une résistance non anticipée, se fit étriller ses meilleures forces alors que le Kremlin — qui n’avait aucun plan B — construisait le narratif de la « diversion » pour justifier le piteux retrait du nord de l’Ukraine. Pendant tout ce mois, le pouvoir ukrainien parvint, sous les bombes, à mobiliser sa population et son armée, pour mettre le pays en capacité d’affronter la Russie. Il faut rappeler qu’à part quelques livraisons de missiles antichars, l’Ukraine ne put compter pendant ces semaines que sur ses propres forces d’avant le 22 février 2025. L’aide occidentale fut longue à advenir, tant les chancelleries, stupéfaites, étaient paralysées par la peur de l’escalade et le sentiment que la résistance ukrainienne ne durerait pas. L’armée ukrainienne tira le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux. L’artillerie ukrainienne fut particulièrement cruciale pour écraser les colonnes russes : très bien mise en œuvre par un complexe « reconnaissance-frappe » très réactif, combinant drones et localisations par opérateurs au sol avec des logiciels sur GSM, elle « décentralisa » l’appel du feu, tandis qu’une combinaison de missiles antichars et d’armes légères rendaient impénétrables les carrefours routiers urbains indispensables à la manœuvre logistique russe et que le manque d’infanterie ne permettait pas de prendre d’assaut. Dans ce premier mois de guerre, l’initiative défensive permit au commandement ukrainien de se concentrer sur la mobilisation des forces de combat et la protection des zones cruciales sur le plan politique (dont la capitale), laissant une grande partie du pays auto-organiser sa défense et assumer une partie du soutien des forces — les civils nourrissant les soldats à travers tout le pays. C’est avec le retrait russe en avril 2022 et la concentration des efforts sur le Donbass que « l’Opération militaire spéciale » devint ce qu’elle est encore aujourd’hui : une guerre longue, où la volonté de détruire par la force a dépassé la volonté de soumettre par la stupeur. Et la Russie mit des mois à adapter la force à la mission.
L’armée ukrainienne a tiré le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux.
Stéphane Audrand
Contre-attaques : des victoires volées ?
Lorsque l’Ukraine lance son offensive « surprise » le 6 septembre 2022 dans la région de Kharkiv, l’attention mondiale est focalisée depuis quelques semaines bien plus au sud.
Après la prise coûteuse de Lyssytchansk et de Marioupol, l’effort russe stagne. Faute d’avoir anticipé par un plan de contingence un éventuel échec de l’opération du 24 février 2022, le pouvoir russe, entre acharnement et improvisations, hésite. De son côté, l’Ukraine mobilise de façon efficace. La conséquence est qu’à la fin de l’été 2022, les Ukrainiens ont acquis une supériorité numérique sur l’ensemble du front, et qu’ils sont appuyés par les premiers matériels occidentaux de qualité, comme les batteries HIMARS qui leur permettent d’affaiblir très fortement la logistique et les postes de commandement d’une armée russe qui n’était pas préparée à de telles frappes. Pour autant, l’offensive ukrainienne en direction de Kherson s’avère difficile, laborieuse. Au-delà du Dniepr, c’est la Crimée qui pourrait être menacée, centre de gravité de l’effort militaire russe dans le sud de l’Ukraine et symbole politique. La Russie y concentre ses forces disponibles, affaiblissant certains secteurs du front pour tenter de bloquer la progression ukrainienne devant Kherson. Face à ces forces, on estime que l’Ukraine met en œuvre l’essentiel de son potentiel offensif.
C’est donc une surprise totale lorsqu’une nouvelle offensive ukrainienne enfonce le front russe à Balakliya, très au nord, très loin de Kherson. Le succès ukrainien de ce qui reste l’offensive la plus réussie de ce conflit est dû à plusieurs facteurs. En premier lieu : le renseignement. S’il est difficile de faire la part des choses entre le renseignement fourni par les Occidentaux (satellite, électronique) et le renseignement obtenu par les Ukrainiens eux-mêmes (agents infiltrés, partisans, reconnaissances au sol et par drone), il n’en reste pas moins que le commandement ukrainien identifie une faiblesse majeure dans le dispositif de l’adversaire, notamment autour de la 144e division de fusiliers russes. Alors que l’effort principal est porté sur Kherson depuis de longues semaines, l’Ukraine parvient à exploiter cette opportunité : la planification est simple mais efficace et l’armée parvient à former des concentrations rapides de manière discrète. Il ne faut pas surestimer la relative transparence du champ de bataille.
À ce stade, peut-être les Russes ont-ils déjà perçu les concentrations ukrainiennes. Mais leurs états-majors sont focalisés sur la défense de Kherson et manquent de toute façon de moyens pour réagir à ce qui pouvait être compris comme une diversion. Les Ukrainiens engagent quatre brigades et des soutiens pour percer au nord de Balaklyia, et deux autres au sud, tout en fixant par une feinte frontale le centre urbain. Plus au nord, quatre autres brigades — dont trois territoriales de mobilisés récents — lancent une attaque sur Chkaloske, sécurisant le flanc de l’offensive principale. Le soir du 6 le front est percé, l’artillerie russe s’est repliée précipitamment et une vaste brèche en terrain ouvert est offerte aux forces mécanisées ukrainiennes, qui progressent de plus de vingt kilomètres le lendemain et d’une trentaine le 9. Le 10 le nœud ferroviaire crucial de Koupiansk est abordé, tandis que les Ukrainiens manœuvrent sur les arrières d’Izioum, importante base russe dans le secteur. L’offensive ukrainienne, en deux phases, se déroule jusqu’à la fin octobre. Elle permet la libération de l’essentiel de l’oblast de Kharkiv, la reprise de Koupiansk et Lyman et la capture d’un nombre substantiel de matériels et de prisonniers. À tous les stades de l’offensive, l’armée ukrainienne a démontré une excellente coordination interarmes, une bonne capacité à exploiter les opportunités offertes par le combat et une grande habileté dans la manœuvre face à un adversaire surpris, atone et qui ne parvint que très difficilement à rétablir une ligne de front en mobilisant des réservistes peu aptes et en comptant sur son aviation et ses lignes intérieures. Les pertes russes auraient pu être encore plus lourdes si l’encerclement d’Izioum avait été plus étanche, sans qu’il soit encore possible de dire si l’armée ukrainienne a raté une opportunité par maladresse ou qu’elle a subi des pressions pour limiter sa victoire — comme peut-être également sur le Dniepr…
Au même moment en effet, l’armée ukrainienne maintenait sa poussée sur Kherson et parvenait notamment à couper les ponts sur le Dniepr, menaçant d’encerclement une trentaine de milliers de soldats russes.
L’offensive dans ce secteur s’est déroulée d’une façon radicalement différente : affrontant une position défensive solide, elle s’est concentrée sur des frappes massives, de la ligne de front à la profondeur, pour désorganiser par le feu plutôt que par le choc.
Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine.
Stéphane Audrand
Que le commandement ukrainien soit parvenu à mener de front ces deux efforts — dont chacun dépasse en ampleur ce que pourrait mener seule l’armée française — est à mettre à son crédit là encore. Après des débuts très modestes du 29 août au 10 septembre, le front russe commence à reculer dans le nord de la poche. Il débouchera, début novembre, sur l’évacuation de Kherson sans que l’armée ukrainienne n’ait détruit le groupe de forces russes comme elle pouvait le faire. Il est possible que le retrait russe ait été moins dû à une incapacité ukrainienne à avancer qu’à une demande américaine discrète de freiner l’offensive de peur qu’une victoire de grande ampleur ne puisse servir de justificatif à Vladimir Poutine pour procéder à une frappe nucléaire. L’administration Biden était très inquiète de cette possibilité, l’évaluant alors « à 50 % de probabilité » et ce malgré le caractère périlleux des analyses probabilistes en matière de crise nucléaire 24. Le Kremlin a en tout cas su capitaliser sur cette peur par manœuvre d’influence. Il est en fait très peu probable que Moscou aurait accepté de payer le coût politique exorbitant d’une rupture du tabou de l’emploi des armes nucléaires, même après la perte de 30 000 hommes. L’aléa de l’emploi, la difficulté militaire de l’exploiter, le risque de rupture avec la Chine et de nombreux pays émergents, le risque de sanctions radicales de la part des Européens y compris sur le gaz sont autant de facteurs qui doivent permettre de relativiser le risque nucléaire. Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine. L’ouverture des archives américaines — si elles survivent à Donald Trump — le dira peut-être un jour.
Dans tous les cas, la séquence offensive ukrainienne de la fin de l’été 2022 a représenté un accomplissement remarquable. Sur deux fronts, au terme de deux opérations très différentes, l’Ukraine a fait reculer l’envahisseur par la force, le repoussant au terme d’une offensive combinée très bien organisée et bien conduite. Ce n’est pas forcément du fait de ses propres faiblesses que la victoire n’a pas été plus aboutie : la lenteur et l’insuffisance du soutien occidental, certains excès de prudence aussi, expliquent sans doute que la Russie ait eu du temps pour mobiliser, et parvenir à fortifier ses positions jusqu’au printemps 2023.
Fort heureusement pour l’Ukraine, en mer, on ne peut utiliser ni tranchées, ni chair à canon…
Victoire en Mer Noire : gagner en mer, sans flotte
La guerre en Mer Noire est l’un des aspects du conflit les mois discutés mais pourtant l’un des plus cruciaux pour l’issue de la guerre.
Souvent limitée à l’évocation de la crise des céréales de 2022, la guerre sur mer a pourtant été à la fois d’une grande complexité et a donné des résultats très surprenants. L’Ukraine y a remporté certains de ses plus grands succès — le plus important de tous étant d’avoir restauré et maintenu par la force son accès à la mer et à l’océan mondial, face à une marine et une aviation russe bien supérieures.
Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur.
Stéphane Audrand
Là encore, il faut souligner que les Ukrainiens ont fait preuve, dès les premières heures du conflit, d’une grande réactivité. Il le fallait, tant l’avantage russe semblait écrasant. Largement dominée en 2019, la marine ukrainienne en tant que force navale n’a pas représenté une menace pendant le conflit. Mais en minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte. La puissance des mines marines modernes est telle — elles peuvent littéralement casser en deux un navire – qu’aucun commandant de force maritime ne peut se risquer sans un déminage soigneux, qui ne peut guère être réalisé à portée de missile de l’ennemi. Au-delà de ce succès par déni d’accès, les Ukrainiens ont fait face à une situation de blocus de facto. Ils étaient coupés de l’accès à la mer, sans flotte de guerre mais pas sans idées. Là encore, les capacités d’innovation, dans le domaine matériel comme dans le domaine tactique, ont été précieuses.
La destruction du croiseur Moskva en a été l’illustration. Navire prestigieux mais ancien, modernisé mais de façon inaboutie par faute de l’incurie et de la corruption des chantiers russes, le navire amiral de la Flotte de la Mer Noire a été coulé avec d’autant plus de facilité qu’il a fait preuve de complaisance face à des Ukrainiens sous-estimés. S’il semble qu’un avion américain ait bien participé à l’identification du navire, son ciblage fut bien ukrainien. Le rôle des drones TBD n’est pas très clair, mais ils ont pu contribuer à dissimuler l’approche non radiale des missiles antinavires Neptun de conception ukrainienne. Frappé à deux reprises alors que la mer était forte, le navire n’a pu être sauvé. Au-delà de ce « coup », c’est bien une campagne méthodique que mène l’Ukraine en Mer Noire depuis le printemps 2022, toujours par des moyens hybrides et originaux. Ayant neutralisé l’Île aux Serpents grâce à des canons de 155mm montés sur des barges — de quoi donner des sueurs froides aux ingénieurs de l’armement occidentaux —, les Ukrainiens en ont privé les Russes, les empêchant de s’enkyster sur la route maritime qui longe les côtes roumaines. Ils ont ensuite entrepris le développement d’une force de drones de surface avec un cycle d’innovation en boucle très courte. Utilisant des composants d’origine civils disponibles en quantité à la fois pour la propulsion (jet ski) et pour le guidage (systèmes GPS, optronique civile embarquée) ils ont commencé à couler de manière méthodique les navires de la flotte russe, en mer puis au mouillage.
Des forces spéciales ont également pris d’assaut les plateformes dans le golfe d’Odessa qui fournissaient aux Russes une partie de leur couverture radar. Ainsi, lorsqu’après la récolte 2023 la Russie a souhaité rééditer son chantage sur les céréales, les Ukrainiens étaient en capacité de rouvrir le corridor maritime par leurs propres forces, sans négocier. La combinaison des feux littoraux par missiles antiaériens et antinavires, des mines marines et des drones de surface a permis d’interdire à la Russie une zone maritime de plus en plus large. Au total, la flotte de la Mer Noire a dû quitter Sébastopol et se repositionner à Novorossisk. Si la destruction du pont de Kertch n’a jamais été obtenue — peut-être par manque de missiles allemands Taurus — le ciblage de convois ferroviaires a été fréquent et Moscou a dû investir lourdement dans la protection de ses infrastructures dans la frange littorale. Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur. Odessa restera ukrainienne et le rêve de Vladimir Poutine de priver sa victime de tout accès à la mer semble mis en échec définitivement, ce qui n’est pas la moindre des victoires.
En minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte.
Stéphane Audrand
Survivre à l’attrition : Verdun en Donbass
L’offensive russe sur Bakhmout à l’hiver 2022-23 a ouvert une nouvelle phase de la guerre, celle de l’attrition.
Parvenue à régénérer ses effectifs par la mobilisation de ses stocks et de ses réservistes, mais aussi en utilisant beaucoup d’expédients — le recrutement des prisonniers par Wagner, l’utilisation d’armes hors d’âge —, la Russie s’est engagée dans un indéniable processus d’adaptation et d’amélioration de ses capacités. Le retrait de Kherson, le raccourcissement de la ligne de front, le maintien d’une pression sur le Donbass ont permis à la Russie de valoriser une large ligne défensive et de franchir un nouveau niveau d’escalade en déclarant l’annexion de l’ensemble des oblasts sur lesquels se situent les territoires ukrainiens conquis par ses forces.
La défense russe de l’été 2023 a permis à la Russie de reprendre l’initiative à l’automne, et de la conserver depuis plus de dix-huit mois sur l’ensemble du front, à l’exception de l’offensive ukrainienne dans la région de Soudja à l’été 2024. Cette pression s’est accompagnée d’une poursuite des frappes sur la profondeur sur l’ensemble du territoire ukrainien.
En 2023, il semble que Vladimir Poutine ait développé une théorie de la victoire qui repose sur l’idée qu’il « tiendrait » plus longtemps que sa victime et qu’il finirait par l’emporter par KO — une partie de l’Occident finissant par se lasser ou se retourner contre l’Ukraine, avec comme espoir principal l’élection de Donald Trump.
Pour mettre en œuvre cette théorie du temps long, l’armée russe, qui avait perdu ses forces les plus modernes, devait engager une guerre d’attrition, l’idée étant non pas de remporter des victoires de rupture sur tel ou tel espace du champ de bataille, mais de maintenir une pression permanente qui imposerait à l’Ukraine un ratio de pertes peut-être défavorable pour la Russie, mais intenable par les Ukrainiens sur le long terme, qui épuiseraient leur pays, et notamment sa démographie. Cette offensive tous azimuts s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence russe toujours très forte vers les pays soutenant l’Ukraine, afin de freiner autant que possible le soutien militaire. La suspension de l’aide américaine à l’automne 2023 avait ainsi le potentiel d’accélérer l’usure et de provoquer un enfondrement de l’armée ukrainienne. La faiblesse des livraisons d’obus occidentaux associée à la livraison d’obus à la Russie par la Corée du Nord et à la montée en puissance des bombes planantes ont permis à la Russie d’avoir un avantage de feu colossal sur l’ensemble du front, pouvant aller parfois jusqu’à vingt ou trente fois la puissance de l’artillerie ukrainienne.
L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.
Stéphane Audrand
Dans la profondeur, la poursuite de la fabrication des missiles russes malgré les sanctions et la livraison par l’Iran de drones a permis de maintenir une pression permanente sur la défense aérienne ukrainienne, privée de fabrications locales de missiles et livrée au compte-goutte. Dans tous les domaines, les Ukrainiens ont fait front et semblent aujourd’hui sortis du péril de l’effondrement — sinon vainqueurs au moins survivants du cycle d’attrition.
L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.
Une grande partie de cette survie est attribuable aux forces morales ukrainiennes et à la capacité de ses soldats d’endurer des mois de combat sans être relevés, sous un pilonnage russe permanent. Mais l’Ukraine a également tenu — et c’est une nouveauté — grâce au segment des drones et notamment des petits drones FPV (First Person View) valorisés avec de petites charges explosives (grenades ou roquettes antichar).
[Quelles ont été les armes clefs de la guerre d’Ukraine? Découvrez notre étude]
En parvenant dans ses ateliers nationaux à produire des dizaines de milliers de ses engins tous les mois, l’Ukraine a progressivement substitué à son segment d’artillerie lourde déficitaire un segment de drones qui sont parvenus sinon à équilibrer les volumes, au moins les effets du feu.
Dans la profondeur, la réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée. Les « Frankensam » ont ainsi vu le montage de missiles occidentaux sur des lanceurs soviétiques. L’innovation par le bas, le recours aux biens à double usage et au monde civil pour la conception et la production des armes ont permis à l’Ukraine de faire payer à la Russie un prix élevé pour chaque mètre carré conquis pendant ces dix-huit mois de guerre d’attrition. L’armée russe y aura « consommé » une quantité prodigieuse de munitions et surtout cannibalisé ses pléthoriques stocks de véhicules issus de la guerre froide. Alors que la Russie avait commencé la guerre avec une armée riche en matériels, lourde, forte en artillerie mobile et faible en infanterie de qualité, elle termine par la force des choses cette troisième année avec une vaste force d’infanterie, soutenue par une artillerie tractée toujours puissante mais peu mobile, manquant de chars et de véhicules blindés modernes et dont le mode d’action repose sur des assauts d’infanterie soutenus par des drones guidés par fibre optique et des bombes planantes d’aviation. En somme, si elle a su s’adapter et parfois s’améliorer, jamais l’armée russe n’a été aussi faible face aux forces mécanisées dont dispose toujours l’OTAN. Et le paradoxe de l’Ukraine est le suivant, en ce début de l’année 2024 : le pays a survécu à dix-huit mois de pression et d’une pénurie largement imputable à l’hésitation occidentale, tout en parvenant à user le potentiel adverse de manière significative, mais pourrait se retrouver privé de la possibilité de capitaliser sur ce succès sacrificiel.
La réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée.
Stéphane Audrand
Plutôt qu’une mauvaise paix imposée par les lubies de Donald Trump et qui ne fera qu’hypothéquer son avenir et donner un répit à Vladimir Poutine, c’est d’un « surge » dont l’Ukraine a besoin, pour pouvoir, enfin, sortir victorieuse de cette guerre : un afflux massif de munitions et de matériels, qui complèteraient les réformes enfin entreprises et que le pays a, c’est vrai, trop longtemps retardées en matière d’organisation, de commandement, d’entraînement et de rotation des troupes. Espérons que les Européens, qui en ont la capacité, trouveront la volonté d’un tel soutien qui serait à la mesure des sacrifices que l’Ukraine a consenti — pour sa survie mais aussi pour l’avenir de l’Europe.
Le retour d’expérience : contrer la puissance russe
Ce que la guerre d’Ukraine nous apprend de la Russie, du fonctionnement de sa machine politico-militaire et des moyens de le contrer, est crucial pour repenser l’architecture de sécurité du continent. Comme tous les conflits d’ampleur, cette guerre est un accélérateur de tendances, qui apporte en fait peu de vraies « ruptures » en termes militaires mais participe à l’évolution tendancielle du champ de bataille depuis la fin du XIXe siècle : une dilatation des espaces de la conflictualité, un accroissement de la puissance du feu, par la précision comme par ses volumes, une innovation technologique qui voit une complexification du champ de bataille par addition sans remplacement de systèmes, une importance de l’articulation de toutes les composantes de la mobilisation nationale sur le temps long, un poids grandissant des dépendances mondiales, une difficile autonomie individuelle des États-nations et un rôle structurant depuis 1945 du nucléaire militaire. Dans ces tendances lourdes, la puissance russe inscrit ses spécificités : une capacité à conserver un socle d’industrie lourde et d’autonomie énergétique et matérielle, une capacité à faire consentir au corps social des sacrifices humains et matériels très importants, une bonne capacité, quoi qu’on en dise, à s’adapter quoi qu’avec lenteur, une capacité à penser les opérations en lien avec une stratégie de long terme qui n’exclut pas l’opportunisme et un accent mis sur les opérations de contournement de la lutte armée, le recours à la guerre devant rester pour Moscou exceptionnel car finalement bien perçu comme coûteux et aléatoire.
Face à cette combinaison de tendances stratégiques et de spécificités russes, les Européens doivent d’abord prendre conscience que leurs sociétés civiles doivent se « remilitariser ». Non pas pour devenir des dystopies militaristes nord-coréennes, mais pour redécouvrir que, comme en Ukraine, la défense de la démocratie ne passe pas que par le militaire professionnel, le juge et le marchand, mais aussi par le soldat-citoyen en armes. Ce retour de la force dans l’arsenal des options politiques et de la mesure de la force comme étalon des relations avec la Russie doit être compris par les Européens non pas comme un risque d’accélérer la montée aux extrêmes, mais bien comme une option à même de dissuader la Russie.
Moscou a une antienne ingénieusement conçue : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». Mais cet argument est un piège — les Afghans ne sont pas tombés dedans.
Stéphane Audrand
Le grand risque des années futures est que la Russie, tout en se réarmant, continue de pousser de manière opportuniste des déstabilisations et des actions paramilitaires « juste sous le seuil », en comptant sur la lenteur de la réaction européenne pour sécuriser des faits accomplis, en Ukraine s’il y a cessez le feu comme dans d’autres pays. La rapidité de la réaction européenne sera donc cruciale pour contrer toute tentative. Rapidité qui passe à la fois par la préparation de forces flexibles, mais surtout d’une verticale du commandement réactive. C’est une spécificité française — la chaîne de commandement politico-militaire courte — qu’il faut expliquer et faire partager à nos voisins, d’avantage portés à la lenteur d’une comitologie du consensus prudent. Ce modèle de forces « rapides et disponibles pour un pouvoir politique déterminé » doit être adossé à un appareil militaire plus large, disposant d’une dissuasion nucléaire crédible, de capacités de production souveraines en Europe — notamment pour les munitions — et d’un vivier de ressources humaines et matérielles capables d’assurer la durabilité des mesures de réassurance et de sécurité sur le flanc oriental. En somme, quel que soit la situation tactique, ce que la guerre d’Ukraine et les succès ukrainiens nous apprennent, c’est que pour contrer la Russie il faut être à la fois très rapide et déterminé dans les premières heures, et capable d’être crédibles dans le temps long, face au chantage comme face à l’usure. Un défi colossal mais, admettons-le, parfaitement à la portée de l’ensemble économique européen et de l’héritage de que nous fûmes : des « royaumes combattants ». Un héritage de souffrance dont nous pouvons métaboliser les ressources utiles pour notre défense.
Une victoire est-elle possible ?
Moscou a une antienne ingénieusement conçue pour répondre à cette question : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ».
Mais cet argument est un piège — les Afghans qui résistèrent avec succès à l’invasion soviétique ne sont pas tombés dedans.
La victoire de l’Ukraine, c’est « survivre » et « rendre impossible sa destruction par la Russie ». Il n’a jamais été question de vaincre la Russie au sens de lui infliger une capitulation militaire qui supposerait une invasion en règle.
Pour l’Ukraine, vaincre c’est d’abord et avant tout « contraindre l’agresseur à renoncer »
Cela passe par une résistance prolongée, par des succès militaires, à un coût qui soit supportable dans la durée par l’Ukraine en tant que Nation. Car c’est bien de survie qu’il s’agit. Et au-delà de l’Ukraine c’est bien le projet européen qui est menacé. Les élites russes au pouvoir, au-delà de Vladimir Poutine, ont fait le choix de la restauration impériale pour maintenir leur pouvoir prédateur sur la société russe. La destruction et la soumission des alternatives démocratiques aux frontières de l’Empire est aussi importante que le recul des forces de l’OTAN ou la désunion de l’Europe. Il faut faire reculer tout ce qui intègre les États face à l’Empire, tout ce qui les rend plus forts face à la menace. Il faut détruire l’Ukraine pour que les populations russes sachent qu’il n’y a pas d’alternative au régime en place, pour faire admettre aux Européens qu’ils doivent se coucher, élire des régimes complaisants et subir le partage du monde par les puissances impériales.
Lorsqu’on a compris cela, lorsqu’on a pris conscience de l’énormité de la menace, alors la résistance ukrainienne n’en est que plus cruciale, ses succès plus méritants et notre soutien plus indispensable.
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