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24.09.2026 à 06:00

En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ?

Louis Puel

Trump et Netanyahou voulaient renverser le régime, ils pourraient avoir consacré la doctrine du guide assassiné

L’article En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6525 mots)

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Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?

Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.

De quel dilemme s’agit-il ?

L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.

Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.

Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?

Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.

On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.

Que veulent les États-Unis ?

La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose. 

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?

Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.

Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?

En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.

La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.

Sur quoi repose cette méfiance ?

Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Vali Nasr

D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »

Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.

C’est la perception de la menace qui soude le régime ?

Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.

Il n’y a donc aucun débat ?

Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.

Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.

Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?

Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.

Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.

Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Vali Nasr

En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.

L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.

Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.

Sur quoi repose cette conviction ?

Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.

Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.

Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.

Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?

C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.

Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.

La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.

Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.

La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?

Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.

Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.

Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.

Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?

Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.

C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en URSS aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.

J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.

La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?

Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.

Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?

Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.

L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.

Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.

La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.

Vali Nasr

Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.

Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.

Et sur le plan économique ?

L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.

Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.

La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?

Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?

Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.

Vali Nasr

Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.

Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.

Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »

Et Mojtaba Khamenei ?

Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.

Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?

Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.

Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille. 

Il existe pourtant des précédents de normalisation.

Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.

Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?

La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.

Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?

Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.

Une percée reste-t-elle possible ?

Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.

Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

Vali Nasr

Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».

Quel rôle joue Israël ?

C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.

La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.

Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?

De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.

Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.

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23.09.2026 à 06:30

Les clefs de la puissance houthiste

Louis Puel

Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique

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Texte intégral (6731 mots)

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Par intermittence, et souvent en lien avec leurs victoires sur le terrain militaire, les Houthistes font irruption dans l’espace médiatique européen et américain. 

L’opération éclair menée jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb n’est que la dernière d’une série d’actions qui a notamment été marquée en 2014 par leur prise de contrôle de Sanaa, la capitale yéménite, ou encore en 2023 par leurs attaques en mer Rouge, en soutien aux Palestiniens. Pourtant, ce mouvement politico-religieux yéménite semble à chaque fois être (re)découvert. 

1 — Une famille : al-Houthi, père et fils

Le mouvement tire son nom de la famille al-Houthi, originaire des environs de Sa’dah, dans l’extrême nord du Yémen. Le terme houthiste désigne donc d’une manière générique les partisans du leader actuel Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979. Celui-ci a pris la succession de son père Badr al-Din (1926-2010) qui avait lui-même assuré un intérim après que son fils Hussein, fondateur du mouvement né en 1960, ait été tué en septembre 2004 par l’armée yéménite 1. Par convention, le vocable Houthi fait donc référence à la famille elle-même, et houthiste au mouvement qui dépasse très largement le cercle familial. 

Les houthistes s’auto-désignent d’abord à travers le terme de Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) et, depuis 2011, par celui de Partisans de Dieu (Ansar Allah), nom qui n’est pas sans rappeler celui du Parti de Dieu libanais, le Hezbollah.

Dans l’environnement tribal traditionnel du Yémen, le prestige de la famille al-Houthi tient à son appartenance à la catégorie des descendants du Prophète Mohammed. Ils appartiennent de ce fait à une forme d’aristocratie qui a pu, dans cet environnement septentrional yéménite où les tribus sont majoritaires et portent les armes, s’arroger une forme de monopole sur le savoir religieux. Ces familles dites hachémites ou désignées comme sayyid (pl. sada) ou ahl al-bayt (gens de la maison), ont aussi accaparé le pouvoir politique, jusqu’à la révolution républicaine de 1962 : l’imam, sorte de monarque, était alors sélectionné parmi les membres de ces familles 2

2 — Une identité  : le renouveau zaydite

Le mouvement houthiste s’inscrit dans le cadre de l’identité zaydite, une branche singulière du chiisme qui n’est aujourd’hui présente qu’au Yémen et à laquelle environ 40 % de la population totale est originellement rattachée. La révolution de 1962, qui a mis fin au régime de l’imamat, a bouleversé le zaydisme et conduit à sa marginalisation politique et religieuse. La perte de sens de cette identité religieuse a donné lieu à une dynamique de renouveau à partir des années 1980, portée notamment par la Jeunesse croyante et influencée par des clercs tels que Badr al-Din al-Houthi. 

L’organisation de camps d’apprentissage du Coran, les activités éditoriales et les conférences dans les mosquées ont conduit à l’émergence d’une génération de militants désireux de réinventer leur identité zaydite. Localement, autour de Sa’dah, le déploiement en parallèle d’un mouvement salafi ayant des liens avec l’Arabie saoudite 3, et le rayonnement de l’expérience iranienne postrévolutionnaire ont favorisé une recomposition identitaire. 

3 — Un corpus idéologique : Hussein al-Houthi

Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la Jeunesse croyante se structure autour des enseignements de Hussein al-Houthi. Ce dernier est élu député entre 1993 et 1997. Il part ensuite poursuivre ses études universitaires à l’université de Khartoum, puis s’engage, à son retour, à travers des prêches et conférences centrées sur l’histoire du zaydisme, la place prépondérante à accorder aux hachémites, descendants du Prophète, ainsi que sur les questions internationales.

Le contexte de la lutte contre Al-Qaïda à partir de septembre 2001 et la guerre en Irak de 2003 favorisent un discours critique du pouvoir yéménite aligné sur les positions des États-Unis chez Hussein al-Houthi. Les interventions du dirigeant de la Jeunesse croyante sont l’occasion pour ses partisans de scander des slogans sans équivoque : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! » Une visite du président Ali Abdallah Saleh à Sadaa début 2004 au cours de laquelle l’assemblée crie ce slogan justifie la répression étatique. La tentative d’arrestation de Hussein al-Houthi échoue et débouche en juin 2004 sur un conflit armé dont les répercussions se prolongent encore aujourd’hui 4.

Deux mois plus tard, la mort de Hussein al-Houthi alors qu’il était réfugié dans une grotte, fait de lui un martyr, mais ne règle aucunement le conflit avec le pouvoir central. Ses successeurs et soutiens poursuivent le combat et s’appuient sur ses enseignements pour façonner un corpus idéologique qui, ancré dans la tradition zaydite, la réinvente. Les Malazim (notes), tels qu’ils sont nommés, sont rassemblés, largement diffusés et analysés. Ils sont marqués par une rhétorique contestataire et la mise en exergue d’une forme d’infaillibilité de l’interprétation religieuse par les hachémites, participant ainsi à ce qui est décrit comme une « culture coranique » 5. Ce concept est, rétrospectivement, mis au cœur de l’idéologie houthiste et constitue une forme de pendant local à la contribution intellectuelle khomeyniste à la Révolution islamique de 1979, à savoir la doctrine du velayat e-faqih qui offre aux clercs religieux un rôle prépondérant dans la gestion des affaires politiques. 

4 — Un mouvement aguerri par les guerres de Sa’dah

Cette idéologie houthiste, marginale du vivant de Hussein, serait sans doute restée cantonnée aux segments très minoritaires des partisans du renouveau zaydite sans son inscription dans une longue guerre civile. L’opération de police contre Hussein a pris une ampleur inattendue et donné lieu à un conflit armé que l’on désigne sous le nom de « guerres de Sa’dah ». Durant six rounds étalés entre 2004 et 2010, le mouvement houthiste et le pouvoir se sont affrontés militairement dans les hautes terres de Sa’dah puis dans les gouvernorats avoisinants. Après son demi-frère, puis son père, Abd al-Malik al-Houthi prend progressivement la tête du mouvement en 2007. 

La répression indiscriminée occasionnée par cette guerre asymétrique, accompagnée de bombardements aériens, d’une intervention ponctuelle des Saoudiens mais aussi de milices islamistes sunnites a sans nul doute favorisé l’alignement des populations de ces zones sur les houthistes. Les tribus d’origine zaydite ont contribué à l’effort de guerre houthiste, au même titre que le soutien reçu par la République islamique d’Iran. Dès 2004, le pouvoir yéménite accuse celle-ci (ainsi que le Hezbollah libanais) de chercher à l’affaiblir et d’ouvrir un front sur le flanc sud de l’Arabie saoudite afin de favoriser un affrontement entre sunnites et chiites.

Durant ces années, l’expérience guerrière des houthistes et de leurs combattants renforce leur assise populaire et permet à Abd al-Malik al-Houthi de devenir une figure charismatique d’opposition 6. Ses interventions vidéo, qui utilisent un vocabulaire rappelant la communication de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le positionnent au-dessus du débat politicien. Il parvient habilement à s’ériger en tant que défenseur du petit peuple et de la nation yéménite traditionnelle, contre les ingérences saoudiennes et l’impérialisme américain, mais aussi en défenseur de la cause palestinienne.

5 — Une alliance à revers avec l’ancien président Saleh 

Début 2011, lorsque survient le soulèvement révolutionnaire du « Printemps yéménite », les houthistes se mobilisent sans surprise en faveur de la chute d’Ali Abdallah Saleh. Ils ont recours à la même rhétorique, pacifiste pour l’essentiel, que les autres groupes contestataires, s’installent sur les sites de manifestations et participent aux débats qui tentent d’inventer un nouveau Yémen 7. Toutefois, leur intégration dans l’opposition ne dure que peu de temps.

En effet, la chute de Saleh en 2012 a provoqué un revirement des houthistes. Le processus de transition, selon eux, offre une place prépondérante à leurs adversaires islamistes sunnites, notamment la branche yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, ancien allié de Saleh dont il souhaite désormais se venger. Pour ce faire, Saleh passe un accord tacite avec les houthistes, leur offrant le reste de ses capacités financières et militaires pour mettre à mal la transition politique. 

Le 21 septembre 2014, les réseaux de l’ancien régime aident les houthistes à mener un coup d’État victorieux, puis à accroître leur territoire, jusqu’à la capture de la ville d’Aden, au sud du pays. Ils prétendent alors vouloir préserver les acquis de la révolution et expriment l’impatience des Yéménites qui souffrent de la crise économique et des promesses non tenues 8

À l’appel du président Hadi, reconnu par la communauté internationale, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 une opération militaire de grande envergure, censée provoquer la chute des houthistes. Mais celle-ci n’obtient que peu de succès en dehors de la libération d’Aden, port devenu capitale provisoire. Le nouveau revirement de Saleh qui, fin 2017 accepte la proposition saoudienne de se retourner contre les houthistes n’a pas davantage d’effet  : les houthistes finissent par le tuer lors de sa fuite et ils restent seuls au pouvoir dans les territoires qu’ils contrôlent, soit le tiers occidental du pays où vit plus des deux tiers des 35 millions de Yéménites.

6 — Une ambiguïté : restaurer ou non l’imamat

Si les houthistes appuient leur stratégie politique sur un discours aux accents nationalistes et populistes ; contre « l’agression américano-sioniste et saoudienne » et la corruption, l’idéologie qu’ils portent n’est pas sans équivoque. 

Tout d’abord, force est de reconnaître que leur capacité de mobilisation dépasse difficilement les segments d’origine zaydite de la société. L’instrumentalisation de quelques figures salafies ne fait par exemple pas illusion. Ensuite, le cœur de leurs élites appartient directement à la minorité des descendants du Prophète. Enfin, même s’il n’en a pas le titre et que des institutions de façade ont été créées, telles que le Comité révolutionnaire, Abd al-Malik al-Houthi joue de facto le rôle de monarque et d’imam. L’ambiguïté est entretenue et aucun texte publié, pas même les Malazim de Hussein al-Houthi, ne plaide pour la restauration de l’imamat zaydite, disparu en 1962. 

Le manque de clarté quant au projet politique concerne également le territoire revendiqué par les houthistes. Les zones peuplées de zaydites ou l’ensemble du Yémen unifié en 1990 ? Viseraient-ils à terme les territoires conquis en 1934 par l’Arabie saoudite, voire La Mecque et Médine ? 9

7 — Un proto-État féroce

Le flou entourant leurs objectifs n’a pas empêché les houthistes de mettre en place, depuis septembre 2014, un proto-État. Bien que non reconnues par la communauté internationale, les institutions qu’ils contrôlent préservent l’illusion d’une continuité. C’est notamment le cas des médias publics, des universités ou du ministère des Affaires étrangères et bien évidemment de l’armée. 

Cette illusion est mise à mal par les difficultés financières et le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Toutefois, force est de reconnaître qu’en matière de services publics, de sécurité et de stabilité de leur monnaie, ils ne font pas moins bien que les régions où le pouvoir reconnu par la communauté internationale, et pourtant appuyé par les monarchies du Golfe, est en place. Pire encore, ils sont parvenus à développer des capacités militaro-industrielles conséquentes.

Ce semblant d’efficacité est obtenu au prix d’un pouvoir autoritaire voire féroce, qui viole les droits humains et s’attaque en particulier aux femmes. Le niveau élevé de corruption qui ponctionne l’aide humanitaire internationale dont dépendent les trois quarts des Yéménites, offre des ressources au pouvoir en place.

8 — Une alliance avec l’Iran

L’appréhension du mouvement houthiste est parfois réduite à son intégration dans la politique régionale iranienne dont il ne serait qu’une marionnette ou, un proxy. Les liens entre le mouvement yéménite et la République islamique ne sont pas un mystère. Ils s’ancrent dans les origines du mouvement houthiste il y a plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas les surévaluer. La circulation d’un savoir-faire militaire, le transfert de composants pour fabriquer des drones ou des missiles de longue portée ainsi que des financements probables font des houthistes un relais efficace, mobilisé à moindre coût par les dirigeants iraniens 10

Toutefois, leur grille de lecture régionale et leur stratégie s’inscrivent avant tout dans le contexte historique yéménite. Les dirigeants du mouvement ont toujours veillé à justifier leurs actions en fonction de la situation locale et à modifier le rapport de force avec leurs ennemis directs. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur retenue sur le détroit de Bab el-Mandeb pendant les premiers mois de la guerre américano-israélienne déclenchée en février 2026. Ils ne souhaitaient en aucun cas apparaître aux yeux de leurs partisans comme agissant au nom des intérêts de l’Iran.

9 — Un double engagement : Palestine et Arabie saoudite

L’ancrage local et le lien avec la politique régionale iranienne guident un engagement constant contre l’Arabie saoudite et Israël, ou plutôt en soutien aux Palestiniens. L’offensive saoudienne contre les houthistes, qui a débuté en 2015, a progressivement donné lieu à des mesures de rétorsion significatives, à mesure que les capacités de projection militaire de ces derniers se sont accrues. Drones puis missiles de longue portée ont, à compter de 2019, placé des villes et des infrastructures saoudiennes à portée de tir. Cet état de fait a favorisé une stratégie de retrait et de négociation avec les Houthistes chez les dirigeants saoudiens, ce qui a conduit au cessez-le-feu de mars 2022, en vigueur sous une forme ou une autre jusqu’en août 2026. Pendant cette période où le conflit semblait gelé, les houthistes ont constamment fait monter les enchères, formulant notamment des exigences financières que les Saoudiens ne pouvaient pas accepter. Au cours de l’été 2026, après que les Houthistes eurent cherché à mettre les Saoudiens devant le fait accompli en autorisant l’arrivée d’un avion en provenance de Téhéran, les Saoudiens ont de nouveau bombardé l’aéroport de Sanaa. En représailles, les houthistes ont annoncé un blocus des navires à destination de l’Arabie saoudite. Cette décision a alors justifié leur offensive contre le détroit de Bab el-Mandeb, marquant le début d’une nouvelle phase de la guerre, avec des attaques ciblant l’aéroport de Riyad et les pipelines saoudiens. 

L’engagement des houthistes en faveur de la Palestine est ancien et donne lieu à des manifestations massives qui sont bien davantage qu’une instrumentalisation du conflit israélo-arabe, tant elles servent leur popularité. Suite aux attaques du 7 octobre 2023 et aux bombardements israéliens sur Gaza, les houthistes ont investi un terrain militaire qui semblait longtemps hors de portée de ces combattants venus des montagnes : la mer Rouge. Dès novembre 2023, ils ont annoncé cibler les navires commerciaux liés, même indirectement, à Israël. Cette stratégie a désorganisé le commerce maritime mondial, mais a aussi occasionné des bombardements israéliens et américains. En mai 2025, Donald Trump a fini par signer un accord avec les houthistes, tandis que les Israéliens continuaient de mener des raids aériens en réponse aux envois de drones et de missiles sur Israël et aux attaques contre les navires longeant les côtes yéménites. Bien que les bombardements israéliens aient été significatifs, conduisant notamment à l’assassinat de douze ministres du gouvernement houthiste en août 2025, le mouvement yéménite n’a jamais semblé réellement affaibli 11.

10 — Des ennemis fragmentés

La capacité militaire des houthistes et leur assise politique sont inversement proportionnelles à la division de leurs adversaires. Tant au niveau local qu’au niveau régional, le camp anti-houthiste n’a jamais réussi à former un front uni face aux avancées d’Ansar Allah.

Dès les guerres de Sa’dah au milieu des années 2000, l’offensive contre les houthistes avait été instrumentalisée par les successeurs putatifs du président Saleh pour s’affaiblir mutuellement. À partir de 2015, les tensions entre Frères musulmans et partisans de la sécession sudiste, entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis, ou entre milices originaires de l’est et du sud ont grandement grevé les capacités militaires du camp hostile aux houthistes. C’est cette fragmentation même, bien davantage que le soutien iranien, qui explique le succès à Bab el-Mandeb en septembre 2026 et leur capacité à tenir, depuis douze ans, les régions qu’ils contrôlent.

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21.09.2026 à 07:20

L’Europe peut se défendre seule

Louis Puel

L’ancien Major général des armées sort de son silence pour poser un diagnostic et une feuille de route

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Texte intégral (9655 mots)

Avec le CEPR  12 nous lançons un nouveau projet structurant : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050. Pour suivre cette initiative et soutenir notre revue indépendante, abonnez-vous à la revue

Le premier problème de la défense européenne n’est pas un problème d’argent mais de cohérence. Or la cohérence, contrairement à un budget, ne peut pas être votée tous les ans. Les lignes qui suivent visent à montrer que si l’Europe veut être capable de se défendre en 2050, elle ne doit pas uniquement y consacrer un budget hors norme, mais aussi aligner sa recherche, son équipement, ses ressources humaines, sa doctrine et sa volonté stratégique de façon à former un tout cohérent et crédible.

L’Europe a vécu une parenthèse historique de vingt-cinq ans, le temps d’une génération. La fin de la Guerre froide semblait confirmer la thèse de Francis Fukuyama annonçant la fin de l’histoire 13 : la démocratie libérale et le marché s’étaient imposés, nous étions à l’aube d’un monde où l’économie supplanterait la géopolitique et la politique, l’interdépendance aurait raison des conflits, et les rapports de force qui dominaient les États depuis des siècles disparaîtraient. L’Europe, plus que ses pairs, était l’incarnation flamboyante de cette promesse puisqu’à l’origine c’était une puissance civile et un marché commun, un projet pacifique fondé sur l’idée d’intégration, abrité sous le parapluie américain, mais ignorant largement le fardeau de sa défense.

La parenthèse est en train de se refermer. L’histoire se rappelle à nous suivant ce que Robert Kagan appelle « le retour de l’histoire et la fin des rêves » 14, autrement dit, le retour des rapports de force que cette parenthèse promettait d’abolir : les guerres de haute intensité qui se déroulent sur le continent européen, la coercition due aux dépendances, la conditionnalité des alliances que l’on croyait permanentes, la concurrence ouverte visant à dominer l’ordre international. Trente ans plus tard, il ne s’agit pas de dire que Fukuyama avait tort, la démocratie libérale n’a rien perdu de son pouvoir de séduction, mais que ce qui, d’après lui, était un état défini n’était qu’un moment. 

La trêve de la politique de puissance a été une exception qui ne pouvait pas durer. Or l’Europe s’est organisée en vue de cette exception, si bien qu’elle n’est pas préparée à ce retour à la règle. Dans son essai, Le labyrinthe des égarés : L’Occident et ses adversaires Amin Maalouf 15 commence par un avertissement emprunté à Faulkner : « The past is never dead. It’s not even past », « Le passé ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé ». C’est exactement ce que la défense européenne doit avoir en tête.

On interprète souvent ce retour comme une succession de coups de semonce. C’est une image pertinente, mais qui a tendance à les comprendre comme des crises distinctes, surmontables, dont chacune serait suivie par un retour à la normale. C’est oublier que le terrain a lui-même changé. La « normale » que sous-entend ce retour n’existe pas. En 1887, Albert Robida imaginait déjà un siècle où la guerre ne serait plus un événement exceptionnel mais un état permanent, une condition à partir de laquelle la vie collective se réorganiserait tranquillement 16. Cette satire paraît un diagnostic aujourd’hui. Pour la défense, les conséquences sont dramatiques. L’Europe, conçue comme une parenthèse civile, post-stratégique et dépendante, doit réapprendre ce que signifie le pouvoir.

Il serait tentant d’évaluer cet effort à l’aune du volume des ressources engagées, mais ce serait une erreur. Les budgets de la défense européenne ont beau augmenter dans tous les pays, ils ne donneront lieu qu’à des capacités fragmentées et des chaînes de production qui feront double emploi, le tout sans vision politique coordonnée.

La dépendance numérique et la fragmentation stratégique

Commençons par l’état des lieux qui, honnêtement, fait réfléchir. L’Europe ne peut pas se défendre si elle n’a pas le soutien ni les moyens des États-Unis. Nous savons comment se traduit cette dépendance : facilitation stratégique, renseignement, surveillance et reconnaissance, transport, parapluie nucléaire. Pourtant dans les milieux de la défense la dépendance la plus structurelle, et la moins évoquée, est de nature numérique.

La puissance militaire moderne est de plus en plus liée à l’informatique. Le commandement et le contrôle, le ciblage, la fusion du renseignement, la guerre électronique, la logistique et la connectivité du champ de bataille reposent sur une infrastructure désormais essentiellement digitalisée ainsi que sur les personnes ou les programmes qui la configurent et l’entretiennent. C’est là que le bât blesse. Une défense qui ne contrôle pas son code ne contrôle pas ses forces. Si l’Europe ne maîtrise pas sa propre infrastructure numérique et ne garantit pas les compétences dont dépend sa souveraineté, elle se condamne à une vassalisation pure et simple. Notons la dimension humaine de cette nécessité. On peut toujours se procurer du matériel, en revanche on ne peut pas se procurer une génération d’ingénieurs du jour au lendemain. 

Nous parlons ici d’une dépendance concrète qui devient de plus en plus visible. Les forces armées européennes et les États qui les soutiennent s’appuient sur l’infrastructure numérique américaine : le cloud et les services numériques sont fournis par les hyperscalers américains, ainsi que la majorité des logiciels de bureautique et de travail collaboratif. Cette fragilité n’a rien de théorique. En Ukraine, la connectivité par satellite commercial d’une zone de combat a déjà fait les frais du bon vouloir d’un fournisseur. Une étude datée de 2026 a évalué la hausse du prix des logiciels cloud à 140 milliards d’euros par an pour l’Europe entre 2026 et 2030, dont 93 milliards qui n’auront pas le moindre bénéfice pour l’économie européenne. Une défense qui sous-traite son réseau numérique s’expose à des coupures imposées par un tiers. Deux exemples récents le montrent. En août 2021, Google a suspendu les services en ligne du gouvernement afghan dans la minute qui a suivi la prise de Kaboul par les talibans, ce qui revient à appuyer sur le bouton d’un État entier au motif que le pouvoir a basculé. Le 20 août 2025, le Trésor américain a sanctionné Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, en lui coupant l’accès aux services numériques américains, avec le même effet à l’échelle individuelle. Ce type d’ingérence est donc possible et envisageable, la seule inconnue est l’échelle à laquelle il sera mis en œuvre 17.

À cette dépendance s’ajoute une seconde faiblesse : la fragmentation. D’un côté, nous avons une puissance qui n’utilise qu’un seul système, de l’autre, une Europe où prolifèrent des systèmes incompatibles entre eux. Les chiffres, désormais avérés, sont accablants : l’Union européenne exploite environ 178 systèmes d’armes distincts dont une douzaine de familles de chars de combat et autant de modèles de frégates, alors que les États-Unis en exploitent une trentaine 18. 18 % à peine des dépenses européennes en équipements sont liées à des programmes de coopération, et environ 1 euro sur 2 revient à des fournisseurs situés hors d’Europe, dont un tiers aux États-Unis. 

Samuel Faure parle d’« archipélisation » de la défense européenne pour désigner cette multiplicité de pôles nationaux qui ont les mêmes objectifs mais agissent sans se concerter, à tel point que plutôt que de faire des économies d’échelle, leurs budgets peuvent augmenter et se retourner contre l’Europe 19. Chaque doublon correspond à une chaîne de production distincte, une logistique distincte et un parcours de formation distinct, si bien qu’à chaque fois, les économies d’échelle et l’interopérabilité sont sacrifiées. Dépenser plus, sans remédier à cette fragmentation, c’est multiplier ce type de télescopage. S’il y a une leçon à tirer de la guerre en Ukraine, c’est que la masse, la pérennité et la capacité à produire des munitions valent plus que l’élégance d’une plate-forme isolée, or ce sont exactement ces trois atouts que la fragmentation met à mal. Ce qui implique un changement plus profond du rythme de la guerre. 

Comme l’a fait remarquer Olivier Schmitt 20, les conflits actuels sont à la fois plus rapides et plus lents : du point de vue tactique, ils accélèrent – les drones, les capteurs et les frappes de précision réduisent le temps de décision –, mais du point de vue opérationnel et stratégique, ils ralentissent parce que c’est la logistique, la capacité industrielle et l’endurance qui déterminent l’issue des conflits. La conclusion est sans appel. L’Europe doit apprendre à combattre plus vite, mais elle doit aussi apprendre à tenir. Une défense optimisée, qui vise la rapidité tactique mais manque d’endurance stratégique, d’industrie, de munitions, de logistique, de réserves et d’une cohésion d’alliance à long terme, est une défense qui gagne des batailles mais perd des guerres.

Au dernier sommet d’Ankara, le 8 juillet 2026, l’Alliance s’est engagée à consacrer 50 milliards de dollars supplémentaires à de nouveaux achats en tablant sur l’augmentation de 139 milliards de dollars de 2025. Plus révélateur encore, elle s’est engagée à créer un « cloud de combat » interopérable à l’échelle transatlantique, et à adopter de puissants modèles d’intelligence artificielle, le tout conçu comme une capacité commune 21. Les architectures centrées sur les données et le zero-trust que requièrent le quantique et l’IA agentique permettent de concevoir des clouds et des modèles d’IA parfaitement souverains et interopérables, connectés là où l’Europe choisit de les connecter, et fermés là où ils doivent le rester. Ankara s’est donc contenté d’énoncer ce qui est requis, mais sans dire qui devait le mettre en œuvre, ni à partir de quelle infrastructure. Plutôt que de s’en remettre une fois de plus aux hyperscalers américains, il est essentiel de tirer parti de cette ouverture et d’en saisir les opportunités

Les quatre axes à adopter d’ici 2050

On ne peut bâtir la défense de 2050 sans la mettre en perspective avec les menaces identifiées en 2026. D’ici vingt-cinq ans, les plus grands défis auxquels nous serons confrontés se présenteront sous forme de ruptures stratégiques et de discontinuités qui ne seront pas seulement des risques existants augmentés, mais des bascules qui modifieront la nature même de ces risques, souvent à cause de réactions en cascade impossibles à prévoir jusqu’à ce qu’elles aient lieu. Quatre domaines sont identifiés – technologique, sociétal, géopolitique et environnemental – qui ne constituent pas un inventaire des menaces, mais une carte d’incertitudes sur laquelle l’Europe doit apprendre à naviguer. Chacun des domaines doit permettre de tester l’aptitude de l’Europe à faire évoluer ses organisations, ses compétences et sa doctrine ensemble, plutôt que séparément. Car il n’y a pas mieux que les ruptures pour tester la cohérence.

La technologie est le domaine le plus évident. L’intelligence artificielle agentique n’est pas un nouvel outil qu’il faudrait greffer sur des forces déjà existantes, c’est une rupture qui entraîne une évolution des organisations, des compétences et de la doctrine. Une armée qui se procure un système d’aide à la décision autonome, sans repenser ses structures de commandement, ni proposer de formation, ni revoir sa doctrine, n’acquiert aucune capacité supplémentaire. L’informatique quantique correspond à une seconde rupture puisqu’elle bouleverse les architectures numériques existantes et impose de mettre en place le concept de zero trust, ainsi qu’une sécurité centrée sur les données. Par ailleurs, ses effets ne se répercutent pas seulement sur la cryptographie, mais sur la détection, la navigation et le calcul. La rupture technologique est avant tout un défi numérique que l’Europe ne peut surmonter que si elle a la main sur son infrastructure informatique et les experts humains qui l’entretiennent. Cela dit, l’histoire nous invite à faire preuve d’humilité : la promesse suivant laquelle les données et les algorithmes « optimiseraient » la prise de décision militaire, largement mise en œuvre par les États-Unis dans les années 2000, n’a pas été tenue. En réalité, elle n’était pas tenable, même si les programmes ont longtemps été maintenus 22. Non pas que la technologie soit vouée à l’échec mais se concentrer sur le matériel et les logiciels, en oubliant l’organisation, la doctrine et la formation, c’est développer une capacité de façade, et non une capacité réelle.

L’automatisation et la robotisation sont au carrefour du champ technologique et du champ sociétal. Elles soulèvent à la fois des questions éthiques et des problèmes d’emploi de la force militaire (doctrine). Elles font également valoir, sous une forme particulièrement aiguë, le dilemme « intégration ou coordination » : par exemple, les nations européennes ont-elles intérêt à intégrer, ou simplement à coordonner, la doctrine régissant l’usage des systèmes autonomes et robotiques ? On ne peut improviser une réponse chaque fois qu’une crise se profile.

La dimension sociétale est aussi stratégique dans la mesure où une armée puise sa force dans la société dont elle émane. Trois ruptures se distinguent. La lutte pour l’information et la confiance, la désinformation, la défiance des citoyens et la moindre légitimité des institutions ont transformé la cohésion de chaque population en ligne de front. Le relâchement du lien entre les forces armées et la nation, le recrutement sous tension, la diminution des réserves et l’érosion de la culture de résistance nationale affaiblissent l’assise humaine sur laquelle repose la défense. Enfin, le déclin démographique réduit le réservoir de talents au moment même où la capacité en exige davantage. Quel que soit son budget, une société divisée, méfiante ou indifférente ne peut pas avoir de défense crédible.

La ligne géopolitique fait valoir le rééquilibrage des grandes puissances mondiales. L’alliance américaine, désormais conditionnelle, est une rupture qui crée une situation d’urgence. S’y ajoute la militarisation de l’interdépendance, qui transforme les chaînes d’approvisionnement, les minerais les plus indispensables et l’accès aux technologies en instruments de coercition, comme la Chine s’est montrée prête à le faire, ainsi que l’instrumentalisation des flux énergétiques et migratoires pour faire pression sur les sociétés européennes. La lutte pour le contrôle des goulots d’étranglement stratégiques, de la mer Rouge au détroit d’Ormuz, prouve que des bouleversements lointains peuvent exposer brusquement l’Europe du jour au lendemain. L’Europe est vouée à évoluer dans un monde où c’est l’unité même des Occidentaux qui n’ira pas de soi.

La question environnementale nous oblige à repenser les missions confiées aux forces armées, ainsi que les conditions dans lesquelles elles pourraient opérer. La pression climatique subie par la périphérie de l’Europe, le Sahel, le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, alimente l’instabilité et les flux migratoires que les forces armées sont de plus en plus souvent amenées à contrôler. L’accès aux ressources, eau ou minéraux essentiels, est devenu une source de conflit. Enfin, l’ouverture de nouveaux espaces, notamment l’Arctique, les fonds marins et l’espace extra-atmosphérique, crée des arènes convoitées, absentes de la carte opérationnelle il y a peu.

Aucun de ces quatre axes ne peut être abordé séparément. Leur interaction forme la matrice de l’environnement stratégique de 2050, et ils ne convergent pas vers une menace prévisible à laquelle la défense européenne pourrait se préparer. Tout l’enjeu est là. L’environnement de 2050 sera dominé par l’incertitude, par l’interaction de points de bascule qu’aucun modèle ne peut anticiper et par des scénarios qui semblent improbables jusqu’au jour où ils se produisent. La défense européenne doit puiser sa force dans son aptitude à absorber les chocs, à gagner du temps et à se concerter pour s’adapter, davantage que dans sa capacité à les prédire. Cela exige, au-delà du matériel et de la doctrine, un état d’esprit fait de la volonté de s’organiser pour la discontinuité plutôt que pour la continuité, de s’entraîner aux surprises stratégiques, de veiller à la solidité des institutions et d’entretenir des réflexes de commandement capables de parer au premier coup. Une Europe qui se prépare exclusivement aux menaces qu’elle a anticipées ne prépare pas sa défense à l’incertitude du monde.

Si la conduite de la guerre est bouleversée, de quoi héritons-nous ?

Les ruptures évoquées ne se limitent pas aux nouveaux outils, elles modifient la conduite même de la guerre. D’où trois questions.

Premièrement, dans quelle mesure la structure des forces dont nous avons hérité est-elle encore pertinente ? Le champ de bataille ukrainien étant transparent et saturé de drones, il offre une visibilité très risquée sur les concentrations de blindés et les grandes formations statiques. D’un autre côté, la précision, qui revient moins cher, fragilise les vieilles plateformes sophistiquées en termes de capacité de survie. Il ne s’agit pas de se débarrasser du haut de gamme, mais de le rééquilibrer en associant les « armes de décision » et les « armes d’usure », abordables et plus faciles à développer.

Deuxièmement, la guerre est-elle moins coûteuse ? Du point de vue tactique, oui. Un drone FPV, qui vaut quelques centaines d’euros, peut détruire un véhicule de plusieurs millions d’euros. Du point de vue stratégique, non : on ne peut pas l’emporter sans avoir une défense aérienne de masse comprenant plusieurs niveaux (les intercepteurs étant souvent plus chers que les menaces qu’ils neutralisent), sans maîtriser les espaces maritimes (de la surface aux grands fonds marins), et sans protéger ses arrières sur la durée. Les coûts se sont déplacés de la plateforme au système, puis à la production, aux stocks et à la résilience.

Troisièmement, la Russie et l’Ukraine, qui progressent peu sur le front, cherchent davantage à l’emporter sur l’arrière-front en menant des frappes de longue portée visant les infrastructures énergétiques, les nœuds de transport et le moral de la population, bien au-delà de la ligne de contact. La guerre est en train de devenir un concours de profondeur et d’endurance, pas seulement de manœuvres frontales. Une Europe qui n’envisage que la ligne de front est une Europe qui se trompe de guerre : il faut défendre la profondeur, les réseaux énergétiques, les nœuds logistiques, l’infrastructure numérique et le moral des civils aussi sérieusement que les frontières. Ce que les pays européens ont vécu en 2026 sans le moindre coup de feu sur leur sol en est un exemple. Il a suffi d’une vague de drones au-dessus des territoires alliés, sans doute issue des navires d’une « flotte fantôme » opérant dans les eaux internationales, pour révéler toutes les lacunes de la défense aérienne, de l’autorité juridique et de la cohésion politique, mais aussi pour comprendre que le seuil de la réponse collective est plus élevé que ce que recommande la dissuasion européenne 23. La défense de l’arrière-pays est aussi une question de discipline logistique, ce que résume l’adage repris par les planificateurs européens : « L’infanterie gagne les batailles, la logistique gagne les guerres ». Les axes de projection doivent être protégés contre les drones et le sabotage, dispersés et récurrents, plus qu’hypothétiques 24. Une logique de frappe en profondeur qui nous oblige à reformuler les termes de la défense européenne : l’arrière-pays est devenu un front auquel il faut se préparer.

Pour une Europe capable de se défendre

Si l’on suit la méthode de cet exposé, qui n’est autre que la « méthode de Singapour », il ne faut pas partir de ce qui est politiquement possible aujourd’hui, mais de 2050, et raisonner à rebours. C’est d’autant plus important que les initiatives de défense européenne, s’appuyant sur les plans « ReArm Europe » puis « Readiness 2030 » sont placées sous le signe de l’urgence, notamment la reconstitution des stocks de munitions. Or sans objectif de long terme, l’urgence vous incite à accumuler des moyens sans avoir de direction précise. D’où l’intérêt d’avoir aussi un horizon de vingt-cinq ans.

D’ici 2050, le noyau dur de l’Europe peut se défendre. Il n’a pas besoin de s’accorder ni d’avoir une armée européenne. En revanche, à terme, il a besoin de quelque chose de plus spécifique : une Europe qui possède des capacités cohérentes et coordonnées, ainsi qu’une volonté politique commune de dissuader et, si nécessaire, d’agir sur la totalité du spectre, de la défense conventionnelle aux attaques cybernétiques, économiques et informationnelles. La sécurité de l’Europe ne doit plus être « externalisée ». Nous parlons d’une souveraineté de fond, pas d’une souveraineté symbolique et déclaratoire.

Très concrètement, l’horizon 2050 permet de s’affranchir des contraintes d’aujourd’hui pour transformer états d’esprit et organisations. Il sous-entend d’abord une souveraineté numérique, c’est-à-dire le contrôle des infrastructures et des experts qui permettent de mener une guerre définie par le logiciel, soutenue par le métal. Il est cohérent et précis et permet de traduire une volonté stratégique commune en action coordonnée, sans qu’il y ait paralysie. L’échéance est suffisamment lointaine pour que l’effort de guerre puisse compter sur une vraie puissance industrielle, des stocks, des réserves, une logistique résiliente, ainsi qu’une alliance politiquement ferme, sachant que les guerres qu’il est conçu pour dissuader seront autant une question d’endurance que de réactivité. Il demeure ancré et pleinement intégré à l’alliance transatlantique, en tant que partenaire assumant pleinement ses responsabilités. Enfin, il est flexible, car structuré et conçu pour réagir aux surprises stratégiques et à l’incertitude, et pour garantir une action cohérente face à un large éventail de scénarios impossibles à prévoir. Chacune des questions qui suivent est une étape de la méthode consistant à partir de ce point d’arrivée pour revenir aux décisions à prendre dès maintenant.

Du budget à la cohérence

Quel niveau d’effort de défense l’Europe doit-elle viser ? C’est la première question qui se pose. Il serait logique de répondre en termes de part de PIB : 2 %, 3 %, voire 5 %, mais ce serait un peu simpliste. Une part de PIB correspond à un apport, pas à une capacité. Cela dit très peu de choses sur le potentiel de défense d’un pays.

Ce qui fait la force d’une armée et la résistance d’un pays, c’est la cohérence et la simultanéité de plusieurs dimensions : recherche et développement, équipement, ressources humaines et conditions de vie des soldats, doctrine et formation. Une armée qui se procure du matériel sans équipe ad hoc, s’approprie une doctrine pour laquelle elle n’a pas été formée, ou des plateformes que son industrie ne peut pas entretenir, n’est pas une armée forte, quel que soit son niveau de dépenses. À l’inverse, une armée au sein de laquelle ces éléments se renforcent génère une puissance largement supérieure à celle induite par sa ligne budgétaire. L’objectif que doit viser l’Europe n’est donc pas un chiffre, mais une norme, un niveau d’effort tenable à l’horizon 2050, évalué en fonction de la cohérence et des résultats qu’il produit plutôt que de la part de la richesse nationale qu’il absorbe.

Ce recadrage a une conséquence très pratique. Plutôt que d’obliger les pays européens à délibérer tous les ans pour fixer des pourcentages que les cycles politiques propres à chacun mettront à mal, il les incite à réfléchir à la manière dont ils construisent un système de défense cohérent et résilient. La première option revient simplement à une routine. La seconde, à se plier à la discipline qu’exige la bascule que nous vivons.

Coordonner ou intégrer 

L’interopérabilité et la coordination suffisent-elles, ou l’Europe a-t-elle besoin d’une réelle intégration ? C’est le nerf de la guerre, mais on ne peut pas répondre à la question en suivant une logique binaire. L’Europe a besoin de coordination à certains niveaux, et d’intégration à d’autres. Il s’agit de tracer la ligne de démarcation au bon endroit.

Les forces doivent elles-mêmes être coordonnées, pas fusionnées. Les forces armées d’une nation doivent rester ancrées dans la société et la tradition de commandement de cette nation, et la responsabilité qui incombe à celle-ci. L’ancrage est une source de puissance et de légitimité, ce n’est pas un obstacle qu’il faudrait s’ingénier à supprimer. Ce qu’il faut viser, c’est l’interopérabilité entre des forces coordonnées, des normes communes, des exercices, une doctrine et l’aptitude à s’accorder entre elles.

Un soldat lors de l’exercice de l’OTAN Eagle Spearhead, dirigé par la France, en Roumanie, en août 2026.

En revanche, quand il s’agit de décisions stratégiques, l’Europe doit viser l’« intégration » de la décision politique, au sens d’une vision partagée de ses intérêts vitaux. La principale faiblesse du Vieux Continent n’est pas le manque de concertation entre ses forces armées, mais l’absence de vision stratégique commune permettant d’agir en conséquence. D’où l’urgence d’une intention politique partagée, laquelle implique une même interprétation des menaces et une même définition des objectifs qui préside à leur mise en œuvre. Il vaut mieux une intention stratégique commune, dont l’exécution est coordonnée, que je ne sais combien d’unités interopérables qui dépendent de vingt-sept décisions distinctes. L’écart à combler tient moins aux capacités qu’à ce que Samuel Faure appelle la distance entre la décision et la mise en œuvre, l’« intimité stratégique » entre États qui permet de traduire une même interprétation en action et en engagements datés et contraignants, plutôt qu’abandonnés à l’état de déclarations.

Le dilemme ne date pas d’hier. L’objectif n’est pas, et ne doit pas être, de mettre sur pied une armée européenne intégrée. Ce n’est ni souhaitable ni nécessaire. C’est ce que la Communauté européenne de défense a essayé de faire de 1950 à 1954 : intégrer les troupes jusqu’à l’échelle du bataillon. Faute de communauté politique préalable appuyant la décision, ce fut un échec. À l’époque, les militaires français n’étaient d’accord sur rien ou presque, si ce n’est sur l’ordre des priorités : une armée commune, si elle devait voir le jour, ne devait naître qu’à l’issue d’un processus politique, « pour couronner l’édifice », sûrement pas pour lui servir de fondations 25. La leçon s’applique directement, mais à l’inverse du sens habituel : ce n’est pas l’armée qu’il faut intégrer, c’est la décision politique qui consiste à défendre, ensemble, les valeurs et les espaces territoriaux, numériques, spatiaux et maritimes que les Européens partagent. Les forces doivent rester coordonnées, non pas fusionnées. En revanche, la décision d’agir pour défendre ces valeurs et ces espaces ne peut pas être morcelée en vingt-sept sous-décisions.

C’est également là qu’interviennent la logique de l’intégration différenciée et la « coalition de volontaires ». Exiger l’unanimité de tous les membres chaque fois qu’il faut employer la force est le meilleur moyen de tout paralyser. Le réalisme veut qu’il y ait un noyau dur qui s’accorde sur une intention stratégique et agit en conséquence tout en restant ouvert aux autres, plutôt qu’un traité qui dépend de la levée d’un ultime veto.

Il est essentiel que ce noyau dur ait le pouvoir, politique et militaire, de décider d’engager des forces et, s’il le faut, sans l’accord des États-Unis ni d’un quelconque allié. Telle qu’elle est, la structure de commandement de l’OTAN ne le garantit pas : la règle du consensus signifie qu’un allié, quel qu’il soit, peut refuser son autorisation, peu importe à quel point la chaîne de commandement a été européanisée. L’autonomie ne peut donc pas venir de la structure intégrée de l’OTAN, mais de la « capacité de planification et de conduite militaires » de l’Union et de sa « capacité de déploiement rapide », ou encore de coalitions ad hoc placées sous commandement national ou multinational. Il ne s’agit pas d’une rupture avec l’Alliance, mais de la possibilité d’agir au cas où celle-ci ne le ferait pas, c’est-à-dire d’une autonomie stratégique au sens opérationnel.

Dissuasion nucléaire : plutôt que partagée, avancée

La gouvernance de la dissuasion nucléaire est la question la plus épineuse et appelle une réponse précise. L’option la plus réaliste et la plus responsable consiste à ne pas partager la force de dissuasion. Celle-ci repose sur l’unité et la crédibilité de la décision d’une nation. La diluer dans un mécanisme collectif l’affaiblirait et réduirait une garantie concrète à un geste symbolique.

La posture à la fois lucide et significative est celle de la « dissuasion avancée », ou étendue, définie par le président de la République à l’Île Longue en mars 2026 26. La force de dissuasion française a, par définition, une dimension européenne, puisqu’elle protège des intérêts vitaux difficiles à dissocier de ceux de ses voisins les plus proches. La « dissuasion avancée » a donc une portée parfaitement tangible. Elle associe les partenaires européens par des mesures d’accompagnement, le déploiement d’avions français à double capacité, des exercices nucléaires conjoints, des consultations structurées et un soutien conventionnel en matière de renseignement et d’alerte précoce, tout en réservant au seul Président la décision d’employer la force. Elle fonctionne d’État à État, indépendamment de l’Union, et consolide la position européenne sans transférer la décision à un autre, sans « partager » l’arme ni entamer le noyau souverain dont dépend toute dissuasion crédible.

Cette distinction, une posture partagée plutôt qu’un doigt partagé sur la détente, correspond à une logique dont l’objectif collectif est ambitieux tout en restant honnête sur l’irréductibilité de ce qui fait une Nation. Une logique qui complète, mais ne remplace pas, le parapluie américain, lequel, en outre, constitue une contribution majeure que seule la France, parmi les puissances européennes, est en mesure d’apporter.

Fondement humain et moral, cohésion et singularité militaire

Outre les capacités, les budgets et les structures de commandement, le socle de la défense est la cohésion et la singularité de l’outil militaire. Ces caractéristiques sont des intangibles, sûrement pas des abstractions puisque ce sont elles qui justifient qu’une nation entretienne une armée, fasse la guerre et sache ce qu’elle est prête à la défendre. On ne peut pas imaginer bâtir une architecture de défense européenne sans ces deux éléments, trop souvent négligés.

La cohésion opère à deux niveaux distincts, qui exigent des actions différentes et ne doivent pas être confondus. Le premier est la cohésion nationale, c’est-à-dire le lien, dans chaque pays, entre la population, les institutions et les forces armées, la volonté de se défendre, la résilience de la société, l’idée que la force est légitime. De ce point de vue, l’action est exclusivement nationale. Le second niveau est celui de la cohésion européenne, c’est-à-dire le lien entre les nations européennes, la compréhension de ce qu’elles ont en commun et leur volonté de le défendre ensemble. Cette fois-ci, il s’agit d’actions visant à établir un socle de valeurs et d’intérêts vitaux communs, et à s’accorder sur le degré de solidarité qui unit ces nations. L’une ne peut se substituer à l’autre. La cohésion européenne ne peut être imposée par décret si le socle national est fragile, pas plus qu’une forte cohésion nationale ne s’agrège automatiquement à un tout européen. Qu’est-ce qui fédère les nations européennes ? La question n’est pas hors sujet, or la réponse est plus culturelle qu’institutionnelle. Comme l’écrivait Milan Kundera, l’Europe est une valeur, pas une géographie 27 ; être européen, c’est avoir le sentiment d’appartenir à une culture commune, que l’Est a jadis « kidnappée » d’une Europe centrale qui n’avait jamais cessé d’être occidentale. La défense européenne repose avant tout sur ce qui «  fédère », quels que soient les moyens mis en commun.

Au cœur même de cette défense, se trouve ce que l’on pourrait appeler la « singularité militaire », l’idée que seules les forces armées ont le droit de tuer sur ordre (fondement du statut militaire). Aucune institution publique n’a ce pouvoir. Au-delà du statut, cette singularité a des conséquences structurelles que toute architecture européenne doit respecter. Elle influe sur la gouvernance dans la mesure où la chaîne de légitimité qui autorise le recours à une force létale ne peut être diluée ni souffrir d’ambiguïté ; c’est pourquoi les décisions stratégiques peuvent être prises, alors que l’usage de la force et la dissuasion reposent sur un noyau national irréductible. Elle influe sur l’organisation des forces armées, fondée sur la discipline, la hiérarchie et le sacrifice, plutôt que sur des logiques propres aux institutions civiles. Elle influe sur la disponibilité des hommes, fondée sur un engagement sans réserve, impossible à comparer à un contrat de travail ordinaire. Enfin, elle bouleverse le rapport civil/militaire au moment où le lien historique « armée-nation » souffre de la pression sociétale évoquée plus haut. Il est temps de renouveler le rapport civil/militaire et de remplacer l’ancien par un rattachement délibéré entre les forces armées et la société qu’elles servent, plutôt que de faire comme si c’était un lien organique et acquis d’emblée.

Cette singularité impose également de limiter l’automatisation de la force. Dès lors qu’un ciblage est délégué à la signature d’un algorithme, la responsabilité morale et juridique se dilue au sein de la chaîne homme-machine 28. On ne peut pas confier le droit de tuer à une machine. Ce droit doit être exercé par des personnes appartenant à une chaîne de commandement susceptible d’être appelée à rendre des comptes. C’est pourquoi intégrer une décision stratégique ne signifie pas la transformer en un acte automatisé. 

C’est le versant humain de la cohérence. Une Europe qui aligne ses budgets, son industrie et sa doctrine, mais néglige la cohésion et la singularité militaire est un corps sans âme, une force qui n’a aucun effet dissuasif ni la capacité de s’adapter.

Industrie, l’acquisition du matériel et le « pourquoi » commun

À présent, venons-en à la question de l’achat du matériel militaire : comment passer outre les intérêts de chaque pays, faire des économies d’échelle et réduire la dépendance à la technologie américaine ? Là encore, le cadrage auquel nous sommes habitués est insatisfaisant.

On ne peut pas, et on ne doit pas, négliger les intérêts nationaux lorsqu’il s’agit de l’industrie de la défense. Ces intérêts doivent être préservés, car l’intégration industrielle vient après la cohésion, comme nous venons de le montrer, et elle ne peut tenir que si les Européens savent ce qu’ils sont prêts à défendre ensemble. La priorité est de fixer ce « pour quoi » commun. La mutualisation industrielle, les économies d’échelle, le cadrage collectif du marché de la défense, le « 28e régime » de la défense – pour reprendre la formule du manifeste – viennent après, une fois que chaque pays a compris pour « quoi » il doit accorder sa souveraineté à celle des autres. Si l’on fait l’inverse, la moindre économie d’échelle sera accusée de vouloir brader des intérêts vitaux.

Une doctrine industrielle cohérente doit concilier deux types de capacités dont l’Ukraine a montré qu’elles étaient plus complémentaires que rivales : les « armes de décision », des systèmes haut de gamme déterminants, et les « armes d’usure », habiles, abordables et produites en masse. Le bas de gamme sature, se répare et se renouvelle rapidement ; le haut de gamme produit l’effet recherché au bon moment. L’Europe a besoin des deux et doit les concevoir en fonction d’un coût cible.

Pour ce faire, il convient de concilier deux régimes industriels. D’un côté, les fournisseurs établis, qui maîtrisent l’intégration des systèmes, la certification, la souveraineté et les économies d’échelle ; de l’autre, les nouveaux venus des technologies de défense, dont l’avantage réside dans la rapidité et l’itération pilotée par logiciel. Il s’agit d’associer explicitement des partenaires historiques et des start-ups, sans protéger les uns ni encenser les autres, suivant des architectures ouvertes de type plug-and-fight (se brancher pour se battre) plutôt que verrouillées, à partir de données considérées comme un actif commun et souverain, et grâce à un capital également souverain finançant la recherche, l’industrialisation et le passage à l’échelle supérieure. On viendra à bout de la fragmentation en construisant un écosystème parfaitement interopérable plutôt qu’en adoubant un champion unique.

La dépendance technologique relève de la même logique de cohérence. L’objectif est une hiérarchie délibérée des dépendances plutôt que l’autarcie. Le numérique et les logiciels constituent la dépendance la plus risquée, celle que les investissements de long terme doivent viser en priorité.

L’OTAN : rééquilibrer les centres de gravité

Articuler la défense européenne et l’OTAN revient à répartir les tâches plutôt que de mettre en concurrence plusieurs cadres d’action. L’OTAN reste le cadre de la défense collective, de la planification militaire intégrée et du commandement de haut niveau. L’Union européenne est le cadre où l’industrie, la mobilité militaire, le financement et la résilience sociétale prennent corps. Son rôle consiste à servir de médiateur de souveraineté et à garantir le cofinancement de programmes de coopération tenant compte de la préférence européenne, en recourant aux marchés publics pour stimuler l’innovation et en veillant à ce que les États membres respectent leurs engagements au regard d’indicateurs communs 29. Il faut éviter deux processus en doublon : un projet de défense de l’Union qui ignorerait les objectifs de l’OTAN, ou l’inverse. Le but est un ensemble de forces unique au service des deux, avec un pilier européen suffisamment solide pour planifier, commander et accomplir les missions les plus proches, même si l’attention américaine se concentre ailleurs.

La solution consiste à rééquilibrer les centres de gravité de l’OTAN plutôt qu’à en « sortir », grâce à trois leviers, une planification plus européenne des capacités, un commandement des missions plus européen là où c’est possible, et une mutualisation industrielle et logistique accrue entre Alliés européens. Ensemble, ils réduisent la dépendance de l’Europe sans nuire à son interopérabilité, qui demeure un atout.

Des propositions concrètes existent. Le président tchèque Petr Pavel, ancien président du Comité militaire de l’OTAN, recommande d’institutionnaliser le versant européen de l’Alliance en l’intégrant à la planification, aux budgets et aux procédures de déploiement des forces, et en ajoutant un officier européen à chaque poste de commandement supérieur occupé par un officier américain, afin que des opérations spécifiquement européennes soient possibles sans participation active des États-Unis. Tel devrait être, en pratique, le rééquilibrage : un pilier suffisamment robuste pour survivre à un désengagement américain, sans structure parallèle.

Il s’agit de se protéger contre l’éloignement, sans renoncer à l’autonomie. Le doublement des postes ne modifie en rien la règle du consensus de l’OTAN ; aucune redistribution des postes de commandement ne modifie la possibilité de bloquer un mandat au sein du Conseil. La proposition ne concerne que le niveau stratégique, à savoir le QG du Commandement allié des opérations. Il n’est pas question de doubler l’ensemble de la structure de commandement de l’OTAN, ce que les officiers supérieurs européens n’admettraient pas, ni que leurs budgets de défense le permettraient. De ce point de vue, la proposition de Petr Pavel permet de maintenir la continuité si une mission a été autorisée, mais que, pour une raison ou une autre, les Américains se concentrent sur d’autres théâtres d’opérations ou retirent des officiers ; l’officier européen en place peut prendre le relais sans avoir besoin d’un nouveau mandat. La proposition contribue également à renforcer, plus qu’à miner la solidarité transatlantique, et à acquérir ce dont l’Europe manque cruellement : un vivier de généraux de haut rang, aguerris et habitués à commander des opérations multinationales. C’est une expérience qu’on n’acquiert qu’en étant réellement aux commandes, pas en participant à la planification, et une expérience dont toute capacité autonome à venir aura besoin. Cela ne résout pas la question de la meilleure façon de répartir ces postes entre les États membres : selon leur contribution, leur spécialisation ou selon un système de rotation ? Un rééquilibrage sérieux doit y répondre explicitement plutôt que par défaut.

L’essentiel est de distinguer, en connaissance de cause, les dépendances admissibles des dépendances critiques. L’Europe peut rester intégrée aux structures de l’OTAN tout en obtenant davantage de parts dans la génération de forces, la défense aérienne, la logistique, les munitions, le renseignement tactique et sa propre capacité de commandement et de contrôle. C’est là que l’obtention de nouvelles parts est la plus réalisable et que la dépendance est la plus forte et la moins admissible. Les incursions de drones de 2026 rappellent que la défense aérienne, ainsi que sa gouvernance juridique et politique, en font partie. Last but not least, il y a des membres de l’OTAN qui ne font pas partie de l’Union (le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie), et l’inverse, des membres de l’Union qui ne font pas partie de l’OTAN (l’Autriche, l’Irlande, Chypre, Malte), ce qui signifie que le pilier européen dont nous parlons ne correspond pas exactement à l’UE. Il s’agit d’une coalition de volontaires, ouverte à tous ceux qui partagent la même intention stratégique, indépendamment de leur appartenance officielle.

Cela suppose un réel changement d’état d’esprit. L’OTAN est européenne et américaine. Ce n’est pas une institution américaine à laquelle appartiendraient les Européens, c’est ce que ses membres choisissent d’en faire. Au fond, c’est davantage une contrainte psychologique qu’institutionnelle. Les Européens sont parfaitement en droit de pallier l’absence de vision et de leadership européens au sein de l’OTAN. Ce serait l’étape la plus décisive que l’Europe pourrait franchir, étape qui, en plus, ne coûte rien en matière d’interopérabilité.

Agir dès maintenant pour l’autonomie : trois décisions à prendre

Une vision ne contribue à la réflexion que si elle se traduit par des décisions datées et soumises à l’obligation de rendre des comptes. Avoir des échéances précises – par exemple, la suppression du moteur à combustion interne d’ici 2035 – contribue à structurer les attentes et les investissements. Nous distinguerons trois décisions majeures qui permettraient à l’Europe de procéder ainsi dans le domaine de la défense.

  • Première décision. D’ici 2030, l’Europe crée un programme de souveraineté en matière de logiciels de défense, contrôle ses infrastructures numériques critiques et dispose d’une flotte d’ingénieurs européens en logiciel et en intelligence artificielle, considérée comme une capacité stratégique. La puissance militaire moderne étant définie par les logiciels, ceux-ci sont à la fois la dépendance la plus dangereuse pour l’Europe et le socle de la cohérence.
  • Deuxième décision. D’ici 2028, l’Europe met en place un mécanisme d’intention stratégique commune, un groupe restreint ou une coalition de volontaires capable d’interpréter les menaces, de décider et d’agir sans unanimité. Cette coalition s’appuie davantage sur les capacités de planification et de direction de l’Union que sur le commandement intégré de l’OTAN, chaque fois que la situation exige un mandat spécifiquement européen. L’intégration de la prise de décision, plutôt que celle des forces, transforme des unités interopérables en puissance opérationnelle.
  • Troisième décision. D’ici 2030, l’Europe met en œuvre la dimension européenne, ou avancée, de sa dissuasion, la « dissuasion avancée » définie par le Président à l’Île Longue, sous la forme d’un dialogue stratégique structuré entre partenaires volontaires plutôt que d’un partage décisionnel.

Ces trois étapes doivent être contraignantes, liées à des échéances précises et à un indicateur actualisé, tel qu’un « 1 % européen » minimum, soit au moins 1 % du PIB consacré à des équipements militaires de fabrication européenne, vérifié lors d’un bilan annuel.

Sans discipline, une ambition reste lettre morte et les crises reproduisent les pratiques qu’elles sont censées éliminer. Aucune de ces décisions n’exige que l’Europe quitte l’OTAN, signe un nouveau traité ou impose une uniformité entre les membres.

Elles n’exigent que ce qui fait défaut, la cohérence et la volonté de la garantir. Elles révèlent aussi une vérité qui dérange. La réussite du projet européen n’est pas garantie, et une Europe incapable de se défendre a peu de chances de rester autonome. Le choix porte sur la cohérence ou le déclin, davantage que sur l’ambition ou le réalisme.

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