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28.03.2025 à 01:56

Le chœur des prisons

Gaëlle Desnos

Dans Mille Vies, un ouvrage collectif traduit de l'espagnol par Bruno Le Dantec, éminent camarade de CQFD, des prisonnier·es mexicain·es racontent leur quotidien, entre douleurs et espoirs. Un récit choral qui plonge au cœur de la réalité carcérale. Dans ce grand « cimetière des oubliés » qu'est la prison, alors que « passent les jours, les mois, les années », mille vies continuent pourtant de se jouer et se rejouer. Pour que ces existences ne sombrent pas dans la nuit, les éditions (…)

- CQFD n°236 (décembre 2024) /
Texte intégral (687 mots)

Dans Mille Vies, un ouvrage collectif traduit de l'espagnol par Bruno Le Dantec, éminent camarade de CQFD, des prisonnier·es mexicain·es racontent leur quotidien, entre douleurs et espoirs. Un récit choral qui plonge au cœur de la réalité carcérale.

Dans ce grand « cimetière des oubliés » qu'est la prison, alors que « passent les jours, les mois, les années », mille vies continuent pourtant de se jouer et se rejouer. Pour que ces existences ne sombrent pas dans la nuit, les éditions Ici-bas publient un très beau texte collectif : Mille Vies. Écrit par 82 prisonnier·es de l'état d'Oaxaca, au Mexique, sous la direction de Tania Bohórquez, ce petit passe-muraille est construit comme un récit choral, à la manière d'une mosaïque de témoignages. Entre les histoires s'intercalent des images issues de gravures sur bois, elles-mêmes inspirées des photos prises lors des ateliers organisés par Antoine d'Agata avec les détenu·es. L'objet final se livre sous la forme d'une œuvre double, visuelle et littéraire, entièrement élaborée depuis cet espace en marge : la prison.

La dizaine de chapitres qui découpent le texte organise une progression de « la naissance à la mort », où chaque voix se noue à la suivante. Elles racontent aussi bien les souvenirs de l'enfance que la dureté de l'enfermement et les petites joies de la contrebande. « Le clavo, c'est la cachette où on garde ses trésors. C'est souvent beaucoup plus sûr qu'un coffre-fort. […] Tu peux tout garder : une arme, de la drogue, de l'argent, des téléphones portables, des objets interdits, des photos. Ou même une petite tenue de ta copine. » Les « batailles épiques » pour voir le dernier épisode de la série Narcos à la télé – « Sûr qu'aucune femme au foyer ne se bat avec autant de conviction pour son feuilleton. » –, les matons – « des gens ordinaires avec leurs problèmes de tous les jours qui soumettent des types comme eux » –, la drogue – « Dans les pénitenciers, l'économie est indexée sur le prix de la drogue » – et les mauvais « coups de poinçon » maillent les récits des prisonnier·es.

Loin de tout misérabilisme, Mille Vies offre une plongée dans l'étrange temporalité carcérale, où les espoirs minuscules côtoient la violence systémique. Certains passages se présentent moins comme des témoignages sur la prison que sur ce qu'il reste de liberté lorsqu'on est enfermé. « Il y a trois appels par jour : à 7 heures, à 13 heures et à 19 heures. Le dernier est le plus bordélique, c'est le moment idéal pour faire passer une info, se foutre les règles là où on pense, lancer des vannes et, y compris, dans certains cas, proférer une menace. Tout ça reste entre nous. Ça permet aussi de se mettre d'accord, d'honorer une promesse, et dans les circonstances les plus tristes, exprimer ses condoléances et consoler. » Qu'ils se nichent dans les petites filouteries ou dans les corps qui refusent de se laisser abattre les actes de résistance sont partout. Car, comme l'écrit l'un des détenus, « ils pourront enfermer les corps, mais jamais l'esprit de la liberté ».

Par Gaëlle Desnos

28.03.2025 à 01:55

« Il regrette, c'est ça ? »

La Sellette

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2024. Le président lit l'état civil d'Amine F. « Il est indiqué que vous êtes né en 1993 “en Algérie”. Vous n'avez pas plus précis ? Parce que c'est vaste, (…)

- CQFD n°236 (décembre 2024) / ,
Texte intégral (814 mots)

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Par Gwen Tomahawk
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2024.

Le président lit l'état civil d'Amine F.

« Il est indiqué que vous êtes né en 1993 “en Algérie”. Vous n'avez pas plus précis ? Parce que c'est vaste, l'Algérie… »

Voyant que le prévenu ne répond pas, il répète :

« Où est-ce que vous êtes né ? À Mostaganem ? »

Amine F. hoche la tête.

« Vous êtes SDF, de quoi vivez-vous ? »

Le prévenu indique qu'il ne comprend pas.

« Comment vous faites pour manger, vous loger, vous habiller ?

– Des fois je travaille. »

Visiblement pas gêné par l'absence d'un interprète, le président commence à résumer le dossier : Amine F. comparait pour avoir volé dans des parkings de supermarché quatre vélos électriques et des accessoires – sacoche et casque – en coupant les cadenas avec une pince.

« Vous avez reconnu les faits en garde-à-vue. Ils datent de 2023, mais on n'a pas réussi à vous localiser tout de suite : vous n'avez ni logement, ni compte en banque et vous ne touchez aucune prestation. Vous êtes finalement reconnu et arrêté ce week-end par un équipage de police. Vous vendiez les vélos au marché de la Reynerie pour vous procurer des subsides. »

Le prévenu murmure quelque chose.

« Vous dites que ce n'est pas une excuse de voler pour manger, c'est ça ? Le tribunal est d'accord ! »

Il éclate d'un bon rire, mais se reprend, en évoquant gravement le sort des victimes :

« C'est insupportable ! Ces gens placent leur vélo dans un lieu sécurisé et se le font voler malgré tout ! Par pure curiosité, vous le vendiez combien ?

– 70-80 euros. »

Indignation dans la salle.

« C'est sûr que c'est pas cher !

– C'était pour manger…

– On peut faire d'autres choses pour manger. Et sinon, que peut-on dire de votre personnalité ? »

Il parcourt l'« enquête sociale rapide », questionnaire rempli dans les geôles du tribunal le matin même :

« Vous seriez arrivé en 2020 en France et vous auriez été manœuvre dans le bâtiment – tout ça, c'est vous qui le dites. Et vous consommez du cannabis. Le vol, ce n'est donc pas seulement pour manger, c'est aussi pour acheter du cannabis ! »

Dans son casier, il a deux mentions : l'une pour détention de stupéfiants et l'autre pour vol.

Quand le président lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le prévenu prend la parole. L'air ostensiblement perplexe, le magistrat fait mine de le décrypter :

« “Vous êtes vraiment au regret de…” Comprends pas. Il regrette, c'est ça ? »

La procureure se lève pour ses réquisitions :

« J'entends que monsieur a un parcours de vie particulièrement difficile, malheureusement il est ici question de plusieurs vols ! »

Elle demande neuf mois de prison ferme avec maintien en détention immédiate.

L'avocat de la défense souligne que son client est très isolé :

« Il n'a personne en France, aucun membre de sa famille. Il n'a rien, sauf sa pince coupante. J'en appelle à l'humanité du tribunal : la prison n'est pas une solution. »

Amine F. est invité à dire un dernier mot avant que le tribunal se retire délibérer :

« Je ne suis pas en France pour voler, je voulais juste une vie mieux que là-bas. »

Qu'importe, il est condamné à six mois de prison et maintenu en détention.

La Sellette

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28.03.2025 à 01:53

Comme toujours

La Sellette

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, janvier 2025 Après un mois et demi de détention provisoire, Hocine F. comparaît pour conduite sans permis, usage de stupéfiants et violences sur un représentant des (…)

- CQFD n°239 (mars 2025) / ,
Texte intégral (793 mots)

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Illustration de Jérémy Boulard Le Fur
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, janvier 2025

Après un mois et demi de détention provisoire, Hocine F. comparaît pour conduite sans permis, usage de stupéfiants et violences sur un représentant des forces de l'ordre.

Le président résume le dossier : des policiers en patrouille dans un parc du quartier de Bellefontaine voient un jeune homme qui roule en scooter à vive allure et sans casque. Dans le procès-verbal, ils déclarent avoir tout fait dans les règles : « Ils se sont placés en face, ont fait de grands gestes avec leur lampe torche et vous ont demandé de vous arrêter à haute et intelligible voix. Mais ils affirment vous avoir vu accélérer et percuter volontairement l'un d'entre eux. »

Hocine F. a ensuite perdu le contrôle de son véhicule et chuté. Le policier percuté explique « être parvenu, malgré la vive douleur, à se relever et à plaquer le prévenu au sol ».

Le prévenu maintient ce qu'il a dit en garde à vue : il ne les a pas vus, parce qu'il conduisait tout en étant sur son téléphone, et ce sont les policiers qui l'ont fait chuter d'un coup de matraque. Il se plaint par ailleurs de la violence de l'interpellation.

Le président improvise une maxime – « Quand on se met en situation de se faire interpeller, on s'expose à des désagréments » – et enchaîne avec des questions sur la consommation de drogue du prévenu :

– « Vous avez été détecté positif à la cocaïne et au THC.

– Je ne prends pas de cocaïne, je ne prends que du shit !

– Elle n'est tout de même pas arrivée toute seule dans votre sang, cette cocaïne ! »

Le prévenu continue de nier, le président n'y croit pas une seconde, surtout avec ce casier ! Sept condamnations quand il était mineur, des vols, de la détention de drogue, des outrages et des violences contre les forces de l'ordre.

L'avocate du policier rappelle à quel point son entorse au genou a généré « des conséquences dramatiques » : « Il a eu des difficultés à s'occuper de sa famille et de ses enfants, il doit aller voir le kiné. Et surtout, son absence a compliqué le travail de ses collègues ! »

Au début de ses réquisitions, le procureur rectifie l'erreur du président : « Le prévenu n'a pas été testé pour la cocaïne, il a seulement été testé pour le cannabis. »

Pour le reste, la situation lui semble sans ambiguïté : « Les témoignages des policiers sont clairs, précis et concordants. » Il demande quinze mois de prison, dont cinq de sursis probatoire, et le maintien en détention pour les dix mois restants.

L'avocate de la défense remet en cause la version policière : « S'il a touché le policier, ce n'est pas intentionnel. On nous parle de la parole de deux policiers, mais c'est un binôme, qui parle d'une même voix – comme toujours. Les policiers étaient équipés de ces fameuses caméras GoPro, mais, une fois de plus, elles n'étaient pas allumées… »

Hocine F., 19 ans, est condamné à un an de prison et maintenu en détention. Il devra aussi payer au policier une provision de 800 euros en attendant l'expertise médicale complémentaire ordonnée par le président pour réévaluer les dommages subis.

La Sellette

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21.03.2025 à 00:27

Brigade de « Choque »

Elias Zabalia

Dans son documentaire Derrière la ligne des boucliers, le réalisateur brésilien Marcelo Pedroso choisit de filmer la police militaire anti-émeute de l'intérieur, abaissant volontairement ses propres défenses et préjugés dans l'espoir de faire tomber les boucliers. Sorti en 2023 et accessible sur la plateforme Tënk, Derrière la ligne des boucliers est un film qui surprend dès son premier plan : des insectes qui grouillent sur le drapeau brésilien. Marcelo Pedroso guide alors le spectateur (…)

- CQFD n°239 (mars 2025) /
Texte intégral (678 mots)

Dans son documentaire Derrière la ligne des boucliers, le réalisateur brésilien Marcelo Pedroso choisit de filmer la police militaire anti-émeute de l'intérieur, abaissant volontairement ses propres défenses et préjugés dans l'espoir de faire tomber les boucliers.

Philémon Collafarina

Sorti en 2023 et accessible sur la plateforme Tënk, Derrière la ligne des boucliers est un film qui surprend dès son premier plan : des insectes qui grouillent sur le drapeau brésilien. Marcelo Pedroso guide alors le spectateur de sa voix off et fait preuve d'une grande transparence quant à la nature de son projet : comprendre la violence policière exercée par l'État sur ses citoyens, en filmant le quotidien de la brigade Choque, doux nom donné à cette section « anti-émeute ».

Qu'il s'agisse de « nettoyer » un bidonville et ses habitants pour que les promoteurs puissent y installer des buildings, ou de contrôler une foule de supporters lors d'un match de football, la brigade déploie chaque fois une violence inouïe. Mais c'est seulement lorsque, casques levés et boucliers baissés, les policiers-soldats s'expriment, que leur endoctrinement se révèle : « Nous ne remettons pas en question la justice, nous travaillons avec la norme. Vous pouvez vous demander si la norme est juste, mais ce n'est pas à nous de le faire. » affirme le colonel Ricardo. « L'utilisation de la force est inhérente à notre organisation », ajoute-t-il, en croyant bon de préciser « la force non mortelle ».

L'officier Peixoto est interrogé sur son intervention lors d'une manifestation : « C'est une opération qui vous a marqué ? – Nous nous en souviendrons pour ses répercussions sociales. – Y avait-il une sympathie pour le mouvement ? – Oui, en tant que citoyen, mais pas en tant que soldat non, ni sympathie ni antipathie. » répond-il calmement. En alternant habilement plans d'opérations violentes et témoignages, Pedroso montre la dissociation totale entre les actes et l'analyse détachée, distancée, froide et mécanique du policier : « La détermination, c'est garder le contrôle émotionnel […]. À ce moment-là, ce en quoi je crois ou non n'a pas d'importance : je ne suis que le soldat R. Peixoto. » Rien ne semble pouvoir les détourner de la devise de la brigade : « Toujours vaincre ». Mais « vaincre qui ? Vaincre quoi ? » se demande la voix off de Predroso.

Sans relâche et sans prendre leur parti, le documentariste tente de briser les défenses mentales de ces machines de guerre. Alors qu'il demande à une policière si elle pense s'être endurcie depuis son entrée au Choque, elle sourit : « Je pense que tu te façonnes en fonction de ce que le Choque demande de toi. » À savoir livrer une guerre imaginaire contre l'ennemi, qui se matérialise sous les traits d'autres Brésiliens. Malgré son empathie, le réalisateur constate l'échec du dialogue : « J'ai essayé d'accéder aux gens derrière l'uniforme, mais c'était toujours les soldats qui répondaient. » Même le gaz lacrymogène ne peut tirer une larme de ces yeux d'aciers.

Elias Zabalia

21.03.2025 à 00:27

« La liberté de circulation est un impératif d'égalité »

Livia Stahl

À l'heure où la droite repart à l'assaut du droit du sol, il est urgent de rappeler que les droits de chacun·e ne devraient pas être corrélés à la nationalité. On en parle avec deux juristes du Gisti, le Groupe d'information et de soutien des immigré·es. Le 6 février, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi restreignant le droit du sol à Mayotte, portée par Les Républicains. Gérald Darmanin, illico rejoint par son compère Bruno Retailleau, s'est empressé de (…)

- CQFD n°239 (mars 2025) / , ,
Texte intégral (1601 mots)

À l'heure où la droite repart à l'assaut du droit du sol, il est urgent de rappeler que les droits de chacun·e ne devraient pas être corrélés à la nationalité. On en parle avec deux juristes du Gisti, le Groupe d'information et de soutien des immigré·es.

Photo de Louis Witter

Le 6 février, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi restreignant le droit du sol à Mayotte, portée par Les Républicains. Gérald Darmanin, illico rejoint par son compère Bruno Retailleau, s'est empressé de saluer cette « grande avancée » et demande depuis à ce que « les Français puissent trancher » la question pour carrément réformer la Constitution : « Le débat public doit s'ouvrir sur le droit du sol. »

Le droit du sol ? Ne nous y trompons pas. Débattre des conditions d'octroi ou non de la nationalité, c'est toujours un prétexte pour s'étendre sur la sacro-sainte identité française. Et diviser la classe laborieuse en deux : celles et ceux qui mériteraient d'être français·es contre les autres, jugé·es trop étranger·es pour s'intégrer. Loin de servir la cohésion sociale, la question identitaire est toujours agitée pour diriger la colère sociale vers un supposé ennemi intérieur. Mais aussi pour contrôler les immigré·es et leurs descendant·es en accentuant leur sentiment d'illégitimité à vivre ici et en les contraignant à montrer patte blanche pour être considéré·es comme des citoyen·nes lambda.

On en parle avec Claire Rodier et Solène Ducci, juristes au Gisti (Groupe d'information et de soutien des immigré·es) qui milite pour l'égal accès aux droits, sans considération de citoyenneté. Et pour la liberté de circulation.

***

La nationalité est-elle aujourd'hui le moyen le plus sûr pour avoir le droit de vivre sur le sol français dans les mêmes conditions que les autres ?

« D'une certaine façon, oui. Jusqu'à la “loi Darmanin” du 26 janvier 2024, les personnes installées depuis très longtemps en France, ou y ayant des attaches familiales étroites, étaient en général titulaires d'un droit de séjour quasi permanent, et en principe inexpulsables. Mais ce n'est plus le cas : désormais, toute personne étrangère, quel que soit son statut, peut se voir refuser le renouvellement de son titre de séjour et se faire expulser si elle est considérée comme une “menace pour l'ordre public” ou soupçonnée de non-respect des “principes de la République”. Ces notions très floues font peser une menace sur tout le monde. Avoir la nationalité française apporte une sécurité juridique supérieure : on ne craint plus d'être expulsé.

C'est d'ailleurs pour cette raison que la droite et l'extrême droite s'attaquent au droit du sol, qui permet, à certaines conditions (et sans aucune automaticité, contrairement à ce qu'on entend souvent dire), d'acquérir la nationalité quand on est né en France. »

« Le droit du sang rattache les individus à leur lignage, leur origine. Il légitime les discours ségrégationnistes »

Le débat sur l'octroi de la nationalité par droit du sol, et donc sur la « légitimité » ou non à être français·e, est racialisant. Comment le dénoncer ?

« En rappelant pourquoi le droit du sol a été instauré et comment il est attaqué depuis. Pendant une bonne partie du Moyen-Âge, l'ancêtre du “Français”, le “sujet du roi de France” était celui ou celle né·e et résidant sur son territoire. La période révolutionnaire entérine dans la Constitution de 1793 ce “droit du sol”, qui est avant tout le moyen de jouir des nouveaux droits politiques. C'est le Code civil de 1804 qui instaure une seconde voie (privilégiée) pour acquérir la nationalité, le “droit du sang” : “Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français”. Comme le dit Karine Parrot, l'idéologie charriée par cette conception de la nationalité “rattache les individus à leur lignage, leur origine. Elle légitime durablement les discours ségrégationnistes qui décrivent la Nation comme un club fermé, une famille à protéger1.

Aujourd'hui, droit du sang et droit du sol coexistent. Mais ce dernier est régulièrement altéré. Depuis le début du XIXe siècle, une personne née sur le sol français n'acquiert plus automatiquement la nationalité que si l'un de ses parents est également né en France. On parle de “double droit du sol”. Au début des années 1990, la droite veut carrément le supprimer, au motif que la nationalité ne doit pas résulter du seul fait d'être né en France, mais d'une “véritable adhésion”. Ce sont les mêmes arguments qui sont mobilisés aujourd'hui.

Autrement dit, sauf si on a des parents de nationalité française, on ne pourrait acquérir celle-ci que par la voie de la naturalisation, qui est soumise à une condition d'“assimilation à la communauté française” et sert déjà de fondement à des pratiques institutionnelles discriminatoires. Sans compter que la jurisprudence y a ajouté des exigences économiques : disposer de ressources suffisantes, voire justifier d'une bonne “insertion professionnelle”. Autant de critères qui éliminent les plus pauvres, les personnes inaptes au travail, et toutes celles qui travaillent sous contrat précaire.

Ce tri entre bons et mauvais candidats s'est petit à petit imposé en France, contaminant le droit de la nationalité pour en réalité restreindre l'immigration. Se battre contre la suppression du droit du sol n'est donc qu'une partie du combat à mener pour l'égalité. »

C'est pour cela que le Gisti défend la liberté de circulation ?

« Oui, parce que la nationalité, qui définit par le hasard de la naissance qui est étranger·e et qui ne l'est pas, est un privilège. Ses conséquences sont d'autant plus graves qu'avec des politiques migratoires qui se durcissent, elle est devenue un instrument clef de la fermeture des frontières : seul·es les ressortissant·es de certains États – les plus riches – sont dispensé·es de visa et autorisé·es à circuler librement. La mobilité des autres est soumise aux diktats de ces mêmes États, qui organisent une sorte d'apartheid mondial en allant chercher, ou en laissant entrer irrégulièrement, la seule force de travail dont leurs économies se nourrissent. La revendication des libertés de circulation et d'installation répond au contraire à un impératif d'égalité.

« Transformer la fonction des frontières pour qu'elles ne soient plus des barrières militarisées mais la simple délimitation d'un espace citoyen de délibération »

Sans impliquer la suppression de toute régulation étatique en matières économique et sociale, la liberté de circulation doit être le levier permettant de transformer la fonction des frontières, pour qu'elles ne soient plus des barrières militarisées, mais la simple délimitation d'un espace citoyen de délibération.

La reconnaissance de ces libertés doit aller de pair avec le renforcement de l'État social, fragilisé par une série de dispositifs libéraux dont fait partie l'ouverture contrôlée des frontières liée aux seuls besoins des économies du Nord, au mépris des droits des habitantes et habitants du Sud2. »

Propos recueillis par Livia Stahl

1 Karine Parrot, Étranger, Anamosa, 2023.

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