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02.02.2026 à 17:53

Chronique de l'effroi

dev

« Le conflit russo-ukrainien partage pourtant et au moins deux traits avec la guerre d'Espagne de 1936 »
Pablo Durán

- 2 février / , ,
Texte intégral (1065 mots)

Après avoir lu une tribune de l'écrivain Javier Cercas paru dans Le Monde et qui interrogeait la proximité entre la guerre en Ukraine et la révolution espagnole de 1936, Pablo Durán prolonge cette réflexion. Qu'annonce l'effondrement des démocraties parlementaires bourgeoises ? Et si le spectre qui hante les élites bourgeoises en phase de fascisation et dont il s'agit de se débarrasser était celui de la révolution française ?

J'avais vingt ans au moment de l'effondrement de l'Union soviétique. Je vais peut-être vivre celui des démocraties européennes. Il serait temps de se dire que les deux événements ont partie liée.

Je n'ai pas été de ceux qui se sont réjouis, pour des raisons morales ou idéologiques, de l'effondrement de l'URSS. Il était bon qu'un système totalitaire s'effondre, que les peuples et les individus retrouvent, au moins passagèrement, le vertige du possible, mais je savais, et comment sait-on ces choses-là, à vingt ans, je ne saurai le dire, que cet effondrement allait terrasser pour longtemps le spectre qui hantait le XXe siècle et qui avait été fait prisonnier par le système bolchévique : celui du communisme. Paradoxalement, tant que l'Union soviétique existait, restait présente, exactement comme un fantôme qui revient hanter les vivants, la possibilité, trahie, avortée, mutilée, du communisme. Et, pour être plus clair encore, la possibilité d'en finir avec la forme bourgeoise de l'économie et des rapports sociaux, avec la domination d'un groupe d'hommes sur les autres, avec la capture et la prédation qui s'y déploie. La social-démocratie ne pouvait être habitée par cette possibilité. Elle pouvait l'avoir été – au moins sur le plan du fantasme –, tant que le spectre du communisme hantait l'Europe : ce ne serait plus jamais le cas.

Mais la démocratie parlementaire bourgeoise, sur laquelle l'Europe s'est fondée après la Seconde Guerre mondiale, serait-elle hantée, elle aussi ? Et par quoi ? Comment se fait-il que tant de groupes d'intérêts, puissants, organisés, cherchent à la terrasser, elle qui fut l'alliée la plus zélée de l'économie libérale ? Que cherchent donc à détruire ces intérêts à travers cette démocratie qui ne les sert plus assez ? C'est simple : la Révolution française. La Révolution française a toujours été le spectre des démocraties européennes – ce n'est pas, non, celui du fascisme ou du nazisme. Et, si les démocraties européennes s'effondrent, c'est la Révolution française qu'elles contiennent (dans tous les sens du mot) qui sera chassé d'Europe – et du monde. Exactement comme le communisme fut chassé de l'histoire par l'effondrement de l'URSS.

Je me suis longtemps demandé ce qui me retenait de souhaiter purement et simplement la chute des démocraties parlementaires bourgeoises, j'ai aujourd'hui compris quoi. L'effondrement des démocraties européennes est la perspective la plus effrayante qui puisse exister lorsque l'on sait ce qui est en mesure de le provoquer, ce qui les remplacera, et ce qui sera tué avec elles. On pourrait me répondre : « As-tu besoin du souvenir de la Révolution française pour désirer un autre monde ? Oublie-là, si elle ne sert qu'à cautionner la pseudo-démocratie bourgeoise. Nous en ferons une autre. » Pour répondre à cette objection, qui me hante elle aussi, et depuis toujours, je suis obligé de faire un détour.

Le texte le plus idiot de Guy Debord s'appelle « Il faut recommencer la guerre d'Espagne ». On a beau être ou se déclarer anarchiste, et conséquent avec ses idées, on se retrouve parfois à énoncer des conneries monumentales : quels sont les Espagnols qui pouvaient bien souhaiter recommencer la guerre civile, y compris sous Franco ? De tels événements n'ont lieu qu'une seule fois, et leur issue ne se corrige pas – sinon par d'autres moyens. C'est par la puissance de la mémoire, par la capacité méditative et performative de la mémoire, que ces moyens adviennent.

Mon lecteur aura compris où je souhaite l'emmener : il y a actuellement en Europe une guerre qui, dès son déclenchement, a pris dans ma psyché la valeur de la guerre d'Espagne de façon obscure, et j'ai eu jusqu'à présent bien du mal à m'en expliquer tant mes interlocuteurs semblaient toujours mieux informés que moi des enjeux secrets de l'action. Le conflit russo-ukrainien partage pourtant et au moins deux traits avec la guerre d'Espagne de 1936 : il s'annonce d'emblée comme le prélude à une guerre plus large sur le continent et il oppose les tenants de la démocratie libérale bourgeoise et les tenants de l'autocratie. Est-ce anecdotique ? Je pense au contraire qu'il faut savoir juger sur les apparences, à moins d'être fou.

Cela pose mille questions convenues qui ici ne m'intéressent pas (sur ce qu'il est juste de faire dans l'isoloir, par exemple, ce genre de débats perdus d'avance). Cela pose toutes les contradictions qui existent à vivre dans un monde dont on refuse l'ordre symbolique, dont on souhaite renverser les prédicats, etc. Et si j'emprunte cette voie, tout me tombe des mains. Peu m'importe donc ici que je sois convaincu qu'il existe un devenir-fasciste du capital et de la technologie tandis que nos élections démocratiques légitimeraient ce devenir dans nos pays alors qu'ailleurs la mascarade ne serait pas nécessaire. Mais pourquoi cette différence, d'ailleurs ? Et si le déni ne consistait pas à se dire que la démocratie bourgeoise n'incarne que le devenir-fasciste du monde pour refuser l'idée, fort gênante, qu'elle soit hantée par la Révolution française comme une maison par ses morts ? Et que celui qui détruira la maison ne libérera pas le fantôme, mais le fera disparaître ? Voici donc mon effroi.

Pablo Durán
Janvier 2026

02.02.2026 à 17:39

Vers une société des devenirs :

dev

penser la neurodiversité au-delà de l'inclusion
Régis Cortesero

- 2 février / , ,
Texte intégral (1268 mots)

Comme nous l'avons déjà évoqué à l'occasion de notre émission sur la Mad Pride, la manière dominante de se rapporter à la « folie » consiste à vouloir l'inclure dans la norme, ou du moins de la gérer pour qu'elle n'entrave pas trop la normalité des autres. Cela vaut pour les plans gouvernementaux, la santé mentale comme grande cause nationale, autant que pour son pendant « de gauche » qui se veut plus insistant sur l'inclusion. Suivant les travaux de Deleuze et Guattari, Régis Cortesero propose de renverser le problème : la neurodiversité ne doit pas être écrasée dans l'inclusion mais permettre, au contraire, le déploiement de mondes et de formes de vie inédits.

De l'approche sociale à une politique des devenirs

L'approche sociale du handicap a permis de déconstruire le modèle médical, en montrant que les "déficiences" ne prennent sens qu'à travers des environnements capacitistes, normés, inhospitaliers. Elle a replacé la question du handicap dans une logique de rapports sociaux et de transformation collective.

La perspective des « devenirs », ouverte par Deleuze et Guattari, souvent oubliée dans cette littérature, permet cependant de franchir un seuil supplémentaire. La « minorité » est une situation produite par un pouvoir qui affirme l'hégémonie de la norme, puis infériorise et pathologise ce qui s'en écarte. Le « devenir minoritaire » désigne au contraire une manière positive d'habiter cet écart et de subvertir le principe même de la norme.

Cette perspective invite à penser les situations neurodivergentes non plus comme des identités minoritaires à protéger (perspective inclusive) ou des capacités à restaurer (modèle médicale), mais comme des devenirs à promouvoir et des agencements à rendre possibles. Ce n'est pas simplement une manière d'être autre dans une société injuste à laquelle il faudrait arracher des aménagements : c'est un rapport au monde, aux autres et à soi qui invente d'autres voies de subjectivation. La neurodiversité y devient un principe actif de reconfiguration des milieux de vie et non plus d'aménagements de modalités de fonctionnements dérogatoires à l'intérieur d'une normativité dominante.

Et cette reconfiguration ne concerne pas uniquement les personnes neurodivergentes : elle embrasse une promesse émancipatrice valant pour tous. Car penser à partir des devenirs, c'est créer une société plus riche et ouverte grâce aux différences visibles et invisibles, aux temporalités hétérogènes, aux sensibilités décalées. Une société dénormalisée, où il n'y a plus de centre à rejoindre, mais des espaces à habiter autrement. La lutte pour la promotion d'agencements minoritaires rejoint ainsi les intérêts de tous : car nous sommes nombreux à être blessés, abîmés, limités par la normativité néocapitaliste, productiviste et managériale qui domine notre époque

Des existences singulières, des devenirs à soutenir

L'autisme, le TDAH, l'hypersensibilité ou les formes de cognition dites 'atypiques' ne relèvent pas de simples profils à faire reconnaître ou intégrer. Ce sont des formes d'expérience qui ne se laissent pas dire ou vivre dans les cadres dominants. Leur singularité tient à des manières de percevoir, de ressentir, de penser et de réagir au monde qui peuvent sembler asociales ou dissonantes, mais qui sont surtout non prévisibles depuis les catégories majoritaires. Les subjectivités minoritaires sont fondamentalement déstabilisantes.

Penser ces expériences en termes de devenirs plutôt que d'identités, c'est déplacer la focale : il ne s'agit plus de définir ce qu'elles sont, mais de soutenir ce qu'elles peuvent devenir lorsqu'elles ne sont pas réprimées. Et penser en termes d'agencements, c'est reconnaître que ces devenirs ne sont pas individuels, mais collectivement portés, inséparables des milieux qui les soutiennent ou les empêchent.

Du milieu capacitiste au champ des possibles

L'approche sociale du handicap montre comment les normes institutionnelles, architecturales, communicationnelles produisent des obstacles à la participation. La perspective deleuzoguattarienne pousse plus loin : elle interroge ce que le milieu rend possible ou impossible en termes de composition de soi, de relation, de temporalité. Le problème n'est plus seulement l'exclusion, mais la réduction des possibles. Il n'est plus celui de l'accommodement des différences. Il devient celui de l'épanouissement des formes de vies dans leurs multiplicités, celui de l'ouverture des possibles existentiels, de l'invention jamais achevée de nouvelles manières d'être au monde, à soi, aux autres…

Un environnement capacitiste ne fait pas que marginaliser : il empêche des mondes de se construire. Là où les politiques d'inclusion cherchent à ouvrir l'accès aux dispositifs existants, une politique des devenirs cherche à faire exister d'autres dispositifs, d'autres formes de vie, d'autres logiques de valeur. Elle ne corrige pas une injustice à l'intérieur d'un cadre préexistant : elle le recompose à partir des lignes de fuite qu'elle accueille.

Prendre soin des devenirs, soutenir les agencements

C'est ici que l'éthique du care rejoint la politique des devenirs : non plus comme mécanisme de compensation, mais comme art de faire place sans modéliser. Le soin n'est pas un rattrapage, mais une pragmatique de la cohabitation, une ingénierie des milieux compatibles.

Cela suppose d'apprendre à composer avec des formes de vie qui ne se traduisent pas, qui ne s'adressent pas selon les canons de la communication classique, qui fonctionnent par intensités, par détours, par saturation sensorielle ou retrait relationnel.

Le soin devient alors un engagement à maintenir vivantes des configurations fragiles, à soutenir des agencements minoritaires sans les enfermer. Il s'agit de ne pas faire barrage à ce qui cherche à vivre autrement, même si cela déstabilise. La société des devenirs n'a pas besoin de tolérance : elle a besoin de compatibilités concrètes, de gestes d'ajustement, de pratiques communes sans centre ni modèle.

Conclusion : pour une neurodiversité qui transforme le monde

La neurodiversité n'a pas seulement besoin de reconnaissance. Elle constitue un test profond pour les formes sociales et politiques existantes. Elle oblige à envisager la société non comme un espace à partager entre différents groupes, mais comme un milieu à recomposer en permanence à partir de devenirs non modélisables.

Ce n'est pas une extension de la justice : c'est une autre manière de poser la question politique. Non plus : « comment inclure » ? Mais : « que faire pour que rien n'empêche l'émergence de formes de vie encore inconnues ? »

Dans ce sens, la neurodiversité ne désigne pas une différence à normaliser ou à inclure, mais une force de transformation collective, une invitation à penser ensemble l'habitabilité du monde autrement. Car les environnements qui laissent place à ces devenirs sont aussi ceux qui rendent la vie plus vivable pour les corps atypiques, fatigués, désynchronisés, débordés, pour tous ceux que la norme abandonne ou presse. En ce sens, la lutte pour la neurodiversité est aussi une lutte pour la dénormativation du monde à bénéfice universel.

L'atypique ne serait-il pas finalement, lui aussi, au côté des minorités opprimées, de genre, de race, de classe etc., un sujet révolutionnaire ?

Régis Cortesero

02.02.2026 à 15:35

Exocapitalism et le Romantisme de l'Autonomie

dev

Une critique généalogique et systémique du mensonge romantique de l'économie post-humaine
Claire (Quassine) Cical

- 2 février / , ,
Texte intégral (6617 mots)

Dans cet article , Claire (Quassine) Cical propose une critique généalogique et systémique de l'ouvrage Exocapitalism : Economies with Absolutely No Limits de Marek Poliks et Roberto Alonso Trillo, et de la thèse selon laquelle le capitalisme contemporain serait ontologiquement autonome à l'égard de toute médiation humaine. Contre cette hypothèse, l'autrice montre qu'il s'agit en réalité de l'expression terminale d'un long processus d'abstraction réelle, au cours duquel la médiation est progressivement formalisée, déplacée et rendue invisible plutôt qu'abolie. En mobilisant les travaux de Jacques Ellul, Jacques Camatte, Giorgio Cesarano et la Théorie Minimale du Processus d'Abstraction, l'analyse situe le capital comme un milieu total qui demeure structurellement dépendant de la médiation humaine tout en niant son origine. L'article mobilise ensuite le concept girardien de mensonge romantique afin de montrer que l'exocapitalisme fonctionne comme un mythe moderne de l'autonomie, attribuant au système lui-même désir, agentivité et inévitabilité, et dissolvant ainsi la responsabilité politique.

Introduction : La Tentation de l'Abstraction

Paru en août 2025, Exocapitalism : Economies with Absolutely No Limits est un ouvrage co-écrit par Marek Poliks et Roberto Alonso Trillo, avec une préface de Charles Mudede et une postface d'Alex Quicho. Il s'agit de la première édition du livre, publiée en format broché par Becoming Press, éditeur indépendant basé à Berlin.

Becoming Press se spécialise dans la littérature mineure et les publications para-académiques qui explorent les zones conceptuelles de l'entre-deux et de la théorie contemporaine : pensée critique, littérature d'avant-garde théorique, intersections entre médias, art et philosophie, avec souvent un dialogue de la théorie avec des pratiques expérimentales. Becoming Press se définit comme un projet éditorial indépendant publiant des textes qui cherchent à déplacer des cadres conceptuels plutôt qu'à consolider des disciplines déjà établies.

Exocapitalism s'inscrit donc d'office dans une ligne éditoriale qui valorise l'hybridation des genres, la réinvention des catégories économiques et sociales, et la théorisation spéculative de phénomènes contemporains.

Roberto Alonso Trillo est un théoricien, artiste et musicien dont le travail traverse la théorie culturelle, la philosophie des médias et l'art sonore expérimental, avec un intérêt marqué pour la critique des infrastructures et la performativité des systèmes techniques.

Marek Poliks, chercheur en philosophie de la technologie et de l'intelligence artificielle, indique sur son site internet travailler depuis plusieurs années sur « l'autonomie et le caractère auto-organisé des infrastructures techniques », collaborant notamment avec Trillo pour « situer les outils de Deep Learning comme des infrastructures reproductives endosymbiotiques ».

Ensemble, ils tentent d'articuler une lecture ontologique du capital contemporain qui repose sur une enquête interdisciplinaire entre économie, technologie, finance, intelligence artificielle et culture numérique. Ce projet, malgré son ambition, faillit à soulever jusqu'au bout les enjeux critiques profonds qu'il effleure, notamment en ce qui concerne les médiations sociales et matérielles que le livre cherche à transcender.

Le livre Exocapitalism : Economies with Absolutely No Limits, pose une thèse à la fois audacieuse et dérangeante : le capital ne serait pas une relation sociale, mais une entité ayant atteint une autonomie ontologique totale. Pour les auteurs, l'Exocapitalisme est donc un phénomène non-sociogénétique, pouvant se développer sur n'importe quel substrat. Il rompt ses amarres avec les contraintes humaines pour opérer à une échelle cosmologique. Ce faisant, le capital se révèle comme totalement « indifférent à la condition humaine ».

Si cette cosmologie dépeint avec une justesse brutale les formes prises par l'aliénation contemporaine (le sentiment d'un système total, fractal et hermétique à la condition humaine), le risque philosophique est immense. En conférant au phénomène une indépendance ontologique, le texte accomplit un acte d'abstraction ahistorique, naturalisant une relation produite par l'activité humaine et introduisant de la transcendance dans ce qui demeure une technologie.

Le texte circule dans des écosystèmes intellectuels transnationaux situés entre théorie critique, art contemporain et culture technologique. Il fait notamment l'objet d'un séminaire au sein de The New Centre for Research & Practice, une institution éducative indépendante fondée en 2014 par Mohammad Salemy, qui se définit comme une plateforme internationale de recherche inter-disciplinaire. Le New Centre propose des séminaires en ligne, des groupes de lecture et des programmes de recherche associant philosophie continentale, théorie critique, études des médias, art et politique menés en vrac et entre autres par : Reza Negarestani, Cécile Malaspina, Ray Brassier, Inigo Wilkins, Yuk Hui, Mattin, Jean-Pierre Carron, Anna Longo, David Roden. Héritier indirect de traditions comme la theory-fiction et l'accélérationnisme, le New Centre fonctionne comme un espace de légitimation et de diffusion rapide de propositions théoriques émergentes, souvent en amont ou en marge de leur institutionnalisation académique.

Le livre est reçu très favorablement et se retrouve sur de nombreuses listes de recommandations pour les sorties de 2025, notamment sur celle du réseau New Models, une plateforme éditoriale et curatoriale issue du champ de l'art contemporain et des cultures numériques. New Models se donne pour objectif d'explorer les « nouveaux modèles » économiques, technologiques et culturels à travers des publications, des événements et des collaborations avec des artistes, des designers, des théoriciens et des acteurs de l'économie numérique. Ce réseau occupe une position stratégique dans la médiation entre pensée critique et imaginaires technologiques contemporains : il participe à la traduction de concepts complexes en récits attractifs pour un public élargi, souvent déjà familier du vocabulaire issu de la Silicon Valley, du capital-risque ou de l'économie des plateformes.

Dans ce contexte, Exocapitalism apparaît comme une intervention conceptuelle destinée à circuler rapidement et à catalyser des discussions dans des milieux où la nouveauté théorique constitue une valeur en soi. L'ouvrage fonctionne dans un régime où la radicalité conceptuelle, la vitesse de diffusion et l'alignement avec les imaginaires contemporains de l'innovation jouent un rôle central dans la constitution de sa crédibilité.

Pour engager une critique à la hauteur de l'ambition du livre, il est impératif de démasquer l'illusion romantique qui soutient sa thèse principale.

  • I. Recension : Une cosmologie du Capital

Exocapitalism est un petit volume, concentré, qui se déploie autour de trois concepts facilement digérables, trois opérateurs dynamiques. Chacun de ces concepts émerge d'études de cas détaillées issues de l'actualité technologique, visant à rendre perceptible les transformations en cours. Les illustrations d'Avocado Ibuprofen qui parsement le livre accompagnent cet imaginaire et contribuent à donner une tonalité spéculative et cosmologique au propos.

D'emblée, la préface de Charles Mudede introduit le motif central du lift, comme moment de fusion entre la machine et l'accumulation de la valeur, rendant le travail humain secondaire, voire superflu. Dans cette économie du logiciel, la valeur n'est plus extraite de la force de travail, mais générée par la latence entre les mondes.

Le premier chapitre, Scale, s'ouvre sur le constat d'une rupture dans la traductibilité des relations humaines face à l'ampleur du système. L'échelle de l'exocapitalisme est présentée comme une discontinuité radicale du spectre scalaire, rendant l'agentivité humaine marginale. Les rencontres trans-scalaires avec l'exocapitalisme comme entité opérant sur des échelles qui nous sont étrangères, humiliantes et terrifiantes, réduisent l'individu à une couche stratifiée dans des opérations formelles qui le dépassent. L'échelle cesse d'être une variation quantitative pour devenir une rupture ontologique.

Dans le second chapitre, Fold, l'analyse se porte sur la viscosité de plateformes numériques comme Salesforce ou AWS. La plateforme est définie négativement comme une incomplétude « désir de complétude par un tiers ». En mobilisant le concept deleuzien du pli (emprunté à Leibniz et Deleuze), les auteurs montrent comment l'économie logicielle procède par accumulation de nœuds à valeur ajoutée qui compressent la complexité et produisent de nouvelles dimensions de relations. Dans cette vision, la substance économique unique se replie à l'infini pour générer de la différence sans changement du matériel.

Vient le cœur conceptuel du livre, annoncé dans la préface, le Lift. Il s'agit de l'idée d'un échappement du capital, une tendance à s'éloigner des coûts fixe, du sol, des infrastructures lourdes, du travail et plus généralement de la sphère humaine. Le capitalisme est décrit comme une machine d'abstraction qui se reproduit par l'interposition de friction et de latence dans ses propres flux. L'exocapitalisme peut ainsi produire de la valeur à partir « de rien », ou du simple maintien d'actifs, durant le temps de détention (hold). Le capital devient ainsi un objet orbital, un « satellite artificiel », jouissant d'une mobilité astrale, déconnecté des relations de marchandisation, fonctionnant selon une logique stochastique. Les auteurs affirment ici que le capitalisme « peut être fait sur n'importe quoi », indépendamment du substrat humain.

Face à l'échappement du capital, le Drag désigne les forces de résistance, souvent faibles, qui tentent de ralentir, freiner ce mouvement. L'État et le travailleur y apparaissent comme des dispositifs d'entrave affaiblis. Le travail de bureau est analysé comme une « performance de drag » , une imitation performative destinée à maintenir l'illusion d'une force de travail productive (devenue obsolète) à travers la production de métriques, de procédures et d'une culture organisationnelle.

Le chapitre The Last Mile réintroduit soudainement, après coup, la matérialité que le livre semblait jusqu'ici dépasser. Ici les auteurs admettent qu'en s'échappant, le capital laisse derrière lui un « cratère terrestre », fait d'exploitation minière, de logistique brutale et de reproduction sociale dégradée. Ce dernier kilomètre est celui de la violence physique, des mines de Cobalt au Congo et du travail précaire chez Amazon. La reproduction humaine, lente et non automatisable, devient un fardeau pour l'exocapitalisme, orienté vers des temporalités computationnelles. Le système ne repose plus sur le contrat social, mais sur des formes de souverainetés locales au fonctionnement féodal, chargées d'arbitrer l'accès au ressources par la force.

Exocapitalism propose donc une cartographie cohérente du fonctionnement du capital contemporain, capable de rendre compte avec acuité du sentiment d'aliénation, d'impuissance et d'extériorité qui caractérise l'expérience actuelle des systèmes économiques et technologiques.

Bien que les auteurs se gardent de proposer quelconque action politique ou direction morale, il ne s'agit néanmoins pas seulement d'observations ou d'un constat sur le mode de fonctionnement d'un capitalisme accéléré à un taux de rafraîchissement inhumain, dans une oscillation scintillante. Au-delà du diagnostic, amené avec force détails d'études de cas spécifiques aux dynamiques financières de la ligne d'échappement actuelle du capitalisme, le livre ajoute une dimension transcendante au capital, à travers la construction d'une cosmologie prêtant du désir au capital.

  • II. Avant : L'autonomie comme amnésie, généalogie d'une illusion

Le concept même d'exocapitalisme n'émerge pas d'un vide théorique. Il apparaît au contraire comme le produit tardif d'une longue trajectoire d'abstraction réelle, rendue possible notamment par ce que Jacques Ellul identifie déjà comme illusion scientiste : la croyance selon laquelle un système technique pourrait se développer par sa seule cohérence interne, indépendamment des médiations humaines et sociales qui le constituent. L'idée d'un capital autonome, affranchi de toute relation sociale et opérant sur un plan ontologiquement propre, ne constitue pas en soit une rupture radicale, mais l'aboutissement logique d'un processus déjà largement analysé.

Cette trajectoire d'abstraction correspond à ce que le Groupe Gemeinwesen décrit dans sa Théorie Minimale du Processus d'Abstraction (TMPA) [1] : un mouvement historique par lequel les médiations sensibles, relationnelles et vitales sont progressivement soustraites à l'expérience humaine pour être remplacées par des formes opératoires et combinatoires autonomisées. L'abstraction ne désigne pas ici une simple opération intellectuelle, mais un processus civilisationnel par lequel le monde devient fonctionnel, combinable et indifférent à la présence humaine. L'autonomie proclamée du capital s'inscrit dans cette dynamique. Elle n'est pas une nouveauté ontologique, mais l'effet terminal d'un long procès de soustraction de la médiation vécue. Comme nous le dit Jacques Camatte, « En instaurant pleinement sa communauté, le capital réalise simultanément un projet de l'espèce et épuise ses possibles. » [2]

Jacques Ellul insiste sur un point décisif dans son ouvrage Le Système technicien : la jonction entre le complexe technique et le reste du monde ne s'effectue jamais par un auto-développement immanent. Elle suppose toujours une médiation humaine, en particulier en ce qui concerne le système informatique.

« la jonction entre le complexe informatique et le reste du système technicien ne s'effectue pas par une sorte de croissance intrinsèque, par un auto-développement technique : nous sommes ici en présence d'une nouveauté : dans le système technicien : cette jonction ne peut se faire que par une médiation humaine. » [3] En ce sens, toute prétention à une autonomie ontologique du capital en tant que technique tend à effacer la médiation pour mieux naturaliser ses effets, par une anthropomorphisation du capital.

C'est exactement cette opération que Jacques Camatte avait déjà identifiée comme une caractéristique centrale de la dynamique du capital. Loin d'être une entitée alien, extérieure à l'humanité, le capital est pour Camatte un procès de domestication total de la vie, un mouvement par lequel l'espèce humaine se trouve intégrée, absorbée et remodelée par sa propre production sociale. L'échappement apparent du capital n'est pas une sortie hors du monde humain, mais un retournement du rapport entre l'homme et ses propres médiations. Camatte introduit le concept de Mort Potentielle du Capital, qui ne désigne pas sa disparition effective, mais au contraire une fragmentation exponentielle dans la tendance à sa réalisation totale : à mesure que les extériorités à conquérir et les possibilités à ouvrir se réduisent, la force du mouvement d'inertie augmente.

Dans cette perspective, l'idée que la valeur pourrait se créer à partir de rien, indépendamment de toute logique matérielle, sociale ou politique, apparaît non comme une découverte théorique, mais comme un symptôme avancé de cette trajectoire d'autonomisation. Marx, Camatte et Cesarano ont montré que la part du travail vivant dans la production de la valeur tend historiquement vers une place infinitésimale. Mais confondre cette asymptote avec l'infini d'une disparition réelle revient à transformer une limite historique en absolu ontologique. La réduction du travail à quantité négligeable ne signifie pas son abolition totale. Elle signale au contraire un degré d'extrême abstraction où la médiation humaine devient d'autant plus invisible qu'elle est indispensable.

C'est ici que la question de l'innovation acquiert une importance décisive. L'obsession pour le nouveau ne relève pas d'un simple goût culturel, mais d'une exigence structurelle de l'abstraction. L'innovation fonctionne comme opérateur de légitimation : ce qui est nouveau est supposé rompre avec les médiations antérieures en se présentant comme auto-fondé. L'innovation devient un régime permanent, indispensable à la production d'un sentiment de dépassement.

Dans Apocalypse et Révolution, Giorgio Cesarano et Gianni Collu formulent ce diagnostic d'une clarté éclatante :

le capital nourrit en lui, dès l'origine, le vice logique, et la limite naturelle, d'être pour la machine sociale une façon de se produire qui, tandis qu'elle fonde sa propre dynamique en procès sur l'intégration à elle-même des énergies organiques de l'espèce, esr condamnée à alimenter irréversiblement la croissance automatisée de la machine pour elle-même, et à réduire toujours plus la partie de vie organique intégrée au procès, au fur et à mesure que cette partie transformée en accumulation croissante de travail mort, c'est à dire vient s'ajouter, transformée en machine, à la machine, en en augmentant l'autonomisation et la prépondérance quantitative [4].

L'autonomie apparente du système n'est donc pas un dépassement de l'humain, mais procède de sa conversion progressive en substrat machinique.

Ellul nous montre que la technique ne progresse pas dans le sens de l'humain et qu' « Il n'y a donc pas innovation en fonction de l'intérêt vrai de l'homme. » [5]. La technique au contraire progresse selon une logique d'« autoaccroissement dans la mesure où la technique provoque des nuisances que seule technique peut compenser. » [6]. Toute intervention technique produit à son tour des difficultés (nuisances, pollutions, frictions…) qui appellent nécessairement de nouvelles solutions techniques. Ce que Trillo et Poliks identifient comme valeur générée par l'interposition de friction est ce qu'Ellul identifie comme progression causale du système : le système crée des problèmes justifiant son propre auto-accroissement. La valeur n'est ici que le nom donné à la nécessité de l'expansion continue du système pour pallier aux désordres qu'il engendre lui-même. Cette tension entre la tendance à l'organisation et la dynamique chaotique stochastique est la même que celle que l'on peut observer au niveau biologique de l'émergence de la vie. Cette double fonction couplée se dédouble dans la reproduction de la technique, et dans le développement du capitalisme.

Cette dynamique implique une absence structurelle de rétroaction interne « il n'y a aucun contrôle interne des résultats, aucun mécanisme interne de régulation, car ces résultats se font sentir à un niveau et dans des domaines qui ne sont pas techniques. Le système technicien ne fonctionne pas dans le vide mais dans une société et dans un milieu humain et « naturel » » [7]

Restituer une généalogie de l'illusion d'autonomie ne suffit pas à épuiser la logique de l'exocapitalisme. Car ce qui se joue n'est pas seulement un oubli historique ou une amnésie théorique, mais une opération plus profonde : la production active d'une transcendance destinée à masquer la médiation humaine devenue insoutenable. Autrement dit, l'autonomie du capital n'est pas une erreur d'analyse, mais un effet. Pour comprendre cet effet dans toute sa portée, il faut déplacer l'analyse du terrain généalogique vers celui des mécanismes symboliques et relationnels qui permettent à une abstraction de se présenter comme nécessité ontologique. C'est à ce point que l'apport de la théorie de René Girard devient décisif.

L'analyse formulée par René Girard dans son ouvrage « Mensonge romantique et Vérité Romanesque » permet de montrer avec précision ce qui, dans le concept d'Exocapitalism, excède la simple erreur conceptuelle pour relever d'une structure mythique. Girard propose non seulement une typologie littéraire, mais aussi une critique anthropologique du mode de production du sens. D'un côté, le mensonge romantique repose sur la croyance en l'autonomie du désir : le sujet se pense comme origine de ses propres déterminations, niant les médiations mimétiques qui structurent pourtant ses choix, ses orientations et ses valeurs. De l'autre, la vérité romanesque opère comme un dévoilement en exposant la triangulation du désir, la présence du médiateur et la dynamique relationnelle qui précède toute prétention à l'autonomie.

La thèse centrale d'Exocapitalism s'inscrit pleinement dans cette logique romantique. En affirmant que la valeur peut être « générée hors de rien, indépendante de toute logique matérielle », et en la fondant sur l'abstraction (volatilité et friction), les auteurs créent une force similaire à ce que Girard décrit comme la « création ex nihilo d'un Moi quasi-divin » [8], ce qui est le cœur de l'illusion romantique. En attribuant au capital une forme de désir propre, une agentivité indifférente à la condition humaine et une capacité d'auto-engendrement toute vitaliste, le livre voile la médiation humaine tout en étant entièrement structuré par elle. Le capital y apparaît comme un sujet sans origine, opérant sur des échelles où toute responsabilité politique se dissout. Cette autonomisation radicale a l'implication dangereuse de liquider l'agence politique en naturalisant le capitalisme dans une destinée. Cette posture n'est pas neutre car elle place l'ordre existant hors d'atteinte de toute imputation humaine.

Dans le vocabulaire girardien, une telle opération correspond à une production de transcendance mythique. La transcendance mythique n'est jamais la découverte d'un au-delà réel ; elle émerge de la violence collective, en période de crise, dans les situations de saturation mimétique, lorsque la rivalité (l'inimitié nous dirait Camatte) devient généralisée, que les différences s'effondrent et qu'aucun agent ne peut plus être désigné comme responsable. Le système répond alors par la production de forces impersonnelles, de lois inévitables, de nécessités objectives qui semblent s'imposer de l'extérieur. La transcendance mythique apparaît comme une force externe dont l'origine humaine doit forcément être dissimulée. Ce retour à la transcendance ne révèle donc pas une vérité plus profonde, mais au contraire masque l'origine relationnelle, sacrificielle et violente du désordre.

La Théorie Minimale du Processus d'Abstraction permet de comprendre pourquoi cette transcendance mythique apparaît aujourd'hui sous une forme systémique plutôt que religieuse. Lorsque les médiations concrètes disparaissent, les structures abstraites ne sont plus perçues comme des produits humains, mais comme des réalités autonomes. Le mensonge romantique prend ici une forme moderne, ce n'est plus l'individu qui se pense autonome, mais le système lui-même, devenu sujet apparent d'un monde rendu inhabitable par l'abstraction réelle.

Exocapitalism fonctionne précisément sur ce mode. Ce qui est présenté comme une transcendance scalaire, computationnelle ou cosmologique n'est que l'amplification mimétique jusqu'à saturation de relations humaines devenues illisibles, indifférenciables à force d'intensité. A mesure que les médiations se multiplient et se condensent, elles produisent un effet d'extériorisation : le système apparaît comme autonome parce qu'il tend à éjecter le sujet humain. La transcendance mythique est alors fabriquée, sa fonction première étant de dissoudre la responsabilité.

Opposée à la transcendance mythique, la transcendance révélante au contraire expose la médiation, la dynamique du bouc-émissaire et la logique du sacrifice. En mettant à jour ces mécanismes, elle brise l'hypnose de l'inévitabilité.

La déclaration des auteurs selon laquelle le capitalisme peut être fait sur n'importe quel substrat illustre parfaitement cette opération. Elle ne constitue pas une observation empirique, mais une affirmation ontologique qui performe trois gestes simultanés : l'effacement du médiateur humain, la transformation de l'imitation en inévitabilité, et le déplacement du sacrifice. Or Girard nous apprend que tout système qui nie sa structure sacrificielle produit des victimes qu'il ne peut pas nommer. En prétendant que le capitalisme ne dépend d'aucun substrat humain, Exocapitalism nie l'existence de cette structure sacrificielle, tout en laissant intacte, voire en aggravant, la réalité de la violence qu'elle organise.

La métaphore du cancer, mobilisée dès l'ouverture du livre, trahit à cet égard la contradiction centrale à l'œuvre dans la thèse. Le cancer ne vient pas d'un dehors. Il croît à l'intérieur de l'organisme, mobilisant et détournant ses ressources. S'il est possible de comparer le capitalisme à un cancer, alors celui-ci est nécessairement endogène, produit et alimenté par le tissu social qu'il dégrade et détruit. Le préfixe Exo dans ce contexte fonctionne comme un masque de cette réalité et matérielle. La métaphore, malgré elle, appellerait une généalogie plutôt qu'une cosmogonie. Elle révèle que le capital ne vient pas d'ailleurs, mais prolifère bien à partir du vivant.

Du point de vue girardien, la transcendance attribuée au capital n'est donc ni religieuse ni métaphysique, mais fonctionnelle. Elle n'est pas verticale, ouvrant vers le haut et l'émergence, mais horizontale, ou pour reprendre les axes chers à René Guénon, c'est une transcendance qui fonctionne uniquement sur le mode de l'ampleur et non pas de l'exaltation. Elle est issue d'une saturation mimétique si intense qu'elle finit par être confondue avec un au-delà. Le fait qu'Exocapitalism décrive avec précision les mécanismes de traduction, volatilité et fongibilité montre bien que la médiation est reconnue comme une fonction, ce qui n'équivaut cependant pas à la reconnaître comme origine. La médiation humaine y est intégralement formalisée, mais sans jamais y être restituée comme une relation conflictuelle et responsable ; une médiation dé-subjectivisée. Le livre expulse ainsi l'agentivité humaine, pourtant Girard montre bien qu'elle ne disparaît jamais, mais se déplace. Le sacré, le destin et l'inévitabilité sont toujours le produit de relations humaines dont l'origine doit être dissimulée afin que le système puisse se stabiliser.

En inséminant le capital avec un désir, en affirmant qu'il « veut », qu''il « s'échappe », et qu'il est indifférent à l'humain, Exocapitalism reproduit donc exactement le mécanisme du mensonge romantique. Le désir est présenté comme auto-généré alors qu'il émerge d'une dynamique mimétique profondément humaine, le procès que Camatte nomme anthropomorphose du capital. Le cœur du capitalisme n'est donc pas une volonté autonome du système ou de la machine, mais le désir de l'homme pour lui-même, pour sa propre dépossession, pour l'abolition d'une médiation vécue comme insupportable.

Sous cet angle, la théorie de l'exocapitalisme ne se contente pas de décrire un état du monde, elle participe à la production symbolique de ce qu'elle prétend constater.

  • IV. Plus tard : Contre l'inévitable. Séparation, refus, responsabilité

L'attente d'une prescription, d'un programme ou d'une stratégie politique permettant de faire face à la dynamique décrite n'est pas accidentelle. Elle constitue en elle-même déjà un effet du cadre abstrait que cette critique tente de dissoudre. Comme souligné dans la TMPA, l'un des traits caractéristique d'un monde infesté par l'abstraction est dans la production constante de l'illusion qu'une solution fonctionnelle, opératoire et technique pourra corriger les effets du processus qui l'a engendrée. Or, si l'exocapitalisme ne constitue pas une entité autonome mais une forme extrême de la médiation humaine retournée sur et contre elle-même, alors il n'existe pas de solution externe, pas de levier hors du système, pas de position surplombante à partir de laquelle agir. C'est ici que la position de Jacques Camatte s'avère décisive, non comme doctrine, mais comme clarification.

Pour Camatte, le capital n'est pas un ennemi extérieur que l'on pourrait affronter frontalement, ni un simple mode d'organisation économique réformable. Il est devenu un milieu total qui a absorbé l'ensemble des médiations humaines, biologiques et symboliques. La TMPA décrit ce même mouvement comme un processus d'abstraction intégrale, par lequel les médiations sensibles, relationnelles et vitales sont progressivement remplacées par des formes fonctionnelles autonomisées. Dans ces conditions, toute tentative de lutte interne, toute volonté de corriger ou d'humaniser le système, ne fait que renforcer son emprise en reconduisant ses catégories abstraites. L'illusion de l'action politique classique repose sur la croyance de la subsistance d'un dehors opérationnel, un espace non colonisé à partir duquel intervenir, alors même que ce dehors a été dissout par le processus qu'il s'agirait de combattre.

La proposition camattienne n'est donc pas celle d'une révolution, mais celle d'un séparation. Cette séparation n'est ni un retour à un état antérieur, ni une fuite romantique hors du monde, ni un négation de la médiation. Elle est au contraire la reconnaissance lucide du fait que l'aliénation comme la médiation sont constitutives de l'espèce humaine en tant que telle, mais qu'elles ont atteint un seuil où leur autonomisation se retourne en négation de la vie. La TMPA permet ici de préciser ce point : l'abstraction devient destructrice non par son existence, mais parce qu'elle prétend se substituer intégralement à l'expérience vécue et effacer les médiations concrètes qui rendent le monde habitable. La séparation instaure alors un refus : le refus de continuer à entretenir un procès qui ne peut se maintenir qu'en niant sa propre origine humaine.

Dans cette perspective, l'« immense refus » [9] n'est pas un geste spectaculaire, ni un acte héroïque, mais un désengagement progressif des évidences imposées. Il consiste refuser le vitalisme aux abstractions qui prétendent gouverner le réel, à refuser la sacralisation des flux, de la computation, de l'innovation et de la nouveauté pour elles-mêmes. Ce refus rejoint ce que la TMPA identifie comme la seule attitude possible face à la colonisation du monde par l'abstraction : ne plus confondre les dispositifs fonctionnels avec la réalité elle-même, et donc opérer l'inversion décrite par Camatte. Il ne s'agit pas d'une morale ni d'un programme politique, mais d'une position anthropologique minimale face à un système qui ne peut être limité qu'en cessant de le reconnaître comme horizon indépassable.

Jacques Ellul renforce aussi ce diagnostic en insistant sur l'impossibilité structurelle de régulation interne du système technicien. La technique, et le capitalisme en tant que technique, ne disposent d'aucun mécanisme de rétroaction capable de corriger leurs propres effets, puisque ceux-ci se manifestent toujours dans des domaines non techniques : sociaux, humains, vitaux. La TMPA formule aussi ce constat, dans d'autres termes : un système abstrait ne peut percevoir les dommages qu'il produit précisément parce qu'ils excèdent son langage fonctionnel. Toute tentative de pilotage interne repose donc sur une illusion de contrôle. La seule rétroaction possible suppose la réintroduction d'informations qualitatives via une médiation humaine que le système s'efforce d'évacuer. C'est ici qu'il importe de pointer la place décisive des techniciens dans cette possibilité, Ellul montrant bien qu'ils sont les seuls à être à même d'accéder au système d'une façon qui puisse compter. Les ingénieurs, les programmeurs, les designers des infrastructures, les datas scientists, les architectes des plateformes agissent tous comme médiateurs en superposant les couches qui autorisent l'échappement (Lift) à apparaître comme réel, et forment les plis qui cachent l'enfoncement de l'abstraction toujours plus profonde.

La question n'est donc pas de savoir comment détruire, sauver ou optimiser le capitalisme arrivé à l'ère de son abstraction maximale, mais comment restituer la médiation là où elle a tendance à être niée. Cette restitution n'ouvre pas sur une promesse d'émancipation totale, de libération du système, mais sur la possibilité minimale de replacer une responsabilité. Désontologiser le capital, refuser sa transcendance, revient à réinscrire la violence qu'il organise dans le champ des relation humaines, et donc rendre la rupture pensable à nouveau.

Il ne s'agit pas de nier la technique, ni de fantasmer un monde sans médiations, mais de reconnaître que l'être humain apparaît dans et par ces médiations. Marx et Camatte montrent que l'aliénation n'est pas un accident historique, mais une dimension constitutive de l'espèce ; Helmut Plessner décrit cette condition comme une positionalité excentrique, par laquelle l'homme se rapporte à lui-même comme à un outil. Comme nous le dit la TMPA, « ce qui était à l'origine une extension de nos capacités se transforme en spoliation » [10], montrant que l'abstraction n'est pas une erreur, mais une capacité humaine qui devient destructive au moment ou elle prétend abolir toute relation sensible au monde. Le capitalisme, dans cette perspective, n'est qu'une des formes historiques de ce procès d'ontose-spéciose, la manière spécifique par laquelle l'humanité se prend elle-même pour un objet.

Ce qu'Exocapitalism exprime, sous une forme cosmologique et computationnelle, est donc le désir mimétique de l'homme de s'échapper à lui-même, de se délester de la responsabilité insupportable qu'implique la médiation. En présentant le capital comme organisme autonome, indifférent et extérieur, la théorie offre une forme d'absolution symbolique : si le système est exo, alors plus personne n'en est responsable.

Exocapitalism se présente comme un théorie de la lucidité. Il s'agirait de regarder le capital comme il est réellement, débarrassé des illusions humanistes, des restes moraux, des attachements sociaux. Ce prétention à la lucidité constitue précisément son point aveugle. En affirmant une autonomie transcendantale du capital, la thèse reconduit le schéma que René Girard identifie comme un mensonge romantique : la croyance en une origine sans médiation, un désir auto-engendré, une dynamique qui ne devrait rien à personne.

Le mensonge romantique ne consiste pas à se tromper sur les faits, mais à mal situer leur origine. Il ne nie pas la réalité de la violence, de l'aliénation ou de la domination mais les déplace hors du champ des relations humaines pour les attribuer à des forces impersonnelles, inévitables, quasi naturelles. La cosmologie de l'exocapitalisme procède de la même manière. Elle absout en dissolvant l'origine humaine de la violence qu'elle décrit pourtant avec acuité.

Claire (Quassine) Cical


[1] Groupe Gemeinwesen, « Théorie Minimale du Procès d'Abstraction », Il Covile, 30 novembre 2025, [https://www.ilcovile.it/V3_MTAP_voci_fr.html] Consulté le 13 janvier 2026.

[2] Jacques CAMATTE, « La Mort Potentielle du Capital », Invariance, 2021.

[3] Jacques ELLUL, Le système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; Ré-edition le cherche midi, 2004, p. 128.

[4] Giorgio CESARANO et Gianni COLLU, Apocalypse et révolution, 1972 ; la Tempête, 2020, p. 54.

[5] Jacques ELLUL, Le système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; Ré-edition le cherche midi, 2004,p. 222.

[6] Op. Cit., p. 230.

[7] Jacques ELLUL, Le système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; Ré-edition le cherche midi, 2004, p. 128.

[8] René GIRARD, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961 ; Ré-edition Arthème Fayard, 2010, p. 30.

[9] Jacques CAMATTE, « La séparation nécessaire et l'immense refus », Invariance, Janvier 1979, [https://www.ilcovile.it/xenia/revueinvariance/separation.html], Consulté le 13 janvier 2026.

[10] Groupe Gemeinwesen, « Théorie Minimale du Procès d'Abstraction », Il Covile, 30 novembre 2025, [https://www.ilcovile.it/V3_MTAP_voci_fr.html] Consulté le 13 janvier 2026.

02.02.2026 à 15:13

NO TITLE AS OF 2 FEBRUARY 2026 ………… DEAD

dev
Lire plus (215 mots)

Dans chaque image, je cherche un visage, même quand il ne reste plus rien, pas même un bout de brique, pas même une branche, pas même un fémur. Chaque nuage en vain, chaque étoile, même à grimper au plus haut du Mont Hermon, même à crier à plein poumons. Chaque foutue rime vidant encore plus la précédente, chaque foutu rouage qui persiste on ne sait plus comment. Chaque partage malgré tout, chaque jour, chaque nuit, chaque foutu instant. Chaque rumeur, chaque couleur, chaque cartilage, chaque témoignage, chaque goutte, même à ne plus pouvoir distinguer. Chaque rivage, chaque paysage, chaque lambeau, chaque rêve, ce peu, ce rien, ces cendres. Chacun d'entre vous, chacun d'entre nous. Ceux qui encore.

02.02.2026 à 15:12

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité

dev

Un lundisoir avec Clélia Gasquet-Blanchard

- 2 février / , , ,
Texte intégral (5493 mots)

La maternité, cette expérience singulière qui consiste à « faire naître », occupe une place gigantesque dans la vie des femmes (et même aussi un peu des hommes). La maternité, en tant que lieu et institution qui accueille, sécurise, réglemente et organise les naissances, a parallèlement toujours été l'objet d'enjeux politiques et gouvernementaux. Pourtant et étrangement, nous pensons très peu politiquement­ la maternité, que ce soit l'évènement qui marque une vie en en mettant une autre au monde ou l'institution qui calibre pour toutes la manière dont cela doit se passer. C'est ce que propose de faire Clélia Gasquet-Blanchard dans Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité qui vient de paraître aux éditions La Fabrique.

À voir lundi 2 février à partir de 20h

Géographe et maîtresse de conférences à l'École des hautes études en santé publique, c'est à partir d'un travail de recherche que l'autrice analyse les conséquences du capitalisme sur la gestion et le vécu des naissances ainsi que la manière dont les institutions gouvernent et administrent la vie, y compris à naître. Le livre s'attèle à ouvrir les questions, les tensions et les contradictions qui traversent la maternité telle qu'elle s'organise : comment la gestion du risque et de la sécurité compose avec un événement par essence incertain et imprévisible ? Pourquoi le rapport à la douleur, l'administration d'une péridurale ou le recours à une césarienne sont traversés par des problématiques qui excèdent l'expérience singulière des femmes ? En quoi la rationalisation, la technicisation et l'optimisation des naissances reconfigurent notre rapport au monde et à la mise au monde ? Comment les différentes formes de féminisme se sont rapportées à des enjeux aussi intimes, décisifs et évidemment politiques ?

Sommaire :
00:00 Introduction et présentation du livre
02:17 Que fait le capitalisme à la maternité ?
05:07 Rationalisation, sécurisation, technicisation : comment la maternité gère l'incertitude
09:02 Comment l'institutionnalisation et la professionnalisation de la maternité ont reconfiguré le rapport à la naissance et au soin
13:52 Ce que nous disent les évolutions de la mortalité infantile et maternelle quant à l'organisation des soins
18:10 Technique et maternité : l'exemple de la péridurale
22:53 Gestion des flux et de l'occupation des chambres : l'exemple contre-intuitif de la césarienne
26:48 Comment s'organise la maternité à l'échelle de l'État
32:21 La « durée moyenne de séjour », pourquoi et comment reste-t-on de moins en moins longtemps à la maternité
36:12 Le care et les résistances à la plateformisation de la maternité
40:20 L'injonction individualisante à performer des enfants
45:56 Comme la question de la maternité croise l'histoire du féminisme : l'exemple de l'allaitement
48:46 Défendre le soin contre la technique et penser collectivement la maternité

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Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

02.02.2026 à 11:25

Entre rave et réalité

dev
Lire plus (204 mots)

A l'origine de ce documentaire radiophonique, une exposition organisée en 2025 à la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon : « Entre rave et réalité, les musiques électroniques à Lyon dans les années 90 ». Une exposition où il est beaucoup question de musiques et de fêtes, une idée que l'on a voulu transposer à la radio. On vous propose donc un peu plus d'une heure d'émission avec deux des commissaires de l'exposition mais aussi avec beaucoup de voix qui ont contribué dans les années 90 à faire de Lyon une place forte des musiques électroniques en même temps que le laboratoire répressif qui les visait.

Il sera donc question de Techno, de House, de raves, de disquaires, de flics, de drogues, de flyers et évidemment comme souvent, de radio. Entre organisation de fêtes pirates et désir de reconnaissance institutionnelle, on embarque vos oreilles pour une heure.

02.02.2026 à 10:37

STopMicro : 1 / Life.augmented : 0

dev

« Ils veulent s'agrandir, on les fait reculer »

- 2 février / , ,
Texte intégral (1062 mots)

Créé il y a trois ans à l'occasion de l'annonce du plus grand projet industriel français hors nucléaire – l'agrandissement de deux usines de puces électroniques près de Grenoble, qui ont l'autorisation de consommer 274 litres d'eau par seconde –, le collectif STopMicro est engagé dans un combat contre l'accaparement des ressources par les industriels de l'électronique et la « vie augmentée » qu'ils promeuvent.
Ce combat se focalise ces derniers temps contre la destruction de 11 hectares de terres agricoles par l'industriel Soitec (Voir cet article).
Le collectif vient de remporter une victoire d'étape, et invite à venir la célébrer en sabrant le champagne le 7 février.

Fin novembre 2025, le collectif STopMicro révélait que l'entreprise Soitec (basée à Bernin, 38) utilisait illégalement 7 000m2 de terres agricoles pour un usage de parking, au mépris total du règlement d'urbanisme de la commune. En parallèle, le 24 septembre, des particuliers signalaient cette infraction à la commune, instance chargée de faire respecter le plan local d'urbanisme.

Le parking concerné, début janvier 2026

Lors des premiers contacts avec la commune, celle-ci avait minimisé l'affaire, semblant justifier l'action de l'industriel. Après deux mois de mobilisation et de mise sous pression, le collectif se félicite d'avoir obtenu une victoire : le parking est en cours de démontage. Cette victoire est le fruit d'une action menée conjointement avec l'association ADES et en lien avec le collectif Berninformé.

Démontage en cours, janvier 2026

Cette réduction de la surface du fabricant de substrats pour puces électroniques intervient à un moment déterminant. L'enquête publique pour l'agrandissement de la zone d'activités économique (ZAE) des Fontaines, taillée sur-mesure pour Soitec, doit se tenir dans quelques semaines. Le collectif STopMicro, opposé à cet agrandissement, a déjà mené plusieurs actions, avec drapeaux, banderoles, fanfare, batucadas, etc.

Nous tirons aujourd'hui plusieurs enseignements de l'affaire du parking illégal :

  • nous constatons le mépris avec lequel les industriels de la « vie augmentée » (life.augmented est le slogan de STMicroelectronics) traitent les règles de la commune et le respect de l'environnement. Au Grésivaudan, les industriels de l'électronique se croyaient tout puissants.
  • nous déplorons l'impunité dont ont joui les industriels pendant des années. Ni la Chambre d'agriculture, la DDT ou la Safer, informées du projet, n'ont interrogé sa conformité au plan d'urbanisme. La DREAL, qui contrôle le site sur l'aspect environnemental, n'a rien vu. Quant à la mairie, elle n'a pu jouer son rôle que mise en mouvement par une mobilisation militante. Le soutien institutionnel dont jouissent les industriels, relève d'une forme de collusion public-privé malsaine, d'autant plus grave qu'il s'agit d'un site classé Seveso (c'est à dire dangereux) comme ses voisins STMicroelectronics et Ectra.
  • nous nous félicitons, avec ce démontage, du retour sur terre des entreprises de la microélectronique. L'impunité, le sacrifice de dizaines d'hectares de terres agricoles, la surconsommation d'eau, les aides publiques pharaoniques accordées à ces entreprises pour leur implantation et leur agrandissement n'ont que trop duré. L'abandon du projet d'extension de la ZAE des Fontaines sera la prochaine étape.

Venez fêter le recul de Soitec samedi 7 février à midi et demi.
Rendez-vous : bennes à verre devant Soitec. Prévoyez de bonnes chaussures et vos habits de lumière.

No puçaran !

Et pour finir, de la pub :

- Prochain évènement STopMicro : conférence « Qui est aux manettes » sur le rôle des pouvoirs publics dans le développement de l'industrie de la microélectronique à Grenoble. Jeudi 5 février à la salle municipale de l'Île Verte (37 rue Blanche Monier à Grenoble), 19h.

  • Et puis aussi : samedi 7 février, notre petite réception sera précédée de la visite guidée de la zone industrielle que nous organisons mensuellement. Pas d'inscription, gratuit !

02.02.2026 à 10:22

Je ne peux pas raconter ce que j'écris

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(3 phrases)
Emmanuel Thomazo

- 2 février / , ,
Texte intégral (1868 mots)
1

Les oiseaux chantent, je pénètre dans mon pavillon d'écriture, une vieille grange branlante planquée au fond d'un champ envahi par les herbes folles, je m'affale dans le fauteuil, un fauteuil roulant, la table de ping-pong vermoulue est constellée de chiures de pigeons, je regarde une momie noire peinte au fond d'une antique armoire délabrée, une momie noire aux bracelets d'or, main gauche enveloppant le sexe, main droite posée sur le cœur, une momie noire à la tête séparée du corps par une force non humaine, nous nous regardons, nous jouons au ping-pong avec le silence, jamais un mot de trop entre la mort et moi, je pivote en fauteuil roulant pour m'emparer d'une planche de noyer sur laquelle est clouée mon increvable Remington, je pose l'assemblage en équilibre sur les accoudoirs, demi-tour, je prends la rame de papier traînant sur la table de ping-pong, j'introduis une feuille vierge dans le chariot de la machine à écrire, je passe à mes doigts deux poings américains directement reliés par des câbles d'acier aux pignons qui entraînent les roues du fauteuil, je commence à écrire, le mouvement de mes doigts enfonçant les touches de la machine à écrire se communique aux roues du fauteuil qui m'emporte sur les chemins du monde, j'écris, j'écris avec tout l'éventail des mots, je fabrique des phrases, des phrases qui disent quelque chose, des phrases qui ne disent rien, peu importe, des phrases, il me faut des phrases, des phrases pour vivre aimer mourir, je sème mes feuilles noircies à tous les vents, j'écris, je ne peux pas raconter ce que j'écris, je passe partout, je suis à Hambourg, je suis à Johannesburg, je suis à Cherbourg, les mouettes ricanent.

2

Naguère et demain dans les mains, errant dans un amour déraillant dans une contrée où l'amour échappe aux lois imprévisibles du désir, devenant fiction sous le masque de l'anonymat, la poésie exige une part de rêve, la poésie exige une part de malédiction, la poésie exige une part de vide, et patati et patata, toujours partagé entre tentation du silence et pulsion du cri, tympans mitraillés par la parole du monde, je sors du petit train qui m'a conduit de Prague à Beroun, je poursuis mon impossible vadrouille dans la Bohème, le soleil cogne sur mon crâne comme un forgeron, mon torse ruisselle de sueur, les rues sont vides, il n'y a personne, je marche au hasard, les autochtones se terrent sans doute entortillés dans les draps d'une révolution de velours, il faut dire que c'est un dimanche, un premier mai, je traverse une passerelle qui enjambe la Berounka, j'emprunte un chemin de terre coincé entre la rivière et les jardins bordant les maisons, les poupées qui font la sieste ronflent dans ma marche, je respire dans la muette densité de l'existence, je travaille à pétrir ma propre inconsistance, je déchire mon étoffe de héros, j'entends une marche militaire, une musique qui craque aux oreilles, je me mets au garde à vous, un immense drapeau rouge orné de la faucille et du marteau habille la façade d'une maison, des courants d'air parfumé de chèvrefeuille caressent le drapeau qui ondule, la marche militaire est crachée par deux enceintes posées sur des tables rondes, des bouteilles de bière prennent le frais dans un seau vert posé sur une autre table, le drapeau se déforme, un homme et une femme apparaissent, ils sont nus, la cinquantaine blafarde et grassouillette, l'homme poursuit la femme à petites foulées grotesques, il bande mou, elle pousse de petits gémissements, ils font du slalom entre les tables du jardin, l'homme saisit la femme par la taille, l'entraîne main dans sa main contre le drapeau, leurs lèvres se rejoignent dans un long baiser au point où faucille et marteau se croisent, la musique s'arrête, l'air embaume le lilas, l'homme embrasse encore la femme, partout, sur les yeux, dans le cou, sa bouche s'attarde sur un sein, il s'agenouille, contre son ventre elle sert sa tête dont elle caresse le crâne dégarni, la même marche militaire se remet en branle, je suis toujours au garde à vous, ils se relèvent, ils vont s'asseoir, un militaire jaillit, il décapsule deux bières et les tend à l'homme et à la femme, le militaire repart et disparaît, ils ont l'air infiniment las, ils boivent au goulot sans rien dire, la musique craque de plus belle, la scène de théâtre domestique s'éternise, la scène se transforme en photo, il ne se passe plus rien, je fais demi-tour, je change de bande-son, les oiseaux chantent, je ne sais vraiment pas quoi penser, métaphore incongrue d'un dernier toast mélancolique porté à la fin d'un régime, je reviens dans la ville, un long boulevard s'ouvre aux prédateurs libéraux, je m'y engage, il n'y a encore personne, je tourne dans une petite rue défoncée, j'entre dans un parc entourant un hôpital, je m'étends à l'ombre d'un tilleul et je sombre dans une rêverie monstre, voilà ce que je me souviens avoir raconté l'autre soir, à Cherbourg, dans un bar, les ivrognes parlent aux ivrognes, ne sachant toujours pas quoi penser, ne sachant toujours pas ce que les autres peuvent penser du récit de cet improbable plan séquence, finissant de l'écrire, au feutre rouge, sur le dernier petit cahier ramené du défunt bloc communiste, ramené de l'époque où j'étais à la fois poète et espion, travaillant pour mon propre compte, assis dos au blockhaus, là-haut, tout là-haut, au sommet de la montagne du Roule, contemplant le bout du monde, ce bout du monde singulier nommé Cherbourg, songeant que le bout du monde est partout où je suis, m'apprêtant à plonger dans la rade en déployant mes ailes de dragon, assourdi par le ricanement des mouettes, me noyant dans l'idée que le bout du monde est la totalité du monde, qu'au bout du monde encore l'horizon fait coucou de partout, même si.

3

Je possède une plage quelque part dans le monde, mon acte de propriété est un poème intense orbitant autour de sa définition, un vague idéal de perfection relative, quelque chose qui s'apparente à la vie, c'est une longue bande de sable blanc, léchée par la mer comme un ventre par une langue amoureuse, séparée des terres civilisées par des falaises vertes, décor d'une page où court un monologue haletant, étranger à toute complaisance, à la recherche du bout du souffle, j'y vis sous le pavillon à tête de mort, pirate pillant les trésors d'angoisse de l'homme, je m'y promène, éclairé par la lumière changeante et capricieuse des saisons, des flaques de diamant y brillent sous les rayons d'or du soleil, des parfums de muscade et de cannelle s'échappent d'une cargaison engloutie, j'échoue sur un banc de sable que la mer brique à grandes eaux, voilà ce que je me raconte, presque un rêve de petit garçon, le cul posé sur un gros caillou, scrutant l'horizon où fume la cheminée d'un supertanker haut comme un gratte-ciel, bataille navale, destroyer touché, croiseur coulé, plouf, regardant les bourrelets d'une adorable maman enrôlée pour les travaux forcés, elle creuse autour des remparts et des tours les fossés d'une citadelle imprenable, son fils les comble de seaux d'eau de mer, un bout de bois crocodile s'y noie, des coquillages nénuphars y coulent, il manque un pont-levis, je ressemble fortement à l'ennemi, je me lève, j'opère un retrait stratégique, je marche dans les vagues qui meurent sous mes pieds, le soleil mordille tendrement mes épaules, je frissonne d'amour pour tout l'univers, j'abandonne le temps, mais rien jamais ne dure, la rage me reprend, la paix dans une âme et un corps est une farce de l'esprit, je cherche le sachant ce qui toujours m'échappera, la beauté glisse comme du sable entre mes doigts, l'amour est un moustique insaisissable, des corps errent dans la brume légère, des falaises aux vagues, des vagues aux falaises, des corps vont d'un horizon l'autre comme des damnés qui méditent, comme moi, se perdant aux confins des chemins tracés par leurs monologues, parlant parfois d'amour avec amour, mon esprit s'éloigne des rivages de la Manche, il emprunte un périphérique à l'heure de pointe, il s'accroche aux ailes d'un Boeing qui décolle, il vagabonde dans le fracas de Ho Chi Minh City, il transpire dans la fournaise du Sinaï, il crève de drogue et de faim dans les faubourgs de Kinshasa, mon esprit passe un regard distrait sur la peau du monde, mon corps remonte le courant d'une rivière éphémère, au lit creusé par une poche d'eau qui se vide, filant vers la mer descendante, je me demande ce que je pourrais vivre encore, fatigué de jouer à l'homme qui erre, buvant des verres qui agacent la langue vipère, las de raconter des histoires qui tournent court, je ne cesse jamais de lutter contre moi-même, ma prose est une arme politique, la trace d'une guérilla intérieure destinée à conserver un semblant de libre-arbitre, une illusion d'identité, elle échoue cependant à produire un authentique enchantement, la disparition de l'humour précède celle de l'intelligence et engloutit toute lucidité dans son trou noir, nous sommes si nombreux à hanter ce qui reste du monde, je le déplore, nous sommes si nombreux à gâcher notre liberté, n'en faisant rien ne sachant qu'en faire, comme si user effectivement de la liberté était un choix honteux, alors qu'à n'en rien faire nous ne faisons qu'abuser d'elle, je regarde la Manche rosir au couchant, je ne sais pas, je ne sais rien, je me laisse choir dans le sable, j'abandonne le rythme et l'impact du poème, je pose la nuque sur mon baluchon idéal, l'idéal n'a rien d'un gadget, la nuit tombe, Vénus scintille, les mouettes ricanent, mon cœur bat la chamade dans le silence, le vent se lève, je ferme les yeux, la mer gronde, je suis partout chez moi, motus et bouche cousue, telle une silhouette absorbée par la nuit qui tombe, à la fois très proche et très lointaine, une silhouette muette suggérant, sans rime ni raison, un poème qui échappe à la nécessité de sa profération et dure hors.

Emmanuel Thomazo

Illustration : Sébastien Thomazo , 'Souvenirs'. 163x101cm. Huile, pigments et terre sur toile

02.02.2026 à 10:21

L'écocide capitaliste

dev

Entretien avec Alain Bihr

- 2 février / , ,
Texte intégral (4083 mots)

Professeur honoraire de sociologie, auteur de nombreux ouvrages dont Le premier âge du capitalisme (Page 2 et Syllepse, 2018-2019) qui a déjà fait l'objet d'une recension dans lundimatin, Alain Bihr présente ici son dernier ouvrage, L'écocide capitaliste, à paraître dans les prochains jours chez les mêmes éditeurs. Cet ouvrage se compose de trois tomes réunis en un même coffret. Son enjeu est d'élucider l'antagonisme entre capitalisme et écologie.

Alain Bihr, vous publiez un volumineux ouvrage divisé en trois tomes, l'ensemble formant 1 250 pages, sous le titre de L'écocide capitaliste, coédité par Page 2 (Lausanne) et Syllepse (Paris). Avant d'en aborder le contenu, pouvez-nous nous dire quelques mots des raisons personnelles qui vous ont poussé à l'écrire ?
Alain Bihr : Comme tout un chacun aujourd'hui, plus ou moins, j'étais déjà conscient et soucieux de la gravité des problèmes écologiques auxquels nous faisons face. Mais l'origine immédiate de cet ouvrage a été le choc psychologique produit par la pandémie de la Covid-19. Elle m'a surpris en pleine élaboration de la suite que je comptais donner au Premier âge du capitalisme, qui devait d'ailleurs comprendre un chapitre sur la catastrophe écologique généré par le devenir-monde du capitalisme. J'ai immédiatement identifié cette pandémie comme une nouvelle zoonose, dont la multiplication depuis une quarantaine d'années fait intégralement partie des problèmes écologiques. C'est ce qui m'a alors décidé à me pencher, toutes autres affaires cessantes, sur ces derniers. Cependant, mon intérêt pour les questions écologiques est antérieur. Ainsi ma thèse de doctorat, rédigée dans les années 1980, comprend un chapitre consacré à analyser la manière dont la crise écologique impacte le mouvement ouvrier. Et un chapitre de mon premier ouvrage, L'économique fétiche (1979), inclut déjà un développement intitulé « la réduction-destruction de la la poïèsis naturelle dans et par le devenir-monde de l'économique ». Mais, jusqu'alors, je n'avais jamais abordé frontalement la thématique et la problématique écologiques.
Comment avez-vous procédé pour l'aborder frontalement ? D'où êtes-vous parti ? Sur quoi vous êtes-vous appuyé ?
Etant donné que je suis tombé tout petit dans le bain du marxisme et que son effet est permanent chez moi, je me suis d'abord tourné vers Marx et vers ce que la tradition marxiste avait à me proposer pour aborder cette thématique et problématique. Mais, tout en y trouvant des éléments intéressants et valables, j'ai été rapidement amené à me détourner de ceux – ils sont légions – qui reprochent à Marx de ne pas s'être intéressé à cette thématique et problématique, de n'avoir pas grand-chose d'intéressant et de valable à nous en dire, ou encore de pécher par un prométhéisme industrialiste qui le rendait définitivement inutilisable et même infréquentable. Mais aussi de ceux qui, inversement, à la manière de Paul Burkett et de John Bellamy Foster, plus récemment, de Kōhei Saitō, pensent que tout (ou du moins l'essentiel) se trouve déjà chez Marx qui nous permettrait de penser directement la thématique et la problématique écologique. D'une manière générale, m'importe peu ce que Marx a dit ou n'a pas dit, a fait ou n'a pas fait. M'importe au contraire ce que nous pouvons dire et faire à partir de ce qu'il a dit et fait, autrement dit de son héritage théorique et politique, dont il nous appartient sans doute de dresser l'inventaire mais qu'il nous appartient surtout de faire fructifier, en le confrontant aux problèmes qui sont les nôtres et qui étaient déjà partiellement mais partiellement seulement les siens.
Mais, précisément, qu'avez-vous trouvé chez Marx qui puisse servir à aborder aujourd'hui les problèmes écologiques ?
Pour commencer, le concept de rapports sociaux de production, que Marx présente lui-même, dans la célèbre préface à sa Contribution à la critique de l'économie politique comme son principal apport à la compréhension de la structure et du devenir des sociétés humaines. Or que nous dit ce concept ? Que les rapports sociaux, les rapports des humains entre eux, s'articulent directement avec les rapports qu'ils entretiennent avec la nature au sein du procès social de travail, et réciproquement. Autrement dit, qu'on ne peut donc pas saisir les uns sans les autres. Ce qui signifie qu'il est impossible de comprendre les problèmes qui surgissent au sein des rapports que nous entretenons avec la nature si on les isole des rapports sociaux qui structurent aujourd'hui le procès social de travail. Et c'est là que Marx est utile à nouveau parce qu'il nous a laissé une riche analyse des rapports capitalises de production qui reste sans équivalent de nos jours.
Comment avez-vous utilisé l'analyse marxienne des rapports capitalistes de production pour procéder à l'analyse des problèmes écologiques contemporains ?
En fait, j'ai procédé en trois temps qui correspondent aux trois tomes qui, de manière indissociable, composent l'ouvrage. Dans le premier tome, intitulé « Une catastrophe écologique planétaire », je ne me contente pas seulement de dresser un état des lieux de cette catastrophe en passant en revue ses principales manifestations : changement climatique, atteinte aux milieux naturels globaux (océans, zones humides, forêts), épuisement des éléments (terre, eau, air, feu), appauvrissement de la biodiversité, multiples menaces sur la santé humaine. J'analyse aussi la manière dont « nos » instances dirigeantes (directions des grandes entreprises, chefs d'Etat, instances multinationales telles que la Banque centrale, le FMI, l'OMC, l'ONU, etc.) ont réagi à cette catastrophe. Je dénonce le peu d'effet et même quelquefois l'échec complet de ce qu'ils ont pu entreprendre sous l'égide du paradigme du « développement durable » ; pensons par exemple aux résultats de leur soi-disant lutte contre le changement climatique dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies adoptée en 1992 à Rio. Et je mets en garde contre leurs tentatives de répondre à cette catastrophe en « redoublant la mise », en prétendant que la solution consisterait à pousser à bout la logique capitaliste en actionnant les moyens à la fois économiques, technologiques et idéologiques qui sont les siennes. Autrement dit, ce qui a créé le problème, provoquer la catastrophe écologique, est censé nous permettre de le résoudre, de nous extirper de la catastrophe.

Par exemple, pour tenter de réduire les émissions des gaz à effet de serre, notamment du principal d'entre eux, le dioxyde de carbone, on a mis en place des marchés des droits à émettre ce gaz dans le cadre d'un quota global d'émission qu'on se propose de diminuer – ce qui a en principe pour effet d'accroître le prix de ces droits – de manière à contraindre économiquement les émetteurs à réduire leurs émissions. De même, on a développé des marchés de droits à compenser des atteintes aux milieux naturels pour garantir que les projets de développement industriels ou commerciaux responsables de pareilles atteintes puissent se réaliser sans perte nette de biodiversité. Et je montre que ces mécanismes de marché non seulement sont inefficaces, ils n'atteignent pas leurs objectifs, mais qu'ils sont dans le cas des marchés de compensation écologique totalement dépourvus de sens. Et il en va de même de la plupart des solutions technologiques auxquelles on recourt. Au mieux, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, telles les énergies dites renouvelables. Ou bien, elles aggravent même les problèmes qu'elles prétendent résoudre, tels le nucléaire, les biocarburants, la voiture électrique. Et il arrive même d'être proprement délirantes, comme dans le cas de la géo-ingénierie.

Quel rôle attribuez-vous aux rapports capitalistes de production dans l'écocide ?
C'est l'objet du deuxième tome intitulé « La nature en proie au capital ». En reprenant une à une les principales caractéristiques de ces rapports, je cherche à expliquer en quoi et pourquoi elles ne peuvent qu'être écocidaires, en générant les différents problèmes et phénomènes qui sont parties prenantes de la catastrophe écologique actuelle.
A ce sujet, convient-il de cibler le productivisme capitaliste ?
Certes, mais ce n'est pas la seule ni même la première des caractéristiques des rapports capitalistes de production sur laquelle je m'arrête. En effet, elle a déjà été souvent mise en évidence et dénoncé par des auteurs marxistes, qui ont eu cependant le tort de s'arrêter à elle quand ils ont traité des problèmes écologiques. Je me contente pour ma part d'insister sur le fait que le productivisme est inhérent au capital : il tient à la nécessité dans lequel il se trouve de se reproduire en élargissant constamment l'échelle écologique et sociale de sa reproduction comme en accélérant non moins constamment le rythme de sa reproduction. Je rappelle aussi que ce productivisme est prolongé et soutenu par un consumérisme non moins débridé qu'assure l'obsolescence des produits. Obsolescence matérielle (souvent programmée) et surtout l'obsolescence sociale, à coup de campagnes publicitaires, des différentes techniques du marketing, de phénomènes de mode – ce qui, soit dit en passant, nous rend tous et toutes plus ou moins complices de l'écocide capitaliste. Je montre enfin que cette dynamique infernale n'a aucune chance d'être enrayée par le développement de la soi-disant « économie immatérielle » qui n'a d'immatérielle que le nom, de l'économie dite circulaire (le recyclage notamment) et des efforts visant à accroître la sobriété matérielle et l'efficacité énergétique, du fait notamment des effets rebond qu'ils entraînent.
Quelles sont alors les autres caractéristiques des rapports capitalistes de production porteuses d'effets écocidaires ?
On oublie trop souvent que le fondement premier du capital comme rapport de production est, comme Marx n'a cessé d'y insister, l'expropriation des producteurs : leur séparation de fait et de droit de tout moyen social de production ; leur incapacité à produire par eux-mêmes leurs moyens de subsistance ; leur réduction par conséquent au statut d'« individus nus » comme dit Marx, dont la seule propriété immédiate est celle de leur propre personne et de sa force ou puissance de travail ; une puissance de travail qu'ils se trouvent contraints de mettre en vente auprès de ceux qui peuvent en avoir besoin. Or cette expropriation a également une portée écocidaire. En effet, le premier et le principal moyen de production étant la terre, sol et sous-sol, cette expropriation institue une véritable aliénation de la nature : elle rend les hommes étrangers à la nature et la nature étrangère à eux. Cette aliénation prend de multiples formes, toutes écocidaires en un sens. Par exemple, elle est responsable de la disparition tendancielle des sociétés paysannes traditionnelles, reposant sur une agriculture alliant polyculture, polyélevage et artisanat domestique, vivant en symbiose avec la nature, donc plus ou moins respectueuses des écosystèmes locaux dans lesquelles elles sont insérées. Elle a favorisé, inversement, le développement d'une agriculture capitaliste, impliquant la monoculture intensive, basée sur la mécanisation et la chimisation du procès de travail agricole, recourant à force engrais et pesticide, dans le but d'accroître la productivité du travail agricole et d'augmenter le rendement agricole, la terre n'étant plus qu'un facteur de production. Mais elle a alimenté tout aussi bien l'exode rural : l'entassement des populations dans des agglomérations urbaines de plus en plus gigantesques, où elles n'ont plus de contact direct avec la nature vivante, plus d'expérience de la poïésis naturelle. Enfin, avec d'autres facteurs, on la retrouve à la source de la modification des pratiques alimentaires, avec le développement de la malbouffe aux conséquences sanitaires désastreuses : la prévalence croissante du surpoids et de l'obésité, partant du diabète et des maladies cardiovasculaires. Car le capital ne s'attaque pas seulement à la nature externe, l'œcumène, la biosphère, mais aussi bien à la nature interne, notre corps, notre corporéité.
Y a-t-il encore d'autres caractéristiques des rapports capitalistes de production auxquelles vous prêtez des effets écocidaires et sur lesquelles vous vous êtes penché ?
Oui, il y en a au moins une autre qui mérite d'être mentionnée. C'est l'appropriation capitaliste de la nature : les formes et modes sous et par lesquels le capital se rend « maître et possesseur » de la nature, pour parler comme Descartes. Dans tout mode de production, l'appropriation de la nature s'opère dans et par le procès de travail dont elle constitue la finalité. Par conséquent, l'appropriation capitaliste de la nature s'opère par l'intermédiaire de l'appropriation capitaliste du procès de travail. Et Marx, lui encore, nous en a fourni l'analyse canonique en montrant que l'enjeu en est la subordination du procès de travail au procès de valorisation du capital, moyennant la transformation du travail concret en travail abstrait, substance de la valeur. Et il distingue deux moments, deux modalités et étapes en même temps, dans ce processus : un moment d'appropriation formelle et un moment d'appropriation réelle. J'ai tenté de montrer que l'on pouvait prolonger l'analyse marxienne de l'appropriation du procès de travail à l'appropriation de la nature qui s'opère au sein du procès de travail.
Pourriez-vous préciser davantage ce point ?
Je parle d'appropriation formelle de la nature tant que le capital ne peut pas ou ne veut pas transformer les propriétés naturelles, physiques, chimiques, biologiques, etc., des matières qu'il s'approprie. Il les prend en quelque sorte telles qu'elles sont produites par la nature, offertes par elle. Au contraire, l'appropriation de la nature devient réelle dès lors que le capital cherche à adapter le plus étroitement possible la matérialité même des ressources naturelles aux exigences de sa valorisation. Il cherche en somme à engendrer une matérialité spécifiquement capitaliste, qu'il s'agisse d'actualiser des potentialités de la matière que la nature n'a pas réalisées ou, au contraire, de virtualiser, de rendre ineffectives, des potentialités matérielles actualisées par la nature.
Pourriez-vous donner des exemples ?
Je mets en évidence au moins trois modalités différentes de l'appropriation réelle. Première modalité : forcer la nature à ne pas produire ce qu'elle produit spontanément. Par exemple au sein de l'agriculture capitaliste, cela consiste à séparer les espèces les unes des autres – c'est ce qui se passe dans la monoculture – ou à séparer les espèces de leur biotope, comme c'est le cas par exemple avec l'élevage en stabulation qui conduit jusqu'aux monstruosités de l'élevage hors sol. Deuxième modalité inverse de la précédente : forcer la nature à produire ce qu'elle ne produit pas spontanément. Par exemple des matériaux artificiels : le béton, le plastique, les semi-conducteurs ; des êtres vivants artificiels, les fameux OGM ; et même des êtres humains artificiels, des humains technologiquement « augmentés » : des cyborgs. Dernière modalité de l'appropriation réelle : reproduire artificiellement la nature. C'est ce qui se passe par exemple dans la reconstitution artificielle des milieux naturels dégradés ou détruits ; ou, plus encore, dans la constitution d'écosystèmes artificiels, tels par exemple les monocultures sylvestres qui ne sont pas des forêts mais des plantations d'arbres.
Mais en quoi est-ce que « forcer la nature » serait regrettable ? A l'exception des chasseurs-cueilleurs, toute société humaine, dès lors qu'elle est productive, ne force-t-elle pas la nature d'une manière ou d'une autre ? Vous avez souligné plus haut, au sujet de l'expropriation capitaliste des producteurs, qu'elle « a également une portée écocidaire ». Il semble donc que l'essentiel, à vous suivre, soit de repérer le lien entre le rapport social de production et l'écologie. Diriez-vous que seule une société réellement « socialiste » serait écologique, ou plutôt que seul le capitalisme est écocidaire ?
Il est vrai que le travail humain consiste toujours, en un sens, à forcer la nature. Et ce forçage comporte nécessairement un risque d'écocide. En témoigne le fait que de grandes civilisations précapitalistes (pensons par exemple à la Mésopotamie antique ou aux Mayas) sont entrées en décadence pour n'avoir pas su maîtriser ce risque. Mais, dans leur cas, l'écocide est resté régional à l'échelle planétaire et a mis un bon millénaire à produire ses effets, sans d'ailleurs pour autant radicalement ravager, rendre inhabitable, leur œcumène : on vit encore en Irak et dans le Yucatan. La radicalité de la dimension écocidaire du capitalisme, tel qu'il résulte du procès de reproduction de ce rapport social de production qu'est le capital, se mesure à l'ampleur et à la rapidité de ses ravages écocidaires : en à peine trois-quatre siècles, il s'est mis en mesure de bouleverser des équilibres écologiques planétaires, au point de menacer de rendre la planète inhabitable par l'humanité. Par exemple, il n'est pas certain qu'elle puisse s'adapter au scénario d'une « planète étuve » si l'augmentation de la température moyenne du globe s'élève de 5°C ou même 6°C au-dessus de sa moyenne pendant toute la durée de l'holocène, un scénario extrême que n'excluent pas les derniers rapports du GIEC. En ce sens, si le capital n'est certes pas le seul rapport de production à avoir été écocidaire, il l'a été à une dimension jusqu'alors totalement inconnue dans l'histoire. Quant à savoir si, à quelles conditions et sous quelles formes une société socialiste est en mesure de relever le défi de faire face à la catastrophe écologique actuelle et d'instaurer un mode de développement de l'humanité qui ne soit pas écocidaire, c'est une question qui reste ouverte mais que je n'aborde pas dans cet ouvrage.
Vous nous avez parlé d'un troisième tome. Que contient-il ?
Sous le titre « Perspectives historiques », il réunit toute une série d'analyses qui concernent l'écocide capitaliste mais qui n'ont pas trouvé leur place dans les deux tomes précédents. En premier lieu, j'esquisse une histoire de l'écocide capitaliste pour montrer comment le processus écocidaire n'a cessé de gagner en ampleur tout au long du devenir-monde du capitalisme, tant en en étendant le champ social et spatial qu'en intensifiant l'emprise du capital sur la nature, notamment sous la forme d'une quête constante de puissance, au double sens physique et politique du terme. Je m'arrête aussi sur le rôle qu'a joué l'économie politique, la science économique, dans ce processus écocidaire, en montrant que, dans son ensemble, soit elle a ignoré ou du moins méconnu la thématique et la problématique écologiques ; soit, quand elle s'y est intéressée, elle s'est montrée incapable d'apporter des réponses adéquates à l'écocide capitaliste. Et la même raison prévaut à chaque fois : sa méconnaissance des rapports capitalistes de production. Enfin, dans une dernière partie de ce tome, j'inverse en quelque sorte la perspective antérieurement suivie par l'ouvrage. Après avoir montré en quoi le capital met la nature en crise, engendre une catastrophe écologique, je me demande si et dans quelle mesure cette catastrophe est susceptible à son tour de mettre le capital en crise, plus exactement si et dans quelle mesure elle est susceptible d'aggraver la crise structurelle qui affecte l'économie capitaliste depuis un demi-siècle déjà. Ce qui m'amène à envisager l'hypothèse selon laquelle la catastrophe écologique pourrait fournir un nouveau tremplin au capital, soit l'occasion de relancer sa dynamique de reproduction élargie, en discutant différents projets de Green New Deal (notamment ceux de Naomi Klein et de Jeremy Rifkin) mais pour conclure que, plus probablement, la catastrophe écologique risque d'aggraver encore et aggrave de fait d'ores et déjà la crise structurelle dans laquelle se débat le capital en dégradant encore davantage ses conditions de valorisation. Notamment sous l'effet d'une hausse tendancielle continue du prix des matières premières et de l'énergie, qui ne pourra aller qu'en s'amplifiant au fur et à mesure où ces dernières vont se raréfier sous l'effet de la poursuite de l'accumulation capitaliste.
En vous écoutant, j'ai bien peur que votre lecteur ne sorte désespéré de votre ouvrage. Lui laissez-vous malgré tout entrevoir quelque porte de sortie dans votre conclusion ?
Pas vraiment ou, du moins, pas tout de suite. Ma conclusion est que, laissé à lui-même, le capitalisme ne peut que continuer à s'enfoncer dans sa crise structurelle désormais aggravée d'une catastrophe écologique qu'il a engendré et qu'il n'a vocation qu'à aggraver. A l'horizon de ce devenir funeste, il y a l'apocalypse dont les cinq – et non pas quatre : tant pis pour les Ecritures ! – seront un chaos écologique grandissant, la paupérisation des populations se généralisant, la maladie engendrée par les deux facteurs précédents, la guerre comme issue des tensions grandissantes pour l'accession à des ressources naturelles exploitables allant se raréfiant, enfin la dictature (l'écofascisme) pour tenter de maintenir un semblant d'ordre. Soit la mort sous différentes formes. En face, le parti de la vie ne peut qu'être, encore et toujours, celui du socialisme. Mais d'un socialisme qui doit désormais lui-même se confronter à la catastrophe écologique, prendre en charge ses enjeux et ses exigences, en se redéfinissant en conséquence. Soit un écosocialisme. Ma conclusion n'en dit pas plus parce que j'en réserve le développement à un prochain ouvrage déjà en cours de préparation.
Pouvez-vous toutefois nous résumer brièvement la raison pour laquelle vous préférez le mot « socialisme » à celui, par exemple, de « communisme » ?
Je parle d'écosocialisme parce que je conserve la thèse qu'entre le capitalisme et le communisme figure nécessairement cette phase de transition qu'est le socialisme. Si cette transition est en fait, sous certains rapports, déjà engagée au sein même du capitalisme, le communisme ne serait pas pour autant réalisé aux lendemains immédiats d'une révolution politique qui aurait renversé la domination capitaliste. Pour autant, le but reste bien l'avènement d'une société communiste : Marx lui-même parle quelquefois du socialisme comme de « la phase inférieure » de la société communiste. Mais parler d'écosocialisme a encore une autre vertu : celle de nous rappeler que, comme n'a cessé de le rappeler Henri Lefebvre, il existe deux versions qui sont en même temps deux versants du communisme. Une version éthique, qui implique la réconciliation de l'humanité avec elle-même, la fin de toutes les formes d'oppression, de domination et d'exploitation de l'homme par l'homme, donc la fin de la division de la société en classes et de la lutte des classes, la fin de l'Etat, etc. Mais aussi une version esthétique – c'est précisément celle vers laquelle pointe le préfixe éco dans écosocialisme – qui implique la réconciliation de l'humanité avec la nature, tant la nature interne que la nature externe. C'est ainsi que l'on peut comprendre, à mon sens, ces formules quelque peu énigmatiques que Marx a employées dans ses manuscrits parisiens de 1844, disant que le « communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu'humanisme achevé = naturalisme ». Ce qui semble suggérer que, sous ce rapport, le communisme implique aussi bien la naturalisation de l'homme que l'humanisation de la nature. Autant de formules sur lesquelles je me propose de revenir dans mon prochain ouvrage.

02.02.2026 à 10:20

Des mensonges que vous entendrez

dev

Minneapolis : ICE, la contre-insurrection et le spectre de la guerre civile
Phil A. Neel

- 2 février / , ,
Texte intégral (11337 mots)

Ces dernières semaines, Minneapolis est devenu l'épicentre de la résistance à l'ICE et plus généralement au gouvernement Trump. S'y opposent une brutalité policière en roue libre et des réseaux de solidarité de voisinages qui s'organisent pour saboter les opérations des agents fédéraux. Dans cet article [1], Phil A. Neel revient sur les évènements en cours et propose une analyse de tous les mensonges qui ont été, sont et seront proférés pour étouffer le potentiel révolutionnaire de la résistance en cours : « Si vous êtes ici légalement vous n'avez rien à craindre », « Laissez les institutions s'occuper de la justice », « Votez pour changer les choses », « La résistance est l'excuse dont Trump a besoin », « Les violences sont le fait d'agents infiltrés ». En démontant chacun de ces mensonges, Neel montre comment cette même rhétorique contre-insurrectionnelle avait déjà été mobilisée pour contenir et mater les émeutes après la mort de George Floyd qui avaient débuté dans cette même ville en 2020. Il raconte ainsi la racialisation et la répression boostées à l'I.A. telles qu'elles opèrent sous Trump, tout en rappelant que ces tendances ont été initiées sous des gouvernements « Démocrates ». Neel propose également de penser les horizons qui se dessinent depuis les luttes en cours et la manière dont le spectre de la guerre civile refait surface.

La ville enneigée est en état de siège. Pendant les longs et froids hivers au cœur du Midwest, l'air peut devenir si froid que respirer est douloureux. Des mercenaires masqués dans des véhicules banalisés errent à travers les congères, raflant des gens en pleine rue et les expédiant dans des centres de détention pour des durées indéterminées. Chaque mercenaire est payé plusieurs dizaines de milliers de dollars grâce à des “bonus d'embauche” (jusque cinquante mille dollars, et soixante mille dollars pour des remboursements de prêts étudiants) simplement pour prendre les armes au nom du régime assaillant. Face à une crise économique en slow-motion dans laquelle un boom des marchés boursiers surréaliste soutenu par l'État est couplé à une stagflation persistante de l'économie du quotidien, le léchage de bottes est une des rares industries connaissant une croissance réelle. Alors que les rues gèlent à Minneapolis, le S&P [note Standards & Poor's, un indice boursier mesurant les performances des plus grandes entreprises cotées sur les bourses américaines] atteint des records. Pendant ce temps, le taux de croissance de l'emploi de l'année passée était si mauvais que, quand les chiffres ont été publiés, le régime a rapidement viré le chef du Bureau of Labor Statistics et menacé les médias diffusant ces données [2]. En plus d'un taux d'emploi déclinant lié au gel de l'immigration, la profondeur de la crise est rendue perceptible par la chute continue du taux de la population active parmi les plus de 15 ans [Labor Force Participation Rate] – le frein principal à la croissance de l'emploi pour la première moitié de 2025 – indique que de plus en plus de personnes quittent complètement la population active et ne sont plus prises en compte par les statistiques du chômage [3]. On peut donc considérer le siège de Minneapolis comme une sorte de keynésianisme mercenaire, compensant le manque d'emplois dans les nouveaux secteurs de la Défense boostés à l'IA, qui ont été le cœur de cette approche « piller et restructurer » de la gouvernance.

Déployés depuis des villes éloignées, ils menottent les détenus puis les battent quand ils ne peuvent plus se défendre. Ils tirent des munitions « non-létales » avec l'intention de mutiler. Ils ont plusieurs fois roulé sur des gens avec leurs véhicules. Des personnes rentrant simplement chez elles après le travail se sont fait briser leurs fenêtres et ont été tirées de force hors de leurs véhicules, pour être battues et détenues pendant des heures, parfois des jours. Maintenant, ils tirent sur des gens avec des munitions létales. Ils ont pris mené un raid sur le parking d'un collège. Ils ont tiré une mère hors de sa voiture, l'ont mis dans un van banalisé et se sont enfuis, laissant son enfant sur un siège arrière avec la porte ouverte par températures négatives (heureusement, la foule l'a sauvé). Ils ont lancé des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sur des voitures pleines d'enfants, causant leur hospitalisation – parmi ces enfants, il y avait un bébé de six mois, incapable de respirer [4]. Pour punir la mobilisation des membres de la communauté, ils ont également commencé à attaquer les maisons de citoyennes, se trompant d'ailleurs souvent d'adresse. Le maire dit qu'il n'y a rien à faire. Le gouverneur a appelé la Garde nationale – pas pour la déployer contre les mercenaires bien sûr, mais contre celleux qui protestent contre eux. Les autorités judiciaires nationales ne refusent pas seulement de s'en prendre aux mercenaires, elles ont au contraire reçu l'ordre d'ouvrir des enquêtes contre les victimes et leurs familles. Chaque nuit, tout le monde regarde des vidéos de corps tapis dans l'ombre se déplaçant dans le froid glacé de la ville assiégée. Sur les livestreams, les gens crient et pleurent, les mercenaires hurlent des menaces, tirent avec leurs armes et, face à une foule suffisamment importante, ils battent en retraite. Les hôtels qui les accueillent sont attaqués. Les voitures qu'ils abandonnent sont pillées. En réponse, des troupes supplémentaires sont envoyées par le président, un roi dément dans un corps pourrissant, criant des ordres incohérents depuis son palais dans les marécages. Le soleil se lève et nous nous réveillons avec le goût amer des atrocités qui nous attendent.

Il y a cinq ans, à quelques rues de là où Renee Good a été assassinée par le lâche Jonathan Ross, un meurtre similaire a déclenché la plus grande insurrection populaire depuis plus d'une génération. Peu après, on nous a raconté une série de mensonges quant à cette rébellion. On nous a dit que c'était un « mouvement social non-violent », alors même que l'image d'un commissariat en flammes vacillait à l'arrière-plan. On nous a dit que, bien qu'il y ait eu des violences, elles avaient été initiées par des agitateurs extérieurs, peut-être la police, voir même des nationalistes blancs. Qui qu'ils fussent, ils n'étaient pas des membres de « la communauté » mais des individus cherchant seulement « à semer le désordre ». On nous a dit que le plan avait toujours été de poursuivre en justice le meurtrier, que c'était seulement une coïncidence si les procédures avaient été entamées seulement une fois que presque toutes les villes principales du pays avaient vu leurs centres-villes pillés et brûlés. On nous a dit de rentrer chez nous, que c'était fini. On nous a dit que les émeutes étaient exactement l'excuse dont Trump avaient besoin pour déclarer la loi martiale et annuler les élections à venir. On nous a dit que si Biden était élu, il allait rétablir la justice. On nous a dit que les déportations prendraient fin et que les décisions de Trump seraient annulées. Que les enfants seraient libérées de leurs cages. On nous a dit que nous devions revenir à la politique habituelle – que c'était la seule façon « d'obtenir des résultats ». Ensemble, ces mensonges ont formé un seul et grand mensonge : l'insurrection n'avait jamais eu lieu et n'aurait plus jamais lieu [5]. Mais l'esprit de l'Histoire se meut de façon curieuse. Ce qui est mort ne meurt jamais tout à fait. Et nous entendrons, encore et encore, les mêmes mensonges :

« Si vous êtes là légalement, vous n'avez rien à craindre… »

C'est toujours le premier mensonge, cru seulement par les plus dérangés et les plus stupides. Même pour les plus virulents soutiens de l'État, le premier mensonge a été ruiné à l'instant même où le tir est parti. Il a alors été reconfiguré : « Si vous ne faites pas obstruction à des agents fédéraux… » Et rapidement ils ajoutèrent les clauses habituelles : « pourquoi étiez-vous sur les lieux d'une émeute ? » (dit-on aux personnes qui vivent dans le quartier) ; « pourquoi avez-vous amené vos enfants à la manifestation ? » (aux familles allant chercher leurs enfants à l'école) ; « ces citoyennes ont des liens avec des groupes de la gauche radicale » (vérité par défaut pour toutes celleux qui s'opposent à une organisation policière ou étatique). Fatalement, la litanie des mensonges proférés par toute force tyrannique tend à chercher la normalisation, sur un mode formulé par les guides de l'armée israélienne, perfectionnés sur les terres bombardées de la Palestine, qui servent depuis longtemps de laboratoire pour de nouvelles horreurs. Et bien sûr, comme un bref regard historique le montrerait, les horreurs ne restent jamais confinées à la Terre sainte. Quand le boomerang impérial revient à l'envoyeur, le processus commence toujours avec les soi-disant « éléments criminels ». Ensuite il vise la gauche et les syndicats. Puis les sympathisantes. Puis n'importe quelle ennemie désignée. Au bout du compte, il vise les ennemis de la nation, pensée en termes de sang et de terre.

Déjà, des citoyennes des États-Unis, sans aucun lien avec les manifestations, ont été détenues lors de raids et ont vu la validité de leurs certificats de naissance remise en cause. Des Natifves Américaines ont été détenus plusieurs jours – en partie comme chantage pour contraindre les gouvernements autochtones à ouvrir leurs territoires à ICE [Immigration and Customs Enforcement]. Ce n'est pas une exagération : dans la ville assiégée, quiconque n'a pas l'air suffisamment blanc (et blanc d'une façon très précise) doit porter en permanence sur soi des preuves de citoyenneté, au risque d'être détenue et déportée. C'est presque mot à mot le scénario prophétisé par la « gauche radicale » lors de la naissance des administrations comme Homeland Security (DHS [Department of Homeland Security]) et ICE, à la suite de la promulgation du Patriot Act par une coalition bipartisane pendant la Guerre contre le Terrorisme. C'est au même moment que la National Securioty Agency (NSA) a gagné de nouveaux et vastes pouvoirs. La première opération inter-administration à viser des « violents gangs transnationaux » a été initiée en 2005 sous Bush et préfigure une bonne part de la rhétorique encore en usage aujourd'hui. Mais le nouvel État sécuritaire a été un effort collectif. En fait, bien qu'initiées sous une administration Républicaine, ce sont les Démocrates qui ont fait de ces administrations des organisations fonctionnelles et ont augmenté considérablement leurs pouvoirs.

Tant ICE que le DHS ont été rapidement étendus sous Obama, qui a supervisé la plus vaste augmentation du nombre de déportations et de construction de camps de déportations, en partie grâce à un contrat public/privé d'un milliard de dollars avec l'entreprise de construction de prisons Core Civic (alors appelé Corrections Corporation of America) [6]. Il se trouve que, Jonathan Ross, l'agent qui a assassiné Renee Good, a été embauché par l'administration au pic de cette vague de déportations de l'ère Obama. Les mêmes années furent celles de l'expansion des data centers de la NSA, pendant lesquelles on assista notamment à la cérémonie d'ouverture du Comprehensive National Cybersecurity Initiative Data Center dans l'Utah, qui est probablement le cœur de l'infrastructure contemporaine de surveillance de masse [7]. De même, c'est l'administration Obama qui a signé les premiers contrats avec Palantir pour surveiller la criminalité transfrontalière, posant les fondations de la collaboration encore en cours de cette entreprise avec ICE [8]. Aujourd'hui, l'entreprise a été sollicitée pour construire une application « qui génère une carte avec des cibles potentielles de déportation, un dossier pour chaque personne et propose “une estimation de fiabilité” de l'adresse actuelle de la personne… » [9]. Ce furent durant les mêmes années que les appels à « abolir ICE » ont pour la première fois eu un écho, avec les appels à défaire les programmes de surveillance de la NSA et à démanteler Homeland Security. Il va sans dire que ces demandes ont été disqualifiées aussi bien par les Démocrates que par les Républicains comme de simples jérémiades de radicaux obstinément irréalistes. Maintenant, nous faisons face à la « réalité » qu'on nous avait promis.

« L'assassin sera poursuivi en justice… »

Ce mensonge est le bateau de sauvetage pour des millions de gens qui s'accrochent à un semblant de foi en un État de droit supposé avoir été, dans un passé glorieux, robuste, mais qui a, si l'on se fie à tout indicateur raisonnable, déjà coulé profondément dans une mer sombre et violente. On nous dira d'attendre, de laisser le système faire son travail, comme si l'ordre civique noyé allait refaire surface. En réalité, cet ordre a toujours été une décoration temporaire, rendue seulement possible par les eaux calmes d'un ordre impérial bien huilé. Mise en crise, la rectitude de l'État est toujours sacrifiée au profit de l'agitation de la puissance pure sur lequel il repose. Celleux qui fondent leur foi sur cette rectitude ne peuvent simplement pas rendre compte du nouveau monde dans lequel iels se trouvent. Ce dont nous sommes alors les témoins, c'est le lent et embarrassant crépuscule de la naïveté politique polie qui a défini une génération entière de libéraux. Les libéraux sont, fondamentalement, une espèce juridique. Retirez-leur leurs lois et leurs procès et il ne vous reste que des repentants confus, aveuglés par les terribles horreurs brièvement entraperçues derrière leur foi brisée. Dans l'immédiat, iels vont continuer comme auparavant, mais avec plus de ferveur. Face à la preuve indiscutable de leur réalité politique, les libéraux vont s'accrocher encore plus fortement aux ruines de leur civilité effondrée, intentant procès après procès, écrivant à leurs élues, faisant du porte à porte pour plaider en faveur de candidats centristes aux élections de mi-mandat comme des fanatiques criblés de bubons se flagellant en guise de pénitence pour la peste.

Nous avons déjà vu une suite continue de procès intentés contre presque tous les aspects du programme trumpiste. Au 20 janvier 2026, il y avait un total de 253 procès mettant en cause les actions de l'administration. Même quand ceux-ci ont une décision favorable, celle-ci s'avère inapplicable. D'un côté, avec le pouvoir décisionnaire de la Cour Suprême ainsi que la nomination des responsables fédéraux à la tête de toutes les administrations concernées, toute attaque juridique peut en dernière instance être réduite à néant. La Cour Suprême a déjà révoqué 17 fois les ordres de Cours inférieures [10]. D'un autre côté, le pouvoir exécutif peut être mobilisé pour tout simplement annuler les décisions légales, soit directement (à travers la multiplication des accords tacites mettant en jeu des pardons présidentiels, par exemple) soit en poursuivant les mêmes fins par d'autres moyens. Par exemple, quand la déportation de Kilmar Abrego Garcia a été jugée illégale par une Cour inférieure (et, fait rare, cette décision a été acceptée par la Cour Suprême), le gouvernement fédéral a cherché à l'inculper pour des accusations fallacieuses afin de justifier des tentatives de déportation ultérieures. Toujours est-il que, précisément parce que ces affaires remontent toujours de Cour en Cour et génèrent, dans les faits, un certain niveau de friction administrative, les libéraux sont capables de conserver une foi magique dans l'idée que ces procès pourraient un jour marcher.

Tout cela laisse peu d'espoir pour une réponse judiciaire aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti. Peu après le meurtre de Good, Ross a été évacué de la scène du crime, qui a été nettoyée sans enregistrement de preuve ni enquête. De manière similaire, d'autres administrations ont été empêchées de sécuriser la scène du meurtre de Pretti. Le Department of Justice n'a engagé aucune poursuite en justice, pas plus que la ville, ou les représentantes de l'État. Le régime a continué de soutenir que Ross et tous ses autres mercenaires ont une immunité totale. Ils ont répété des mensonges purs et simples, immédiatement réfutés par de nombreuses vidéos. Maintenant, comme lors de tout meurtre policier, les plaintes ne seront acceptées que s'il y a des mobilisations de masse d'une échelle et d'une intensité suffisantes. Les manifestations pacifiques, même de taille énorme ou présentées comme des « grèves générales » (qui ne parviennent pourtant pas à mettre à l'arrêt la moindre grande entreprise), n'ont aucune chance d'y parvenir. Maintenant, il n'y a simplement aucun mécanisme imaginable grâce auquel des manifestations prenant un air contestataire pour attirer l'attention politique pourraient encourager qui que ce soit au pouvoir de ne serait-ce qu'amener cette affaire en justice. Les assauts contre la propriété de l'ennemi, les blocages réels et les grèves peuvent produire ce résultat, comme les émeutes l'ont fait dans le cas de George Floyd il y a quelques années. Dans ce cas, cependant, même un procès et une condamnation pourraient facilement être annulées par un pardon présidentiel et, si tant est que les cas du 6 janvier indiquent quoi que ce soit, tout suggère que le pouvoir exécutif le fera. L'État ne peut plus être digne de confiance pour amener ne serait-ce qu'un semblant de justice. Les libéraux peuvent geindre, se flagellant leurs dos pleins de bubons dans des actes futiles de pénitence dans l'espoir de récupérer l'attention de leur dieu criminel. Enfin, leurs bubons éclateront la peste les emportera comme le reste.

« ICE n'est pas bienvenu ici… »

C'est peut-être vrai en une sorte de sens spirituel – dans l'esprit de politiciennes progressistes convaincues, au plus profond de leur cœur, qu'ICE n'a rien à faire ici. Et pourtant, si vous permettez que des atrocités soient commises devant vous et que vous ne faites rien de conséquent pour les arrêter mis à part prononcer un discours un peu ferme et peut-être déposer une plainte faiblarde ou deux, est-ce que vous n'êtes pas, en fait, en train de céder spirituellement aussi ? Ce mensonge est devenu le refrain courant des politiques locales. Le maire l'a dit. Le gouverneur aussi. Et, même clairement « non bienvenu », ICE a fait son nid. Les mercenaires déambulent dans les rues. Ils défoncent les portes des gens, assurés par leurs supérieurs qu'ils n'ont pas besoin de mandat de perquisition signé par un juge. Cet ordre est clairement illégal mais ça n'a plus l'air d'avoir de l'importance [11]. Les seules forces qui se mobilisent un tant soit peu contre cette invasion sont des personnes ordinaires, risquant l'emprisonnement, la mutilation et la mort, pour faire face aux hommes armés envoyés pour emmener leurs voisines dans des camps d'enfermement. Des réseaux robustes de défense des communautés se tissent à travers la ville glacée, ancrés dans l'infrastructure mise en place précisément par les infatigables « extrémistes de gauche » par lesquels le régime semble être si troublé. Grâce à ces réseaux, les mercenaires peuvent rarement se déplacer sans être pistés, rarement faire un arrêt sans être encerclés et rarement agir sans être filmés.

Il ne fait aucun doute que cette sorte de réseaux de réponse des communautés sont parmi les formes les plus importantes d'organisation de classe que les États-Unis ont connu depuis des décennies. Comme l'explique Adrian Wohlleben :

Avec la construction de centres de défense, ou “centros”, combinés à d'autres pratiques de pistage, de filature et de perturbation autonomes, la lutte actuelle contre ICE a initié une re-politisation de l'intelligence infrastructurelle, ainsi qu'une inversion de son orientation “cynégétique” (du statut de proie à celui de prédateur). Ce fait, auquel s'ajoute la tendance notable à restituer la politique dans les espaces de la vie quotidienne, indique une possibilité réelle de dépasser les limites de 2020… [12]

Et pourtant, il semble peu probable que cette intelligence infrastructurelle distribuée et encastrée dans la trame urbaine de la vie quotidienne soit suffisante. Bien que ce soit une première étape nécessaire, le momentum de l'Histoire prend souvent de vitesse nos efforts. Tenir le rythme requiert un saut dans l'inconnu.

« Sortez de chez vous et votez… »

Nous faisons face à une triste réalité : l'invasion est là, la sacro-sainte “résistance” de la classe politique n'est jamais venue et le pouvoir brut qui dirige le monde est visible aux yeux de toutes. Les Démocrates ont déjà catégoriquement refusé les appels en faveur de l'abolition de ICE et ont préféré défendre leur proposition fatiguée jusqu'à l'os des bodycams et des meilleures formations [13]. Face à cela, comment un mensonge aussi simple peut-il persister ? Comment est-ce que quiconque peut légitimement être convaincue que voter, a fortiori pour les midterms, pourrait endiguer le pouvoir du régime ? Toujours est-il que, même pour les libéraux désabusés de leur foi à l'égard des voies légales, poursuivant maintenant ICE dans leur Honda Fit, sonnant l'alerte avec leurs sifflets et brandissant leurs téléphones comme un bouclier – et, malgré l'absurdité de cette image, risquant légitimement leur mort en faisant cela – un résidu de foi dans le système électoral demeurera, même maintenant que la croyance dans l'ordre judiciaire a été brisée. Les élections sont, pour les libéraux, précisément la façon dont les torts systémiques sont rectifiés. Elles offrent un chemin pour revenir aux domaines législatifs et exécutifs desquels le pouvoir semble émaner. Ainsi, gagner les législatives de 2026 et, avec un peu d'espoir, la présidentielle de 2028, semble être le moyen raisonnable par lequel le régime pourrait être destitué et ses méfaits corrigés. Et pourtant, même pour les libéraux actuellement mobilisés, une peur demeure : et si c'était, finalement, un mensonge ?

L'illusion « sortez et votez » persiste en partie parce que les États-Unis correspondent maintenant parfaitement à ce que Ernst Fraenkel, un avocat en droit du travail qui a vécu la montée du nazisme, appelait un « État dual » [Dual State, Doppelstaat], dans lequel le régime est capable de « maintenir sur ses rails l'économie capitaliste gouvernée par des lois stables – et de maintenir une normalité au-jour-le-jour pour une bonne part de ses citoyennes – tout en établissant un domaine d'illégalité et de violence d'État », comme le dit le chercheur Aziz Huq. Avec ce fonctionnement dédoublé, un « État normatif » caractérisé par un « système légal ordinaire de lois, procédures et précédents » qui continue à opérer, alors qu'à ses côtés un « état d'exception » [prerogative state] parallèle définit par « un arbitraire illimité et une violence sans contrainte légale » devient la norme pour certains espaces géographiques ou pour la gouvernance de groupes démographiques particuliers. Pour Fraenkel, cette zone de « non-droit » ne contredit pas la zone légale ouvertement, mais opère plutôt en tandem avec, même si les « deux États cohabitent de façon malaisée et instable » parce que « le peuple ou des affaires peuvent être jetés hors de l'État normatif vers l'état d'exception », sur un coup de tête politique. Mais la tendance est claire : au fil du temps, la dictature de « l'état d'exception déformerait et détricoterait lentement les procédures légales de l'État normatif, laissant un domaine de plus en plus réduit aux lois ordinaires » [14].

C'est notamment rendu possible parce que le pouvoir social n'opère pas principalement à travers l'État. À sa racine, le pouvoir de l'élite sur les masses est économique. L'État et l'ensemble de la classe politique qui le pilotent sont, en dernière instance, une émanation de cette forme plus fondamentale de pouvoir de classe, définit par le contrôle de la richesse sociale. C'est crucial pour comprendre le comportement en apparence suicidaire du régime : l'État n'a jamais supposé servir d'institution de représentation universelle défendant abstraitement les droits « du peuple ». Il a toujours été conçu pour être, en fin de compte, une machine de négociation au sein de (et de défense des intérêts de) l'élite propriétaire. Durant certaines périodes de prospérité impériale, l'intérêt général de la population [du cœur de l'Empire] peut plus ou moins être aligné avec les intérêts des élites. Mais ce sont des agencements temporaires. Si Fraenkel, né et élevé durant une de ces périodes, voit l'état d'exception comme l'exception, il est en fait bien plutôt la norme historique. Le mystère du comportement étrange du régime se dissout quand nous le voyons à la fois comme une lutte de factions entre différents cadres des élites – en d'autres termes, comme un mécanisme de pouvoir et de pillage déployé par certaines fractions du capital contre la population dans son ensemble et, potentiellement, au détriment d'autres fractions – et comme une tentative frénétique par ces élites, mises en cause par des blocs ascendants de capital dans d'autres zones géopolitiques, de définir une stratégie qui permettra à leur pouvoir de survivre dans un avenir géopolitique incertains.

Peut-être que la tendance la plus importante derrière l'émergence de l'État dictatorial dual est celle-ci : alors même que l'inflation détruit les salaires et que les coûts de l'énergie flambent dans l'économie du quotidien, le marché boursier a atteint des hauteurs stratosphériques sans précédents. Il en résulte que les quinze capitalistes les plus riches du pays ont gagné presque un millier de milliards de dollars de richesse en 2025 (passant de 2,4 à 3,2 milliers de milliards), que 935 milliardaires aux États-Unis contrôlent désormais autant de richesse (8,1 milliers de milliards) que la moitié la plus pauvre de la population (170 millions de personnes) [15]. Ce n'est pas une exception trumpiste. C'est bien plutôt une tendance qui se constitue depuis l'ère Obama au début des années 2010 – poursuivant une tendance qui commença à la fin des années 1990 avec la première bulle internet, avant d'être mise en pause par l'explosion de celle-ci – et qui s'est accélérée à des niveaux sans précédents non pas sous Trump, mais sous Biden. Ensemble, les 0,01 % des états-uniennes les plus riches (à peu près 16 000 familles) contrôlent désormais 12 % de la richesse nationale, trois fois plus que ce que ce même fragment de la population contrôlait au sommet du Gilded Age [16]. Malgré des alertes continues selon lesquelles Trump « détruit l'économie », la réalité est que l'économie se porte bien. Étant donné cette triste réalité, nous ne devons pas nous imaginer qu'élire des Démocrates dans des districts déjà électoralement charcutés comme un poulet mis en pièces résulterait en un régime substantiellement différent de quelque façon que ce soit que le régime actuel.

« Ne donnez pas une excuse à Trump… »

On en vient au cœur du problème. Une fois que l'illusion de civilité s'effondre, révélant la violence et la ruse du pouvoir en tant que telles, de nouveaux mensonges émergent pour remplir les fonctions contre-insurrectionnelles classiques. Leur but est d'endiguer la réponse immédiate à l'État tyrannique, de faire en sorte qu'elle assiste la répression étatique en dénonçant des militantes et d'enrailler toute préparation à ce qui va arriver ensuite. « Ne leur donnez pas une excuse », « Ne vous faites pas avoir », « Ne leur donnez pas ce qu'ils veulent » – tous combinés dans des nouvelles théories complotistes quant à des agents provocateurs et des pavés supposément placés par la police. Comme en 2020, ces mensonges gravitent autour de l'idée que se battre contre l'invasion de l'armée mercenaire finira par donner au gouvernement une excuse pour invoquer l'Insurrection Act et imposer la loi martiale. Ce mensonge apparaît avoir une intégrité parce que le régime a menacé à répétition de faire exactement cela. Mais toute trace de logique s'évapore rapidement. Qu'est-ce que serait une « excuse » suffisante et pourquoi une telle excuse serait nécessaire à un régime qui n'a absolument aucun scrupule à violer la constitution, falsifier des preuves et persécuter ses opposantes ? Pourquoi ne pas simplement fabriquer une telle excuse ? Les policiers fédéraux ont envahi une ville, ils attaquent et tuent activement des civils – c'est déjà une forme de loi martiale, la paperasse en moins. Surtout, le but de la loi martiale est d'imposer l'obéissance. Donner préemptivement au régime précisément ce qu'il veut ne permet pas tant d'éviter la loi martiale que ça ne la rend superflue. Si les gens continuent de refuser à être obéissantes et que le régime invoque finalement les puissances normatives requises pour déclarer la loi martiale, ce ne sera la faute que du régime lui-même, peu importe ce qu'il choisit comme excuse.

Mais nous devons aussi nous demander si la loi martiale est ici nécessaire. Comme le modèle de l'État dual de Fraenkel le suggère, il n'y a pas un moment singulier durant lequel un gouvernement élu devient soudainement autoritaire. Les formes de pouvoir d'exception coexistent bien plutôt avec les formes normatives et étendent progressivement leur domaine d'influence au fil du temps. Le siège des Twin Cities est une preuve éclatante qu'un tel processus est en cours. Accueillir pacifiquement des manifestations contre le pouvoir d'exception ne fait rien pour arrêter son progrès. Nous nous retrouvons alors face à un choix : soit ne rien faire mais manifester et constituer des archives alors que la répression augmente lentement dans l'ombre, soit résister ouvertement et par là forcer la répression à se montrer au grand jour et aux yeux de toutes. Le premier choix comporte moins de risques immédiats. Il peut être justifié comme une pause stratégique permettant de constituer des capacités militantes. Mais une telle justification requiert d'indiquer ce que sont ces capacités en voie de constitution. De son côté, le choix de la résistance ouverte comporte des risques immédiats énormes : des arrestations de masse, la torture et l'assassinat ciblé d'activistes, et l'ouverture de la voie pour un déploiement encore plus vaste du pouvoir d'exception contre une part plus large de la population. La différence cruciale entre ces deux choix est que la résistance ouverte comporte au moins la possibilité de déclencher la mobilisation de masse qui est requise pour construire un pouvoir populaire et renverser l'élite tyrannique, alors qu'activer des voies normatives de plus en plus en étroites ne permet rien de tel.

L'Histoire démontre clairement que tenter de jouer la montre face au glissement vers des degrés de plus en plus profonds de tyrannies dans l'espoir que l'État normatif soit restauré par une intervention de ses adhérents restants (dans ce cas, les politiciennes démocrates, certaines républicaines centristes et des technocrates gouvernementaux comme Jerome Powell) ne fait qu'augmenter la ferveur des élites qui bénéficient de l'ordre d'exception. La question est alors double : Premièrement, que faire ? Deuxièmement, qu'est-ce qu'on nous fera, peu importe ce qu'on fait ? C'est là que la question de la guerre civile émerge. La politique américaine elle-même peut être comprise comme existant toujours dans un état de guerre civile latente. Sous certaines conditions, cette latence chute et le spectre d'une véritable guerre civile devient vite visible. Déjà en 2020, « le spectre toujours-présent d'une seconde guerre civile, plus balkanisée » est entrée dans la conscience publique [17]. L'idée de guerre civile tend à suivre les déplacements du déploiement du pouvoir d'État, particulièrement ceux en réponse à des soulèvements émancipateurs. Comme l'explique Idris Robinson :

L'opération fondamentale de l'État fonctionne en repoussant la menace omniprésente de la guerre civile. L'État en tant que tel peut être pensé comme ce qui bloque et inhibe la guerre civile. Ce qui est unique dans ce pays est sa tradition de l'émancipation singulière, qui est elle-même intriquée à notre compréhension de la guerre civile. [18]

La restructuration en apparence suicidaire de l'État en État dual est un moyen standard à travers lequel les insurrections populaires et d'autres conflits sociaux incendiaires sont endigués et l'ordre existant est restauré.

Par le passé, les pouvoirs d'exception ont été invoqués précisément pour repousser le spectre de la guerre civile et de la révolution. Depuis sa promulgation en 1807, l'Insurrection Act a été invoqué au moins 30 fois par quinze présidents, formellement et informellement. De même, la loi martiale a été déclarée au moins 68 fois. Bien que les deux aient été utilisés pour contrer des menaces de droite (particulièrement pendant la Reconstruction et le mouvement des Droits civiques d'après-guerre) ou des conflits violents entre groupes de travailleurses, l'usage de loin le plus courant de la force militaire fédérale a visé l'écrasement des révoltes d'esclaves, de grèves et d'autres insurrections. Un des premiers déploiements internes majeurs de l'armée états-unienne a été le fait du génocidaire Andrew Jackson, pour écraser la rébellion d'esclaves menée par Nat Turner en 1831. De même, l'Insurrection Act a été invoqué par Rutherford Hayes pour mettre fin à la grève des cheminots de 1877, par Warren Harding pendant la bataille de Blair Mountain en 1921 – la plus grande insurrection armée depuis la Guerre civile – par Lyndon Johnson en réponse aux émeutes qui suivirent l'assassinat de Martin Luther King Jr. en 1968 et par George H.W. Bush en réponse aux soulèvements de Los Angeles en 1992 [19]. En d'autres termes, ni l'invocation de l'Insurrection Act, ni la déclaration de la loi martiale ne signalent nécessairement une guerre civile imminente ou même la suspension du pouvoir normatif.

« Un agent infiltré a commencé… »

Alors que le siège continue, que les atrocités s'accumulent, que les appels et les manifestations des politiciennes progressistes s'avèrent impuissants, quelque chose va lâcher. De plus en plus de gens vont s'affairer à détruire les propriétés de ICE, chaque fois que c'est possible. De plus en plus de gens vont voir la nécessité de mettre à l'arrêt et de détruire le cœur de l'infrastructure économique par laquelle opère le pouvoir des élites. Par exemple, UnitedHealthGroup, dont le siège est dans la banlieue de Minneapolis, était l'un des donateurs principaux de la campagne de Trump (plus de 5 millions, avec Musk) et un des majeurs bénéficiaires du programme du Trump Project 2025 [20]. De même, l'entreprise Target, siégeant elle aussi dans la banlieue des Twin Cities – connue pour gérer une des bases de données de reconnaissance faciale les plus importantes au monde, partageant ces données avec le gouvernement – a donné un million de dollars au fond d'inauguration de Trump et a activement collaboré avec la force d'occupation [21]. Alors que la police et la garde nationale arrivent en soutien à ICE, la population va se révolter. Les grèves vont se répandre. Au bout d'un moment, quand il deviendra clair que ICE peut et va vous tuer sans conséquence, quelqu'un va tirer en retour. C'est là que le mensonge final advient, nous disant que la révolte elle-même fut lancée non par le peuple mais par des « agitateurs extérieurs », des agents infiltrés ou même des suprémacistes blancs.

Ce mensonge a une longue histoire déjà bien documentée [22]. Et pourtant le mensonge persiste, activement perpétué par des activistes agissant comme indic' auto-désignés au sein de n'importe quel mouvement. En déclarant que toute action agressive envers l'ennemi est le fait d'agents secrets de la police, ces informateurices cherchent, surveillent et parfois détiennent des manifestantes afin de les remettre à la police. Souvent, la police elle-même encourage ce mythe, comme durant la rébellion suite au meurtre de George Floyd en 2020, pendant laquelle des rumeurs se sont répandues stipulant que la première vitrine fut brisée par un agent de police infiltré ou par un suprémaciste blanc. La police publia ensuite une déclaration prétendant avoir identifié cet agitateur comme un membre des Hells Angels, seulement pour discrètement abandonner cette déclaration peu après – aucune plainte ne fut déposée, bien que les données relatives aux arrestations prouvent que la plupart des personnes arrêtées pendant les émeutes le furent dans un périmètre proche des faits [23]. Deux autres cas de 2020 montrent les conséquences de telles rumeurs.

  1. La première se diffusa à Seattle : après que la police abandonna le commissariat de l'Est de la ville, la zone fut occupée par des manifestantes. Des débats firent rage pour déterminer si le commissariat serait incendié, comme à Minneapolis. Beaucoup clamèrent que toute tentative de faire cela serait le fait d'un agent infiltré. Puis, le 12 juin, un homme en vêtements clairs tenta la chose, empilant des débris sur le côté du bâtiment, les enflammant et s'en allant. Les manifestantes sur les lieux ont éteint le feu alors que d'autres ont poursuivi et filmé l'homme, prétendant qu'il était un agent infiltré. Même s'il est parvenu à s'échapper, ces manifestantes-indic' ont ensuite mis en ligne des images et les ont diffusées jusqu'à ce qu'elles soient partagées par la police, qui utilisa ces images pour identifier Isaiah Thomas Willoughby comme suspect. Willoughby plaida coupable pour incendie criminel l'année suivante et fut condamné à deux ans de prison et plusieurs années supplémentaires de sursis à suivre. Peu après, il fut révélé que Willoughby n'était pas un agent infiltré mais était le colocataire endeuillé de Manuel Ellis, un homme non-armé, assassiné par la police à Tacoma plus tôt en 2020 [24].
  1. Le second cas eu lieu à Atlanta. Après que Rayshard Brooks fut assassiné par la police d'Atlanta en dehors d'un restaurant Wendy's, des habitantes du quartier alentour occupèrent le parking et ont ensuite brûlèrent le bâtiment. Les manifestantes-indic' ont immédiatement déclaré que l'incendie était le fait d'un agent infiltré et ont écumé internet à la recherche de vidéos d'une femme blanche supposée avoir allumé le feu. Ces vidéos furent ensuite envoyées à la police. La femme blanche n'était cependant pas un agent infiltré. Elle était l'amoureuse de Rayshard Brook et, à cause de ces indic', elle a été accusée et condamnée pour incendie criminel [25].

Ce qui ne veut pas dire que la police infiltrée ou les informateurs de la police n'existent pas dans les manifestations. Il y a des preuves bien documentées que cela arrive. De la même façon, les agents fédéraux infiltrent bien les groupes militants, où ils suggèrent et aident souvent à la coordination d'actions hautement illégales pour piéger ces groupes – c'est tout à fait quelque chose dont il faut se soucier au sein d'assemblées publiques et d'espaces fermés d'organisation et de préparation. Mais ça n'arrive pas en pleine manifestation. Comme tout vétéran des luttes politiques aux États-Unis vous le dira, les infiltrées en manifestation ont presque toujours pour mission d'enregistrer secrètement les événements, de communiquer avec la police et, dans certains cas, de détenir des manifestantes se préparant à jeter des objets ou portant des armes. En d'autres termes, la police infiltrée remplit globalement les mêmes fonctions que les manifestantes-indic' elleux-mêmes. La vocation ultime du mythe de l'agent provocateur est donc d'amener des activistes à jouer le jeu de la contre-insurrection.

« Nous ne sommes pas de taille… »

Le mensonge final dit que, même si nous essayons, il n'y a pas de possibilité de résister. C'est l'excuse déjà mobilisée par le maire, qui a justifié le fait de ne pas mobiliser la police afin de ralentir les mercenaires ou d'enquêter contre eux en clamant que ICE surpasserait en nombre et en armes la police locale [26]. De la même manière, le gouverneur sait qu'appeler la garde nationale contre une administration fédérale serait un acte criminel, menant à une fédéralisation des troupes de l'état [californien] ce qui, si cela crée une division de la chaine de commandement, est couramment vu comme la voie la plus probable pour un conflit entre les forces étatiques et fédérales et, par là, le début d'une guerre civile – comme l'explique un article qui a largement circulé documentant les simulations de conflits civils potentiels, effectuées par des chercheurses de l'Université de Pennsylvanie [27]. Et pourtant ces approches échouent à saisir deux faits. Premièrement, elles acceptent sans la questionner la supposée opposition entre « Démocrates » et « Républicains » et surestiment donc la volonté des politiciennes au niveau local – qui sont nombreuxses à être financées par exactement les mêmes intérêts privés que Trump – à s'engager à quoique ce soit ressemblant de près ou de loin à une résistance significative contre l'invasion fédérale. Deuxièmement, elles supposent que la résistance doit venir de l'État lui-même, peut-être avec le soutien d'institutions affiliées comme les syndicats ou les associations caritatives. Et par là, ces approches ignorent complètement le rôle que joue une population mobilisée.

La perspective d'une guerre civile advient quand les conflits matériels établis entre les élites coïncident avec l'agitation populaire, permettant à cette dernière de servir de véhicule aux premiers. Les guerres civiles peuvent mener à des conflits révolutionnaires quand leur dimension populaire est organisée indépendamment de ces élites et prend un caractère partisan – c'est-à-dire, un caractère qui ne cherche pas simplement la redistribution de biens ou de droits dans le système existant, mais la transformation sociale de ce système lui-même, à des fins émancipatrices. Dans l'immédiat, les conflits entre les groupes d'élites ne sont pas suffisants pour encourager une rébellion menée par des politiciennes au niveau local. Il y a très peu de chance que le conflit simulé entre forces étatiques et fédérales ait effectivement lieu, à moins qu'il ne soit déclenché de l'extérieur, c'est-à-dire par une agitation populaire. Et c'est précisément là où faillissent les prédictions existantes, en refusant de prendre en compte la perspective d'un conflit plus général, à l'échelle d'une société entière, contre les forces d'occupation. La réalité que les politiciennes libérauxles essaient de masquer est que la population dépasse largement en nombre la force occupante, que le pouvoir des élites économiques assises derrière Trump dépend de la population qui travaille, et que même minimalement organisée, cette population a donc la capacité de défaire l'invasion elle-même.

Phil A. Neel
Images : David Guttenfelder
Traduit par Benjamin Gizard


[1] D'abord paru en anglais chez nos amis de IllWill, traduit et co-publié par la nouvelle et excellente revue d'idées Montages.

[2] Peter Hart, “Trump's Attacks on Jobs Numbers Are Noise – And Still Dangerous,” Center for Economic and Policy Research, September 23, 2025, https://cepr.net/publications/trumps-attacks-on-jobs-numbers-are-noise

[3] Leila Bengali, Ingrid Chen, Addie New-Schmidt, and Nicolas Petrosky-Nadeau, “The Recent Slowdown in Labor Supply and Demand,” Federal Reserve Bank of San Francisco, January 12, 2026. Illustration 4.

[4] Kilat Fitzgerald, “North Minneapolis ICE shooting : Children hospitalized after flash bang, tear gas hits van,” Fox9 KMSP, January 15, 2025 https://www.fox9.com/news/children-hospitalized-flash-bang-hits-van-jan-15

[5] Ayant identifié rapidement cette réponse, Idris Robinson a dit la vérité : « Un soulèvement national a bien eu lieu. L'aile progressiste de la contre-insurrection cherche à nier et à désarticuler cet évènement » (“How it Might Should be Done,” Ill Will, 16 janvier 2020 ; trad. fr. : « Comment ça devrait pouvoir se faire », lundilmatin, 21 septembre 2020, https://lundi.am/Comment-ca-devrait-pouvoir-se-faire).

[6] Eric Levitz, “The Obama Administration's $1 Billion Giveaway to the Private Prison Industry,” New York Magazine Intelligencer, August 15, 2016 https://nymag.com/intelligencer/2016/08/obamas-usd1-billion-giveaway-to-the-private-prison-industry.html

[7] Ingrid Burrington, “A Visit to the NSA's Data Center in Utah,” The Atlantic, November 19, 2015 https://www.theatlantic.com/technology/archive/2015/11/a-visit-to-the-nsas-data-center-in-utah/416691/

[8] Palantir, “About Palantir,” Palantir, consulté le 21 août 2025, https://blog.palantir.com/about-palantir-ddddb78aec29

[9] Joseph Cox, “‘ELITE' : The Palantir App ICE Uses to Find Neighborhoods to Raid,” 404 Media, 15 janvier 2026, https://www.404media.co/elite-the-palantir-app-ice-uses-to-find-neighborhoods-to-raid/

[10] Lawfare, “Trump Administration Litigation Tracker,” Lawfare, January 20, 2026 https://www.lawfaremedia.org/projects-series/trials-of-the-trump-administration/tracking-trump-administration-litigation

[11] Luke Barr, “ICE memo allows agents to enter homes without judicial warrant : Whistleblower complaint,” ABC News, January 22, 2026 https://abcnews.go.com/US/ice-memo-allows-agents-enter-homes-judicial-warrant/story?id=129436766

[12] Adrian Wohlleben, “Revolts Without Revolution,” Ill Will, November 14, 2025 (trad. fr. : « Révoltes sans révolutions », 2 décembre 2025, https://lundi.am/Revoltes-sans-revolution )

[13] Mychal Denzel Smith, “‘Abolish ICE' Is More Popular Than Ever. How Will Democrats Drop the Ball This Time ?,” The Intercept, January 18, 2026 https://theintercept.com/2026/01/18/abolish-ice-democrats/

[14] Aziz Huq, “America Is Watching the Rise of a Dual State,” The Atlantic, March 23, 2025 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/

[15] Sharon Zhang, “Top 15 US Billionaires Gained Nearly $1 Trillion in Wealth in Trump's First Year,” Truthout, January 07, 2026 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/

[16] Marcus Nunes, “The Great Reconcentration : Why America's Ultra-Wealthy Now Control 12% of National Wealth,” Money Fetish, January 20, 2026 (https://marcusnunes.substack.com/p/the-great-reconcentration-why-americas). Les chiffres cités par Nunes utilisent la méthodologie établie dans : Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, “The Rise of Income and Wealth Inequality in America : Evidence from Distributional Macroeconomic Accounts,”, Journal of Economic Perspectives, 34(4), Fall 2020 ( https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/jep.34.4.3

[17] I. Robinson, op. cit.

[18] Ibid.

[19] Joseph Nunn, Elizabeth Goitein, “Guide to Invocations of the Insurrection Act,” Brennan Center for Justice, April 25, 2022 https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/guide-invocations-insurrection-act

[20] Ian Vandewalker, “Unprecedented Big Money Surge for Super PAC Tied to Trump,” Brennan Center for Justice, August 05, 2025. Online here ; People's Action, “UnitedHealth Will Be a Top Beneficiary of Trump's Project 2025,” People's Action, October 15, 2024 https://peoplesaction.org/unitedhealth-will-be-a-top-beneficiary-of-trumps-project-2025/

[21] KPFA, “The Hidden Side of Target : Surveillance, Policing, and a Call for Scrutiny,” KPFA, February 20, 2025. https://kpfa.org/area941/episode/the-hidden-side-of-target-surveillance-policing-and-a-call-for-scrutiny/ Mike Hughlett, “Target gave $1M to Trump inauguration fund, a first for the company,” The Minnesota Star Tribune, April 29, 2025 (online here) ; Louis Casiano, “Anti-ICE agitators occupy Minnesota Target store, demand retailer stop helping federal agents”, Fox News, January 19, 2026 https://www.foxnews.com/us/anti-ice-agitators-occupy-minnesota-target-store-demand-retailer-stop-helping-federal-agents

[22] Dave Zirin, “The Fiction of the ‘Outside Agitator,'” The Nation, May 03, 2024 https://www.thenation.com/article/activism/outside-agitator-false-narrative/ Code Switch, “Unmasking the ‘Outside Agitator'”, NPR, June 10, 2020 https://www.npr.org/2020/06/09/873592665/unmasking-the-outside-agitator Glenn Houlihan, “The ‘Outside Agitator' Is a Myth Used to Weaken Protest Movements,” In These Times, June 03, 2020 https://inthesetimes.com/article/racial-justice-protests-minneapolis-outside-agitator-myth

[23] Logan Anderson, “Who was Umbrella Man, who smashed windows before ‘first fire' in 2020 Minneapolis protests ?” The Minnesota Star Tribune, May 30, 2025 https://www.startribune.com/umbrella-man-minneapolis-autozone-george-floyd/601357315

[24] Mike Carter, “CHOP protester who pleaded guilty to arson was Manuel Ellis' housemate, lawyer says,” The Seattle Times, June 09, 2021 https://www.seattletimes.com/seattle-news/law-justice/chop-protester-pleads-guilty-to-federal-arson-charge-for-setting-fire-at-seattles-east-precinct/ US Attorney's Office, “Tacoma man sentenced to two years in prison for early morning fire in ‘CHOP' zone,” United States Attorney's Office Western District of Washington, October 05, 2021 https://www.justice.gov/usao-wdwa/pr/tacoma-man-sentenced-two-years-prison-early-morning-fire-chop-zone

[25] Pour un aperçu des manifestations à Atlanta, voir : Anonyme, “At the Wendy's : Armed Struggle at the End of the World,” Ill Will, November 09, 2020 https://illwill.com/at-the-wendys ; Concernant les répercussions légales, voir : Kate Brumback, “2 Plea Guilty in Fire at Atlanta Wendy's During Protest After Rayshard Brooks Killing,” Claims Journal, December 07, 2023 https://www.claimsjournal.com/news/southeast/2023/12/07/320817.htm

[26] Tim Miller and Anne Applebaum, “Anne Applebaum and Jacob Frey : Using Lies to Justify Violence,” The Bulwark, January 09, 2026 https://www.thebulwark.com/p/anne-applebaum-and-jacob-frey-using

[27] Claire Finkelstein, “We ran high-level US civil war simulations. Minnesota is exactly how they start,” The Guardian, January 21, 2026 https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jan/21/ice-minnesota-trump

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