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20.01.2026 à 11:39

Iran comme fourre-tout

dev
Texte intégral (789 mots)

Prendre ce pays, ce nom, ce peuple, ses peuples,
et y mettre tout :

des affects tristes, des passions tristes, des fantasmes,
de l'ignorance, de la soif, de la faim,
du désir, de la frustration, de l'insatisfaction, de l'échec,
des « je veux », des « je souhaite », des regards hautains,
des conneries déguisées en empathie,
des conneries déguisées en sympathie,
des conneries déguisées en union des peuples opprimés,
des intérêts personnels qui n'osent pas dire leur nom,
des « je suis solidaire » qui ne coûtent rien,
des analyses géopolitiques de comptoir,
des nostalgies d'empire inversées,
des anticolonialismes qui reconduisent le colonial.

Fourre-tout.

Je n'aime pas trop l'impérialisme — vas-y, mets ça dedans aussi.
Je n'aime pas les USA — l'ennemi de mon ennemi, c'est bon, y'a l'Iran.
Je n'aime pas Bibi — l'ennemi de mon ennemi, y'a l'Iran.
La paresse m'habite — c'est bon, y'a l'Iran.

Fourre-tout.

Transformer tout en symbole : la femme, la liberté, la vie.
Trois mots, un slogan, un hashtag, une story — suivant.
Perdre la singularité du réel au profit des clichés.
Perdre la singularité au profit des récupérations.
Perdre la singularité au profit d'une lecture coloniale.
Perdre le visage au profit du drapeau.
Perdre le corps au profit du discours.

Iran, signifiant vide.
La voie est libre.

Y fourrer des discours d'extrême droite,
de campistes, de douteux,
qui doutent de l'assassinat des Iraniens,
qui doutent du fascisme de la République islamique,
qui planent dans leur paranoïa,
aveuglés par le discours d'un régime qui tue
et n'ose même pas assumer sa tuerie,
qui parle de « terrorisme » quand il y a soulèvement,
qui dit « complot étranger » quand il y a des corps dans la rue,
qui efface les prénoms, les âges, les visages.

Qui tue.
Et tue.
Et tue.
Et tue.
Et tue.
Tue, dans le black-out.

Fourre-tout.

Gauche, droite, centre : tout y est.
Tout et son contraire y sont.
Tout s'annule !
Quel foutoir !
Quel bordel !

En même temps que tu es ébloui par le symbole,
en même temps qu'à Montreuil ou ailleurs, dans ta cave, tu parles aisément de ce que tu ne sais pas,
en même temps qu'à Paris, dans ton cercle qui déchire, tu nuances ce qui ne se nuance pas,
en même temps que Roger Waters devient le porte-voix de la République islamique
— preuve qu'au moment voulu n'importe quel révolutionnaire de salon peut parler dans la langue de l'ennemi,
confondre anti-impérialisme et complaisance avec les bourreaux —
en même temps que, dix jours après, l'Internet n'est toujours pas rétabli en Iran,
en même temps que le téléphone ne sonne toujours pas,
en même temps que le silence de là-bas pèse plus lourd que tous les discours réunis,
en même temps que les cadavres de centaines de personnes sont encore par terre en Iran,
enfants, adolescents, tués par des armes de guerre, par des snipers,
en même temps que les mollahs se moquent de ce que tu penses dans ton petit cercle éclairé,
en même temps que ta nuance ne sauve personne,
en même temps que ta prudence est une lâcheté qui s'ignore.

Une seule question, maintenant :

Tu te prends pour qui ?

Parham Shahrjerdi

20.01.2026 à 11:28

L'Horizon du langage

dev

« La force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur »
Pablo Durán

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (1069 mots)

Je ne saurai dire aujourd'hui pour qui ni pourquoi j'écris. D'ailleurs, je n'écris pas. Je ne fais pas ce que l'on appelait écrire il y a encore une génération : je me parle à moi-même. Écrire était autre chose, un mode de conscience, une façon de se concentrer par, et à travers le langage. Une façon de s'éclairer et de penser que l'on éclaire le monde. Oui, j'ai fréquenté ce lieu, réduit par la culture et le commerce au style, à l'érudition, à la forme, au sujet, au genre, tous ces repères qui éludent, précisément, ce qu'est écrire pour celui qui écrit.

Comme André Breton, un homme qui reste l'un de ceux auxquels je pense avec le plus de complicité, le plus de désir partagé, j'ai écrit pour rencontrer des hommes. J'ai écrit pour m'extraire du sommeil collectif, pour distinguer le monde, et pour rencontrer mes semblables. Avais-je quelque chose à dire ? Sans doute que non, mais comment aurai-je pu réduire l'écriture à cette unique nécessité ? Comment aurai-je pu réduire l'écriture à ce qui la légitime aux yeux du plus grand nombre dont je voulais m'extraire, comme on extrait une dent ? Il n'y a pas de bons sentiments dans l'écriture, il n'y a que la violence du retrait. Est-ce à dire qu'il n'y a qu'un rapport existentiel à l'écriture qui vaille ? Non plus, mais nul ne peut impunément nier ce qu'il lui en coûte d'écrire, sur quelle dépense s'élèvent ses phrases, les plus froides comme les plus légères, les plus désinvoltes comme les plus acérées.

J'ai fort souvent raté ma cible. J'ai fort souvent été désespéré par moi-même. Sans doute n'ai-je pas été un homme de goût, ni capable d'envoyer les bons signaux. Trop faibles, mes signaux. Trop ésotériques, ou trop agressifs. On n'agresse pas le lecteur, cela ne se fait pas. On ne lui dit pas qu'il est complice d'un saccage : au nom de quoi ? Mais qu'importe. Il y a une histoire des mœurs avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a une histoire des sensibilités et des mentalités avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a même une histoire des concepts et une histoire de la morale avec lesquelles l'écriture ne s'entend pas. Les choses ne vont jamais d'elles-mêmes lorsque l'on se met à écrire. On ne témoigne pas, on ne s'insère pas, on n'agrémente rien : on fait d'emblée sécession. Croire que cette sécession est ce qui distingue la littérature est l'un des sophismes les plus communément partagés. La neutralisation culturelle de l'écriture par ce pli lui fait rejoindre l'utilitarisme le plus servile : celui de la censure morale et idéologique. Cette censure s'applique à la pensée elle-même, elle s'applique à l'éveil de soi depuis soi-même : elle touche au destin.

Écrire, ce fut longtemps pour moi remettre en question mon destin, et même, agir directement sur lui. Écrire ne m'a jamais servi à me présenter au monde des hommes, mais à fuir leur commerce. Écrire ne m'a jamais servi à me représenter moi-même pour participer au concert des identités et des statuts sociaux, mais à frayer autrement le sens de toute chose pour entrer en contact avec le réel. Écrire a immédiatement relevé pour moi d'une recherche de contact avec le réel, qui ne pouvait passer que par l'expérience de ma propre liberté. Non pas la liberté de tout faire, ni de savoir tout écrire, je n'ai jamais confondu la liberté avec la maitrise, non, c'est même l'inverse : ma liberté s'est toujours exercée le mieux dans la déprise, dans le saut au-delà de moi-même. Écrire fut pour moi aller au-delà de ma propre identité, transgresser ma propre image dans le miroir, briser la loi commune, ouvrir le champ. Autrement dit, écrire signifiait s'opposer à toutes les autorités.

Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, plus rien ne semble impossible. En traversant le feu de la langue, on se dit que les hommes, s'ils armaient mieux leur langage, pourraient être libres et ne plus subir la loi absurde de ceux qui les dominent. Ils pourraient entrer en contact autrement avec ce qui est – sans rien changer au mystère de chaque individualité. On se dit qu'il suffirait d'abattre cette cloison étanche qui sépare chaque conscience de son éveil pour se déniaiser du social et que celui-ci s'effondre, que toute son illusion s'effondre. J'ai donc toujours identifié le fait d'écrire à celui d'avoir été éveillé à quelque chose qui se dérobe continument sous l'avancée de mes phrases, mais qui en constitue la condition opérante, l'exercice même. Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, chaque geste s'élargit au point que l'on ne comprend plus pourquoi les hommes se laissent guider par la fatalité qu'ils identifient à une logique inviolable. On ne comprend plus aucune des objections les plus courantes. On ne supporte plus le gâchis des idées. On ne comprend plus ce qui rend impossible la réalisation ou le refus de telle ou telle chose relativement banale. On ne comprend plus l'isolement qui sépare les imaginations. Car la force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir, ni de le représenter, mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur. Sa révélation est comparable à celle qui saisit devant la mort : on y surprend le symbolique à l'œuvre. Une fois ce prodige effectué, il n'y a pas de retour en arrière. Celui qui écrit sait qu'il a un corps et qu'écrire excède le langage. Voilà pourquoi surveiller ce qui s'écrit cela a toujours été surveiller les corps et voilà pourquoi il est encouragé aujourd'hui que plus aucun corps n'écrive.

Pablo Durán

20.01.2026 à 10:53

À propos de « La rafle des Gitans » et du livre de Raúl Quinto

dev

Entretien avec Raoul Gomez, son traducteur

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (4111 mots)

« Comprenez qu'est gitane toute personne d'origine corrompue qui s'habille comme les Gitans et qui parle leur jargon diabolique. »
Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre.

Le génocide des Roms sous l'emprise nazie est désormais documenté, environ cinq-cent-mille d'entre eux furent exterminés [1] ; il s'agissait bien pour Hitler et sa clique d'exterminer cette « race » au même titre que la juive. Mais la maltraitance exercée à leur égard ne date évidemment pas de si frais, on le sait. Errants séculaires venus d'Inde, d'Europe centrale, subissant l'hostilité des populations et des instances de pouvoir, si la grande majorité d'entre eux est aujourd'hui sédentarisée, beaucoup sont encore nomades ou vivent selon les codes du nomadisme. Qu'on les appelle Gitans, Tsiganes, Bohémiens, Manouche, Sinti ou Roms, ils sont rejetés notamment au sein même de l'Europe où les règles de libre circulation réservées aux intracommunautaires n'ont pas l'air de toujours s'appliquer à ceux-là que l'on ne cesse de regarder comme étant exogènes.

De France, où ils demeurent assez peu nombreux (par rapport à l'Espagne, par exemple), ils sont ainsi régulièrement renvoyés d'où ils arrivent, de Roumanie [2] ou de Bulgarie [3], le plus souvent. Sous la présidence de Sarkozy, des expulsions par la force sont commanditées, François Hollande, son suiveur, ne fera que doubler le nombre de personnes Roms rejetées, soit près de 20 000 en 2013 [4]. Il faut attendre janvier 2014 pour que les ressortissants roumains ou bulgares, dont nombre de Tsiganes, puissent venir sans permis de travail dans les pays riches de l'Union européenne. Toutefois, l'ostracisation de ces populations est patente. Assez souvent, par exemple, des freins sont mis à la scolarisation des enfants, on compte un taux d'analphabétisme important et un taux de pauvreté énorme dans les communautés roms.

Réputés oisifs parce que rétifs à l'embrigadement habituel, c'est aussi leur propension à certains débordements qui effraie les tenants de la vertu et de l'ordre, les Gitans représentent aux yeux de tous une liberté qui ne saurait valoir comme exemple, ni bien sûr comme modèle. Sont d'ailleurs, selon les époques, appelés « Gitans », indifféremment de leur origine, ceux dont les mœurs apparaissent comme licencieuses. Ce qui n'empêchera pas d'interdire en Espagne, l'usage de la dénomination « Gitans », mêmes aux intéressés eux-mêmes. Une loi du xviie siècle assimile ce nom à une injure sévèrement sanctionnée [5].

Si l'on remonte à seulement quelques siècles, souvenons-nous qu'en 1682, Louis XIV émit une déclaration qui fustigeait les Bohèmes, les considérant comme gêneurs et voleurs, ennemis dont ses prédécesseurs sur le trône n'auraient su purger le royaume, invitant donc à les attraper et à les enchaîner tous aux galères à perpétuité. Par cet ukase, le « roi soleil » devançait de plus d'un demi-siècle la « Rafle des Gitans » décidée par Ferdinand VI d'Espagne, sous l'influence d'un évêque, « vieux bureaucrate effrayé par la magie et le désordre » [6], et du marquis « le plus puissant » du pays [7] ; et en Autriche-Hongrie les mêmes proscrits seront bientôt dispersés et leurs enfants placés de force dans des familles paysannes, afin d'en faire des « nouveaux Hongrois » [8].

Épisode assez peu connu, la « Rafle des Gitans » du 30 juillet 1749 est à l'origine du livre de Raúl Quinto dont la traduction paraît ce mois-ci aux éditions Le temps des cerises sous le titre : Chant profond du roi de l'ombre . En espagnol : Martinete del rey sombra.

J'ai proposé à Raoul Gomez [9], son découvreur et traducteur, de bien vouloir converser un peu autour de ce livre et des faits qu'il rapporte.

Comment as-tu découvert ce texte de Raúl Quinto ? Peux-tu nous dire qui est cet auteur ?
Raoul Gomez : j'ai lu une critique dans le journal indépendant espagnol Infolibre, j'ai été attiré par le titre, parce que je suis un grand amateur de flamenco, un aficionado, et que le martinete est une des formes musicales du flamenco. Raúl Quinto est enseignant, il avait déjà publié différents ouvrages, de poésie notamment, il était plus ou moins inconnu en Espagne et avec ce titre, il s'est vu décerner trois prix, qui lui ont donné plus de visibilité.
Avais-tu pris connaissance de cette « rafle des Gitans » auparavant, lors de tes études d'espagnol, par exemple ?
Non, cet épisode de l'histoire espagnole est peu connu, peu enseigné, même en Espagne la majorité des Espagnols ignorait tout de cette tentative de génocide, l'auteur lui-même l'ignorait, et c'est quand il l'a découvert qu'il a décidé de se documenter et d'écrire ce livre. Avec son livre, et aussi avec le film documentaire de la réalisatrice gitane Pilar Távora « Gran redada gitana : historia de un genocidio », on commence à connaître un peu plus ce pan de l'histoire en Espagne, et j'ai proposé la traduction de ce livre ici en France parce que j'ai trouvé que c'était un bon texte et parce que je crois qu'il est nécessaire de mettre la lumière sur ce qui serait la première tentative de génocide en Europe.
Quel est le prétexte de cette rafle ?
La différence. Leur mode de vie, leur habillement, leur langue, sont insupportables pour le pouvoir en place. On a les a obligés à se sédentariser, à abandonner leur langue, on leur a interdit de se réunir, même le travail leur est refusé. Enfin, c'est leur existence qui est niée. Cela semble incroyable, mais en trois siècles (xv-xviii) deux-cent-cinquante lois ont été promulguées contre les Gitans.

« Est Gitan celui qui s'habille, parle et vit comme un Gitan, qu'il descende ou pas des vieux Égyptiens. Il y a une langue, des vêtements et une façon d'être de par le monde qui ne doit pas être tolérée, qui empoisonne la terre et contamine l'air. Ce n'est rien d'autre qu'un chapitre de plus du livre bâtard de la pureté, celui de tant de groupes discriminés que les besoins des états modernes pour leur propre survie et efficacité finissent par mettre à l'écart ou éliminer, parce que toute diversité rend toujours difficile le moindre contrôle. Gitans, Juifs, cagots ou Maures. » [10]

Que sont censés devenir les Gitans raflés ? Les familles ?
Dès le début de la rafle, on sépare les familles, les hommes d'un côté, et les femmes et les enfants de l'autre. Tant qu'à les faire disparaître, qu'ils servent à quelque chose auparavant. Ils sont donc envoyés dans des chantiers navals pour travailler comme esclaves à la fabrication des nouveaux vaisseaux de guerre de l'Armada espagnole, en prévision de la prochaine guerre, jamais très éloignée à cette époque. Les femmes et les enfants, on ne sait pas très bien que faire d'eux au début, on les entasse pendant des mois avant de trouver où les faire travailler également.
Une révolte est décrite…
Oui, on pourrait parler de pierres contre fusils. Ils sont tellement maltraités, sous-alimentés, ils souffrent tellement de la chaleur, de la soif, du travail forcé qu'ils décident qu'ils n'ont plus rien à perdre et s'unissent dans la révolte, à la grande surprise du pouvoir espagnol qui les méprise.

« Pour monter une opération de ce type, il faut un minimum de discipline et de courage dont les Gitans sont dépourvus. Pour la nonchalance et la bringue, ils sont doués, pour propager la fainéantise également, et pour la destruction sans raison, ça va de soi. » [11]

Tu emploies le mot « génocide », lequel (sauf erreur) n'apparaît pas dans le livre de Raúl Quinto. Sur quelle base peut-on parler de génocide à propos de cette rafle, à partir, bien sûr, d'une terminologie établie bien plus récemment ?
Le mot n'apparaît pas, non, il a été employé autour du livre, car il y a bien une volonté d'exterminer totalement le peuple gitan, quand le 30 juillet 1749, ordre est donné d'arrêter toute la population gitane d'Espagne. Pilar Távora, dans son film que j'ai cité précédemment, emploie le terme de génocide dans le titre. Cet épisode que l'on appelle la Grande Rafle, est resté dans l'histoire comme la tentative d'extermination ratée des Gitans. Les hommes et les femmes ont été séparés pour qu'ils ne se reproduisent pas, et qu'ainsi ils disparaissent définitivement. Cela a duré dix-huit ans, et aujourd'hui, je crois que le terme de génocide s'impose, il signifie tuer une race, même s'il est vrai qu'à l'époque, on ne l'utilise pas. Il y a bien eu tentative d'extermination physique, intentionnelle, systématique et préméditée d'un groupe humain en raison de ses origines.
Le livre de Raúl Quinto est fait d'un récit par lents tableaux de cette rafle, dans ses détails et dans ses suites, mais aussi de la description du contexte historique, et spécialement du couple régnant, ici croqué avec une certaine cruauté (pas volée). Je pense à la scène fort drolatique de la rencontre, sur un des ponts qui relient l'Espagne au Portugal, entre les deux futurs mariés, Ferdinand VI et Marie-Barbara du Portugal. Le roi d'Espagne découvre l'extrême laideur de sa promise qui, tout au long du livre, sera essentiellement éclairée sous un angle organique, jusqu'à sa déchéance finale relevant carrément du grotesque, quoique très probablement très rigoureuse sur plan factuel. Y voir là, de la part de l'auteur, m'a-t-il semblé, la mise au jour des effets de la consanguinité, au sens propre comme au figuré, qui préside à l'agencement monarchique européen…
La consanguinité joue un rôle très important dans l'histoire monarchique européenne, Charles II d'Espagne ne peut pas avoir d'enfant, ce qui aura pour conséquence la guerre de Succession d'Espagne (1701 /1714) puis la fin de la maison de Habsbourg sur le trône d'Espagne, au profit des Bourbons. De là à dire, que cette consanguinité est la cause de la laideur de Marie-Barbara du Portugal, je l'ignore. Ce passage sur le mariage est particulièrement savoureux, il était d'usage à l'époque, quand les futurs mariés ne pouvaient pas se rencontrer, d'envoyer un portrait du conjoint et de la conjointe qu'on leur avait octroyés. Or, la date du mariage approche, et Ferdinand VI ne voit rien venir, pas de portrait de la future reine, il ne peut pas la voir en peinture. Il s'inquiète, à juste titre :

« Qu'elle est laide et grosse. Il comprend maintenant que son portrait ne soit jamais arrivé, qui oserait mentir de la sorte à un prince et qui oserait lui dire semblable vérité. Ferdinand a quinze ans et il ne sait pas encore que Marie-Barbara est ce qui va lui arriver de mieux dans la vie. » [12]

Le tableau est en effet cruel, mais parfois touchant, le roi et la reine n'ont pas choisi leur destinée, leur mariage, Ferdinand VI, tout comme son père Philippe V, semblait souffrir de ce qu'on nomme aujourd'hui un trouble bipolaire, et c'est bien la laide Marie-Barbara qui l'aidera le mieux à le supporter.

Ce « chant profond » qui donne son titre au livre, soit le mot martinete, en espagnol. Peux-tu nous l'expliquer, dire à quoi il se rapporte ? D'autres termes, tels que toná ou debla, références pour le flamenco, apparaissent dans le texte de Quinto…
Le flamenco est constitué de différentes formes musicales, los palos en espagnol, qui ont évolué au cours du temps pour se figer au xixe siècle. Le martinete, tout comme la toná ou la debla, sont les chants les plus anciens que nous connaissions, ils se chantaient a cappella, mais le martinete était accompagné par le rythme du marteau sur l'enclume, à la différence des deux autres. Forgeron était en effet un des métiers occupés par les Gitans. La guitare n'apparaît dans sa forme actuelle qu'au xixe siècle, et elle commence à être utilisée pour accompagner les chants, donnant également lieu à l'apparition de nouvelles formes dans le flamenco, par exemple les bulerías ou la soleá sont parmi les plus connues.

Martinete n'a pas de traduction en français, et l'autre nom du flamenco en espagnol c'est el cante jondo, littéralement le chant profond, j'ai opté pour cette traduction parce que je trouve que c'est un nom magnifique pour le flamenco, et qu'il garde un peu de mystère, il faut savoir que beaucoup d'Espagnols ignorent ce qu'est un martinete.

Il est dit aussi dans le livre qu'à cette époque où la dynastie des Bourbons règne sur la moitié du continent, la cour d'Espagne est le grand centre musical de l'Europe. Les premières des opéras se jouent devant les rois d'Espagne. Même chose pour la musique de chambre…
Marie-Barbara du Portugal était, semble-t-il une personne très cultivée, elle jouait bien du clavecin, et a su attirer comme professeur le grand Scarlatti, et aussi le castrat Farinelli. Beaucoup de musique à la cour, oui, de théâtre aussi, on ne peut pas chasser toute la journée !
Chant profond du roi de l'ombre est aussi un retour en arrière exposant le sort fait à ses populations réputées inassimilables durant les siècles précédant cette rafle, comme une explicitation du lent processus qui mènera à 1749 et aux massacres suivants, jusqu'au génocide conduit par les nazis, que les Roms appellent Samudaripen (littéralement : le meurtre de tout). Certains des événements notoires de l'histoire des Gitans sont rapportés ici, le livre de Quinto est en cela aussi un hommage à un peuple réputé sans mémoire. Les seules traces laissées ayant été « les signes des fossés et des carrefours » [13]
Oui, ce que souligne Raúl Quinto fort justement, c'est que ce ne sont jamais les Gitans qui racontent leur propre histoire, elle est toujours racontée par les autres, parce que leur langue n'est pas écrite, et force est de reconnaître que c'est encore le cas puisque Raúl n'est pas gitan lui non plus. Il raconte une légende où les « Gitans avaient bien un alphabet pour le romani et qu'ils l'avaient caché dans des feuilles de chou pour le protéger de la pluie, mais qu'un âne est arrivé et qu'il a mangé le chou et l'alphabet. Le peuple dont la mémoire fut mangée par un âne. » [14]
Si l'on veut bien déborder du livre de Quinto, peux-tu parler un peu des Gitans et de l'Andalousie, qui semble une des seules régions où ils soient vraiment « chez eux » ? Je sais que tu t'intéresses à la musique, tu peux nous raconter un peu le lien entre les Gitans et le flamenco ?
Les Gitans sont nombreux en Andalousie, oui, mais ils ne sont pas pour autant toujours bien vus ou bien intégrés, la faute revenant aux uns et aux autres selon à qui on pose la question. À Séville par exemple, ils vivaient à Triana, un quartier du centre-ville, mais ils en ont été chassés par la spéculation immobilière dans les années 50 pour aller vivre dans les quartiers périphériques. En ce qui concerne le flamenco, le lien entre Gitans et cette musique est indéniable ; pendant leur long périple entre l'Inde et l'Andalousie, ils avaient l'habitude de jouer la musique des pays qu'ils traversaient, puis ils ont fini par s'installer en Andalousie où ils ont également appris les chants autochtones, on peut dire que le flamenco est la combinaison de la musique de nombreuses cultures, arabe, juive, andalouse, etc. Et les chants les plus tragiques, les plus profonds, semblent bien exprimer la souffrance qu'ils ont connue au cours de leur histoire. Mais le flamenco est né en Andalousie, et pas ailleurs, alors, au lieu d'opposer l'importance des uns et des autres, il me semble que l'appellation chant gitano-andalou rend hommage à tous.

(Propos recueillis par Jean-Claude Leroy)

Illustration : Francine Mayran, Déportés tsiganes à Jasenovak. Huile sur toile, 2010. Détail.

*

Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre (traduction Raoul Gomez), Le Temps des cerises, 2026 – 20 €.


[1] On peut lire, par exemple, le livre de Claire Auzias : Samudaripen, L'Esprit frappeur, 2022. Cf. Une recension existe sur LM, ici.

[2] Sur la situation en Roumanie, cette étude de Martin Olivera, enseignant en anthropologie à l'université Paris VIII : https://www.etudestsiganes.asso.fr/tablesrevue/PDFs/vol%2038%20roms%20de%20roumanie.pdf

[3] Sur la situation en Hongrie, ce rapport d'une ONG canadienne : https://www.ecoi.net/en/document/2060109.html

[4] Cf. un article d'Élise Vincent dans Le Monde du 16 janvier 2014 : « François Hollande assume la politique d'expulsion des campements roms. »

[5] Cf. Bernard Leblon, Les Gitans d'Espagne, Presse universitaire de France, 1985.

[6] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55

[7] Cf. Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55.

[8] Cf. l'article Rom de Marcel Courthiade in l'Encyclopédie Universalis 2006.

[9] Raoul Gomez est par ailleurs le découvreur et traducteur des romans de Fernando Marías publiés dans les années 2000 aux éditions Cénomane et repris depuis chez Actes Sud/Babel.

[10] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 118

[11] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 82.

[12] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 74.

[13] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 49.

[14] Op. cit, p. 46.

20.01.2026 à 10:39

Une captivité sans captifs

dev

Misère du projet sanctuariste

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (9144 mots)

La chute de l'industrie du delphinarium après plusieurs décennies de combat activiste est perçue par beaucoup comme une victoire et un Happy End, y compris en France avec la fin du Marineland d'Antibes. Mais une analyse plus fine de la question révèle son remplacement par un nouveau système de biopolitique et d'enfermement, en continuité avec l'industrie qu'il prétend détruire et en frontale contradiction avec les principes énoncés par les têtes pensantes et agissantes de ce même militantisme. Et ce malgré l'existence d'une alternative bien plus autonomiste et révolutionnaire...

« Tout ça c'est encore l'injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l'ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d'une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. »
Céline, Mea Culpa (1936)

« Malheureusement les attaques contre les oceanariums ont constitué un blitzkrieg médiatique d'irrationalité indiscriminée, forçant tous les établissements en une seule et même catégorie : l'ennemi. Tout dissensus dans le mouvement, tout questionnement de la tactique et de la stratégie dans son ensemble, est étouffé. »
Paul Watson, The cult of animal celebrity, (1995)

Lorsque le Happy end proposé par des héros activistes n'est que la continuité de la biopolitique la plus crasse.

Une femme responsable de la mort de deux jeunes orques sous l'égide d'une rhétorique paternaliste et behavioriste [1] ; un homme nommant son fils Lincoln dont plusieurs dauphins captifs ont été la propriété effective pendant trois ans [2] ; un autre dont les ambiguïtés sinon les connivences avec l'industrie de la captivité sont connues et documentées depuis les années 90 [3]. Voilà les trois pôles principaux d'un “grand partage” des corps cétacéens, organisé sous le regard bienveillant d'une ministre de l'écologie sans doute ravie de mettre en scène cette magie d'une idée devenant produit qu'elle a tant su plébisciter : ici le cétacé version Malongo, captivité désormais privée de sa culpabilité (“captivité sans captivité” si nous voulions paraphraser Zizek) [4]. De Riddell à Watson : d'un calife l'autre. L'ubuesque situation d'une troïka activiste scandant rien de moins que l'égalité cognitive des cétacés et des humains tout en condamnant les premiers à un confinement indéfini, sous prétexte des mêmes arguments et ritournelles utilisés par l'industrie qu'ils disent combattre, devrait faire tendre plus d'une oreille. Mais ces évidentes contradictions ne semblent empêcher ces nouveaux propriétaires de dormir la nuit : le cétacé paraît condamné à n'être qu'un parlêtre de shrödinger dont l'intelligence ou le rapport au langage n'est qu'un outil rhétorique et une mise en valeur marchande, plutôt qu'une réalité effective impactant leur existence et leur devenir.

Eux le tonnent à tous les toits : there is no alternative. Non, nous le scandons : il y a une alternative. Mais qui nous écoute ? Les seules réponses que nous recevons depuis le début des années 2010 sont punitives et hypercritiques, scandées par la moralisation, l'intimidation et l'appel à la culpabilité. Tout dialogue est rendu impossible par un appel constant à la mort supposée de ces ex-captifs : “so what, you want to dump them in the ocean ?” nous assénait il y a peu de temps encore une Marino visiblement exaspérée par le fait qu'on lui demande pourquoi institutionnaliser de force des êtres dont elle-même fétichise les méninges à longueur de conférences. Comme jadis on répondait à ma mère critiquant le régime castriste si elle préférait Haïti, la question est de fermer l'affaire : surtout ne pas se poser et réfléchir. Sois militant et tais-toi.

Il faut pourtant beaucoup, beaucoup de prémisses qui n'ont rien d'évident pour prendre cela comme parole d'évangile. Croire à la validité de toute une litanie de doxas sur le comportement dit animal (“perte d'instinct” captifs “oubliant comment chasser”...), qui n'ont aucun fondement scientifique et contredisent 80 ans d'éthologie [5]. Croire qu'il existe bien un “wilderness” ou une “nature” forcément hostile et ontologiquement coupée du monde humain, ce qu'une tradition anthropologique vieille de quarante ans a minutieusement démonté [6]. Croire que les cétacés ne forment pas déjà des sociétés fondées sur l'entraide systématique des vieillards, des mutilés, des handicapés, des malades au long terme, sur l'adoption des démunis et des orphelins, alors que c'est l'exact inverse que l'on constate [7]. Croire surtout qu'il n'est pas possible - ou pas souhaitable, de créer une société commune, des rapports de care en dehors de cadres contraints, en d'autres termes qu'un cétacé ne peut qu'être “naturellement correct” ou captif, imposant un faux dilemme où l'autre est soit totalement indépendant et coupé des rapports humains, soit entièrement subalterne à ceux-ci. Tous ces présupposés, nous les défions et proposons d'en discuter la pertinence, mais eux - comme avec ceux qu'ils considèrent comme leur possession légitime - refusent le dialogue. Surtout la ligne Maginot de la différenciation anthropologique ne doit pas bouger, quand bien même on va jusqu'à aller jusqu'à dire qu'ils seraient plus intelligents que nous ou à laïusser sur leur attitudes empathiques ou morales : jamais au grand jamais leur donner un choix ou une chance.

Nous, ce que nous voyons, ce sont des rapports de surveillance et de contrôle, une privation systématique de liberté sans aucune échappatoire possible ; ils ne proposent même pas des sorties régulières et guidées, ce que même certains éléments de l'industrie qu'ils combattent pratiquent [8], un modèle calqué sur l'ancienne industrie du delphinarium et scandé par le même argumentaire justificatif, et surtout les mêmes pratiques et structurations de leur vie sous le mode de l'institution totale : gestion des individus selon des confinements au sein d'espaces séparés déterminés par des emplois du temps rigides, utilisation de dressage et de méthodologies béhavioristes comme fondement de leur gestion sous prétexte de check-up médicaux - sans doute par ailleurs fondés sur la privation de nourriture comme élément sine qua non du contrôle des cétacés captifs, contrôle des naissances par des stérilisations chimiques, nourrissage exclusif au poisson mort frigorifié avec sans doute supplément d'antidépresseurs à la clé, procédures médicales invasives et non consenties.

Il ne suffit pas d'avoir lu Surveiller et punir ou Goffman pour constater que toute la pratique comme ses descendants déconstruits sont des panoptiques, et ce depuis le premier d'entre eux en 1938 [9] : du Marineland of Florida au Whale Sanctuary Project, de Lilly aux îles vierges à Eilat, tout est une petite affaire de contrôle des corps, et de réduction d'individus à des corps même lorsque l'on prétend aborder leur intelligence. Les sanctuaires captifs mis en avant par les forces activistes comme une bienheureuse et très fukuyamienne “fin de l'histoire” ne faisant que singer des modèles préexistants, notamment chez nombre d'établissements de type swim-with (Eilat, UNEXSO, Roatan pour ne citer qu'eux) en sea-pens (filets en mer) dont ils nient rhétoriquement l'existence [10]. Toute une accumulation de trous dans la raquette qui visiblement y laissent passer des balles de baseball. Ils en sont bien sûr conscients, d'où la nécessité pour eux de réagir en petits professeurs outrés lorsqu'on leur met leur nez devant leurs contradictions. On l'aura deviné : quand bien même ces organisations parlent au nom de grands thèmes ; liberté, égalité cognitive, contact parlé, cerveaux de la taille d'un abribus, nous constatons dans les faits le même souci méthodique du contrôle, la même défense paladine du pouvoir, la volonté de maintenir le même statu quo et son intégrité et de ne jamais prêter le flanc à l'analyse critique, exactement comme l'industrie qu'ils cherchent à (grand !) remplacer : que surtout l'animalisé ne bouge pas de la cage conceptuelle où on a bien voulu le condamner.

Le fait qu'ils utilisent une constante confusion des termes devrait être un indicateur d'un problème. Eux décrivent par exemple ce processus de sanctuarisation captive et permanente comme “libération” ou “liberté”, par opposition à la “captivité” représentée par leurs prédécesseurs : d'Antibes à Boudewijn, d'Astérix à Attica [11]. Mais quelle liberté ? Un confinement à vie, sans choix ou possibilité de sortir ou de demander de sortir, de chasser, de rencontrer des pairs, de faire des enfants, de négocier ? Un mode d'institutionnalisation et de pathologisation à outrance tel que déjà pratiqué à Heimaey [12] ? On comprend le problème. La sapience attribuée à ces êtres est purement abstraite et non effective. D'où toute la perversité d'une programmatique captive sortant de la bouche des pseudo-libérateurs de demain, se fondant sur les mêmes a priori conceptuels, les mêmes doxas, la même mauvaise foi systématique, le même bêtisier épistémologique dressé par leurs ennemis avec lesquels ils sont pourtant en parfaite continuité conceptuelle et pratique.

Il y a une solution, qui reste bien sûr le langage. C'est celle mise en avant dès le début des années 90 par Kenneth W. LeVasseur, un chercheur renégat connu pour sa libération de deux dauphins captifs du laboratoire de recherche de Lou Herman en 77 [13]. il y développe un programme de libération des dauphins captifs qu'il nomme le Third Phase Program ou “plan Dexter Cate” [14], conçu comme articulation entre libération et échange linguistique. Celui-ci projette une reconversion des delphinariums côtiers de type swim with, en des lieux de libération des cétacés captifs, sur un modèle de l'institution ouverte - le cétacé sort à sa guise, et dédié à l'échange parlé : le cétacé fait utilisation de technologies précises pour échanger avec les humains sur ses propres demandes. Le premier contact est donc conçu comme l'outil même de la libération : le cétacé ne fait pas qu'échanger avec les humains dans un but de recherche, mais dit oui et non, je veux sortir ou je veux manger ou je veux ceci et cela, noue des relations avec non pas des capteurs, mais des pairs. Toute la question étant le grand point d'interrogation spinozien du jusqu'où va croître cette puissance du cétacé, de l'ex captif. Jusqu'où iront t-ils ? Jusqu'où nos rapports s'étendront-ils ? Jusqu'où ira l'échange linguistique, la puissance et l'autonomie effective de l'autre ?

Il y avait bien sûr des limites à son programme : Kenneth, qui est un ami, a sans doute été à l'époque trop naïf sur la réalité du capitalisme et de ses dynamiques, mais il a puissamment entrevu quelque chose qui avait été jusque là ignoré [15]. Il a surtout développé une véritable directionnalité autonomiste où le langage prend la place qu'il aurait dû prendre depuis le tout début, dès les premières expérimentations dans les années 60, c'est-à-dire comme outil de demande. Mais l'activisme n'est pas intéressé par les devenirs et n'a d'yeux que pour les programmes. On boute les méchants et puis on tire la chasse : l'activiste est bien content d'enfin se débarrasser de l'immense emmerdement que constituent des groupes d'espèces dont les données comportementales pointent vers une véritable remise en question du propre de l'homme, question désormais reléguée aux oubliettes de la pensée et à une mignardise bonne pour les conversations de fin de table. Otez moi ce behavior que je ne saurai voir.

Une solution complètement contournée par les oukases de notre activisme, donc, que l'on parle par ailleurs de la faction incarnée par la WDC que par celle d'O'Barry ou de Watson, sinon par une litanie d'autres projets plus mineurs (Lipsoi, Australia For Dolphins, Baltimore…). Tous ignorent le plan Dexter Cate, qui n'a même pas fait de leur part l'objet d'une critique [16]. La question du “premier contact”, quand elle est à peine abordée, est rejetée dans le panier de la science fiction et du devenir lointain avec les mammouths clonés et les voitures volantes : il doit s'agir d'un objectif névrotiquement différé ad infinitum plutôt qu'un travail réel et concret, sous tendu par des méthodologies identifiables, et ce depuis Lilly à Saint Thomas [17]. Le langage et l'intelligence sont des arguments marketing et non des problèmes tangibles avec un impact réel sur le devenir possible de ces êtres dont le “personhood” est mis en avant tant qu'il reste compatible avec leur propriété, comme une corporation ou une montagne en Nouvelle Zélande.

Nous sommes, à notre connaissance, les seuls à mener sérieusement cette quête. Pourquoi sérieusement ? Parce que la majorité des projets parallèles nous paraissent opérer comme des éléphants blancs interminables aux méthodologies shadockiennes, qui semblent systématiquement ignorer l'objectif autonomiste d'une telle démarche : donner la parole aux non-humains pour qu'ils puissent émettre des demandes et prendre des décisions par eux-même, ou pour reprendre Deleuze, sortir de l'indignité de parler pour les autres [18]. Surtout, nous faisons partie des rares à mener cela avec un individu libre : le dauphin Tursiops dit “solitaire” ou “ambassadeur” Randy/Dony, cétacé au mode de vie anomal et anthropophile qui fréquente le Finistère depuis vingt ans, et avec qui nous expérimentons nos propres méthodologies et cherchons à entretenir une authentique relation d'égal à égal et de confiance ; un rapport d'alliance véritable. Avec pour objectif, surtout, non pas de mener une conversation intelligible pour une extension du domaine humain ; le sacrosaint progrès de la recherche, faire cela pour “ouvrir nos esprits” ou “parler aux extraterrestres” ou oh combien d'autres mythe scientistes et ésotéristes, mais primairement pour eux, pour augmenter leur puissance d'exister, leur autonomie, leur force face à une machine anthropogénique vouée à leur destruction et leur perte.

Nous n'avons plus d'espoir d'un dialogue véritable avec ces acteurs chez qui le mépris et le goût du pouvoir sont programmatiques : nous avons trouvé depuis longtemps de bien meilleurs alliés et plus futés interlocuteurs. Mais nous voulons nous faire les représentants d'une nouvelle alternative, cohérente dans sa radicalité, incarnée non par un activisme-prêtrise fondé sur la culpabilisation des consommateurs potentiels, mais par un véritable champ de recherche et d'analyse, articulé sur ce que le Grand Autre a à dire. Une qui fait machine de guerre et ne s'arrête pas, là où l'activisme anti-delphinarium s'est arrêté au delphinarium et refuse d'appliquer ses propres outils d'analyse critique et d'enquête sur ce qu'il est désormais en passe de produire et d'industrialiser. Une qui comprend tout l'intérêt pour d'autres espèces de l'ouvrir et de dire : je n'ai pas de bouche et il faut que je dise.

Nous n'avons plus à mettre des gants : eux cherchent depuis les années 50 le contrôle des corps. Nous, nous cherchons leur émancipation. Notre seul péché a été de prendre au sérieux les prémices qu'eux-mêmes manient comme autant de jouets rhétoriques, et nous comptons bien faire céder les capteurs de demain, ce qu'aucune forme de néomoralisme indigné ne saurait faire ployer. Une seule devise désormais, mon cher Watson : langage ou barbarie.

Julian Aranguren


[1] Voir le cas de l'orque “Bob” en 2016 (ex : (1), mais aussi (2)(3), quoique des critiques provenant de l'industrie du delphinarium, donc biaisées) et de Toa en 2021 ((1)(2)). Le premier en particulier reste emblématique des dynamiques et des contradictions de l'activisme anti-delphinarium : une cognitiviste utilisant un verbiage et une méthodologie béhavioriste - position absolument incompatible avec une considération de l'autre comme un être pensant et sentant, afin de justifier la capture en l'entraînement de cette jeune orque dans un bassin exigu et sale, tout en s'emparant d'une rhétorique paternaliste et mielleuse pour justifier ses opérations (en se comparant à une “proud mom” (1)).

[2] Richard O'barry (“Ric”), ex-dresseur connu entre autre pour ses libérations de captifs, a travaillé à la “réhabilitation” et éventuelle libération de plusieurs ex-captifs dans deux établissements en Indonésie, l'un à Bali (censé être un sanctuaire captif permanent), l'autre à Karimunjawa (elle version “non permanente”) (1). À ce jour, les captifs à Bali ont paradoxalement été libérés (1), mais ses ambitions d'expansion en Crête et sa volonté de maintenir des formes permanentes de captivité sont explicites (1)(2)(3). Il ne nous semble pas qu'il ait jamais eu la propriété personnelle de ces individus (si on en croit la loi indonésienne à ce propos), mais les cétacés confisqués sont logiquement la propriété de l'État, du moins jusqu'à leur libération, et Ric en possède le contrôle effectif. Il est significatif de mettre en avant l'emphase mise par Ric lui même sur le parallèle entre exploitation cétacéenne et esclavage, très axiomatique chez lui (ex : 1, 2, 3, même si le parallèle fait avec l'esclavage des Noirs aux Etats Unis est d'avantage explicite chez d'autres auteurs tel que LeVasseur ou Lilly). Certains s'offusqueront d'une comparaison entre animalisés et minorités humaines (ce n'est pas notre cas), mais ce qui nous importe reste avant tout une problématique de cohérence. Quant on affirme haut et fort que la captivité cétacéenne est de l'esclavage, la moindre des choses est de ne pas en maintenir dans des rapports de propriété selon des préjugés conceptuels fondés sur leur animalisation ! Mais là encore, il s'agit d'un outil rhétorique : la radicalité de ces acteurs est de papier.

[3] Watson a reçu 1991 reçu une donation de 50 000$ de Steve Wynn, détenteur du Mirage Hotel, possesseur d'un delphinarium à Las Vegas (1)(2), industrie qu'il a défendu dans un op-ed de 1995, “The cult of animal celebrity” (1). Ce dernier élément est sans doute la cause d'un conflit entre Ric et Watson dans les années 90 (1)(2), même s'il a existé des rapports d'alliances complexes entre les deux (1) et que Watson semble s'être radicalisé sur les questions de captivité dans les années suivantes. Ces faits témoignent des choix stratégiques souvent contradictoires de Watson et de son rapport utilitariste au pouvoir, à défaut d'une cohérence. En revanche, s'il existe aussi une accusation selon laquelle l'un des principaux investisseurs de la SSCS, le très controversé businessman Pritam Singh/Paul Lombard, aurait investi dans l'industrie du delphinarium (1), elle semble avoir été infondée (1). Singh est responsable de la scission au sein de la SSCS et de l'exclusion de Watson de la branche originelle (américaine) en 2022 (1)(2). Le cas tortueux de l'acquisition partielle par la SSCS du Zoo de Pont Scorff jusqu'en 2021 mérite aussi mention (1).

[4] L'événement a essentiellement été documenté sur les réseaux sociaux et non par la presse (1)(2)(3)(4).

[5] Sans trop rentrer dans les détails, nous pensons que l'essentiel des doxas spontanées sur le comportement dit animal tel que mis en avant par l'immense majorité de ces acteurs pour justifier des politiques de confinement permanent ou de modification comportementale par l'entraînement forcé ne fonctionnent pas : elles sont aisées à déconstruire dès que l'on se demande comment ils le savent et que l'on se penche sur la science du comportement animal et sa production. Là dessus un travail plus conséquent est à mener et il m'est impossible de tout synthétiser en quelques lignes, mais je redirige le lecteur sur l'essentiel du travail mené par Lorenz (ex Les Fondements de l'éthologie, 1978). Nous pensons aussi que l'éthologie a prodigué une épistémologie et une méthodologie très particulière, avant tout sous tendue par la théorie synthétique de l'évolution, qui constituent des armes de guerre essentielles contre le béhaviorisme en tant qu'idéologie et moyen de contrôle. Nous pensons produire une littérature future et abondante à ce sujet afin d'en synthétiser le propos.

[6] Voir notamment Descola (1989 and 2005), Ellen et Fukui (1996), Balée (1998), Bahuchet (2017), mais aussi plusieurs penseurs de l'écologie (Cronon 1995, Calicott 1994, 1998, 2000, Calicott and Nelson ed.1998, Guha 1989, Morton 2007et Latour 1999 entre autres auteurs, voir aussi bien sûr Nash, 1986). Les deux dossiers de Paul Guillibert pour Période en constituent une excellente synthèse(1)(2). L'essentiel de l'argumentation est que la séparation entre “espace sauvage” et “espace humain” n'est pas donné, est le fruit d'une construction sociale occidentale qui n'est pas universellement présente ou intemporelle, entretient un rapport profond avec le colonialisme et l'accaparement des ressources classifiées comme naturelles, est contredit par l'existence d'activités humaines augmentant la biodiversité des espaces (Camargue, jardins achuars, fire stick-farming australien, dehesas espagnols, terra preta…) comme du fonctionnement des écosystèmes dans leur globalité - ni entièrement chaotiques, ni entièrement mécanistes, et ne fait même pas sens du point de vue de la physique (nous sommes nous même de la “nature” soumis aux mêmes processus physico-chimiques que le reste du vivant et de l'univers). Nous tenons essentiellement à souligner qu'un discours qui aborde à qui veut l'entendre que les cétacés (et les éléphants) sont des êtres de culture capables de rationalité ne peut raisonnablement les qualifier par la suite “d'animaux sauvages” habitant des “espaces sauvages” sans leur faire injure et tomber dans une importante aporie. Nous pensons essentiel de redéfinir leurs espaces comme médiatisés par des réalités sociales et politiques, d'autant plus face à l'accaparement de leurs ressources par une colonisation croissantes des espaces océaniques via les ZEE et les politiques extractivistes des états souverains, et qu'une politique articulée sur le langage devrait tendre vers la question du claim au sujet de ces mêmes ressources et espaces : qu'est ce que le cétacé a à dire des supertrawlers, de la pêche minotière et des sonars militaires ?

[7] Sans parler de ce que la littérature scientifique mentionne (ex : 1), il nous suffit de souligner des cas tels que l'orque Stumpy (survivant parce que nourrie par ses pairs), un autre cas lui aussi appelé Stumpy en Norvège, des cas décrits (paradoxalement) par Visser elle même, ou encore des observations qui vont plus généralement dans le sens d'une résilience souvent sous-estimée, tel que d'innombrable cas comparables de cétacés à dent ou à fanons survivant sur le long terme malgré des mutilations graves (1, 2, 3, 4), un limage presque complet des dents (1, 2) ou des scolioses sévères et autres déformations (ex : 1, 2, 3), celui du dauphin de Hector respirant par la bouche après une malformation grave du crâne (1, 2), ou encore celui du dauphin Tursiops atteint d'une grave scoliose possiblement “adopté” par un groupe de cachalots aux Açores (1, 2). Les rapports de care continus constituent aussi l'un des arguments les plus probants dans le sens de leur sapience au sens étroit (puisque dans beaucoup de cas ces individus survivent parce que nourris ou aidés par des pairs sur le long terme), qui rejoignent ce que l'on pourrait appeler “l'argument meadien” (même si Mead ne l'a jamais formulé) en anthropologie, et intersectent avec les cas bien documentés d'adoption inter-espèces et intergroupes (ex : 1, 2, 3, 4, 5), y compris d'ex captifs par des populations locales (ex : 1, 2, 3, voir plus généralement 1), comme les aides aux mourants et les comportements difficilement interprétables autrement que comme funéraires (1, 2). On le retrouve par ailleurs cette problématique chez les éléphants (ex : 1, 2, 3, 4). Cet élément est simultanément admis et visiblement non pris en compte par les acteurs sanctuaristes.

[8] C'est au moins le cas du Dolphin Reef Eilat dans les années 90(1), mais aussi de l'UNEXSO (1)(2), de l'Acuario Rodadero (1)(2)(3), du Dolphin academy de Curaçao (1), et du Roatan (1)(2), sans parler de leur utilisation militaire depuis les années 60 qui implique nécessairement des sorties en mer. Il est toutefois vrai que certains établissements prétendant à ce genre de pratique jouent en réalité sur les mots et semblent ne mener que des sorties au sein de “sea pens” plus larges (ex : 1, 2)

[9] Voir à ce propos Bailey, 2018. Il est crucial de souligner en particulier la division tripartite de l'espace (bassin de présentation, de quarantaine et de dortoirs, souvent démultipliés), et la gestion des individus réalisée au sein de ces espaces.

[10] La rhétorique générale, par exemple autant de la part de Ric que de la WDC consiste d'une part à omettre le statut des sanctuaires captifs comme établissements captifs, (en parlant de “liberté” de “libération” vers “l'océan”, là où par opposition les delphinariums seraient “la captivité”), et de l'autre à en parler (lorsqu'ils doivent bien admettre le statut captif de ces lieux) par opposition aux delphinariums qui seraient forcément tous des “piscines en béton” (concrete tank), comme des “sea pens” ou des “baies fermées” (d'où le slogan “empty the tank”). C'est un mensonge, puisque cela revient à omettre l'existence des établissements de type “sea pen”, en grande partie des swim with caribéens ou japonais, qui constituent à peu près un quart de l'industrie (une cinquantaine d'établissements sur 200) selon notre estimation basée sur Ceta-base, et ce depuis les années 80 (voir notre carte, les établissements en sea-pen étant indiqués en bleu marine, les “sanctuaires” projetés ou construits en jaune). Cette déformation de la réalité est nécessaire à la promotion de leurs projets pour présenter un contraste net avec ce qui n'est qu'un contraste graduel et un rapport bimodal avec l'industrie qu'ils disent combattre.

[11] Ex : (1)(2)(3)(4). Les exemples sont innombrables et la pratique ubiquitaire dans la rhétorique journalistique et activiste, par exemple récemment dans le cas de l'éléphant Pupy (ex : (1)(2)(3)). Elle se devine aussi dans les noms d'associations (tel que Freedom for Animals ou Free the bears) et les slogans activistes (“free” tel ou tel individu, espèce, etc.).

[12] Voir notamment (1)(2). Le sanctuaire pour bélugas d'Heimaey constitue par ailleurs une preuve claire que l'idée des sanctuaires cétacéens comme non visitables et non commerciaux n'est pas donné, et ce malgré les vociférations de nombreux éléments activistes en ce sens : il s'agit d'une attraction payante de SeaLife, une compagnie d'aquariums dépendante de Merlin Entertainment, elle même possédée par Blackstone, dont SeaWorld constituait jusqu'en 2017 aussi une possession (1). Nous l'avions prédit dès 2012 depuis la parution d'un article à l'époque : ça a été chose faite en 2020. Si nous n'avons pas jusqu'à aujourd'hui de preuve définitives que le sanctuaire proposé par le WSP sera payant, nous avons de très bonnes raisons de croire qu'il est conçu comme visitable (notamment par des propos et des concept arts diffusés par l'organisme (1)(2)(3)), et qu'il leur suffirait d'utiliser le prétexte de la pédagogie et de la sensibilisation (comme de la nécessité du maintien financier du lieu) pour justifier cette torsion à la définition généralement présentée comme intouchable du “sanctuaire” en tant qu'inaccessible au capitalisme et au tourist gaze (ex :(1)(2)(3)(4)(5), même si cette dernière a clairement évolué depuis dans une flexibilisation et une tolerance des modèles visitables ou commerciaux à divers degrés (ex (1)(2)(3)(4)(5)(6), notamment de la part de la WSP (1), et de Ric (2), ce qui annule dès lors l'intérêt du sanctuaire comme model alternatif et “hors exploitation” !). Voir à ce propos DiBenedetto, 2020.

[13] (1)(2)(3)(4)

[14] (1)(2)(3)(version pdf).

[15] Il semble toutefois que Lilly ait développé une protoforme de la même idée dans Communication between man and dolphin (Chap. 12 “The Problem of Oceanaria Aquariums and the Cetacea : A New Game”) dès 1978 ; mais au delà d'eux deux, je ne connais aucune équivalence d'un tel programme au sein des cercles “cétophiles” et des exégètes lillyens de tout poil.

[16] Nous avons ceci dit trouvé des éléments pouvant indiquer qu'il a bien été lu par ces forces activistes. Les très béhavioristes Foster et Visser ont en effet mentionné la possibilité d'institutions ouvertes pour les ex-captifs, respectivement dans un interview de 2015 (“He would like to see the aging captive-industry model of man-made pools and circus-style shows replaced by ocean pens with open gates as well as education and research programs. “You give the animals a choice, and to me that would be the happy medium,” he says.”) et un pdf de 2012 proposant une méthodologie de libération de l'orque Morgan (“We also suggest consideration of a “soft release” approach as an alternative. Soft-release would involve providing a permanent opening in the perimeter fence of the Sea-Pen whilst maintaining the infrastructure of the facility and care.”), bien que jamais le langage comme outil ne soit mentionné. La mention même de ces alternatives, notamment pour la dernière, souligne bien les contradictions inhérentes à leurs propos, qui semblent osciller entre des positions progressistes et régressives (ou optimistes et pessimistes sur la capacité des ex-captifs à survivre en dehors des conditions de confinement) selon le contexte, et l'on peut dès lors douter de la sincérité de leur intransigeance sur la sanctuarisation captive indéfinie comme solution sine qua non pour les ex-captifs.

[17] On peut par exemple citer la seconde tentative de Lilly avec JANUS, celles de Batteau, Herman, Kassewitz, Sugarman, Herzing, Nollman, Reiss, Gavagai AB, Dolphinet, Darewin, ou encore une litanie de projets récents fondés sur les modèles de langage large (Earth Species Project, CETI, Cetalingua, plus récemment GEMMA), sans parler de tous les illuminés new-ageux prétendant avoir le shining avec le solitaire du coin. Sans rentrer dans les détails - tâche ici impossible, nous possédons d'importants griefs avec ces projets pour des raisons éthiques comme méthodologiques, qui se résument selon nous à une complexification à outrance et sans raison apparentes des techniques utilisées et par une volonté d'évitement du fait accompli, parfois sur plusieurs décades. Notre projet se fonde sur l'expérimentation d'une méthodologie la plus simple possible (la modulation/démodulation de nos vocalisations respectives par la méthode dite hétérodyne) avant de se lancer vers une complexification si nécessaire, selon le principe KISS en ingénierie.

[18] « Les intellectuels et le pouvoir. Entretien entre Michel Foucault et Gilles Deleuze », L'Arc, n° 49, Aix-en-Provence, mai 1972.

20.01.2026 à 10:05

« Soutenir ses proches, de l'arrière à la ligne de front »

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Entretien avec X, Kyiv, été 2025

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (7930 mots)

Cet été à Kiev, La forteresse cachée [1] a rencontré X, une Ukrainienne parmi tant d'autres qui s'est engagée à soutenir ses proches sur le front. Membre d'un collectif d'artistes, la persistance de la guerre l'a amené à transformé son quotidien et ses pratiques. Pour elle comme pour de nombreux ukrainien.nes, l'urgence et l'inertie de la guerre se sont imposées dans la vie quotidienne abolissant la frontière ténue qui pourrait séparer la survie de l'action militaire.

LFC : Tu m'entends ?
X : Oui, je t'entends. Ici, tout change très vite et on est loin de l'Europe, alors je suis contente qu'on réussisse à se parler, ça donne le sentiment que quelqu'un est encore là…
Alors, pour commencer, tu peux nous en dire un peu sur toi ?
Avant la guerre, j'étais artiste, performeuse, musicienne. Je fais partie d'une communauté artistique d'Odessa… appelons-la la Windows Repairing Factory. Maintenant, je suis bénévole et je bosse sur un projet qui est… C'est dur à expliquer parce que je ne peux pas donner trop de détails – c'est la guerre, les infos sont précieuses et les Russes peuvent facilement les utiliser, si il arrivait qu'ils débarquent en sachant qu'on fabrique des trucs pour l'armée, ils nous tueraient sans pitié… Mais bon, en gros, on aide nos proches à survivre sur le front. Par exemple, on a organisé des concerts en solidarité avec les gens qui se défendent avec des drones FPV [2], accompagnés par une discussion avec Solidarity Collectives [3] sur ce qu'ils font actuellement, pourquoi il est nécessaire de collecter des fonds pour construire des drones et pourquoi notre seule option est de tuer des gens alors qu'on ne veut pas le faire… On est des musiciennes, des artistes, on est des gens simples et on est assez intelligentes pour savoir que tuer est mal, mais… C'est la seule chose qu'on peut faire pour l'instant.
C'est assez clair… Lorsque l'invasion à grande échelle a commencé, ça a été une surprise pour toi et tes proches ?
On ne croyait pas que ça pouvait arriver. Malgré qu'on ait grandi en apprenant des trucs post-soviétiques à l'école : en plus des maths et de la physique, on a eu une formation militaire. Pour les filles, c'était plutôt des trucs de secourisme, faire des bandages, soigner des jambes, des bras ou des têtes. On apprenait à monter et démonter une Kalachnikov et puis comment tirer avec. C'était une fois par semaine, pendant deux ans, en 10e et 11e années [4]. C'est une partie de l'enseignement hérité de la période soviétique, alors, pour moi c'était juste des trucs poussiéreux qu'on devait apprendre parce qu'on les apprenait depuis cent ans. La guerre était finie depuis des années… Je ne comprenais pas l'utilité de tout ça…
Tu peux nous parler un peu de cette Windows Repairing Factory, de ce que ça a initié et de ce que tu fais maintenant ?
C'est un chantier abandonné, c'est près du port d'Odessa. Il y a une plage là-bas, notre plage. Notre histoire là-bas a commencé en 2020. Avec notre communauté artistique, on payait un tout petit loyer parce que beaucoup de murs étaient cassés et qu'il n'y avait pas d'électricité. Donc on a tout fait nous-mêmes. Pour moi, c'était comme un conte de fées, une histoire sur la façon dont une communauté peut se développer dans un lieu abandonné. Métaphoriquement une communauté, je veux dire que tout le monde se connaît, mais sans forcément être amies, parce qu'on développe aussi nos carrières dans l'art. C'est que, par exemple, tu connais des gens dans un autre pays, ça te permet de partir en résidence, puis tu dis que tu as des amies en Ukraine et tu essayes de les faire venir aussi. C'est comme ça que beaucoup de choses se passent.

À cette période, le conflit avec la Russie était déjà vraiment intense, donc tout le monde était d'accord pour soutenir la résistance. Juste avant l'invasion, on bossait sur des projets artistiques qui commençaient à prendre de l'ampleur, à être connus. On avait des grands projets pour l'avenir. Et même si tout le monde pensait qu'une guerre était possible, personne n'imaginait vraiment qu'elle allait arriver. Mentalement, on n'était pas préparées.

Le port c'est une zone stratégique, alors, le lendemain de l'invasion à grande échelle [5], notre bâtiment a été fermé. En tant que communauté, on a commencé à s'engager comme bénévoles, mais la situation était très difficile à comprendre et on ne savait pas bien comment nous y prendre. Pendant deux semaines, on ne pensait qu'à un ou deux jours en avance, on passait d'un lieu de bénévolat à un autre, on triait de la nourriture, des médicaments, des vêtements, comme du personnel humanitaire. Puis on a décidé de partir vers un endroit plus sûr, dans l'ouest du pays, pour sauver nos pratiques artistiques… On a ouvert une sorte de filiale de la Windows Repairing Factory dans un grand studio qu'on louait dans une ancienne usine. C'était une sorte d'atelier où on accueillait les artistes qui avaient besoin d'aide ou d'un abri. On vivait ensemble, on avait des outils, du matériel, et suffisamment de connaissances pour créer quelque chose, alors on a voulu collecter des fonds grâce à l'art pour les envoyer à l'armée. On a fini par être quinze personnes dans cent mètres carrés et c'était invivable. Après trois mois, on a demandé aux gens de partir et on a installé de nouvelles fenêtres, des étagères pour le matériel et les outils, des zones pour le travail du bois, du métal, l'électronique, et on a mis sur pied un véritable atelier.

Puis on a décroché une résidence artistique en Lituanie. C'était la première fois qu'on allait dans un endroit où on pouvait faire de l'art, où on était payées, où on pouvait travailler comme on l'entendait, avec des matériaux et le soutien d'un curateur. C'était très beau pour moi, c'était la première fois que je travaillais avec des pros, alors je me suis dit que je devrais peut-être me lancer là-dedans parce que tout le monde disait que j'étais douée et que je faisais bien les choses. C'était le début de la guerre et on espérait encore qu'elle se terminerait rapidement. Pour moi, notre armée était puissante et moderne alors que l'armée russe était nulle et que seuls des gens stupides y allaient. À un moment, les gens stupides disparaîtraient, ils mourraient tous, et des gens normaux avec un peu de cervelle tueraient Poutine et puis tout irait bien. Mais non.

Dans les villages du nord de Kyiv, occupés par l'armée russe en 2022, les murs criblés de balles témoignent toujours de la violence de l'occupation.

Dans le même temps, un de mes amis est parti dans une petite ville qui avait été brièvement occupée par les soldats russes. Appelons le Y. Je l'ai rejoint, je crois que c'était à l'automne 2022. Pendant l'été, la ville avait été massivement bombardée avec des S-300 [6]. En arrivant là-bas, j'ai vu de mes propres yeux ce qu'il s'était passé dans les territoires occupés par la Russie, les gens racontaient comment ils avaient survécu à ça, comment les Russes les avaient traités, comment ils avaient tué tant de personnes. La situation était difficile, la ville était détruite et il n'y avait pas beaucoup de gens qui voulaient rester y vivre. Les jeunes, d'après ce que je sais, partaient à l'armée ou pour Kyiv ou d'autres grandes villes. Parce qu'un homme dans une petite ville est vite repéré par l'armée et, au lieu de faire du bénévolat, il se retrouve vite aux mains de recruteurs [7] pas très malins…

Il y avait bien quelques organisations humanitaires, mais qui n'étaient pas très actives. On a quand même essayé, on a aidé à reconstruire des maisons. Le gouvernement pouvait apporter une aide, mais il fallait attendre trois ou cinq ans. C'est long. On a organisé des collectes de fonds, puis on a fourni de la nourriture, des matériaux de construction, de l'eau ou encore des groupes électrogènes dans les villages. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était déjà ça. Là-bas, j'ai ramassé des débris de la guerre dans les villages où on aidait, des morceaux de bâtiments en ruines, d'armes, de roquettes… et on a fait des sculptures avec… On avait besoin de trouver un peu de beauté, même là-bas. Parfois ça aide.

Y, lui, il a mis en place un atelier d'assemblage de drones FPV et d'ailes volantes [8]. Ils les fabriquaient pour l'armée, c'était une proposition d'un ami qui était dans l'armée. Au début, je ne comprenais pas comment il avait réussi à en savoir autant là-dessus, comment il avait atterri dans une petite ville pour monter un projet d'ingénierie à partir de rien. À ce moment-là, je n'ai pas participé à l'atelier, c'était trop difficile de trouver sa place dans ce petit groupe d'ingénieurs fous qui n'avaient jamais fait ce qu'ils étaient en train de faire. Il n'y avait aucune structure et je ne pouvais rien apprendre. Mais en passant du temps avec Y. et des gens qui servaient dans l'armée, j'ai commencé à comprendre qu'il valait mieux faire quelque chose avant que les Russes n'arrivent chez moi, ou chez mes parents… Et que c'était possible. J'ai compris que je devais faire quelque chose de plus… percutant, parce que l'art c'est pas… Les gens qui perdent leur famille ou leur maison ne pouvaient rien faire avec l'art qu'on faisait, mais ils avaient besoin de notre aide maintenant.

Puis, la situation a changé. Beaucoup de gens sont partis au front, et du même coup, beaucoup plus de gens ont commencé à faire du bénévolat et des projets liés au domaine militaire. On a compris qu'on devait planifier les choses à plus long terme. Au début, on s'était concentrés sur la culture, sur des évènements et des expositions à l'étranger pour sensibiliser les gens à ce qu'il se passait en Ukraine. Après un an et demi, on a vu que ça ne marchait pas et, même si on n'avait vraiment pas envie de penser à la guerre ou aux armes, on a ouvert un autre atelier à Kyiv à l'automne 2023. Là-bas, j'ai vu que les gens se lançaient et que ce n'était pas si difficile. L'été d'avant, je participais à un projet artistique pour lequel j'ai commencé à fabriquer des trucs avec des Raspberry Pi. Après quelques projets de ce genre, j'ai compris que j'étais capable d'en faire plus… Nos amies qui sont à l'armée réparent des drones dans les tranchées alors que personne ne leur a appris à le faire. Si c'est faisable sous les tirs, pourquoi on ne pourrait pas le faire ici, dans un endroit calme ? Il suffit de se lancer, de faire des erreurs, de recommencer…

Dans un bar de Kyiv.

Maintenant, je bosse dans une usine où on fabrique des trucs pour l'armée. C'est comme un supermarché. Tu fabriques quelque chose, tu le mets sur le marché et, à un moment donné, quelqu'un l'achète. C'est… Je fais ça juste comme un boulot. Mais c'est super important parce que je n'ai pas de production artistique en ce moment, et ça me permet de gagner un peu d'argent… Je paie mon loyer, un peu de nourriture, mais, en général, je suis à l'atelier… Ça nous a pris beaucoup de temps pour créer cette structure et là-bas, on fait ce qu'on veut. Si quelqu'un nous demande d'imprimer quelque chose sur une imprimante 3D, on peut le faire. Si quelqu'un a besoin d'aide pour une question spécifique et n'a pas le temps de s'en occuper, on peut prendre le temps d'essayer de comprendre comment faire, ou chercher quelqu'un qui peut le faire. Notre manière de travailler c'est un peu du P2P [9].

On a des channels sur Telegram où les gens postent les besoins de leurs amies ou de membres de leur famille qui sont engagés. Nous, on s'organise surtout autour de notre communauté artistique, parce qu'on vient de là et que ce sont les gens qu'on connaît dans la vie de tous les jours. Donc, quand quelqu'un commence une collecte de fonds, le timing est super important, on partage le montant entre plusieurs personnes qui collectent l'argent elles-mêmes, sur les réseaux sociaux, en vendant leurs œuvres, ou avec des loteries où les gens peuvent acheter un ticket pour gagner une œuvre d'art. La plupart du temps, on communique, on collecte l'argent et on paie les personnes qui fabriquent les drones pour qu'elles puissent les envoyer au front. C'est super simple. N'importe qui sur le front demande à ses potes quand il a besoin de quelque chose. Si c'est 20 drones, le réseau essaie de les trouver et de lui envoyer par la poste [10].

Au début, peu de gens avaient des connaissances dans le domaine, mais ils ont commencé à se renseigner sur les composants pour comprendre comment tout ça fonctionnait et pouvoir construire des systèmes. À un moment donné, on s'est rendu compte que, sans connaissances pratiques, on ne pouvait pas aider nos proches, alors on a commencé à apprendre. Il suffit de taper « Comment construire un FPV » sur YouTube, tu trouves des milliers de vidéos, tu t'abonnes à une tonne de chaînes d'ingénieurs qui expliquent comment faire ceci ou cela. Avec le temps, on te demande des trucs plus compliqués, alors tu creuses de plus en plus… À un moment donné, quelqu'un a beaucoup de connaissances, et tout le monde commence à savoir que ce type peut fabriquer tel ou tel composant, alors… tu l'appelles aussi. Et dans certains cas, les gens ont même créé comme des petites usines pour fabriquer un truc spécifique, ils l'inventent et puis le produisent.

Dans tout ce réseau, tu finis par savoir à qui tu peux demander des conseils sur la façon de construire les choses qui t'intéressent, parce que chaque groupe travaille sur ses propres détails et qu'il n'y a pas de plan général. Ce qui est développé est très personnalisé parce qu'il faut savoir ce dont les soldats ont besoin sur le terrain. Bien sûr, eux ne demandent pas à n'importe qui, parce qu'ils doivent faire confiance aux personnes à qui ils s'adressent. Et puis il y a des secrets…

Comment choisissez-vous qui vous soutenez ?
On fait ce qu'on peut pour notre communauté, nos amies, nos proches, qui servent dans l'armée, dans n'importe quelle brigade. Tant qu'il y a suffisamment de confiance pour se parler librement et que ça leur permet de partager leurs besoins précis. On soutient les gens parce qu'ils sont là et qu'ils nous aident à survivre en donnant leur vie pour que nous on puisse continuer la nôtre. En gros, je pense qu'à un moment donné, c'est clair : tu comprends que ta vie peut s'arrêter et que tu ne veux pas que tes potes se fassent tuer, donc tu dois faire quelque chose.

Et… n'importe qui peut devenir soldat. À tout moment. Maintenant, le gouvernement recrute tout le monde. Même les personnes handicapées, si elles peuvent encore faire quelque chose, elles sont recrutées. Ils ne regardent pas vos connaissances, parfois ils vous placent simplement là où ils veulent, là où ils ont besoin de monde. Et ça n'a rien à voir avec ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire, vous apprendrez sur le terrain. Certains comprennent très vite ce qu'ils peuvent faire, alors que d'autres ont besoin de plus de temps ou veulent apprendre des techniques particulières, comme le pilotage.

Mes amies sont très proches du mouvement militaire, mais pas dans les bataillons du gouvernement parce qu'il y a aussi des brigades sympas où, par exemple, tu peux dire que tu veux être programmeur et ils feront de toi un programmeur. Avec quelques relations, c'est possible de trouver un bon poste. Même pour quelqu'un qui est pris dans la rue, parce qu'il a plus de 25 ans, s'il a des relations avec le bataillon, c'est possible de faire une demande au centre de recrutement pour passer des recruteurs stupides aux recruteurs normaux. Mais il faut faire partie du mouvement [11], savoir où et à qui parler et surtout être motivée.

Un magasin de Kyiv dans lequel une unité tient un stand pour lever des fonds.

Beaucoup de nos potes vont vers la Troisième Brigade d'Assaut [12]. C'est moderne et cool [13]. Et on sait par eux qu'il est facile de postuler là-bas, qu'ils traitent bien leurs soldats et leur donnent l'opportunité de travailler avec leur tête, pas seulement avec leurs bras.

Donc, tu n'as plus le temps de faire de l'art en ce moment ?
Je ne veux pas. C'est plutôt… Mais il y a ce projet sur la mémoire, avec lequel on continue à faire des ateliers et à participer à des expos, ce n'est pas un projet nouveau, c'est un truc en cours et on doit juste le réactiver un peu à chaque fois. Je ne produis pas de nouvelles œuvres, sauf de la musique. Parfois, on me propose un concert ou une bande originale, alors je dois juste… Mais… Tu vois, par exemple, il y a quelques jours, il y a eu un bombardement vraiment lourd et c'était le moment où je devais faire un morceau, et je devais vraiment le faire parce que, pendant la journée je bosse, puis je suis à l'atelier, puis je dors. Donc, cette nuit-là, je voulais le faire. C'était… merde. Je voulais entendre le son, mais je n'entendais rien à cause des explosions autour de moi, et c'était le seul moment où je pouvais… Alors, quand il y avait cinq minutes sans drone… Un peu de musique. Nouvelle attaque. Sous la table. Je m'assois là. J'attends… OK, je recommence cinq minutes. Etc…

On s'habitue à ne pas dormir de la nuit et à aller travailler le matin. C'est dur, mais on n'a pas d'autre choix. En ce moment, il y a des bombardements toutes les nuits. Cette nuit, ça a duré quatre heures. On a juste entendu plein d'explosions. Près de nous, et d'autres un peu plus loin. Personne ne sait ce qu'il se passe, alors on reste assis dans… un abri anti-bombes, ou, dans mon cas, dans le couloir de notre appart. Je suis en sécurité dans mon appart et je ne veux pas en partir, devoir prendre toutes mes affaires… C'est fatigant… Donc, je dors juste dans le couloir. Je ne dors pas, mais… Ce n'est pas bien de faire ça. Mais bon. On a décidé que c'était un peu mieux… Et bien sûr, s'il y avait des milliers de roquettes sur Kyiv, on irait dans les abris.

Récemment, on a fait un voyage dans l'ouest du pays parce qu'on y a vécu quelques années quand l'invasion a commencé. Donc, il y a deux semaines, on y est retournées et c'était super pour moi de voir à quel point les gens sont détendues, comment les jeunes profitent de la vie, sortent avec des filles, avec des garçons, boivent de la bière… Ça a été un petit choc et puis… Bien sûr, Kyiv n'est pas non plus si proche de la ligne de front… À la fin de l'hiver dernier, je suis allé à Kharkiv et c'était beaucoup plus dangereux. Il y a plus de bombardements, donc les gens sont moins nombreux dans les rues, il y a bien plus de bâtiments détruits et les gens ont l'air plus mal en point qu'à Kyiv, ils sont fatigués et ça se voit dans leurs yeux, sur leurs vêtements.

La façon dont les gens sont touchés dépend beaucoup de leur proximité avec les évènements militaires, s'ils ont perdu quelqu'un, leur maison… Comme cet homme dont je ne me souviens plus du nom, mais il a perdu sa femme, deux fois. Certaines personnes sont plus traumatisées que d'autres, c'est juste une réalité sur laquelle on n'a pas de prises et c'est bien que certains aient l'esprit plus libre, plus éloigné de la ligne de front. Comme ça certains soldats peuvent voir à quel point la vie peut être cool et penser qu'ils ont fait du bon boulot pour que les gens puissent continuer à vivre. Bien sûr d'autres soldats sont totalement traumatisées.

Le cimetière d'Irpin, largement agrandit pour accueillir de futures tombes.
Avez-vous des discussions, au sein de l'atelier ou avec votre communauté, sur ce qu'il adviendrait de votre organisation, de vos nouvelles compétences ou de la manière dont vous transformeriez vos activités si la guerre cessait ?
On ne pense pas que cette guerre va s'arrêter. Ça ne fait qu'empirer. Je ne sais pas, il y aura peut-être des négociations, mais je n'y crois pas. Et je pense que… Par exemple, si une partie de notre communauté quitte le pays à un moment donné, ce sera très grave, ça détruira le pays. Mais parfois, j'aimerais que mes amies partent et fassent leur métier à l'étranger, pour continuer à parler de ce qui se passe, de qui on est, avoir plus de discussions politiques, j'imagine. Parce qu'avant la guerre totale… C'était un collectif sympa, on faisait des projets écologiques super intéressants, on parlait toujours de la vie, de questions sociales. Maintenant, tout tourne autour de notre situation, de la militarisation, tout ça… Notre histoire ukrainienne… L'armée… Et je ne peux penser à rien d'autre. C'est pour ça que j'ai arrêté mon activité artistique, parce que les gens en ont marre, et à l'étranger, c'est super dur d'en parler.

J'ai essayé de vivre mes émotions, il y en a beaucoup et c'est impossible d'avoir l'énergie de les gérer. Quand il y a eu ces gros bombardements à Kyiv, j'étais très en colère, mais je me suis focalisée sur le travail… Il y a encore plus de bombardements maintenant, c'est encore plus dur et ça me met en colère. Je pense que les gens sont de plus en plus fatigués, bien sûr, mais j'ai l'impression qu'ils ne veulent pas perdre et qu'ils ont encore beaucoup de force. Et évidemment, sans l'aide des États-Unis, c'est très difficile, mais on est en première ligne. On perd beaucoup d'amies et plus on en perd, plus on est en colère, donc aujourd'hui, on n'est ni optimistes ni pessimistes, on fait juste notre boulot et on essaie de se soutenir, nous-mêmes et nos proches. Et on ira jusqu'au bout, bien sûr. Il n'y a pas vraiment de place pour les émotions, ou seulement pour savoir comment se maintenir dans une humeur un peu meilleure. Tout va très mal, mais on ne peut pas… Je ne sais pas, je ne peux pas être émotive, je ne peux qu'être forte.

Une fresque à Kyiv.

[1] La forteresse cachée est un collectif et une plateforme naissants. Son objectif est d'interroger de près les enjeux des luttes d'émancipation afin de renforcer les dynamiques internationalistes. De nombreux testes sont à retrouver sur le site laforteressecachee.org

[4] Jusqu'en 1991 : Sous l'URSS, dans toutes les écoles secondaires, il y avait un cours appelé « Начальная военная подготовка » (Formation militaire initiale). Tous les garçons (et parfois les filles) en dernière année de lycée suivaient cette matière, qui comprenait des exercices de drill, de maniement théorique de l'AK-47, l'apprentissage de la topographie militaire, les premiers secours, etc. 1991-2000 : Après avoir gagné son indépendance, l'Ukraine garde cette matière, mais la rebaptise « Захист Вітчизни » (« Défense de la Patrie »). Le contenu est ajusté : moins d'accent sur l'idéologie soviétique, plus sur la protection civile, les bases constitutionnelles de l'État ukrainien, la médecine et une partie militaire. Dans le milieu des années 1990, le ministère de l'Éducation ukrainien intègre officiellement « Захист Вітчизни » dans les programmes scolaires pour les classes 10-11 (équivalent du lycée supérieur). C'est obligatoire pour les garçons, optionnel ou adapté (médecine/protection civile) pour les filles. 2000-2010 : Le ministère de l'Éducation publie des programmes scolaires avec « Захист Вітчизни » pour les classes 10-11. On peut retrouver ces programmes sur la plateforme des universités, ici, ici, ici ou encore ici. 2014-2015 : Depuis la guerre du Donbass, ce cours est devenu plus important. Il est obligatoire pour les garçons et adapté pour les filles, toujours pour les classes 10-11, et dure une heure et demie par semaine. Il se termine par une phase où les cours se passent sur le terrain avec des unités militaires et en uniforme. Pendant ces cours, les relations entre les élèves et les profs sont basées sur les exigences du statut des Forces armées ukrainiennes. (osvita.ua) 2020-2025 : Le cours change de nom et devient « Захист України » (« Défense de l'Ukraine »), pour se détacher de la terminologie soviétique et moderniser le contenu. Le programme se modernise et en 2025, le cours est désormais de 2 heures obligatoires par semaine et est obligatoire pour les filles comme pour les garçons. On y enseigne l'importance des nouvelles technologies et les premiers secours. Des vétérans peuvent désormais intervenir dans les cours. Les programmes sont développés avec le ministère de la Défense et, en 2024, l'État a investi 1,74 million de hryvnias dans la modernisation des infrastructures de formation. (osvita.ua, news. online.ua, kyivindependent.com)

[5] Pour les Ukrainiennes, l'invasion commence en 2014 avec l'occupation de la Crimée. Le terme invasion à grande échelle (full-scale invasion), lui, fait référence aux évènements à partir de 2022.

[6] Le S-300 est un système soviétique de missiles anti-aérien porté sur camion datant des années 80 et dont un grand nombre de versions ont été produites. À l'origine il s'agit d'un lanceur de missiles sol-air, mais qui a parfois été utilisé en Ukraine comme missile sol-sol dans le but probable de réduire les coûts de la stratégie d'attrition de l'armée russe . En effet la grande quantité de S-300 dans l'arsenal russe permet d'économiser des armes sol-sol plus modernes tout en maintenant un rythme de frappes soutenu. Certains articles de revues spécialisées ont soutenu qu'il pouvait s'agir d'une preuve de la fatigue de l'industrie militaire russe., Son usage comme missile balistique a été considéré comme imprécis et peu efficace par les analystes militaires. « L'hypothèse avancée par certains experts d'une utilisation visant avant à saturer les défenses et épuiser le stock d'intercepteurs est également à envisager, ce qui traduirait là encore une utilisation ad hoc. La multiplication des drones iraniens, qui participent grandement à la saturation des défenses, ne permet cependant pas de discerner si les S-300 sont utilisés dans cette optique. »

[7] La TCK (Territorial Recruitment and Social Support, ou ТЦК) est le service qui se charge du recrutement pour l'armée ukrainienne. Il est notamment chargé de contrôler et emmener de force dans les centres de recrutement, les hommes de plus de 25 ans qu'ils soupçonnent de se soustraire à leurs obligations militaires. L'Ukraine a connu une vague de désertions pendant l'invasion russe. Depuis le début de la guerre en 2022, quelque 224 000 cas de désertion ont été enregistrés, bien que le nombre réel soit probablement bien plus élevé. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, l'armée recrute jusqu'à 30 000 nouveaux soldats chaque mois, ce qui équivaut aux pertes mensuelles estimées en termes de morts, de blessures, de captures et de désertions. Au printemps 2024, l'âge de la mobilisation obligatoire en Ukraine a été abaissé de 27 à 25 ans et, fin octobre, l'Ukraine a annoncé vouloir mobiliser 160 000 nouveaux soldats. Par ailleurs, le gouvernement a tenté d'enrayer la vague de désertion, aussi, grâce à une loi leur accordant l'amnistie s'ils reviennent de leur plein gré dans l'armée. Environ 29 000 déserteurs ont réintégré les forces ukrainiennes entre le 29 novembre 2024 et août 2025.

Alors que l'engouement pour l'engagement n'est plus aussi fort qu'au début de l'invasion à grande échelle, les pratiques de la TCK sont contestées au sein de la population ukrainienne et de nombreuses vidéos circulent attestant de pratiques violentes de la part de la TCK, mais aussi de résistances de la population à certaines arrestations. Aussi, de nombreuses personnes tentent d'éviter ces contrôles en se cachant chez elles, en minimisant leurs déplacements et en évitant les lieux dans lesquels les contrôles sont les plus fréquents.

[8] Drones ayant la forme de petits avions sans fuselage et pouvant planer sur de longues distances. Les innovations dans le domaine des drones rendent difficile d'avoir des données sur les distances parcourues, néanmoins, les quadcopters parcourent en général au maximum une dizaine ou une quinzaine de kilomètres quand les ailes volantes atteignent entre 50 et 100 kilomètres. Ils permettent de faire de la surveillance ou de frapper des cibles plus loin que ce que permettent les quadcopters tout en transportant des charges plus lourdes.

[9] Le peer to peer est un système d'échange de données sur internet, de pair-à-pair. Depuis 2014 et à fortiori depuis 2022, l'Ukraine a vu les effets d'une corruption et d'une désorganisation endémique de ses forces armées auxquelles a pallié un engagement populaire fort de soutien aux soldats engagées sur les lignes de front, dans les brigades de l'armée régulière et celles qui n'y étaient pas rattachées. Une des raisons de l'échec des troupes russes à accomplir le plan d'invasion en février 2022 est cet engagement bénévole massif. Avec le temps certaines initiatives se sont structurées et des groupes se sont professionnalisés dans divers champs. Celui de la production de drones est le plus visible, mais un grand nombre de start-ups se sont créées, proposant du matériel qui permet aux soldats de se procurer l'équipement non fourni par l'armée. Cette dynamique est structurante pour la défense ukrainienne. Aussi, en 2023, le gouvernement met en place une plateforme nommée Brave1 dont l'objectif est de rassembler les projets de défense créés par des individus ou des start-ups afin de les rendre disponibles pour les soldats sur le front, de rendre visibles des projets d'innovations et de financer ceux qui trouvent leur utilité. La plateforme, accessible uniquement aux militaires, inclut un système de points que les brigades rattachées à l'armée régulière accumulent en fonction des pertes qu'elles infligent à l'ennemi. Ces points leur permettent ensuite d'acheter du matériel sur la plateforme. Le ministère de la transformation numérique qui a mis en place cette initiative tente par là d'assouplir la rigidité de l'armée héritée de l'époque soviétique. Pour son directeur, la plateforme « encourage unesaine compétitionentre les unités de dronistes et pousse les entreprises à produire les meilleures armes possibles ». Il s'agirait à ce jour de la seule armée au monde ayant décentralisé une partie importante de ses fournitures en armement et mis en place un système de compétition entre unités. Du côté du monde civil, le même type d'outils se développe afin de faciliter la production de drone à destination des soldats, notamment via la plateforme Social-Drone qui met en place un système permettant à des civils d'accéder à de la documentation nécessaire à la fabrication, puis, une fois construit, de les envoyer directement aux soldats. Il existe aussi le site swarm.army qui liste et trie des boutiques sur Ali-express qui fournissent le matériel nécessaire.

[10] Dès le début de l'invasion à grande échelle, la poste ukrainienne, Ukrposhta, s'est avérée être un moyen logistique essentiel pour la population vivant proche des lignes de front, car il s'agit des derniers représentants de l'État à maintenir le lien dans des régions qui se vident. L'entreprise publique s'est notamment organisée clandestinement pour continuer à verser les pensions de retraite dans les territoires occupés. Il s'agissait d'un des premiers services à revenir sur les territoires occupés et le seul en mesure de remettre en circulation la hryvnia pour chasser le rouble. Avec le temps, l'importance des services postaux s'est accrue, notamment pour assurer le lien logistique avec les soldats sur le front, et le transport de matériel humanitaire a peu à peu fait place au transport de matériel militaire. Nova Poshta, le concurrent privé de Ukrposhta, a alors connu un essor de ses activités en temps de guerre. Elle est massivement utilisée pour envoyer des colis en direction du front. De la nourriture ou tout type de matériel comme des drones. Chaque soldat sur le front peut, grâce à un programme conjoint avec l'État ukrainien (Plusy), envoyer ou recevoir trois colis de 30 kg chacun pour 1 hryvnia. Signe de l'importance logistique de Nova Poshta pour une armée ukrainienne qui doit en partie sa survie au soutien qui lui est apporté par la population, les locaux et convois de l'entreprise ont été frappés à plusieurs reprises par des missiles russes. Si la croissance rapide de Nova Poshta lui a permis d'ouvrir des bureaux dans différents pays du monde, principalement en Europe centrale et de l'est, afin que la diaspora ukrainienne puisse envoyer des colis jusqu'en Ukraine, Ukrposhta n'a pas disparu, au contraire, sa capacité à fournir des services bancaires ou à acheminer les prestations sociales jusqu'aux régions privées d'électricité par les combats, lui a permis d'ouvrir Ukrposhta.bank, grâce à une autorisation de la Rada en juillet 2025. Par ailleurs la croissance rapide de Nova Poshta semblerait masquer le fait que l'entreprise se positionne d'abord vers les grandes villes et les localités importantes et rentables, laissant à Ukrposhta la gestion des villages isolés.

[11] Entendu comme le mouvement de celles et ceux qui s'organisent pour soutenir les soldats qui vont combattre sur le front.

[13] Plusieurs des brigades créées en dehors de l'armée régulière entre 2014 et 2022 et qui y sont pour certaines (comme la Troisième) aujourd'hui rattachées, ont fortement intégré le processus de libéralisation en cours dans la défense ukrainienne. Ne bénéficiant à l'origine pas du matériel et des financements de l'armée régulière, elles ont dû s'adapter et créer leurs propres structures financières, appuyées sur des fortunes personnelles, comme la Khartia brigade ou sur leur aura acquise dans la défense de l'Ukraine à partir de 2014 comme la Troisième brigade. Aujourd'hui, c'est via des campagnes de levées de fonds et des évènements de soutien organisés par la société civile que ces brigades assurent une partie de leur financement. A l'exemple de soirées dont les bénéfices sont reversés à des organisations militaires parfois nationalistes, parfois queers ou LGBT dans lesquelles les militaires entrent gratuitement, ces brigades aux racines ultra-nationalistes sont de fait perçues comme cool par la jeunesse ukrainienne. Leurs campagnes de communication sont graphiquement très efficaces et très présentes dans l'espace public, elles produisent de nombreux produits dérivés. L'image très mauvaise dont pâtit l'armée régulière, dont l'héritage de corruption et de lourdeur soviétique est souvent moqué, est probablement aussi en partie responsable de la bonne réputation dont jouissent ces brigades qui font office de renouveau.

19.01.2026 à 20:21

Le siège fédéral d'Oakland : une cible identifiée par les manifestants anti-ICE

dev

47 fenêtres fracassées

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (2482 mots)

Alors que ce mois-ci l'attention du public est tournée vers les Twin Cities [1], où près de 3 000 mercenaires fédéraux se livrent à une vague d'enlèvements et de meurtres frénétiques, les officiers de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) restent actifs sur l'ensemble du territoire, terrorisant les communautés et se préparant à de futures vagues d'interventions qui seront tout aussi brutales que celles qui ont lieu dans les Twin Cities. Pourtant, cela ouvre également des opportunités aux citoyens à travers tout le continent pour agir en solidarité avec ceux ciblés par l'ICE, en lançant des offensives ailleurs, révélant ainsi les faiblesses et l'impopularité des forces de l'ordre fédérales tout en les forçant à éparpiller leur attention.

C'est précisément ce qu'ont fait les habitants de la Bay Area [2] le 10 janvier dernier, en fracassant 47 fenêtres du siège fédéral d'Oakland et les marquant de graffitis dans le but d'identifier le bâtiment comme une base des opérations de l'ICE dans la région. Nous avons traduit cette revendication sous forme de récit reçue anonymement par nos amis de CrimethInc..

Chinga la Migra : le siège fédéral d'Oakland montre son vrai visage

De nos jours, tout le monde déteste l'ICE. Partout sur l'échiquier politique, on veut les dégager de nos villes. Depuis leur déploiement massif en 2025, de nouvelles formes d'organisation collective se sont mobilisées ensemble pour contrer la violence d'État, d'une manière inédite depuis des années. Par le passé, et très récemment lors des soulèvements contre la brutalité policière en 2020, un élan révolutionnaire tout aussi large s'est essoufflé et a été récupéré à des fins électorales par les courants libéraux, pendant que la gauche [3], épuisée, se livrait à des luttes intestines liées aux orientations politiques ou aux choix tactiques à adopter. Désormais, si nous voulons saisir l'opportunité de créer des mouvements résilients tout en nous confrontant à la montée mondiale de l'autoritarisme, nous devons agir différemment.

C'est ce que nous avons fait dans la Bay Area.

Au cours des 10 derniers mois, le combat contre l'ICE a créé un changement nécessaire dans les styles d'organisation et dans les relations entre les différentes formations radicales situées dans la Bay Area. Nous avons vu des réseaux d'organisation populaire former des assemblées de quartier et des comités de vigilance (Adopt-a-Corner) pour quadriller les écoles et les lieux de travail, tandis que de nouvelles approches stratégiques émergeaient directement des bastions de lutte.

L'un de ces bastions de lutte a été le tribunal fédéral d'immigration à San Francisco, où l'ICE a enlevé plusieurs personnes qui comparaissaient pour un suivi de leur situation. Une fois que ce lieu a été identifié comme un lieu majeur des interventions de l'ICE, des groupes locaux se sont formés spontanément et ont commencé à assumer un rôle de bouclier à l'extérieur du tribunal. Des groupes anarchistes, des militants marxistes, des organisations et personnes ayant pignon sur rues comme les réseaux d'entraide, les organisations communautaires, les avocats ou encore les ONG, ont commencé à travailler ensemble de manière jamais vu auparavant. Les anarchistes ont combattu dans la rue les agents de l'ICE aux côtés de leaders religieux et de familles pendant l'intrusion sur l'île de Coast Guard. Le gouvernement fédéral a donc été obligé d'annuler l'offensive planifiée de l'ICE prévue en octobre dans la Bay.

À mesure que nos ennemis se sont vus dotés de plus en plus de ressources, nous avons consolidé notre pouvoir en dépassant le sectarisme et en travaillant main dans la main aux côtés d'individus et d'organisations, grâce à une vision partagée du futur, et ce, malgré nos différences vis-à-vis des appartenances politiques ou de la manière dont les choses devaient changer. Il ne s'agissait pas ici de faire des concessions idéologiques aux libéraux, mais plutôt d'identifier quels étaient nos forces respectives et nos buts communs. Une ligne politique claire a pu être maintenue quant à la nécessite d'affronter directement l'État, tout en travaillant aux côtés de partenaires plus hésitants à passer à l'action.

Cette convergence fondée sur des principes communs et, grâce au maintien d'une vision partagée de ce que nous essayons d'accomplir à travers différents positionnements, compétences et tactiques, a fonctionné. Le nombre d'arrestations dans les tribunaux s'est effondré. Celles-ci sont aujourd'hui bloquées grâce à une injonction [4] introduite par l'Union Américaine des Libertés Civiques, en ce mois de janvier.

L'ICE et le Département de la Sécurité Intérieure (Homeland Security) ne peuvent désormais plus circuler dans la Bay Area sans être pris en chasse par des citoyens lambdas, et ce grâce à l'augmentation du nombre de groupes de surveillance et de réseaux d'alerte dans la région.

Les habitants de la Bay Area ont récemment identifié un nouveau bastion de lutte : le siège fédéral d'Oakland. À l'aide d'un vaste réseau d'enquêteurs documentant et surveillant de près les agissements de l'ICE, le siège fédéral a pu être identifié comme base logistique pour les opérations des agents de l'immigration dans l'East Bay.

Une coalition anti-fasciste, impliquée dans la lutte contre l'ICE dans la région, a riposté face au meurtre de Renee Good en planifiant une réponse militante en date du 10 janvier. Cette action avait pour but d'attaquer l'infrastructure fédérale et d'entraver les opérations de l'ICE au niveau local, en causant, conjointement, un marquage identifié visible du public du bâtiment comme site des opérations de l'ICE et des dégâts matériaux. Cette action avait pour objectif second de raviver la culture militante présente dans la région qui a déclinée au cours des cinq dernières années et de faire la démonstration de notre force et de nos capacités à riposter. Tout cela a été orchestré en solidarité vis-à-vis des révoltes qui ont lieu à Minneapolis ; un acte de vengeance pour Renee Good, Keith Porter et pour toutes les vies fauchées par l'empire « états-uniens ».

Juste après le crépuscule, une foule de 80-100 personnes s'est réunie à l'amphithéâtre Lake Merritt [5] le 10 janvier 2026, la plupart vêtus en black block et de keffiehs. Les camarades ont tenu un discours sur les initiatives locales pour combattre les enlèvements de l'ICE, les combats à mener contre le déploiement des caméras Flock, et l'imbrication des luttes palestiniennes et anti-ICE . Puis le cortège s'est élancé.

La foule a défilé devant le tribunal du comté d'Alameda, le recouvrant de slogans avant de passer par l'Oscar Grant Plaza pour atteindre le siège fédéral d'Oakland. Les manifestants y ont brisé 47 fenêtres et l'ont recouvert de graffitis pour le désigner publiquement comme une base logistique des opérations de l'ICE dans la Bay Area ; un fait relativement méconnu du public à l'époque. L'énergie était à son comble, les slogans combatifs, et de nombreux participants ont décrit l'événement comme le plus grand black bloc vu dans la région depuis les soulèvements de 2020. Les manifestants restaient soudés, veillant les uns sur les autres. Le cortège manoeuvrait rapidement, restait groupé, et a réussi à esquiver les forces de l'ordre jusqu'à sa dispersion.

Cette action a reçu un accueil massivement positif. Tandis que les manifestants brisaient les vitres et graffaient leurs messages, passants et automobilistes les acclamaient. Certains conducteurs ont même manœuvré autour de la foule pour entraver la progression des voitures de police à leur poursuite. Le lendemain matin, des influenceurs locaux ont afflué vers le siège fédéral pour filmer des vidéos saluant l'action. Un article paru dans le San Francisco Chronicle a suscité un vif intérêt, recevant même le soutien des libéraux. En quelques jours, presque chaque habitant d'Oakland a été mis au courant de ce qui s'était passé cette nuit-là, découvrant, ainsi, que l'ICE se mobilisait depuis un bâtiment fédéral au cœur de leur ville.

Dans l'ensemble, les participants ont qualifié l'action de succès. Elle fait la démonstration d'une stratégie offensive reproductible partout où l'ICE est présente : identifier et révéler les lieux d'opération de l'agence aux yeux du public et attaquer leurs infrastructures, tout en ralliant soutien et adhésion à travers tout l'échiquier politique. Ce basculement vers une forme de militantisme combatif, au-delà des appartenances politiques, montre qu'Oakland conserve une culture de l'action directe profondément ancrée et possède le caractère nécessaire pour affronter l'État. Cette action indique que le mouvement contre l'ICE et, plus largement, contre l'empire colonial, gagne en puissance et développe de nouvelles capacités. Cette diversité de porte-paroles, de participants et de soutiens n'aurait pas été possible sans des mois de travail de coalition et de projets publics qui ont offert aux nouveaux venus un point d'entrée vers l'action directe.

Toute action et tout projet politique comportent évidemment des limites. Si l'action du 10 janvier contre le siège fédéral a réussi son objectif de normaliser le militantisme et de secouer les infrastructures fédérales, l'ICE continue d'enlever nos amis, nos familles et nos voisins, et son budget, comme son pouvoir, croissent chaque jour. Réclamer vengeance pour nos martyrs n'est pas synonyme de justice, pas plus que cela n'efface le mal profond qui se propage autour de nous.

Les habitants de la Bay Area veulent que l'ICE quitte leur foyer et, où que soit le lieu, disparaisse. Nous savons que la lutte contre l'ICE est un combat pour la libération des terres et de tous les peuples opprimés. Nous savons que nous devons bâtir un mouvement de masse, de gauche, durable et résilient, capable de renverser l'empire actuel. Et nous savons que pour y parvenir, nous avons besoin les uns des autres.

L'ICE, la police, l'agression impérialiste et toutes les formes de violence d'État prospèrent en l'absence d'une opposition organisée, lorsqu'ils peuvent mener leurs opérations clandestinement sans aucune riposte. Lorsque nous identifions des points de passage stratégiques et que nous intervenons, nous gagnons. Lorsque nous utilisons l'intervention comme un moyen de construire un soulèvement de masse, nous gagnons.

Briser des vitres à la faveur de la nuit n'est pas, en soi, une stratégie politique efficace. Mais cela peut le devenir en brillant comme une étoile au sein d'une plus large constellation de résistance.
Traduction : Loriane Rapenne


[1] Minneapolis, capitale de l'état du Minnesota, et Saint-Paul forment les Twin Cities. Toutes les notes sont de la traductrice

[2] Située dans la banlieue de San Francisco en Californie

[3] Ici, le Partie Démocrate

[4] Aux États-Unis, l'injonction est une décision de justice ordonnant à une personne ou à une institution de faire, ou d'arrêter de faire, une action spécifique sous peine de sanctions. Équivalent du référé-suspension ou référé-liberté en France.

[5] Situé à Oakland

19.01.2026 à 16:28

« La police tue dans le 20e »

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Texte intégral (1046 mots)

Sur un mur pas loin de chez moi, quelqu'un a écrit à la bombe rouge et en capitales : LA POLICE TUE DANS LE 20e. La semaine dernière, El Hacen Diarra est mort au commissariat, à quelques rues de là.

Quand on tape sur Google : « la police tue dans le 20e », apparaît en premier : « El Hacen Diarra est décédé d'un malaise cardiaque en garde à vue dans les locaux du commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit de mercredi à jeudi. »

Devant le foyer où il habitait, une foule couvre l'asphalte. On ne voit que des visages tristes et en colère. Aux fenêtres des hommes filment le rassemblement. On fait pitié à voir, nous les quelques blancs ici en soutien aux proches de la victime. C'est nous la France aussi. Nous et nos corps invisibles, inviolables, intouchables, par les matraques et les coups des forces de l'ordre. Et c'est l'image de nos corps amassés sur cette place que ces hommes enverront peut-être au pays pour rassurer les leurs et dire qu'ils ne sont pas seuls.
Que deux ou trois cents personnes sont là et ne sont pas d'accord avec cette violence.

Ici, on meurt « d'un malaise cardiaque » pour être en possession de stupéfiants quand on est noir ou arabe.

« On commence 2026 avec un mort. Il est important d'être nombreux, il est important de dénoncer ce qui se passe, prononce Assa Traoré dans un micro. Parce que si on laisse passer, il y aura encore de nombreux El Hacen Diarra. (…) Les policiers sont responsables de sa mort. Soyons prêts à les entendre dire : « El Hacen était sous emprise de stupéfiants. » ; « El Hacen est mort de crise cardiaque. » Ce sont des phrases que nous entendrons. Mais personne ne devrait mourir parce qu'il croise la police. Personne ne devrait subir un contrôle d'identité juste parce qu'il s'assoit en bas de chez lui. Ça s'appelle du contrôle au faciès. Ça s'appelle de la discrimination. C'est au peuple français de se tenir debout et de dire : on ne laissera plus faire. »

El Hacen avait 35 ans, mon âge. Il avait une formation d'artiste. Comme moi. Il avait été interpellé après avoir été vu rouler un joint. Comme ça m'est arrivé. Il était originaire de Mauritanie. C'est peut-être notre première différence, celle qui peut coûter la vie.

« (…) On a fait analyser la vidéo où il est à terre, on le voit sur le sol. Et d'ailleurs on remercie la personne qui a filmé. On a fait analyser le son de cette vidéo, et El Hacen dit : « Vous m'étranglez, vous m'étranglez, vous m'étranglez ». Mais ils ont continué encore et encore et il est mort. La police du 20e on la connaît déjà : Lamine Dieng est mort ici. Mais personne ne devrait mourir, parce qu'il vient d'ailleurs. El Hacen est venu de son pays et il repart dans un cercueil. C'est comme ça que sa famille va l'accueillir. C'est ça le message qu'on renvoie de ce pays. »

Dans l'assemblée un homme noir crie : « NOUS AVONS LE MÊME SANG ROUGE » et couvre les mots d'Assa qui poursuit sa prise de parole :

« Des El Hacen, il y en a plein dans ce foyer qui ne vont pas sortir dehors car ils ont peur qu'on vienne les chercher quand nous serons partis. Parce qu'ils ont peur qu'on les mette dans un centre de détention. (…) Ce qui se passe aux États-Unis annonce un débordement énorme ici en France où la situation est déjà dramatique... »

Deux hommes sont penchés à la fenêtre du premier étage. Le plus grand a passé son bras autour de l'épaule du plus petit qui continue d'enregistrer la scène. Un autre est accoudé sur l'embrasure de la fenêtre voisine. Lui je l'ai déjà vu. Le soir il est souvent posé devant le foyer, à discuter avec les anciens qui font griller du maïs après la prière.

En bas ça scande sans discontinuer : « JUSTICE POUR EL HACEN » quand un homme prend le micro. « On va se calmer, c'est un moment de recueillement, nous avons les larmes aux yeux », dit-il. Au cœur de la foule, la voix fière d'un vieux monsieur hurle : « On ne pleure pas nous ! On ne pleure pas ! On est en colère ! » Alors les cris s'élèvent et se confondent, mélangeant des mots de rage et d'accablement jusqu'à ce que le médiateur nous fasse tous fermer nos bouches pour une minute de silence.

Plus tard dans la journée, quand je suis repassée devant le foyer, la foule s'était dissipée. En contrebas de la rue, trois motos et trois policiers faisaient une ronde. J'imagine que ceux qui ont croisés le regard d'El Hacen pour la dernière fois, n'étaient pas de ceux-là. Enfin j'espère, mais qui sait ?

En remontant vers chez moi je me suis demandée combien un policier était payé un dimanche.

Et en l'occurrence quelle part de mon travail à moi, payait le travail de ces trois-là. Travail qui consistait à surveiller des hommes qui avaient traversé mers et frontières pour gagner ici leur pain et celui de leur famille restée au pays.

Valentine Fell

19.01.2026 à 16:05

Mieux vaut (Béla) Tarr que jamais

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Texte intégral (3332 mots)

« Il n'y a qu'un temps essentiel pour s'éveiller ; et ce temps est le présent. »
Boudha

Des films en noir et blanc marqués par des plans-séquence d'une lenteur parfois éprouvante, « hypnotique » , un univers postcommuniste effondré , sans plus aucune promesse même capitaliste, marqué par un « pessimisme absolu », une « tristesse poisseuse », des films aux paysages désertés battus par la pluie et le vent, habités par un désespoir et une mélancolie infinie : voilà les termes avec lesquels la critique a rendu hommage à Béla Tarr, l'immense cinéaste hongrois tout juste disparu en ce début d'année , tout en le saluant comme Gus Van Sant comme l'un des rares cinéastes « réellement visionnaires » de notre temps. « Il est facile de dire que mes films sont déprimants et sombres mais si on me pose la question à moi , déclare le cinéaste, je réponds que ce n'est pas le sujet. Les êtres humains sont très complexes et lorsqu'on réalise un film, ou toute autre forme d'art, il faut faire preuve d'empathie envers eux. LA question est : comment vous sentez-vous en sortant du cinéma ? Etes-vous plus fort ou plus faible. Personnellement je pense que les gens en ressortent plus fort. Parce que si vous êtes confronté à des choses sombres ou tristes et que vous les comprenez, vous devenez plus fort. C'est ma logique . » L'essai de Jacques Rancière, Béla Tarr, le temps d'après [1], donne force à ces propos en s'attachant à restituer la part sensible qui nourrit de part en part les films sombres du hongrois , et qui, par delà leur réalisme cosmique, donne « le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. »
Extraits.

« (…) Il est usuel de diviser cette œuvre en deux grandes époques : il y a les films du jeune cinéaste en colère, aux prises avec les problèmes sociaux de la Hongrie socialiste, désireux de secouer la routine bureaucratique et de mettre en cause les comportements issus du passé : conservatisme, égoïsme, domination mâle, rejet de ceux qui sont différents. Et il y a les films de la maturité (2), ceux qui accompagnent l'effondrement du système soviétique et les lendemains capitalistes qui déchantent, quand la censure du marché a relayé celle de l'Etat : des films de plus en plus noirs où la politique est réduite à la manipulation, la promesse sociale à une escroquerie et le collectif à la horde brutale. D'un âge à l'autre, d'un univers à l'autre, c'est aussi le style de la mise en scène qui semble changer entièrement. La colère du jeune cinéaste se traduisait en mouvements brusques d'une caméra portée qui, dans un espace resserré, sautait d'un corps à un autre et s'approchait au plus près des visages pour en scruter toutes les expressions. Le pessimisme du cinéaste muris exprime en longs plans-séquences qui explorent autour a individus enfermés dans leur solitude toute la profondeur vide du champ

Béla Tarr ne cesse pourtant de le répéter : 1l n'y a pas dans son œuvre un temps des films sociaux et un temps des œuvres métaphysiques et formalistes. C est toujours le même film qu'il fait, la même réalité dont il parle ; il ne fait simplement que la creuser toujours un peu plus. Du premier film au dernier, c'est toujours l'histoire d'une promesse déçue, d'un voyage avec retour au point de départ. Le Nid familial nous montre le jeune couple, Laci et Irén assiégeant vainement le service du logement dans l'espoir d'obtenir appartement qui leur permettrait d'échapper à l'atmosphère étouffante du foyer paternel. Le Cheval de Turin nous montre le père et la fille empaquetant un matin leurs maigres biens pour quitter une terre infertile. Mais la même ligne d'horizon par laquelle nous les avons vus disparaître nous les fait voir a nouveau, cheminant en sens inverse et regagnant la maison pour décharger les affaires chargées le matin. Entre les deux, la différence est justement que nulle explication n'a plus cours ; nulle bureaucratie obtuse, nul beau-père tyrannique ne barre plus la voie du bonheur promis. C'est seulement le même horizon, balayé par le vent, qui pousse les individus à partir et les renvoie à la maison. Passage du social au cosmique, dit volontiers le cinéaste. Mais ce cosmique n'est pas le monde de la contemplation pure. C'est un monde absolument réaliste, absolument matériel, dépouillé de tout ce qui émousse la sensation pure telle que le cinéma seul peut l'offrir.

Le cinéma, art du sensible

Car le problème pour Béla Tarr n'est pas de transmettre un message sur la fin des illusions et éventuellement sur la fin du monde. Pas davantage de faire de « belles images ». La beauté des images n'est jamais une fin. Elle n'est que la récompense d'une fidélité à la réalité que l'on veut exprimer et aux moyens dont on dispose pour cela. Béla Tarr ne cesse de marteler deux idées très simples. Il est un homme soucieux d'exprimer au plus juste la réalité telle que les hommes la vivent. Et il est un cinéaste entièrement occupé par son art. Le cinéma est un art du sensible. Pas simplement du visible. Parce que, depuis 1989, tous ses films sont en noir et blanc, et que le silence y prend une place toujours plus grande, on a dit qu'il voulait ramener le cinéma à ses origines muettes. Mais le cinéma muet n'était pas un art du silence. Son modèle était le langage des signes. Le silence n'a de pouvoir sensible que dans le cinéma sonore, grâce à la possibilité qu'il offre de congédier le langage des signes de faire parler les visages non par les expressions qui signifient des sentiments mais par le temps mis à tourner autour de leur secret. Dès le début, l'image de Béla Tarr est intimement liée au son : brouhaha au sein duquel, dans les premiers films, les plaintes des personnages s'élèvent, les paroles de chansons niaises mettent les corps en mouvement et les émotions se peignent sur les visages ; froideur, plus tard, de salles de bistrot misérables où un accordéoniste met les corps en folie avant que l'accordéon en sourdine n'accompagne leurs rêves détruits ; bruit de la pluie et du vent qui emporte paroles et rêves, les plaque dans les flaques où s'ébrouent les chiens ou les fait tournoyer dans les rues avec les feuilles et les détritus. Le cinéma est l'art du temps des images et des sons, un art construisant les mouvements qui mettent les corps en rapport les uns avec les autres dans un espace. Il n'est pas un art sans parole. Mais il n'est pas l'art de la parole qui raconte et décrit. Il est un art qui montre des corps, lesquels s'expriment entre autres par l'acte de parler et par la façon dont la parole fait effet sur eux .

Le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même

(…) De Damnation aux Harmonies Werckmeister [2] Bela Tarr aura construit un système cohérent, mettant en œuvre des procédés formels qui constituent proprement un style au sens flaubertien du mot : une « manière absolue de voir », une vision du monde devenue création d'un monde sensible autonome. Il n'y a pas de sujets, disait le romancier. Il n'y a pas d'histoires, dit le cinéaste. Elles ont toutes été racontées dans l'Ancien Testament. Des histoires d'attentes qui se révèlent mensongères. On attend celui qui ne viendra jamais, mais à la place duquel viendront toutes sortes de faux messies. Et celui qui viendra parmi les siens ne sera pas reconnu par eux. (...). Les histoires sont des histoires de menteurs et de dupes, parce qu'elles sont mensongères en elles-mêmes. Elles font croire que quelque chose est arrivé de ce qui était attendu. La promesse communiste n'était qu'une variante de ce mensonge bien plus ancien. C'est pourquoi il est vain de croire que le monde va devenir raisonnable si on lui ressasse indéfiniment les crimes des derniers menteurs, mais grotesque aussi d'assurer que nous vivons désormais dans un monde sans illusion. Le temps d'après n'est ni celui de la raison retrouvée, ni celui du désastre attendu. C'est le temps d'après les histoires, le temps où l'on s'intéresse directement à l'étoffe sensible dans laquelle elles taillaient leurs raccourcis entre une fin projetée et une fin advenue. Ce n'est pas le temps où l'on fait de belles phrases ou de beaux plans pour compenser le vide de toute attente. C'est le temps où l'on s'intéresse à l'attente elle-même.

A travers le carreau d'une fenêtre, dans une petite ville de Normandie ou de la plaine hongroise, le monde vient lentement se fixer dans un regard, s'imprimer sur un visage, peser sur la posture d'un corps, modeler ses gestes et produire cette division du corps qui s'appelle âme : une divergence intime entre deux attentes : l'attente du même, l'accoutumance à la répétition, et l'attente de l'inconnu, de la voie qui conduit vers une autre vie. De l'autre côté de la fenêtre, il y a les lieux clos où les corps et les âmes coexistent, où se rencontrent, s'ignorent, s'assemblent ou s'opposent ces petites monades faites de comportements acquis et de rêves entêtés, autour de verres qui trompent l'ennui et le confirment, de chansons qui réjouissent en disant que tout est fini, d'airs d'accordéon qui attristent en mettant en folie, de paroles qui promettent l'Eldorado et font comprendre qu'elles mentent en le promettant. Cela n'a proprement ni commencement ni fin, simplement des fenêtres par lesquelles le monde pénètre, des portes par lesquelles les personnages entrent et sortent, des tables où ils s'assemblent, des cloisons qui les séparent, des vitres à travers lesquelles ils se voient, des néons qui les éclairent, des miroirs qui les réfléchissent, des poêles où la lumière danse... Un continuum au sein duquel les événements du monde matériel se font affects, s'enferment dans des visages silencieux ou circulent en paroles.

Des lieux de ce type, c'est la littérature qui les a d'abord inventés en s'inventant elle-même, en découvrant qu'avec le temps des phrases et des chapitres il y avait mieux à faire que de scander les étapes par lesquelles des individus arrivent à leurs fins : trouver la richesse, conquérir une femme, tuer un rival, s'emparer du pouvoir. Il était possible de restituer dans sa densité un peu de ce qui faisait l'étoffe même de leur vie : comment l'espace en eux se faisait temps, les choses senties émotions, les pensées inerties ou actes. La littérature avait dans cette tâche un double avantage. D'un côté elle n'avait pas à soumettre ce qu'elle peignait à l'épreuve du regard, de l'autre, elle pouvait franchir la barrière du regard, nous dire comment la personne derrière la croisée recevait ce qui entrait par la fenêtre et comment cela affectait sa vie. Elle pouvait écrire des phrases comme « toute l'amertume de l'existence lui semblait servie dans son assiette » où le lecteur sentait d'autant mieux l'amertume qu'il n'était pas obligé de voir l'assiette. Mais au cinéma il y a une assiette et pas d'amertume. Et quand le monde passe la fenêtre, vient le moment où il faut choisir : arrêter le mouvement du monde par un contrechamp sur le visage qui regardait et auquel il faudra alors donner l'expression traduisant ce qu'il ressent, ou continuer le mouvement au prix que la personne qui regardait ne soit qu'une masse noire obstruant le monde au lieu de le réfléchir. Il n'y a pas de conscience où le monde se condense visiblement. Et le cinéaste n'est pas là pour se faire lui-même le centre qui ordonne le visible et son sens. Il n'y a, pour Béla Tarr, pas d'autre choix que de passer par la masse noire qui obstrue le plan, de s'en aller après faire le tour des murs et des objets de sa demeure, d'attendre pour le surprendre le moment où le personnage va se lever, sortir de chez lui, se faire guetteur dans la rue, sous la pluie ou dans le vent, solliciteur derrière une porte, auditeur derrière un comptoir ou à une table de bistrot, le moment où ses paroles résonneront dans l'espace, avec le tic-tac d'une horloge, le bruit des boules de billard et un air d'accordéon.

Puissance d'étouffement ou virtualités de rêve

Il n'y a pas d'histoire, cela veut dire aussi : il n'y a pas de centre perceptif, seulement un grand continuum fait de la conjonction des deux modes de l'attente, un continuum de modifications infimes par rapport au mouvement répétitif normal. La tâche du cinéaste est de construire un certain nombre de scènes qui fassent ressentir la texture de ce continuum et amènent le jeu des deux attentes à un maximum d'intensité. Le plan-séquence est l'unité de base de cette construction parce qu'elle est celle qui respecte la nature du continuum, la nature de la durée vécue où les attentes se conjuguent ou se séparent et où elles assemblent et opposent les êtres. S'il n'y a pas de centre, il n'y a pas d'autre moyen d'approcher la vérité des situations et de ceux qui les vivent que ce mouvement qui va sans cesse d'un lieu à celui ou celle qui est en train d'y attendre quelque chose. Il n'y a pas d'autre moyen que de trouver le rythme juste pour faire le tour de tous les éléments qui composent le paysage d'un lieu et lui donnent sa puissance d'étouffement ou ses virtualités de rêve : la nudité d'une salle ou les colonnes et cloisons qui la rythment, la lèpre des murs ou l'éclat des verres, la brutalité du néon ou les flammes dansantes du poêle, la pluie qui aveugle les fenêtres ou la lumière d'un miroir. Béla Tarr y insiste : si le montage, comme activité séparée, a si peu d'importance dans ses films, c'est qu'il a lieu au sein de la séquence qui ne cesse de varier à l'intérieur d'elle-même : en une seule prise, la caméra passe d'un gros plan sur un poêle ou un ventilateur à la complexité des interactions dont une salle de bistrot est le théâtre ; elle remonte d'une main vers un visage avant de le quitter pour élargir le cadre ou pour faire le tour d'autres visages ; elle passe par des zones d'obscurité avant de venir éclairer d'autres corps saisis maintenant à une autre échelle. Elle établit de même une infinité de variations infimes entre mouvement et immobilité : travellings qui avancent très lentement vers un visage ou arrêts d'abord inaperçus du mouvement.

La conjonction des attentes ou le sens de l'égalité selon Béla Tarr

La séquence peut aussi absorber dans sa continuité le hors-champ aussi bien que le contrechamp. Pas question de passer d'un plan à un autre pour aller de l'émetteur d'une parole à son destinataire. Ce dernier doit être présent dans le temps où la parole se prononce. Mais cette présence peut être celle de son dos, voire même simplement du verre qu'il tient à la main. Quant à celui qui parle, il peut nous regarder de face, mais le plus souvent c'est son profil ou son dos que nous voyons et souvent même ses paroles sont là présentes sans que nous le voyions lui-même. Mais il n'est guère exact de parler alors de voix off ou de présence du hors-champ. La voix est là, dissociée du corps auquel elle appartient, mais présente dans le mouvement de la séquence et dans la densité de l'atmosphère. Si elle appartient au parleur et à l'auditeur, c'est comme éléments d'un paysage global qui englobe chacun des éléments visuels ou sonores du continuum. Les voix ne sont pas attachées à un masque mais à une situation. Dans le continuum de la séquence tous les éléments sont à la fois interdépendants et autonomes, tous dotés d'une égale puissance d'intériorisation de la situation, c'est-à-dire de la conjonction des attentes. C'est là le sens de l'égalité propre au cinéma de Béla Tarr.

Ce sens est fait d'une égale attention à chaque élément et à la manière dont il entre dans la composition d'un microcosme du continuum égal lui-même à tous les autres en intensité. C'est cette égalité qui permet au cinéma de relever le défi que lui avait lancé la littérature. Il ne peut pas franchir la frontière du visible, nous montrer ce que pensent les monades dans lesquelles le monde se réfléchit. Nous ne savons pas quelles images intérieures animent le regard et les lèvres fermées des personnages autour desquels tourne la caméra. Nous ne pouvons pas nous identifier à leurs sentiments. Mais nous pénétrons quelque chose de plus essentiel, la durée même au sein de laquelle les choses les pénètrent et les affectent, la souffrance de la répétition, le sens d'une autre vie, la dignité mise à en poursuivre le rêve et à supporter la déception de ce rêve. En cela réside l'exacte adéquation entre le propos éthique du cinéaste et la splendeur envoûtante du plan-séquence qui suit le trajet de la pluie dans les âmes et les forces qu'elles lui opposent. »


[1] Editions capricci, 2011

[2] Période qui commence, en 1987, avec Damnation et s'achève, en 2011, avec Le cheval de Turin, film ultime de Béla Tarr.
A voir et revoir le magnifique plan séquence qui ouvre le film : « Et maintenant, nous, gens simples, nous allons assister à une démonstration de l'immortalité » https://youtu.be/S3a242TNFPk?si=ZKOudhOw33wNn41I

19.01.2026 à 15:51

Trump ou les habits neufs de l'impérialisme

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Texte intégral (5259 mots)

Il y a un peu plus d'un an, nous avions invité le philosophe Michel Feher pour discuter de la fascisation en cours et de son excellent livres Producteurs et parasites - L'imaginaire si désirable du Rassemblement national, à revoir par ici. Nous avions alors évoqué la seconde élection de Donald Trump qui n'était pas encore entré en fonction et de ce qui s'annonçait en terme de politique intérieure et fasciste. Michel Feher connaît très bien les États-Unis où il vit en partie, il travaille par ailleurs actuellement sur la nouvelle configuration géopolitique mondiale. Il était donc indispensable de l'inviter afin qu'il nous éclaire sur sa compréhension de ce second mandat Trump, des enjeux derrière la capture de Maduro et de ses retentissements sur la politique intérieure américaine. On a bien fait, il nous a tout très bien expliqué ! Le sommaire ci-dessous pour se faire une idée de la trame de cet entretien.

À voir lundi 19 janvier à partir de 20h

00:00 Introduction
04:25 Que dévoile l'enlèvement de Maduro par l'administration Trump ?
8:48 Une opération qui synthétise les trois sensibilités autour de Trump (Steven Miller et le spectacle de la cruauté, Marco Rubio le néo-conservateur reconverti au Trumpisme, J.D. Vance et le néo-paléo-conservatisme)
18:25 Tucker Carlson, la voix de l'avenir
22:15 Les faits alternatifs et le paradigme de la guerre civile
26:32 « Aux États-Unis, on ne va pas vers le fascisme, on est dans le fascisme »
29:38 Mater, discipliner et purifier le territoire intérieur (l'ICE) et/ou étendre l'Empire
32:30 De l'impérialisme colonial à l'impérialisme continental des « perdants » (Arendt)
35:25 L'État sans frontière, Carl Schmitt et la doctrine Monroe
38:29 L'illimitisme ou la politique de fin du monde : le laboratoire israélien
43:09 L'antifascisme comme menace terroriste
45:35 Quelles résistance populaires contre le trumpisme ?
49:30 Les élections de mi-mandat comme révélateur de l'état de la démocratie aux Etats-Unis

Version podcast

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Voir les lundisoir précédents :

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

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Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

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oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

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Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

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Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

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Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

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Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

19.01.2026 à 15:19

Les réseaux d'intervention rapide dans la région de Minneapolis-Saint Paul

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Comment s'organise l'auto-défense populaire contre l'ICE et pourquoi Trump se devait de qualifier Renée Nicole Good de terroriste

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (3908 mots)

Les images de Renée Nicole Good abattue au volant de son véhicule par un agent de l'ICE ont fait le tour du monde. Le soutien indéfectible de Trump à ses troupes et particulièrement à l'auteur des tirs, Jonathan Ross, jette une lumière crue sur le niveau de violence étatique en cours aux États-Unis. Cependant, l'indignation médiatique suscitée par un tel niveaux de brutalité tend à passer sous silence ce qui n'est pas seulement réprimé mais aussi et d'abord résiste. Dans l'article qui suit, nos amies étasuniens de CrimethInc. racontent et décrivent toutes les méthodes et stratégies d'auto-défense mise en place contre l'ICE par les habitants de Minneapolis et de Saint-Louis. Des réseaux d'intervention rapide qui identifient et traquent les véhicules de l'ICE, surveillent leurs déplacements et avertissent la population de leurs opérations dans l'espoir de les empêcher. Alors que les gouvernants du monde entier se plient au moindre caprice de Trump et se courbaturent en ronds de jambe, les habitants des villes jumelles viennent nous rappeler que la résistance véritable émane toujours du peuple.

Les réseaux d'intervention rapide, organisés par la population afin de protéger leurs communautés face aux agents fédéraux qui ont pour but de les enlever, de les brutaliser et de les terroriser, ont évolué très rapidement pour suivre l'évolution permanente des méthodes du Service de l'immigration et des douanes (ICE). Durant les six semaines d'occupation écoulées, les volontaires des Villes Jumelles (Minneapolis-Saint Paul) ont amélioré sans relâche leur méthode d'intervention, jusqu'à parvenir à une structure dynamique et robuste. Le présent rapport explore ce dispositif dans le but de soutenir d'autres groupes à travers le pays susceptibles d'être bientôt confrontés à des pressions comparables.

Le 2 décembre, une centaine d'agents de l'Immigration et des Douanes ont été envoyés dans les Villes Jumelles de Minneapolis et Saint Paul dans le cadre d'une opération d'arrestations et d'expulsions conduite dans plusieurs municipalités. Depuis, ces agglomérations ont été transformées en zones assiégées, irreconnaissables pour beaucoup de leurs habitants. La quantité d'agents fédéraux présents y a été multipliée par 30, atteignant près de 3 000. À titre de comparaison, le service de police de Minneapolis compte approximativement 600 policiers. La mort de Renee Nicole Good, membre d'un réseau d'intervention rapide, le 7 janvier, suivie, une semaine plus tard, le 14 janvier, par la fusillade d'une autre personne, a retenu toute l'attention nationale.

Pourtant, la majorité des personnes estiment que ce qui se déroule dans les Villes Jumelles s'inscrit dans la continuité des actions de l'ICE et des formes de résistance vues dans d'autres régions du pays. En réalité, l'étendue des arrestations, des détentions et des affrontements atteint un niveau sans précédent.

Le Déferlement

Pendant les mois qui ont précédé l'afflux important d'agents de l'ICE dans les Villes Jumelles, les habitants et les structures locales ont instauré un dispositif d'intervention rapide, assez centralisé. Les témoins pouvaient y transmettre leurs observations, avec différents niveaux de preuve, à un coordinateur via un système de messagerie instantanée. Une fois les signalements reçus, standardisés et contrôlés, les coordinateurs les relayaient massivement sur le système, ce qui entraînait le rassemblement des personnes situées à proximité. Ce système semblait efficace pour susciter une mobilisation lors d'opérations de grande ampleur, comme un raid dans un groupe d'appartements, mais il a commencé à montrer ses limites lorsque l'ICE a testé des interventions plus rapides et moins lourdes.

Puis, autour du 1er décembre, les descentes de police ont presque disparu et les agents, arrivés en masse, ont lancé une série de perquisition et d'arrestations musclées. L'ancien modèle s'est rapidement montré obsolète, le délai d'intervention se réduisant à quelques minutes. Les membres de la communauté, souhaitant une approche plus directe que le système actuel, caractérisé par des observateurs légaux et des procédures inefficaces, ont commencé à instaurer un système parallèle pour pallier leurs lacunes et gagner en réactivité.

Ce système a commencé avec un tchat à grande échelle pour les signalements concernant le Southside, où chacun pouvait diffuser n'importe quelle alerte. À mesure que les opérations de l'ICE s'intensifiaient et s'accéléraient, ce tchat, plus ouvert et réactif, a vu son nombre de membres augmenter et est devenu un espace attirant pour ceux qui souhaitaient aller de simplement consigner les opérations de l'ICE. Les participants ont commencé par utiliser le programme de signalement existant pour avertir les personnes visées de l'arrivée de l'ICE et harceler ses agents, puis ont peu à peu cherché à les mettre en échec : en bloquant les véhicules de l'ICE avec leurs propres voitures, en bloquant physiquement les agents, et en mobilisant des foules et des patrouilles pour intimider de petits groupes d'agents et les forcer à battre en retraite.

Au fur et à mesure que les tchats gagnaient en ampleur, de nouveaux tchats ont été ouverts pour subdiviser la ville en sections de plus en plus restreintes, certaines couvrant à peine un rayon de quatre pâtés de maisons. Cela permet aux utilisateurs de suivre les signalements qui les concernent directement et de répondre rapidement et efficacement aux observations proches.

Contre-surveillance

Ces réseaux ont largement tiré profit d'un dispositif de contre-surveillance instauré au bureau local de l'ICE. Le bâtiment Whipple, un édifice fédéral implanté à Fort Snelling, en périphérie de Minneapolis et de Saint Paul, accueille depuis longtemps un siège régional de l'ICE, après avoir hébergé d'autres administrations fédérales. Le complexe fait face à une garnison de la Garde nationale, se situe près d'une installation militaire et jouxte le fort lui-même, aujourd'hui conservé. Ce dernier se trouve sur le site sacré de la confluence de deux cours d'eau. Il fut l'un des premiers lieux de colonisation de la région et servit même, à une époque, de camp de détention pour les Amérindiens Dakota.

Le complexe Whipple englobe des locaux administratifs, des infrastructures de traitement et de détentions au sous-sol, ainsi qu'un grand parking. Les habitants ont identifié ce site comme un point stratégique durant l'été et y maintiennent une présence continue depuis le mois d'août.

Le bâtiment est entouré par deux autoroutes nationales, deux rivières et un aéroport. Avec seulement deux accès pour les véhicules, il est facile de suivre les entrées et sorties des véhicules de l'ICE. Le dispositif Whipple Watch, comme on l'appelle, mobilise depuis des mois des manifestants et des observateurs postés sur place. Ils collectent des informations sur les convois se dirigeant vers la ville ou transportant des détenus vers l'aéroport, identifient les schémas opérationnels, tout comme les jours et les heures de forte activité, et consignent minutieusement les plaques d'immatriculation des véhicules. Cette base de données est consultée quasiment en continu, permettant aux équipes d'intervention rapide, à pied ou motorisées, de confirmer en temps réel la présence des véhicules de l'ICE. L'ICE a commencé à changer régulièrement ses véhicules et plaques pour tenter de contrer ce système de contre-surveillance, mais le nombre de signalements reçus ne cesse d'augmenter.

Whipple Watch poursuit trois objectifs principaux :

  • Fournir un système d'alerte anticipé concernant les afflux massifs de troupes et de convois aux réseaux locaux d'intervention rapide,
  • Collecter des données, notamment via les registres des plaques d'immatriculation,
  • S'assurer que l'ICE sache qu'elle est surveillée, y compris sur son propre territoire.

Whipple Watch a clairement atteint ces objectifs, malgré la présence d'une force militarisée plus qu'hostile.

Comment ça marche

Chaque quartier de la ville (Southside, Uptown, Whittier, etc.) possède des équipes de dispatcheurs qui se relaient pour gérer communication continue via la plateforme Signal lors des heures de fonctionnement. Il arrive que plusieurs dispatcheurs opèrent simultanément pour se partager les tâches supplémentaires telles que la surveillance de la communication, la transmission des rapports vers d'autres canaux ou la vérification des plaques d'immatriculation. La répartition des patrouilles permet également une couverture homogène de tout le secteur, de prendre des notes et d'apporter son aide lors de confrontations. Tous les patrouilleurs, qu'ils soient en véhicule ou à pied, restent connectés pendant toute la durée de leur ronde. Le flux d'informations est constant, permettant aux autres véhicules de décider s'ils sont en mesure de rejoindre l'équipe, de prendre le relais d'une filature ou de poursuivre la recherche d'autres véhicules.

Depuis que l'organisation a été subdivisée en zones de quartier plus précises, les habitants de nombreux secteurs ont également mis en place un dispositif de messagerie instantanée quotidienne. Les conversations sont recréées et effacées chaque jour afin de rester lisibles et d'éviter la saturation (le nombre maximal de participants par groupe Signal étant limité à 1 000 personnes). Divers quartiers des villes et des banlieues ont reproduit la structure de base de ce système, mais avec des modèles, des structures de discussion, des mécanismes de vérification et des méthodes de collecte de données plus ou moins différentes.

Un groupe chargé de la collecte d'informations rassemble les données anonymes transmises par Whipple Watch ainsi que par plusieurs groupes locaux d'intervention rapide, puis les organise sous des formats exploitables, comme des cartes interactives des zones à risque. Ce groupe gère également la base de données consultable des plaques d'immatriculation, classées selon les catégories : « membres de l'ICE confirmés », « membres de l'ICE présumés », « personnes non affiliées à l'ICE confirmées » et autres.

« Mes parents sont dans un café lorsqu'ils entendent des sifflets et des klaxons. Tous les clients se lèvent d'un coup et se précipitent vers la sortie. »

D'autres forums de discussion localisés ont été créés, notamment autour des établissements scolaires, des communautés religieuses et des services de livraison de courses solidaires. De plus, le forum d'accueil des Réseaux de quartier centralise les informations concernant les nouveaux bénévoles. Des personnes venant de l'ensemble de la ville – ou même du Minnesota – peuvent s'y inscrire et explorer les différents forums disponibles. Les administrateurs les ajoutent ensuite aux groupes ouverts ou les orientent vers les processus de sélection et de formation pour les groupes plus fermés.

Plus récemment, les dispatcheurs ont testé un système de relais permettant aux patrouilleurs qui suivent des véhicules jusqu'aux limites de leur secteur de patrouille de communiquer via messagerie instantanée afin de passer le relai à un patrouilleur de la zone voisine. Cela permet aux patrouilleurs la possibilité de se concentrer sur des itinéraires de plus en plus réduits, qu'ils peuvent rapidement maîtriser pleinement et parcourir ainsi mieux que n'importe quel agent de l'ICE.

Par ailleurs, des relais hispanophones copient les alertes ICE issues des appels de répartition et des tchats locaux, les traduisent, puis les diffusent à de vastes réseaux hispanophones sur Signal et WhatsApp.

Ce qui pourrait sembler, de l'extérieur, comme une formalisation excessive des échanges d'informations, ou au contraire comme un manque de structure dans les communications ouvertes auxquelles participent simultanément tous les patrouilleurs d'une même zone, se révèle en réalité être un dispositif de communication efficace, auto-organisé et bien coordonné.

L'information circule de manière fiable à tous les niveaux grâce aux tchats et aux dispatcheurs, et les patrouilleurs adoptent rapidement des méthodes qui leur permettent d'éviter de se couper la parole et de transmettre les messages de façon claire et structurée. Les volontaires définissent eux-mêmes leurs créneaux horaires, variables en durée, en fonction de leurs connaissances, de leurs compétences, de leurs centres d'intérêt et de leurs disponibilités.

Ce système est en perpétuelle évolution, très flexible, quelque peu difficile à expliquer aux personnes extérieures, mais étonnamment facile à intégrer – bon, une fois surmonté le choc de recevoir plus de 1 500 messages par jour, bien sûr.

« Tu peux pas savoir à quel point c'est des trucs de dingue ici »

La réaction de l'ICE a été tangible. Ils ont modifié leur tactique. Ils ont été expulsés de certains quartiers lors d'opérations. On les a surpris en train de parler de leur peur et du fait que beaucoup d'entre eux avaient fui.

Ils ont aussi intensifié de façon constante et violente leurs agressions envers les observateurs. Les patrouilleurs qui suivent l'ICE de trop près ou trop longtemps se retrouvent souvent encerclés, permettant à quatre à dix agents d'encercler leur véhicule, de frapper aux portes, de crier, de filmer et de les menacer d'arrestation. Les patrouilleurs qui ont bloqué l'ICE avec leur voiture ont été percutés, leurs vitres brisées, ou ont été extraits de force pour être détenus ou arrêtés. Certaines personnes ont été embarquées de force dans des véhicules de l'ICE, transportées sur plusieurs kilomètres, puis balancés au bord de la route. Des agents ont arraché des personnes de leurs voitures, les ont trainés sur plusieurs pâtés de maisons, puis les ont laissées s'enfuir dans la rue. Récemment, des agents ont utilisé du gaz poivre contre les voitures – parfois en essayant de saturer l'intérieur pour contraindre les occupants à sortir, parfois simplement pour marquer les voitures de façon visible afin de les harceler et de les cibler davantage.

Récemment, des agents de l'ICE ont projeté une grenade lacrymogène depuis leur voiture sur l'autoroute afin de tenter de dissuader une personne de les suivre. Non seulement ces agents ont suivi des patrouilleurs jusqu'à leur domicile, mais ils ont également identifié le conducteur ou le véhicule qui les suivait et conduit ces derniers jusqu'à leur propre domicile, dans un but d'intimidation. Des patrouilleurs nous ont raconté avoir été frappés, avoir failli être fauchés, avoir vu leurs véhicules foncer sur eux, avoir été menacés par une arme, avoir eu leurs pneus crevés et avoir été extraits de force hors de véhicules en marche. Si l'assassinat de Renee Nicole Good a choqué le pays, il n'a surpris personne parmi ceux qui ont arpenté les rues des Villes Jumelles ces six dernières semaines.

Le modèle des Villes Jumelles : ne le copiez pas, inspirez-vous-en

Ce qui différencie le réseau d'intervention rapide des Villes Jumelles et tout son écosystème, ce n'est pas l'adhésion stricte à une structure particulière. C'est plutôt une analyse lucide de leur situation, une volonté d'adaptation et le courage de riposter face à l'escalade de la violence.

Les habitants de Minneapolis et Saint Paul observent attentivement leurs adversaires. Ils connaissent les modes de déploiement des agents de l'ICE, leurs positions, leur apparence, leurs comportements et leurs réactions. Ils vivent dans une agglomération relativement petite et densément peuplée, où de nombreux quartiers sont accessibles à pied et où le plan en damier facilite les déplacements en voiture. Les gens sont liés entre eux, s'appuyant sur des liens hérités des mouvements et des soulèvements antérieurs. Le maire de Minneapolis cherche à préserver l'image progressiste de son administration ; il est peu probable que la police soit déployée en renfort des opérations de l'ICE. Ce sont ces conditions concrètes et observables qui ont directement déterminé la conception et la mise en œuvre de la résistance locale.

Les personnes impliquées dans le modèle s'engagent à faire preuve de souplesse et de capacité d'adaptation face à l'évolution de la situation. La ville étant composée de quartiers aux caractéristiques et aux profils démographiques variés, le modèle a été conçu pour s'adapter à chaque quartier. Après l'arrêt des raids, l'ICE a conduit ses opérations presque exclusivement depuis un point central à accès restreints, ce qui a poussé les organisateurs à investir massivement dans la contre-surveillance à cet endroit. Lorsque les interventions de l'ICE ont évolué vers des arrestations de rue et des perquisitions rapides et aléatoires, la seule manière d'anticiper leurs déplacements consistait à identifier leurs véhicules en approche. La population s'est donc focalisée sur le repérage des véhicules de l'ICE sur les routes et sur leur suivi. L'ICE, contraint d'utiliser la surprise et les embuscades, les intervenants se sont servis du bruit – sifflets et klaxons – pour donner rapidement l'alerte à distance. Les agents de l'ICE n'apprécient guère d'agir en infériorité numérique ni d'être encerclés ; les patrouilles regroupent donc les véhicules et mettent en place des barrages routiers improvisés.

Peu de ces situations pouvaient être anticipées. La seule manière de s'adapter efficacement consistait à créer un environnement ouvert et inclusif, favorisant la prise d'initiative et l'auto-organisation.

Le courage des habitants des Villes Jumelles mérite une reconnaissance particulière. Il est facile de critiquer les réseaux d'intervention rapide, car filmer ou observer l'escalade de la violence ne suffit pas à la maîtriser. Dans de nombreuses régions du pays, ces réseaux se sont désengagés avant même de pouvoir agir, en tentant de contrôler de manière excessive les actions de leurs membres, malgré une volonté générale de participer activement au conflit. Les formateurs insistent souvent sur la non-ingérence ; certains intervenants se surveillent mutuellement dans la rue, réprimandant quiconque jette des projectiles ou crie. Dans certains cas, cela découle d'une peur instinctive de représailles envers les ONG impliquées. Dans d'autres, c'est une attention, bien intentionnée mais mal orientée, portée à la « sécurité », qui se traduit par un paternalisme consistant à déterminer pour autrui le niveau de risque jugé acceptable.

On observe cette même prudence excessive dans les Villes Jumelles. Certains instructeurs et coordinateurs, par habitude, incitent les gens à se retirer plutôt qu'à les accompagner dans leurs initiatives. D'autres, au lieu de contrecarrer l'ICE, entravent ceux qui passent à l'action.

Mais ici, le conflit est conduit par ceux qui repoussent les limites, qui se servent de leurs véhicules et de leurs corps pour immobiliser les agents et libérer les personnes détenues, qui jettent des boules de neige et des pierres, qui renvoient les grenades lacrymogènes, qui couvrent les voitures et les agents de peinture et brisent les vitres de leurs automobiles, qui continuent de hurler au visage des ravisseurs lorsqu'ils sont frappés, aspergés de gaz poivré ou touchés par des balles en caoutchouc, qui assistent aux enlèvements masqués, aux disparitions non-élucidées et au nombre sans précédent de morts perpétrés par cette nouvelle ICE enhardie, et ils sont prêts à prendre de véritables risques pour les arrêter. Ils subissent les représailles, et malgré cela, ils sont plus nombreux, plus forts et plus courageux.

Se préparer à l'arrivée massive des agents de l'ICE dans votre ville – et croyez-moi, leur arrivée est imminente – demande d'examiner le terrain et de faire preuve de créativité. La stratégie la plus adaptée à votre ville ne ressemblera probablement pas aux unités d'observation régulières stationnées dans leurs quartiers généraux ni aux patrouilles mobiles d'intervention rapide. Il faudra analyser en profondeur comment tirer le meilleur parti de vos atouts et exploiter vos faiblesses dans votre contexte spécifique. Commencez dès maintenant à étudier, planifier, collaborer et expérimenter.

Nous nous tournons vers les Villes Jumelles, non pas pour en reproduire les détails, mais pour leur clarté d'analyse, leur action rapide et décisive, leur expérimentation agile, leur profonde bienveillance mutuelle et leur courage contagieux.

Ce rapport a été rédigé par des visiteurs des Villes Jumelles, qui ont eu le plaisir d'être accueillis au sein du réseau pour quelques jours. Merci à tous ceux qui nous ont fait découvrir leur ville, nous ont expliqué le fonctionnement de leurs systèmes et nous ont emmenés patrouiller. Amour et rage.

Traduction : Nathan Beltràn

19.01.2026 à 11:13

Alerte incendie

dev

« Il est grand temps de saisir les extincteurs »

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (1562 mots)

Quand on offre un lance-flammes à un incendiaire il ne faut pas s'étonner qu'il mette le feu. Quand on donne à un candidat avoué à la dictature le pouvoir qui lui permettra de l'exercer ; quand on lui fournit les moyens d'imposer totalement ses décisions, il ne sert à rien ensuite de se plaindre qu'il en use sans modération. La sidération affichée de la plupart des roitelets du monde devant les coups de force du pacha trônant à la Maison Blanche, est un ridicule vaudeville.

Ces cris offusqués devant l'irrespect du prétendu « droit » dans le cadre duquel les gouvernants de la planète devraient agir montrent surtout la raison profonde de leur dépit : Le molosse qui les aidait à faire tenir leurs petites tyrannies leur montre qu'il veut que ce « service » lui rapporte plus, qu'il n'hésitera pas à leur piquer de plus grosses parts du butin puisqu'il a les moyens de le faire, et qu'il se moque complètement que sa manière de sauter à gros bombardiers sur la table du festin perturbe leurs petites arnaques.

En ne prenant « pas de gants » [1]pour lancer ses razzias ; en chamboulant les règles et codes hypocrites du guignol diplomatique et en méprisant allègrement le « Conseil de sécurité » grabataire censé les faire respecter, Trump ne fait que se comporter conformément à ses promesses électorales de Matamore [2]. Si, élu pour être « gendarme du monde il se prend pour un braconnier » [3], c'est parce qu'il ne fait qu'appliquer son programme prétendant restaurer la « grandeur » impériale de sa boutique, en écrasant tous les concurrents. Il ne fait qu'agir comme le reste des chefs mafieux se partageant, et se disputant la gouvernance du monde. Mais il le fait comme le plouc lourdingue qu'il est, sans s'embarrasser d'enrober ses agressions de trop de baratin visant à persuader ses victimes du bien fondé des coups qu'il leur inflige.

Ayant enfilé de travers son cache-sexe de Libertador accourant au secours des peuples insurgés contre leurs tyrans, il laisse tellement voir que ce n'est qu'un prétexte éhonté pour leur imposer sa dictature, piller leurs ressources et les faire trimer à son profit, qu'il abîme de lui même sa posture de Zorro. Trump trompe mal. Par tous les pores de son ego boursouflé il braque les projecteurs sur ce qu'il est réellement : un vampire affamé prêt à tout pour se gaver. Ce faisant il renverse aussi les paravents publicitaires soutenant l'inféodation du monde à ce conglomérat de saigneurs rivaux dont les bagarres, sèment partout la cruauté, la douleur et la mort.

Au contraire de ce que lui reprochent ses objecteurs, Trump respecte le droit. Il applique le seul droit véritablement existant : le droit du plus fort. Aucun droit, jamais, n'a pu s'affirmer et obtenir d'être respecté s'il n'avait pas la force de le faire, à commencer par les fameux « droits de l'homme », enfants de la prise de la Bastille. Le droit ne fait toujours qu'entériner ce qu'une force a obtenu et peut défendre. Les tyrans l'ont largement prouvé à leur manière, en se servant de la force de leurs soudards pour renverser les barrières légales conçues pour les contenir. Mais les combattants contre toutes les dictatures l'ont confirmé : Le « droit » d'un moment, définissant et cadran les rapports au sein d'une société, n'est pas la formulation d'une vérité inébranlable et de comportements immanquablement justes, c'est un outil occasionnel dans les affrontements sociaux. A qui veut imposer son droit, il a toujours fallu opposer le droit de résister.

Par la franchise cynique de ses agressions et de ses menaces, Trump oblige à se souvenir de cette vérité : si tu ne veux pas subir les coups du fouet ne te mets pas à genoux devant le bourreau. C'est en cela qu'il irrite ses concurrents au poker géopolitique, surtout ceux qui ont choisi de faire carrière sous l'une ou l'autre des bannières portant label « démocrate ». En déplorant le mépris de la « démocratie » que Trump manifeste sans vergogne, c'est tout le mensonge sur la réalité de ce qui se présente sous cette étiquette qu'ils essaient de sauver. Leur « démocratie » c'est sa perversion gérée par les oligarques. C'est le mensonge qui, justement, a permis d'installer des Trump et autres Poutine au volant des rouleaux compresseurs écrasant l'humanité, d'où ils s'amusent à appuyer sur le champignon, menant le monde vers le gouffre. C'est l'instrument adoré de tous les professionnels de la démagogie politicarde : la démocrature.

De sorte que ceux qui, aujourd'hui, appellent à « sauver la démocratie » contre les attaques des fascismes décomplexés et modernisés, invitent à sauver un leurre. S'il est vrai que les principes fondateurs de l'idéal démocratique, ayant pour but d'éviter tout accaparement du gouvernail de la société par un ou des dictateurs, sont de bons outils à opposer aux entreprises despotiques, il faut qu'ils soient réels, entiers, solides, et non les lambeaux de peau de chagrin à laquelle les ont réduits les aristos « républicains » et autres champions de la culotte réversible. Si la démocratie peut être l'antidote à la dictature, aujourd'hui elle n'est pas à défendre, elle est à construire.

Les razzias que mènent et promettent de mener Trump et son gang accélèrent la marche de l'humanité vers une possible guerre globale dans laquelle elle aurait de fortes chances de terminer horriblement son parcours. L'apocalypse promise par des prophètes de malheur semble se rapprocher a grande vitesse [4].

Mais la plupart des humains, hors des champs de bataille, ne donnent pas l'impression de s'en apercevoir, peut être parce qu'ils sont coincés dans des soucis de subsistance qui ne leur laissent guère le loisir de s'occuper de ça, ou parce qu'ils se laissent distraire par toute la machinerie conçue pour les détourner de s'en mêler, et parce qu'ils se sentent impuissants, paralysés par leur grande dépendance aux « institutions », coupés de leurs semblables, dépourvus de moyens. Il serait pourtant urgent de réagir alors que les « autorités », largement secondées par les médias, s'emploient à conditionner les esprits à l'idée de la guerre et invitent à « se préparer au pire ».

Or, seul pourrait le faire efficacement un fort mouvement de résistance citoyenne internationale, armé par une souveraineté effective de ses participants, sachant décider et agir en toute indépendance, et peser par cette action sur la marche des événements. Non une organisation hiérarchique charpentée, mais une alliance souple d'opposants, de désobéissants, d'objecteurs, de déserteurs, de saboteurs : Une nébuleuse, retrouvant l'esprit de toutes les résistances à toutes les dictatures de tous les temps, la vivacité, l'imagination, la fraternité combattante. On en est loin. Ce n'est pas une mince tâche, c'est vrai, et il est déjà tard pour s'y engager. Mais, à l'heure où les incendiaires montrent une telle envie de jouer avec leurs lance-flammes et où ils ont déjà commencé largement leurs grillades, il est grand temps de saisir les extincteurs.

Gédicus

Le 19 janvier 2026


[1] Dominique de Villepin, Libération, 8 janvier 2026.

[2] Voir Les Nérons nouveaux sont arrivés ! lundimatin N° 461.

[3] Jean Pierre Raffarin, Le Dauphiné libéré, 15 janvier 2026.

[4] Voir Vers une fin effroyable ? lundimatin N° 466.

19.01.2026 à 11:00

El Hacen Diarra Ils ne diront pas ton nom

dev
Texte intégral (510 mots)

El Hacen Diarra
Ils ne diront pas ton nom
Dans les préfectures
Les ministères, les cabinets
Dans les journaux, à la radio
El Hacen Diarra
Ils ne diront pas ton nom
Dans leurs maisons, leurs bureaux
Et ne le disant pas
Ils continueront à te tuer

El Hacen Diarra
Ils ne diront pas la vérité
Ils diront cet individu
Crise cardiaque, ils diront
Ils ne diront pas qu'ils t'ont tué
Le sang sur le trottoir
El Hacen Diarra
Encore une fois
Ils diront oqtf ou n'importe quoi
Ils diront usage légitime de la force
Ils diront de leurs bouches tordues
Et sans honte
El Hacen Diarra, ils diront
Monopole légal de la force
Et ils te tueront une nouvelle fois
Ils diront qu'ils ne s'excusent pas
Ils ne diront pas ton nom
Ta force et ta famille
Ta joie, El Hacen Diarra
Ils ne diront pas la justice
Comme ils ne diront pas ton nom
Ils ne disent pas Adama Traoré
Aboubacar Fofana
Ils ne disent pas Mohamadou Oury Sow
Et ne le disant pas
Ils continuent de les tuer
Ils continuent de les tuer
Ils ne disent pas Etat policier
Ils ne disent pas crimes racistes
Ou haine
Ils disent quelque chose comme igpn
El Hacen Diarra
Ils ne disent pas les enfants tués
Les vies détruites
Larami Samoura
Nahel Merzouk
Zied Benna
Bouna Traoré
Leurs noms, ils ne les disent pas
Ils ne disent pas le nom des blessés
Le nom des blessures
Les crânes enfoncés
Les yeux percés
Les techniques
Ils ne les disent pas
Ils ne disent pas Théo Luhaka
Ils taisent Hedi
Ils les blessent encore
Encore, El Hacen Diarra

Nassera Tamer

19.01.2026 à 10:51

Suppléance fasciste

dev

Lire l'actualité avec Fantasmâlgories de Klaus Theweleit

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (8520 mots)

En convoquant le travail de Klaus Theweleit, et notamment son ouvrage Fantasmâlgories, nous savons que le fascisme n'est jamais un malentendu historique, mais bien plutôt une force de captation et d'organisation des affects. Ainsi, le combattre sur le terrain de l'idéologie et de la raison, c'est nécessairement passer à côté du caractère libidinal qui le rend si redoutable. Theweleit s'est penché sur la montée du fascisme allemand de l'entre deux-guerre, dans le but de démontrer comment le nazisme, l'organisation politique émergeant de cette idéologie fasciste, ne fut que le résultat logique d'un certain nombres de désirs particuliers ayant trouvés un espace organisationnel pour s'exprimer.

Une vidéo du Monde datant du 14 janvier dernier commence ainsi : « Les habitants du Groenland ont un message pour Donald Trump. » S'en suit la diffusion d'une autre vidéo datant, elle, du 7 janvier, diffusion justifiée par ses plus de 6 millions de visionnages et ses nombreuses reprises. On y découvre une jeune fille, face caméra, défiant le Président américain dans ces termes : « Hello Mister Trump ; I'm an ordinary girl from Greenland. I will fight you to the death you mother fucker. » On y découvre ensuite tout un tas de jeunes hommes et femmes, prêts à en découdre mano a mano avec le patron des US. Ce n'est pas sans faire écho à l'élan patriote ukrainien du début de la guerre avec la Russie, et avec la difficulté de positionnement politique que cela a pu poser à certain.es d'entre nous. Sommes-nous, en effet, censés nous réjouir des velléités guerrières visant à protéger des entités qui, au fond, nous dépassent un peu ; une Nation, un territoire, une culture ? Devons-nous nous sentir émus devant l'entrée de citoyen.nes dans le jeu d'une géopolitique branchée avant tout sur des questions de pouvoir et d'argent ? En réalité, cette situation du Groenland, comme celle du Venezuela, n'apparaît que comme la radicalisation d'une question qui nous traverse déjà au quotidien quand on assume que l'État, quel qu'il soit, est le fond du problème. Devons-nous nous réjouir quand même de l'émeute si celle-ci est portée par l'ultra-droite ? Les structures étatiques deviennent-elles, de fait, nos alliées de circonstance ? Ce qui devient emmerdant au fond, avec ces dernières semaines, c'est que les nouveaux méchants assument tellement d'être méchants qu'ils font passer les anciens méchants pour des potes en qui on finirait presque par avoir de l'espoir. L'OTAN, l'armée française, l'élan citoyen, Macron, tout ceux-là deviennent le rempart au désir de conquête américain, et nous restons médusés devant une dépossession quasi-totale de notre propension à nous raconter l'histoire d'un rôle historique que nous aurions à jouer.

Ceci étant dit, les événements déjà mentionnés, auxquels nous pouvons rajouter sans problème la situation en Iran et en Palestine, laissent peu de place au déni de la croissance d'une appétence flottante pour la guerre, qu'elle soit au fond le fait des Nations, ou qu'il s'agisse de réactions de défense des habitants. Le combat à mort annoncé par cette jeune groenlandaise s'inscrit dans le continuum d'un renouveau occidental du culte de la défense d'un territoire à n'importe quel prix, fut-ce t-il être sa propre vie, que le front ukrainien semble avoir déclenché sur les cendres du fantasme de la fraternité occidentale. L'ennemi, qui pendant un petit laps de temps fut seulement intérieur ou infiltré, menace de nouveau directement à nos portes. Et il est difficile de ne pas réaliser qu'une forme d'excitation parsème les analyses de l'époque, qu'elles soient le fait des médias de droite devant la magnifique manœuvre militaire de capture de Maduro, mais aussi en amont des élections législatives de 2024 où on témoignait volontiers, dans les milieux de gauche, d'une certitude quant à la victoire du RN et la future nomination de Bardella au poste de Premier Ministre. Il semble de plus en plus évident qu'un désir guerrier traverse les subjectivités de l'époque, y compris dans notre propre camp ; et on y parle volontiers de la montée d'un néo-fascisme, voire même on comprend qu'il est déjà à l'œuvre à travers, notamment, la démultiplication des opérations policières et militaires.

En convoquant le travail de Klaus Theweleit, et notamment son ouvrage Fantasmâlgories, nous savons que le fascisme n'est jamais un malentendu historique, mais bien plutôt une force de captation et d'organisation des affects. Ainsi, le combattre sur le terrain de l'idéologie et de la raison, c'est nécessairement passer à côté du caractère libidinal qui le rend si redoutable. Theweleit s'est penché sur la montée du fascisme allemand de l'entre deux-guerre, dans le but de démontrer comment le nazisme, l'organisation politique émergeant de cette idéologie fasciste, ne fut que le résultat logique d'un certain nombres de désirs particuliers ayant trouvés un espace organisationnel pour s'exprimer.

Aujourd'hui, au-delà des institutions en elles-mêmes, la médiatisation du travail policier et militaire tend à permettre la constitution d'une idéologie sécuritaire et policière qui, là-encore, fonctionne par captation et organisation. Dépassant le cadre d'un emploi et d'une institution, nous sommes à même de nous demander si le néo-fascisme n'est pas à analyser comme la constitution d'un état d'esprit militaro-policier qui, se diffusant au-delà des cadres officiels, menace chaque Sujet d'une tentation d'y brancher ses désirs de contrôle, de violence et de défense, mais aussi de quête identitaire, de voyage, de sens, etc.

Fascisme et féminité

Un des points fondamentaux du bouquin de Theweleit est la sur-valorisation, chez le fasciste allemand de l'entre deux-guerre, du masculin sur le féminin. Sur-valorisation paraît encore trop faible : en réalité, pour le fascisme, il n'y a que le masculin qui est important – digne - et tout ce qui est associé au féminin est à rejeter, et tout ce qui est à rejeter va également l'être pour son caractère féminisé. « La femme prolétaire est une putain. L'homme prolétaire, le ‘Jupp', peut à la rigueur être un camarade, à condition qu'il trouve sa place dans la société masculine qu'est l'armée. Il perd alors l'ombre de la menace que la femme des quartiers sombres de la banlieue fait peser sur lui. La menace de ces femmes provient entre autres de leur non-virginité. L'expérience sexuelle que le soldat nationaliste soupçonne en elles déclenche manifestement une angoisse particulièrement intense. Et cette angoisse est associée au mot ‘communiste' [1]. »

Il est difficile de déterminer la nature de cette angoisse. Nous le verrons, il y a de toute façon chez le fasciste une peur profonde de l'intimité et de la sexualité. C'est pour cette raison que la femme, lorsqu'elle est associée à une pratique sexuelle, renvoie à la saleté et à la contamination. Au signifiant « communisme », a succédé aujourd'hui celui de « gauchiste ». Pour les fascistes contemporains, il existe également toute une rhétorique autour de la femme gauchiste, sale, impure, poilue, dévergondée, etc. ; en somme, qui ne serait pas une vraie femme. Sans compter les insultes homophobes visant, au fond, à féminiser ceux considérés comme trop à gauche. L'importance du masculin dans le fascisme ne peut se résumer à une éloge de la force et de l'homme, mais à une déconsidération, à un rejet total de tout ce qu'il ne l'est pas ; la femme en premier lieu. Pour l'auteur, la haine de la femme communiste, de la femme sexuelle, vient de son potentiel castratrice. Avec la figure de la flingueuse, le fasciste construit un fantasme qui vient étayer son angoisse de la femme sexuelle qui castre, et par-là, il manifeste indirectement sa peur de la sexualité. La flingueuse, c'est l'image de cette femme prolétaire, rouge, communiste, qui charme par ses attributs féminins, par la promesse de la sexualité, pour finalement tuer en sortant son arme. Pour expliquer ce rejet de l'intime, cette peur de la sexualité, Theweleit parle, à propos des fascistes, de « leur investissement de la grande politique (…), cet investissement des destinées de la race et de l'humanité suppose la négation de la petite, de la proche, de la micro-histoire. Dans leur aspiration au lointain, en politique, pour la société, c'est la proximité, le privé, l'individuel, voire le singulier qu'ils cherchent à éviter. » Autrement dit, l'intimité est avant tout le singulier, l'individuel ; et c'est de ça dont il faut se débarrasser pour être à la hauteur du projet politique collectif, global, qui dépasse de loin l'intérêt de l'individu en lui-même.

L'idée n'est pas de dire que le fascisme a construit un rapport particulier à la sexualité, au masculin et au féminin, mais bien plutôt de se demander comment le fascisme a fait office de réponse à certaines réalités partagées autour de ces questions. Ou, pour le dire autrement, comment le fascisme a réussi à capter certains affects masculinistes. « Jusqu'à quel point une certaine organisation masculine de la vie a t-elle recherché les conditions de sa survie dans le fascisme ? » se demande l'auteur. Là-encore, nous pourrions faire un parallèle avec la montée récente d'un renouveau fasciste qui fait au fond office, chronologiquement, de réponse vis-à-vis d'une avancée franche dans la révolution féministe (à partir notamment du mouvement #MeToo). Le progressisme des dernières années, l'augmentation constante des droits LGBTQI+, la démocratisation en Occident des mouvements Queer, les combats féministes de plus en plus populaires, etc., sont autant de coups portés à une logique organisationnelle masculiniste. Autrement dit, la montée d'un néo-fascisme à l'échelle internationale (Trump, Zemour, Melonni, Milei, Poutine, etc.) pourrait s'expliquer notamment par la recherche de survie d'une organisation masculine de la vie, d'une organisation patriarcale. Le patriarcat, attaqué culturellement depuis des années, se brancherait au fascisme pour survivre.

La peur de la femme s'exprime donc à travers le dégout et la volonté d'extermination des communistes. La communiste, c'est la femme sexualisée ; la femme sexualisée, c'est la menace de la castration. La femme acceptée, c'est la femme non-sexuelle. La veuve par exemple, l'infirmière, la mère. Ceci dit, on n'est pas si à l'aise avec la mère, puisque celle-ci renvoie inévitablement à la question de la procréation du Sujet. L'image idéale, c'est donc bien entendu la vierge Marie, l'immaculée conception, fantasme absolu du fasciste. « Dans le fascisme, le patriarcat assure sa domination sous forme de ‘juniorat » - voilà ce qu'on peut avancer à ce stade. Tous des fils, rien que des fils, Hitler compris. » Et la mère de tous ces fils, c'est la Nation allemande. Ici, nous pourrions faire un parallèle avec l'utilisation massive de l'insulte « fils de pute » des flics de Sainte-Soline. En effet, dans les récentes vidéos publiées par Médiapart [2], on constate à de nombreuses reprises l'utilisation de l'insulte envers les manifestant.es. Les gauchistes ne sont pas des filles et fils d'une entité qu'on respecte, ils sont le fruit de la sexualité : donc de putes. On retrouve la même logique fasciste où la sexualité est dégradante et de laquelle il faut se dégager pour être fort. Ceux d'en face, les ennemis, sont le fruit de cette sexualité honteuse, de ce qui répugne. L'exemple paradigmatique étant la sortie d'un policier en particulier : « Ils sont ravagés, c'est des pue la pisse, c'est des résidus de capote, faut les éliminer j'sais pas. » Ici, il n'y a plus vraiment de doute quant au caractère de répugnance que le flic associe aux manifestant.es. Le terme « ravagés » renvoie à une logique de pathologisation, une dévalorisation du caractère d'égal. Les manifestants sont nécessairement fous (ravagés) parce qu'ils sont sales (pue la pisse), et ils sont sales parce qu'ils sont le résultats de la sexualité (résidus de capote) ; ils faut donc les éliminer. L'enchainement réthorique est, ici, particulièrement parlant.

D'une certaine manière, c'est l'acte de blesser, voire de tuer, qui vient remplacer l'acte sexuel : la libido est captée par la haine de la femme sexualisée, plutôt que par le désir de la rencontrer. On comprend donc comment le fascisme, d'un point de vue libidinal, capte en réalité la difficulté de faire avec l'Autre, que la sexualité convoque. Si pour Lacan, « il n'y a pas de rapport sexuel », c'est bien pour faire réaliser que la sexualité échoue à créer un rapport entre un Sujet et un autre ; un écart, voire un vide, subsiste entre eux et ce, peu importe l'intensité de la pratique sexuelle. Derrière toute cette idée, la leçon de la psychanalyse : le Sujet est inévitablement manquant, et se constitue à partir de ce manque. Le fantasme, et la sexualité, ne sont que des avatars des tentatives désespérées de tout Sujet à faire avec ce trou constitutif : c'est sa propre division que le Sujet est amené à gérer.
Autrement dit, le fascisme serait une modalité de gestion libidinale de cette division, une manière de rejeter la recherche d'une complétude dans l'Autre, voire un rejet plus général du Sujet divisé lui-même, en se branchant plus volontiers à la haine, l'épuration, le meurtre.

Theweleit fait référence à ce qu'il nomme la zone du défaut fondamental pour désigner un échec précoce dans la constitution du Moi. Il y aurait donc, chez certains sujets, un défaut structural, antérieur à la mise en place des opérations névrotiques classiques, qui renseignerait sur la constitution des limites du sujet : limites entre dedans et dehors, entre Moi et non-Moi, entre le corps et ce qui l'affecte. Dans cette zone, c'est ce qui nous intéresse particulièrement avec les fascistes, le Moi ne se serait pas constitué comme surface suffisamment stable pour contenir les excitations, les affects et les images. Le corps y serait alors vécu comme ouvert, traversé, menacé de dissolution, et les images ne fonctionneraient non pas comme des représentations symboliques, mais plutôt comme des présences agissantes, envahissantes. Les sujets organisés autour d'un tel défaut ne seraient pas structurés par la conflictualité liée au désir, mais par la crainte permanente de l'effondrement, et leur fonctionnement psychique ne reposerait donc pas sur le refoulement, mais sur des mécanismes de blocage, de rigidification et de fermeture. Le fantasme, chez eux, n'est pas un scénario inconscient à interpréter, mais un dispositif matériel de protection, une sorte d'armature destinée à colmater la zone du défaut fondamental et à empêcher la liquéfaction du Moi. Tout ce qui est perçu comme fluide, mobile, ambivalent ou chargé d'affect — et en particulier le féminin — est vécu comme une menace directe contre l'intégrité psychique et produit, nous l'avons vu, une véritable angoisse/peur, dont le fasciste veut absolument se protéger.

Le fascisme fonctionnerait donc comme une solution politique et collective qui rencontre et organise particulièrement un certain type de structure psychique déjà existante. Là où le Moi interne est fragile, le fascisme fournit des formes externes de clôture et de consistance : discipline corporelle, hiérarchie, uniformité, ordre total, idéal de dureté et de sécheresse. Ces dispositifs fonctionnent comme des prothèses pour le Moi, venant suppléer une enveloppe psychique défaillante. La violence fasciste s'apparente donc à une opération défensive. Ce qui ne peut être contenu à l'intérieur est projeté vers l'extérieur, puis détruit, afin de préserver l'intégrité du Moi. La guerre, dans cette perspective, est vécue comme structurante, tandis que la paix, l'ambivalence et la différenciation subjective deviennent dangereuses. Au fond, c'est un des points importants du livre : le fascisme n'est pas à combattre à l'endroit de l'idéologie, mais bien plutôt au niveau de son opérativité. C'est pour cela que pour Theweleit, il est impossible de ne pas partir du principe que les masses ont d'une manière ou d'une autre désiré le fascisme, que celui-ci n'a pas été efficace du point de vue libidinal. Il a répondu à un besoin, a organisé un rapport spécifique au désir. « Par conséquent, le fascisme promet à l'homme l'assemblage des parties ennemies sous des conditions supportables, promet la domination de l'homme sur l'hostile ‘féminin' qui est en lui. »

Une histoire de flux

Ce qui serait donc en jeu dans la psychologie fasciste, c'est l'empêchement de la liquéfaction du Moi par tout un appareillage visant à contenir et à fermer. La femme, de par la sexualité qu'elle charrie, est source d'angoisse par la symbiose qui plane derrière le coït. La vitalité, de par le flux d'imprévus qu'elle charrie, est toujours remplacée par l'ordre et la sécurité associés à la mort. Au fond, c'est le flot – le flux – qui est pour le fasciste un danger. Au même titre que la flingueuse fait office d'avatar des dangers représentés par la sexualité féminisée, la métaphore des « flots rouges » vient rendre compte de l'angoisse du mouvant et du désordre chez les fascistes. Les soldats communistes sont décrits comme une marée rouge qui s'insinue partout, dont on ne peut prévoir l'avancée. A cela, le soldat répond par la raideur, le sec et la solidité. « Il se défend par une sorte d'érection prolongée de tout son corps, de toutes les villes, de toutes les troupes (…). Qu'il s'agisse de l'homme lui-même, d'une ville, d'une falaise, d'une berge, ce qui importe pour se défendre contre les flots c'est d'être saillant. »

Toute cette rhétorique n'est pas du tout un second point, mais plutôt la continuité de tout ce qui nous occupe depuis le début de cet article. La maintenance du Moi nécessite un endiguement de tout ce qui pourrait s'écouler du corps. Ce corps sur-investi, corps-carapace duquel rien ne doit s'échapper sous peine de menacer tout le système de s'écrouler. Ce n'est qu'à condition d'une fermeture complète, de l'érection d'une barricade totale qui canalise ce qui cherche à couler, que le Moi fasciste peut se maintenir opérationnel. « Les flux dont nous parlons ne doivent pas couler chez l'homme-mâle soldat. Il va tout mettre en œuvre pour les empêcher de couler : flux réels et ‘imaginaires', flux de sperme et flux de désir ; il n'y a pas jusqu'au plaisir des flux mauvais (…) qui ne doivent être endigués. Ces fleuves sont fermés, mais avant tout : aucune goutte ne doit exfiltrer l'enveloppe corporelle… La moindre gouttelette de plaisir, un seul et minuscule autocollant sur le mur d'une maison, le moindre évadé d'un camp de concentration fait vaciller le système (le système d'endiguement) et prélude à la défaite : ‘nous sombrons !' - et pas juste métaphoriquement. »

Cela paraît évident en somme que l'enjeu dépasse bien évidemment la guerre à proprement dit ; les flots rouges ne sont pas une construction de propagande, mais bien l'expression d'un dégoût – dégoût lié à une angoisse d'envahissement qui viendrait faire exploser le Moi – de tout ce qui vient menacer la structure même du fascisme, c'est-à-dire un système politique efficace à organiser la clôture nécessaire à la survie psychique de ses composants. Il n'y a pas de marge d'erreur possible, car l'objectif n'est pas militaire au sens propre ; il est avant tout un objectif de structuration.

Pour toutes ces raisons, nous pouvons comprendre le fascisme comme une organisation guerrière contre la vitalité elle-même, la femme en étant la représentante paradigmatique. Ce serait une erreur d'imaginer que le fascisme est une organisation politique spécifiquement pensée contre les femmes ; en réalité, en s'organisant contre toute forme de vitalité, le fascisme s'attaque au féminin, et féminise ce qu'il associe à la vitalité, aux flux, etc. Ainsi, il s'agit de mettre en avant deux choses fondamentales.

Premièrement, le territoire est un espace qui ne fait pas exception dans la logique fasciste de contenir. Ou pour le dire autrement : il y a un continuum entre le(s) corps et le(s) territoire(s). C'est ainsi que Theweleit parle de dé-territorialisation ou de re-territorialisation. Le territoire n'est jamais simplement un espace purement géographique. Il est pensé comme une projection extérieure du corps, ou plus exactement comme une tentative de stabilisation externe d'un corps vécu comme instable par le fasciste. On a ainsi une association entre la terre, la Nation, et le corps individuel du fasciste, ce qui fait de tout projet de conquête et de solidification des frontières un projet collectif venant résonner avec des velléités individuelles. Nous avons là un très bon exemple de comment le fascisme organise des réalités psychiques et comment des affects particuliers se branchent à un projet politique. A travers l'encouragement de la construction d'un mur pour renforcer une frontière de la menace d'une masse, d'un flot de migrants, de violeurs ou meurtriers, c'est son corps troué que le néo-fasciste tente de renforcer. Mais toute défense de territoire n'est pas, en soi, fasciste. Ainsi, quand l'Europe déploie ses troupes au Groenland, c'est au regard de logiques du droit international, de souveraineté du peuple, etc. ; de questions politiques en somme. Ceci étant dit, il apparaît tout de même que le spectre de solutions fascistes se manifeste à travers ce genre de manœuvre militaire, qui s'apparente au fond à une situation politique créant des conditions favorables à un branchement fascisant. La menace d'invasion active une angoisse d'irruption dans son propre corps, et la mobilisation protectrice, en amont de l'invasion rend au fond celle-ci plus tangible, plus réelle. C'est précisément à l'endroit de cette imbrication entre psychisme et situation géopolitique que le fascisme peut apparaître comme une solution à l'organisation particulièrement complexe et sensible des affects. Autrement dit, une situation de réaction à la menace n'est pas anodine et participe d'une certaine manière à la fascisation libidinale.

Deuxièmement donc, le corps des femmes devient ainsi un espace qui menace de dé-territorialisation par sa propension à brouiller les bords, les frontières, à favoriser l'écoulement des flux. Le corps de la femme représente la vie de manière paradigmatique : porter la vie est non seulement une histoire de flux, mais aussi et surtout une histoire de mouvement, de transformation, d'abolition des frontières. C'est tout ce qui dégoûte et angoisse le soldat fasciste. Ainsi, Theweleit développe toute une idée selon laquelle le fascisme est l'aboutissement – radicalisé – d'une économie sexuelle bourgeoise-patriarcale. Cette économie particulière vise en somme à cliver le féminin entre un versant acceptable (la mère, la femme désérotisée, en charge de la reproduction de la famille et de la morale, etc.), et la putain, la prolétaire chargée d'un capital érotique, etc. « Au ‘Dieu intérieur' s'ajoute la ‘femme de l'intérieur', active dans la maisonnée, le prolongement de la limite du moi masculin, démarcation d'avec le monde de l'autre chair, d'avec l'autre flux du monde. » Le fascisme, pour Theweleit, pousse à son paroxysme cette peur de la vitalité féminine qui, au fond, traverse les siècles.

Vitalité donc, incarnée dans les flux. Ce qui peut être considéré, avec la psychanalyse, comme une source de plaisir - l'extériorisation des flux corporels - semble représenter pour le fasciste une source d'angoisse terrible, un danger de dé-territorialisation, de dissolution du Moi. « Tout ça fait penser à un renversement des affects originellement liés à l'excrétion des différentes substances du corps humains et qui sont source de plaisir. Sauf qu'en lieu et place de l'éventuel plaisir éclate une défense panique. » Le flux, l'humide, le liquide, symbolisent les périphéries du corps du soldat, et menacent de faire tomber les frontières, à tel point qu'il s'agit pour lui de les « négativiser, jusqu'à devenir la manifestation sensible de tout ce qui est exécré. » Les fluides sont associés à la saleté, ou plutôt la gestion des fluides est en grande partie le travail, infantile, d'apprentissage de la propreté. Ce qui sort du corps est sale, l'endiguer est nécessaire, et un sentiment de culpabilité est associé au fait de ne pas le faire, ou de ne pas y arriver. Dans la continuité de la zone du défaut fondamental, le fasciste serait un sujet pour lequel la culpabilité liée aux flux de son propre corps ne vient pas après le plaisir, mais est préalable au désir même, c'est-à-dire au fond qu'il n'est pas, comme le névrosé, empêtré dans l'ambiguïté du désir, mais au contraire radicalement du côté de l'anti-production, de l'empêchement de toute culpabilité. L'explication que donne Theweleit est que le jeune sujet fasciste aurait rencontré trop tôt, dans son environnement socio-familial, la politique d'assainissement de son corps : « Que se passe-t-il maintenant si l'enfant ne parvient pas à atteindre cette différence centrale parce que le plaisir qu'il tire à déborder ne lui est pas suffisamment accordé ? » se demande-t-il.

Nous pouvons ainsi comprendre l'obsession de la pureté dans le fascisme qui commence avec le corps individuel pour s'attaquer ensuite au corps de la Nation. La pureté est bien plus qu'une question esthétique : elle est au fondement même de la raison d'être fasciste. La pureté, c'est la gestion des flux, et donc la réassurance d'un contrôle sur les corps traversés, troués, menaçant sans cesse de se percer, de déborder, etc. La pureté n'est pas tant une valeur morale, mais bien plus un fantasme d'intégrité du Moi. La saleté est inévitablement associée à la contamination, à la fissure d'une totalité et est donc une source d'angoisse majeure de laquelle il faut se protéger. Les fascistes se voient ainsi comme ceux qui purifient : la race, la terre, le territoire, la Nation. L'objectif n'est pas de détruire ou de tuer : il est de nettoyer.
Ici, les vidéos de Sainte-Soline sont tout aussi parlantes : « des merdes comme ça faut les brûler ».

Au fond, c'est bien un désir de purification qui semble être au coeur du projet exprimé par l'agent. C'est la merde, la saleté, qu'il s'agit de repousser, de nettoyer, non pas avec de l'eau, mais avec le feu, qui n'est pas sans évoquer la mort et la dévitalisation. Le feu purifie par la mort qu'il sème sur son passage. Dans le même ordre d'idée, la sortie « il communie avec la nature. C'est vrai que je lui enverrais bien une grenade dans la gueule mais bon… » témoigne de la même volonté de purification par la mort (le feu, l'explosion) ; en l'occurence le manifestant en face ne présente aucun danger et ne s'adresse même pas à la police en place. Cette pseudo « communion avec la nature » semble n'être qu'une interprétation nécessaire au policier pour y brancher son désir de violence sous l'angle de la purification. De manière plus générale, l'utilisation constante de l'acronyme PLP, pour pue la pisse (outre le fait de son caractère probablement massif justifiant la création d'un acronyme), vient rendre manifeste cette obsession de la pureté chez des agents pour qui l'autre en face menace par la saleté qui le caractérise.

Embrasser la mort

Chez le fasciste, la mort des autres autour de lui provoque un plaisir, un sentiment de jouissance, surtout parce qu'elle implique en miroir sa propre survie. Dans un univers hostile, mortifère, lui seul se tient debout, solide et droit, survivant au-dessus du lot, au dessus du commun des mortels. « Cet homme n'aime pas tant les cadavres que sa propre vie » explique l'auteur, mettant en avant l'idée que le fasciste veut se voir comme un vainqueur, notamment vis-à-vis de la mort elle-même, qu'il aurait réussi à extérioriser. Les autres meurent, mais pas lui, car il est puissant et qu'il s'est éloigné de la vitalité du désir. « Survivre/demeurer dans la lumière comme la joie d'avoir échappé à la masse du mort, à ses propres ténèbres. »

Pour Theweleit, un des angles importants de l'idéologie fasciste se situe précisément au point de distinction entre un « moi » et « eux », et plus généralement au niveau d'une bipolarisation du monde ; le bien/le mal, le conscient/l'inconscient, le haut/le bas, etc. Ceux qui survivent à la mort sont supérieurs, et il n'y a pas à penser la mort comme un problème. Au contraire, la présence permanente de la mort est utile au fasciste pour hiérarchiser. Dans cette perspective, le fasciste veut absolument se distinguer de la masse qu'il juge impure et sale, nous l'avons vu. Cependant, la masse joue un rôle primordial dans la libido fasciste. « Pour que la masse et ce qui en elle vit, grouille ou pourrit deviennent l'incarnation de son propre ‘intérieur', il faut que l'intérieur de l'homme, l'état de ses pulsions, lui apparaisse à lui-même comme quelque chose d'absolument détaché, et donc aussi comme un être détachable : ce qui parfois sort de lui, cherche à faire éruption, est le totalement inconnu, l'homme primitif » nous dit l'auteur. Il s'agit ainsi de comprendre que la masse représente au fond, pour le soldat fasciste de la zone du défaut fondamental, ce qu'il n'arrive pas à symboliser de son intérieur corporel. L'intérieur du corps représente en effet tout ce qui angoisse le soldat et que nous avons déjà mis en valeur : les fluides, le grouillement, l'incompréhensible, le chaos au fond, et tout cela est invivable pour le soldat. C'est donc sur la masse qu'est projeté cet invivable avec lequel il n'arrive de toute façon pas à composer autrement. La masse représente ainsi cet intérieur expulsé, matérialisé ailleurs ; c'est ce qui grouille sans détruire (directement) le sujet, mais qui le menace – et qui doit donc être nettoyé. Ceci étant dit, l'homme primitif dont parle Theweleit n'est pas une fois pour toute extérieur au soldat, ou pour le dire simplement, la masse ne représente pas cet intérieur bestial de manière définitive, et son éradication ne règle pas le problème de l'homme primitif. On décèle ici toute l'ambiguïté autour de l'homme primitif à l'intérieur du soldat : c'est à la fois l'autre inférieur, de la masse, celui qui préfère le chaos de la vie sur l'ordre de la mort, mais aussi cette part de lui dont il ne peut pas vraiment se débarrasser, mais plutôt a laquelle il doit permettre continuellement de s'expulser. C'est ici qu'intervient la guerre, ou plutôt, l'apologie de la guerre comme processus de stabilisation psychique. « On aspire ardemment à la guerre parce qu'elle seule permet à l'homme ainsi structuré d'être en conformité avec lui-même, avec son intérieur ‘bestial' et ‘primitif' sans que ce dernier l'engloutisse. » La guerre à une double utilité : elle purge (de) la masse (et donc de la part animale) tout en faisant office de licence à son expression. C'est d'ailleurs, au fond, en l'exprimant que le soldat l'extériorise. Comme pour le défilé, la guerre cadre et ordonne une libido qui pourrait, autrement, liquéfier le Moi du sujet fasciste.

Évidemment, la masse doit se percevoir comme une entité de sujets inférieurs au soldat, pour justifier sa domination, voire son éradication. L'animalité vient jouer un rôle important, tout comme le concept de culture. La culture fasciste produit le soldat, la hiérarchisation militaire jusqu'au Führer, et l'impure, l'inférieur. Tout cela est nécessaire au fonctionnement du corps social, de la Nation. « L'individu ‘surélevé' se revendiquant d'une ‘culture supérieure' a besoin d'un ‘en bas' à opprimer pour toucher à la totalité bienheureuse, pour atteindre la complétude corporelle. » Il y a une nécessité de produire une hiérarchisation permanente, la race n'étant qu'une porte d'entrée. La race allemande est supérieure aux autres races, mais celle-ci n'est pas exempte de sa propre hiérarchisation interne. L'utilisation de la race vient permettre une opposition culturelle et idéologique, avec la masse : « là où l'armée apparaît comme le type d'organisation extérieure conforme à la culture masculine (lui étant quasi naturelle), la ‘race' semble désigner la forme d'organisation équivalente rapportée au corps de l'homme soldat. » Autrement dit, la focalisation sur la race est une manière pour le soldat fasciste de se distinguer de la masse, et d'extérioriser à sa façon la masse en lui.

A partir de cette distinction se construit l'idée de Nation et de Peuple. « Le peuple s'édifie sur la nature domptée : c'est en cela qu'il diffère de la ‘masse', laquelle pousse la nature à l'émeute et aux débordements. Le peuple est plus que la ‘masse' mais moins que la Nation. » La Nation semble être une construction opposée à la notion d'égalité qui est associée à la masse ; l'égalité c'est la multiplicité, le flot. Au contraire, la Nation est bâtie sur un ordre hiérarchique, le peuple étant sa matière première que la Nation doit mettre en forme. « L'unité dont parle le fasciste est par conséquent un assemblage clairement violent d'oppresseurs et d'opprimés dans une structure de domination qui est tout sauf un rapport d'égalité. » Make America Great Again semble, dans cette perspective, la parfaite synthèse du branchement fascisant du parti Républicain.

Dresser

Pour s'intéresser au dressage, Theweleit va spécifiquement traiter de l'institution militaire. C'est notamment dans ce cadre que le soldat va se soumettre à une loi forte plutôt qu'à l'arbitraire de la vie. Le chaos des possibles laisse sa place à l'ordre, au prévisible et à la répétition. On va tuer l'individu en soi pour n'être plus qu'un membre d'un collectif, une partie d'un tout.Tout devient public, dans une logique panoptique, dans le sens où aucun espace d'intimité n'est permis. L'oubli de soi, de son individualité, prend forme dans le dressage militaire et la vie rude et hostile en collectif. Endurer, se débarrasser des attentes, espoirs et désirs, pour n'être plus qu'un corps dur et résistant : « le corps encaisse agression sur agression jusqu'à l'accoutumance. » Cette notion d'accoutumance n'est pas sans rappeler les entrainements, documentés, de corps policiers tentant de s'habituer aux gaz lacrymogènes dans leurs propres casernes [3]. Les bruits de toux et des crachats des élèves policiers sont dilués sous les hurlements répétés des chefs qui ordonnent tantôt de ne pas se toucher les yeux, tantôt de « ne pas les gonfler ».

En avançant l'idée que le soldat « devient lui-même une pièce de la machine – elle a arrêté de le broyer », l'auteur montre qu'à travers la violence du dressage, que les soldats exercent les uns sur les autres, l'idée est bien de devenir une partie d'un Tout, d'un corps militaire violent qui broie la masse. Le soldat, en étant du côté de l'oppresseur, s'assure de ne pas être du côté de l'opprimé ; mais c'est bien en accumulant de la violence à son égard que le soldat, en se solidifiant, devient apte à l'exercer lui-même. « Et petit à petit, le corps accepte la douleur administrée à sa périphérie pour toute réponse à la recherche de plaisir. Il la prend pour argent comptant. On l'éloigne du principe de plaisir, on le remet au pas, réorganise le tout en un corps qui maîtrise le ‘principe de douleur' : ce qui fait mal est bon... »

Bien entendu, tout ceci conduit à l'érection d'un homme nouveau, d'un sur-homme débarrassé de son caractère humain ; c'est bien la machine qui devient le nouvel idéal corporel. L'homme doit se concevoir comme une machine, et l'homme dirige sa libido vers les machines de guerre, celles-là même qui ordonne le monde en diffusant la mort. Ce n'est d'ailleurs pas anodin qu'une des figures majeures du néo-fascisme – Elon Musk – soit un transhumaniste convaincu ayant fait fortune grâce à ses machines sophistiquées. Nous avons donc un homme nouveau dont le physique est mécanisé, l'intérieur expulsé, le psychisme éliminé. De manière générale, le dressage par les sévices permet à l'homme soldat de s'approprier un corps qui l'angoisse : c'est une expérience du corps. Pour Freud, « la façon dont on acquiert à l'occasion de maladies douloureuses une nouvelle connaissance de ses organes est peut-être prototypique de la façon dont on arrive d'une manière générale à la représentation de son corps propre » ; autrement dit, cela semble être par la douleur que l'homme-soldat acquiert une connaissance de son propre corps. Par la constitution d'un corps-cuirasse, d'un corps apte à la douleur, le soldat fasciste trouve une substitution à un Moi défaillant ; « ainsi, la cuirasse corporelle des hommes ferait avant tout office de moi. » Dans cette logique, la défaillance est analysée comme un moment de dépassement de soi louable. La confrontation avec les limites fait office de tri, entre les vrais et les faibles ; la défaillance, quand elle suit un épisode de forte tension physique, est éprouvée comme un signe de passage à un niveau supérieur. La structure libidinale se branche sur la tension et la résistance, mettant à distance le relâchement. Plus le corps-cuirasse est dressé, plus le relâchement s'éloigne. « Le dressage pousse véritablement l'homme à la limite de la dissolution. Dans le coma, une nouvelle structure lui échoit : son nouveau corps. Celui qui, au réveil, a passé ce stade est, d'un point de vue psychique et physique, un autre : un Homme nouveau. »

Cet homme nouveau est donc un homme machinique, corps-cuirasse qui dépasse largement l'humain. Mais c'est aussi en se branchant aux machines, aux armes en général, que le soldat oriente sa libido. Ainsi, tirer, faire exploser, et tout ce champ lexical du combat, traduisent une extériorisation de la pulsion : « sortir en trombe du canon (qui reste sauf) et pénétrer dans d'autres corps, c'est sa seule pulsion. » C'est, grâce aux armes, que le soldat peut enfin décharger : l'explosion du pistolet vient faire office d'ouverture du corps-cuirasse, de décharge libidinale. « Les fusils peuvent faire quelque chose qu'il n'est pas possible aux soldats en temps normal : décharger et rester malgré tout entier. » L'utilisation massive du flash-ball, lors des différentes manifs des quinze dernières années, et la jouissance exprimée au moment du tir dans bon nombres de vidéos, témoigne d'un même rapport libidinal à l'arme et au fait de décharger. Au fond, nous dit Theweleit, seul le sang a le droit de couler chez le fasciste. « Le sang se substitue quasiment à tout l'appareil psychique ; il est sa force de production de l'inconscient », c'est-à-dire qu'au fond, c'est par le sang que le renouveau et la renaissance peut avoir lieu. Le fascisme apparaît dès lors comme une organisation particulière d'un désir de grandeur où, au contraire d'autres idéologies libérales qui ne garantissaient rien en-dehors d'un flot permanent de possibles, une certaine assurance de résurrection prend forme dans l'épuration et la charge libidinale du sang.

Ce qui semble important finalement, c'est que le Moi du soldat fasciste semble rechercher une suppléance, qu'il trouve dans l'érection de formation-totalité. C'est ainsi qu'il faut comprendre, de nouveau, comment l'organisation est désirée pour son efficacité libidinale, psychique avant tout. « Toujours le moi repose sur un de ces étais ; s'ils viennent à fléchir, lui s'ébrèche et doit recourir aux ‘mécanismes de maintien' pour échapper à l'éruption/irruption submergeante : dédifférenciation et dévitalisation. » C'est pour cela que le soldat entretient, vis-à-vis de la structure, un rapport de docilité et que son travail lui apparaît comme une question de vie ou de mort : la structure de suppléance lui est nécessaire. Le travail vient suppléer la structure psychique ; comme la guerre, il fait office de combat contre les menaces d'effondrement. Dans cette perspective, nous pouvons interpréter quelques sorties des flics de Sainte-Soline : « C'est la guerre, ça me régale, j'ai attendu tout ce temps depuis un moment » ; « J'suis au nirvana, là on est sur l'Everest de la mobile » ; « Oh champions, faites vous plaisir ! » ; « Je m'attendais à ce que ce soit bien, mais pas autant, là c'est la guerre civile. » Ici, le plaisir n'est même pas minimisé. Le travail demandé aux forces de l'ordre prend des allures d'expression d'une jouissance qui vient trahir un intérêt pour un objectif qui n'est pas officialisé : ce qui est en jeu, derrière le maintien de l'ordre politique semble être le maintien d'un ordre psychique nécessitant une suppléance. L'affect guerrier, l'expression pulsionnelle d'un anéantissement de la masse et de l'extériorisation - chez le policier - de l'homme primitif en lui, trouve sa justification dans le travail, ou pour le dire autrement, l'idéologie policière vient capter ces affects qui se branchent à l'idéologie d'un travail de maintien de l'ordre agressif. Un agent de conclure : « J'ai signé pour ça. » Il semble raisonnablement peu probable que le « ça » en question soit de protéger une méga-bassine ; en l'occurrence, il apparaît plus crédible qu'il s'agisse bien plutôt d'un « ça » faisant référence à une certaine organisation masculine, guerrière de la libido.

En dernière instance, la violence de la correction vient jouer un rôle éducatif certain pour les soldats fascistes. L'éducation de leur propre corps-cuirasse ayant été longue et douloureuse, il leur semble légitime et logique de le faire subir à leur tour. Dans une logique de rendu, le soldat fasciste rend les coups qu'il a reçu, transformant une ancienne douleur en plaisir de la faire subir. La construction de la Nation passe donc par l'éducation de la masse prolétaire : « Le prolétariat apparaît alors comme une grande bande d'enfant ou d'écolier ; les soldats, eux, comme leurs instituteurs et éducateurs préposés, ou du moins comme leurs frères aînés chargés de transmettre aux plus petits les enseignements de la vie. » Evidemment, tout ceci n'est pas sans rappeler la position régulière de la police vis-à-vis du rôle informel qu'elle s'octroie [4]. C'est au fond ce que tente de dire, à sa façon, l'agent ici : « la prochaine fois il restera à faire son scrabble », ou là : « cinquante blessés parmi les manifestants, ce que disait BFM ; et quelques urgences vitales. Ça leur fait la bite. » La « bite » en question semble être le signifiant choisi pour exprimer l'idée de « leçon », car en effet, un des objectifs secondaires de la mission policière semble s'articuler autour d'une éducation par la violence. Ce qui compte, au fond, ce n'est pas la recherche d'une vérité ou bien même de justifier le bienfondé des actions violentes. L'important semble être la capacité à démontrer qu'avoir le pouvoir c'est en disposer comme on veut. « La punition a toujours raison d'être » nous dit l'auteur, dans le sens où elle est à minima éducative.

Dans le chapitre Dans le maelström des désirs fascistes de son livre Les désirs guerriers de la modernité, Deborah Brosteaux invite ses lecteurs et lectrices à trouver des formes efficaces de lutte contre le fascisme. Nous savons que celui-ci répond à un désir, capte des affects, et est producteur de subjectivité. La guerre n'est pas qu'un objet historico-politique matériel, c'est-à-dire qu'on pourrait facilement circonscrire à une époque et un lieu donnés, mais bien une machine productrice qui s'inscrit et s'incarne dans les corps et les subjectivités d'un ensemble d'individus – pendant et après l'événement.

Au fond, essayer de comprendre comment le fascisme émerge sans être désiré ne présente aucune forme d'efficience : au contraire, c'est bien le désir fasciste qui explique son apparition. Une position anti-fasciste efficace doit s'émanciper de toute tentative de rationnellement expliquer et critiquer la position ennemie, pour plutôt tenter de la prendre au sérieux en tant que réussite d'une captation d'un désir, et de penser à produire des situations plus désirables à même de capter elles-aussi ces désirs. Pour expliquer le fascisme, le réflexe est souvent de partir d'un postulat de manque de connaissance, d'irrationalité, de biais inconscients, etc. On le voit même aujourd'hui avec les électeurs et électrices de l'extrême droite auprès de qui, pour certain.es, il faudrait s'acharner à faire de la pédagogie, et leur expliquer qu'ils ont rationnellement plus intérêt à voter ailleurs : « c'est le réflexe rationaliste de la critique par excellence » nous rappelle Brosteaux.

Il apparaît évident qu'en faisant cela, nous ne faisons que nous protéger de ce que nous considérons être un problème, sans le prendre au sérieux, avec la condescendance de celui qui sait et qui observe l'ignorant. Nous faisons l'impasse sur la possibilité que le fascisme soit désiré pour ce qu'il est et qu'il réponde à une situation. En réalité, il s'agit de comprendre que le désir fasciste est une possibilité plus qu'une nécessité ou une erreur historique. C'est bien un travail de production d'une idéologie, d'une vision du monde qui capte les affects et charrie la possibilité du fascisme. « Les désirs ne s'attisent ou ne se contrôlent pas par simple décret raisonné de la conscience. Les désirs sont pris dans des devenirs : ils se cultivent ou se réfrènent, peuvent se réinventer dans la joie ou sombrer dans des passions tristes [5]. »

Reste à comprendre précisément quels sont les désirs contemporains qui se branchent de plus en plus à la fermeture, à la conflictualité et à la guerre, pour construire une autre forme d'organisation opérative de ceux-ci, comprenant que pour se protéger du fascisme, « il ne s'agit pas de nier les désirs de vie intense ou d'expériences qui nous font marcher, mais d'en chercher d'autres expérimentations, d'autres quêtes de transformation qui soient d'autant plus enthousiasmantes qu'elles nous libèrent des monstres d'appauvrissement [6]. »

Molluscum Contagiosum


[1] Toutes les citations sans référence sont extraites de Fantasmâlgories de Klaus Theweleit

[4] Voir notamment le travail de Matthieu Rigouste, La domination policière

[5] Deborah Brosteaux, Les désirs guerriers de la modernité

[6] Ibid

19.01.2026 à 10:51

« En Europe, il y a des positions à défendre »

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À propos de Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (2023 mots)

Encore un livre autour de Walter Benjamin ? Mais c'est que les réflexions de celui-ci, tout particulièrement celles sur l'expérience et la pauvreté, l'exil et l'antifascisme, comme ici, résonnent singulièrement avec le temps présent.

Cet épais volume de près de 800 pages, Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté, publié par les éditions Pontcerq à Rennes, rassemble une trentaine d'interventions de diverses conférences autour de l'œuvre du penseur allemand. Plusieurs textes reviennent sur le travail de traduction de Walter Benjamin, ainsi que sur sa « méthode » originale : son attention aux détails, au microcosme quotidien, aux faits banals qui, par le prisme du montage, donnent (mieux) à voir les dynamiques historiques et le cristal de l'événement total. Michèle Riot-Sarcey revient pour sa part sur l'analyse benjaminienne à rebrousse-poil de l'histoire – « les autorités dominantes dessinent leurs visions du passé après avoir effacé les traces des antagonismes d'hier au cœur desquels les vaincus étaient identifiables » (page 192) – tandis qu'Alexandre Costanzo voit dans Sens unique, ouvrage paru en 1928 et ayant des affinités avec le surréalisme, « l'affirmation d'une circularité nouvelle entre le modèle poétique (…), une métaphysique (…) et le matérialisme » (page 127). De son côté, Jean-Christophe Bailly met en avant « cette étroite collaboration entre le devenir et l'arrêt, ou entre la progressivité et la césure », au cœur de la tentative de Benjamin de trouver, selon ses propres termes, « la constellation du réveil ». Démarche qui appelle à « la dissolution de la mythologie (qui est ici [dans le Livre des Passages] apparentée aux rêves) dans l'histoire – celui du lent réveil du passé par lequel cette dissolution s'opère » (pages 76 et suivantes).

Plusieurs auteurs et autrices s'intéressent à quelques unes des personnes – Adrienne Monnier, Gisèle Freund, André Malraux, qui, au Congrès des écrivains à Londres, en juin 1936, rendit hommage à son article « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée » –, revues – dont les Cahiers du Sud – ou groupes – tel que le Collège de sociologie, envers lequel l'auteur des Thèses sur le concept d'histoire se montre très critique – qui croisèrent le parcours de Benjamin en France dans les années d'exil. Marc Sagnol, lui, étudie les relations complexes et parfois tendues avec Adorno et surtout Horkheimer au sein de l'École de Francfort. Les tensions témoignaient à la fois de situations divergentes et de rapports inégalitaires : alors que les premiers s'étaient installés aux États-Unis, Benjamin, exilé en France, vivait dans une situation tous les jours plus précaire et dépendait matériellement de l'institution, dont Horkheimer était le directeur. De plus, la menace du fascisme pesait plus directement et lourdement sur Benjamin. L'urgence et la détresse étaient ainsi inégalement réparties. Par ailleurs, l'originalité des écrits de Benjamin, son amitié avec Bertold Brecht et sa proximité avec la gauche communiste allemande étaient, au mieux, incomprises, au pire, vues avec défiance par Adorno et Horkheimer.

Alexandre Costanzo trace les contours de la « constellation intellectuelle et amicale » de Benjamin, à laquelle participent, outre Brecht et les membres de l'École de Francfort, le livre de Lukacs, Histoire et conscience de classe, publié en 1923, le surréalisme et Ernst Bloch, ainsi qu'Asja Lacis et son frère communiste ; la première serait arrêtée en 1938 et envoyée pour dix ans au goulag ; le second assassiné par les nazis à Mauthausen en 1942. Cette constellation éclaire en retour le marxisme « atypique » et « à retardement » de Walter Benjamin. En effet, à l'encontre de nombre d'intellectuels – mais à l'instar des surréalistes –, il découvrit et s'intéressa aux écrits de Marx non à la faveur de 1917 et de la révolution allemande, mais quelques années plus tard, en 1924-1925.

Si Walter Benjamin s'est toujours montré critique envers le régime soviétique, cette critique paraît également avoir fonctionné « à retardement ». Ainsi, dans une lettre d'août 1938, il continue de considérer l'URSS comme « une puissance anti-impérialiste » et, « même avec les réserves les plus graves, (…) comme un agent de nos intérêts dans une future guerre comme dans le retardement de cette guerre » (lettre citée pages 543-544). Il semble bien qu'il faille attendre les années 1939-1940 et les Thèses sur le concept d'histoire pour que la rupture soit définitivement consommée.

D'autres textes opèrent des rapprochements avec l'expérience de personnes non contemporaines de Walter Benjamin : notamment des hommes et des femmes en situation de rue aujourd'hui, Fernand Deligny et les Damnés de la terre. Sonia Dayan-Herzbrun estime en effet que Benjamin et Fanon partagent « une réflexion radicale sur des expériences historiques (…) une même urgence à découvrir ou à inventer des moyens permettant à l'humanité de survivre à la barbarie de ce qui s'est donné comme civilisation, provoquant effroi et stupeur » (page 395).

Expérience et pauvreté

Une partie importante du livre est consacrée au fameux texte (reproduit ici), « Expérience et pauvreté ». Ce texte qui, selon Stefano Marchesoni, « apparaît daté et, en même temps, actuel » (page 151), a été écrit à un moment charnière, en 1933 ; date qui marque la prise de pouvoir d'Hitler en Allemagne et, en conséquence, l'exil du penseur. Dans ces quelques pages denses et complexes, Benjamin montre les hommes de retour de la Première guerre mondiale, « en proie à un sentiment de dénuement qu'ils ont, en outre, du mal à communiquer » (Christophe David, page 330) et décrit « la dégradation matérielle et spirituelle de l'expérience sociale » (Vincent Chanson, page 141). Ce texte est d'autant plus troublant au vu de son caractère prémonitoire – « Dans l'embrasure de la porte se tient la crise économique, derrière elle, une ombre, la guerre qui vient » – et de l'expérience personnelle d'appauvrissement, puis de dépossession de son auteur au fil des années 1930 (Catherine Coquio, page 49). Que nous dit Walter Benjamin dans « Expérience et pauvreté » ?

le cours de l'expérience a chuté et ce en une génération (Génération) qui a fait de 1914-1918 l'une des expériences les plus terrifiantes de l'histoire mondiale. Peut-être n'est-ce pas aussi étonnant que cela paraît. Ne pouvait-on le constater alors : les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. (...) Non, cela n'était pas du tout étonnant. Car jamais expériences ne se sont révélées plus profondément mensongères que les expériences stratégiques à travers la guerre de position, les expériences économiques à travers l'inflation, les expériences corporelles à travers la faim, les expériences morales au travers des puissants.

Cette pauvreté affecte non seulement les expériences personnelles, privées, mais aussi, de manière générale, ce que Benjamin nomme les « expériences-de-l'humanité ». Et le penseur d'annoncer « une sorte de nouvelle barbarie ». « Expérience et pauvreté » interroge donc, selon Vincent Chanson, l'expérience elle-même, mais aussi sa médiation et sa transmission, ainsi que la crise « de l'expérience sociale traditionnelle », son appauvrissement singulier, au double prisme de la forme marchandise et de la modernité (pages 144 et suivantes).

Mais cet appauvrissement est aussi une chance, opérant un recodage de l'expérience moderne où se dessinent l'ouverture utopique et la rupture historique. Ainsi, Benjamin oppose deux modes de la barbarie, deux sortes de barbares : le « petit nombre des puissants (…) ; en majorité plus barbares, mais pas de la bonne manière », d'un côté ; « un concept nouveau et positif de la barbarie » que l'auteur cherche à introduire, de l'autre. Il appelle dès lors « à bâtir sur du Neuf ; à s'en tirer avec Peu ; à construire à partir de Peu ». Il faut se libérer du trop-plein idéologique, saturé de discours sur la « culture » et sur « l'homme » ; discours démentis dans les faits et les principes, et qu'on a « ‘bouffé' (…) jusqu'à en être rassasiés et fatigués », écrit Benjamin. Il convient au contraire de se dégager du rêve de la modernité en (se) riant de la culture (et) des puissants. Et Benjamin de reconnaître dans le caractère destructeur des mouvements historiques d'avant-gardes, particulièrement dans Dada, une « barbarie positive », décidée « à s'en tirer avec Peu », en ayant recours à « une pauvreté féconde » (Gaëlle Périot-Bled, page 245). Il est cependant dommage que les ambiguïtés et inflexions du texte – notamment son éloge de la maison de verre et de certains traits de la société communiste – n'aient pas été davantage discutées dans les contributions.

Antifascisme

Ce que Walter Benjamin disait de son Baudelaire (textes rassemblés et publiés après sa mort dans Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme), à savoir qu'il fut écrit comme « une course contre la guerre », peut s'appliquer à l'ensemble de ses écrits à partir de 1935. Dans un contexte de délitement du Front populaire, des intellectuels français et de l'émigration allemande, Benjamin se montre davantage pressé et acerbe. Y compris et surtout dans son travail de circonstance que constituait la critique littéraire. Celle-ci prend un tour « guerrier » (Anne Roche, page 489), voire un caractère destructeur, s'apparentant pratiquement à un jeu de massacre.

Parfois injuste et outrancière, cette critique doit aussi se lire au revers de la menace qui grandit et se précise et oriente la plume de Benjamin : il est, en réalité, moins question de littérature que de culture ; d'une culture chargée d'historicité et de connotations politiques. Dès lors, les jugements de Benjamin prennent leur sens au regard de la critique des intellectuels allemands qui n'ont pas suffisamment étudié les œuvres ayant contribué à « l'acceptabilité du fascisme » et des intellectuels français incapables, selon Benjamin, de se mesurer à la montée de l'extrême droite (Anne Roche, page 491). « Et si les romanciers français d'aujourd'hui, écrit alors Benjamin, ne parviennent pas à peindre la France contemporaine, c'est parce qu'ils sont finalement disposés à tout accepter d'elle ».

Témoignant de ce que fut, dans les années 1930, son compagnonnage parisien avec Walter Benjamin, Günther Anders rappelle ce qui déterminait alors leur état d'esprit :

Je ne peux pas dire qu'à Paris, nous ayons fait de la philosophie ensemble. Car nous étions en premier lieu des antifascistes, en deuxième lieu des antifascistes, en troisième lieu des antifascistes et il se peut, en outre, que nous ayons parlé philosophie » (page 645).

Exil

Le livre se clôt par un beau texte de Nathalie Raoux qui fait justice du cliché de martyr parfois attaché à Benjamin. Le « chemin de croix » de celui-ci, interné d'abord en tant que ressortissant allemand lorsque la guerre éclata, bloqué en France et menacé d'être remis aux autorités nazies, ne relève pas de perspectives théologiques, mais bien de l'absence très matérielle d'un passeport ou d'un quelconque sauf-conduit formel qui lui étaient refusés. Benjamin fut victime « des crimes de bureau, froids et hautement administrés » qui lui interdirent de quitter la France via l'Espagne (Nathalie Raoux, page 689). « Les pensées se fracassent sur des frontières fermées » écrivait-il dans son journal intime. Le 26 septembre 1940, Benjamin se suicida dans la petite ville de Portbou, à la frontière espagnole.

À Theodor Adorno qui le pressait, en 1937, de s'exiler comme lui aux États-Unis, Walter Benjamin aurait répondu : « En Europe, il y a des positions à défendre ». Et il les défendit jusqu'au bout.

Frédéric Thomas

19.01.2026 à 10:51

Notes sur la littérature et l'intelligence artificielle

dev

(et sur les corps, à partir de polémiques récentes)
Wu Ming1

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (2540 mots)

Chez les ravis de la crèche technologique, qu'ils soient dans le comble de la plouquerie consistant à avoir peur de passer pour des ploucs en ratant la dernière innovation technique ou qu'ils soient de la tendance houëllbecquienne (« tout ce que la science permet sera réalisé ») de la soumission absolue à la technoscience, sévit le fantasme d'une « amélioration » de la production littéraire par l'IA, dont l'horizon ne pourrait être que le grand remplacement de la totalité de la littérature par une « version améliorée » artificielle. Comme il nous intéresse peu d'en savoir davantage à ce sujet, nous ne savons pas à laquelle des deux espèces appartiennent les apologètes des performances de l'IA en littérature que Wu Ming 1 critique ici, avec l'aide décisive de Cesarano, Camatte et Biffo. Mais ses notes critiques nous paraissent toucher juste, en visant ce qui manquera toujours aux robots : la chair.

Nous publierons ce texte en deux fois : la première partie, ce lundi, traite de la question en général, tandis que la deuxième partie, dans le lundimatin suivant, démontera la pseudo expérience d'« amélioration » d'un texte littéraire rapportée par le New Yorker, qui a fait fantasmer certains en Italie, et, n'en doutons pas, en France.

« Quand ça restitue le corps : voilà, c'est ça la poésie »
Ottavio Fatica, Lost in translation

« Le capital est le cancer dont l'espèce risque de mourir avant de commencer à vivre réellement. En ce sens, la révolution est biologique. »
Giorgio Cesarano, Manuel de survie

« Tandis que l'intelligence artificielle hyper-aplatit la culture de masse, toute chose manifestant une évidence d'humanité devient quelque chose à quoi aspirer. »
ANU, Aspirational Humanity

Ici pourraient m'arriver des accusations d'« anthropocentrisme », saugrenues mais très en vogue parmi les actuels apologètes de l'I.A. Des gens qui, au « mieux » donnent des lectures réductrices des énormes problèmes écologiques et climatiques que ce modèle exaspère, et qui, au pire – presque toujours- les écarte carrément du tableau.

La critique de l'anthropocentrisme est incontournable, mais n'a de sens que si elle est déclinée en termes écologiques, en défense des écosystèmes vivants. L'anthropocentrisme n'est rien d'autre que du spécisme, idéologie du primat de l'Homo Sapiens sur les autres espèces. Le critiquer, donc, sert à reconnaître le vivant au-delà de l'humain.

Si au contraire, on adopte une posture anti-anthropocentrique pour défendre une entité non-vivante, une pseudo-suggestivité inorganique, en pratique, d'un point de vue marxien, du travail mort – autour de laquelle s'est construit avec arrogance un modèle industriel parmi les plus énergivores, gaspilleurs de ressources et écodidaires qui aient jamais existé dans le capitalisme, lequel à son tour est le mode de production le plus écocidaire qui aie jamais existé… Eh bien, alors, on abuse de la posture.

Par « évidences d'humanité » j'entends : manifestations de résistance du vivant. D'une corporéité qui, en dépit de sa fragilité ou peut-être justement grâce à elle, continue à représenter une limite, mais qui pour être vraiment une limite devra inclure la corporéité non humaine. Pour commencer à vivre réellement, notre espèce – comme dit le Dr. Stegnano – doit enfin se penser comme telle, c'est-à-dire une espèce parmi les autres. L'homme qui fera ce saut et aura pleine expérience de la communauté entre les espèces est celui que Jacques Camatte appelle Homo Gemeinwesen, être commun, autre terme marxien.

Il est vrai que les accusations d' « anthropocentrisme » trouvent des cibles faciles dans le débat courant sur l'IA, presque toujours mal placées et plus mal développées encore. Les humanistes déchirent leurs vêtements : que deviendra l'Auteur si l'IA peut désormais « induire en erreur » en imitant le « style » de n'importe qui, même le plus génial prix Nobel ?

Ah, l'Auteur, ce héros du suprématisme dans le suprématisme… Son inspiration sacrée que l'IA désacralise… Ses res gestae si imporantes…

La préoccupation, naturellement, est plus vénale : et si un jour lectrices et lecteurs préféraient les livres écrits par les IA que ceux écrits par des êtres humains, et que les éditeurs n'avaient plus besoin de ces derniers ? En somme, une série de prémisses erronées, de fausses questions et de logiques fallacieuses, alimentées par un article sorti il y a quelques jours sur le New Yorker.

Quoi qu'il en soit de la réalité de ces problèmes-là, dans la liste de ceux que pose l'IA, ils seraient à ranger derrière beaucoup d'autres : combustibles fossiles et même centrales nucléaires pour produire l'énorme quantité d'énergie nécessaire ; guerres et viols de territoires pour s'accaparer terres rares et minéraux critiques ; kilomètres carrés de sol consommés pour de gigantesques centres de données ; colossales quantités d'eau pour empêcher la surchauffe ; dévastation des écosystèmes environnants, etc. Par chance, il y a une réaction, un peu partout dans le monde se multiplient les luttes contre les data centers – et elles gagnent, même, jusqu'aux Etats Unis.

En tout cas, pondérons la question. Je pense que les vraies demandes, c'est : qu'est-ce que nous cherchons dans la littérature ? Et qu'est-ce qu'elle nous donne ? Et quel décalage y a-t-il entre ce que nous cherchons et ce qu'elle nous donne ?

Soyons clairs : il existe depuis longtemps une production – romanesque aussi bien qu'essayiste – qui paraît écrite par des machines, parce qu'elle est fabriquée en série par des humains réduits à fonctionner comme des machines. Une grande partie de ce que nous voyons dans les vitrines de certaines chaînes de librairies aurait pu être écrite par l'IA, et c'est ainsi depuis de nombreuses années. Pour citer quelques noms, « James Patterson » peut bien être un type en chair et en os, mais en pratique, c'est une machine. Et çui-là, l'est encore vivant, mais que dire de « Robert Ludlum » qui continue à « cosigner » de nouveaux titres alors qu'il est mort en 2001 ? De même, la récente inflation de romance et de romantasy fait penser à des créations d'esprits artificiels.

Si nous demandons à la littérature toujours la même chose, alors, oui, très vite, il n'y aura plus besoin d'humains pour l'écrire. Mais à ce moment, on n'aura plus besoin non plus d'éditeurs pour la publier : n'importe qui pourra s'en générer soi-même. Et si cela ne correspondait pas à un gigantesque, un inimaginable gaspillage de ressources, on aurait envie de dire : qu'ils le fassent.

Et puis, il y a aussi la question, elle aussi mal posée, du « style ». Une approche erronée de la lecture et du rapport avec le personnage-écrivain, unie à la onstante pression d'impératifs commerciaux nous a fait croire, ou prétendre, qu'un auteur ou une autrice a un style, un seul, le sien et aucun autre. Si nous achetons un livre de, par exemple, Zsigmond Hátszeghy – nom que j'ai inventé il y a quelques secondes, nous nous attendons chaque fois à un livre écrit « à la Hátszeghy ». S'il n'est pas écrit de cette manière, nous sommes déçus : comment est-ce possible ? Eh bien, pour ça, il y a l'IA : « écris-moi quelque chose de Zsigmond Hátszeghy ».

Qui écrit n'a pas forcément toujours le même style, si par style on entend la « voix », le phrasé, le recours fréquent à certaines techniques et figures de rhétoriques. A moins que chaque livre ne soit qu'un épisode d'une unique grand livre ou des aventures d'un personnage unique, que sais-je, Montalbano, Henry Chinasky… Mais en dehors de cette sérialité, chaque livre requiert sa voix propre, son style propre. Gabriel Garcia Marquez le dit très bien :

« On ne choisit pas le style. On peut enquêter et essayer de découvrir quel est le meilleur style pour un thème. Mais le style est déterminé par le thème, par l'âme du moment. Si on essaie d'utiliser quelque chose qui n'est pas adapté, ça ne fonctionnera pas, tout simplement. Après ça, les critiques construisent des théories autour de ça et voient des choses que je n'avais pas vues. Moi, je ne réponds que de notre style de vie, la vie des Caraïbes. »

La dernière phrase n'est pas qu'une plaisanterie. On confond le style – qui peut varier selon les projets et les exigences expressives – avec le monde d'un auteur ou d'une autrice, avec son Umwelt, c'est-à-dire, paraphrasant le biologiste Jacob von Uexkül , « le fondement biologique qui se trouve dans l'épicentre exact de la communication et de la signification de l'animal-écrivain » (Uexkül disait « anima-homme »). Bref, l'univers subjectif d'une autrice ou d'un auteur, qui reste dans son corps, perdure aussi dans les variations des techniques adoptées et ne peut se déduire d'une seule phrase imitée par une IA, comme dans l'expérience rapportée par le New Yorker.

Si vous demandez à une IA un « texte à la Marquez », elle devrait vous répondre par une question « Quel Marquez ? ». L'automne du patriarche, par exemple, est écrit dans un style très différent de Cent ans de solitude. Néanmoins, l'univers subjectif est là. Ce que, en simplifiant, il a appelé la « vie des Caraïbes ». Nota Bene : pas la biographie individuelle, dont celui qui lit ses romans pourrait ignorer le détail ; non, « nôtre style de vie », il y a un « nous », un être commun. L'être commun que Marquez a porté en lui pendant toute sa vie. Sa version de cet être commun.

Ce Gemeinwesen, une machine ne peut le reproduire, parce que c'est, justement, une expérience vécue, alors que la machine – il est bon de ne jamais l'oublier – est non-vivante. Tout au plus peut-elle imiter, produire des simulacres, mais on s'en fout, non ? Si ce sont les simulacres et les imitations qui nous intéressent, on est mal barrés. Demander au premier perroquet-robot venu de singer un auteur que nous avons aimé ? Si notre rapport avec la littérature est si dégradé, alors, le problème, avant le perroquet, c'est nous.

Ça ne vaut pas seulement pour les romans, mais aussi pour les essais. Quand, en mars dernier, est sorti Ipnocrazia [en français Hypnocratie], signé par un certain Jianwei Xun mais en réalité écrit par une IA « nourrie » par Andrea Colamedici, nous avons compris tout de suite que l'auteur chinois n'existait pas, l'expérience n'éveilla guère notre curiosité et – bien que certains nous aient mis en cause, en nous citant mal à propos, nous décidâmes de ne rien écrire. Comme nous, Bifo comprit lui aussi tout de suite, mais lui il écrivit à ce sujet, et sur son bulletin il disertore, posa la question d'une manière que je trouvai impeccable :

« Xun décrit la surface comportementale de la mutation linguistique et cognitive, mais n'apparaît jamais, pas même une fois si je ne me trompe, le mot « corps ».

Pourquoi Xun ne sait-il rien du corps ? Il me vient presque le soupçon qu'il e parle jamais du corps parce qu'il n'en sait rien. Probablement n'en a-t-il pas. Mais qui est alors Xun, s'il ne possède pas de corps ? Dans le livre, nous ne trouvons jamais ni le mot « sensibilité », ni le mot « douleur » (…) dans le petit livre de Xun, je suis désolé de le dire, il manque le mal aux dents. L'automate linguistique sait tout du mal aux dents, comprenons-nous, et aussi l'adresse d'un bon dentiste près de chez vous. Mais le mal aux dents, il ne sait pas ce que c'est, et si par malheur il vous vient mal aux dents, toute la perfection hypnocratique dont parle Xun peut aller se faire foutre. Et le mal de dents n'est pas le pire des mots dont l'automate sait tout mais n'expérimente rien. De la même manière, l'automate n'expérimente ni la solitude ni la violence, ni la faim, ni le froid, ni la guerre. C'est pourquoi le livre de Xun nous explique tout mais ne sert à rien. »

On revient donc au début. Si nous demandons à la littérature des évidences d'humanité, c'est-à-dire des traces du fait qu'elle a été écrite avec le corps, avec l'interaction des corps, avec les souvenirs du corps, si nous lui demandons la fête des neurones-miroirs, s'ils s'activent quand nous voyons – ou lisons, ou imaginons – d'autres humains accomplir des actions auxquelles nous pouvons nous identifier ; si nous lui demandons des conjonctions plutôt que des connexions, si nous lui demandons de remplir de sens nouveau les lieux, qui ne sont pas de simples espaces et moins encore des espaces virtuels

Si c'est encore cela que nous demandons, il est probable que cette littérature continuera à le donner à des gens qui ont un corps vivant, comme nous.

Wu Ming 1
Introduction et traduction : Serge Quadruppani

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