05.10.2026 à 20:47
Des cauchemars et des rêves
Ce que l'on voit du mouvement lycéen lorsqu'on est professeur
- 5 octobre / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 2Texte intégral (3320 mots)
« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »
L'apathie était l'humeur écrasante. Sans trop y croire, nous nous attachions à des appels au 17 octobre contre la vie chère, à un énième retour tant attendu des Gilets jaunes, parfois nous participions à des manifs ou des évènements sans fougue juste pour aller boire un coup, nous regardions sur nos écrans défiler les images aberrantes de la guerre capitaliste menée contre un « nous » toujours plus grand. Bref, en France, depuis les Gilets jaunes, nous étions en attente, traversés parfois d'espoirs qu'on savait d'avance déçus. Nous regardions atterrés la suite du monde se dessiner comme un cauchemar dont on ne sait plus par où se réveiller. Et là, contre toute attente, les lycéens soulèvent l'ordre morose. Un soulèvement de la jeunesse : qui l'eût cru ?
Ces « jeunes » qu'on ne cesse de dépeindre comme dépolitisés, rivés à ces fameux écrans, incapables de réfléchir et de s'organiser, etc... En une semaine, partie de la banlieue parisienne avant de s'étendre sur tout le territoire, une jeunesse en révolte affole le pouvoir. Ça y est nous nous remettons quelque peu à entrevoir quelques rêves de révolte, et la bourgeoisie, elle, commence à cauchemarder :« alertes info - BFMTV - le premier ministre craint que la crise lycéenne ne s'installe pendant plusieurs mois, voire jusqu'à la présidentielle. Ses conseillers, dont plusieurs anciens préfet,observent une convergence des luttes jugée inédite entre des jeunes de banlieue et de centre ville,issus de milieux sociaux très différents. » Leurs cauchemars sont nos rêves. On y reviendra à cette histoire de mélange des classes sociales dans la jeunesse ; comme une possibilité de débordement majeur ou comme une faille dont le pouvoir va se servir pour mater le soulèvement. Il n'y a pas qu'à l'école qu'on a des camarades de classe.
Est-ce que les énièmes réunions de crises ministérielles, l'habituel ronron médiatique contre les fameux « débordements menés par des agents extérieurs » - qui évidement et encore une fois ne sont pas des débordements mais la raison de l'affolement du pouvoir – est-ce que donc ces techniques contre insurrectionnelles auront raison de cette révolte si attendue ? Car la technique contre insurrectionnelle n'est pas qu'une répression brutale des corps qui débordent, mais aussi une pression sur l'esprit de celles et ceux qui pourraient rejoindre ces débordements... Nous voilà donc seriner à longueur de journée à la bonne vielle recette : tout les récits sont fait pour séparer les « bon-lycéens-gentils-respectables-aux-revendications-légitimes » et « les-méchants-lycéens-casseurs-éléments-extérieurs etc... »
Imaginez un instant que dans un autre endroit lointain de nos démocraties, un soulèvement de la jeunesse soit réprimé férocement, que plus de 5000 arrestations aient lieu en 5 jours, que des interdictions de manifester tombent et que les dirigeants au pouvoir de cet endroit du monde lointain ne parlent que du fait que les incidents sont le fait d'agents extérieurs : vous y sentirez l'arnaque à pleins nez et vous auriez bien raison. Mais c'est plus difficile de s'en rendre compte quand ce sont nos rues qui crament.
Ce texte ne veux pas re-re-re-re-re-dire les conditions aberrantes de l'éducation nationale, les manques de moyens, les classes surchargées, parcours sup, etc... car l'essentiel de ce mouvement me semble parler de choses plus profondément radicales. Ce texte ne veux pas parler à la place de quiconque mais se veut comme une défense de ce qu'il se passe, comme une alliance avec elleux. Une ode et un appel à rejoindre cette jeunesse, au-delà de nos âges et de nos fonctions. Pas depuis un extérieur analysant, mais depuis une intuition qui nous attire vers le fond et la forme que prend cette révolte ; depuis ces fameux débordements qui sont tout sauf à la marge, qui en sont l'ADN et qui disent une chose simple « la révolution est possible, joyeuse, désirable et nécessaire »
Il est 10H00, il y a des centaines de jeunes éparpillés mais qui avancent dans le même sens, d'un blocus à un autre, d'une poubelle en feu à une publicité explosée.
Quelques mortiers qui tirent un peu au hasard des embranchements. Des gaz qui tombent parfois et des courses effrénées qui suivent. Et beaucoup de sourire, de joie et des rires qui s'opposent aux peurs qui sont là aussi évidemment . Les peurs que ces corps pleinement vivants et qui sèment le désordre vital soient mutilés par les bien nommées forces de l'ordre . Cette prise de rue est tout le contraire des défilés austères et tristounets des organisations de gauche traditionnelles.
Je n'avais plus ressenti ça depuis les Gilets jaunes. D'ailleurs, une discussion avec un groupe de lycéens finit par « eh, vous avez fait les GJ vous ? » . Je confirme. Ils me disent qu'ils ont vécu ça par procuration, qu'ils étaient trop jeunes pour y participer . « En vrai, c'est qui les meilleurs, les GJ ou nous ? » Je dois leurs avouer que c'était un peu plus fou encore avec les GJ mais que je croise les doigts pour que ça aille encore plus loin cette fois-ci. D'autres m'interpellent, « eh m'sieur, vous êtes prof ? » Il s'avère que je le suis par hasard depuis septembre . « Vous êtes pas assez payé m'sieur ! mais surtout, on va vous offrir des vacances, le lycée est HS – vacances pour tout le monde ! » Et bim ! En un seul geste émeutier, les congés et la grève général décrétées avec sourire et panache. Je repense aux vielles phrases relous des adultes quand j'étais jeune, « il faut bien se rendre compte que les congés payés, les élections, etc. ça s'est obtenu par des gens qui se sont battus et qui sont morts pour ça ». Ok , ben on en demande pas tant, on aimerait bien qu' il n'y ait pas de morts, mais si vous étiez ok pour nous rejoindre et pour ne pas pleurer pour des grilles arrachées de lycée, ça mettrait un peu de vie dans vos discours, non ?
Des jeunes chantent la marseillaise. Enfin, surtout le « aux armes ». Quelques « révolution » fusent. Des « Macron nique ta grand mère » aussi. Sinon, peu de slogan. Du rap sur des enceintes bluetooth. Des groupes qui composent un ensemble qui s'organise magiquement très bien. Quand des jeunes arrachent des barrières d'un parking privé pour essayer de les balancer sur la police, c'est l'essentiel de la manif qui applaudit et approuve clairement. Les barrières sont finalement jetées sur les rails du tram puis elles seront ramassées par d'autres jeunes qui prétendent que la violence ne sert à rien, qu'elle dessert les causes, etc... Des futures SO de syndicats ? Des futurs politiciens ? Je suis pas énervé et je me dis que c'est juste un égarement de la jeunesse :). En tous cas, ielles sont bien minoritaires à désapprouver les gestes émeutiers de la matinée. C'est évident que ça sent le désir de tout niquer.
Et c'est là que je reviens au cauchemar des autorités qui serait notre rêve : l'alliance des jeunesses dans leurs différentes manières de prendre la rue. Il n'y a pas qu'une jeunesse mais des jeunesses. Et sans aller chercher trop loin, une des oppositions majeures qui existe au sein de la jeunesse est la même que chez les adultes : l'opposition de classe. Il ne faut pas tourner autour du pot et mettre les deux pieds dedans : pour réaliser le cauchemars des autorités, il faudra que les « jeunes des centres villes » et « des campagnes » ne se désolidarisent pas des jeunes « des quartiers populaires » qui contrairement à LFI sont à l'origine de ce mouvement. Qu'ils trahissent leurs classe, qu'ils refusent d'endosser le rôle qu'on attends d'eux, en l'occurrence qu'ils condamnent les violences d'un jeune prolétariat sous entendu comme non politisé, bête et violent. Alliance du centre et des marges, un ensemble pour faire tomber le régime, voilà le rêve /cauchemar.
En tous cas, devant cet abribus explosé et un feu de poubelle sur les voies du tram, je n'ai pas l'impression qu'une majorité de lycéens présent.es ne soutiennent pas ces actes... C'est plutôt les jeunes militants anticasseurs outré par « la-violence-qui-dessert-le-mouvement » qui semblaient être en position périphérique à ce qui se tramait ce jour-là. Mais ça pourrait très vite changer. Car ça allume fort sur les réseaux, à la télé, dans les journaux, à la radio. Et il va être difficile de résister à l'injonction à se placer du bon côté, à se désolidariser des plus déterminés, etc. Le pouvoir demande aux jeunes des centres de redevenir centraux et de trier l'ivraie de l'ivresse. Ainsi ils obtiendront la légitimité de manifester dans le calme, puis l'impuissance et la résignation arrivera plus tard quand les feux seront éteints, que le calme sera revenu. Ce qui est l'obsession de l'ordre des choses. Est ce que ce sera fait ? Ça dépend. J'ai tendance à être optimiste et à croire que les jeunes ne tomberont pas dans ce panneau…
Il est 11H45, certains essayent de rentrer de force dans l'université pour réveiller les étudiants endormis. Une grille est arrachée. Des vigiles et des cravatés repoussent férocement les apprentis assaillants. Tu m'étonnes que certains « personnels de l'éducation » prennent quelques coups.
Un jeune me dit que le proviseur de son lycée à essayer d'attraper de force un jeune pour le livrer à la police, il se recevra quelques projectiles. Je retrouve un vieux pote autonomes, on a le sourire. On distribue quelques sérum phy et on échange avec joie et simplicité.
Ce que je me dis en outre, c'est que ces révoltés, dans leur majorité, ne semblent rien réclamer au pouvoir. De fait, ils veulent foutre le zbeul, détruire une vie d'oppression par des actes de destruction matérielle (abîmer le pouvoir étatique, abîmer le pouvoir hiérarchique, abîmer les flics, les proviseurs antiblocus, abîmer les murs des lycées, etc.). Pourquoi on a tant de mal à vouloir regarder ce désir jouissif de révolte pur, de destruction de ce qui dans nos vie et dans nos villes, est l'image de l'institution d'un monde si laid ? Pourquoi a t-on si peur du feu dans ces rues froides et ordonnées ? Parce qu'on à peur de la révolution. Je ne vois que ça.
La révolution, c'est/ ce serait ce moment où on s'enjaillerait à assez nombreux.es dans la destruction de ce qui est là, ordonné, injuste, mais paradoxalement profondément rassurant parce que déjà là et ordonné justement… Les lycéens ne veulent pas juste avoir des meilleurs conditions de travail, Je ne crois pas qu'il s'agisse d'abord de ça. Comme chacun.e d'entre nous, ielles veulent autre chose que ce qui existe là, même s'ielles ne savent pas encore exactement quoi. Et même si ça fait toujours peur d'abandonner ce que l'on connaît. La jeunesse est ce passage de la vie où cette peur de l'inconnue ne prends pas le dessus sur la joie, sur la volonté.
Ielles brûlent leurs lycée parce que c'est l'institution de la société où ielles travaillent. Ces écoles qui, entres autres, et peut être de plus en plus, les dressent pour être des bons sujets de la société actuelle. Société sans avenir et laide, on le sait très bien. Nous autres adultes, on ferait bien parfois de brûler nos bureaux, nos usines, nos open spaces et nos boites d'interim. Alors, évidemment que les proviseurs qui s'interposent avec autorité entre leurs grilles et les élèves enragés, ils se figent dans des positions d'ennemis , des position autoritaires qui veulent avant toutes choses « maintenir l'ordre » « revenir au calme » « apaiser les tensions ».
Mais enfin… Dans un monde en feu à tout niveau, quelle abjecte injonction de maintenir le calme. Les tensions sont déjà là à un niveau insoutenable, maintenir le statu quo est une position déprimante et suicidaire. Plus personne au fond de lui ne croit une seul seconde que le calme et la pacification des relations entres dominées et dominants va pouvoir changer les choses. Ou alors je suis à côté de la plaque. Mais ce qui me rassure ce matin, dans ces rues émeutières, c'est que je ne suis pas seul à être à côté de la plaque.
D'ailleurs, qui suis-je ? Un « vieux » de 36 ans. Qui a passé pas mal de sont temps à bosser avec des jeunes en MJC, puis aujourd'hui prof au collège. J'ai organisé des débats avec mes élèves de 4e et 3e sur le mouvement lycéen. Ils avaient tant de choses à dire. Tant d'envie d'en découdre avec l'ennui de ce monde et l'autorité nauséabonde.
« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »
N'est il plus possible d'entendre un truc aussi basique que ce désir de vie contre la société ? A-t-on oublié que mai 68 que tant d'adultes de gauche chérissent est une secousse contre l'ennui du monde de la consommation et du travail ? Est ce possible d'envisager d'autres secousses ? Passer plus de temps avec ceux qu'on aime plutôt qu'au taf, en voilà une bonne vielle revendication révolutionnaire non ?
Quand je leurs dis une chose aussi bête et simple que « vous êtes l'avenir, je vous fais confiance, bravo et force à vous ». Ielles sont super content.es . C'est fou comme il serait assez facile et possible de s'allier.
Au contact de cette jeunesse, j'ai ré-appris un truc absolument génial : « Rien n'est figé, tout est en mouvement ». En gros, je crois qu'un désordre presque vital fait partie de l'ADN de cette période de l'existence. Et je ne veux pas pour autant redevenir jeune et fantasmer de manière malsaine cet âge. J'aime être adulte et je crois qu'il est temps, même en tant qu'adulte , de sortir en beauté de la route. Essayer au moins de se laisser emporter dans les mouvements et pas contre eux.
Ne pas essayer de les canaliser dans des canalisations rouillées , impuissantes et morbides.
Je vous le dis de l'intérieur de mon expérience en collège, avec des contre exemples exemplaires et que je salue, l'institution éducation nationale est dans son ensemble un apprentissage bête de la discipline devant des figures autoritaires indiscutables. Les bahuts sont trop souvent des lieux où la domination adulte est une préparation à la domination salariale, etc. Que l'on fasse tomber des grilles, que l'on explose des vitres de son bahut, c'est aussi un signe claire que la joie et l'épanouissement ne transpirent pas entres les murs serrés des lycées... Qu'il est possible d'imaginer une toute autre manière d'apprendre ensemble, comme l'éducation populaire a tenté de l'élaborer
après guerre. Que ce qui devrait être un lieu qui ouvre sur des mondes désirables et trop souvent une caserne qui referme sur le monde actuel ; un monde fini et désastreux.
D'où la joie émeutière de casser les barrières qui nous enserrent dans cette impasse. « Hey teacher, leave the kids alone » nous avaient prévenu Pink Floyd. Alors peut être pas alone, mais avec eux, à leurs côté plutôt que derrières leurs dos.
Nous autres adultes, nous devons - comme l'ont fait des profs, des AESH, des CPE même et d'autres que je saluent sincèrement- soutenir la jeunesse plutôt que d'avoir peur de sa vitalité. Nous pouvons même être adulte et apprendre encore beaucoup. Apprendre de ce moment de vie qui avec débordement est capable de créer du nouveau. Apprendre à faire confiance au mouvement et à ne pas se résigner à la fixation des choses , au jour où elles sont laides dans leurs idées fixes. Nous pouvons donc rejoindre cette révolte et l'amplifier avec nos expériences, nos âges, nos manières d'êtres.
Je me souviens de l'école primaire. J'ai adoré . Je n'ai rien oublié de cette sensation que l'école était à nous autant qu'aux adultes. Un lieu de vie plus qu'un lieu de dressage. Que nous étions en mesure d'apprendre ensemble et pas de se faire apprendre la vie. Que nous étions à 1000 lieux de se préparer à une vie professionnel foutu mais plutôt à des expériences collectives épanouissantes. je me souviens de l'arrivée au collège comme d'une manière de rentrer dans une institution qui était là pour nous mater autant que nous apprendre. Je me souviens que plus tard , j'ai lu un petit livre de cette instit Frenet que j'ai eu la chance d'avoir à l'école. Le livre s'appelait « ouvrir les fenêtres de l'école ».
Je repasse en fin de matinée devant les fenêtres défoncés du lycée bloqué de cette rue que je traverse, avec non pas de l'espoir mais de l'envie. Envie que ça pète et que nous suivions cette pétarade. Envie d'ouvrir les fenêtre de ce monde qui sent le rance.
J'ai cette intuition comme tant d'autres qu'il ne nous reste plus grand-chose à démontrer, à dire, à analyser, etc. J'ai peur comme beaucoup que la révolution et les réelles bifurcations ne soient plus possibles. Qu'est ce qu'il nous reste ? Une éternelle jeunesse en mouvement, qui au fond de nous brûle en désirant vivre et non pas fonctionner.
Il ne nous reste plus qu'à se rejoindre dans des mouvements de désordre vitaux qui seront les seuls à même d'ouvrir les fenêtres.
_Photo : Bernard Chevalier
05.10.2026 à 16:16
Bertolt Brecht : Écrire contre le fascisme
« L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ? »
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2Texte intégral (1274 mots)
Combattre le fascisme y compris et jusque dans les mots. Cela ne demande pas seulement de la détermination et du courage, mais aussi une analyse et une méthode de critique et de combat qui refuse l'absence de perspective. Le poète et homme de théâtre, Bertolt Brecht, demeure en ce sens une source d'inspiration.
« Les opinions tombaient d'accord pour dire que se levait une nouvelle ère de barbarie. Les atrocités étaient les conséquences d'un horrible esprit guerrier qui avait eu le dessus de bien mystérieuse façon. On comparait ça à une catastrophe naturelle, à un tremblement de terre ».
Ces quelques phrases, non dénuées d'ironie, ne dénoncent-elles pas un certain état d'esprit qui sévit de nos jours face à la multiplication et intensification des guerres – et du génocide en Palestine – et à la montée des extrêmes droites ? Elles furent pourtant écrites il y a près d'un siècle, en 1933, par le dramaturge et poète Bertolt Brecht. Ce dernier venait de fuir l'Allemagne. Les nazis avaient pris le pouvoir, fait brûler ses livres sur la place publique et lui enlèverait bientôt sa nationalité. Les éditions Divergences ont eu l'excellente idée de publier des textes – articles, poèmes, etc., dont plusieurs inédits –, écrits par Brecht au cours des années 1933-1939 ; « la période la plus ouverte et bagarreuse de l'exil », selon Irène Bonneaud qui a préfacé ce recueil et contextualisé chacun des textes.
Brecht se distingue d'emblée en ce qu'il se confronte directement aux effets de sidération provoqués par le fascisme, en refusant de simplement opposer la culture à la barbarie – « Quand on lui fait remarquer qu'il est brutal, le fascisme répond par un éloge fanatique de la brutalité » – et en cherchant une façon d'écrire antifasciste. Celle-ci passe par l'ironie, le détournement, le refus de se payer de mots. Ainsi, il raille « les bavardages sur la barbarie », les déclarations générales et floues, les revendications universelles sans conséquence pour l'action. Et le caractère partiel, inoffensif et limité de la critique :
« Beaucoup de condamnations du fascisme ne sont que de simples dénonciations d'un excès, comme si on lui reprochait seulement d'aller trop loin.
(...)
Exploitez, mais pas trop fort ! Faites la guerre, mais pas contre la population civile ! Avec des canons, mais pas avec des gaz ! »
En réalité, dès décembre 1933, il écrit que « le temps des appels et des protestations est fini jusqu'à nouvel ordre, il faut se consacrer à la pédagogie et à l'étude ».
Une vérité pratique
Le fascisme était pour Brecht le signe que le capitalisme ne pouvait plus mener ses affaires sans brutalité, qu'il lui fallait désormais se débarrasser de ses derniers scrupules et jeter « par-dessus bord ses propres concepts, les uns après les autres, tels que liberté, justice, personnalité, et même, concurrence ». L'auteur comptait sur le prolétariat et entendait recourir au matérialisme dialectique de manière étroite. Ce sont là les éléments les plus datés de sa critique. Autrement plus pertinente – plus pertinente et plus actuelle –, sa réflexion autour d'un marxisme hérétique, souvent en écho aux conversations qu'il avait alors avec Walter Benjamin, cherchant à dégager une manière de penser, de dire la vérité.
Mais cette vérité devait avoir quelque chose de concret, de « guerrier », en ce qu'« elle ne combat pas seulement la non-vérité, mais ceux qui la répandent » et, en fin de compte, « une portée pratique ». C'est que Brecht rejetait les explications qui « suffisaient peut-être à susciter des sentiments mélancoliques, mais guère à apprendre à se rendre maître d'une situation expliquée ainsi ». Il fallait clairement expliquer « pourquoi nous en sommes arrivés là ? » en refusant de s'abandonner paresseusement à la fatalité ou à la « nature humaine ».
La vérité ne pouvait se muer en un vague sermon que l'on se contenterait de dire ou d'écrire et qui demeurerait sans effet, sans écho, n'offrant aucune perspective. Elle devait s'adresser « à quelqu'un qui saura en faire quelque chose ». Et qui d'autre sinon « la masse de celles et ceux qui produisent, cette masse de gens qui a été si longtemps objet de la politique et doit devenir son sujet » ? L'intelligence devait d'autant plus devenir une arme « que les bons n'ont pas été vaincus parce qu'ils étaient bons, mais parce qu'ils étaient faibles ».
Le spectacle n'aura pas de happy end
Le fameux « effet de distanciation » théorisé et mis en avant par Brecht dans ses pièces de théâtre constitue aussi une réaction aux dispositifs scéniques, communicationnels et rhétoriques institués par Hitler pour « transformer tous les spectateurs en une masse unie » qui s'identifie aveuglement à lui. Ce que le poète allemand disait de Hitler alors ne peut-il être répété à propos de Trump (et d'autres) aujourd'hui ?
« [Il] leur parle comme s'il était un particulier s'adressant à des particuliers, au sujet d'une affaire qui concerne sa vie privée. (…) Se crée ainsi l'impression qu'il mène un combat personnel contre ces gens, à cause des particularités de ces personnes. Il se répand en injures à la façon des héros d'Homère, exprime son indignation, suggère qu'il se retient avec peine de ne pas sauter à la gorge de l'adversaire, l'appelle de son nom et lui lance des défis, se moque de lui, etc. »
Brecht entend déjouer cette identification, qui retire « le goût de toute critique », et court-circuiter l'agrégation uniforme, la transformation en spectateurs passifs attendant qu'on leur indique le « droit chemin ». Cette notion doit tout au contraire être abandonnée et remplacée par celle de « juste façon de cheminer ». Écrire contre le fascisme participait justement de ce cheminement.
Livre d'actualité donc, qui dessine une manière de penser et de combattre l'ennemi, en rejetant une pseudo-radicalité aussi véhémente qu'impuissante. Terminons par un poème d'avril 1934 où se lisent autant la fragilité que la détermination et l'attention aux traces et ressorts de la révolte.
« Alors, le combat est fini ?
Le crime peut être oublié ?
Les victimes peuvent être enterrées et les témoins,
Bâillonnés ?
L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ?
Le crime peut être oublié.
Les victimes enterrées et les témoins,
Bâillonnés.L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice.
L'oppression se met à table et se saisit du plat
De ses mains sanglantes.
Mais ceux qui portent la nourriture
N'oublient pas le poids des pains ; et leur faim les taraude
encore
Quand le mot faim est interdit ».
Frédéric Thomas
05.10.2026 à 16:02
Les leçons des lycéens en révolte
Texte intégral (2018 mots)
Leçon surprise. C'était la surprise de la rentrée, que personne n'avait vu venir et encore moins prédit. Alors que tout le monde semblait résigné à attendre les prochaines élections du président-monarque pour espérer un changement, les lycéens ont fait irruption sur le devant de la scène et ébranlé toutes les agendas politiques. Partie de quelques lycées de la banlieue parisienne, la révolte s'est rapidement diffusée dans toute la France. Sans aucune organisation dirigeante, sans un parti ou un syndicat à la manœuvre. Juste des groupes de lycéens qui s'auto-organisent, qui bloquent l'entrée de leur école et qui diffusent l'information autour d'eux et sur les réseaux sociaux. Signe que sous les cendres des braises commençaient à se raviver et n'attendaient qu'une étincelle pour déclencher l'incendie.
Une révolte spontanée, imprévisible et soudaine, comme toutes les révoltes. Comme pour l'émergence du mouvement des Gilets Jaunes, à l'automne 2018, et tant d'autres révoltes sociales auparavant. En cet automne 2026, toute l'attention politique semblait devoir se focaliser, obligatoirement, sur les prochaines élections présidentielles et encore une fois réduire les aspirations de changement au triste choix du bulletin de vote, à la délégation à autrui du pouvoir sur son propre destin.
Déjouant tout pronostic, se jouant avec insouciance du calendrier électoral, les jeunes lycéens ont voulu dire, d'abord et simplement, qu'ils existaient, que leur vie présente et future avait de la valeur. Même si, mineurs, ils n'avaient pas droit de vote et aucune valeur ajoutée pour les partis politiques.
Des raisons de se révolter ils en avaient. Celles qui ont été mises en avant, relayées par les syndicats lycéens, dénonçaient des classes surchargées, des emplois du temps saucissonnés et contraignants, des enseignants non remplacés, des édifices scolaires vétustes et insalubres. Ils décriaient aussi la vexation et l'incongruité de l'interdiction du portable à l'école, alors que leurs professeurs comme les parlementaires qui avaient voté cette interdiction étaient tout le temps scotchés à leur téléphone. Traités comme des gamins qu'il fallait punir et discipliner, alors qu'ils étaient jeunes adultes et ne voulaient pas se résigner à un avenir sombre et indésirable.
De toute évidence, derrière les raisons structurelles du manque de moyens et de désinvestissement de l'Etat pour l'Education nationale, il y a des critiques plus profondes. Au fond la dénonciation du système scolaire d'une soi-disant République qui, sous couvert d'une égalité formelle, ne fait que reproduire et entretenir les privilèges et les discriminations de classe et de « race ».
Leçon de sociologie. Ce qui apparait tout à fait nouveau dans l'histoire des révoltes des étudiants, de 1968 à nos jours, c'est que le mouvement de l'automne 2026 n'est pas portée par des étudiants du centre-ville, par des rejetons de la bourgeoisie déviant (provisoirement) de leur classe sociale, mais par des lycéens des quartiers populaires. D'ailleurs les plus mobilisés dans la lutte paraissent les élèves des lycées professionnels, déjà orientés vers le travail et exclus à l'avance des études supérieurs. Aussi, les images des blocages montrent que, parmi les lycéens en révolte, nombreux ont la peau noire ou basanée. Des jeunes français, bien entendu, correspondant à cette nouvelle France qui, à défaut d'être reconnue et appréciée par des Blancs suprémacistes (sauf, à la marge, pour les performances des joueurs du PSG et de l'équipe nationale de foot) représente son histoire et son devenir.
C'est très probablement pour ça que l'Etat et son gouvernement ont pris la décision, dès les premiers blocages, de ne pas écouter la parole, les doléances, les revendications des lycéens en lutte, mais de les réprimer immédiatement, brutalement. C'est tu, caché, surtout pas affiché clairement, mais comment ne pas penser que derrière la décision (nullement nécessaire) de faire donner tout de suite la matraque en réponse aux revendications lycéennes, il y a un racisme profond incarné par le Ministre-Préfet de police et tant de policiers à ses ordres ? Que comme pour Éric Zemmour et bien d'autres descendants de colons d'Oran, Laurent Nuñez soit habité par des rancœurs et une haine viscérale à l'égard des Arabes et des Musulmans ? Que les flics habitués à faire la chasse aux jeunes arabes et noirs des cités, sous prétexte de lutte contre la drogue, ne se croient pas légitimés à taper sur des lycéens qui répondent au même profil somatique ?
Leçon de grammaire. Pour donner libre cours à la matraque, ministres, policiers, journalistes complices ont mis en place la machine à disqualification. Tout en reconnaissant que les lycéens pouvaient avoir des bonnes raisons de se plaindre de leurs conditions d'études, gouvernants et médias complices ont attribué la révolte à « LFI et ses proxys de l'ultragauche ». A la sempiternelle négation de l'autonomie des mouvements sociaux, à la rituelle insinuation complotiste de voir un deux ex maquina utiliser des pauvres ingénus à ses fins perfides, les porte-parole du système habillés en journalistes indépendants ont ajouté l'indication de « proxys de l'ultragauche ». Un choix terminologique employé à dessin : jusqu'ici ce terme faisait référence au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis et autres groupes politico-militaires combattant contre Israël et l'impérialisme américain, prétendument manipulés par les diables iraniens. Une couche de peinture supplémentaire visant à disqualifier les révoltés.
Face à la réaction inévitable des lycéens en lutte, matraqués, gazés, plaqués au sol, menottés, placés en garde à vue dans les commissariats, on a encore une fois ressorti la grosse ficelle des « casseurs », des militants révolutionnaires masqués infiltrés dans le mouvement. Dès les premiers blocages des lycées, on aurait assisté non pas à des manifestations de lycéens en révolte, mais à des « émeutes », des « violences urbaines », « un déchainement de haine contre les forces de l'ordre », qui n'auraient été là que pour protéger la population et en particulier « nos enfants » des méchants casseurs. Ainsi, face à des policiers et gendarmes surarmés et protégés de la tête aux pieds par des armures, les manifestants feraient usage d'armes redoutables comme des « mortiers », sans ajouter qu'il s'agit de mortiers de feux d'artifice, bien moins dangereux que tous les projectiles employés par les policiers.
Leçon de sémantique. Poser la distinction entre les bons lycéens, sages et soucieux de leur scolarité, et des « individus, des groupes étrangers aux établissements, ne cherchant qu'à semer le chaos et s'en prendre aux forces de l'ordre », vise à justifier la répression policière. Une répression féroce et massive : en une semaine il y a eu 5000 arrestations, des centaines de personnes blessées, brutalisées, deux lycéens éborgnés et un autre édenté. Une répression impitoyable et démesurée qui s'est abattue sur des filles et de garçons, dont la plupart étaient mineurs. Mais la perversité du ministère de l'intérieur, relayé par les médias dominants, évoque inlassablement le bilan quotidien de poubelles incendiées et de policiers blessés (où, comment et par qui, cela n'est jamais précisé) par des « méchants émeutiers cagoulés ».
Le comble de cette inversion de la responsabilité des violences sur les personnes a été atteint à Belfort, où le Préfet de police et le Procureur ont ouvert une enquête contre des manifestants accusés de « tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique ». Cette personne, qui avait reçu des coups de poings et de pieds, était en effet un haut gradé de la Police locale, sans uniforme, sans même un brassard, masqué, déguisé en black bloc pour s'infiltrer parmi les manifestants. Avant d'être repéré et frappé, il avait tabassé un lycéen lui maintenant la tête sous l'eau d'un ruisseau durant un long moment. Par la suite, le chef d'accusation a été redimensionné en « violences volontaire », deux lycéens, mineurs, ont été incarcérés, le policier a reçu ses huit jours d'ITT et les félicitations de ses supérieurs.
Leçon de philo. Que veulent donc les lycéens en révolte ? Leurs dénonciations, leurs revendications, leurs objectifs sont écrits en claires lettres sur les banderoles et les pancartes exposées devant leurs lycées. Les plaintes concernant leurs conditions d'études, les critiques d'injustice de traitement entre les lycées du centre-ville et ceux des périphéries urbaines, la contestation de la sélection opérée par le dispositif de Parcoursup, le manque de moyens et de professeurs, côtoyant des « Free Palestine », « ACAB », « Stop aux violences policières ». La liste des objectifs continue par la lutte contre le patriarcat, les violences de genre, le colonialisme, le racisme et toute sorte de discrimination et d'injustice. Tout un programme écrit par des lycéens, des jeunes gens, mineurs en droit, pas calculés par toutes les autorités censées décider de leur destin.
L'anti-autoritarisme, ferment de la génération de 68, refait surface. Faut-il se scandaliser si des proviseurs ont été conspués, parfois maltraités par des élèves ? Devons-nous convenir avec les bonnes consciences moralisantes que mettre le feu au portail d'une école « de la République » est inadmissible et doit être puni sévèrement ? Ou essayer d'envisager les raisons de ces actions ? Peut-on imaginer les ressentiments, les rancœurs, la haine accumulée par un lycéen qui durant sa scolarité a subi, encaissé sourdement, des brimades, des humiliations, du mépris de la part des adultes censés l'instruire, pas à le dresser dans l'observance des autorités ?
La révolte des lycéens français de cet automne 2026 ne saurait être confinée dans l'espace scolaire. Elle déborde de partout. Cette nouvelle génération de révoltés semble concentrer et amplifier l'héritage de bien de combats, anciens et modernes. De l'anticapitalisme à l'antiracisme, de l'anti-sexisme à l'anti-autoritarisme, des principes de solidarité avec tous les opprimés du monde entier. Elle apparait comme un mouvement social de gens libres, sans cages imposées ou en construction, sans chefs, sans besoins de représentants. Faisant des luttes, de la construction des analyses, des discours, des actions en commun, les moyens d'envisager un futur désirable.
Ce mouvement naissant semble porter les traces de mouvements qui l'ont précédé, en s'inspirant et renouvelant discours, méthodes et pratiques. Un certain mélange entre les soulèvements des quartiers populaires, en particulier suite à l'assassinat de Nahel, et la révolte des Gilets Jaunes. Un beau mélange de couleurs aussi, des visages souriants, des groupes solidaires. Ces « jeunes » sont en train de démontrer, jour après jour, sans lâcher, un courage et une détermination face à la répression policière, que seul la conviction de la justice de leur combat peut soutenir.
Ces « jeunes, déter et révolutionnaires », comme ils crient en cœur sur les barricades, ouvrent-ils des nouvelles voies pour défaire ce monde dirigé par un consortium d'hommes de pouvoir, économique, politique, militaire, médiatique ? Vont-ils attirer avec eux des étudiant, des enseignants, des techniciens de surface, des chômeurs, des travailleurs précaires, des ouvriers spécialisés, des artisans, des retraités ? Les « jeunes » pourraient-ils faire la leçon aux « vieux » ?
Alessandro Stella
05.10.2026 à 15:47
Affaire Budapest : « Pas une extradition de plus »
Texte intégral (1994 mots)
Suite de l'affaire Budapest [1]. Alors que la cours de cassation vient de valider l'extradition de Gino vers l'Allemagne et que la Hongrie a définitivement condamné l'antifasciste allemande Maja à 7 années d'emprisonnement, la cour d'appel de Paris devra statuer ce 7 octobre sur l'extradition de Zaid A. vers la Hongrie. Après des mois de procédure, marqués par plusieurs renvois, cette audience – la dernière de plaidoirie – est déterminante pour Zaid.
On doit refuser cette idée de coupable ou d'innocent : ce sont des personnes qui se posent comme résistantes.
Zero Calcare
Si j'avais 30 ans ou 40 ans de moins, j'aurais probablement été aux côtés de Zaid et Gino. Des formes de résistances, de manifestations ou de contre-manifestations sont tout à fait nécessaires.
Robert Guédiguian
Enfant de réfugiés palestiniens vivant en Syrie, Zaid A. s'exile en Allemagne en 2014 à l'âge de 11 ans avec sa famille pour fuir le régime d'Assad et la guerre meurtrière qu'il livre contre le peuple syrien. En 2024, poursuivi par un mandat d'arrêt européen émis par la Hongrie dans le cadre de l'affaire dite « de Budapest », il se réfugie en France en espérant que celle-ci refuse son extradition comme elle l'avait fait pour Gino, un autre inculpé de l'affaire. Cependant, malgré ce précédent juridictionnel, il n'est pas sûr que la justice prenne la même décision. Dans ce cas, Zaid A. perdrait à nouveau la vie qu'il a construite activement depuis un an en France en s'engageant dans de nombreuses activités solidaires et associatives. Il risque en outre un procès inéquitable et des conditions de détention délétères en Hongrie.
En 2023, une vague de mesures répressives transfrontalières à l'encontre d'une vingtaine de personnes a été déclenchée : c'est ce qui a été appelé « l'affaire de Budapest ». La Hongrie les accuse d'avoir participé à des agressions contre des néonazis en marge du « Jour de l'honneur » à Budapest. Ce défilé annuel, rythmé par des saluts nazis, rassemble des nostalgiques du IIIᵉ Reich en uniforme SS. Tandis que le régime d'extrême droite de Viktor Orbán a autorisé et légitimé ces célébrations, une répression démesurée s'est abattue sur les militantes venues de plusieurs pays pour protester contre cette glorification de l'idéologie nazie.
Mais la traque à laquelle se livre la Hongrie ne se cantonne pas à ce pays. L'affaire de Budapest est l'affaire d'une collaboration entre les États européens, qui prennent le relais à tour de rôle pour tenter de neutraliser les mouvements de contestation. On peut citer le cas de Gino : si la France a refusé son extradition vers la Hongrie en septembre 2025, elle vient de l'accepter vers l'Allemagne, où il sera jugé selon les mêmes accusations. À l'heure actuelle, il n'est pas possible de savoir si de là-bas il sera extradé vers la Hongrie. Par ailleurs, le cas de Maja T., une des autres inculpées, est emblématique à ce sujet : en 2024, alors qu'iel est incarcérée en Allemagne, iel est transférée illégalement en Hongrie par la police allemande quelques heures avant que la Cour constitutionnelle statue sur son recours et qu'elle ordonne de ne pas procéder au transfert. Cela n'a pas empêché la Hongrie de la placer à l'isolement depuis deux ans, sous vidéo surveillance continue, de la soumettre à des fouilles personnelles constantes, des humiliations transphobes, et de la condamner le 30 septembre 2026 à sept ans de prison [2].
Dans ce contexte de collaboration sélective, la répression des militants antifascistes semble primer sur la protection des droits fondamentaux. La France pourrait aujourd'hui accepter d'extrader Zaid en Hongrie sous prétexte du changement de gouvernement. Cependant, l'arrivée au pouvoir d'une droite conservatrice pro-européenne ne trompe personne. Les risques élevés d'atteinte aux droits humains n'ont pas disparu avec le changement de gouvernement et la surpopulation carcérale ainsi que les conditions de détention dégradantes ont largement été dénoncées par plusieurs rapports du comité Helsinki1 [3] ainsi que du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) du Conseil de l'Europe. Les témoignages de Maja sur les violences qu'iel subit régulièrement encore aujourd'hui montrent que la situation n'a pas changé [4].
Le cas de Zaid présente une particularité majeure. Il n'est pas citoyen européen, il a perdu son statut de réfugié et sa demande de naturalisation a été suspendue suite à l'acharnement judiciaire dont il est la cible depuis plusieurs années. Son extradition pose donc non seulement la question de ses conditions de détention et de son droit à un procès équitable en Hongrie, mais également celle de la protection diplomatique dont il serait privé dans les prisons hongroises. En effet, sa nationalité syrienne dans un pays connu pour ses politiques xénophobes et racistes constitue un risque supplémentaire. En outre, il n'a aucune garantie contre un éventuel éloignement ultérieur vers la Syrie, où son statut de militant politique rend sa situation risquée et plus qu'incertaine.
Si Zaid risque aujourd'hui d'être extradé vers la Hongrie, si la Cour de cassation a confirmé l'extradition de Gino vers l'Allemagne, si Maja reste en prison et que six autres inculpées sont jugé⋅es en Allemagne à l'heure actuelle, c'est que la criminalisation des militantes antifascistes s'intensifie. L'affaire de Budapest s'inscrit dans un contexte de montée de l'extrême droite partout dans le monde et démontre de sa normalisation au sein des institutions. En septembre 2025, Trump utilise l'assassinat de Charlie Kirk pour publier une circulaire visant à classer « les antifas » – terme délibérément flou visant à regrouper tout ce qui l'arrange – comme organisation terroriste [5].
Orbán lui emboîte le pas et le parlement hongrois inscrit dans sa liste nationale antiterroriste les groupes considérés comme « antifascistes » [6]. Le nouveau gouvernement n'a pas abrogé cette législation. Par ailleurs, le 16 juillet 2026, une conférence organisée par l'administration Trump, rassemble des représentants de 66 pays – parmi lesquels l'Allemagne et la France – pour combattre « les extrémistes de gauche », ce qui démontre non seulement que la criminalisation du mouvement antifasciste risque de s'étendre très rapidement à l'ensemble des mouvements de contestation, mais aussi qu'elle semble essentielle au projet de l'extrême droite mondiale.
Loin d'être anecdotique, le cas de Zaid met à l'épreuve notre capacité collective à faire front et défendre nos camarades, qu'iels soient militantes antifascistes, écologistes ou lycéennes révolté⋅es. Les prochains jours seront décisifs : quand des milliers de lycéennes sont réprimées, que les militantes révolutionnaires sont traquées à travers toute l'Europe, que les personnes migrantes sont systématiquement refoulées et que les prisonnieres politiques sont réduites au silence, il nous faut nous faire entendre, nous organiser et riposter.
Soyons nombreuses & nombreux dans et autour de la salle d'audience à 15h30 le 7 octobre – chambre 5, pôle 7 – pour manifester notre résistance et notre solidarité !
[1] Voir nos articles :
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne
Entretien avec Rexhino « Gino » Abazaj
Affaire Budapest : des néo-nazis, des juges, la SDAT et Viktor Orban
La nuit sera longue - Zerocalcare
Une bande dessinée pour comprendre l'affaire « Budapest »
Lettre de l'antifasciste Maja devant ses juges hongrois
[2] Article en allemand retraçant la journée d'audience : https://www.basc.news/30-09-26-urteilsverkuendung-in-budapest/
[3] Rapport du Comité Helsinki. https://helsinki.hu/en/prison-overcrowding-and-inhumane-detention-conditions-in-hungary-remain-unresolved/
Rapport du CPT. https://www.coe.int/fr/web/cpt/-/council-of-europe-anti-torture-committee-cpt-publishes-report-on-its-2025-visit-to-hungary
[4] Agression de Maja en prison en juillet 2026. https://www.basc.news/uebergriff-von-waertern-und-disziplinarverfahren-gegen-maja/
[5] Antifa Ost est désigné organisation terroriste par l'administration Trump.
[6] Rapport d'Amnesty sur les nombreuses violations des droits humains en Hongrie.
05.10.2026 à 14:58
« Stop pesticides » récit de la manifestation du 3 octobre
15 000 personnes, des paysan/nes et victimes unies pour bloquer l'usine Syngenta, une mobilisation bouleversante
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 4Texte intégral (3693 mots)
Ce samedi 3 octobre à Gaillon, dans l'Eure, près de 15000 personnes et plus d'une vingtaine de tracteurs se sont élancés à 15 heures en direction de l'usine de production de pesticides Syngenta de St Pierre la Garenne et du site voisin de Nufarm, à l'appel de Cancer Colère, de la Confédération paysanne, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l'Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la terre, avec l'appui de plus de cinquante organisations syndicales, paysannes et écologistes.
[Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette lutte, nous vous invitons à regarder notre interview avec Fleur Breteau et Sophie Chapelle : Cancer et pesticides, politiser la colère ]
Malgré l'autorisation de manifester finalement délivrée par la préfecture et le refus par les organisateurs de se laisser imposer un parcours loin du site, les manifestant-es ont du faire face à de nombreux contrôles à la gare et sur les routes. Mais petit à petit le grand rond-point à la sortie de Gaillon est submergé par la foule et se transforme en agora foisonnantes de messages. Au milieu, un tracteur a installé son plateau agricole. Des paysan.nes et malades des pesticides, les un.es contre les autres, vont successivement y prendre la parole. Ce qui frappe alors comme rarement pendant plus d'une heure est l'écoute silencieuse de milliers de personnes ponctuée régulièrement par de grand cris de colère et d'encouragement collectifs.
Après un premier message de soutien aux lycéen.nes du pays en révolte et un appel venir les rejoindre sur les blocages en tracteurs, Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne et éleveuse ardèchoise, attaque furieusement le modèle agro-industriel : « ça bousille les sols, ça bousille la vie, ça bousille l'eau, mais aussi nos savoir-faire et notre autonomie. Si on veut continuer à produire, à se nourrir, tout simplement à vivre demain, il va falloir que la convergence soit immense ». Denis, du Collectif de Soutien aux Victimes de Pesticides de l'Ouest qui accompagne des agriculteurs dans la reconnaissance leur maladies professionnelles, fait partie de ceux qui appellent à déserter l'agro-chimie :
« Je me sens coupable en venant vous parler car je suis arboriculteur et j'ai répandu des pesticides mais je me dis qu'il faut dénoncer cela et que ce serait pire de rester silencieux. »
Laure fleuriste et mère d'une petite fille morte d'une leucémye accuse :
« Je m'adresse à toi Syngenta, tu as détruit nos vies et nos familles, tu fais des victimes et des malades en pagaille. Tu nous as volé notre petite Emmy, 11 ans et déjà au paradis. Tellement d'enfants au pays blanc, et aucun engagement de notre Président pour éviter ses empoisonnements. Bien au contraire, le mot d'ordre étant ne soyons pas trop contraignant. Tenter de nous faire taire, ça tu sais faire. Mais tu n'as pas compris, maintenant on est uni, et demain c'est toi qui sera en sursis et certainement plus nos familles. Pas à pas on survivra comme on le fait déjà, mais toi SYNGENTA, tu sombreras. »
Théo, 19 ans, victime de graves malformations liées aux pesticides depuis sa naissance, prend la parole du son rauque de celles et ceux qui ont subi une trachéotomie.
La foule se tait, concentrée sur chaque mot prononcé avec une force que personne n'oubliera :
« Les institutions ne nous écoutent pas. Ils ont brisé ma voix, ils ne pourront pas briser toutes nos voix. »
Les larmes coulent sur de nombreux visages. À cette émotion s'ajoute la rage et la joie d'être ensemble à quelques kilomètres de l'usine coupable, fermée grâce à la mobilisation.
Fleur de Cancer Colére renchérit :
« On a épuisé tous les recours. On nous demande d'accepter la maladie sans broncher et on ne parle jamais des causes environnementales. Mais nos colères, elles sont saines, elles sont légitimes. Nos corps sont malades. On n'a plus le choix. Nous sommes là parce que nous avons une sérieuse envie de vivre. »
Elle met en avant le fait que pour beaucoup de personnes présentes sur le rond-point, c'est la première manif. Sa camarade Caroline nomme celles et ceux qui n'ont pas pu venir parce que leur maladie est trop forte ou parce qu'ils et elles sont décédées avant le 3 octobre. À coté d'elle Matilin explose :
« Et on veux nous faire croire, à nous malades, que ce sont les paysan.nes qui seraient responsables de notre maladie. Il faut arrêter de se foutre de notre gueule. Il faut briser la supposée opposition entre une société civile victimes et des agriculteurs et agricultrices coupables. Tout ça, c'est un narratif portée par une bourgeoisie agricole, qui a beaucoup moins à voir avec nous qu'avec le complexe agro-industriel et avec un gouvernement coupable. Aujourd'hui, on les bloque mais on devra revenir les désarmer, il faut les mettre hors d'état de nuire. »
Loan, des Soulèvements de la terre, dénonce le colonialisme chimique aux Antilles, en Amérique du sud, en Inde ou en Afrique. Elle parle de l'utilisation des pesticides comme arme impérialiste et coloniale au Vietnam historiquement, ou à l'heure actuelle en Palestine et au Liban. Elle liste l'ensemble des actions qui ont lieu en parallèle contre syngenta dans une dizaine de pays, parmi lesquelles : Argentine, Kenya, Suisse, Pakistan, Hawai, Indonésie, ainsi que les communiqués de soutien des camarades d'Agrimouv du Liban et du Mouvement des Sans Terre au Brésil. Et Nahia conclut en rappelant que nous n'obtiendrons rien de ces industries criminelles sans une suite d'actions directes.
C'est la première fois en France que des paysannes et victimes des pesticides s'unissent en aussi grand nombre pour converger vers un site majeur de l'industrie des pesticides en vue d'en bloquer la production. Et c'est ce blocage que l'annonce de la mobilisation et la peur qu'elle suscite chez nos adversaires à déjà réussi à accomplir, même si ce n'est que trop temporaire. Nous savons en effet que depuis plusieurs jours, le site Syngenta - qui fabrique d'habitude ses poisons 7 jours sur 7 et 24h sur 24 - est fermé. Des sources internes nous ont confirmé que la production est arrêtée et que cela faisait des semaines quela tension montait pour la direction. Des cuves et des stocks de l'usine ont été vidés, ses escaliers extérieurs démontés et les salariés ont été mis en congés payés. Nous savons que son activité ne reprendra pas avant le milieu de semaine prochaine.
La manifestation qui s'élance en direction de Syngenta est foisonnante. En tête du cortège, une grande banderole, « Syngenta répand la mort et récolte la colère » puis des tracteurs bardés de messages multicolores : « autodéfense paysanne », « la paysannerie contre l'agro-chimie » ou encore « l'agriculture on veux en vivre pas en mourir ». Ils sont suivis par des centaines de personnes malades et des soignant-es dans un cortège animé par Cancer Colère. Elles et eux brandissent des étendards avec leurs noms ou ceux de leur proches touchés par des cancers, pour dénoncer les causes systémiques et la responsabilité des industriels du secteur. Un cortège décolonial incarne la dimension internationaliste de la mobilisation et la lutte pour la libération de la Palestine. Adama Agriculture Solutions, une filiale de Syngenta Group, travaille en effet avec des entreprises d'armement proches de l'armée Israélienne et participe au génocide en cours via sa fourniture de pesticides utilisés dans le conflit en Palestine et au Liban. Des délégations internationales de paysan.nes de la Via campesina sont présentes. Des habitant.es de Normandie mais aussi de nombreuses autre régions du pays et dont les points de captages d'eau, les terres et la santé sont intoxiqués par Syngenta gonflent la manifestation. 6 fanfares de lutte, Planete boom boom, des camarades de la scène free party normande ou de la Zad de Notre dame des landes ont unis leurs talents et leurs système sons pour animer le cortège.
De l'autre coté de la Seine gardée par la zodiacs de la police fluviale, des kayaks s'approchent de l'usine avec une banderole flottante sur laquelle est inscrite 'Syngenta noie le poison'. L'entreprise persiste à ne pas prendre en compte les résultats des analyses prouvant que l'eau est polluée du fait de ses rejets. Le long du parcours, des riverain-es sortent et témoignent de leur soutien : leur nappes phréatiques sont contaminées, des proches sont malades et les cas de cancer explosent dans le voisinage.
La manifestation forte de plus de 10 000 personnes s'étale jusqu'à ce que, 3 kilomètres après son départ, en contrebas, le site Syngenta et ses tours jaunes se découvrent aux yeux des participant.es. Il n'est plus qu'à quelques centaines de mètres derrière la voie ferrée et gardé par des lignes de gendarmes placés dans les champs. Le cortège de tête s'arrête alors face au site sur une grande parcelle agricole en bord de route devant laquelle les tracteurs s'alignent. La préfecture a désigné ce champ comme le début de sa "zone rouge" ou elle ne veut pas qu'on pénètre. Pourtant des centaines de personnes y descendent, avec une banderole 'Vos chimies, nos chimios'. Elles attachent alors à de grands pieux les étendards portant leur prénoms ou ceux de leurs proches touchés par la maladie et les plantent tour à tour dans le champ. C'est le moment que choisissent les gendarmes mobiles pour arroser le champ de gaz lacrymogènes et de grenades GM2L, au pretexte qu'une vingtaine de personnes se sont approchées un peu trop près. C'était nos 'gendarmes' à nous, des manifestant-es équipées de boucliers en cartons flashys aux couleurs des gendarmes, les insectes. Pris sous les gaz, une partie du cortège fait malheureusement demi-tour avant d'arriver devant le site. Mais malgré les pleurs et difficultés à respirer, nombre des malades présent-es tiennent bon avec les personnes qui les entourent et restent courageusement implanter ce cimetière de la santé publique et l'agro-chimie.
À peine l'air est-il redevenu respirable qu'un rituel démarre. Une camarade s'empare du micro et lit un à un les noms des personnes malades ou décédées qui composent le "cimetière de la santé publique", leur âge et leur maladie. La foule répond alternativement en scandant les mots "Cancer" et "Colère". L'émotion est si forte qu'elle doit laisser sa place à un autre camarade qui poursuit la lecture alors que la manifestation continue d'arriver. Celui-ci annonce : « Nous refusons que les dirigeants de Nufarm et Syngenta reviennent comme si de rien n'était. Nous voulons qu'ils ne puissent plus détourner le regard des ravages dont ils sont responsables. Nous allons leur coller la honte, à eux et aux politiques qui les protègent, à tous les allié.s du cancer, aussi longtemps qu'il le faudra. »
Pendant ce temps de l'autre côté de la route, sur la parcelle attenante que la foule remplit progressivement, des infrastructures sortent soudainement des bennes agricoles et camions. En quelques dizaines de minutes, un camp s'établit avec deux scène, un bars, des toilettes, des tonnes à eau.... Une annonce collective est alors faite au micro : « L'agro-chimie est une mafia et l'Etat français est son serviteur zélé. Depuis des semaines, les autorités publiques ont multiplié les pressions pour que cette manifestation ne puisse avoir lieu dans de bonnes conditions. Elles ont voulu nous envoyer au loin, manifester de l'autre côté de la Seine. Elles ont aussi tout fait pour nous priver de terrain d'accueil. Les communes et paysan.nes des alentours qui étaient prêt.es, en soutien, à nous prêter des parcelles pour accueillir la fête et faire camper les manifestant.es ont reçu de lourdes menaçes de la gendarmerie et des interdictions.
Alors, collectivement, nous avons décidé que nous allions rester faire la fête paysanne, face à Syngenta. face à nos bourreaux ! Parce que s'installer là ou on ne veut pas de nous, c'est l'endroit juste pour exprimer notre colère et notre détermination ! Parce que nous avons une furieuse envie de vivre ! Parce que face à la maladie et à la mort, nos joies, nos fêtes nos danses sont vitales.
Elles nous rendent plus fort.es que ceux qui prospèrent sur la mort, la destruction du monde paysan et la maladie. Ce que cette fête libre dit, c'est la nécessité de bloquer et d'assiéger les sites de production de pesticides. » Sur le plateau agricole au centre du champs, Yoa envoie alors les première notes de « Mes copines » et enflamme instantanément la foule qui part en gros dance floor serré.
Après ce premier concert, Vincent, secrétaire national de sud chimie, monte seul sur la scène free party et interpelle courageusement les milliers de personnes encore présentes. Nous avons envahi par surprise et mis à l'arrêt en novembre l'usine dans laquelle il travaille en 3/8. Les liens se sont renforcés depuis avec un certain nombre de ses camarades travailleurs du secteur agro chimique qui ont écrit un appel à rejoindre la manifestation du 3 octobre intitulé « Nos vies valent tellement plus que leur profit ». Il raconte comment ils sont en première ligne des intoxications sur leurs lieux de travail et combien « l'industrie chimique est dégueulasse ». Il parle des combats contres leurs patrons et de leurs difficultés et détermination à imaginer reconvertir l'activité de ses sites. Et nous sommes nombeux.ses à nous dire que ce qui se joue avec sa présence est d'une importance politique cruciale.
Alors que le soleil se couche dans un grand marbré rose, le préfet - pris fortement à partie sur les réseaux sociaux pour avoir arrosé délibérément de gaz l'implantation du cimetière face à syngenta - est mis en fureur par le maintien de la fête en face du site. Il décide d'enclencher les grands moyens pour y mettre fin : menace de saisie des tracteurs et des systèmes de son dans le cadre de la nouvelle loi riposte contre les free partys, sommation annoncée par helico, arrivée d'un canon à eau et de tout un tas de fourgons aux abords du champ. Une camarade qui assiste de manière fortuite au brief du colonel de gendarmerie l'entend asséner à ses hommes : « Faut vraiment pas hésiter à utiliser lacrymos et GM2L ». Nous décidons, juste avant qu'ils déclenchent la charge, de remettre la fête en mouvement et de rester ensemble. Un long convoi nocturne dansant illuminé par les phares des tracteurs repart en direction de Gaillon suivi par une grande ligne de fourgons de gendarmes mobiles. Cela ne l'empêche pas de s'enjailler pendant 2h avec l'electro-accoustique à tubes de basstong et un mur de son tekno. De retour au point de départ devant Auchan, rendez-vous est donné au camp à 40km de là où une scène se remonte sous un chap' à minuit pour un concert de hip-hop de folie avec Dr Kyle et une boum aléatoire jusqu'au bout de la nuit.
Cette journée de mobilisation massive et appelée publiquement était une nouvelle étape dans une campagne d'action visant à occuper, bloquer et désarmer les sites de production de pesticides du pays. Elle faisait suite à l'intrusion par surprise en novembre de cinq cent paysan.nes et malades dans le site BASF de Saint Aubin les Elbeuf à 40 km de là pour le mettre à l'arrêt ou sur un site Phtyteurop près d'Angers avec des tracteurs. C'était aussi le premier moment de riposte populaire en France suite au passage estival de la loi d'urgence agricole et alors que la loi omnibus prévoit de faciliter le maintien sur le marché de nombreux pesticides à l'échelle européenne. Cette campagne continue et la coordination du 3 octobre appelle les habitant.es du pays à continuer à bloquer, occuper, désarmer les sites de pesticides présents dans leur région en l'annonçant publiquement ou par surprise. La carte de ces sites est disponible sur le site des soulèvements de la terre.
Ce 3 octobre marquait aussi un élan coordonné de protestation internationale contre Syngenta dont les activités ont des conséquences ravageuses dans de nombreux pays : exportation de pesticides interdits d'usage dans l'Union Européenne, dépendance aux semences chimiquement enrobées, OGM, Syngenta s'illustre par ses ravages toxiques. Depuis hier et dans la foulée de l'appel de Gaillon, des actions simultanées ont lieu notamment au Pakistan, en Suisse, au Costa Rica, en Angleterre, en Argentine, aux États-Unis, en Suède, en Autriche et au Brésil. Dans sa réponse à ce mouvement mondial, Syngenta a eu le culot de prétendre soutenir « les fermiers » mais aussi « la biodiversité », que ses activités font disparaître jour après jour. La novlangue des multinationales qui a depuis longtemps érigé le mensonge en règle de communication pourrait prêter à rire, si elle n'était pas la langue d'un pouvoir aussi réellement destructeur. Il n'a que trop duré.
Les organisateurs précisent qu'il existe une cagnotte pour soutenir le 3 octobre et la suite des mobilisations contre les pesticides. L'ensemble des infrastructures qui permettent ces manifs et les camps qui les accueillent, l'acheminement des tracteurs ou l'impression de tracts et affiches représentent des gros frais. Sachant que le mouvement tient à son autonomie et qu'il ne bénéficiera de toute façon jamais d'aucune subvention pour ce type de mobilisations. Le lien vers cette cagnotte se trouve donc ici.
Pour revivre le déroulé de la journée et de la manifestation avec davantage de photo, on ne saurait trop vous recommander ce live réalisé par les sites mutu.
05.10.2026 à 13:45
La mobilisation lycéenne à travers les yeux d'une professeur du 93
« Le pouvoir donne naissance à des parasites, éradiquons-les ! »
- 5 octobre / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 2Texte intégral (2341 mots)
J'voudrais écrire avec mes tripes, mon corps, ses joies et ses dégoûts, loin de toute moraline (Nietzsche) parce que les tribunes de circonstance, les communiqués, syndicaux ou autres, les déclarations d'intention, les mots creux, les rodomontades resteront lettre morte et ne sont que vétilles en considération de ce qui se joue en ce moment dans les lycées de toute la France, et au-delà (universités, monde du travail, perspective du 17 octobre…).
DÉGOÛTS !
L'intersyndicale nationale, au soir du 2 octobre, après plus de 5000 interpellations en 5 jours (pire qu'au plus fort du mouvement des Gilets Jaunes) et des centaines de cas de violences policières avérées, n'est pas même foutue d'appeler à la grève et à manifester le mardi 6 octobre (date posée par le mouvement lycéen pour une grande journée d'actions). Elle préfère en effet le « dialogue social », soit la complicité avec les pouvoirs en place, à la solidarité et aux véritables changements… L'intersyndicale qui précise encore dans ses communiqués qu'il faut que le gouvernement entende les revendications lycéennes, déclaration totalement hors sol, comme si, de là où nous en sommes, le lion affamé allait entendre la plainte de l'antilope… Bref, l'intersyndicale, avec ses éternels atermoiements, c'est le maintien du système tel qu'il est, or certain.es ne le comprennent toujours pas, ce qui est bien désespérant, alors même qu'elle s'est évertuée à faire perdre tous les mouvements sociaux conséquents des dix dernières années (au moins), à commencer par la mobilisation contre la contre-réforme des retraites.
La liste des exactions de la police est tellement longue qu'un recensement exhaustif ne peut en être dressé : tentative de noyade à Belfort par un flic en civil, tentative d'écraser des élèves, par un flic à moto au Blanc-Mesnil, tentative d'homicide à Troyes : une voiture de police fonce à vive allure sur une foule de jeunes, calmes, réunis dans une rue, tout en les gazant depuis les vitres ouvertes du véhicule, étranglement d'une lycéenne de 14 ans à Alençon, éborgnement d'un lycéen de 16 ans, à Argenteuil du fait d'un tir à bout portant de LBD. À Tours, Maël, 16 ans a aussi été éborgné, Mâchoire brisée du fait d'un tir tendu de grenade en plein visage d'Eden, 15 ans, dans le Val d'Oise [1].
Etc.
Une copine me raconte : présence de flics avec des chiens à Carnot (collège-lycée à Paris 17è), mouvement de foule à l'intérieur du collège, son fils de 11 ans blessé au genou dans la panique. Bah au moins, il détestera la police, et pour longtemps !
Dans mon lycée du 93, au terme de deux jours de blocus, on dénombre 5 élèves placés en garde-à-vue dont l'un, mineur, sera peut-être déféré au tribunal ; des blessures : une jeune fille, à l'œil, ayant reçu un projectile suite à l'envoi de gaz lacrymogène par les forces de l'ordre, d'autres présentant des contusions dues à des coups de matraques ; des mises en joue d'élèves par des flics armés de LBD et moult tirs de gaz lacrymo ; des insultes, évidemment ; des intimidations : un flic en mode prêcheur qui déclare à un élève : « tu sais, ce que tu fais là, à la mosquée, même si tu le confesses, on t'le pardonnera pas »… Et aussi une voiture bélier fonçant à vive allure dans le tas, pas de blessés mais une catastrophe aurait pu avoir lieu.
À noter que les élèves embarqués l'ont été alors qu'ils n'étaient plus devant le lycée mais sur le chemin les reconduisant chez eux, par des keufs en embuscade aux environs du lycée, bel exemple de crapulerie et veulerie.
On les pensait bien soumis, pour toujours
Dociles à souhait
Esclaves, sans fin
Dominé.es sans répit
Qui ça ?
Les sauvageon.nes des banlieues, les relégué.es des quartiers populaires… mais ils n'en peuvent plus et relèvent la tête !
Dans mon lycée du 93, depuis des années, on « joue » aux chaises musicales, il n'y a bien souvent pas assez de chaises pour les classes à 35, il faut donc aller en chercher dans d'autres salles qui, de fait, connaîtront à leur tour le même sort, le problème n'est donc pas réglé et se poursuit sempiternellement. Les chaises, en outre, de piètre qualité, sont pour beaucoup endommagées, s'entassent dans les salles et ne sont pas jetées
Depuis l'an passé, Pécresse a fait installer des systèmes bloquant les fenêtres qui s'ouvrent donc à peine maintenant, empêchant toute réelle ventilation ; système anti-suicide paraît-il, mais les élèves peuvent allégrement se jeter dans le vide depuis les passerelles menant d'un bâtiment à l'autre… En résultent miasmes qui s'accumulent en raison de cette impossibilité d'aérer correctement les salles de classe et chaleur épouvantable qui s'accumule du fait également des matériaux du bâti qui retient la chaleur et la recrache même lorsque les températures viennent à baisser.
Une attention particulière concernant parcoursupercherie qui rythme dorénavant l'année scolaire, qui lamine le sens de notre boulot d'enseignant.es, dont on voudrait encore croire qu'il peut consister à faire cours pour le plaisir de faire cours, à échanger avec les élèves sans qu'ils soient continuellement soumis à des évaluations et obsédés par les notes obtenues, mais l'angoisse des élèves tout au long de l'année, avant même l'ouverture de la plateforme, fait perdre tout sens aux enseignements et condamnent les élèves à un état de stress permanent. Une seule solution, tout le monde le sait, il faudrait construire au moins dix nouvelles universités pour que chacun.e y ait sa place, mais ce n'est bien sûr pas du tout à l'ordre du jour, l'argent c'est pour les keufs et pour l'armée ! Et ceux-celles qui n'auront pas de place à la fac, et bien qu'ils-elles aillent crever !
Les élèves en situation de handicap, quant à eux, sont continuellement maltraités, du fait du manque d'AESH (mon lycée en la matière ne fait pas exception), ainsi non seulement leurs droits sont bafoués mais leur souffrance en est décuplée.
Dans mon lycée toujours, en moyenne, un élève par mois est retiré de sa famille par les services sociaux pour inceste et l'on estime, de façon générale, que trois élèves par classe sont concernés, en France, par des cas d'inceste. Qu'est-il fait pour remédier à ça ? Quasi rien, ni dans mon lycée, ni dans aucun autre.
JOIE !
Durant ces jours de blocus, qui vont se poursuivre cette semaine, quoi qu'il en coûte, immense joie de voir les élèves au naturel, en dehors du carcan que l'institution leur impose, de voir leurs corps en mouvement, vivants de n'avoir plus le cul plombé sur une chaise huit heures d'affilée, solidaires, fraternels et sororales. Feux d'artifices, musique, danses endiablées, autour d'un beau brasier, pancartes au verbe audacieux et aux paroles non tempérées, prises de parole simples et efficaces, déguisements : devant mon lycée, une grenouille débridée, surgie de nulle part, ravive tout à coup la liesse populaire qui venait à peine de faiblir, la vieille c'est Spiderman qui s'était invité.
Les sauvageon.nes sont libres, communient dans la jubilation !
Pour une fois, les profs présent.es dialoguent enfin, écoutent vraiment leurs élèves et réalisent que ce qui domine, de leurs revendications, est une demande de décence, de respect et la fin des multiples humiliations, multiples, qu'ils-elles subissent au quotidien. Finalement, les requêtes qui semblent anodines sont en réalité très importantes : du PQ, du savon, des chaises, des repas comestibles en quantité suffisante, de l'écoute, le minimum vital quoi, mais c'est aussi bien sûr le sentiment de relégation, la désignation des inégalités de traitement entre les lycées de banlieue et ceux de centre-ville qui sont dénoncés.
La Palestine et son drapeau fleurissent sur les pancartes, les élèves à l'extérieur du lycée peuvent enfin exprimer leur soutien à la Palestine et dénoncer le génocide, ce qui évidemment leur est interdit dans l'enceinte bunkerisée du lycée.
Ce qui est injustement interdit ne l'est maintenant plus !
PERSPECTIVES ?
Réponses de l'institution aux doléances des lycéen.nes ? Déchaînement de sauvagerie policière, flics à l'intérieur des lycées comme ce sera le cas ce lundi dans le Var par exemple, répression judiciaire, déploiement de drones (application de la loi RIPOST), fermeture des établissements, passage au distanciel mais aussi chantage dans les établissements : absences notifiées sur pronote, courriers aux parents, menace de conseils de discipline, etc.
Dans mon bahut, durant les deux jours de blocus de la semaine passée, les personnels de direction ont passé leur temps à photographier les élèves présents devant le lycée, en particulier ceux-celles alimentant le brasier, j'pense pas vraiment que ce soit pour des photos souvenir, mais pour transmettre aux N+1 et aux condés, Beurk !
L'oppresseur a défini la nature de la lutte : la violence. Nuñez déclare, sur TF1, vendredi 2 au soir : « Il n'y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l'armement à disposition des forces de sécurité intérieure » contre les lycéen.nes. Nuñez assume donc de faire encore plus de blessé.es, de mutilé.es, voire des mort.es !
Les jeunes ne se laisseront pas faire, et nous non plus nous ne nous laisserons pas faire !
Que brûlent encore mille poubelles, que des feux de joie fleurissent partout, que les lycées, les préfectures, les comicos, les tribunaux soient attaqués et dégradés, oui, mille fois OUI !
Il n'y a pas d'autre manière de se faire entendre que de tout cramer, c'est ce qu'ILS ont voulu mais… les potentats qui gouvernement et le forcené qui se trouve à la tête de l'État peuvent encore se radicaliser, jusqu'à instaurer des couvre-feux, ouvrir un état d'exception, activer l'article 16, suspendre les élections… Scénario délirant ? Mais nous sommes en plein délire, en plein cauchemar et le pire semble certain… [2]
Le point de non-retour est néanmoins atteint et ça pourrait bien être le printemps en plein automne mais sûrement pas un printemps républicain !
VIVE LA LUTTE DES LYCÉES
SOLIDARITÉ AVEC LES LYCÉENS ET LYCÉENNES MOBILISÉ.ES
LIBÉRATION SANS POURSUITES DE TOUS LES INCULPÉ.ES
Une prof dans le 93
05.10.2026 à 12:03
De la cagoule de coton au « Cône 2.0 »
ou la haine en libre-service
Jean Claude Noël
Texte intégral (8662 mots)
Avis aux inquisiteurs de la syntaxe, aux horlogers du style et aux flics de l'authenticité : ce texte a été écrit par un être humain. Ou par une agglomération de silicium gavée aux reliefs d'une civilisation littéraire en fin de course. Je ne trancherai pas, et vous n'y gagneriez rien : dans le marigot où l'on mesure désormais la sincérité d'une pensée à sa crasse, la distinction ne veut plus rien dire. Prose soignée ? Un algorithme l'a torchée. Prose truffée de fautes ? Un patriote en transe l'a dictée entre deux verres de vinasse. Cherchez, fouillez, comptez mes virgules. Je vous laisse même une faute, quelque part, en cadeau. Ou pas. Peut-être !? Une seule chose est garantie : sur les personnes réelles, je n'avance rien que quelqu'un d'autre n'ait signé de son nom.
Il fut un temps – béni pour les lâches, un peu moins pour les blanchisseurs – où haïr son prochain de tout son être, sans se salir les mains, exigeait un minimum d'intendance textile. On descendait à la buanderie – quand elle existait –, on fouillait le bac à linge sale (comme pour vérifier la virginité de la pucelle), on en extirpait un drap jauni par les ans, on empruntait les ciseaux de couturière de belle-maman, et hop : voilà le défenseur de la civilisation occidentale, de la pureté des sols et de la tradition chrétienne coiffé d'un magnifique cône pointu. Deux trous pour les yeux, un coup de fer, et, youpi ! la patrie était sauvée !
Pratique, commode, aéré : le capuchon du Ku Klux Klan (KKK, une onomatopée enfantine de la patauge !) permettait de brûler des croix, de terroriser le voisin ou de suspendre un quidam à la branche d'un chêne sans froisser la chemise amidonnée, ni attraper la moindre bronchite. Shut ! Le drap, non le suaire, avait en outre cette élégance rare de rendre tous les hommes égaux : le notaire, le boucher et le shérif y prenaient la même tête de bougie d'anniversaire. On appelait ça la fraternité. Le plus drôle est que ce costume, que l'Amérique a fini par tenir pour un vénérable objet de tradition sudiste, est pour une bonne part une invention de librairie et de cinéma, retapée, rapiécée pièce par pièce, au début du XXe siècle par des gens qui avaient, peut-être, lu le roman et vu le film [1]. Tout comme la jugeote paresseuse, la bêtise humaine adore les uniformes ; elle n'est pas regardante sur le fournisseur, pourvu qu'elle puisse avoir sa dose.
Soyons justes, pourtant : le masque a eu de meilleures fréquentations. Bien avant les cagoules blanches, les villages d'Europe se rendaient justice à visage noirci, casseroles au poing – le charivari, ce vacarme nocturne offert au mari qui bat sa femme, à la veuve remariée trop vite, au notable qui abuse [2]. En 1839, des fermiers gallois déguisés en femmes, conduits par une certaine « Rebecca », démontaient la nuit les barrières de péage – autre forme de masque – qui les ruinaient. Le masque fut donc parfois l'arme, le contre feu, du faible, et bien plus souvent l'alibi du fort qui se prétend faible. Toute la question est là ; il ne s'agit pas d'instruire le procès du visage caché ; il s'agit de regarder ce qu'on fait, quand on croit qu'on ne risque plus rien – absolument rien ! N'en déplaise à Levinas, tout le monde n'a pas de visage, ou certain(e)s préfèrent le cacher pour éviter d'en avoir.
Puis le progrès est passé par là, et avec lui le goût du moindre effort. Vive l'amenuisement ! la queue de la bête s'est rétrécie. Et elle prend ça pour du progrès. Pourquoi s'esquinter à tailler du coton, risquer l'ongle incarné et la crise d'arthrite pour de la pacotille de haine, quand on peut sous-traiter sa couardise à la Silicon Valley ? On soupçonnait depuis le XVIIIe siècle, depuis ce bon docteur La Mettrie et son homme ravalé au rang de joli mécanisme d'horlogerie, que l'humain n'était peut-être qu'un rouage compliqué, et sans nul doute mal foutu. Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est que la machine se chargerait un jour de penser à notre place, histoire de nous décharger de notre ignominie. Descartes, dans sa mission divine (métaphysique ?!), avait pourtant pris soin de ranger la pensée d'un côté, la matière de l'autre, et la bête du côté de la matière : mécanique, creuse, personne à l'intérieur. Ses lointains héritiers ont fait mieux. Par un de ces retours de balancier que Hegel aurait baptisés « ruse de la raison » – nom d'une autre machine –, ils se sont mis à jouer les bêtes eux-mêmes – automates irresponsables, abdiquant leur pensée au profit de la grande marche aveugle de la technique.
Et voilà le piège, le vrai : on oublie trop souvent que la machine n'est pas un marteau qu'on empoigne, mais un climat dans lequel on baigne. On n'utilise pas un climat ; on le respire, puis on en crève [3]. Et l'on recommence sans vergogne ! À quoi bon, dès lors, s'encombrer d'un linceul de drap quand la modernité livre des armées de lignes de code ? Bienvenue au XXIe siècle, époque bénie où le grand frisson réactionnaire ne se planque plus sous le coton rêche de nos aïeux mais derrière un avatar fabriqué par IA ! Voici l'âge d'or du Cône 2.0 : les noces de la meute numérique, des faux profils automatisés et de la haine industrialisée par des algorithmes de recommandation – qui, remarquons-le, n'ont jamais rien haï de leur vie. Ils optimisent : c'est absolument bien pire.
Un algorithme de recommandation n'a pas d'opinion, il a un objectif, il réclame votre attention, en quantité, le plus longtemps possible. Tandis que l'indignation est le carburant le plus rentable jamais découvert, moins cher que le pétrole [4] et infiniment renouvelable. Elle ne demande aucun effort de compréhension, elle se partage en une seconde, elle vous fait sentir du bon côté. Personne, dans les bureaux de Palo Alto, n'a décidé qu'un homme devait être jeté aux chiens un mardi soir ; on a seulement réglé une machine pour que les chiens soient toujours nourris. La cruauté, chez ces gens-là, est un effet de bord.
Karl Marx aurait reconnu la scène, lui qui avait vu avant tout le monde ce que devient un travailleur quand la machine entre dans l'atelier : un appendice. Le tisserand ne dirige plus l'outil, c'est l'outil qui le dirige ; et le produit de son travail se dresse devant lui comme une puissance étrangère, hostile, qui l'écrase [5]. Un siècle et demi plus tard, la chose a fait un tour de plus : ce n'est plus seulement la main qu'on aliène, c'est le jugement. Lire un texte, peser une accusation, instruire un dossier : autant de travaux dont l'humanité, dans un accès de fatigue, a décidé de se délester sur un logiciel – après quoi le logiciel, tel le produit du tisserand, se dresse devant elle et lui dit ce qu'elle doit penser.
Il y a encore plus drôle, plus nauséabond même. Marx a également décrit ce tour de passe-passe qu'il nommait le fétichisme : des rapports entre des hommes qui se donnent pour des rapports entre des choses. Un score de détection, c'est un rapport entre des personnes (qui accuse, est accusée et qui tranche) présenté comme une propriété du texte, à la manière de sa température ou de son poids. « Ce livre est à 87 % machine » : personne n'a rien décidé, c'est la chose qui l'a dit. Et derrière la chose, comme toujours, du travail humain qu'on a pris soin de rendre invisible. Les filtres qui rendent les modèles fréquentables ont été appris sur des textes étiquetés à la chaîne par des travailleurs kényans (ou dans d'autres pays africains et d'Asie) payés entre un et deux dollars de l'heure, à lire des descriptions d'horreurs pendant neuf heures [6]. Donc la machine à ne pas se salir les mains a ses propres mains sales ; elles sont au Kenya et ailleurs dans le Sud. Une nouvelle machine coloniale qui ne dit pas son nom. Voilà le secret du Cône 2.0 : il est taillé dans une étoffe qui se lave ailleurs et dont on se bouche le nez et les yeux.
Dans Severance [7], les employés de l'entreprise Lumon se font implanter une puce qui sépare leur mémoire en deux. Celui du bureau ne connaît que le bureau, celui du dehors ne sait rien de ce qu'on y fait. Le premier trie à longueur de journée des colonnes de chiffres dont personne ne lui a jamais dit l'usage ; le second rentre dîner, l'âme légère. Chacun peut jurer, en toute sincérité, qu'il n'est pas responsable de ce que fait l'autre, et l'entreprise, ravie, appelle cela l'équilibre (Severance) entre vie professionnelle et vie privée. Marx y aurait reconnu l'aliénation élevée au rang de procédure médicale, avec « consentement » à la clé. C'est aussi le cône le plus achevé qu'on ait jamais conçu : un masque qu'on ne peut plus retirer, puisqu'on ne se souvient pas de l'avoir mis. Freud ergoterait à plein poumon sur ce phénomène.
Précisons tout de suite ce que j'entends par là, car « cône » est un mot commode – un mot valise même (faisons tourner à fond la planche à haine !) – et je m'en méfie. Le Cône 2.0 n'est pas un simple bout de tissu numérique posé sur une tête haineuse. C'est un principe : tout ce qui permet d'agir sans avoir à répondre de son acte. Le drap en était la version artisanale. Le pseudonyme, le bot, le score d'un logiciel, le « je ne fais que poser des questions », le « projet collectif », le communiqué qui invoque l'intégrité d'une institution en sont les déclinaisons modernes, de la plus vulgaire à la plus distinguée. Il existe des cônes en coton, des cônes en silicium et des cônes en papier à en-tête. Retenez cela, car nous y reviendrons : le lecteur qui croirait qu'il n'est ici question que d'énergumènes en pantoufles passerait à côté du plus intéressant, à savoir ceux qui portent la cravate.
Commençons tout de même par les énergumènes, qui ont le mérite de la franchise involontaire. L'extrême « droite » 2.0 (mais une droite qui sinusoïde comme une pluie de météorites folles), celle qui parade en costume-cravate sur les plateaux d'information en continu tout en lâchant ses nervis dans les égouts de la toile, a trouvé dans l'anonymat des réseaux et les générateurs de texte le moyen suprême d'externaliser sa brutalité. Qu'on ne s'y trompe pas : ces groupuscules et leurs militants de pacotille fournissent le cas d'école le plus voyant, pas le plus vaste. Sous le vacarme couve un mal plus large, moins partisan, plus sournois – la liquidation méthodique de la responsabilité par l'automatisation du lien social. L'idéologie n'est que le prétexte. Le sujet, c'est l'homme qui n'a plus à répondre de rien.
À quoi bon, en effet, assumer à visage découvert ses pulsions xénophobes et thanatologiques, ses paniques identitaires et sa misogynie de comptoir, quand un bataillon de bots scriptés peut dégobiller la même bouillie à votre place, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sous des pseudos de marbre antique (« Marcus_Aurelius_88 » – ce qui ferait pleurer l'empereur stoïcien) ou derrière des portraits tout frais sortis de Midjourney ? Le ressort psychologique est un vieux classique, simplement dopé aux microprocesseurs : le masque désinhibe, il permet de cacher son miasme et sa propre insignifiance dans une belle drapée [8]. Le monsieur qui n'oserait pas contredire une retraitée à la boulangerie réclame en ligne, d'une voix ferme : l'expulsion de trois millions de gens qu'il n'a jamais croisés. Il est chez lui, en pantoufles, invisible : ça change un homme, hein !
Le lynchage, désormais, est assisté par ordinateur. L'agresseur n'est plus le milicien encagoulé au coin d'une ruelle sombre ; c'est une hydre à mille avatars synthétiques, un essaim de profils vides qui crache son fiel à distance respectable, à l'abri de l'opacité bienveillante des serveurs. Le milieu numérique n'a rien de neutre : il fonctionne, en l'espèce, comme une prothèse de la lâcheté, cet appendice qu'on a cru que le progrès avait éliminé. La machine absorbe la responsabilité morale de l'individu, la digère, la banalise, puis la lui rend sous la forme d'un petit cœur rouge et de quelques milliers de « j'aime » : like, like, like, lllliiiikkkkeeeeee !!! Comme un doigt coincé sur une touche. Songez à la commodité. Plus de réunion le jeudi soir au fond d'une grange, plus de plan de table, plus d'essence pour la croix. Un abonnement, une carte bancaire et un tutoriel de dix minutes suffisent à lever une milice. La haine en libre-service, avec option premium pour les plus pressés et livraison sous vingt-quatre heures.
Le plus savoureux dans la farce, c'est encore le retournement de veste, réglé comme du papier à musique. Ces mêmes pyromanes, retranchés dans leur bunker de pixels, hurlent à la « censure » et au « totalitarisme » dès qu'un modérateur un tantinet courageux efface l'un de leurs appels au meurtre. La liberté d'expression, chez eux, c'est le droit de tirer sans jamais être touché. Notez que le hurlement est lui-même automatisé : vingt comptes, un seul texte, les mêmes trois fautes ! Ou tout écrit en abrégé, pour faire chic ! Tant pis pour ceux qui ne maitrisent pas ce novlangue !
Voici ce que cela donne, vu du côté de celui qui reçoit. Prenons un homme qui n'existe pas et qui existe mille fois ; appelons-le Paul, par commodité. Il est 21 h 12, un mardi. Paul dîne. Son téléphone vibre sur la table, une fois, puis dix, puis il cesse de compter les vibrations pour compter les noms, tous inconnus. Un extrait de phrase, arraché de son contexte, découpé, remonté, a fait le tour d'une communauté qui n'est pas la sienne. Personne ne l'a lu en entier (et on n'a plus le temps pour le faire d'ailleurs : c'est l'ère de l'émiettement, du partiel et du partial imposé en modèle absolu). Vers 22 h, on cite son employeur. Vers 23 h, quelqu'un a retrouvé le prénom de sa fille. À minuit, un compte à l'avatar mythologique lui explique, avec des fautes d'accord (preuve qu'il est humain !? car impossible à la machine de se tromper !), qu'il est un imposteur et que les imposteurs finissent mal. À deux heures du matin, Paul n'a plus faim, ni sommeil, ni certitude de rien, et pas un des cinq mille qui l'ont couvert de boue ne se souviendra de son nom au réveil. Chacun n'a fait qu'un petit geste : un clic, un partage, un mot. Chaque geste est anodin, vous pouvez le vérifier ; c'est leur somme qui est un crime, et la somme n'a pas de signataire.
Il y a ici une objection sérieuse, et je préfère la formuler moi-même avant qu'on me la jette : sans pseudonyme, pas de lanceur d'alerte, pas de dissident, pas d'adolescent qui ose dire son homosexualité dans une ville où cela peut coûter cher. Voltaire était un pseudo. Les auteurs des Federalist Papers signaient « Publius ». En 1995, la Cour suprême des États-Unis a rappelé que l'anonymat d'un tract était un bouclier contre la tyrannie de la majorité [9]. Tout cela est vrai, précieux, et je ne demanderai jamais qu'on l'abolisse. Mais notez bien le mot « bouclier ». L'anonymat protège celui qui parle contre un pouvoir qui peut le frapper, le bâillonner, le tuer. Il n'a jamais été conçu pour protéger la meute contre un homme seul, et il faut un certain talent pour retourner à ce point le sens d'un outil.
Le critère est presque enfantin : que risque celui qui se cache, et que risque celui qu'il vise ? Le dissident risque la prison pour dire à l'État ce que l'État ne veut pas entendre. Le troll risque de manquer son quota de haine pour dire à un inconnu qu'il ne mérite pas de vivre. Aucun tribunal de bon sens n'accorderait la même protection à ces deux gestes, et pourtant nous accordons la même à peu près partout, par paresse et par principe, ce qui est la façon la plus élégante de confondre les deux.
En gardant la tête froide – ce qui n'est plus la spécialité de l'époque –, voyons des cas réels. Jason Arday, d'abord : sociologue britannique, devenu en 2023, à trente-sept ans, le plus jeune professeur noir de l'histoire de Cambridge. Une ascension racontée avec la ferveur qu'on réserve aux belles histoires, c'est-à-dire avec cette tendresse suspecte qui prépare toujours la vérification. La presse britannique adore les belles histoires, jusqu'au jour où elle adore les démonter. En juillet, un universitaire américain qui se réclame du « réalisme racial » – et ce n'est pas la première fois dans l'histoire européenne que le mot réalisme devient un adventice – l'accuse de plagiat. Alors les grands journaux se mettent à fouiller son parcours, et certains exploits, sportifs ou caritatifs, sont contestés. Cambridge et son collège annoncent des enquêtes. Il démissionne le 5 août et est retrouvé mort chez lui neuf jours plus tard. Quelques semaines ont suffi. L'université qui avait délivré son doctorat a conclu, après examen, que le diplôme tenait.
Ce qui s'est passé dans sa tête, personne ne le sait ; l'enquête du coroner n'a rien conclu et la police n'a rien trouvé de suspect. Ce que je sais est plus modeste et plus têtu. On a le droit, le devoir même, de demander à un professeur de Cambridge d'où viennent ses titres et ses chiffres : le journalisme d'enquête n'est pas un cône, et ceux qui le croient servent fort mal ceux qu'ils prétendent défendre. Mais entre poser une question et empiler, des semaines durant, des centaines d'articles pour la refermer sur un seul homme, il y a une distance, et elle porte un nom d'ordo geometricum : la proportion. Sa famille parle de trois ans d'abus continus ; lui-même dénonçait une campagne à « motivation raciale » ; des proches et des collègues disent qu'il n'en pouvait plus. Des paroles de témoins, pas des verdicts, et je les rapporte comme telles, sans chercher à les rendre plus commodes.
Voici en revanche ce que ce cas enseigne au pamphlétaire, à sa grande confusion : ici, le cône n'a pas de faux profil. Il a des noms comme faux avec sa faucille comme adjuvant. Il signe des tribunes, tient des rubriques, brandit une carte de presse et des affiliations universitaires. Ceux qui ont poursuivi cet homme n'étaient pas des robots, mais des gens ; et parmi eux, au milieu de ceux qui posaient leurs questions dans les règles, il y en avait pour remplir sa boîte aux lettres de courriers racistes, au point que l'université a dû faire installer chez lui des alarmes antipaniques et filtrer son courrier. Le Cône 2.0 n'est donc pas nécessairement anonyme ; il lui suffit d'être collectif. L'un publie, l'autre relaie, un troisième commente, un quatrième envoie le message que la modération n'a pas arrêté (que l'algorithme dope pour faire du buzz, et encore plus de buzz, car ça rapporte). Nul n'a tenu la corde. C'est le raffinement suprême : un lynchage sans lyncheur, où chacun peut jurer, la main sur le cœur, qu'il n'a fait que sa petite part.
Hannah Arendt avait un nom pour cela : la bureaucratie, c'est-à-dire le gouvernement de Personne [10]. Personne n'a décidé, Personne n'a frappé, et Personne, cela va sans dire, ne sera poursuivi. L'ironie a des endroits où elle ôte son chapeau. Elle l'ôte ici, quelques lignes, et le remettra plus loin sur des têtes qui l'auront mérité, sans aucun égard pour celles qui viennent d'être coupées.
Le second cas est tout frais, il est d'actualité. Il ramène à l'objet même de ce texte : la machine dans le fauteuil du juge. Thélyson Orélien, romancier québécois d'origine haïtienne, publie un premier roman, C'était ça ou mourir – l'errance, à travers douze pays, d'un professeur qui fuit une île livrée aux gangs. Boréal à Montréal au printemps, Grasset à la rentrée : le livre se vend, décroche des prix, s'invite dans les premières sélections d'automne. Toutes les cases du conte de fées éditorial sont cochées, sauf la dernière, celle où l'on ferme le livre et où l'on éteint. Un lundi, donc, surgit un compte anonyme, jusque-là inconnu de tous, baptisé – je n'invente rien, et je m'abstiens de commenter ce que cela peut avoir de piquant pour l'auteur de ces lignes, quel qu'il soit – « Balance ton Claude ». Il accuse l'écrivain d'avoir fait écrire son livre par une intelligence artificielle, sur la foi des analyses d'un logiciel de détection [11].
Deux jours plus tard, pour faire bonne mesure, des accusations de plagiat, sur des textes de plus de dix ans. Les dominos tombent dans l'ordre : l'éditeur québécois suspend la promotion, un salon déprogramme, une dédicace marseillaise s'évapore. Et le vendredi, l'Académie Goncourt – dont le président réclamait, quelques jours plus tôt, des preuves irréfutables avant de jeter l'opprobre sur un auteur – retire le roman de sa sélection, jugeant qu'il est très vraisemblablement, pour l'essentiel, le produit d'une machine. Quatre jours, de la première publication d'un compte que personne ne connaissait à l'expulsion d'un roman de la course au plus prestigieux prix du pays. Un pont de mai dure plus longtemps.
Que faut-il en penser ? Ceci d'abord, avec la sérénité de celui qui ne sait pas : je ne sais pas si Thélyson Orélien a écrit son livre seul. Vous non plus. Lui l'affirme, prépare un dossier pour le prouver et assure que son projet précède les outils modernes ; son éditeur français le soutient. Les accusations de plagiat, elles, sont d'une autre nature, et je les traite à part : selon la presse spécialisée, elles portent sur des fragments – un article, quelques phrases d'un livre de 1960 – non sourcés. Voilà qui s'instruit : deux textes, une table, une paire d'yeux. Ce n'est pas la même affaire qu'un pourcentage, et il serait honnête de ne pas mélanger les deux pour prendre de l'élan.
Ensuite, ceci : l'un des membres du « projet collectif » qui se cachait derrière le compte s'est dévoilé le vendredi. Un essayiste, chroniqueur au Figaro, qui dit n'avoir agi que par crainte de voir l'IA emporter l'écriture et la lecture, et jure que ni les idées de l'auteur ni le sujet du livre n'entraient en ligne de compte. Je le crois sur parole, ou à peu près, ce qui est déjà beaucoup pour un pamphlétaire. Rien de ce que j'ai lu n'en fait des militants d'extrême droite, et je ne leur en prêterai pas pour la commodité de ma thèse. Leur angoisse devant la fin de la littérature est même honorable. Seul ce qu'ils en ont fait l'est moins : on commence sous pseudonyme, on fait parler un logiciel, et l'on laisse les institutions se charger de la suite. C'est l'avantage, avec les institutions : elles ont du papier à en-tête.
Regardez la chaîne, c'est un chef-d'œuvre d'hygiène. Le compte a « signalé ». Le logiciel a « indiqué ». Le salon a « déprogrammé ». L'éditeur québécois a suspendu la promotion pour le bien-être de son auteur, précaution sans infamie qui produit, à l'arrivée, l'effet d'une condamnation. L'Académie, elle, a préservé l'intégrité du prix, ce mot qui ne coûte rien et qui absout tout. Chacun a tourné un bouton, et le verdict est sorti de la machine comme un ticket de caisse. Personne n'a jugé ; tout le monde a constaté. C'est le cône de velours : on ne vous pend pas, on vous retire de la sélection. Pendant ce temps, une maison d'édition annonçait, sans rapport direct avec l'affaire, un label « 100 % humain » pour ses livres de littérature : la pureté certifiée, avec logo. Le drap blanc, version catalogue. On attend le label « sans correcteur » pour les fâcheux qui ont eu la faiblesse de se faire relire.
Notez au passage la situation créée pour tout écrivain vivant : il faut désormais prouver qu'on est humain, comme on prouve qu'on est solvable. Brouillons datés, versions successives, carnets, sauvegardes, témoins. Nous voici priés d'exhiber nos ratures pour obtenir le droit d'être crus, et de mal écrire un peu, par précaution, afin de ne pas ressembler à un bon texte. Kafka, qui avait le sens de ces choses, aurait vu là un excellent début de roman : l'homme qui doit démontrer devant un guichet qu'il est l'auteur de sa propre phrase. Il aurait seulement hésité sur le nom du guichet.
Reste le logiciel, grand oracle de cette affaire. Il faut être équitable avec lui aussi, et je l'ai été assez peu jusqu'ici. Les premiers détecteurs étaient « des bons à rien », au sens propre : en 2023, des chercheurs de Stanford ont montré que sept d'entre eux prenaient pour de la prose de machine plus de la moitié des rédactions d'étudiants étrangers, tout en lavant de tout soupçon les copies de collégiens américains [12]. Ces outils-là condamnaient les pauvres et absolvaient les bien-nés, ce qui est une belle performance pour des machines censées être impartiales. Ils mesuraient, en gros, le degré de surprise d'une phrase : trop prévisible, donc robot. Prime au charabia, pénalité à la phrase qui se tient. Ce n'est plus tout à fait de ceux-là qu'il s'agit. Les détecteurs de la génération actuelle sont, de l'avis de plusieurs évaluations, sensiblement meilleurs ; celui dont il est question dans l'affaire Orélien revendique un faux positif pour dix mille textes humains, et des tests indépendants le situent à un pour cent ou moins [13]. Je n'ai aucune raison de traiter ces chiffres à la légère.
Ce que j'ai des raisons de traiter avec méfiance, c'est l'usage qu'on en fait. Un taux d'erreur infime est excellent quand on vérifie une copie ; il l'est moins quand on passe au crible des milliers de manuscrits, de traductions, de textes retouchés par un éditeur, un correcteur, un ami, où le mot « IA » peut recouvrir une correction orthographique aussi bien qu'un roman entier. Surtout, un score n'est pas un fait. C'est une probabilité, c'est-à-dire une opinion chiffrée, dont l'aspect scientifique est proportionnel à la crédulité de celui qui la reçoit. Personne ne condamnerait un homme sur la foi d'un radar dont le fabricant garantit qu'il se trompe rarement. On le fait pourtant, désormais, pour des livres, des thèses, des carrières.
Il existe une autre manière d'établir qu'un livre a été écrit par quelqu'un, et elle est très vieille : on demande ses papiers au livre. Les états successifs du manuscrit, les dates des fichiers, la correspondance avec l'éditeur, les corrections de l'éditrice, les repentirs, les pages qu'on a jetées et celles qu'on a reprises. Une genèse laisse des traces, comme un incendie. C'est un travail d'enquêteur, lent, ingrat, qui ne rapporte aucun clic ; c'est aussi le seul qui mérite le nom de preuve. Qu'un jury littéraire préfère un pourcentage à un dossier de genèse en dit long sur le siècle : on croit plus volontiers ce qui vient d'une boîte noire que ce qui vient d'un tiroir.
Passez-moi au détecteur, je vous en prie : il me déclarera humain à 63 %, puis machine à 87 % après relecture, et il faudra qu'on m'explique l'arithmétique. Nous voilà embarqués dans une boucle absurde. Pour détecter la haine, traquer les faux profils, dénombrer les armées de bots, décider si un texte est authentique, qui convoque-t-on à la barre ? La machine, encore et toujours. On la charge d'être tout à la fois gendarme, juge et partie, et l'on s'en remet à ces prophètes de silicium comme d'autres consultaient jadis les entrailles d'un poulet. N'y voyez pas une tragédie sisyphéenne : Sisyphe, au moins, connaissait la sueur, la roche, l'effort ; son destin était tragique, mais humain de bout en bout. Ici, rien de tel. Pas de rocher héroïque, seulement un glissement perpétuel sur un toboggan de pixels, où des automates jugent des automates pendant que les vrais pyromanes sirotent leur spritz en regardant le monde brûler au rythme des requêtes serveur.
Silo [14], autre rayon du même catalogue, pousse le raisonnement jusqu'au bout. Des milliers de gens vivent dans une tour enfouie, et ne connaissent le dehors que par des écrans, qui leur montrent un monde ravagé, toxique, mortel. La règle cardinale est simple : quiconque exprime le désir de sortir y est envoyé pour nettoyer les objectifs des caméras extérieures, et n'en revient pas. Personne n'a besoin de le pendre, ni même de le juger : le rituel s'en charge, et l'image sur le mur, chaque fois, confirme que le dehors est bien mortel. La preuve, c'est le cadavre ; le cadavre, c'est la preuve. Le système ne ment pas, il se valide lui-même. Reprenez la scène : un verdict qui sort d'un écran, une sanction qui confirme le verdict, et une communauté qui dort tranquille parce que personne, dans la chaîne, n'a eu à décider. Il faut une mécanicienne têtue pour aller vérifier ce que montrent les caméras. Le silo (ou les silos) même s'il a besoin de maintenance, n'est pas seulement un décor ou un abri, c'est aussi une gigantesque machine fermée où la souveraineté elle-même a été transférée à l'algorithme (ou à l'infrastructure mécanique, un Leviathan). Ainsi, le pouvoir n'est plus humain, il est machinique et les habitants ne font qu'entretenir les rouages qui les asservissent.
Tout ceci nous conduit à l'écriture elle-même, au plagiat, à ce qu'il reste de littérature quand une machine sait en faire l'imitation. Une drôle de police s'est levée sur les réseaux : des experts en peau de lapin, autoproclamés gardiens du temple de l'authenticité humaine, qui passent leurs journées à renifler les textes pour y débusquer la structure un peu dense, la subordonnée trop bien ficelée, le moindre frémissement de style. Dès qu'un paragraphe dépasse le niveau d'un tweet de militant identitaire en rut, ils dégainent : « Aha ! C'est une IA ! » La syntaxe, jadis vertu, est devenue pièce à conviction. Un point-virgule, et vous voilà en garde à vue. (Comptez les miens ; je compte sur vous.)
Poussons l'interrogation. Ces modèles de langage sont nourris de milliards de textes glanés aux quatre coins du web : nos esprits étriqués y voient le plagiat à l'état pur, une vaste machine à digérer, à régurgiter, à recracher le travail d'autrui. Soit. Mais que serait la littérature sans cette rumination ? Personne n'écrit depuis nulle part. Toute phrase est une phrase d'occasion, retapée, qui a déjà servi. La musique tient debout avec quelques notes réemployées à l'infini ; l'alphabet, avec ses vingt-six signes, bâtit toutes les bibliothèques du monde. La répétition n'est pas l'ennemie du neuf, elle en est la fabrique : c'est à force de rejouer les mêmes gammes qu'on finit, parfois, par faire entendre autre chose. Un texte se branche sur d'autres textes comme une prise sur une multiprise ; l'IA, avec sa logique statistique, ne fait que singer cette plomberie du vivant.
Il fut pourtant un temps où l'on rêvait de la machine sans frissonner. En novembre 1967, à Turin, Italo Calvino annonça que l'on pourrait bientôt se passer des écrivains [15] : la littérature, disait-il en substance, est un jeu combinatoire qui explore les possibles de sa propre matière, indépendamment de la personne qui tient la plume, et rien n'interdit d'en confier la combinaison à un mécanisme. Le plus drôle est que cela le soulageait. Il y voyait une hygiène, un exercice de lucidité, comme le joueur d'échecs qui consent qu'on lui rappelle que la partie obéit à des règles. Sa machine avait une vocation classique, exacte, studieuse ; et la vraie, celle qui mériterait son nom, serait celle qui, saturée d'ordres, éprouverait elle-même le besoin de fabriquer du désordre, une avant-garde, pour desserrer ses circuits. Une machine capable de s'ennuyer d'elle-même et d'aller chercher le fantôme. Voilà, dans la bouche d'un écrivain, un programme : une machine qui ouvre des possibles. La nôtre les ferme. Elle n'écrit rien, elle tranche tout ; on ne lui demande pas de faire lever des fantômes mais d'attester que personne n'est là ; on ne l'a pas conçue comme un miroir mais comme un guichet. Calvino rêvait d'une prothèse de l'imagination ; on nous a livré une prothèse de la haine, avec mode d'emploi, abonnement et service après-vente.
Pour mesurer ce qui manque à la nôtre, songez à ce Pierre Menard que Borges a inventé, cet homme qui s'acharne à écrire le Quichotte – non à le copier, à l'écrire, mot pour mot, trois siècles après Cervantes, de sorte que la même phrase, devenue autre, change d'ironie et d'épaisseur [16]. La machine, elle, rejoue les livres du monde en ignorant tout du génie qui les a fondés ; elle n'a ni le siècle, ni la peine, ni la migraine. Ce qui sépare Menard de la machine n'est pas le texte, identique, mais la dette : Menard sait à qui il doit ce qu'il écrit, et il en répond.
Voilà, je crois, le vrai critère, et il est plus exigeant que la pureté d'origine, qui n'a jamais existé. On ne peut pas demander à un auteur d'avoir écrit dans un désert ; on peut lui demander de répondre de ce qu'il a signé. Une signature n'est pas la preuve d'une solitude, c'est une promesse d'imputabilité : je suis là, c'est moi, questionnez-moi, prouvez-moi que j'ai tort. Le cône, c'est très exactement le contraire. Ce que ses adeptes détestent par-dessus tout, ce n'est ni l'intelligence artificielle ni le prêt-à-penser – ils en usent à grande échelle pour saturer l'espace public de haine en série. Non : ce qu'ils haïssent, c'est l'intention, la complexité, la liberté d'une pensée humaine qui refuse de plier devant leur catéchisme. Et le soupçon « c'est une IA » leur fait à merveille l'affaire : un tampon sur la pensée d'autrui, rapide, gratuit, sans motif.
Le pouvoir moderne, du reste, n'enferme plus les corps dans des casernes ; il les tient dans un courant continu de modulation, où l'on n'a jamais fini de rien – ni d'être évalué, ni d'être noté, ni d'être jugé [17]. Les trolls n'ont qu'à se brancher sur ce courant pour y décharger, en toute impunité machinique, leur pulsion de mort.
Reste à comprendre ce qui se passe dans la tête de ces infatigables « défenseurs de la civilisation à tout prix ». Pour cela, il faut quitter les grands boulevards de la modernité et descendre. Ces militants de la haine ne font pas que parader, ils creusent. On pense, irrésistiblement, à la bête de Kafka et à son terrier – ce refuge souterrain, labyrinthique, obsessionnel, où une créature s'isole d'un dehors qu'elle peuple d'ennemis invisibles et s'épuise à fortifier des galeries qui ne mènent qu'à sa propre paranoïa. Chaque bruit au loin est un ennemi, chaque silence une ruse. Tel est le tropisme de l'extrême droite 2.0 : un espace mental confiné, saturé de grand remplacement, où l'on se terre derrière des pseudonymes pour mieux guetter les bruits de la surface. Ajoutez le forum privé, la messagerie chiffrée, le salon à vingt abonnés : une galerie de plus, un verrou de plus. Ils appellent ça une communauté ; d'autres, un cul-de-sac avec wifi.
Dans ce huis-clos, la violence tourne à la jouissance. Comment ne pas reconnaître, dans ces tribunaux de pixels où l'on torture des réputations avec la minutie glacée d'un guichet de préfecture, l'appareil de la Colonie pénitentiaire – cette machine à herse qui grave la sentence, lentement, dans la chair du condamné, sous l'œil un peu las de l'officier ? À ceci près que l'appareil s'est démocratisé : il tient dans la poche, s'allume du pouce, et grave l'opprobre en temps réel, sans laisser au condamné le temps de lire sa faute – souvent parce qu'il n'y en a pas, ou parce qu'elle est bien moindre que la peine. Sade y aurait vu la signature de la souveraineté, l'autre réduit à l'état d'objet pour un plaisir mécanique ; Bataille, le vertige de l'interdit brisé, la dépense sacrificielle qui ne produit rien que de la fumée. Nos meutes ne font pas autre chose, en plus pauvre : elles sacrifient des vies sur l'autel de leur néant identitaire et consument l'autre dans un feu de joie virtuel pour se prouver qu'elles existent. Le malheur est qu'un feu de joie manque toujours de bûches. Il en faudra d'autres. La soif n'est jamais étanchée car inétanchable.
Mesurez tout de même l'écart, car il est obscène. Il fallut à Kafka une colonie lointaine, un officier fanatique et un appareil d'acier ; il fallut à Sade un château perdu dans la montagne, des murs épais et des valets muets. Il nous faut, à nous, un abonnement mensuel. La Silicon Valley – Magnus deus machina – nous vend la herse de poche, l'algorithme qui désigne le condamné et la tribune d'où l'on crie à la mort ; puis, au rayon voisin, avec un sens du commerce qu'il faut bien saluer, le film de notre servitude : Severance pour l'aliénation au bureau, Silo pour le mensonge d'en haut, Murderbot [18] pour la consolation. Elle nous loue l'instrument du supplice et le spectacle de notre supplice, la pièce et la critique de la pièce, en 4K, sous-titres inclus, résiliables à tout moment. Jamais la servitude volontaire n'avait offert une période d'essai gratuite.
Mais, hélas, le cône a changé de matière première. Il a troqué le coton rêche et poussiéreux des vieilles milices sudistes contre la fibre optique des fermes de serveurs, l'algorithme qui note et le communiqué qui absout. La bave, elle, n'a pas bougé : épaisse, nauséabonde, vomie par des individus qui refusent qu'on les voie répondre de leurs actes, du troll en pantoufles au comité en cravate. Car aussi sophistiquée, aussi fluide, aussi brillante que puisse être la machine – qu'on l'emploie à lyncher ou qu'on l'invoque pour rendre justice –, derrière l'écran, derrière la ligne de code, derrière le score et derrière le communiqué, il y a toujours quelqu'un en chair et en os qui choisit, en toute conscience, d'appuyer sur la touche.
Jean Claude Noël
[1] Le Klan des années 1860 s'accoutrait de façon disparate. L'accoutrement blanc à capuchon pointu doit beaucoup au roman de Thomas Dixon, The Clansman (1905), et au film de D. W. Griffith qui l'adapte, The Birth of a Nation (1915), dont le succès non seulement est à l'origine d'une épistémè et surtout accompagne la refondation du Klan à Stone Mountain (Géorgie) la même année. On voit bien comment fiction et réalité se rejoignent, voire comment la fable crée non pas une réalité mais une phantasia – et pourquoi pas aussi fantasia quand on pense aux chevauchées dans le film.
[2] E. P. Thompson, « “Rough music” : le charivari anglais », Annales E.S.C., 1972.
[3] Voir notamment Jacques Ellul, La Technique ou l'enjeu du siècle, 1954.
[4] Mais c'est aussi du pétrole. P. Pasolini, Pétrole (1992).
[5] Karl Marx, Manuscrits de 1844 ; Le Capital (1867).
[6] Billy Perrigo, « OpenAI Used Kenyan Workers on Less Than $ 2 Per Hour to Make ChatGPT Less Toxic », Time, 18 janvier 2023 : salaires nets d'environ 1,32 à 2 dollars de l'heure, chez le sous-traitant Sama, pour étiqueter des textes décrivant des violences. https://time.com/6247678/openai-chatgpt-kenya-workers/
[7] Severance (Dan Erickson, 2022 (2 saisons, Apple TV+).
[8] Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895. Si Philip Zimbardo (1969) observa que des participantes encagoulées infligeaient des chocs plus longs que celles portant un badge nominatif, la méta-analyse de Postmes et Spears (Psychological Bulletin, 1998) nuance que l'anonymat renforce surtout la conformité aux normes du groupe, bonnes ou mauvaises. Voir aussi John Suler, « The Online Disinhibition Effect », CyberPsychology & Behavior, 2004. En bref, le masque n'invente pas la cruauté ; il la rend contagieuse quand le groupe la prescrit.
[9] McIntyre v. Ohio Elections Commission, 514 U.S. 334 (1995) : la Cour annule l'interdiction des tracts électoraux anonymes ; le juge Stevens y décrit l'anonymat comme un bouclier contre la tyrannie de la majorité.
[10] Hannah Arendt, Sur la violence (1970).
[11] C'était ça ou mourir (Boréal, mars 2026 ; Grasset, août 2026). Le 21 septembre, le compte X « Balance ton Claude » s'appuie notamment sur des analyses du détecteur Pangram ; des allégations de plagiat visant des textes de 2010 et 2014 suivent le 23 ; l'Académie Goncourt retire le roman de sa sélection le 25.
[12] Weixin Liang et al., « GPT detectors are biased against non-native English writers », Patterns, 2023 : 61 % de faux positifs en moyenne sur des rédactions de TOEFL, contre des résultats quasi parfaits sur des copies de collégiens américains. OpenAI a retiré en juillet 2023 son propre classificateur, jugé trop peu fiable.
[13] Chiffres revendiqués par l'éditeur (environ 1 faux positif pour 10 000 textes humains), partiellement corroborés par des évaluations extérieures (Chicago-Maryland ; Houston-Berkeley : 1 % ou moins). Mais 1 % appliqué à 100 000 textes humains, cela fait 1 000 innocents étiquetés machines.
[14] Silo (Graham Yost, d'après le roman de Wool de Hugh Howey, 2023, 3 saisons Apple TV+).
[15] Italo Calvino, « Cybernétique et fantômes », conférence donnée à Turin en novembre 1967, reprise dans La Machine littérature (Seuil, 1984).
[16] Jorge Luis Borges, « Pierre Menard, auteur du Quichotte », Fictions (1944).
[17] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », 1990, repris dans Pourparlers (2014).
[18] Murderbot (Chris et Paul Weitz, d'après le roman de Martha Wells, 2025, Apple TV+).
05.10.2026 à 11:43
Métaphysique de la GenZ
« Farmez l'aura, honorez le snap français, augmentez le Wanted level »
- 5 octobre / Ut talpa, 2, Avec une grosse photo en hautTexte intégral (3503 mots)
Quelqu'un a dit récemment que les blocus sont l'acte de naissance de la GenZ, nos états généraux à nous, notre prise de la Bastille. Ritchy Thibault a dit de brûler l'Élysée. Ce serait dommage de se contenter de brûler les lycées.
Automne
Nous sommes à l'orée du danger. Cet automne va être quelque chose. Mais pour qui ? Il commence avec le plus haut taux d'interpellation pour une journée de mobilisation depuis le mouvement dix-septembriste de 2025. Sauf que cette fois, ce ne sont pas de simples gauchistes qui se retrouvent, comme à leur habitude, en GAV. Ce sont des centaines de mineurs. Et par « mineur », je veux dire des enfants de quatorze à dix-neuf ans. Soit : la GenZ française – qui coïncide avec la génération du Lycée. Certes, une vague de violence s'est abattue d'une manière absolument immonde sur la jeunesse. En trois jours de blocage, on a compté deux enfants défigurés. Un adolescent dont on a détruit la mâchoire. Un autre à qui l'on a arraché un œil. Des dizaines de témoins rapportent des tabassages en garde-à-vue. On a vu une jeune fille blonde étranglée devant son lycée, par un policier chauve aux avant-bras plus larges qu'elle. La zone d'intensité du danger social a cru brutalement. À partir du moment où l'on dégomme tout le monde, jusqu'aux enfants – on voit mal où la brutalisation étatique peut s'arrêter. Plus personne n'échappe par statut à l'écrasement. Les Gilets Jaunes ont fait entrer les classes populaires blanches sous un feu qu'elles ignoraient ou ne croyaient réservé qu'aux indigènes. Aujourd'hui, comme en 2005 et en 2006, d'une toute autre manière, ce sont les enfants et les adolescents qui franchissent le seuil de l'antagonisme sanglant. Il paraît qu'un gouvernement qui a la jeunesse contre soi ne fait pas long feu. Ce gouvernement a contre lui, l'univers entier. Les Facultés font leur rentrée – il se peut que leurs premiers jours de cours magistraux se fassent dans la rue. Mais chose étonnante : les lycéens résistent cent fois mieux que les vieux de la vieille. Toute répression engendre sa réplique. À Belfort, un flic tente de noyer un insurgé. Le flic est éclaté. Ailleurs, on course des élèves mille fois plus rapides que les petites meutes de baqueux sans brassard. Tu me casses, tu me salis : je t'explose – tel est le nouveau pro aris et focis de la modération. Tu en traumatises un, y en a cent qui te tombent dessus. Un mouvement engendre son contre-mouvement et décide de la surenchère. C'est la loi de la réciprocité. La montée aux extrêmes. Et pour la première fois depuis longtemps : nous sommes partout plus forts, plus nombreux, plus justes, et plus marrants. Sous l'action de la GenZ les profs se métamorphosent – d'abord pleureuses dépressives, on en voit de plus en plus prendre leur courage à deux mains et sortir dans la rue, se mettre en grève et songer à tout foutre en l'air. C'est le moment de cesser d'être fonctionnaire ; c'est-à-dire, l'esclave de sa propre passivité. Amis collègues et professeurs, lâchez-vous – soyez irresponsables. À chaque offensive, il faut répondre par une défense qui se change en offensive. Il est temps de s'inspirer de l'insolence de vos élèves : maintenant, on réplique. L'image du prof qui pleure ses élèves est devenue risible. Si les profs et les parents ne sont pas morts : qu'ils aillent eux aussi dans la rue. Non pas pour contrôler et atténuer « la violence », mais pour se venger. Montez la température d'un degré.
Alors, puisque nous sommes à l'orée du danger – puisque l'orage éclate après trois mois de sécheresse absolue – il nous faut, à nous qui ne pouvons plus rien supporter, à nous qui sommes trop sensibles pour faire la paix, il nous faut une pensée qui déferle sur les terres fendues du danger.
Il n'y a que des alternatives
On dit – par paresse – que la séquence électorale met en suspension toute action véritable – toute politique un peu effective. C'est faux. Les lycéens le disent eux-mêmes : plus l'élection approche, plus il faut mettre en responsabilité les candidats, soit leur dire leurs quatre vérités – dans la rue et en pleine face. L'idée de la suspension électorale est un préjugé qui repose sur une confusion. La séquence électorale ne peut être une suspension de la politique qu'à condition d'être un divertissement non politique. L'élection suspend la politique quand elle n'a pas elle-même de contenu politique – qu'elle est un jeu de plateau télé venu d'en haut. Or cette séquence électorale-là, celle de 2027, est politique : ce ne sont pas les institutions qui organisent l'élection, c'est nous. Nous décrétons le calendrier électoral par le calendrier de nos insurrections, de même que le calendrier médiatique : 29 septembre, 30 septembre, 1 octobre, 2 octobre, 6 octobre, 17 octobre.
Pour la première fois, des pulsions recluses et informulées à qui l'on barrait l'expression peuvent prétendre à une énonciation limpide – et même, à un programme. Pour le dire en un mot : pour la première fois, il n'y plus d'alternance, il n'y a que des alternatives. Non que l'on nous les propose. Mais parce qu'on leur impose. Ce n'est pas LFI qui est radicale – elle ne l'est pas, ce sont de très bons opportunistes, parce que malgré la surdité de leur chef, ils ont des oreilles et entendent. C'est nous qui sommes radicaux dans la réalité. Il ne s'agit plus de maintenir le statu quo – l'état de fait qui est l'état du droit. C'est nous qui décidons de l'état de fait, de l'état d'exception, de l'état de la demande, et de l'état de l'offre. C'est nous qui faisons notre marché.
Cette séquence électorale ne va pas suspendre l'insurrection, la révolte, le déchaînement irrationnel de l'action mal proportionnée à ses intérêts bien compris – elle va, au contraire, lui donner toute latitude. L'élection a démarré bien trop tôt – et elle dit déjà que le parti au pouvoir ne se représentera pas en personne, mais aussi qu'il ne sera pas en lice. Le Président aurait déclaré, face à sa fin de règne : « Si j'étais sentimental, je me suiciderais » [1]. Pour beaucoup, le Président est déjà mort et c'est bien le Roi, Louis XIV, Jupiter, Napoléon qui, à moins d'un an de la passation, s'est déjà tué lui-même – emporté par sa grenade dégoupillée dans les jambes. Nous sommes déjà dans l'interrègne, avant même la mort officielle et constitutionnelle du Roi. Or les interrègnes sont dangereux. Ce sont des moments de retour de la souveraineté à la masse et à la multitude. Non que l'on lui ait rendu le « pouvoir », mais elle se retrouve orpheline de tout pouvoir, rendue à sa puissance de décider du juste et de l'injuste selon ses propres critères et fondée sur ses sentiments. Le gouvernement ne règne pas, ni ne gouverne, et ne gère plus rien. Il n'incarne aucune légitimité. Et sa dévaluation affecte les institutions en général qui n'ont pas empêché son aliénation de la majorité.
Une élection destituante
En un mot : plus personne ne croit à l'articulation entre élection, république et légitimité – plus personne ne se croit redevable d'obéissance au titre d'une victoire électorale majoritaire. Les primaires manifestent à leur manière ce fait déjà envahissant. On ne suivra pas le vainqueur de son propre camp. Aucun parti n'a organisé de véritables élections. L'enthousiasme est pour des idées qui doivent s'imposer par l'autorité d'un groupe qu'il soit ou non majoritaire. Le principe de la souveraineté, c'est-à-dire de la décision politique, n'est plus du tout électoral.
Ces élections vont donc exacerber et aggraver les tensions de l'existence sociale collective pour la simple et bonne raison que leur enjeu est le cadre même des institutions héritées depuis 1958. L'enjeu de ces élections n'est pas gauche ou droite, mais Vichy ou Résistance, fascisme ou révolution. C'est la première élection destituante depuis que l'on vote pour un monarque présidentiel. Quoi qu'il soit proposé à la lettre, il est clair que l'esprit de la proposition de tous les partis est : votez pour en finir avec ce vote. Soit parce que la fonction présidentielle doit être abolie, soit parce qu'elle doit être, après ce vote, perpétuelle – illibérale – vraiment monarchique. Autrement dit : cette élection est l'expression du refus de la situation simplement électorale. Elle ne légitime aucune souveraineté. Cette légitimité doit donc venir d'ailleurs. Nous sommes donc en situation d'interrègne où la puissance fait retour à la masse.
Agenda insurrectionnel
Que l'on soit ou non d'accord avec cette idée, quelque chose d'étonnant vient d'avoir lieu. L'insurrection sociale s'est donnée un calendrier. Depuis septembre, il n'y a pas un jour sans que l'on appelle à l'action. Et des dates tombent et se renouvellent à chaque instant. Le 30 septembre a été, pour la jeunesse lycéenne, un point d'étape. Il culmine mais n'est en aucun cas un paroxysme – ni dans l'action, ni dans la répression. Déjà le 1er octobre a été plus violent encore. À la fois plus dispersé sur le territoire et plus concentré, plus convergeant, dans les représentations. Déjà, on parle du 6 octobre, comme manifestation générale de la jeunesse, ralliée par les Syndicats, les fonctionnaires, les agriculteurs de la confédération paysanne, les parents, et bientôt tout le monde. Et le 17 octobre, date mystérieuse et suspecte, commence à prendre un contenu que n'avait pas, il y a un an, la date arbitraire du 10 septembre 2025 et qui s'était avérée ni réussie ni ratée, mais, comme nous le disions il y a un an, un moment où l'on se compte. L'intensité de cette rentrée est réellement exceptionnelle – nous pouvons tout espérer, mais elle se fait en relation à une pesanteur et une brutalité qui rend tout périlleux. L'élection ne change plus rien : la société toute entière se donne un agenda plus chargé qu'un ministre cocaïné.
Stratégie
Si l'on accepte que nous sommes entrés dans une zone d'intensité du danger, cela signifie que les confrontations vont devenir des affrontements et qu'en dernière instance ces affrontements seront faits de chocs physiques mutilants. Personne ici n'est en mesure de supporter et d'assumer l'effusion de violence. Alors que faire ?
D'abord, poser des questions.
- 1. Que cherche à faire la police ? Disperser ou traumatiser ? Protéger un objectif ou humilier un corps ? Que cherche à faire le gouvernement ? Apaiser ou aggraver ? Quelle politique se cache derrière les centaines d'interpellations d'hier ? Le spectre des Gilets Jaunes ou un nouveau rapport au maintien de l'ordre ? Que cherchent les principaux directeurs de la répression ? Le savent-ils ? La police s'est-elle radicalisée et hystérisée au point qu'elle soit devenue de part en part son propre maître ? Si oui, où en est exactement la police ? Obéit-elle à son ministère, à ses syndicats, aux préfets, ou à l'idée qu'elle se fait du gouvernement qui n'est pas encore et qui doit surgir des élections ? Si la police agit en fonction des lois actuelles, quel degré de violence peut-elle atteindre ? Si elle agit en fonction de ce qu'elle se représente des lois futures, jusqu'où peut-elle aller ?
- 2. Que voulons-nous exactement et précisément ? D'abord, que voulons-nous d'un point de vue politique général. Ensuite, que voulons-nous dans le face à face avec la ligne de CRS, de gendarmes, de baqueux et de BRAV ? Où voulons-nous aller ? Pourquoi ? Il faut savoir ce que l'on veut politiquement, mais il faut aussi savoir ce que l'on veut tactiquement. Quel est l'objectif, quel est le but de nos actes ? Quelles sont non nos motivations, mais nos raisons d'agir de telle ou telle manière à tel ou tel moment précis et déterminé ? Avons-nous de quoi tenir, avons-nous de quoi nous soutenir ?
- 3. Que signifie, pour nous, gagner ? Quel est le sens de la victoire ?
Le signe de la victoire
Nous avons le sentiment qu'il nous faut une stratégie, une tactique, un objectif politique et des buts de guerre. Tous ces problèmes sont secondaires. D'abord, parce qu'il faudrait, pour répondre à ce « sentiment », un État-major et que nous sommes et restons dispersés et libres. Ensuite, parce qu'une stratégie, une tactique, un objectif politique et des buts de guerre, tout cela ne prend sens qu'à la condition fondamentale de savoir répondre à une question plus urgente. À quoi reconnaîtra-t-on une victoire ? Cette question a l'air métaphysique. Je vais expliquer pourquoi elle ne l'est pas. En attendant, se poser la question – et surtout y répondre collectivement : quel doit-être le signe de la victoire ?
Pourquoi cette question ?
La tactique définit l'organisation des forces dans l'engagement physique du combat. Mais pour ça, il faut être au moins cinq. On a une tactique lorsque l'on sait plus ou moins quelles manœuvres collectives on va faire, quels mouvements collectifs on va mener, afin d'entrer en contact avec la ligne de force adverse – avec la police. On a une tactique quand on sait comment on va bouger en rapport au corps de police, à sa formation dans l'espace, et lorsque l'on sait comment on va essayer de disloquer la ligne de police, ou, plus vraisemblablement, comment on va la submerger, la perdre, l'épuiser et la semer. Constituez-vous en brigades de cinq et prospérez.
Mais l'on ne peut définir sa tactique si l'on ne sait pas ce que signifie pour soi une victoire sur le terrain. C'est-à-dire ce que signifie, en termes de victoire, scinder une ligne, la faire reculer, la prendre à revers, la disperser, ou simplement la fuir, l'éviter, la tenir en respect ou à distance. De quoi profite-t-on si la ligne recule ? C'est pourquoi il faut passer à une autre question.
Farmez l'aura, honorez le snap français, augmentez le Wanted level
Récemment, les images des actions d'exploits dans la rue ont été associées à trois intensificateurs :
D'abord, l'aura farming : farmer l'aura, soit gagner en charisme par un acte suffisamment stylé pour inverser son ridicule en joie collective, dans un duel qui met en danger de cringe.
Ensuite, La French Snap ou Snap français : soit la reconnaissance internationale de la spécificité française de l'aura. Les meilleurs actes d'insurrections partagés partout dans le monde de qualité française, c'est-à-dire délirante et lunaire. Ici, la voiture de police recule, pourchassée par une masse de lycéens.
C'est une folie vrmt j'ai cru c'était un reverse😂😂😂😂😂😂 https://t.co/WYaSNngqmA
— Chino (@Chino60269) October 1, 2026
Enfin, les étoiles de danger dans GTA, soit les niveaux de recherche ou Wanted Level : plus vous êtes exposés à la traque du danger policier, plus vous gagnez en étoiles de danger, plus votre aura augmente et plus la French snap est honorée.
🇫🇷🔥🚔 LYCÉES : GTA 6 || LES 5 ÉTOILES https://t.co/PW3nOryGZg
— Bec Tranchant 🐢 (@bectranchant) October 2, 2026
Le pb cest que c'est la Police qui joue a Gta alors qu'ils sont sensé apaiser, amener la paix et bien évidemment eviter le chaos
— Killy (@Killy_ze_weaboo) October 3, 2026
Stratégie
La stratégie se définit ordinairement comme l'usage des différentes victoires tactiques sur le terrain. Ici : la stratégie est l'usage de l'aura farming, de l'honneur du snap français et du nombre d'étoiles de danger. La stratégie a pour fonction de faire écho et de mettre en relation systématique, dans la totalité d'une campagne ou d'une guerre, les moments où les signes de victoire sur le terrain, au niveau tactique, au niveau des gestes les plus proches du danger, ont été émis. Ces derniers temps, ils se disent à travers la French Snap, la qualité de l'aura et les exploits en costumes comiques, les duels à égalité avec les gardes chiourmes qui leur prend toute aura.
Il n'y a donc pas de stratégie s'il n'y a pas de tactique. Mais il n'y a pas non plus de stratégie s'il n'y a pas, au sein des divers engagements tactiques, d'émission d'un signe de victoire. La stratégie fait un usage favorable des signes de victoire pour l'obtention d'autres signes de victoire au niveau tactique et, à plus ou moins court terme, de l'objectif politique.
L'objectif politique sert d'orientation à la stratégie, c'est-à-dire à la récolte des signes de victoire sur le terrain. L'objectif politique est cette marchandise de luxe bien trop chère que l'on ne peut se payer qu'avec la monnaie d'un grand nombre de victoires. Elles pèsent sur la décision de ceux qui n'ont bientôt plus la volonté de la garder pour eux-mêmes.
La lutte politique est un commerce où l'on échange des signes de victoire contre des objectifs politiques.
C'est pourquoi il faut réfléchir collectivement à ce que signifie sur le terrain, au niveau tactique, dans l'affrontement même, l'émission collective d'un signe de victoire.
Ut Talpa
05.10.2026 à 10:59
Ritchy Thibault, premier prisonnier du mouvement lycéen
Texte intégral (712 mots)
Interpellé en pleine rue jeudi dernier, l'écrivain et voyageur Ritchy Thibault a été emprisonné. Il lui est reproché un discours prononcé à Saint-Denis lors d'une assemblée générale de lycéens. Une audience se tiendra ce lundi à 13h au tribunal de Bobigny qui statuera sur sa libération dans l'attente d'un procès ou son maintien en détention, ce qui serait un très mauvais signal envoyé aux lycéens plus que jamais mobilisés.
Addendum : Nous apprenons que les juges ont décidé de le maintenir en détention provisoire, à l'isolement, à la prison de Fleury Mérogis jusqu'à ce qu'il soit jugé le 9 octobre.
Il y a des fabricants de destins qui l'aimeraient clandestin.
Certains commencent dans des amphithéâtres, d'autres dans les caravanes ou sur des rond-points de campagne. Celui de Ritchy Thibault semble, lui, avoir trouvé un drôle de raccourci : viré de l'hémicycle en tant qu' attaché parlementaire, on le retrouve forcément dès le premier jour de la mobilisation aux abords d'un lycée de banlieue et de nouveau devant les tribunaux pour sa prise de parole.
Le voilà érigé en quasi responsable de la contestation, incarnation autocentrée pour le Parquet - proclamée d'une jeunesse qui ne supporterait plus rien — ni l'ordre, ni l'autorité, ni les institutions, et encore moins ceux qui prétendent les représenter. À chaque mobilisation son cortège, à chaque polémique sa réponse proportionnée, à chaque interpellation sa détermination sauf qu'à chaque fois ou presque il y a un mort, qui un voyageur traîné sur 100 m par la Municipale qui un maire véreux cloitrant une aire de « gens-du-voyage ».
Voir en Ritchy Thibault une sorte de porte-parole naturel des populations opprimées semble se dessiner assez fiablement au fil des mois et parfois des semaines, au fil des émeutes, et manifestant en première ligne pour la fin des coups et des étranglements sur la voie publique jusqu'au fond des mitards.
Chatgpt dirait : c'est là que le personnage devient intéressant. Il se retrouve quasiment à chaque procédure a établir un rapport de force - comme un rapport de farce - une variante de la fameuse Défense de rupture. On le voit à chaque fois argumenter - dans ce régime de parole qui est le sien à des joutes assez réussies et brillantes de tentatives d'auto-désarrestations (désarrestation = lorsqu'un groupe de personnes tentent de libérer physiquement un•e camarade au prise avec la Maréechaussée.) Dans cette nouvelle économie de la contestation, l'arrestation devient parfois une ligne de CV, la convocation une médaille et le passage devant la justice un épisode supplémentaire dans le récit héroïque du rappel historique - à chaque fois situé des personnes, persécuté (génocide des voyageurs, parquages, apartheid de l'Etat français envers des populations).
L'atout de Ritchy Thibault, ce n'est pas qu'il parle trop. C'est qu'il a fait de la confrontation avec le pouvoir une méthode, un médium — et que le pouvoir judiciaire, lui, a les moyens de transformer chacune de ces confrontations en procédure, le transforme en tribune.
La vraie question devient : justice qui protège l'ordre public ou justice qui finit, volontairement ou non, par devenir un instrument de mise au pas d'une parole et se prendre les pieds dans le tapis d'une bienséance confinant à l'absurde du droit commun en sytème politique. Ritchy Thibault nous montre avec délices, les affres de toute assignation - et autres rapports de dominations - qu'ils soient éducatifs, issus du monde les ronds de serviettes et des pantoufles, voire des patins pour cirer les Parquets. Blague à part, la bascule judiciaire, voire carcérale peut vite arriver, une incarcération, des amendes, des menaces de mort à la pelle montrent que le fil est ténu mais il tient la ligne. A nous tous de le sortir de là.
#FreeRitchy
05.10.2026 à 10:53
« Notre salut » d'Emmanuel Marre
Plus jamais – quoi ?
Alexia Roux & Saad Chakali
Texte intégral (12275 mots)
Lorsque Notre salut d'Emmanuel Marre a été ovationné après sa projection en compétition officielle du Festival de Cannes, celui-ci s'est saisi du micro pour déclarer deux fois : « plus jamais ça ». On évaluera comment l'auteur fait d'un serment antinazi un slogan consensuel de ralliement à l'existant en alignant son film sur le désir de ne pas entendre « c'est toujours ça ».
« Quand l'instrument est désaccordé
Les vieilles partitions ne servent à rien
Vous aurez besoin de nouveaux tours. »
Bertolt Brecht, « Quand l'instrument est désaccordé » 1938, Écrire contre le fascisme [textes traduits et présentés par Irène Bonnaud], éd. Divergences, 2026, p. 149
« Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons »
Hugues Jallon, Le Temps des salauds. Comment le fascisme devient réel, éd. Divergences, 2025, p. 9
Une pastille de Vichy – longue à sucer, acide à digérer
Notre salut ? Rien à foutre ! On ne s'amuse pas seulement à souligner la marrante succession des titres dans le (jeune) cinéma du (déjà vieux) Emmanuel Marre. Il y est en effet question du sort réservé au travail subordonné, ses accablements tantôt du point de vue de son vécu salarial, tantôt dans la perspective de son organisation managériale. Rien à foutre (2021), son premier long-métrage cosigné avec Julie Lecoustre, décrit comment une hôtesse de l'air d'une compagnie aérienne low-cost oublie entre deux escales festives l'emploi dont les conditions vouent son existence au rabais, au moins-disant de sa dignité – le bas coût intégral, dans et hors le travail. Le présent règne, celui d'un néolibéralisme dont on ignorait alors qu'il était déjà agonisant, et qui voue le travail exploité au refus systématique des lendemains qui chantent jusqu'à épuisement. Notre salut qu'Emmanuel Marre réalise seul envisage les choses par l'autre bout, celui d'un inspecteur chargé de la lutte contre le chômage à l'époque du régime de Vichy et qui croit dans le bien-fondé de ses idéaux managériaux. Aujourd'hui, l'utopie est ce qui concrètement s'oublie dans l'hédonisme, un contrepoint logique aux misères d'une économie sans alternative ; hier, son rappel est un idéalisme dont les abstractions se paient des compromissions réelles avec la collaboration et l'antisémitisme. L'illibéralisme qui revient a pour passé récent l'expérience française du pétainisme.
En conclura-t-on pour autant qu'Emmanuel Marre a de la suite dans les idées ? On ne peut s'empêcher de marquer le saut qualitatif entre les deux titres : au nihilisme de l'actuelle jeunesse salariée, succède par un tour de manivelle à l'envers celui des fonctionnaires rêvant de régénérer la France par le travail, un pays vaincu qui collabore avec les vainqueurs au nom de combats communs contre les dérives du parlementarisme et la menace du communisme. Un nihilisme sans volonté coïncide ainsi avec celui des volontaires de l'idéalisme. Le néolibéralisme s'oppose moins à l'illibéralisme qu'il en est le pendant pendu, aval et amont. Le présent règne, oui – mais historicisé.
Rien à foutre a été assez bien reçu ; Notre salut l'est par un panégyrique qui fait symptôme. Pour l'écrire crûment : si la critique n'en a pas eu rien à foutre de Rien à foutre, elle verrait dans Notre salut le nôtre, celui d'une société sommée de regarder en face ce que ses plus volontaristes peuvent accomplir en son nom puisqu'en revenant, le mal devient un pire dans son oublieuse reproduction.
On se demande cependant si la critique ne célèbre dans Notre salut le sien seulement. Le titre du film d'Emmanuel Marre prête, il est vrai, aux ambivalences (le titre est déjà celui de l'ouvrage réellement écrit par son arrière-grand-père dont la trajectoire de fonctionnaire intermédiaire vichyste inspire sa fiction), sinon aux ambiguïtés (le salut est un mot entaché de christianisme, mais dont la laïcisation promet encore à ses usagers une rédemption morale toujours bienvenue).
En effet, comment donner crédit à un film applaudi pour sa critique du fait collaborationniste dont les structures n'appartiennent pas seulement à la séquence historique de Vichy, alors qu'il est par ses conditions concrètes de production un ouvrage de pure collaboration ? Filmée frontalement, la hantise d'un passé jamais vraiment passé (Vichy, ce passé qui ne passe pas pour reprendre le titre exemplaire du livre d'Henry Rousso et Eric Conan publié en 1994) peut vous revenir dans le dos également, et largement saper les bases de votre entreprise en légitimation. En bénéficiant du logo de France Inter et du « soutien essentiel » de Canal+, Notre salut salue ainsi ses augures qui sont des instances à l'œuvre, certes de façon différenciée, dans l'alignement symbolique de la production des biens culturels sur l'illibéralisme en cours : la radio publique multipliant les preuves de son arraisonnement à droite toute (récemment avec l'embauche de l'éditorialiste de Valeurs actuelles Charles Sapin) et le premier canal privé de financement du cinéma français battant sous pavillon de Vincent Bolloré, grand promoteur du retour aux valeurs traditionnelles de la France éternelle.
Les mieux disposés répondront qu'Emmanuel Marre est un pirate contemporain, un contrebandier à l'ancienne ; pour le moins, un auteur suffisamment stratège et intelligent pour obtenir les labels les plus consensuels participant à son financement, et faire ce qu'il lui plaît puisqu'en l'espèce, la hantise vichyste est un présent qui visiblement n'est pas encore passé du côté de Sapin et Bolloré.
À l'heure de tribunes à l'instar de « Zapper Bolloré » qui militent pour des financements alternatifs du cinéma français, Notre salut milite, lui, pour ne jamais entériner de telles alternatives. On peut vouloir faire son beurre en cinéma, même à le baratter délibérément rance en collaborant avec ceux dont on suppute qu'ils auraient vendu du beurre aux Allemands comme le disaient nos grands-pères. Une manière, au bout du compte, de clamer « rien à foutre » à qui estime qu'il n'est plus possible de faire non pas du cinéma politique, mais politiquement du cinéma quand celui-ci est ainsi financé.
Après tout, l'aveu est disponible à la méditation en étant délivré par le film lui-même par son protagoniste pour qui la fiction, dans la guise d'un rituel de formation, s'apparente au déniaisement d'un puceau de cinquante ans : le fonctionnaire fantasmant de réformer le travail selon sa doctrine managériale découvrira progressivement qu'il est le dindon d'une affaire en forme de farce, plumé d'un côté par des rivaux bien plus chevronnés (dans la chasse aux juifs), de l'autre par les réels commanditaires du régime de Vichy, les maîtres allemands faisant ce que la victoire leur permet.
Pourtant, la critique se refuse avec force publicité à un tel déniaisement en croyant au salut du public, ainsi qu'au sien devant Notre salut. Et son auteur de lui avoir toujours déjà emboîté le pas en confectionnant une pastille de Vichy qu'il est nous invité de suçoter pendant plus de 150 minutes en obligeant sa laborieuse digestion à fermenter des acidités contrevenant à l'affichage de ses intentions, grêlées par tout ce qu'on y simule de faire en ne le réalisant à proprement parler jamais.
S'il faut toujours se méfier des métaphores gustatives comme nous l'ont appris Adorno et Kant avant lui, on se méfiera davantage des films qui misent à ce point sur l'estomac. Apprécier le film en avant-première, la salle comble, est un expérience toujours instructive : d'aucuns ont alors évoqué L'Armée des ombres (1969) de Jean-Pierre Melville, Monsieur Klein (1976) de Joseph Losey et, plus téméraire, La Zone d'intérêt (2023) de Jonathan Glazer alors qu'un rire franc dominait les rangées, régulièrement titillé par la série d'humiliations infligées à Henri Marre, ce médiocre auquel l'acteur Swann Arlaud prête sa juvénile indolence, jusqu'à l'indigence d'une entreprise rassurant par le plus petit dénominateur commun : la moquerie du petit y est un festin.
S'il est si aisé de gueuletonner de la médiocrité fasciste, pourquoi s'ingénier à lui gueuler dessus ?
Autant pour les salauds (marre des Marre)
Notre salut a raison de montrer comment la médiocrité est un carburant plébiscité par les régimes autoritaires, peuplés d'hommes frustrés rivalisant de passions tristes et de ressentiment. L'ironie consistant ici à ce que le médiocre, ce parangon de « petit homme » selon Wilhelm Reich, assure aux autres qu'il est un homme de pensée dont les mûres réflexions peuvent largement contribuer à la nouvelle action initiée sous la bannière du maréchal Pétain qu'il vénère. Mais, ici comme dans Les Rayons et les Ombres (2025) de Xavier Giannoli, le constat s'il est nécessaire est très loin d'être suffisant. Dans l'un et l'autre films, la focalisation du point de vue restreint considérablement l'analyse matérialiste de l'occupation aux seuls tourments psychologiques d'âmes qui noient leur idéalisme respectif (le pacifisme pour Jean Luchaire, la rationalité instrumentale pour Henri Marre) dans le vin amer des renoncements toujours plus difficilement justifiables et justifiés. Le travers de la personnalisation, caractéristique du cinéma comme industrie au service des intérêts de la bourgeoisie, veut bien mobiliser les travaux de recherche de la science historique, mais comme garantie que le film est une œuvre sérieusement documentée qui ne sortira pas des clous du réalisme. Xavier Giannoli se réjouit avec ostentation d'avoir élu son salaud dans le vivier de la gauche, quitte à réécrire l'Histoire ; Emmanuel Marre semble jouer carte sur table – son salaud l'est d'emblée en l'étant toujours davantage – mais pour nous laisser le soin d'avoir tous les atouts en main : le rire qui immunise en séparant de part et d'autre de l'écran les salauds et qui s'en gaussera avec distance parce que moquer l'autre, c'est a minima signifier que l'on a le souci affiché de s'en démarquer ; les anachronismes nous informant que l'on rira encore de bon cœur de tous les Marre d'aujourd'hui, à la condition cependant de rester toujours vigilant-e, sur le qui-vive, quant à nos propres aspirations pavant l'enfer de la collaboration des meilleures intentions de l'idéalisme.
Parce que, des Marre, il y en a partout, ils pullulent, ils essaiment dans la marre. Rire du médiocre est un plaisir court et vain. On peut se bidonner à répétition en échouant à faire oublier qu'on a collaboré. Et qu'on collabore encore, autant du côté du « cinéma financé » que de celui d'un public qui ne peut que se réjouir que les médiocres soient des cibles si faciles en valant de fantoches, d'épouvantails offusquant le fait que la collaboration n'est pas une menace qui remonte à pas si loin et qui reviendrait si l'on croit que tout ceci est d'un autre temps, mais bien un présent épouvantable.
Quand dominent les expressions multiples d'un « rire fasciste » analysé par Denis Saint-Armand dans sa diffusion sur les grands canaux de la télécommunication planétaire [1], on est rappelé à l'idée élémentaire que le rire est politique, et qu'un rire de type libéral raillant les vilenies individuelles est bien moins pertinent qu'un rire antifasciste qui s'attaque aux conditions de production des vilains.
Arrière-petit-fils d'Henri Marre, Emmanuel Marre a donc retenu de son aïeul un destin en forme de marrade. Mais le patronyme hérité est piégeux quand se marrer a pour voisinage étymologique l'adjectif marri (le verbe « marrir » est porté disparu) qui signifie s'ennuyer, se désoler. Notre salut provoque-t-il des marres (ou pelles) de rire pour autant qu'elles pallieraient à sa réelle affliction, sa profonde désolation d'une filiation qu'il s'agirait d'apurer comme d'un livre de mauvais comptes ?
Pour Jean-Paul Sartre, le salaud est le sujet d'un renoncement plus fondamental que tous les autres, celui de sa liberté à laquelle il substitue sa mauvaise foi en dépit des démentis écornant la nécessité supposée de son existence, fonction ou destin [2]. À l'évidence, Jean Luchaire et Henri Marre sont dans l'optique sartrienne des salauds mais, à l'aune de la réception critique des films respectifs de Xavier Giannoli et Emmaniel Marre, la nouvelle version de gauche s'opposerait à sa récente version droitière. On est pourtant intimement persuadé qu'elles se recoupent sur leur extrême-centre, ce bord commun selon quoi tout s'équivaudrait, gauche et droite, réformiste (du travail) et révolutionnaire (de la communauté nationale), idéalisme et collaborationnisme – en même temps, la rengaine est connue, même si on l'entonne sur sa queue de comète. Pour Hugues Jallon, le temps des salauds est à l'actuelle normalisation du fascisme par ralliement des dominants à un nouveau consensus soumettant les restes du libéralisme aux exigences de l'autoritarisme palliant à un déficit exponentiel de consentement. Une formule lui sert de boussole : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons » [3]. Les fous, d'accord, les livres d'histoire nous en ont instruit ; les salauds, on les repère dans les films leur accordant leur privilège, c'est bien noté ; mais les cons ? Peut-être, parmi eux, abonde la claque pour applaudir aux exploits du « cinéma financé » qui ne joue la balle qu'à l'extrême-centre qui est un « ninisme » selon la belle trouvaille de Roland Barthes. Le renvoi dos à dos y est l'affirmation du statu quo.
La bourgeoisie se protège ainsi : sur la droite de sa droite, il y a ceux avec qui collaborer est possible si l'on est en capacité de sereinement différencier les bonnes collaborations des mauvaises (mais la différenciation est par elle-même fautive d'être impliquée, intrinsèque à l'imaginaire de la collaboration) ; à la gauche de sa gauche, il n'y a rien de rien, sinon un pur et indescriptible chaos.
Quand Henri Marre prend ses quartiers au commissariat à la lutte contre le chômage du Limousin, c'est dans la bourse du travail de Limoges dont la CGT a été expropriée. Quelques pancartes exposant les slogans pétainistes et une grande photo du « Maréchal » s'inscrivent d'abord maladroitement – autre occasion de bonne rigolade – sur la fresque du salariat uni et rassemblé pour en finir avec le patronat. La convergence symbolique des représentations du réalisme socialiste et des formes du travaillisme nationaliste coïnciderait de surcroît avec l'actualité des bourses du travail menacées par des mairies de droite-extrême-droite quand les syndicats n'en sont pas expulsés [4]. Mais la maladresse initiale est vite oubliée et la naturalisation du panorama efface vite le montage de ses éléments hétérogènes. Les idéalistes du travail se suivent et se ressemblent. Ailleurs, la dénonciation des élites parlementaires indiquerait à tous ceux qui la relaient formellement aujourd'hui qu'elle insémine dans les meilleures intentions de leurs critiques le poison du fascisme.
Marre des Marre et des films marris, autrement dit qui sont d'esthètes marrades assainissant par le rire et l'affront l'acidité de leur affliction, peut-on alors s'autoriser à dire que l'on en a marre aussi ?
La scène d'ouverture de Notre salut est d'une exemplarité que l'on qualifiera d'accablante : Henri Marre est à une soirée mondaine dont les ivresses doivent sûrement un peu à celles décrites avec un peu plus de trouble et d'invention par Patrick Modiano, notamment dans La Ronde de nuit (1970). La mise en scène se veut indécise et flottante – la caméra a des hémorroïdes, l'instabilité des cadres frôle l'informe, les dialogues froufroutent – feignant le dilettantisme dans lequel en vérité elle se love ; aussi velléitaire en somme que son protagoniste intrigue d'abord en volontaire croyant ainsi rédimer la médiocrité ambiante dont il est comme tous les autres une active cheville ouvrière.
Par trois fois, Henri Marre se fait moucher. D'abord par un officiel qui lui répond, après une défense réflexe du maréchal Pétain, que sa ferveur fait de lui un « couillon » risquant d'apparaître aussi pour un traître jouant double-jeu (en substance : vous affirmez haut et fort rouler pour le Maréchal mais vous roulez si mal pour lui que vous êtes la roulure plus probable de Londres et de Gaulle). Ensuite par un mondain (serait-ci Henriot, le roi de Radio-Paris qui rejoindra la milice avant d'être abattu en 1944 ?) qui lui lit les lignes de la main en soulignant avec gourmandise (Laurent Poitrenaux le joue excellemment, avec une truculence somme toute assez chabrolienne) qu'elles sont si peu prononcées qu'elles avertiraient leur porteur qu'il n'a droit à aucun avenir radieux. Enfin par Henri Marre lui-même lorsqu'après avoir chipé de la nourriture du buffet, il s'enfonce dans la nuit en s'empiffrant et éructant « bande de connards » à ceux qu'il quitte sans leur laisser la possibilité de lui rendre la pareille. Sauf que le film s'en chargera – et le public d'en être le greffier complice.
Les trois affronts font trois fois mouche, les trois coups du lever de rideau d'une série sans discontinuer de théâtrales humiliations. On n'avait pas compris ? On en aura encore davantage pendant deux heures. D'emblée trois fois séché, Henri Marre ne cessera plus d'être mouché. Pour le puceau emmitouflé dans le prépuce de ses grandes idées sur le management, le film fera office de dépucelage à répétition – ad nauseam. L'embauche d'une secrétaire ? La plantureuse ne sait pas taper à la machine mais c'est une grosse déconneuse, elle est filmée comme cela. L'aménagement de son bureau ? L'espace est tout petit et l'embrasure de la porte enfonce le clou du mesquin. Son jeune conseiller ? C'est à son supérieur qu'il exige son limogeage parce qu'il peut opposer sa répugnante charité (il a payé avec le budget du service paille et pots de chambres aux juifs raflés et déportés) à celui qui n'a pas eu autant d'égards pour ce qui n'est après tout qu'une somme de chiffres sur du papier à colonnes. Un rival du commissariat à la lutte contre le chômage ? Lui ne craint pas de se salir les mains dans l'antisémitisme quand Marre s'en croit immunisé parce qu'il n'en relaie pas les énoncés. Les dernières élites pétainistes réfugiées à Paris et dirigées par un improbable Thierry de Peretti affublé de ridicules lunettes noires, au cas où l'on n'aurait pas capté la cécité qui tous les afflige, Marre compris ? Plus ridicule encore sera leur sort braillé par un jeune milicien chevronné qui perçoit le groupe du plus mauvais œil, métaphores excrémentielles à la clé.
Last but not least, la propre compagne d'Henri Marre, Paulette interprétée par Sandrine Blancke, avatar sec et d'os d'Emmanuelle Devos : elle est la plus autoritaire, la plus sévère et cassante. Quand elle brocarde lors d'un dîner chez le préfet la médiocrité de son professeur de latin, un zoom en fera sentir passer la pilule à ce pauvre Henri Marre qui ne peut pas ne pas se sentir concerné. Et puis toute la salle rit et, assurément, Swann Arlaud le sait par avance, lui qui ne peut s'empêcher de sourire à intervalles réguliers durant Notre salut pour se protéger, lui aussi, de ce qu'il incarne.
S. Arlaud fait le salaud mais si mal, si insincère qu'il croit ainsi faire un pas de côté et s'en tirer quand « les salauds sont sincères » (Jean-Luc Godard) et que leur sincérité est si massive et totale.
Une caractéristique de Notre salut trouve à se préciser : le rire est non seulement contre mais de connivence. Le comique d'Emmanuel Marre aurait ainsi valeur d'immunité diplomatique. Si l'on rit contre, c'est avec celles et ceux qui se rassurent collectivement d'identifier le médiocre et le blâmer.
Le voilà donc, notre salut : un rire conjuratoire mais la catharsis ne dure que le temps du film. Une fois sorti-e-s de la salle, il faut bien retourner au charbon et ne pas seulement se demander comment battre dans les urnes l'extrême-droite en 2027 puisqu'elle est déjà là, dans les murs des institutions [5].
Paulette Marre intéresse un peu plus qu'Henri. En alternant vouvoiement et tutoiement dans ses correspondances qui scandent off la narration du film, elle témoigne d'une ambivalence à l'égard de son mari, espérant des réussites dont elle pourra profiter avant de comprendre qu'il est un bon à rien, grand dans les ambitions et tout petit dans leurs réalisations. D'ailleurs, à la fin du film, il l'abandonne avec leurs trois enfants qui – on le remarque en passant – n'intéressent pas davantage le réalisateur. Cornérisé par la focale adoptée, il en épouse certains biais. Autre manifestation d'une petitesse quasi-proverbiale : combien de fois Henri Marre essaie de se caser, lui ou des exemplaires invendus de son bouquin, avant d'échouer à approcher Pétain ou, pire, de prendre des risques à frayer du côté de la ligne de démarcation pour récupérer – quoi, sinon un carton rempli de chats ?
L'obséquiosité de cet homme prêt à tout pour arriver est la manière veule dans laquelle il moule ses grandes volontés managériales ; face à quoi, Emmanuel Marre répond par ses velléités formelles et ses sarcasmes en donnant raison à son arrière-grand-mère. Mais un roman familial ne fait pas un manuel d'antifascisme et, face à l'imperium de la force, les armes requises ne peuvent être faibles.
Avec Paulette, Henri ira au cinéma pour voir L'Éternel Retour (1943) de Jean Delannoy d'après Jean Cocteau. Le générique-début affiche en grand cette main qu'un mondain lui aura lue au début. La relecture pseudo-nietzschéenne du mythe de Tristan et Iseult aura fait en ce temps-là de Jean Marais une vedette, tout en suscitant outre-Manche une bronca critique côté anglais qui y a perçu –blondeur artificielle des acteurs oblige – une apologie de l'aryanisme. À l'évidence, Paulette et Henri ne sont pas de nouveaux Tristan et Iseult. L'éternel retour se jouerait alors ailleurs, dans les vieilles passions tristes du salaud qui a fait de sa médiocrité la volonté de néant de ses ambitions.
La référence managériale informe qu'Emmanuel Marre a lu Libres d'obéir (2020) de Johann Chapoutot en relayant ceci que le management, qui impose avec l'organisation du travail de faire plus avec moins mais en toute liberté, est une disposition qui, établie à l'époque du taylorisme et du fordisme, aura été à la fête avec le nazisme, avant son regain après-guerre dans la refondation allemande du libéralisme (l'ordolibéralisme) pour laquelle se sont engagés d'anciens nazis. La liberté proclamée y est sous contrainte et l'autonomie, une hétéronomie du genre surmoïque [6]. On attendait donc Notre salut sur ce terrain-là, concret, mais il n'en sera rien ou presque, on y reviendra plus bas. Si Henri Marre travaille en organisant le travail des autres, c'est en œuvrant surtout à se constituer comme élément important du système qu'il cherche à tout prix à intégrer et qu'il défend. Son travail tient à se faire une figure, à faire bonne figure en étant le metteur en scène de sa représentation. Le film œuvre, lui, à le déballonner en libérant seulement du gaz hilarant. Alors que le hors-champ est pleinement saturé de zyklon-b, Notre salut se gargarise de ses propres miasmes.
Pourtant, il y en avait de la matière à creuser mais, là, il semblerait que l'on touche à ce qu'il y a de plus impensé et tabou dans Notre salut. L'orgie mondaine aurait tout de la soirée cannoise et le sigle CLC (Commissariat à la Lutte contre le Chômage) est si proche de celui du CNC. Ces deux piliers institutionnels du cinéma d'auteur sont les deux battants d'une fenêtre d'Overton ; s'y balise le tolérable qui n'opère que par suspension des contraires, par neutralisation des antagonismes. La lutte des classes y a disparu, l'antifascisme est un gros mot et le génocide à Gaza ne se dit qu'à l'endroit où l'on dénombre sous les gravats les victimes sur le monceau desquelles on ose pavaner.
On peut collaborer à un ordre consensuel et démocratique et la fête est, ici comme dans Rien à foutre ou ailleurs Les Rayons et les Ombres, une façon de s'en divertir. S'y joue une ferveur à dire tout haut ce que pense exactement son voisin et la déclaration (attention, chef-d'œuvre !) est une autre couillonnade, le faux-semblant dénié ou inavoué d'un salut recherché y compris du côté de ceux qui luttent vraiment et dont les maîtres ès représentation ont besoin pour autant qu'ils resteront hors-cadre. Le brelan des Marre (et un même carré si l'on y ajoute un certain Jean-Baptiste dans le rôle de Maux, le fonctionnaire moins immonde que les autres parce que catholique social) fait marrer d'une collaboration qui varie à travers le temps et à laquelle l'Emmanuel se sait compromis.
Brecht abrégé, réaction et abréaction
Henri Marre est un opportuniste (l'occasion fait le larron et la fête est une foire – pour nous la comédie noire, pour eux d'une franche foirade), un arriviste (arriver c'est oublier d'où l'on est parti en voulant en savoir le moins possible sur la place que l'on est parvenu à occuper), un carriériste (faire carrière est sa belle affaire, une entreprise de soi, déjà de l'auto-entrepreneuriat). Ses ancêtres sont romanesques, moins Eugène de Rastignac que Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues (1837-1843) d'Honoré de Balzac, voire Georges Duroy dans Bel-Ami (1885) de Guy de Maupassant, mais il n'arrive jamais à leur cheville. Henri Marre est un fin-de-race même si le film s'efforce de démontrer que leur héritier a la peau dure en continuant de faire la peau de l'actualité.
Pour rendre compte du fait qu'Henri Marre n'est pas une relique du passé mais bien notre contemporain obscur et ignoré, Emmanuel Marre a mis au point une forme pour partie déjà largement expérimentée avec Rien à foutre et dont les innovations supposées ont pleinement participé au tressage de la dithyrambe. Ainsi, Notre salut disposerait selon la critique d'une modernité qui, loin des effets de manche de Xavier Giannoli qui font tourner son classicisme à vide de l'académisme, aurait l'insigne mérite de réussir à insinuer la sensation du présent dans le passé.
Il faut en effet en déployer des trésors d'invention pour exercer une faculté que la modernité cinématographique nous aura exemplairement enseignée, celle de la critique. Si l'on pense qu'avec Jean-Luc Godard et d'autres cinéastes de sa génération, ainsi Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, la modernité désigne le moment où la critique du cinéma est directement passée dans les images du cinéma, on en conclura alors que la critique est un élément décisif du dispositif : par disjonction des articulations habituelles de la narration, par montage d'éléments hétérogènes rompant avec la hiérarchie du régime dominant de la représentation, par anti-naturalisme dans l'interprétation et par tous les courts-circuits nécessaires, hiatus, coupes et sauts, à dialectiser la critique par l'autocritique.
La critique n'est pas un vain mot même si la corporation qui en usurpe le nom en dévoie plus souvent qu'à son tour l'usage. Puisque le nom de Bertolt Brecht, référence commune aux cinéastes modernes évoqués plus haut, n'a étonnamment pas été tant cité au sujet de Notre salut, on devra redire combien le dramaturge allemand en avait fait un arme antifasciste, « la seule productive, la seule digne de l'être humain » à l'époque où Goebbels en a par décret prononcé l'interdiction le 26 novembre 1936 en préférant à la manie « juive » du jugement dans l'art la complicité des comptes rendus. Brecht écrit ainsi que « l'interdiction de la critique correspond à l'interdiction de l'art. En ce sens, il s'agit d'une entreprise pour sauver les artistes. Il faut bien interdire qu'ils soient critiqués si on leur interdit de faire de l'art ». Contre la critique qui « fait les trésors de l'existence et améliore la vie », le nazisme a outrageusement répondu par l'identification : « Qui s'identifie à un être humain, sans reste, abandonne toute critique à son égard, et envers lui-même » [7].
On en déduira dès lors que toute récrimination envers l'exercice critique est essentiellement fasciste. À un autre bord du propos, la non critique de la majorité des critiques professionnel-le-s devant Notre salut vérifie une autre assertion brechtienne : « À la place des critiques, on a mis des médecins ». Le salut de la critique plébiscitant Notre salut aurait tout de l'auto-médication. Il en va d'une manière d'identification réciproque, le réalisateur et ses récepteurs, anesthésiant la critique.
Et c'est parce que la critique manque de faire son travail que le cinéma manque de faire le sien.
L'éventail de l'inventivité que l'on prête à Notre salut est toutefois restreint. La focalisation subjective sur le protagoniste est un premier compromis avec l'ordinaire cinématographique et la succession des scènes détaille chronologiquement ses efforts laborieux pour arriver et d'autres qui ne le sont pas moins pour prendre la poudre d'escampette, d'abord à Paris puis vers le sud du pays. De fait, Emmanuel Marre refuse tout romanesque ; aucun moment fort ni rebondissement. Henri Marre est un médiocre et il ne lui arrivera rien que du médiocre. À la différence des orgies du film de Xavier Giannoli, les fêtes sont tristes ou mornes dans Notre salut. Le refus tenu des grandes identifications s'allie cependant à une esthétique du ciblage : Henri Marre est nul, à son aise dans les alcôves du pétainisme, et toutes les scènes ont les unes après les autres pour tâche de le seriner.
Mise à la porte, l'identification revient cependant par la porte de derrière comme par fenêtre. Par la porte de derrière, c'est-à-dire dans la salle de projection, ce lieu de communion par le rire des spectatrices et spectateurs irrésistiblement séduit-e-s par une comédie dont les ressorts sont de connivence. Dans le rire unanime (ou presque), les regards ne font qu'un : aucune contradiction, aucun antagonisme, aucune division n'est à l'horizon. Le rire contre et connivent est férocement consensuel comme la médiocrité d'Henri Marre est sans l'ombre d'un doute indiscutable. Y aide l'interprétation, souvent louée pour faire passer, dans ses hésitations et décalages de la déclamation stricte des dialogues, le frisson de l'actuel dans la reconstitution voulue minimale de l'inactuel.
Tous les choix filmiques y participent : les cadres souvent lâches indiquant que l'opérateur est en recherche du bon cadre qu'il ne trouvera que très rarement ; l'emploi d'un projecteur lors des scènes de nuit renforçant le surlignement de l'artifice, tout en jouant dangereusement avec son usage tactique dans l'imaginaire des commissariats de police ; les contre-plongées lors des scènes de rue pour attraper le présent des prises, mais réduit à des hauteurs abstraites (toits, ciel, bout de la tour Eiffel), et de telle manière que ces plans évacuent toute population qui réellement s'y trouverait : enfin la semi-improvisation dirigée à partir d'un scénario écrit mais servant de base pour l'interprétation, et calquée sur ce que les comédiens professionnels du théâtre appellent une écriture de plateau afin donner au jeu une plasticité et des marges de manœuvre abondantes en effets de réel.
On l'a dit, Notre salut oppose son formalisme velléitaire à l'idéalisme vicié des volontaristes. Emmanuel Marre cherche, il en expose tous les signes, alors qu'il aurait fallu pour lui trouver.
Le dilettantisme bute ainsi sur ses limites que l'on vient pour quelques-unes d'énumérer : le rire con car contre, consensuel car connivent ; les rues vidées par le choix de l'axe de caméra ; le projecteur dont la lumière frise l'aveuglement policier ; les actrices et acteurs qui troquent leur balbutiement contre l'idée qu'elles et ils sont saisis dans une forme de naturel, bancals par rapport aux personnages qu'ils jouent, mais sans pour autant en disloquer l'interprétation ; les effets de réel qui ont peu à voir avec ce qu'en disait Roland Barthes leur assignant dans la grande tradition du roman la fonction de déchet dont l'inutilité élargissait le champ du réalisme [8], et davantage avec une forme renouvelée de naturalisme à la petite semaine pour signifier seulement qu'en jouant, on joue à jouer.
Le naturalisme revient en effet par la porte de derrière (le public en chœur, rassemblé par le rire de connivence) comme par la fenêtre (l'identification aux interprètes qui, en jouant qu'ils jouent, marquent ainsi qu'ils sont hétérogènes à leur rôle). Si Notre salut possède une valeur documentaire, c'est moins par conséquent pour documenter notre présent que décrire une ambiance de tournage plutôt détendue avec des interprètes manifestant – le sourire de Swann Arlaud – qu'ils ne sont pas dupes. Le film d'Emmanuel Marre ne possède aucune autre valeur documentaire. À ce titre, il diffère peu d'un film comme Pacifiction (2022) d'Albert Serra qui instruisait avec une plus grande conviction que sa pseudo-critique de l'impérialisme français en Polynésie était le cache-misère des réjouissances du tournage, cocktails à gogo, soirées tropicales et grandes vagues du Pacifique.
L'effet de réel recherché témoigne surtout pour les largesses du tournage, en terme de temps notamment (Notre salut a coûté cinq millions d'euros, légèrement supérieur à la moyenne du cinéma français). Et il abreuve un « style hyperdirect » dont Eric Rohmer critiquait il y a déjà trente ans l'abus au nom d'un naturalisme qui fait l'économie du travail d'écriture et de composition [9]. Surtout, le style hyperdirect en tant qu'il carbure aux déchets langagiers et posturaux de l'effet de réel recherché organise sournoisement la soumission du travail (salopé) des interprètes à l'explicitation du grand n'importe quoi politique dans lequel leurs personnages sont embarqués.
Face aux volontaires de la collusion du management et du fascisme, un film oppose ses velléités et son dilettantisme. Quand le monde est ainsi brutalisé, on est en droit d'attendre des œuvres d'art affichant de s'y frotter avec plus de fermeté. Lorsque le consensus règne qui va à la fascisation de la bourgeoisie, la vérité doit trancher avec toute la sévérité exigée. Dixit Brecht : « La vérité a quelque chose de guerrier, elle ne combat pas seulement la non-vérité, mais ceux qui la répandent. » [10]
Enfin, les chansons. Leur emploi assumant l'anachronique est censé asserter d'une discrépance, sinon d'une discordance des temps avérant la reconnaissance du passé par le présent et réciproquement [11]. « Sounds Like a Melody » d'Alphaville lors de la soirée mondaine en ouverture de Notre salut, « Live is Life » d'Opus à l'occasion du montage d'archives pétainistes et « Popcorn » de Gershon Kingsley après un dîner chez le préfet sont les trois scansions musicales de l'anachronique. Seraient-elles l'expression de la collusion objective de la pop-music avec le fascisme ? « Les inculpabilisables dansent » comme Milan Kundera l'avait relevé dans Les Testaments trahis [12], à l'époque où le kitsch devient une religion esthétique et planétaire. Emmanuel Marre mobilise le kitsch dans le montage des images d'avant-hier avec les musiques d'hier que l'on écoute encore aujourd'hui. Mais l'usage des citations musicales est ironique et si leur montage bouscule le naturalisme au second degré général à l'esthétique de son film, celui des interprètes se dépatouillant durant le tournage des scènes, il entérine aussi la coïncidence du kitsch et de l'ironie.
Le pire exemple donné est la scène du dîner chez le préfet. Le cadre large, la scénographie et les tentures rouges font de l'œil à Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975) de Pier Paolo Pasolini. Et l'œillade est insolente, signe de frivolité et d'inconséquence typique du dilettante, qui s'amuse avec l'antifascisme sans en assumer jusqu'au bout l'ambition, et même l'aporie : la jouissance des bourreaux n'est représentable qu'à compromettre par le plus grand inconfort notre regard. Le rire s'étrangle vite chez l'italien. Le malaise étreint et contamine la sensibilité jusqu'à l'asphyxier. Pris dans l'impossibilité même de son projet (critiquer le fascisme c'est en approcher l'exercice jusqu'au dégoût), Pier Paolo Pasolini aura au moins établi ceci que l'ironie est l'arme des faibles face aux forts qui ne le sont qu'à s'efforcer à rendre désirable les abjectes passions dont ils sont les servants.
Alors, Brecht dans tout ça ? Le brechtisme formel de Notre salut tiendrait de l'abrégé pour un lectorat pressé, davantage d'une forme d'abréaction au sens strictement freudien du terme, c'est-à-dire d'une décharge émotionnelle par quoi on se libère d'un événement traumatique refoulé qui serait en l'espèce la référence à Brecht [13]. Et, de l'abréaction à la réaction, il n'y a qu'un préfixe.
Ironiser c'est jouir d'avoir le fin mot de l'histoire passée et de celle en cours. La réjouissance des inculpabilisables d'hier rejoint alors celle des inculpabilisables d'aujourd'hui qui y auront trouvé une nouvelle occasion de se marrer des figures, qu'elles soient de fiction comme issues d'archives. Notre salut s'apparie ainsi à Oui de l'israélien Nadav Lapid : quand le second exacerbe les formes festives de sa mauvaise conscience pour tenir à distance les charniers de Gaza, le film d'Emmanuel Marre préfère ironiser gentiment sur la collaboration d'hier en préparant les esprits à la suivante.
Tout cela est d'une extrême immaturité. C'est pour cela que la seule séquence aimable est la dernière. Henri Marre en fuite passe quelques instants avec un garçon que sa mère lui confie, le temps de trouver l'argent qu'un passeur exige. La photographie se met alors à rosir, l'enfant joue peu, loin du film et Swann Arlaud le regarde comme le gardien d'une enfance refusée par un film qui succombe à la puérilité. L'enfance n'est retrouvée qu'avec un sens aigu des responsabilités.
Le rire contre et connivent l'est des ironistes se sachant ainsi immuniser contre toute responsabilité. L'irresponsabilité pour le « cinéma financé » à pactiser à la source avec ses financiers est non seulement un démenti concret par le montage des budgets, mais les pages en cours d'écriture d'un livre publié par un historien du futur sur la cohorte bariolée des irresponsables d'aujourd'hui [14].
Vade retro – le chagrin qui fait pitié
Notre salut prête à rire mais sa comédie est de chagrin. On sait bien que l'on ne rira pas longtemps. On sait encore plus, sinon autant, que le rire ne suffira pas à faire taire la bourgeoisie qui fascise. S'il est le document de quelque réalité, c'est celle du salut ultime offert par qui saura ironiser des idéalistes et volontaristes de toute espèce, en attendant d'aménager sa place dans l'époque qui vient.
Henri Marre est ainsi brocardé pour ses ambitions managériales et sa médiocrité de fonctionnaire et de mari, pour son opportunisme et son arrivisme à vouloir s'épanouir dans un champ de fumier. Et voilà qui suffirait : on se marre du petit obséquieux qui fait pitié alors qu'il y a tout lieu de s'en chagriner et puis, aussitôt, de n'en pas décolérer. L'ironie est un geste de dandy, superficiel, frivole, inconséquent. Fasciné par Pétain, Marre donne raison à Hegel : « (…) c'est pourquoi les autres hommes suivent des conducteurs d'âmes, car ils sentent la violence irrésistible de leur propre esprit inférieur qui leur fait face » [15]. Et tant pis pour qui a de l'admiration pour Kwame Nkrumah et Patrice Lumumba à ne citer que ceux-là, non pas pour les idolâtrer mais pour puiser dans de tels modèles, existentiels et révolutionnaires, des affirmations suffisantes à parer à notre médiocrité.
On allouera à Notre salut le fait qu'il adopte une position antinomique à celle de Louis Malle avec Lacombe Lucien (1974) coécrit avec Patrick Modiano. Loin de circonscrire la mentalité de son milicien à l'ordre (apolitique mais très idéologique) des contingences et circonstances, et plus généralement d'une ontologie abstraite du mal radical, le film d'Emmanuel Marre offre la description d'un idéaliste doublé d'un volontariste, d'un homme qui a des idées et les partage avec son entourage. Sur ce plan même, il fait mieux que Les Rayons et les Ombres qui se pourlèche complaisamment les babines avec son piètre pacifiste qui est surtout mordu par le virus du lucre.
Mais Notre salut dépolitise à tout va selon ses dispositions propres, en abusant de sa focale subjective pour se refuser d'apprécier qu'idéal et persévérance ne mènent pas seulement à Vichy.
Entre une évocation lapidaire de la résistance (attention, Henri, tu es ciblé – oui ? et puis c'est tout) et la bourse du travail dont les représentations cégétistes s'accouplent avec les nouveaux slogans de la « révolution nationale », le film d'Emmanuel Marre se bouche délibérément la vue sans jamais sortir de ses propres ornières. Une séquence emblématique de cette vision étriquée de la période, pas loin de recouper la médiocrité de son personnage, est délivrée lors de la rencontre avec les paysans charbonniers. Pour une fois qu'il est concrètement question de travail, on s'attendait à être servi. À la place, on a droit à une longue séquence taiseuse. Contrairement aux bourgeois, les gens du peuple n'ont rien à dire, ils sont mutiques par atavisme. Misérabilisme d'une sociologie vulgaire.
Comment ne pas penser, alors, au Chagrin et la Pitié (1971) de Marcel Ophuls ? Lui aussi maniait les archives avec ironie mais elle s'exerçait de façon originalement contrapuntique, dans la dialectisation de ses entretiens filmés selon le style documentaire qualifié alors de « cinéma direct ».
Surtout, tout le monde parle et n'importe qui a quelque chose à dire de son expérience de la période, du dandy qui a rejoint la division Charlemagne au nom de son idéalisme à des politiciens de gauche tels Pierre Mendès France et Jacques Duclos, de la coiffeuse torturée lors de la Libération et restant campée sur ses positions pétainistes au pharmacien Marcel Verdier, sans oublier les paysans racontant leurs engagements dans la résistance et la déportation avec une bonhomie renoirienne. La force du film de Marcel Ophuls, discutable sur bien des points (la minimisation de la résistance et la préparation des entretiens donnant l'avantage à l'intervieweur sur les interviewés), est une égalité dans la prise de parole et l'expression de la conviction, transversale aux assignations sociales. Les personnes existent si fort qu'elles sont de formidables personnages de roman, des embrayeurs de fiction. Projeté en salle après avoir été refusé de diffusion sur l'ORTF (il ne l'a été à la télévision qu'en 1981), le documentaire montre que la réalité déborde de mises en scène de soi et de mythes ; à l'inverse, Notre salut restreint le champ social des paroles en ne documentant que ses procédés.
L'époque actuelle marque son désir de retour en cinéma à la période de l'occupation comme ce fut le cas au début des années 70. Après tout, on peut bien aujourd'hui s'autoriser à longueur de médias à dire que le régime de Pétain a sauvé les juifs français de la déportation et des chambres à gaz [16]. Le Chagrin et la Pitié et Lacombe Lucien dominaient hier les esprits ; Les Rayons et les Ombres et Notre salut en seraient-ils les nouveaux parangons ? Lors d'un numéro fameux des Cahiers du Cinéma, Serge Daney et Michel Foucault discutaient de la nouvelle esthétique en cours qu'il qualifiait de « mode rétro » pour en critiquer les linéaments : l'absolution de la responsabilité politique de la droite et des élites culturelles et économiques ; l'effacement des résistances populaires [17]. Xavier Giannoli prête le flanc au fatalisme des pulsions, avec l'enrichissement personnel et le rapport incestuel entre Jean Luchaire et sa fille rêvant de cinéma. Il est un naturaliste traditionnel quand Emmanuel Marre joue des effets de réel et du naturel de sa mise en scène, mais à seule fin de rire des médiocres tout en cousant la bouche des figures issues des classes populaires.
On peut relever encore le moment le plus dramatique de Notre salut, celui de la discussion entre Marre et son assistant sur la meilleure manière de répondre aux exigences nazies dans la déportation organisée des juifs. Comment faire bien avec moins, moins de camions, moins d'essence ? On retrouve là les doubles contraintes contradictoires analysées par Johann Chapoutot dans Libres d'obéir, à ceci près que la discussion se clôt sur un zoom sur le visage de Marre, pensif. Le travelling optique accomplit ainsi une double fonction : identifier un coupable tout en autorisant son interprète à forcer une gravité nous informant qu'il n'est pas dupe de ce qui est en train de se jouer.
Henri Marre est bien coupable devant l'Histoire mais, aussi important, son acteur le fait savoir. Et même trop, à telle enseigne que l'acteur marque avec insistance d'évidentes distances avec son rôle. C'est le sens profond de Notre salut : la collaboration est possible, à condition qu'elle soit raisonnable. L'offuscation marquée avec ostentation est dans le marigot actuel pudeur de gazelle.
Comment telle scène pourrait-elle se prévaloir de ses références, ainsi la lecture de la « note technique » de juin 1942 dans Shoah (1985) de Claude Lanzmann et sa reprise dans l'analyse du management contemporain dans La Question humaine (2007) d'Élisabeth Perceval et Nicolas Klotz ? Dans ces films-là, on cesse de croire que ceci est d'un autre temps : on entend que l'on crie sans fin. Le nazisme n'est pas un accident de la modernité, mais sa culmination sous la forme d'un auto-anéantissement. Son rayonnement fossile est un laser brûlant les terres du Proche-Orient. On n'attend pas d'un film qu'il réduise la portée d'une telle réalité sur des expressions d'indignation.
Aux deux bords du spectre – le ressentiment droitier contre la gauche et l'ironie impuissante de sa variante culturelle et libérale –, Les Rayons et les Ombres et Notre salut communient pour l'essentiel qui est à l'extrême-centre : en réinventant un nouveau « rétro » pour aujourd'hui, ils sacrifient à l'idée, qui est une obsession, que le temps des salauds est celui d'un anti-antifascisme.
Vrai tradi et faux moderne, Xavier Giannoli et Emmanuel Marre se regardent en chiens de faïence. Et attention, on n'a pas encore vu Moulin de László Nemes, candidat probable au « néo-rétro » en ayant assuré à une personne issue des rangs de Parole d'Honneur qui a interpelé Gilles Lellouche, l'acteur jouant le résistant lyonnais torturé par la Gestapo de Klaus Barbie, sur le fascisme actuel et son remède « LFIste » que, non, la politique n'a vraiment rien à faire ni voir avec le cinéma.
Les rois du « néo-rétro » affirment aller de l'avant en regardant en arrière ; ce qui est la meilleure façon de pétrifier le présent percé de trous de mémoire alors que c'est d'une trouée dont nous avons bien besoin, autrement dit d'une forme rappelant la modernité à ses forces critiques et antifascistes.
Brecht a décrit de telles dispositions qui sont de consentement avec l'ordre existant : « L'esthétique bourgeoise choisit une voie facile en demandant aux spectacles qu'ils parviennent à concilier les contraires, à effacer les différences d'opinion, à réunir tout le monde dans la jouissance artistique. Il est manifeste que nous ne pouvons collaborer à cette entreprise d'aucune façon » [18].
Les conformistes et notre musique
Lorsque Notre salut a été projeté en compétition officielle du Festival de Cannes où il a reçu le prix du meilleur scénario, la fin de projection a été récompensée par la traditionnelle ovation. Emmanuel Marre s'est alors saisi du micro pour dire au public, non pas une fois mais deux : « plus jamais ça ».
Le serment des survivants du camp de concentration allemand de Buchenwald, rassemblés sur le place d'appel le 19 avril 1945 pour prêter allégeance à la promesse de rendre impossible les conditions d'une réapparition du nazisme, est devenu le mantra officiel des démocraties libérales qui sont des oligarchies toujours plus illibérales, autoritaires et complices aujourd'hui d'un génocide. Deux options étaient alors disponibles : Xavier Giannoli s'en moque dans Les Rayons et les Ombres puisque Jean Luchaire, qui en prononce d'ailleurs anachroniquement le terme (pour parler de la boucherie de la Première Guerre mondiale), est le salaud issu des rangs de la gauche que la gauche voudrait oublier si l'on suit à la lettre le narratif de la droite-extrême-droite. L'ironie est chez ce réalisateur plus féroce que chez Emmanuel Marre : l'homme qui alors dit publiquement se battre pour ne pas répéter l'horreur de 14-18 est un agent qui aura participé à faire celle de 39-45.
L'autre option a été énoncée par Jean-Luc Godard avec sa lucidité coutumière. Dans l'épisode 3a (« La monnaie de l'absolu ») des Histoire(s) du cinéma (1988-1998), le cinéaste raconte les circonstances de l'avènement historique du néoréalisme sur les ruines fumantes du fascisme. Il en allait alors d'une dignité retrouvée : d'un peuple face à son image, de réalisateurs qui pour certains avaient collaboré (comme Roberto Rossellini) et d'un pays devant le courage de ses partisans. Avant de célébrer « la grande moisson du cinéma italien », Jean-Luc Godard narre les atermoiements qui lui étaient contemporains, ainsi la réalisation d'un film comme La Liste de Schindler (1994) de Steven Spielberg qui croit bon de reconstituer Auschwitz avec les moyens spectaculaires du cinéma. Voilà comment, dans les faits (l'époque de réalisation de cet épisode est également marquée par la guerre civile algérienne et le nettoyage ethnique par l'armée serbe en Bosnie), « plus jamais ça » est devenu « c'est toujours ça ». Le serment d'interrompre le continuum catastrophique de l'Histoire est devenu le mantra consolant de la rengaine du pire.
Les options étaient sur la table. Entre l'ironie méchante et la lucidité tranchante, Emmanuel Marre a choisi : le serment – sans l'histoire de sa profanation ; la promesse – sans le réel de ses mutilations. Il a ainsi énoncé devant le parterre de ses thuriféraires que la Palestine n'était pas suffisante pour oser dire ce qui contrevient aux envolées fédératrices trahissant un serment en slogan consensuel.
Après avoir vu Notre salut, on se dit plus vivement encore qu'il nous faut revoir Le Chagrin et la Pitié, ainsi que Les Damnés (1969) de Luchino Visconti, Le Conformiste (1970) de Bernardo Bertolucci ou encore, trop souvent oublié, Une affaire de femmes (1988) de Claude Chabrol. Tous ces films, ainsi que le travail de Jean-Luc Godard comme de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, composent notre musique qui, contre tout conformisme, organise la force critique du pessimisme.
« Plus jamais ça » est un anachronisme, c'est sûrement le plus scandaleux et dissonant accompagnant Notre salut. Son auteur croit vraisemblablement avoir lu dans le « Verfremdungseffekt » conceptualisé par Brecht une instance de distanciation alors que cette traduction française est fautive. Il s'agit plus radicalement d'estrangement, de dénaturaliser ce qui semble aller de soi, de rendre insolite l'ordinaire pour le critiquer [19]. Emmanuel Marre et ses interprètes marquent par un rire contre et complice leur distance à l'égard d'Henri Marre et son entourage. Notre réalité ne s'en porterait pas plus mal. Le réalisme de cet auteur rejoint celui de Xavier Giannoli. Les deux s'accordent en effet à croire que le temps des salauds ne l'est que d'eux seulement. Georges Bernanos explique pourtant que « s'il n'y avait que des salauds dans le monde, le Réalisme serait aussi le Bon Sens car le réalisme est précisément le bon sens des salauds » [20].
À l'heure zéro de Gaza, Emmanuel Marre montre midi et les médecins applaudissent à leur salut.
Voilà où nous conduit leur bon sens : « Dans cette affaire de fous, le salaud, lui, n'est pas dupe, c'est un modéré, comme on sait. Il se croit au-dessus du lot, il appartient au cercle de la raison, il n'est pas comme eux. Il comprend parfaitement ce qui arrive. Il sait l'inanité de la promesse fasciste et les drames qu'elle annonce, mais il est celui qui s'emploiera à la rendre raisonnable » [21].
Pendant ce temps-là : « Ainsi marchait le vieux, déguisé en nouveau, mais dans son défilé de victoire, il traînait le nouveau avec lui et l'exhibait, disant que c'était lui, le vieux. (…) Et le défilé avançait dans la nuit, mais dans le ciel, ce qui ressemblait à l'aurore était une lueur d'incendie. Et les cris – voilà le nouveau ! c'est nouveau, tout ça ! saluez le nouveau ! soyez nouveaux comme nous ! – auraient pu être entendus si le tonnerre d'une fusillade n'avait pas tout recouvert » [22].
Alexia Roux et Saad Chakali
[1] ) Denis Saint-Armand, Contre le rire fasciste. Trolling et résistance, éd. Rue de l'échiquier, 2026.
[2] ) Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme, éd. Nagel, 1946, p. 84.
[3] ) Hugues Jallon, Le Temps des salauds. Comment le fascisme devient réel, éd. Divergences, 2025, p. 9.
[4] ) Nassira El Moaddem, Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la république, éd. Stock, 2026.
[5] ) Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, éd. La Découverte, 2025.
[6] ) Johann Chapoutot, Libres d'obéir. Le management, du nazisme à aujourd'hui, éd. Gallimard-coll. « NRF essais », 2020.
[7] ) Bertolt Brecht, Écrire contre le fascisme (textes traduits et présentés par Irène Bonnaud), éd. Divergences, 2026, pp. 21, 110, 111, 152 et 179.
[8] ) Roland Barthes, « L'Effet de Réel », Communications, n°11, 1968, pp. 84-89, repris dans Le Bruissement de la langue, éd. Seuil, 1984, chap. IV (« De l'histoire au réel »). Pour une critique de cette notion au nom d'une rupture avec le régime représentatif dominant, lire Jacques Rancière, Le Fil perdu. Essais sur la fiction moderne, éd. La Fabrique, 2014, pp. 17-36.
[9] ) Eric Rohmer, Le Goût de la beauté, éd. Cahiers du Cinéma/L'Étoile, 1984, pp. 63-71.
[10] ) Bertolt Brecht, op. cit., p. 75.
[11] ) Daniel Bensaïd, La Discordance des temps. Essai sur les crises, les classes, l'histoire, éditions de la Passion, 1995 ; Georges Didi-Huberman, Devant le temps. Histoire de l'art et anachronisme des images, éd. Minuit-coll. « Critique », 2000 ; Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, éd. Payot & Rivages, 2008.
[12] ) Milan Kundera, Les Testaments trahis, éd. Gallimard, 1993, p. 219 et s.
[13] ) Josef Breuer et Sigmund Freud, Études sur l'hystérie, éd. PUF-coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2002 (1895 pour l'édition originale – 1895, l'année du cinéma, tiens, tiens, l'abréaction le concernerait-elle aussi comme trauma ?)
[14] ) Il est bon d'avoir lu Libres d'obéir. Encore faut-il lire aussi les autres ouvrages de Johann Chapoutot pour en tirer d'autres leçons, plus aiguisées encore, sur le présent et son épaisseur critique d'historicité : Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, éd. Gallimard-coll. « NRF essais », 2025.
[15] ) Hegel, Introduction à la philosophie de l'histoire (1830), cité par Bertolt Brecht, op. cit., p. 165.
[16] ) Laurent Joly, La falsification de l'Histoire. Eric Zemmour, l'extrême-droite, Vichy et les juifs, éd. Grasset, 2022.
[17] ) Serge Daney, « La fonction critique », Cahiers du Cinéma, n°248, décembre 1973 ; « Anti-rétro : entretien avec Michel Foucault par Serge Toubiana et Pascal Bonitzer », Cahiers du Cinéma, n°251-252, juillet-août 1974, pp. 5-15.
[18] ) Bertolt Brecht, op. cit., p. 147.
[19] ) ibid., p. 20.
[20] ) Georges Bernanos, La France contre les robots, éd. Robert Laffont, 1947, p. 16, cité par Hugues Jallon, op. cit., p. 105.
[21] ) ibid., p. 101.
[22] ) Bertolt Brecht, « Parade du vieux nouveau » (1939), cité dans Écrire contre le fascisme, op cit., p. 182.
05.10.2026 à 10:49
« Meeting nazi = meeting interdit ! »
Archives des interruptions populaires des rassemblements fascistes (1/3)
Le 9 mars 1971
Texte intégral (3539 mots)
Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 9 mars 1971, lorsque l'organisation fasciste Ordre nouveau, tente un coup d'éclat en organisant un meeting au Palais des sports à Paris. L'objectif est d'y rassembler 10.000 partisans pour paraître en position de force et imposer sa capacité à s'exposer publiquement.
Née en décembre 1969, l'organisation est encore jeune. Elle est constituée sur les cendres d'Occident — une organisation fasciste dissoute le 1er novembre 1968 — avec des militants du GUD et l'équipe de rédaction du journal L'Élite européenne. Le nom de l'organisation se réfère au « neuordnung », aussi appelé « nouvel ordre européen », une notion nazi désignant un projet de réorganisation raciale et territoriale de l'Europe.
Le 9 mars 1971, un journaliste présent dans la salle rapporte une « atmosphère néo nazi » dans le meeting. Jean-Marie Le Pen est présent en tant qu'observateur, un an plus tard il lancera le Front national avec Ordre nouveau.
Dehors, plusieurs milliers de militants antifascistes se sont réunis pour interdire le meeting. La police s'interpose et les combats entre militants révolutionnaires et le combo police-fascistes va durer plusieurs heures. Finalement, seuls 2000 à 3000 fascistes auront assisté au meeting, mais Ordre nouveau à réussi à imposer la protection du gouvernement Pompidou, avec le soutien actif du ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin.
Archive 1 : « Qu'est-ce qu'Ordre nouveau »
Rouge, n° 100, 8 février 1971
« Ordre Nouveau » a décidé de présenter des candidats aux prochaines élections municipales. Depuis le début de l'année le mouvement mène sa campagne. Pour obtenir droit de cité sur les marchés il présente sa face la plus avenante : pacifique, Ordre Nouveau serait contre la violence offensive ...et n'aurait rien à voir avec le fascisme ! Qu'en est-il réellement ?
QUI DIRIGE ORDRE NOUVEAU ?
- Duprat, principal dirigeant, recrutait en 1966-67 des mercenaires pour le Congo-Kinshasha au profit des services spéciaux. Ancien dirigeant d'occident il écrit dans Rivarol.
- Alain Robert : principal dirigeant de l'organisation fasciste occident. Il est étudiant en 1re année de droit depuis 5 ans !... (Ce qu'interdisent les règlements universitaires) ... et est toujours sursitaire.
- Brigneau, journaliste à minute, journal le plus raciste de Paris.
- Malliarakis, qui attaqua à la grenade offensive le lycée
- Louis Le Grand l'année dernière, blessant grièvement un lycéen. C'est un ex-OAS, ex-militant de la « Nation Française ».
QUI SONT LEURS AMIS ?
Le 26 février 1970, Ordre Nouveau, préparant déjà son congrès constitutif, voulut organiser un meeting international.
Étaient invité : les néo-nazis allemands du NPD, les fascistes Italiens du MSI, la phalange de Franco, l'Union Nationale de Salazar, la « bande de fer » suèdoise et les Oustachi yougoslaves, grands amateurs de pogroms.
Dans leurs « motions de congrès » ils apportaient leur soutien au dictateur grec Papadopoulos et aux fantoches Thieu et Ky et Lon Nol. Lors de la campagne pour sauver les militants basques menacés de mort, ils avancèrent le mot d'ordre : « Nous demandons six tireurs d'élite pour tuer Izko et ses camarades ».
DES PAROLES ET DES ACTES
- l'essentiel des forces militantes d'« Ordre Nouveau » provient de l'organisation tristement célèbre « Occident » qui fut dissoute en 1969.
- Le GUD, Groupe Union Droit, animé par les militants d'Occident, joua un rôle moteur dans la constitution d'Ordre Nouveau. À Assas, à Nanterre droit, ils provoquent incidents et bagarres, ratonnent les militants d'extrême gauche, développent une propagande anti-sémite, affichent à l'occasion le portrait de Mussolini.
- Ordre Nouveau partit, l'année dernière, nettoyer militairement l'« écurie » qu'est pour eux le théâtre de l'épée de bois, répétant les hauts faits, de l'extrême droite lors du passage à l'Odéon de la pièce de Genet : « Les paravents ». Ils s'attaquent il y a trois semaines au lycée Lavoisier : armés et casqués ils envoient trois lycéens et un professeur à l'hopital. Voilà pour le pacifisme !
Le 13 mai 1970 à la Mutualité les militants réunis scandent « fusillez Jean-Paul Sartre » bras tendus dans le salut nazi. Bien sûr tout cela n'a rien à voir avec le fascisme ! « La France aux Français » ont-ils clamé le 13 mai, « Dehors les algériens » écrivent-ils dans un tract à Montrouge… mais Ordre nouveau n'est pas raciste !
LE SENS D'UNE OPÉRATION
« Ordre Nouveau , c'est la tentative de l'extrême-droite fascisante de se réorganiser. Elle a subi, en effet, après mai 68, une crise profonde. En plus des « événements », qui lui portèrent un rude coup, le ralliement de Tixier Vignancour à la majorité fit voler en éclat la coalition et la façade d'unité qui s'étaient constitués autour de lui.
Ordre Nouveau c'est un nouvel effort pour rassembler les morceaux épars de l'extrême-droite, pour réussir enfin à stabiliser en France une organisation fasciste.
On comprend maintenant le sens de I'« opération municipale ». Il ne s'agit pas pour « Ordre Nouveau », bien évidemment, de gagner une implantation en profondeur.
Ni les forces réelles d'« Ordre Nouveau », ni la situation politique française n'autorisent de tels « espoirs ». Mais il s'agit d'habituer peu à peu la population à la présence et à l'activité de telles bandes.
RIPOSTER
Déjà depuis trois semaines leur apparition sur le marché « Convention » dans le XVe arrondissement de Paris a provoqué des incidents, qui d'ailleurs ne tournèrent pas à leur avantage.
Mais les groupes fascistes ont toujours servi de groupes provocateurs.
Un incident au moment voulu peut permettre toutes les répressions, toutes les condamnations de « tous les extrémismes ». Aujourd'hui Ordre Nouveau tente de reconstituer les forces de l'extrême-droite fascisante. Demain, si nous le laissons faire, il jouera à nouveau un rôle dans la pièce montée par le gouvernement. La lutte contre le fascisme n'est pas indépendante de la lutte contre la politique anti-ouvrière du pouvoir comme semble le croire le PCF ! L'insistance d'Ordre Nouveau à sortir des facultés, vise à faire pièce à l'accroissement de l'implantation ouvrière des forces révolutionnaires.
L'ÉTAT FORT JOUE SUR TOUS LES TABLEAUX !
NE LAISSONS PAS LE POUVOIR HABITUER À LA PRESENCE FASCISTE !
ÉCRASONS LA PESTE BRUNE AVANT QU'ELLE NE RENAISSE !
FRONT UNIQUE CONTRE LES ACTIVITES FASCISTES !
Archive 2 : « Vers le palais du vrai sport »
Tout !, n°10, 12 mars 1971
Ce qui a été magnifique, c'est la première charge. Cette fois, on s'est cogné aux flics comme jamais on l'avait fait.
C'était à peu près 8 h. 45 quand on est partis à l'assaut. Ils ont reculé.
lIs ont volé en éclat pendant un moment.
Dans l'après-midi, ils avaient laissé les fascistes débarquer leur matériel tranquillemert. Ils s'étaient installés en position, l'œil bienveillant sur les caisses de boulons, les lances et les boucliers d' « Ordre Nouveau », arrivés de manière tout à fait officielle.
Nous, on scandait « flics = fascistes = assassins » sans savoir très bien à qui on s'adressait. C'est pareil ! Quand Marcellin donne des ordres pour que ces flics protègent ceux qui hurlent l'antisémitisme, le racisme, ceux qui rêvent de sang et d'or, de tortures et de machins comme ça, je ne sais pas trop faire la différence entre le fasciste et le poulet.
Meeting nazi = meeting interdit !
Un meeting nazi, c'est un meeting qu'on interdit parce qu'on estime que même si bien souvent on est trop jeune pour avoir comme ça directement ceux qui se réfèrent ouvertement a Hitler n'ont pas le droit de parler. Car le fascisme, ce ne sont pas tellement les fachos de pacotille habillés en terreurs noires pour la circonstance. Le fascisme c'est toutes les idées dégueulasses qu'on trimballe dans nos têtes depuis des décennies : c'est l'ouvrier raciste, ceux qui ont poussé à se brûler notre frère d'Argentré, c'est ce fou sadique de Leieune, c'est le cafetier de la Courneuve, c'est l'entraînement et l'organisation des brigades anti-jeunes.
Après la première trouille, les flics ont riposté assez sec en tirant à l'horizontale grenades avec lacrymogènes et au souffre.
Ce qui nous a manqué là, c'est qu'il y ait une seconde ligne prête à garder la retraite de la première, et une 3e ligne prête à donner une nouvelle offensive pour faire le trou. On a fait des erreurs, mais il fallait les vivre pour les comprendre.
C'est pas le courage qui manquait quand on a vu le copain monté sur l'auto-pompe et diriger le jet d'eau sur les poulets, ça donnait la frite pour le reste de la soirée.
Bien sûr, on s'est fait refouler, les uns ont été repoussés vers la rue de Vaugirard, les autres vers le boulevard Lefèvre. Les flics ont tenté de nous enfermer, de nous pourchasser, et, pendant le reste de la soirée, tout s'est passé en harcèlements,
construction de mini-barricades et de dispersions rapides. il y avait des petits groupes jusqu'à Montparnasse. Quand Marcellin s'est pointé pour constater que l'ordre républicain avait été maintenu, suffisamment maintenu pour que quelques 2000 à 3000 types qui assistaient au meeting d'« Ordre nouveau » puissent chanter à l'aise leurs chansonnettes « SS » et écouter Dupraz parler de l'occident chrétien, et expliquer paraît-il, qu'il faudrait nettoyer Paris.
On a regretté que Richard ne soit pas là.
Autodéfense des Comités de base de Secours Rouge.
Flics = fascistes = assassins
Archive 3 : « L'Ordre nouveau de monsieur Marcellin »
La Cause du peuple, n°37, 18 mars 1971
M. Marcellin a l'intelligence qu'il peut, celle de sa classe, et sa classe a de moins en moins d'intelligence ; il vient d'en donner la preuve, à l'occasion d'un meeting nazi au Palais des Sports.
I. L'ÉCHEC D'UNE PROVOCATION
La ligne de conduite du ministre depuis juillet 1968, c'est : « il faut que les forces de l'ordre occupent les rues pour éviter que les gens descendent dans la rue. » Or depuis quelques semaines, les Français manifestent beaucoup dans la rue ; toutes les catégories sauf bien sur les P.D.G. ; même les policiers sont descendus dans la rue, pour parler a la population, pour respirer un peu démocratiquement, pour changer d'air.
La ligne de conduite du ministre, c'est : « il faut que force reste à la loi. » Or les occupations d'usines et de bâtiments se multiplient et surtout les séquestrations se poursuivent régulièrement ainsi que la grande lessive dans les bureaux directoriaux.
Donc on ne tient pas compte dans le pays de la ligne de conduite de M. Marcellin ; cette situation indispose le ministre ; ce n'est pas la police du gouvernement qui fait pression sur les gens dans la rue, c'est dans la rue que les gens font de plus en plus pression sur le gouvernement. La pression de la rue, voilà le cauchemar depuis bientôt trois ans de monsieur le ministre, et dans un esprit agité par les mauvais rêves, de sombres idées provocatrices voient le iour. Par exemple le Palais des sports. Que veut le ministre ?
Il veut renforcer l'autorité de l'État malmené par les luttes populaires ; plus précisément le ministre de la Police veut ressouder la police contre les violences, et recréer une opinion unie contre les violences, et cette manière unir de nouveau la police et l'opinion. Tel est l'ambitieux projet unitaire de Marcellin.
Qu'a donc imaginé le ministre ?
La provocation du Palais des Sports. Écoutons-le :
« Je n'ai pas dissous Ordre Nouveau, alors qu'à la Libération mes prédécesseurs s'étaient engagés à dissoudre les groupes nazis. J'avais une idée derrière la tête ; voici mon idée : Ordre Nouveau se présente aux élections et donc va tenir légalement un meeting, les gauchıstes vont tomber dans panneau ; ils vont appeler à l'interdire ; moi garant de l'ordre et de la légalité, je vais protéger la tenue du meeting de telle manière qu'il y ait affrontemens entre les extrémistes des deux bords. À ce moment, ma police intervient pour faire cesser les combats, rétablir l'ordre menacé par les extrémistes.
Pas mal mon idée : je défends la liberté de réunion en permettant qu'Ordre nouveau tienne son meeting, donc j'apparais comme démocrate. Et puis je rétablis l'ordre en mettant fin aux violences extrémistes. J'apparais comme le garant du juste milieu, de la grande masse contre les extrêmes.
Plus j'y pense plus je trouve bonne cette idée. Elle va plaire au chef (il veut dire Pompidou). »
Le chef a dû trouver bonne l'idée ; il s'est dit : la police va sortir grandie de l'affaire, plus unie (elle en a bien besoin), et plus proche de l'opinion. Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Mais les résultats furent surprenants :
- Premier résultat : tout le monde constate que la police a travaillée main dans la main avec les nazis : pendant toute la journée, elle les laisse faire sans discrétion, pendant les affrontements, nazis anciens et nouveaux fascistes de la police s'entendent à qui mieux mieux pour ratonner ou lyncher les manifestants fidèles à l'idéal de la résistance, celle d'hier et d'aujourd'hui. Pas bon pour Marcellinn.
- Deuxième résultat : un syndicat, le plus représentatif comme on dit, de la police, proteste et attaque Marcellin. La crise de la police, loin de s'atténuer, s'aggrave. Pas bon pour le ministre.
- Troisième résultat : Marcellin est attaqué par tout le monde sauf les godillots ; même des gaullistes honnêtes, qui ont participé réellement à la résistance, protestent et insultent le ministre. Pas bon pour lui.
— Quatrième résultat : la police, au lieu de sortir grandie, sort brûlée de l'affaire. Pas bon pour elle. Elle va devoir affronter des manifestations de rues certainement plus violentes maintenant. Vraiment pas bon.
Conclusion : au lieu de souder la police, Marcellin a aggravé sa division.
Au lieu de décourager les manifestations, Marcellin va les encourager. Le chef n'a pas de quoi être content.
II. LES EXTRÉMISTES
Il reste que les grands journaux ont tenté de bourrer le crâne des gens et que, de ces saloperies, Marcellin peut être content.
Pour que notre victoire soit complète, il faut démolir la manipulation : « France-Soir » demande que le gouvernement mette à la raison les « adeptes de Hitler et de Mao ». Introduire la confusion et opposer la Majorité des Français aux « extrémistes des
deux bords », voilà l'objectif des grands journaux. Évidemment, pour les travailleurs de Renault ou des mines qui ont combattu le fascisme, ça ne marche pas ; mais il faut convaincre tout le monde, et ne pas oublier qu'avant Marcellin, c'est le demi-boche Marchais qui avait répandu la thèse des « extrémistes des deux bords », des gauchistes fascistes. Il faut donc prendre au sérieux ces bassesses.
Qu'est-ce qu'un adepte de Hitler ? Un homme de main payé par une partie des grands industriels pour semer la terreur contre les travailleurs. Un adepte de Hitler, tout en trompant les masses, n'hésite pas à massacrer par milliers des ouvriers, des juifs, des communistes, des démocrates.
Qu'est-ce qu'un adepte Marcelin ? Un homme de main payé par une grande partie des
industriels pour matraquer des contestataires et se préparer à semer la terreur contre les travailleurs. Un adepte de Marcellin n'hésite pas à tabasser l'immigré avant de l'expulser.
Les C.R.S., comme l'ont dit beaucoup de gens, ressemblent a des SS ; et il y a beaucoup d'affinités entre les adeptes de Marcellin et les adeptes de Hitler. Ils ont ceci de commun qu'ils sortent du même ventre : la classe des grands industriels aux abois.
Nous disons aussi qu'il y a des différences ; un adepte d'Hitler ne mettait pas de gants pour terroriser ; un adepte de Marcellin, quoi qu'il en ait, est limité dans ses mouvements : il ne peut pas frapper ouvertement dans n'importe quelle condition. Il doit y mettre les formes. Et les journaux adeptes de Hitler remplissaient les esprits de mots mensongers, de grands mythes qui pouvaient plaire même dans une partie du peuple. Alors qu'aujourd'hui les journaux adeptes de Marcellin ne peuvent que vider les esprits, les accoutumer à ne pas réfléchir, à ne pas oser s'intormer.
Voilà pourquoi nous ne mettons pas sur le même plan adeptes de Hitler et adeptes de Marcellin. Pour tout dire, ce qui est vraiment dangereux aujourd'hui ce sont les adeptes de Marcellin ; parfois ils se recoupent ou bien ils se retrouvent sur le terrain ensemble comme au Palais des Sports. Mais Ordre Nouveau n'a rien de nouveau ; ce qui est nouveau et vraiment dangereux ce sont les tenants de l'ordre actuel, les adeptes de Marcellin. Ceux-ci reçoivent leurs des patrons des Batignolles ou de Ferodo effrayés par les séquestrations, les grandes lessives, les manifestations de rue. Ils peuvent recevoir des ordres de la C.I.A. Ils sont dans la place, ils se multiplient : ils entrent dans les usines comme à Peugeot ou y sont déjà comme à Citroën ou Simca.
Au Palais des Sports, nous avons tenu à frapper la bête terroriste ; en l'occurrence, vieux nazis et nouveaux fascistes. Au Palais des Sports, nous avons continué le combat que mènent les groupes ouvriers contre les terroristes dans les usines, ou les manifestants de rue contre les brigades d'intervention.
Nous n'avons pas répété un combat qui s'était mené dans les années 30 ; nous avons continué le combat qui se mène depuis 68 contre l'ordre actuel.
La vérité, c'est donc qu'à nouveau les extrémistes se sont affrontés dans une grande bataille : d'un côté ceux qui veulent renverser le monde actuel, de l'autre ceux qui défendent coûte que coûte l'ordre bourgeois dans l'usine, la rue, l'esprit.
Et nous n'avons jamais nié que nous sommes à l'extrême opposé de Marcellin et de ce qu'il représente. Nous n'avons jamais nié, puisque c'est notre objectif explicite, que nous pouvons prendre l'initiative contre l'ordre de Marcellin.
Ce que l'expérience nous montré, et tout particulièrement l'expérience de la lutte contre Hitler, c'est qu'il faut prendre l'initiative contre le terrorisme patronal et policier. Qu'il ne faut pas attendre de se faire massacrer pour riposter.
Que dès maintenant, des qu'apparait brutalement une forme de terrorisme il faut des milices, des groupes anti-terroristes pour s'y opposer. Si les capitalistes aiguisent les couteaux, il faut aiguiser les nôtres ; si les hommes de mains du capitalisme sortent les couteaux, il faut sortir les barres. Contre le terrorisme il faut s'armer : c'est la leçon de l'histoire et la signification de la bataille du Palais des Sports.
« France-Soir » veut désarmer les groupes factieux, éliminer les extrémistes. Nous sommes d'accord : que Marcellin désarme ses milices et ordonne aux patrons, aux cumulards de faire pareil. À ce moment on accepterait de discuter les mains nues. Mais « France-Soir », son boulot c'est de vendre du mensonge. Aussi médiocre que les provocations de Marcellin. C'est la même classe.
05.10.2026 à 10:33
Les cahiers au feu !
« En 1229, à Paris, suite à des altercations pendant les fêtes de Carème, les sergents royaux s'en prennent violemment à des escholiers de l'université »
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, Histoire, Mouvement, 2Texte intégral (1413 mots)
« Qu'est-ce que c'est que cet état qui nous inculpe d'outrage et rébellion quand on se fait frapper et insulter ? »
Un manifestant lycéen lors du soulèvement contre la loi Fillon en 2005 [1].
En 1229, à Paris, suite à des altercations pendant les fêtes de Carème, les sergents royaux s'en prennent violemment à des escholiers de l'université, faisant plusieurs morts et de nombreux blessés. En réaction, les escholiers et professeurs déclenchent un mouvement de grève qui durera deux ans, ponctué d'affrontements qui feront quelques 300 morts dans les rangs des protestataires. Ce soulèvement s'achèvera par une victoire des insurgés obtenant un statut de large autonomie et des « privilèges » pour l'université parmi lesquels le droit de « suspendre les cours », c'est à dire de faire grève, droit qui n'était reconnu à nulle autre corporation. Les XIVe et XVe siècle seront marqués par de nombreux soulèvements étudiants pour défendre ces privilèges contre les tentatives des « autorités » royales et religieuses de les remettre en cause. Cette acquisition d'une certaine autonomie pour la communauté universitaire allait faire ce celle-ci la base pouvant accueillir et favoriser une fermentation intellectuelle bien plus libre que dans le reste de la société. Bouillonnement qui donnerait naissance à une démystification des dogmes et superstitions soutenant le despotisme aristocratique et contribuerait au renversement de celui-ci par la révolution.
Par la suite, les écoliers et étudiants prendront part largement aux soulèvements contre l'arbitraire des nouvelles féodalités oligarchiques et seront même souvent à l'origine des mouvements déclencheurs de ces soulèvements. De 1830 à 1968, à travers les barricades de 1848, la Commune de 1871, le Front Populaire de 1936, puis l'héroïque manifestation de 1940 contre les nazis et le gouvernement « collabo », cette fraction de la jeunesse refusant la soumission à des lois et ordres indignes a été à chaque fois l'élément le plus stimulant des révoltes. Le réveil de 1986, après l'amère défaite de 1968 (malgré le sursaut de 1973), a relancé cet élan qui a donné au fil des décennies suivantes des révoltes récurrentes.
A chaque fois, les causes initiales de ces rébellions sont vite apparues comme expressions d'un malaise bien plus profond expliquant leur vivacité et leur ampleur. Une Adresse aux manifestants lycéens, distribuée lors des manifestations de 1998, l'exprimait clairement :
« Je crois que ce qui vous fait descendre dans la rue c'est autre chose qu'un simple problème d'intendance. Je crois que ce que vous n'aimez pas dans l'école ce n'est pas qu'elle soit mal chauffée, qu'on y bouffe mal ou qu'on y soit trop nombreux en classe, même si cela ajoute au déplaisir. Ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est ce que je n'aimais déjà pas à votre âge : ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est… l'école. C'est l'obligation d'y passer vos journées sous prétexte de vous préparer à une « vie active » dont la perspective n'a rien de très excitant. Ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est qu'elle est l'antichambre d'un monde qui n'est pas très attrayant et même plutôt répugnant et que, pour cette raison, elle ne l'est pas non plus, malgré tous les efforts des pédagogues les mieux intentionnés.
Vous savez bien que l'école, malgré les prétentions éducatrices qu'elle affiche, n'a pas pour but de vous mener à une maturité épanouie et responsable, mais de vous préparer à vous insérer docilement dans le monde dominé par les lois de l'argent et du labeur aliéné, et qu'elle est, à cette seule fin, gavage, domptage et abêtissement.
Or, vous savez déjà par vos parents que le boulot n'est pas une partie de plaisir et qu'en plus il devient de plus en plus difficile de monter dans cette galère là. Vous devinez déjà un peu que vos certitudes d'être un petit génie et de vous en sortir de toutes manières (par la musique ou les arts plastiques, par exemple, ou par la débrouillardise de l'égoïste cynique écrasant tout le monde pour grimper) risquent de se trouver confrontées à forte concurrence et que bien peu d'entre vous parviendront à être autre chose que des esclaves salariés, au boulot ou au chômage.
Vous ne voyez donc pas bien l'utilité de l'école si ce n'est celle, peu séduisante, de vous préparer à accepter docilement cet avenir si peu radieux. Et vous saisissez au vol le prétexte de l'énervement contre l'état déglingué de la majorité des écoles et la débacle des enseignants, (comme tout autre service « public » en ces jours de « libéralisme » triomphant) pour fuir un moment ces lieux de sujétion. » (Un vétéran, 15 octobre 1998)
Ces révoltes contre quelques aspects insupportables d'une société globalement insupportable ont beau se voir confinées à leurs revendications spécifiques, elles n'en manifestent pas moins un ras le bol de l'ensemble de la machinerie broyeuse d'humains, et une sourde rage contre ses conducteurs. Ce sont des révoltes contre les accapareurs de pouvoirs, contre les « décideurs » ayant monopolisé cette position réduisant les peuples à leur servage, contre les despotismes, quels que soient leurs déguisements.
Celle qui se développe en trainée de poudre dans l'hexagone depuis quelques jours est de cette nature. Elle est, bien au-delà de ses griefs affichés, révolte contre la gouvernance autocratique qui se fout du monde dans tous les domaines et ne répond aux objections des citoyens à ses agressions qu'en envoyant ses soudards leur taper dessus.
Mais l'époque est finie où les manifestants se laissaient assommer et mutiler sans répliquer afin de ne pas passer pour des « casseurs ». La violence d'État qui tombe sur ces jeunes, provoque une riposte d'autant plus rageuse qu'elle doit se faire presque à mains nues. Or, la colère hargneuse n'étant pas un état favorisant le discernement, elle commet, dans l'écume du combat quelques dégâts « incontrôlés ». En jetant « les cahiers au feu, l'école au milieu » comme le suggérait autrefois une chanson enfantine, c'est un pesant paquet d'humiliations, d'insultes et de blessures que certains enragés ont brûlé. Mais de ces actes de vengeance, les merdias s'empressent de faire un film d'horreur afin de diaboliser cette insoumission et permettre ainsi d'occulter ses exigences. La mise en scène de cette « barbarie » fournit également aux roitelets de la démocrature l'argument pour taper sur leurs rivaux dans la compétition électorale.
C'est donc seulement s'ils sont rejoints par toutes les autres victimes du despotisme oligarchique que leur soulèvement peut avoir une chance d'aboutir à autre chose que, au mieux une distribution de quelques miettes dérisoires que les carriéristes parmi eux s'appliqueront à déguiser en grande victoire, au pire une méchante répression.
C'est seulement si ce soulèvement s'amplifie et étend sa critique à l'organisation sociale toute entière qu'il pourra faire reculer les matraques et s'ouvrir à des perspectives autrement passionnantes que des heures et des années de formatage scolaire, même si c'est au chaud sous un toit qui ne fuit pas et avec du papier dans les chiottes.
Gédicus
4 octobre 2026
[1] A tous ceux qui veulent fliquer les lycéens, les lycéens répondent Résistance ! L'insomniaque, Collection De l'huile sur le feu. Juin 2005.
05.10.2026 à 10:19
L'ordre contre la jeunesse
Violence d'État et gouvernement de l'interruption
Sylvain George
Texte intégral (1413 mots)
Depuis plusieurs jours, des lycéens sont interpellés par milliers, gazés, frappés et grièvement blessés autour de leurs établissements. À Saint-Ouen-l'Aumône, un garçon de quatorze ans a perdu de nombreuses dents après l'usage à très courte distance d'un lance-grenades Cougar. À Tours, un lycéen de seize ans a perdu l'usage d'un œil. À Argenteuil, un autre a été grièvement blessé à l'œil. Dans plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées devant des blocages parfois calmes, avec des armes intermédiaires ostensiblement visibles. Dans le même temps, le ministre de l'Intérieur affirme que l'usage de la force est « très proportionnel ».
Introduction : La jeunesse lycéenne, suicidée de la société
Il faut partir de cette scène, parce qu'elle dit davantage qu'une simple aggravation du maintien de l'ordre. Elle montre ce qui se produit lorsqu'un conflit scolaire porté en grande partie par une jeunesse populaire, souvent déjà familière du contrôle policier dans les transports, les rues et les quartiers où elle vit, cesse d'être administré comme une difficulté de l'école et commence à être traité comme un problème de sécurité. Les enseignants absents, les bâtiments dégradés, l'inégalité des conditions d'étude et l'incertitude devant l'avenir ne disparaissent pas. Mais à mesure que les lycéens bloquent, se rassemblent et rendent matériellement impossible la poursuite ordinaire du fonctionnement scolaire, d'autres catégories prennent le dessus : « violences urbaines », « groupuscules », « émeutiers », « rétablissement de l'ordre républicain ».
Ce déplacement n'est pas seulement lexical. Il transforme le statut de ceux auxquels l'État fait face. Le jeune qui, quelques heures plus tôt, était encore défini comme élève devient une présence à contrôler, un regroupement à disperser, un corps susceptible d'être interpellé ou atteint par une arme dite intermédiaire. Dans les quartiers populaires, cette transformation rencontre une histoire déjà là, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, de discriminations documentées et d'une familiarité ancienne avec la contrainte publique. Le conflit scolaire entre ainsi dans un espace social où la police ne surgit pas pour la première fois.
C'est aussi ce qui explique la rapidité avec laquelle la question de l'école peut être recouverte par celle du désordre. Une mobilisation née de l'inégalité scolaire peut, en quelques jours, être relue à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner les territoires populaires. La figure de l'élève qui réclame un professeur, des locaux praticables ou des conditions d'étude égales se trouve progressivement doublée, puis parfois remplacée, par celle du jeune dangereux, de la banlieue à contrôler, du groupe susceptible de dégénérer. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'être proclamée comme programme pour produire ses effets. Elle peut se constituer dans la manière même dont certains territoires sont surveillés, certaines présences interprétées et certaines violences rendues immédiatement crédibles tandis que d'autres doivent encore être prouvées.
Le problème ne tient donc pas seulement au nombre de policiers déployés ni à la gravité des blessures. Il tient à la manière dont une parole politique peut être destituée au moment même où elle devient efficace. Tant qu'une revendication demeure isolée, formulée dans les cadres ordinaires et sans capacité d'interrompre quoi que ce soit, elle peut être entendue comme une demande. Lorsqu'elle bloque une entrée, relie plusieurs établissements, gagne des étudiants, des enseignants ou des syndicats et commence à peser sur le fonctionnement de l'institution, elle rencontre une autre puissance de l'État.
C'est ici que la jeunesse occupe une place particulière. L'école lui demande d'apprendre la citoyenneté, l'égalité, le jugement et l'autonomie. Mais lorsque ces principes cessent d'être des objets d'enseignement et deviennent des pratiques collectives, lorsqu'ils servent à contester les conditions concrètes dans lesquelles les élèves vivent et étudient, l'institution peut découvrir qu'elle accepte plus facilement la citoyenneté comme promesse que comme exercice. Ceux auxquels on apprend à devenir citoyens commencent à agir comme tels avant qu'on leur en ait donné l'autorisation.
Le conflit lycéen rend alors visible une tension plus large entre démocratie et ordre. Il ne s'agit pas seulement de savoir comment l'État répond à une mobilisation, mais ce qu'il fait lorsque ceux auxquels une place a été assignée cessent de l'accepter et transforment leur expérience en question commune. Le blocage, l'occupation, la circulation des images, les solidarités entre établissements et la mise en relation d'expériences jusque-là séparées constituent une puissance politique précisément parce qu'ils rendent impossible la continuation silencieuse de ce qui pouvait auparavant être administré comme une somme de problèmes particuliers.
La police intervient à l'intérieur de cette tension, non à côté d'elle. Elle ne vient pas seulement après le conflit pour en contenir les excès. Elle participe à la manière dont celui-ci est qualifié, territorialement distribué et rendu visible. Elle rétablit une circulation, rouvre un établissement, disperse un rassemblement, mais elle rencontre aussi ceux qui ont interrompu l'ordre ordinaire pour que leur refus devienne audible. Lorsque cette intervention blesse, mutile ou interpelle massivement des mineurs, la question n'est plus seulement celle du maintien de l'ordre. Elle devient celle des limites que l'État impose réellement à sa propre force et de ce que valent ces limites lorsque ceux qui les franchissent appartiennent à l'institution qui dispose des armes.
Ce texte part donc de cette scène. Il cherche à comprendre comment un conflit scolaire devient un conflit sur l'ordre, comment la violence se distribue socialement et racialement, comment la qualification prépare la coercition, comment la peur agit en amont du mouvement, mais aussi comment les lycéens produisent leurs propres récits, leurs propres images et leurs propres formes de solidarité. Car ce qui se joue ici ne concerne pas seulement la violence que l'État exerce contre une jeunesse mobilisée. Il concerne aussi ce que cette jeunesse fait apparaître lorsqu'elle refuse de rester à la place qui lui était assignée.
I. L'extension policière du conflit lycéen
Le vendredi 2 octobre, au terme d'une nouvelle journée de mobilisation lycéenne, plus de cinq mille personnes avaient été interpellées en France depuis le début de la semaine. Pour la seule journée de vendredi, le ministère de l'Intérieur faisait état de 1 747 nouvelles interpellations. Selon Laurent Nuñez, 85 % concernaient des mineurs. Le ministère de l'Éducation nationale recensait 735 établissements perturbés au cours de la journée, tandis que près de quatre cents lycées avaient été fermés préventivement. La veille, 1 949 personnes avaient été interpellées en une seule journée autour des mobilisations lycéennes, et le mouvement avait touché 1 027 établissements, dont 222 bloqués. Ces chiffres ne décrivent pas à eux seuls ce qui se joue et ne permettent pas de confondre mobilisation, incidents, violences et interventions policières. Ils donnent néanmoins la mesure du changement d'échelle. En quelques jours, un conflit né dans les lycées a entraîné plusieurs milliers d'interpellations et placé une partie du système scolaire sous un régime de maintien de l'ordre. [1]
Le jeudi 1er octobre constitue à cet égard un seuil. Jusqu'alors, les premières interventions avaient largement reposé sur des unités locales, moins spécialisées dans le maintien de l'ordre. Laurent Nuñez annonce ce jour-là le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l'ordre républicain ». Les blocages et les rassemblements sont désormais accompagnés de gaz lacrymogènes, de charges, d'arrestations massives et d'armes dites intermédiaires. Le 2 octobre ne referme pas cette séquence puisque, malgré une diminution du nombre d'établissements perturbés, les interpellations se poursuivent massivement, tandis que les fermetures administratives et les interdictions de rassemblement donnent à l'intervention de l'État une autre forme.
À Saint-Ouen-l'Aumône, ce changement d'échelle se mesure d'abord dans le corps de Eden, un garçon de quatorze ans. Le 28 septembre, devant le lycée Château-d'Épluches, une vidéo montre plusieurs policiers au contact de l'adolescent. Il reçoit des coups, chute, puis un agent utilise à très courte distance un lance-grenades Cougar, dont le projectile l'atteint à la mâchoire. Le procureur de Pontoise a confirmé qu'il avait perdu de nombreuses dents. Deux enquêtes ont été ouvertes, l'une sur des violences reprochées au jeune envers une policière, l'autre sur l'usage du lance-grenades. La catégorie d'« arme intermédiaire » dit encore peu de ce que produit concrètement une telle arme lorsqu'elle atteint un corps, en l'occurrence des dents brisées, une blessure de la mâchoire et des conséquences qui ne s'arrêtent pas avec la fin de l'intervention.
D'autres blessures apparaissent au même moment. À Tours, Maël, un lycéen de seize ans blessé le 30 septembre devant le lycée Balzac, a perdu l'usage de son œil droit. Les examens médico-légaux ont établi que ses lésions étaient compatibles avec l'impact d'une balle de défense de type LBD, tandis qu'une enquête de l'IGPN doit encore établir les circonstances précises du tir. À Argenteuil, un autre lycéen de seize ans a été grièvement blessé à l'œil le 1er octobre au cours d'une intervention policière, là encore objet d'une enquête. À Sevran, une autre intervention fait également l'objet d'une enquête de l'IGPN. [2]
Le maintien de l'ordre se déploie dans le temps bref d'une intervention, d'une dispersion ou d'une interpellation, alors que les blessures qu'il produit peuvent durer des mois ou demeurer irréversibles. Une mâchoire fracassée, la perte de l'usage d'un œil, une blessure oculaire grave ou une mutilation possible continuent bien après que la rue a été rendue à la circulation.
C'est au milieu de cette séquence que Laurent Nuñez affirme que, précisément parce que des mineurs se trouvent face aux forces de l'ordre, il est fait un usage « très proportionnel » des armes intermédiaires. Le choix de l'expression mérite qu'on s'y arrête. En droit, la proportionnalité n'est pas une qualité générale que l'on pourrait posséder à un degré supérieur ou inférieur. Elle désigne un rapport à établir, dans une situation déterminée, entre la force employée, la nécessité de son usage et la menace à laquelle elle prétend répondre.
Dire que l'usage de la force aurait été « très proportionnel » déplace donc déjà la question. La proportionnalité n'est plus quelque chose qu'il faudrait vérifier à partir des faits, des distances de tir, des gestes accomplis et des blessures produites. Elle devient une qualité attribuée par avance au dispositif lui-même, au moment pourtant où plusieurs interventions font l'objet d'enquêtes et où des adolescents ont été grièvement blessés.
La formule finit alors par soulever une question que le ministre ne pose pas. Si un dispositif au cours desquelles un garçon de quatorze ans perd de nombreuses dents après l'usage à très courte distance d'un lance-grenades, tandis qu'un autre de seize ans perd définitivement l'usage d'un œil, peut encore être qualifié de « très proportionnel », à partir de quel seuil commencerait, pour le ministre, la disproportion ? À quel moment la blessure produite par la force cesserait-elle d'être compatible avec l'idée qu'elle a été employée de manière mesurée ?
Le problème n'est donc pas seulement que l'affirmation ministérielle puisse être contredite par les enquêtes en cours. Il tient à ce qu'elle tend à vider la proportionnalité de sa fonction critique. Une limite juridique n'a de sens que si elle peut servir à dire qu'une force est allée trop loin. Lorsqu'elle devient une qualité que le pouvoir attribue globalement à son propre dispositif, elle risque de ne plus limiter la violence mais de lui fournir son vocabulaire de justification.
Le soir du 2 octobre, Laurent Nuñez pousse encore plus loin cette logique. Interrogé au journal de 20 heures de TF1 sur les lycéens blessés et sur le caractère éventuellement disproportionné des interventions policières, il affirme qu'« il n'y a aucune consigne de retenue » et qu'aucune consigne n'a été donnée de ne pas utiliser l'ensemble de l'armement intermédiaire à la disposition des forces de sécurité intérieure. Il précise que, lorsqu'une situation est qualifiée d'« émeute » ou de « violence urbaine », ces armes doivent être employées pour y mettre fin. Dans le même entretien, il invoque pourtant de nouveau la « proportionnalité » et la « retenue », tout en indiquant que cinq policiers font l'objet d'une saisine de l'IGPN pour des gestes dont la justice devra déterminer s'ils étaient proportionnés. [3]
La contradiction ne relève plus seulement ici du choix d'un adjectif. La retenue est simultanément écartée comme consigne politique et réintroduite comme qualité supposée de l'intervention. La proportionnalité intervient alors moins comme une limite préalable imposée à l'usage de la force que comme une qualification susceptible d'être revendiquée après que l'ensemble des moyens disponibles a été autorisé. Dans une mobilisation où la très grande majorité des personnes interpellées sont mineures et où plusieurs adolescents ont déjà été grièvement blessés, cette déclaration marque un seuil supplémentaire dans la manière dont le pouvoir assume la coercition.
Quelques incidents et dégradations ont accompagné certains blocages. Leur existence appartient à la séquence, mais elle ne permet pas de qualifier rétrospectivement l'ensemble du mouvement à partir d'eux, pas davantage qu'elle ne résout à elle seule la question de la violence. Une agression contre une personne, une dégradation, la résistance à une intervention policière ou la destruction d'un bien ne sont pas des actes identiques. Les réunir sous une catégorie unique de « violence » dispense précisément d'examiner ce qu'ils visent, ce qu'ils produisent et les circonstances dans lesquelles ils adviennent.
L'autre fait majeur est l'ampleur prise par l'interpellation elle-même. Plus de cinq mille personnes ont été interpellées, on l'a vu, en quelques jours autour du mouvement lycéen, dont une très forte majorité de mineurs. Quelle que soit leur issue judiciaire, ces arrestations ont déjà produit leurs effets avant qu'un juge se prononce. Elles retirent immédiatement des personnes du rassemblement, désorganisent les groupes et, lorsqu'il s'agit de mineurs, font entrer la mobilisation dans les familles. À cette échelle, l'interpellation n'est plus seulement l'antichambre d'une éventuelle poursuite pénale, mais devient une technique de gouvernement du mouvement dont l'effet de dissuasion et de désorganisation collective précède entièrement ce que la justice décidera ensuite.
Les images prises par les élèves, les enseignants ou les passants deviennent dans ces conditions une partie du conflit lui-même. À Saint-Ouen-l'Aumône, sans la vidéo, l'usage du Cougar resterait pris dans une opposition de récits beaucoup plus difficile à vérifier. Les téléphones constituent presque en temps réel une archive extérieure à l'institution policière. Fragmentaire, incapable de donner à elle seule la totalité d'un événement, cette archive possède néanmoins une puissance décisive parce qu'elle retire à l'institution qui a exercé la force le monopole de la description de ce qu'elle a fait.
La question du témoignage commence ici. Une violence ne prend pas la même place dans l'espace public selon qu'il en subsiste ou non une trace et selon que la parole de celui qui la rapporte est tenue pour crédible. L'image ne garantit pas à elle seule la vérité, mais elle peut donner du poids à une version que le récit policier aurait autrement recouverte et empêcher que la première version fournie par l'institution s'impose comme la seule.
Le 1er octobre marque également un changement dans la nature du dispositif déployé. Laurent Nuñez annonce le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l'ordre républicain », tandis que le ministre de la Justice réunit les procureurs généraux autour d'une réponse pénale annoncée comme « ferme ». Plusieurs centaines d'établissements doivent en outre fermer le lendemain. Le conflit scolaire est désormais pris simultanément en charge par l'Éducation nationale, le ministère de l'Intérieur et l'appareil judiciaire.
Cette puissance déployée autour des lycées risque pourtant de masquer ce qui se trouvait là avant l'arrivée des forces de l'ordre. Le mouvement n'est pas né de l'affrontement avec la police, mais d'établissements où les élèves font depuis des années l'expérience très concrète d'un service public qui ne tient pas partout ses propres promesses.
À la rentrée 2026, une enquête du SNES-FSU menée auprès de 1 033 établissements publics établissait que 69 % avaient commencé l'année avec une équipe pédagogique ou éducative incomplète. [4] Dans plus de la moitié des établissements étudiés, il manquait au moins un professeur sur un poste fixe ou pour un remplacement de durée significative. Les absences ponctuelles n'entraient pas dans ce calcul. [5]
Ce manque de personnels relève également de choix budgétaires. Pour la rentrée 2026, 4 018 emplois d'enseignants ont été supprimés, dont 1 645 dans le second degré, tandis que la réforme de la formation initiale faisait entrer près de huit mille enseignants stagiaires dans les effectifs du ministère et que d'autres postes étaient créés pour les AESH, les psychologues et l'accompagnement social. La baisse démographique existe et elle pouvait permettre d'alléger les classes ou de renforcer la capacité de remplacement. Mais elle a aussi été utilisée pour réduire le nombre d'emplois enseignants. Sénat
À Aubervilliers et Montreuil, les élèves interrogés parlent de cours non remplacés, de locaux dégradés et de matériel insuffisant. Ils disent surtout le sentiment de préparer les mêmes examens que des élèves d'établissements mieux dotés dans des conditions qui ne sont pas comparables. Leur revendication porte donc sur quelque chose de plus profond qu'une série de dysfonctionnements. Elle met en cause la distribution territoriale et sociale des conditions mêmes dans lesquelles l'égalité scolaire est censée devenir réelle.
Cette inégalité se retrouve jusque dans les bâtiments. Une école où l'on travaille dans le froid, la chaleur ou l'humidité ne rencontre pas seulement un problème de confort, puisque ces conditions affectent directement l'attention, la fatigue et la possibilité de travailler. Le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis en fournit une image nette. Une rénovation énergétique considérable y a été engagée après des années de demandes et de dégradation, sans que les travaux aujourd'hui entrepris effacent le temps qui les a précédés, pendant lequel les conditions d'étude ont pu se détériorer suffisamment pour devenir elles-mêmes un motif de mobilisation.
Ce que ces situations mettent en cause dépasse donc la qualité du service public. Elles atteignent l'un de ses principes de légitimation les plus puissants, l'égalité des chances. L'école continue de se présenter comme le lieu où les différences d'origine devraient pouvoir être partiellement corrigées par une égalité suffisante des conditions d'apprentissage. Mais lorsque les élèves ne disposent pas des mêmes enseignants ou du même nombre d'heures réellement assurées, l'égalité des chances cesse d'être seulement imparfaite et devient une promesse que l'organisation matérielle de l'institution contredit.
À mesure que les témoignages circulent d'un établissement à l'autre, ce qui pouvait être vécu comme de la malchance cesse de l'être. Le professeur absent dans un lycée rejoint la salle devenue impraticable dans un autre, et des situations d'abord perçues comme particulières commencent à se répondre. Le mouvement les met en relation et fait apparaître leur géographie, leur histoire budgétaire et leur distribution sociale.
C'est là que le blocage acquiert son sens politique. Il ne se contente pas d'empêcher l'accès à un établissement, mais rompt le régime ordinaire dans lequel ces difficultés peuvent être traitées séparément. Tant qu'un manque de professeur reste enfermé dans une classe, il demeure un problème administratif. Lorsque des centaines d'établissements cessent de fonctionner simultanément, la même question devient publique, parce que le blocage suspend pour quelques heures la possibilité de continuer à administrer séparément ce qui commence à être reconnu comme une condition commune.
Le contraste tient alors à la vitesse avec laquelle l'État intervient selon la nature du problème. Un poste peut demeurer vacant pendant des semaines et un bâtiment attendre des années avant d'être rénové, tandis qu'un blocage entraîne en quelques heures le déploiement de forces de police, la mobilisation des procureurs ou la fermeture préventive de centaines d'établissements.
L'État ne se montre donc pas également disponible lorsqu'il s'agit d'améliorer les conditions d'enseignement et lorsqu'il s'agit d'interrompre un mouvement. Il ne manque pas uniformément de moyens ou de puissance d'agir, mais distribue sa capacité d'intervention selon ce qu'il s'agit de réparer ou de contenir. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une disponibilité différentielle de l'État, où la lenteur de la réponse sociale et la rapidité de la réponse coercitive appartiennent à une même puissance publique.
Ceux qui se mobilisent demandent ainsi davantage d'école, non moins d'école. Pourtant, à mesure que le mouvement s'étend, les incidents et les violences prennent dans la parole gouvernementale une place croissante au détriment des revendications elles-mêmes. Une crise qui portait d'abord sur le manque de professeurs, les bâtiments et les conditions d'étude est désormais de plus en plus traitée par les moyens du maintien de l'ordre.
II. Fabriquer le désordre
Le changement décisif n'intervient pas avec les débordements eux-mêmes, mais lorsqu'ils commencent à donner leur nom à l'ensemble du mouvement. Dès le 28 septembre, alors que la mobilisation est encore beaucoup plus limitée, Laurent Nuñez emploie la catégorie de « violences urbaines ». Trois jours plus tard, le gouvernement parle d'une « bascule », tandis que le ministre de l'Éducation affirme que le mouvement est « pris en otage par des groupuscules ultra violents ». Les revendications scolaires subsistent, mais elles ne déterminent plus la manière dont le pouvoir définit ce qui se passe. [6]
Qualifier le mouvement de « violences urbaines » ne change pas seulement la manière de le raconter, puisque cette qualification appelle aussi d'autres institutions que celles auxquelles s'adressaient initialement les revendications scolaires. La police, le renseignement et la justice pénale passent au premier plan, tandis que le lycéen qui demande un professeur absent peut désormais être appréhendé comme membre d'un rassemblement susceptible de troubler l'ordre, puis comme individu à contrôler ou à disperser.
Le même déplacement apparaît lorsque Matignon relaie l'analyse attribuée aux services de renseignement selon laquelle l'origine du mouvement résiderait dans une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche ». Plusieurs élus de LFI ont effectivement soutenu les blocages, et qu'une organisation politique cherche à amplifier un mouvement social n'a rien d'exceptionnel. Cela ne permet cependant pas d'expliquer pourquoi des centaines puis plus d'un millier d'établissements entrent dans la mobilisation. Les observations de terrain montrent des appels circulant sur les réseaux sociaux et des lycéens qui récusent eux-mêmes l'idée d'un mouvement fabriqué de l'extérieur.
Faire de l'intervention d'une organisation politique l'« origine » du conflit substitue une causalité extérieure aux causes que les élèves énoncent eux-mêmes. Les postes vacants, la dégradation des bâtiments et l'inquiétude face à l'avenir cessent alors d'être les raisons du conflit pour devenir les éléments d'une opération supposée conçue ailleurs. La parole politique des lycéens se trouve ainsi diminuée au moment même où elle acquiert une efficacité collective.
Le terme de « prise d'otage » accomplit une opération voisine en partageant le mouvement entre une jeunesse dont les revendications pourraient être reconnues et des groupes qui l'auraient capturée. Les problèmes scolaires peuvent alors être admis sans que soit pleinement reconnu le sujet collectif qui les porte, puisque la revendication demeure recevable tant qu'elle entre dans les formes prévues du dialogue, alors que la mobilisation qui lui donne sa puissance devient le phénomène dont il faudrait délivrer les élèves.
Une colère qui avait un objet précis change ainsi progressivement de statut. Elle portait sur l'école, sur ses moyens et sur la distribution inégale de ses ressources, mais dès qu'elle bloque, elle commence à être administrée à partir du trouble qu'elle produit plutôt qu'entendue à partir de ce qu'elle dit. On peut appeler destitution policière de la colère cette opération par laquelle une parole conflictuelle, sans même avoir été réfutée, cesse d'être entendue comme une adresse politique dès lors qu'elle devient matériellement contraignante.
C'est dans ce partage qu'intervient la polémique autour de Bally Bagayoko. Lorsqu'il affirme que « la violence peut être légitime », sa formule est immédiatement reçue comme si elle abolissait toute distinction entre une résistance, une dégradation ou une agression contre une personne. Pourtant, l'idée qu'une violence puisse être légitime n'est nullement étrangère à l'ordre politique. L'État revendique lui-même un usage légitime de la force, le droit distingue la violence autorisée de celle qui ne l'est pas et reconnaît la légitime défense. La Déclaration de 1789 inscrit par ailleurs la résistance à l'oppression parmi les droits naturels et imprescriptibles.
Ces éléments ne donnent pas une autorisation générale à la violence dans un mouvement social, mais rendent intenable l'affirmation selon laquelle toute violence serait, par définition et indépendamment des circonstances, illégitime dès lors qu'elle vient de ceux qui contestent. La question porte alors sur les situations, sur ce qui est visé et sur la proportion entre le moyen employé et ce à quoi il prétend répondre, mais aussi sur celui qui possède le pouvoir de qualifier l'acte.
L'État répond lui-même quotidiennement à ces questions lorsqu'il distingue, pour ses propres agents, un usage légitime ou illégitime de la force. Il ne peut donc réserver la question de la légitimité à la violence qu'il exerce. Le monopole institutionnel de la contrainte ne saurait devenir un monopole sur la définition du légitime.
Le traitement médiatique de Bally Bagayoko permet d'observer le même problème sous un autre angle. Des images le montrant près d'une poubelle en feu circulent et alimentent l'accusation selon laquelle le maire de Saint-Denis participerait lui-même au désordre. L'examen d'une séquence plus longue montre au contraire qu'il cherchait à éloigner une poubelle déjà enflammée des grilles de l'établissement et à limiter les dégradations. [7]
Sa phrase sur la violence légitime circule ensuite beaucoup plus largement que l'argument dans lequel elle s'inscrivait. Aucun ordre donné aux rédactions n'est nécessaire pour expliquer cette réduction, puisque les routines de l'information peuvent suffire. Une poubelle en feu fournit immédiatement une image, alors que l'absence prolongée d'un professeur ou la dégradation d'un service public demandent du temps pour être établies et racontées. Cette inégalité de la visibilité pèse nécessairement sur la manière dont le conflit est perçu.
Celui qui soutient la mobilisation peut alors être invité à commencer par « condamner les violences », comme si cette condamnation constituait la condition préalable de toute parole recevable sur le mouvement. L'incident spectaculaire finit ainsi par organiser le récit, tandis que la crise de l'école passe à l'arrière-plan. Le chien de garde n'est pas nécessairement celui qui ment, mais aussi celui qui maintient le débat à l'intérieur de catégories où certaines dimensions du réel deviennent immédiatement visibles et d'autres beaucoup moins.
L'épisode de « l'acide » révèle un mécanisme voisin. L'affirmation selon laquelle des manifestants auraient utilisé de l'acide est reprise dans le débat politique avant que les faits auxquels elle prétend se rapporter soient établis. Ce qui importe ici n'est donc pas seulement la circulation d'une information incertaine, mais la rapidité avec laquelle une accusation spectaculaire peut servir à qualifier l'ensemble d'un mouvement.
Une violence attribuée à un participant est facilement utilisée pour qualifier le mouvement dans son ensemble, tandis qu'une violence policière est plus souvent rapportée à l'acte d'un agent déterminé dont il faudrait attendre que l'enquête établisse la responsabilité. Le premier geste tend ainsi à être généralisé au groupe, là où le second reste individualisé.
La journée du 2 octobre fournit une nouvelle scène de cette bataille pour la qualification. À Belfort, les premières images massivement diffusées montrent un commandant de police en civil jeté au sol puis frappé à plusieurs reprises par un groupe de jeunes. Les coups, notamment portés à la tête, sont d'une violence incontestable. Le policier perd brièvement connaissance et une enquête est ouverte pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique. Dans les premières heures, c'est à partir de cette séquence que l'événement est raconté. Le procureur évoque une « horde sauvage de jeunes gens » et le ministre de l'Intérieur des « émeutiers ».
Mais une image peut commencer trop tard. Dans l'après-midi, d'autres vidéos publiées par L'Est Républicain font apparaître ce qui précède immédiatement les coups. Le même policier, chef du renseignement territorial de Belfort et présent en civil, vient de procéder à une interpellation particulièrement physique dans la Savoureuse, la rivière qui longe le lycée. La violence des coups qui lui seront ensuite portés demeure entière. Ces images changent pourtant la scène en empêchant de la présenter comme un surgissement sans histoire. Là où le premier montage faisait commencer l'événement avec l'agression du policier, le second oblige à remonter en amont et à demander ce qui s'est passé avant que le groupe ne se retourne contre lui. [8]
Dans la première circulation de ces images, ce qui précède les coups disparaît. Lorsque d'autres vidéos rétablissent cet avant, la scène change de sens sans que la violence des coups disparaisse. Contextualiser n'est ni justifier ni excuser, mais refuser que le point de départ du montage décide seul de la causalité.
Cette dissymétrie participe de ce que l'on pourrait appeler une fiction policière du réel. Il ne s'agit pas de supposer faux tout récit institutionnel, mais de constater que l'institution qui exerce la force dispose aussi du pouvoir de nommer immédiatement la situation dans laquelle elle l'a exercée. Des termes comme « maintien de l'ordre », « usage intermédiaire », « proportionnalité », « violences urbaines » ou « refus d'obtempérer » ne décrivent donc jamais seulement les faits après coup, puisqu'ils orientent aussi la manière dont ceux-ci seront d'abord perçus et compris.
Le langage administratif peut ainsi atténuer la matérialité de ce qui s'est produit sans qu'il soit nécessairement mensonger. Une blessure à la mâchoire devient l'« usage d'une arme intermédiaire » et une mobilisation née d'un conflit scolaire est progressivement décrite en termes de « violences urbaines ». Ce langage accompagne l'usage de la force en contribuant à faire apparaître celle-ci comme une réponse raisonnable à une situation déjà définie comme menaçante.
Le contraste devient plus saisissant si l'on regarde, dans le même temps, la manière dont est traité le Rassemblement national. Des révélations ont attribué à Jordan Bardella des propos antisémites anciens. Il nie leur authenticité et a engagé une procédure contre Mediapart. Ces accusations, comme d'autres controverses concernant des candidats RN lors des législatives de 2024, n'empêchent pas le parti de continuer à être traité comme un acteur ordinaire de la compétition politique auquel on demande de répondre de son histoire et de sa stratégie.
La jeunesse mobilisée autour des lycées bascule beaucoup plus rapidement dans une autre position. Les situations ne sont pas juridiquement équivalentes et leur comparaison ne porte pas sur une échelle commune de gravité, mais sur le statut politique accordé aux acteurs. Une force déjà installée dans le jeu institutionnel demeure un interlocuteur au milieu de controverses extrêmement graves, tandis qu'une jeunesse qui interrompt matériellement le fonctionnement de ses établissements devient rapidement une population relevant du maintien de l'ordre. La frontière passe aussi entre ceux auxquels l'ordre politique a déjà reconnu une place et ceux dont l'irruption collective trouble cette distribution.
Les téléphones troublent cette asymétrie sans supprimer ni le montage ni le hors-champ. Ils empêchent cependant que la description de l'intervention appartienne exclusivement à l'institution qui l'a conduite. La contre-archive n'est donc pas seulement une réserve de preuves, mais un contre-pouvoir sur la description du réel.
Elle touche aussi à la crédibilité du témoignage. Les jeunes auxquels la parole publique attribue une manipulation extérieure ou une appartenance indifférenciée aux « violences urbaines » produisent leurs propres images et décrivent ce qu'ils vivent. Le conflit se déplace alors vers une question fondamentale, celle de savoir qui peut attester ce qui a eu lieu, quelle parole doit être corroborée pour être crue et laquelle bénéficie d'une présomption de sérieux du seul fait qu'elle émane d'une institution.
À ce niveau, la qualification devient déjà une forme de violence politique lorsqu'elle prive une colère de son objet, un mouvement de sa causalité propre et ceux qui protestent d'une partie de leur capacité à dire eux-mêmes ce qu'ils sont en train de faire.
La violence d'État ne commence donc pas nécessairement avec le premier coup. Elle commence aussi dans la manière dont l'État définit ceux auxquels il fait face. Des élèves qui contestent leurs conditions d'étude peuvent progressivement être traités moins comme les acteurs d'un conflit scolaire que comme un problème d'ordre public, et cette nouvelle qualification contribue ensuite à rendre la coercition plus facilement acceptable.
III. Une violence d'État socialement distribuée
La catégorie de « violences urbaines » ne tombe pas sur un espace social indifférencié. Pour une partie des jeunes mobilisés à Saint-Denis, Sevran ou Aubervilliers, la police n'apparaît pas pour la première fois avec le blocage du lycée. Elle appartient déjà au paysage des transports, aux sorties de métro et aux contrôles de rue.
Cette différence est mesurable. L'enquête publiée par le Défenseur des droits en 2025 établit que les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d'être contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risques de subir un contrôle poussé. Près d'une personne contrôlée sur cinq rapporte également des comportements policiers jugés inappropriés. [9]
Une autre étude consacrée à la « gestion des indésirables » documente des pratiques répétées de contrôle, de verbalisation et d'éviction de l'espace public visant principalement des adolescents et de jeunes hommes des classes populaires, souvent issus de l'immigration postcoloniale. La catégorie utilisée mérite d'être prise au sérieux, car ces pratiques ne répondent pas seulement à des infractions précises. Elles déterminent aussi, de manière très concrète, qui peut rester dans un lieu, se réunir ou circuler sans être régulièrement sommé de justifier sa présence.
Cette inégalité face au contrôle engage davantage qu'une différence statistique. Elle signifie que certaines présences passent pour ordinaires tandis que d'autres doivent régulièrement démontrer qu'elles ne représentent pas un danger. C'est à partir de cette dissymétrie que réapparaît, sous une forme transformée, la figure politique de l'ennemi intérieur.
Par ennemi intérieur, il ne faut évidemment pas entendre qu'un gouvernement aurait officiellement désigné ainsi les lycéens ou les habitants des quartiers populaires. La notion permet plutôt de décrire ce qui se produit lorsqu'une partie de la population commence à être appréhendée moins à partir de ses droits ou de ses actes que du danger qu'on lui prête, de sorte que ses déplacements et ses regroupements acquièrent d'emblée une signification préventive. L'adversaire n'a pas besoin d'avoir attaqué l'État pour entrer dans cette logique, qui apparaît dès lors que l'existence collective de certains est gouvernée sous la catégorie du danger.
Le même jeune peut ainsi être considéré comme un élève lorsqu'il est en classe et comme une présence suspecte dès qu'il bloque l'entrée du lycée ou rejoint un groupe dans la rue. Ce basculement est d'autant plus rapide que certains avaient déjà rencontré la police avant le mouvement, non comme manifestants, mais comme habitants de territoires populaires.
C'est en ce sens que l'on peut parler d'une naturalisation du soupçon, lorsque celui-ci ne dépend plus seulement d'un acte déterminé mais commence à s'attacher à une apparence, à un territoire ou au simple fait de se trouver en groupe, au point que l'acte ultérieur pourra toujours être lu comme la confirmation d'une dangerosité déjà supposée.
Didier Fassin avait montré, dans son enquête sur une brigade anticriminalité de la région parisienne, [10] combien une part de l'activité policière dans certains quartiers se déployait dans des interactions quotidiennes avec des jeunes, au-delà de la poursuite des crimes graves. Le contrôle, l'interpellation et l'humiliation ordinaire y faisaient apparaître un pouvoir discrétionnaire dont l'objet dépassait la recherche d'une infraction précise. La police participait ainsi au maintien d'un ordre social en décidant aussi de la manière dont certains pouvaient occuper l'espace.
Cet ordre est inséparablement social et racial. L'immigration issue des anciennes colonies a largement rejoint les fractions ouvrières et employées des classes populaires françaises. Ses descendants ont grandi dans des territoires marqués par la désindustrialisation, le logement social et les discriminations. Les catégories de « jeune de banlieue » ou de « violences urbaines » ont condensé pendant des décennies ce rapport entre territoire, origine supposée et dangerosité.
Cette distribution racialisée de la contrainte rencontre également une culture politique particulière dans une partie des forces de l'ordre. Les données électorales doivent être maniées avec précaution, notamment en raison de la taille limitée des sous-échantillons. Les enquêtes du CEVIPOF indiquaient néanmoins en 2024 que le groupe « policiers et militaires » se distinguait nettement de la moyenne par son vote en faveur du RN et de l'extrême droite. Ce résultat ne permet ni d'assigner une opinion à chaque agent ni d'expliquer un coup ou un tir par un bulletin de vote, mais il oblige à prendre au sérieux les représentations susceptibles de circuler dans une institution détentrice d'un pouvoir de contrainte. [11]
Plusieurs affaires documentées au cours des dernières années ont par ailleurs révélé des échanges racistes et violents entre policiers. La question ne consiste pas à transformer ces affaires en portrait global de la police française. Un cas individuel ne vaut pas démonstration sur un corps entier. Mais l'institution ne peut davantage réduire systématiquement ces scènes à des exceptions privées lorsque ceux qui tiennent de tels propos disposent, dans l'exercice de leur fonction, d'un pouvoir public sur d'autres personnes.
Ces représentations prennent une autre portée lorsqu'elles rencontrent des pratiques discriminatoires déjà documentées par plusieurs institutions. En 2025, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la France dans une affaire de contrôle d'identité discriminatoire, tandis que le Défenseur des droits documente la surexposition de certains jeunes aux contrôles. [12]
La question devient institutionnelle lorsque préjugé et pouvoir se rencontrent. Une opinion raciste conservée dans la sphère privée reste une opinion privée, mais ses effets potentiels changent de nature lorsqu'elle est portée par celui qui peut contrôler, fouiller ou décider de l'usage de la force. Une République ne peut attendre qu'une caméra-piéton enregistre accidentellement une conversation pour découvrir ce qui circule dans ses services. Elle doit rendre les pratiques discriminatoires identifiables et permettre qu'elles soient signalées sans que leur contrôle dépende de l'institution mise en cause.
Cette articulation entre représentations racialisées et pouvoir discrétionnaire possède une histoire plus ancienne. Les travaux sur la police des populations algériennes en métropole ont montré comment s'était constitué un répertoire spécifique de surveillance, de contrôle et de territorialisation de la suspicion. La décolonisation a profondément transformé le droit et les institutions. Elle n'a pas nécessairement effacé toutes les représentations et tous les gestes élaborés dans cette histoire. [13]
La situation postcoloniale ne peut donc être définie comme la colonie maintenue à l'identique. Elle désigne plutôt la transformation, au sein d'un ordre juridique égalitaire, de rapports dont une partie fut élaborée dans l'empire. Le contrôle différentiel ne repose plus sur un statut colonial explicite. Il peut passer par la distribution statistiquement inégale des contrôles, par la territorialisation de la surveillance et par la construction récurrente de certaines populations comme plus dangereuses.
Fanon permet de comprendre ce que cette distribution produit dans l'espace. Le monde colonial ne reposait pas uniquement sur des normes différentes, mais sur une possibilité inégale d'habiter et de circuler. La comparaison avec la France contemporaine ne suppose aucune identité entre les situations. Elle invite plutôt à demander ce que devient l'universalité de la citoyenneté lorsque l'expérience concrète de la puissance publique reste fortement différenciée selon le territoire, l'origine attribuée et la classe sociale.
Césaire déplace encore le regard. La violence coloniale ne transforme pas seulement ceux qui la subissent. Elle transforme une société qui apprend à tolérer contre certaines populations ce qu'elle considérerait comme insupportable contre d'autres. Son « ensauvagement » du colonisateur désigne cette accoutumance à la violence rendue possible par la désignation préalable de ceux contre lesquels elle pourra être exercée. [14]
Cette accoutumance possède une dimension anthropologique. Certaines violences policières ou certains langages racistes ne se contentent pas d'insulter, puisqu'ils touchent au statut même de celui auquel ils s'adressent. L'animalisation en fournit la forme la plus brutale lorsqu'elle renvoie quelqu'un au cri, à la sauvagerie ou à un corps supposé incapable de raison, et ne produit donc pas seulement une humiliation mais une opération de désanthropisation.
La désanthropisation désigne le geste par lequel celui qui subit la violence est progressivement soustrait à une relation où sa parole, sa douleur et sa dignité devraient obliger celui qui lui fait face. Elle rend alors plus facile de lui parler autrement, de lui infliger davantage ou de considérer que sa souffrance appelle moins de comptes.
Entre l'animalisation raciste et la catégorie administrative d'« indésirable », les degrés sont évidemment différents, mais le mécanisme fait apparaître une question commune. Il s'agit de savoir qui demeure pleinement reconnu comme sujet lorsque commence la coercition, qui reste un citoyen auquel l'institution doit rendre des comptes et qui commence à être appréhendé avant tout comme un corps à déplacer, contenir ou neutraliser.
Le vocabulaire utilisé à Belfort le 2 octobre donne à cette opération une formulation presque littérale lorsque le procureur décrit les agresseurs du policier comme une « horde sauvage de jeunes gens ». L'expression ne qualifie plus seulement des actes extrêmement violents, mais fait glisser ceux qui les commettent vers l'image d'un groupe animalisé mû par une sauvagerie collective.
C'est là que la figure de l'ennemi intérieur rejoint celle de la désanthropisation sans se confondre avec elle. L'ennemi conserve souvent une puissance politique que l'animalisé se voit précisément dénier, mais les deux opérations altèrent le statut ordinaire du citoyen, soit en faisant d'abord de sa présence une menace, soit en diminuant le poids accordé à sa parole et à sa souffrance.
La présence massive de policiers autour d'un établissement populaire doit être regardée à partir de cette histoire. Un dispositif identique autour d'un lycée prestigieux du centre de Paris ne susciterait pas nécessairement la même indifférence. Certaines populations sont devenues suffisamment familières du contrôle pour que la violence de cette familiarité cesse elle-même de faire événement, et l'inégalité se mesure aussi au seuil à partir duquel la contrainte devient socialement acceptable.
La violence d'État apparaît alors comme autre chose qu'une addition d'illégalités individuelles lorsqu'un ensemble d'institutions et de pratiques expose durablement certaines fractions de la population à davantage de contrôle. L'école peut leur offrir des conditions matérielles moins favorables et la police les contrôler plus fréquemment, puis, lorsqu'ils transforment cette expérience en conflit politique, le maintien de l'ordre les rencontre comme une population déjà familiarisée avec la contrainte publique.
Il n'est pas nécessaire qu'une autorité ait conçu cet enchaînement comme un programme unique pour que les effets de plusieurs institutions convergent sur les mêmes territoires et les mêmes personnes. C'est précisément ce qui distingue une analyse structurelle d'un récit intentionnaliste, puisque des administrations poursuivant des objectifs différents peuvent néanmoins produire, dans certaines vies, une expérience cohérente de l'État.
Cette généalogie postcoloniale ne suffit cependant pas à comprendre ce qui se produit en France depuis 2018. Les Gilets jaunes ont connu les LBD, les mutilations et les interpellations massives, des pompiers ont été gazés, et les opposants à la réforme des retraites ont rencontré des pratiques policières dont les institutions européennes ont interrogé la proportionnalité. La coercition ne demeure donc pas confinée aux territoires où elle avait été historiquement concentrée.
Depuis les Gilets jaunes, cette généalogie raciale et postcoloniale est traversée par un autre mouvement. La coercition ne cesse pas de frapper de manière disproportionnée les populations qui y étaient historiquement les plus exposées, mais elle atteint aussi des groupes socialement différents lorsqu'ils acquièrent à leur tour une capacité réelle d'interrompre le fonctionnement ordinaire.
IV. Gouverner l'interruption
Le 6 décembre 2018, à Mantes-la-Jolie, 153 jeunes sont interpellés à proximité de deux lycées. Les images montrent des adolescents agenouillés, les mains derrière la tête ou dans le dos, entourés de policiers casqués et armés. Une voix commente la scène en lançant la phrase devenue célèbre : « Voilà une classe qui se tient sage. » [15]
La scène condense déjà une grande partie de ce qui se rejoue aujourd'hui. La « classe » n'est plus ici le lieu où l'on enseigne mais le groupe que l'on immobilise, et le vocabulaire scolaire glisse ainsi vers celui de la soumission. Une jeunesse qui sort de la place prévue pour elle dans l'institution rencontre une autre puissance de l'État, chargée non plus de l'instruire mais de la contenir.
Mantes se déroule au même moment que les premières semaines du mouvement des Gilets jaunes. Quelques mois plus tard, Laurent Nuñez donne devant le Sénat la mesure de la violence atteinte avec des milliers de blessés et plus de treize mille tirs de LBD, tandis que le Conseil de l'Europe demandera à la France de revoir sa doctrine d'emploi de ces armes. Les Gilets jaunes ne découvrent pas une violence policière jusque-là inconnue, mais la rendent visible à une échelle sociale et géographique nouvelle.
Quelques mois plus tard, des pompiers mobilisés contre le manque d'effectifs tentent de bloquer le périphérique parisien et rencontrent à leur tour les gaz lacrymogènes et le dispositif de maintien de l'ordre. L'épisode importe parce que les pompiers ne correspondent pas à la figure racialisée du « jeune de banlieue » et disposent d'une forte légitimité sociale. Au moment où ils interrompent une infrastructure majeure, ils rencontrent néanmoins l'appareil chargé de rétablir la circulation.
La réforme des retraites de 2023 approfondit cette logique. Après le recours à l'article 49.3 et les manifestations spontanées qui suivent, la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe s'inquiète notamment d'interpellations concernant des personnes dont un grand nombre seront libérées sans poursuite. L'interpellation acquiert alors une fonction qui dépasse le procès pénal, puisque quelques heures passées au commissariat suffisent déjà à retirer quelqu'un du conflit avant que la justice ne décide éventuellement de la suite.
Après la mort de Nahel Merzouk, cette capacité de neutralisation prend une dimension différente au cours des révoltes de l'été 2023. [16] Les arrestations répondent à des incendies et à des affrontements graves. Elles participent également à la reprise rapide de territoires dans lesquels l'autorité de l'État est ouvertement contestée.
Ces séquences ne racontent pas la même histoire et leur juxtaposition ne doit pas effacer leurs différences. Ce qui circule de l'une à l'autre tient à certaines techniques de gouvernement du conflit, qui deviennent particulièrement visibles lorsque le refus cesse d'être seulement une opinion et acquiert la capacité matérielle d'empêcher quelque chose de fonctionner.
Un mouvement cesse en effet d'être seulement une opinion lorsqu'il devient capable d'empêcher quelque chose de fonctionner.
Le blocage appartient précisément à ces formes d'action qui rendent le refus matériellement sensible. Fermer momentanément un lycée, cesser le travail ou interrompre une circulation permet à ceux qui disposent de peu d'accès directs aux lieux de décision de peser autrement sur le rapport de forces. Là où une pétition adresse une demande à celui qui peut encore l'ignorer, l'interruption lui impose d'en supporter au moins provisoirement les conséquences.
Le maintien de l'ordre intervient au moment où cette puissance devient effective. Il rouvre une route ou dégage l'entrée d'un établissement et restaure ainsi le fonctionnement que le conflit avait suspendu pour devenir audible. Chacune de ces opérations peut disposer d'une justification juridique particulière, mais leur fonction politique n'en disparaît pas pour autant, puisqu'elles réduisent la capacité d'un mouvement à imposer matériellement l'existence du problème qu'il soulève.
Le gouvernement de l'interruption désigne ainsi, plus précisément que la répression en général, l'ensemble des moyens employés pour réduire la capacité d'un conflit à suspendre le fonctionnement ordinaire et à rendre le refus coûteux pour ceux auxquels il s'adresse.
Cette question possède une dimension de classe parce que les groupes sociaux ne disposent pas des mêmes instruments pour défendre leurs intérêts. La propriété et l'accès aux décideurs donnent aux classes dominantes des moyens de peser qui ne nécessitent généralement pas l'occupation d'une route, tandis que les classes populaires doivent plus souvent rendre leurs intérêts politiquement sensibles par l'action collective et par leur capacité à interrompre un fonctionnement.
Lorsqu'une route ou un lycée est dégagé, le fonctionnement qui avait été interrompu reprend, indépendamment de ce que le policier qui intervient pense lui-même du conflit. La portée politique de son geste tient d'abord à ce qu'il rétablit, c'est-à-dire l'ordre social tel qu'il existait avant que le mouvement ne l'interrompe.
Cette question apparaît explicitement dans le langage de la « normalité ». Lorsque Édouard Philippe affirme, au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, que « tous les Français ont le droit de manifester », mais que tous ont également « droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement », il donne à la continuité sociale une évidence que le conflit vient précisément remettre en cause. [17] Les lycéens protestent contre des enseignants absents pendant des semaines, des bâtiments dégradés et des conditions d'étude fortement inégales. Tout cela peut durer sans empêcher juridiquement l'institution de fonctionner.
Le maintien de l'ordre restaure alors comme normal ce que le conflit vient de faire apparaître comme intolérable. La « normalité » n'est donc pas un terrain neutre auquel le désordre viendrait ensuite s'opposer, mais l'objet même du litige, puisque ce que les uns appellent retour à la normale est précisément ce que d'autres ont interrompu pour en rendre la violence visible.
L'école est ici un terrain décisif parce qu'elle ne distribue pas seulement des savoirs, mais participe à la reproduction sociale. Une classe de trente élèves n'offre pas les mêmes possibilités qu'une classe beaucoup plus légère, de même qu'un lycée où les enseignants ne sont pas remplacés ne donne pas les mêmes ressources qu'un établissement capable d'assurer la continuité de ses cours.
L'inégalité scolaire fragilise ainsi le récit moral à travers lequel les inégalités futures pourront être justifiées. Si les positions sociales doivent être comprises comme le résultat du mérite, les conditions de départ doivent rester suffisamment comparables pour que cette idée conserve une plausibilité. Lorsque les chances divergent en amont, le mérite risque de devenir le nom donné après coup à des écarts que l'institution elle-même a contribué à produire.
S'en prendre par la force à des adolescents qui s'inquiètent, avec raison, de leur présent scolaire autant que de l'avenir que celui-ci prépare ne revient donc pas seulement à rétablir l'ordre autour d'un lycée. C'est aussi reconduire matériellement les conditions de la succession sociale. Plus les inégalités scolaires se creusent, plus l'interruption de cet ordre par ceux qui en subissent les effets devient menaçante pour sa continuité ; la répression contribue alors à solidifier le groupe des héritiers et l'ordre qui garantit la succession, en rendant plus coûteuse la contestation de ceux qui n'héritent ni des mêmes établissements, ni des mêmes ressources, ni des mêmes protections.
C'est pourquoi la « crise de l'école » ne peut être séparée de l'ordre social plus large dans lequel elle s'inscrit. Les travaux de l'Institut des politiques publiques sur les mesures socio-fiscales du premier quinquennat Macron ont montré des gains de niveau de vie plus importants au sommet de la distribution que pour les ménages les plus modestes, tandis que plusieurs transformations de l'assurance-chômage ont accru les contraintes imposées à une partie des travailleurs précaires et des demandeurs d'emploi. [18]
Le problème n'est donc pas celui d'un retrait général de l'État, qui demeure très actif dans la fiscalité, les retraites, l'assurance-chômage et l'organisation des services publics. Le néolibéralisme ne détruit pas l'État autant qu'il en recompose les fonctions et les priorités.
La disponibilité différentielle rencontrée devant les lycées prend ici une portée plus générale. Un même État peut se montrer lent lorsqu'il s'agit de réparer ce que des années ont laissé se dégrader et extrêmement rapide lorsque ceux qui vivent cette dégradation en interrompent les conséquences ordinaires. Il ne s'agit donc pas d'opposer naïvement un État social absent à un État policier omnipotent, mais d'observer comment la puissance publique distribue ses capacités et son rythme d'intervention selon ce qu'elle rencontre.
Grégoire Chamayou a montré combien la question de la gouvernabilité traverse historiquement le néolibéralisme, notamment lorsqu'il s'agit de transformer durablement un ordre social face à des groupes qui disposent encore de moyens collectifs pour s'y opposer. [19] Le problème porte alors sur les syndicats, la grève, l'occupation et, plus largement, sur toutes les formes d'action qui rendent un refus matériellement coûteux.
La réforme des retraites de 2023 a donné à ce problème une forme particulièrement visible. L'exécutif disposait de mécanismes constitutionnels permettant de faire aboutir la réforme malgré l'absence d'un vote final favorable à l'Assemblée sur le texte adopté. Lorsque le refus se déplaça dans la rue, une autre capacité de l'État intervint pour limiter la possibilité que cette opposition bloque durablement le pays. La procédure constitutionnelle et la police ne sont pas de même nature, mais elles se rencontrent ici dans une même question politique, celle de savoir comment gouverner lorsque le refus ne se laisse plus absorber par la représentation.
C'est à cet endroit que la notion de néolibéralisme autoritaire devient pertinente. Elle ne désigne pas un libéralisme économique sur lequel viendrait se greffer accidentellement un excès de police. Elle permet de penser une forme de gouvernement où la transformation continue des protections collectives rencontre la nécessité de réduire la capacité de ceux qui la refusent à interrompre ce processus.
La comparaison avec les mobilisations agricoles permet de comprendre la sélectivité de cette coercition. En janvier 2024, des agriculteurs bloquent durablement des autoroutes et commettent des dégradations. Gérald Darmanin affirme pourtant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions. [20]
Il ne s'agit pas de reprocher aux agriculteurs d'avoir bénéficié de cette retenue, mais de constater qu'il n'existe pas de seuil mécanique d'entrave ou de destruction à partir duquel un niveau déterminé de coercition se déclencherait nécessairement. Le statut social des groupes mobilisés, leur mode de reconnaissance politique et le degré de désordre que le gouvernement accepte de supporter font donc partie de la situation.
Le gouvernement de l'interruption est ainsi socialement sélectif. Il ne protège pas abstraitement la société contre tout désordre de façon identique, mais intervient dans un ordre déjà traversé par des hiérarchies et participe à la décision concernant les perturbations que cet ordre peut tolérer avant que la force soit engagée.
Le maintien de l'ordre ne vient donc pas seulement mettre fin à un désordre ponctuel. Il travaille à restaurer les conditions dans lesquelles un ordre juridique et social peut continuer à fonctionner. C'est en ce sens que l'on peut déjà y reconnaître ce que Walter Benjamin appellera une violence conservatrice de droit, sans que cette fonction suffise encore à épuiser la question de la violence policière.
V. Le droit, l'impunité active et la préemption
Le droit fixe pourtant des limites à la puissance qu'il confère aux forces de l'ordre. Depuis 2017, l'article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure prévoit que policiers et gendarmes ne peuvent faire usage de leurs armes qu'en cas d'absolue nécessité et de manière strictement proportionnée. La loi du 28 février 2017 a cependant redéfini leur cadre d'emploi et modifié les situations dans lesquelles les policiers peuvent faire usage de leurs armes. [21]
Les années suivantes ont nourri une controverse dont les données empêchent de réduire l'enjeu à une querelle de vocabulaire. Les tirs policiers contre des véhicules en mouvement ont augmenté après la réforme, tandis que des travaux de recherche ont également relevé une progression des tirs mortels sur leurs occupants. Cela ne permet pas d'attribuer chaque tir à la modification législative. Il existe néanmoins une évolution qui impose d'examiner les effets d'un cadre juridique sur les pratiques qu'il rend possibles.
Les décisions récentes du Défenseur des droits déplacent la question de l'acte individuel vers l'institution. L'une d'elles concerne l'usage à très courte distance d'un aérosol lacrymogène contre des lycéens mineurs. Le Défenseur des droits a conclu au caractère non nécessaire et disproportionné de cet usage de la force et demandé une procédure disciplinaire.
Cette décision permet de comprendre comment un geste commis par un agent déterminé peut engager plus largement l'État sans que la responsabilité individuelle de cet agent disparaisse. L'intervention s'inscrit dans une doctrine, un dispositif et une chaîne de commandement qui existaient avant le geste, tandis qu'après lui se posent les questions de l'identification, de l'enquête, de la discipline et de la manière dont le pouvoir politique qualifie les faits.
C'est à ce niveau que la violence policière devient violence d'État, non parce que la responsabilité individuelle disparaîtrait, mais parce qu'elle cesse d'être le dernier niveau auquel l'analyse doit s'arrêter. [22]
La définition classique de Max Weber permet d'abord de poser le problème : l'État moderne revendique, sur un territoire donné, le monopole de l'usage légitime de la violence physique. Cette définition ne signifie évidemment pas que toute violence exercée par ses agents serait légitime par nature ; elle désigne le pouvoir spécifique de l'État de déterminer les conditions dans lesquelles la contrainte peut être exercée en son nom.
La distinction proposée par Walter Benjamin entre violence fondatrice de droit et violence conservatrice de droit permet de préciser encore cette position. La première institue un ordre juridique ; la seconde travaille à en assurer la continuité. Le maintien de l'ordre appartient d'abord à cette seconde logique, puisqu'il intervient pour restaurer les conditions dans lesquelles l'ordre existant peut continuer à produire ses effets.
Mais Benjamin complique immédiatement cette distinction lorsqu'il aborde la police. Celle-ci ne se contente pas toujours d'appliquer une norme déjà fixée. Elle intervient aussi dans des situations où la frontière entre application du droit et production pratique de la décision devient incertaine, lorsque l'agent ou le commandement détermine sur le terrain ce qui constitue une menace, à partir de quel seuil il faut disperser, qui doit être interpellé et quelle force peut être employée. La police devient alors le lieu où la violence conservatrice du droit tend à se rapprocher d'une puissance qui décide elle-même des conditions de sa propre intervention. [23]
Une autre décision du Défenseur des droits permet de suivre cette chaîne jusqu'au commandement. En 2018, plus d'une centaine de personnes sont interpellées dans un lycée parisien à l'issue d'une mobilisation contre Parcoursup. L'ordre transmis aux unités était d'« interpeller l'intégralité des occupants », alors que l'action se terminait sans difficulté majeure. Plusieurs années plus tard, le Défenseur des droits relève un manquement à l'obligation de discernement du commandement.
L'interpellation collective apparaît alors comme un choix de gouvernement du rassemblement. La responsabilité ne se situe pas uniquement au moment où un agent porte un coup, puisqu'elle existe déjà dans l'ordre donné, dans la forme de l'opération et dans les moyens prévus pour prendre en charge ceux que l'on prive de liberté.
Une dissymétrie temporelle apparaît alors avec netteté. La contrainte exercée sur celui qui est interpellé produit immédiatement ses effets, tandis que l'établissement de la responsabilité éventuelle de celui qui exerce la force peut commencer un parcours de plusieurs mois ou de plusieurs années.
C'est dans cet écart que prend sens la notion d' impunité active . Elle ne suppose pas que les policiers échapperaient toujours aux enquêtes ou aux sanctions, mais désigne une situation dans laquelle la contrainte exercée par la force publique produit immédiatement ses effets alors que l'établissement de sa responsabilité se heurte souvent à des délais, à des difficultés d'identification ou d'accès aux preuves et à la longueur des procédures.
L'affaire Nahel en donne une illustration particulièrement nette. En juin 2026, trois ans après la mort de l'adolescent, la Défenseure des droits a conclu à plusieurs manquements déontologiques et demandé des poursuites disciplinaires. Elle a relevé qu'un manquement avait déjà été identifié dans le cadre administratif sans qu'une procédure disciplinaire ait suivi, tout en rappelant explicitement que sa décision ne se substituait pas à la procédure pénale encore en cours. Défenseur des Droits
L' impunité active se loge donc dans cet écart entre la temporalité de la violence et celle de la responsabilité, sans se réduire pour autant à la seule lenteur des procédures.
La vidéo tournée à Toulouse le 2 octobre montre que cette question ne concerne pas seulement les procédures qui suivent l'usage de la force, mais aussi la manière dont certains agents peuvent parler de ses conséquences au moment même où ils interviennent. On y voit un adolescent interpellé se plaindre de son bras tandis qu'un policier le manipule, puis on entend un agent répondre à la personne qui filme, lorsqu'elle évoque les lycéens blessés les jours précédents, « j'en ai éborgné trois ». Au moment où ces lignes sont écrites, l'authenticité de la séquence et l'identité de l'agent demandent encore à être établies indépendamment. Si elles le sont, ce qui importe dans cette phrase n'est pas seulement sa brutalité, mais la manière dont une blessure aussi grave que la perte d'un œil peut être évoquée comme un fait dont on se vante.
La douleur de celui qui est tenu peut alors cesser de commander l'attention et devenir objet de dérision, tandis que la mutilation attribuée à l'action policière est formulée comme une performance. Quelque chose se défait dans la relation qui devrait lier l'exercice de la force à la responsabilité de ses conséquences. L'impunité n'est plus seulement l'absence éventuelle de sanction après l'acte, mais peut devenir une manière d'habiter l'acte lui-même lorsque celui qui dispose de la force se comporte comme si la blessure qu'il produit n'avait pas à peser sur lui.
Cette protection peut aussi se former dans la parole politique qui précède le contrôle. Lorsque le ministre de l'Intérieur proclame un usage « très proportionnel » de la force alors que plusieurs interventions font déjà l'objet d'enquêtes, il n'annonce pas le résultat d'une investigation, mais accorde au dispositif qu'il dirige une présomption politique de légitimité.
Cette différence dans la manière de raconter les violences se retrouve ensuite dans la manière dont les responsabilités sont attribuées. Une violence commise par un participant peut qualifier immédiatement le mouvement auquel il est associé, tandis qu'une violence policière grave est plus souvent singularisée et différée dans l'attente des conclusions d'une enquête. L'État demande ainsi de suspendre le jugement sur sa propre force au moment où il peut généraliser beaucoup plus rapidement le jugement porté sur celle qu'il impute au mouvement.
Cette logique rencontre aujourd'hui une transformation juridique supplémentaire. Le 7 juillet 2026, l'Assemblée nationale a adopté, par 313 voix contre 199, une proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense aux forces de l'ordre dans certaines conditions d'usage des armes. Assemblée Nationale
Le texte ne supprime pas formellement l'exigence de nécessité ou de proportionnalité, mais modifie le point de départ de l'examen de l'acte en introduisant une présomption favorable à l'agent lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies. Il ne s'agit donc pas d'une disparition brutale du droit, mais d'un déplacement de la position institutionnelle depuis laquelle l'acte de force sera examiné.
Ce déplacement s'inscrit dans une transformation plus large du rapport entre sécurité, droit et gouvernement. Après les attentats de 2015, plusieurs instruments élaborés sous l'état d'urgence furent transférés dans le droit commun en 2017. En 2026, la loi du 18 août intitulée « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » a encore modifié de nombreux dispositifs de sécurité. Certaines de ses dispositions avaient été censurées par le Conseil constitutionnel avant la promulgation. [24]
Ces textes appartiennent à des domaines différents, mais ils font apparaître un même déplacement dans les techniques de gouvernement. L'action publique tend de plus en plus à se porter en amont du trouble, non plus seulement pour répondre à un acte accompli, mais pour intervenir sur ce qui pourrait advenir, à partir d'un comportement, d'un rassemblement, d'une appartenance ou d'une situation interprétés comme annonçant un danger possible. La coercition change alors de temporalité : elle ne sanctionne plus seulement ce qui a eu lieu, elle cherche à empêcher que quelque chose puisse avoir lieu.
Cette logique préemptive modifie profondément le rapport entre puissance publique et liberté. Celui qui fait l'objet de l'intervention n'est plus seulement saisi à partir de ce qu'il a fait, mais à partir de ce qu'on suppose qu'il pourrait faire. Le soupçon acquiert ainsi une puissance propre, puisqu'il permet que la contrainte précède l'acte dont elle prétend empêcher l'accomplissement. Appliquée aux mobilisations collectives, cette logique tend à déplacer toujours plus tôt le moment où l'État considère qu'il peut légitimement intervenir, fermer, disperser, interdire ou interpeller.
Le 2 octobre, le mécanisme devient particulièrement visible. Près de quatre cents lycées restent fermés et les préfets interdisent les rassemblements aux abords des établissements concernés, tandis que le passage à l'enseignement à distance retire au mouvement une partie de ses lieux matériels de rencontre en même temps qu'il transforme la forme du cours.
C'est ici qu'apparaît la préemption du mouvement, distincte de la répression en ce qu'elle ne répond pas seulement à un acte déjà accompli mais cherche à réduire, en amont, les lieux de rassemblement et les possibilités d'extension du conflit.
Il faut distinguer cette préemption du mouvement de ce que l'on peut appeler préemption de la jeunesse, qui ne porte plus seulement sur les conditions matérielles de la mobilisation mais sur les personnes elles-mêmes lorsqu'elles sont gouvernées à partir de ce qu'elles pourraient faire ou de la dangerosité qu'on leur attribue.
La préemption de la jeunesse rejoint ainsi la naturalisation du soupçon et la figure de l'ennemi intérieur, puisqu'elle ne se contente pas d'anticiper une infraction précise mais tend à constituer une population dont l'avenir possible devient lui-même objet de gouvernement.
C'est à cet endroit que Poulantzas retrouve une actualité. Son « étatisme autoritaire » ne décrivait pas la disparition soudaine de la démocratie représentative. Il analysait une transformation interne à celle-ci, lorsque les institutions représentatives subsistent mais que des appareils exécutifs et administratifs acquièrent une capacité croissante à agir face aux médiations collectives.
La démocratie peut donc continuer d'organiser des élections, de garantir des libertés et de faire fonctionner ses tribunaux tout en modifiant le statut du conflit. Le désaccord demeure possible, mais la capacité d'un mouvement à interrompre une décision ou à la rendre matériellement coûteuse peut devenir l'objet d'un travail politique de neutralisation.
La contestation reste alors pleinement tolérable tant qu'elle demeure compatible avec la continuité de ce qu'elle conteste, mais son statut change dès qu'elle bloque et que le désaccord devient un problème de fonctionnement.
La préemption et l'impunité active décrivent deux moments différents de cette transformation. L'une cherche à limiter la puissance du conflit avant qu'elle ne se déploie pleinement, tandis que l'autre affecte les conditions dans lesquelles ceux qui ont exercé la force devront ensuite en répondre.
Le contrôle de la police devient dès lors une question centrale de l'État de droit. Une institution qui possède le pouvoir d'arrêter et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut être le garant suffisant de la légitimité de sa propre force. Le pouvoir politique qui décide son déploiement ne peut pas davantage se substituer à ce contrôle. Plus la puissance coercitive est grande, plus doivent être réels l'accès aux preuves, l'identification des agents et la possibilité de remonter jusqu'aux décisions de commandement.
L'impunité active désigne finalement cette contradiction, celle d'un ordre juridique capable de conserver ses garanties formelles tout en laissant se constituer autour de la force publique une zone de protection suffisamment vaste pour que les mêmes controverses réapparaissent de conflit en conflit. La question porte alors sur la capacité réelle des normes existantes à contraindre l'appareil qui dispose des armes.
VI. Ce qui se constitue dans le mouvement
À force de regarder ce que le pouvoir fait au mouvement, on risquerait d'oublier ce que le mouvement fait à ceux qui y prennent part. Des élèves qui vivaient séparément l'absence d'un professeur, la dégradation de leur établissement ou l'incertitude de leur avenir commencent à reconnaître dans ces expériences particulières une condition commune. Cette reconnaissance ne suppose pas nécessairement une doctrine préalable, puisqu'elle naît d'abord de la comparaison entre des situations que chacun pouvait auparavant croire singulières.
Ce qui paraissait relever de la malchance d'un établissement réapparaît dans un autre, et une géographie de l'inégalité se dessine à mesure que certains établissements apparaissent mieux dotés tandis que d'autres connaissent des difficultés durables. Ce qui est alors mis en question n'est plus seulement le fonctionnement ponctuel de l'école, mais la promesse à travers laquelle elle justifie une partie de son rôle social.
Si les conditions mêmes dans lesquelles on étudie divergent fortement, il devient plus difficile d'attribuer les trajectoires qui en résultent au seul mérite individuel. La mobilisation touche ainsi à quelque chose de beaucoup plus profond que la qualité immédiate des cours. Elle atteint le récit moral à partir duquel les inégalités futures pourront être rendues acceptables.
Le 1er octobre, cette mise en commun franchit un nouveau seuil lorsque plusieurs universités sont à leur tour touchées par la mobilisation. À Saint-Denis, des étudiants de Paris-VIII rejoignent le lycée Bartholdi pour soutenir des lycéens qui réclament de meilleures conditions d'apprentissage. La circulation du mouvement ne s'effectue plus seulement entre lycées, mais commence à franchir la frontière institutionnelle entre enseignement secondaire et supérieur.
Un autre déplacement se produit à Henri-IV, où des élèves d'un établissement très favorisé se mobilisent en solidarité avec ceux dont les conditions d'étude sont beaucoup moins protectrices. Le geste importe précisément parce que les situations ne deviennent pas identiques. Un élève de Saint-Denis et un élève d'Henri-IV n'étudient pas dans les mêmes conditions, et la politisation commence lorsque cet écart cesse d'être interprété comme une simple différence de destin pour être rapporté à l'organisation matérielle d'une même institution.
La circulation du mouvement franchit désormais une autre frontière lorsqu'une partie du monde enseignant et syndical commence à rejoindre la mobilisation. Le 2 octobre, les organisations lycéennes et étudiantes sortent de leur réunion avec le ministre de l'Éducation en affirmant n'avoir obtenu aucune « mesure concrète » et appellent à un nouvel acte national le 6 octobre. La CGT et Solidaires annoncent leur participation, tandis que plusieurs syndicats enseignants appellent également leurs personnels à se tenir aux côtés des élèves et à faire grève ce jour-là. Les fermetures d'établissements et les interdictions de rassemblement interviennent donc au moment même où la colère née dans les lycées commence à sortir du seul périmètre scolaire et à rencontrer d'autres forces sociales.
C'est ainsi qu'un sujet politique se constitue, non par l'effacement des différences sociales et des rapports distincts à l'action collective, mais par leur mise en relation au cours même de la mobilisation, de sorte que le commun apparaît moins comme son point de départ que comme l'un de ses produits.
Cette capacité collective possède déjà une efficacité. Le soir du 1er octobre, le gouvernement retire du projet de loi de finances la mesure prévoyant des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires pour les étudiants non boursiers. [25] Ce recul ne résout pas la crise scolaire et ne peut être mécaniquement attribué à un seul acteur, mais il montre que la séquence n'est pas celle d'une pure fermeture du pouvoir, puisque le mouvement coïncide avec une modification de la décision au moment même où la coercition s'intensifie.
La concession et la coercition peuvent ainsi appartenir au même moment politique, puisque le gouvernement peut reconnaître par une mesure qu'un rapport de forces existe tout en cherchant, par d'autres moyens, à empêcher son extension. Les fermetures, les interdictions et les interpellations ne touchent donc pas seulement ceux qui en font immédiatement l'objet, puisqu'elles réduisent aussi les occasions de rencontre grâce auxquelles le mouvement pourrait gagner de nouveaux établissements ou de nouveaux soutiens. L'arrivée d'étudiants devant un lycée montre précisément ce qui devient possible lorsque ces circulations se poursuivent.
La géographie même du maintien de l'ordre doit alors être interrogée. Devant plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées alors même que certains blocages demeurent calmes, avec des agents équipés d'armes intermédiaires ostensiblement visibles. À l'inverse, des mobilisations comparables peuvent rencontrer ailleurs une présence policière beaucoup plus discrète. Il serait hasardeux d'en déduire, sans éléments supplémentaires, l'existence d'une stratégie délibérée visant à provoquer les affrontements. Mais le dispositif policier n'est jamais extérieur à la situation dans laquelle il intervient. Une présence massive et armée modifie les comportements, les déplacements et la perception même du rassemblement, en introduisant d'emblée la possibilité de l'affrontement dans une situation qui n'en comportait pas nécessairement.
Cette différence acquiert une portée particulière lorsqu'elle recoupe les divisions territoriales et sociales déjà décrites. Une mobilisation née de l'inégalité scolaire peut alors être progressivement relue à travers les catégories disponibles pour gouverner les territoires populaires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines ». La question scolaire se déplace vers un terrain où la figure du jeune dangereux et du quartier à contrôler risque de recouvrir celle de l'élève qui réclame des conditions d'étude égales. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'avoir été programmée comme telle pour être produite par la manière dont celui-ci est pris en charge, rendu visible et raconté.
Le maintien de l'ordre ne vient donc pas seulement répondre à une situation déjà constituée. Il contribue aussi à déterminer sous quelle forme elle apparaîtra. Là où un blocage peut être traité comme une perturbation scolaire, le même type d'action, dans un territoire déjà associé au désordre urbain et soumis à une présence policière plus forte, peut beaucoup plus rapidement être appréhendé comme une menace de sécurité. À mesure que la question scolaire est traduite dans le langage de l'ordre public, les inégalités qui avaient fait naître le mouvement risquent de devenir moins visibles tandis que la figure du jeune dangereux et de la violence à réprimer occupe progressivement l'espace.
L'ampleur du dispositif policier produit aussi des effets plus diffus. Lorsqu'un mineur est conduit au commissariat ou qu'un adolescent revient avec une blessure grave, l'événement entre dans les familles, où parents et camarades apprennent ce que peut coûter la participation au mouvement. La décision de revenir le lendemain n'est alors plus prise dans les mêmes conditions.
Une blessure ou une interpellation ne produit ainsi pas seulement ses effets sur celui qui la subit. Lorsqu'elle devient connue des autres élèves et de leurs familles, elle entre aussi dans le calcul de ceux qui se demandent s'ils retourneront manifester ou bloquer leur établissement.
À la crainte de voir le conflit se prolonger répond alors une politique de la peur que l'on peut formuler de manière brutale par cette phrase, « L'État tremble. Il faut qu'il terrorise. » Il ne s'agit ni de diagnostiquer l'état psychologique de ceux qui gouvernent ni de réduire toute intervention policière à une intention de terroriser, mais de nommer une relation politique dans laquelle la coercition, lorsque le pouvoir estime qu'un mouvement peut échapper aux formes prévues de la négociation, produit aussi de la peur chez ceux qui envisagent encore de le rejoindre.
Cette peur n'a pas besoin d'atteindre chacun directement, puisqu'il suffit que la possibilité de l'interpellation ou de la blessure devienne une donnée de la décision. À partir de ce moment, la force n'agit plus seulement dans l'instant de l'intervention, mais aussi dans l'anticipation de celui qui se demande s'il retournera devant son lycée.
Face à cette dissuasion, les lycéens disposent néanmoins de leurs propres récits et de leurs propres images. Lorsque le mouvement est présenté comme étranger à ceux qui y participent ou réduit aux scènes de désordre, ces documents font apparaître d'autres dimensions de l'événement, les blessures, les revendications, les enseignants aux côtés des élèves, mais aussi les circonstances qui précèdent certaines interventions.
Les images créent donc elles aussi de la circulation. Une expérience locale devient comparable à une autre. Ce qui pouvait apparaître comme un incident isolé dans un établissement entre en relation avec ce qui s'est produit ailleurs, et des élèves qui ne se connaissent pas découvrent dans les images des autres quelque chose de leur propre situation. La contre-archive se constitue ainsi moins comme un simple ensemble de preuves que comme un espace où des expériences séparées deviennent lisibles les unes à partir des autres.
Elle empêche que chaque intervention soit enfermée dans la seule version produite localement par l'institution et modifie les conditions dans lesquelles une parole peut être crue. Une administration dispose de communiqués, de porte-parole et d'un accès immédiat aux médias, tandis qu'un lycéen ne dispose parfois que d'une vidéo prise avec son téléphone. Ce déséquilibre ne disparaît pas, mais il cesse d'être absolu.
Le conflit porte dès lors aussi sur le droit de décrire ce qui arrive et de se décrire soi-même. Être présenté comme manipulé, comme émeutier ou comme élément d'un mouvement réduit aux « violences urbaines » ne signifie pas seulement recevoir une qualification contestable. Cela revient à voir mise en doute la capacité même de dire pourquoi l'on agit. La contre-archive devient politique parce qu'elle permet à ceux que le discours du pouvoir constitue comme objets du maintien de l'ordre d'apparaître à nouveau comme sujets de leur propre expérience et du conflit qu'ils ont engagé.
C'est l'un des événements politiques majeurs du mouvement. Une génération ne devient pas politique parce qu'elle partagerait soudain une idéologie uniforme, mais lorsque des expériences jusque-là isolées entrent en relation et que ceux qui les vivent découvrent qu'elles ne sont ni purement individuelles ni naturelles. Une école dont l'égalité est matériellement démentie peut alors être reliée à un État qui se montre autrement disponible dès que cette inégalité cesse d'être silencieusement supportée.
On retrouve ici le dissensus dans son sens le plus précis. Il ne porte pas seulement sur la réponse à apporter aux revendications lycéennes. Il concerne ce qui mérite d'être reconnu comme une revendication, celui qui peut légitimement la porter et la manière dont sa présence doit être interprétée lorsqu'il cesse d'occuper la place qui lui était assignée. La dispute sur l'école devient alors une dispute sur la scène politique elle-même.
C'est à cet endroit que la distinction proposée par Jacques Rancière entre la politique et ce qu'il appelle la police permet de comprendre ce qui se joue. La police ne désigne pas chez lui le seul appareil policier, mais l'ordre qui distribue les places, les fonctions et les compétences en déterminant qui peut parler, depuis quelle position et sur quels objets. La politique surgit lorsque cette distribution est interrompue par ceux qui refusent de demeurer dans la place qui leur avait été assignée et font valoir, dans leurs actes mêmes, l'égalité dont ils se réclament.
Le mouvement lycéen peut être lu à partir de ce dissensus. En comparant leurs situations, en transformant des expériences jusque-là séparées en question commune et en interrompant le fonctionnement ordinaire des établissements, les élèves cessent d'être uniquement les destinataires d'une politique éducative. Ils deviennent les sujets d'un conflit sur l'égalité elle-même. L'école leur enseigne qu'ils appartiennent à une communauté de citoyens égaux et ils prennent cette affirmation au sérieux en demandant qu'elle puisse être vérifiée dans les conditions mêmes où ils étudient.
Miguel Abensour permet de pousser plus loin cette lecture. La démocratie ne se réduit pas, dans la perspective qu'il ouvre, aux institutions qui gouvernent en son nom. Elle reste traversée par la possibilité que le demos surgisse comme puissance d'agir et empêche l'État de se refermer sur lui-même comme forme séparée. La démocratie possède en ce sens quelque chose d'insurgeant, non parce qu'elle serait vouée à l'émeute ou à la violence, mais parce que le peuple démocratique ne coïncide jamais entièrement avec les places que l'ordre institutionnel lui réserve.
Benjamin ouvre cependant une question que la distinction entre violence fondatrice et violence conservatrice de droit ne résout pas : celle de l'interruption du cercle qui les relie. Toute sa critique cherche à rompre ce cercle dans lequel une violence institue un droit qui doit ensuite être maintenu par la violence, jusqu'à ce qu'une nouvelle violence fondatrice vienne à son tour remplacer la précédente.
C'est à partir de cette possibilité d'interruption que son texte peut rencontrer, sans s'y confondre, ce que Rancière nomme le dissensus et ce qu'Abensour reconnaît dans la dimension insurgeante de la démocratie. Le mouvement politique ne consiste plus seulement à opposer une autre force à celle de l'État ni à conquérir la place de celui qui commande. Il introduit une interruption dans l'ordre des places, des évidences et des continuités à travers lesquelles cet ordre se reproduisait. Chez Benjamin, cette rupture prend la figure autrement plus énigmatique de la violence divine, violence qui ne fonde pas un nouveau droit mais interrompt la relation circulaire entre droit et violence. Chez Rancière et Abensour, elle devient pensable politiquement à partir du surgissement de ceux qui n'acceptent plus la place qui leur était assignée. [26]
Il ne s'agit évidemment pas d'identifier trop rapidement un blocage lycéen à la « violence divine » de Benjamin. Ce qui importe est la question qu'elle ouvre : toute rupture politique doit-elle devenir à son tour fondatrice d'un nouvel ordre, ou peut-elle d'abord suspendre ce qui paraissait aller de soi et rendre à nouveau contestable ce que la violence conservatrice du droit travaillait précisément à maintenir ?
C'est pourquoi la rencontre entre la politique et la police cesse ici d'être une simple métaphore philosophique. Elle prend une forme extrêmement concrète lorsque ceux qui déplacent l'ordre des places rencontrent l'appareil chargé de rétablir l'ordre matériel. Les grilles du lycée deviennent le lieu où les deux sens du mot se rejoignent. Des élèves contestent la manière dont leur place a été définie, revendiquent le droit de dire eux-mêmes ce qu'ils vivent et interrompent le fonctionnement ordinaire de l'institution, tandis que face à eux intervient la force publique chargée de rouvrir l'établissement, de disperser le rassemblement et de rendre possible la reprise de ce fonctionnement.
C'est précisément parce qu'une puissance politique se constitue là que la violence qui lui est opposée ne peut être reléguée à une question périphérique de maintien de l'ordre. Elle apparaît au point où la revendication cesse d'être seulement une demande adressée au pouvoir et devient une puissance capable de troubler l'ordre auquel elle s'adresse. L'usage de la force ne vient donc pas après la politique comme une question purement technique. Il appartient à la manière dont l'État répond au surgissement d'un sujet qu'il ne maîtrise pas entièrement.
Cette lecture n'épuise pourtant pas la question de la violence d'État. Que l'État cherche à conserver l'ordre juridique et social dont il est le garant ne signifie pas qu'il puisse employer n'importe quels moyens pour le faire. Le surgissement du dissensus n'abolit ni le droit ni les limites qui s'imposent à la force publique. C'est précisément parce que l'État dispose de la police qu'il doit être capable d'en contrôler l'usage, d'en établir les responsabilités et de répondre lorsque les limites fixées à sa propre violence sont franchies.
Des adolescents ont été grièvement blessés autour de leurs établissements et des milliers de personnes ont été interpellées, tandis que le ministre de l'Intérieur proclamait la proportionnalité du dispositif alors que plusieurs interventions faisaient déjà l'objet d'enquêtes. Une puissance publique qui revendique le monopole de la violence légitime ne peut suffire à certifier elle-même la légitimité de la violence qu'elle exerce, précisément parce que l'État de droit suppose que cette force puisse être soumise à un contrôle extérieur à ceux qui la décident et l'emploient.
Les normes existent puisque l'usage de la force reste juridiquement soumis à la nécessité et à la proportionnalité, tandis que les agents doivent pouvoir être identifiés et leurs actes contrôlés. La question décisive est donc celle de la capacité de ces principes à produire des conséquences effectives lorsque l'institution qui dispose de la force les transgresse.
Une enquête qui n'aboutit que plusieurs années après une blessure ou une procédure disciplinaire qui n'est pas engagée malgré un manquement déjà établi ne constituent pas de simples imperfections administratives. Elles déterminent la quantité de violence qu'un appareil d'État peut exercer tout en continuant à se déclarer correctement contrôlé.
La séquence place donc l'État devant ses propres obligations. Il doit être capable de rendre compte des ordres donnés et des conditions dans lesquelles des adolescents ont été blessés, tout en démontrant que les mécanismes chargés d'établir les responsabilités possèdent une indépendance réelle. La question ne porte pas seulement sur quelques policiers qui auraient franchi une limite, mais sur la capacité d'un État à soumettre sa propre puissance coercitive aux principes dont il exige le respect des autres.
Car c'est bien là le renversement auquel cette mobilisation confronte l'institution scolaire et politique. Des lycéens demandaient des enseignants présents, des bâtiments praticables et les conditions matérielles d'une égalité que l'école proclame comme l'une de ses promesses fondamentales, tandis qu'une partie d'entre eux a rencontré des gaz, des armes et l'interpellation.
L'État ne peut demander à cette jeunesse de croire à l'égalité républicaine et à l'État de droit tout en lui faisant éprouver, lorsqu'elle transforme ces principes en revendications collectives, une puissance publique d'abord capable de la contenir.
Que Rancière et Abensour permettent de comprendre pourquoi le surgissement du demos rencontre la force d'un État attaché à la conservation de son ordre, et que Benjamin permette de penser cette force comme violence conservatrice du droit, ne résout nullement la question de ses limites. L'État accomplit aussi une fonction de conservation de l'ordre juridique et social dont il est le garant, mais cette fonction ne l'autorise pas à tout faire. Elle ne suspend ni le droit, ni les exigences de nécessité et de proportionnalité, ni l'obligation de contrôler ceux auxquels il confie l'usage de la force. La tension démocratique se situe précisément là, dans un État qui cherche à conserver son ordre tout en demeurant lui-même tenu par des principes qui limitent les moyens par lesquels il peut le conserver.
Le dissensus n'est cependant pas condamné à demeurer une irruption que l'ordre finirait par résorber. Il peut modifier un rapport de forces, contraindre le pouvoir à revenir sur certaines décisions et rendre politiquement impossible ce qui paraissait encore acceptable quelques jours auparavant. Le retrait des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un signe, même s'il ne saurait à lui seul répondre aux revendications qui ont fait naître le mouvement.
La puissance politique qui s'est constituée dans les lycées ne se mesure donc pas seulement à ce qu'elle a révélé de l'école, de l'État ou de sa police. Elle se mesure aussi à sa capacité à déplacer les décisions et à obtenir des réponses là où il n'y en avait pas. Tant que les conditions qui ont produit le mouvement demeurent, le conflit qui les a rendues visibles reste ouvert. Sa poursuite porte la possibilité que ce premier déplacement du rapport de forces ne reste pas isolé et que les revendications formulées par les lycéens cessent d'être rabattues sur une question d'ordre public pour obtenir enfin les réponses politiques qu'elles exigent.
Conclusion : L'ordre au prix de la jeunesse
Ce qui s'est passé devant les lycées ne peut être refermé par la reprise des cours, la dispersion des rassemblements ou la diminution du nombre de blocages. Des adolescents ont été blessés, certains grièvement, des milliers de jeunes ont été interpellés, des armes susceptibles de mutiler ont été utilisées autour d'établissements scolaires, tandis qu'une partie du territoire était placée sous un dispositif de maintien de l'ordre dont le ministre de l'Intérieur revendiquait encore le caractère « très proportionnel ». Une telle séquence engage directement la responsabilité de l'État, non seulement à travers les actes accomplis sur le terrain, mais dans les choix politiques, les doctrines d'emploi, les ordres donnés et les conditions institutionnelles qui ont rendu possible un tel niveau de coercition contre des mineurs.
Cette responsabilité ne saurait être renvoyée au seul temps des enquêtes ouvertes après les faits. Elle concerne les armes autorisées, la manière dont les forces interviennent face à des adolescents, la formation des agents, les décisions de commandement et la possibilité réelle d'établir les responsabilités lorsque la force franchit les limites que le droit lui impose. Un État qui dispose du pouvoir d'interpeller, de frapper et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut se contenter d'affirmer que sa force est légitime parce qu'elle est exercée en son nom. Plus cette puissance est grande, plus son contrôle doit être indépendant, effectif, accessible et capable de produire des conséquences lorsque des fautes ou des violences sont établies.
Mais l'urgence ne concerne pas seulement le contrôle de la police. Elle tient aussi à l'aveuglement politique dont cette séquence témoigne. Des adolescents signalent depuis des mois ou des années des enseignants absents, des établissements dégradés, des inégalités de moyens, des conditions d'étude qui rendent dérisoire la promesse d'égalité scolaire. Lorsque ces problèmes demeurent dispersés, l'État peut les administrer lentement, les traiter établissement par établissement ou les laisser se prolonger. Lorsqu'ils deviennent une force collective capable de bloquer, de circuler, de rencontrer d'autres soutiens et de rendre cette inégalité impossible à ignorer, la réponse change brutalement de nature. Ce que l'État n'a pas su ou voulu réparer devient ce qu'il faut contenir.
Cet aveuglement devient plus grave encore lorsqu'il rencontre la distribution racialisée de la coercition. Une partie importante de la jeunesse qui se mobilise dans les quartiers populaires appartient à des familles issues de l'histoire coloniale et postcoloniale française et connaît déjà, souvent avant même le conflit lycéen, une relation particulière avec la police, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, d'évictions de l'espace public et d'une présomption de dangerosité qui ne pèse pas de la même manière sur toutes les fractions de la population. Ce rapport ne relève pas seulement d'expériences individuelles ou de ressentis isolés. Il s'inscrit dans des pratiques discriminatoires documentées, dans une histoire du contrôle des populations et dans une géographie sociale où certains corps et certains territoires deviennent plus rapidement que d'autres des objets de surveillance.
C'est dans ce contexte que le déploiement policier massif devant certains lycées de banlieue doit être lu. Lorsque des jeunes déjà plus exposés que d'autres au contrôle policier rencontrent devant leur établissement des forces nombreuses, équipées d'armes intermédiaires ostensiblement visibles, la violence du dispositif ne peut être séparée de l'histoire sociale et raciale dans laquelle elle s'inscrit. Le conflit scolaire risque alors d'être requalifié à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner ces territoires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines », jusqu'à ce que la figure du jeune dangereux recouvre celle de l'élève qui réclamait un professeur, un établissement praticable ou simplement les conditions d'une égalité qui ne soit pas une fiction.
Le racisme ne se situe donc pas seulement dans l'insulte explicite ou dans l'intention individuelle d'un agent. Il apparaît aussi dans des structures de contrôle différentiel, dans la manière dont certaines présences deviennent plus rapidement suspectes, dans le seuil plus bas à partir duquel certains groupes sont traités comme menace et dans l'inégale crédibilité accordée aux récits de ceux qui subissent la force. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'être proclamée comme programme pour produire ses effets lorsqu'elle résulte de la manière dont les territoires sont surveillés, les regroupements interprétés et les violences distribuées.
Il est temps que cette société cesse de traiter des fractions entières de sa propre population comme si elles constituaient en permanence un problème intérieur à surveiller, contenir ou neutraliser. Une part importante de ceux qui sont aujourd'hui le plus exposés aux contrôles, aux discriminations et à la coercition appartient aux générations issues de l'histoire coloniale et postcoloniale française. Les gouverner durablement sous le signe du soupçon, faire de certains territoires des espaces où la présence policière devient presque constitutive de la vie quotidienne et considérer certains regroupements comme potentiellement menaçants avant même qu'un acte ait été commis revient à installer au cœur même de la citoyenneté une frontière que le droit proclame abolie mais que l'expérience continue de rendre perceptible.
C'est là que la figure de l'ennemi intérieur prend toute sa portée. Elle ne suppose pas qu'un gouvernement ait officiellement désigné certaines populations comme ennemies, mais décrit une situation dans laquelle des citoyens sont traités de manière récurrente comme s'ils appartenaient d'abord à une zone de danger avant d'appartenir pleinement à la communauté politique. Cette guerre civile froide, faite de contrôles répétés, de suspicion territoriale, de discriminations, d'humiliations, de blessures et de violences dont l'intensité varie mais dont la continuité est ancienne, ne peut plus être considérée comme l'arrière-plan ordinaire de la vie sociale. Qu'elle soit devenue à ce point familière dit déjà quelque chose de la société qui l'a laissée s'installer.
C'est aussi là que l'autoritarisme du gouvernement apparaît avec le plus de netteté. Il ne naît pas soudainement de cette mobilisation. On l'avait déjà vu à l'œuvre contre les Gilets jaunes, dans les mobilisations contre la réforme des retraites et chaque fois qu'un mouvement avait acquis la capacité d'interrompre matériellement le fonctionnement ordinaire. De même, la violence et la pression policières sur une partie de la jeunesse des quartiers populaires précèdent largement la séquence actuelle. Ce qui change aujourd'hui tient à l'objet même de la répression et à l'échelle qu'elle atteint. Ce sont désormais des lycéens, souvent mineurs, qui rencontrent des dispositifs, des armes et des pratiques forgés ou banalisés dans d'autres conflits sociaux, tandis qu'une partie de cette jeunesse connaissait déjà la police sous la forme des contrôles répétés et d'une suspicion beaucoup plus fréquente que celle qui pèse sur le reste de la population.
Ce qui se produit devant les lycées ne crée donc pas ex nihilo un rapport violent entre cette jeunesse et la police. Il l'étend, l'intensifie et lui donne une visibilité nouvelle, au moment même où la contestation scolaire fait se rencontrer des lycéens de territoires et de milieux différents. Qu'un gouvernement ayant déjà eu recours à une coercition massive contre des mouvements sociaux déploie désormais cette même puissance contre des adolescents qui bloquent leur établissement dit quelque chose d'extrêmement grave du seuil auquel est arrivée la relation entre pouvoir et contestation. Que des policiers frappent, blessent ou mutilent des lycéens, et que l'État continue malgré cela à parler de proportionnalité, révèle une forme d'aveuglement politique dont il devient difficile de mesurer la profondeur autrement qu'en regardant les corps qu'il produit.
Une telle séquence ne peut être banalisée sans que la société consente à une transformation profonde de ce qu'elle juge acceptable, et c'est pourquoi elle appelle une réaction politique et citoyenne immédiate sur le contrôle de la police, l'identification des agents, l'accès aux images, l'indépendance des enquêtes, la responsabilité du commandement et la possibilité de sanctions réelles lorsque des violences sont établies. Ces questions ne peuvent être renvoyées à l'après-coup, une fois les rues redevenues calmes et les établissements rouverts, puisqu'elles déterminent ce que vaut concrètement l'État de droit au moment même où il est confronté à ceux qui lui résistent.
Mais la réaction ne peut pas davantage s'arrêter à la police. Réduire cette séquence à la question du maintien de l'ordre reviendrait encore à laisser la répression décider du sens du mouvement. À l'origine, des lycéens ont demandé des enseignants présents, des établissements dans lesquels il soit possible d'étudier dignement, des moyens répartis autrement et des conditions qui donnent un contenu réel à l'égalité scolaire. Ces revendications demeurent. Elles n'ont pas disparu parce qu'un ministre a parlé d'émeutiers, parce que des établissements ont été fermés ou parce que les grilles ont été dégagées.
Le mouvement a au contraire fait apparaître ce que l'administration séparée des difficultés rendait moins visible. L'absence d'un professeur dans un établissement, l'état d'un bâtiment dans un autre, le manque de moyens ailleurs ont commencé à être reconnus comme les éléments d'une même expérience de l'inégalité. Des élèves qui vivaient séparément ces situations ont découvert qu'elles pouvaient être comparées, reliées et transformées en une question commune. C'est ce passage de l'expérience isolée à l'expérience partagée qui constitue l'une des forces politiques du mouvement et qui rend désormais beaucoup plus difficile le retour à une administration silencieuse de problèmes présentés comme purement locaux.
Le dissensus ne vaut pourtant pas seulement par ce qu'il révèle. Il peut produire des effets, modifier un rapport de forces et contraindre le pouvoir à céder sur ce qu'il présentait auparavant comme acquis. Le retrait des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un premier signe. Il ne répond évidemment pas aux causes profondes de la mobilisation, mais il montre que l'ordre n'est jamais aussi fermé qu'il voudrait le paraître et qu'une mobilisation peut déplacer les limites du possible lorsqu'elle rend son refus suffisamment collectif et matériel pour ne plus pouvoir être ignoré.
C'est pourquoi la suite ne peut pas consister à attendre que le mouvement s'épuise. Elle exige que les violences exercées soient établies et sanctionnées lorsqu'elles ont franchi les limites du droit, que les pratiques discriminatoires soient réellement combattues, que le contrôle de la police cesse de dépendre principalement de ceux qui appartiennent au même appareil, et que les revendications qui ont précédé l'arrivée des forces de l'ordre devant les lycées obtiennent enfin une réponse politique.
Une société qui prétend former des citoyens ne peut continuer à traiter comme menace ceux qui prennent au sérieux les principes qu'elle leur enseigne. Elle ne peut proclamer l'égalité tout en maintenant des conditions scolaires profondément inégales, ni invoquer l'État de droit tout en tolérant que la force publique blesse, mutile ou humilie sans que les responsabilités soient rapidement établies. Elle ne peut davantage demander à des générations issues pour une part de l'histoire coloniale et postcoloniale d'adhérer pleinement à la communauté politique tout en continuant à les exposer, plus que d'autres, au soupçon, au contrôle et à la coercition.
La violence de cette séquence atteint aussi la possibilité même pour une jeunesse de se projeter. Des lycéens qui s'inquiètent de leur présent scolaire et de l'avenir qui leur est préparé défendent encore, dans leur mobilisation, l'idée que cet avenir peut être transformé. Leur répondre par la force, au prix de blessures dont certaines laisseront des traces irréversibles, ne signifie pas seulement contenir un mouvement, mais atteint la capacité de croire encore qu'un autre avenir est possible. Une société qui laisse s'éteindre cette possibilité fabrique des jeunes auxquels elle demande de devenir adultes avant même de leur avoir permis de rêver, et qui risquent ainsi de naître déjà vieux.
C'est aussi à cet endroit que la séquence adresse une question aux générations qui les précèdent, notamment à celles qui ont vu leurs propres espérances se réduire ou leurs rêves être abandonnés : ce qu'elles font de la possibilité que les plus jeunes continuent, malgré tout, à imaginer autrement leur avenir. Protéger cette capacité de projection n'est pas idéaliser la jeunesse, mais refuser qu'une société transforme son désenchantement en héritage et fasse de la résignation la première condition d'entrée dans l'âge adulte.
Lorsqu'une contestation scolaire rencontre une répression spectaculaire et sanglante, dont témoignent les blessures graves et les mutilations infligées à plusieurs adolescents, le scandale ne réside pas seulement dans la violence des coups et dans les corps atteints. Il réside aussi dans l'aveuglement qui permet encore de traiter ces faits comme des incidents séparés, de parler de proportionnalité lorsque des adolescents sortent mutilés d'une intervention et de considérer comme problème de sécurité ce qui avait commencé comme une demande d'égalité. Cet aveuglement n'est plus seulement une défaillance du gouvernement. Il devient une question adressée à toute la société, dès lors qu'elle accepte que cette violence s'installe comme décor ordinaire de la vie politique.
Lorsqu'un gouvernement répond ainsi à une jeunesse qui se lève, il ne protège pas simplement l'ordre, il expose ce que cet ordre est devenu capable de faire pour se maintenir. Lorsqu'une société accepte de voir ses enfants frappés, blessés ou mutilés plutôt que d'entendre ce qu'ils sont venus lui dire, elle doit cesser de regarder leur colère comme le premier danger qui la menace et commencer à interroger la violence qu'elle tolère en son propre sein. Ce qu'il faudrait entendre dans cette colère, c'est aussi l'obstination d'un avenir qui ne consent pas encore à se laisser refermer. Tant que les raisons qui ont conduit ces lycéens à se lever demeureront, le retour à l'ordre ne pourra tenir lieu de réponse et leur mobilisation devra continuer à faire entendre ce que la police n'a pas réussi à faire taire.
Dans leur refus des assignations à l'effacement et à la non-existence demeure peut-être la force insurrectionnelle la plus précieuse de la jeunesse : celle qui peut battre en brèche les conservatismes d'une société sclérosée, défaire les places qu'elle croyait définitivement distribuées et rouvrir, là où elle ne savait plus que reproduire le présent, la possibilité même de l'avenir.
Sylvain George
Photo : Bernard Chevalier
[1] Le 2 octobre 2026, le ministère de l'Intérieur faisait état de 1 747 interpellations pour la journée, Laurent Nuñez indiquant que 85 % concernaient des mineurs ; 735 établissements avaient été touchés par la mobilisation. La veille, 1 027 établissements avaient été concernés, dont 222 bloqués, et le ministère avait annoncé 1 949 interpellations. Voir Le Monde, « Mobilisation dans les lycées : face à l'“aggravation de la situation”, Laurent Nuñez fait appel aux CRS et aux gendarmes mobiles », 1er octobre 2026, et le direct du 2 octobre 2026. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html
[2] L'IGPN a été saisie des interventions de Saint-Ouen-l'Aumône, Tours et Sevran. A Argenteuil, une enquête lui a également été confiée après la blessure à l'œil d'un lycéen de seize ans. À Tours, la procureure de la République a confirmé que Maël, seize ans, avait perdu l'usage de l'œil droit et que les constatations médico-légales étaient compatibles avec l'impact d'une balle de défense de type LBD. Voir TF1 Info, 30 septembre 2026 https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/lyceens-blesses-devant-des-etablissements-bloques-la-police-des-polices-saisie-de-trois-enquetes-annonce-laurent-nunez-2467304.html ; Le Parisien, 1er octobre 2026 : https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/il-sest-retourne-et-a-pris-quelque-chose-dans-loeil-un-lyceen-de-16-ans-blesse-lors-du-blocus-des-lycees-a-argenteuil-01-10-2026-2JLRYH3WZVBUNP2OI4RH26LV3I.php ; La Dépêche, 3 octobre 2026 https://www.ladepeche.fr/2026/10/03/blocage-des-lycees-un-adolescent-de-16-ans-a-perdu-lusage-dun-oeil-a-tours-sans-doute-victime-dun-tir-de-lbd-de-la-police-13581736.php
[3] Laurent Nuñez, entretien au journal de 20 heures de TF1, 2 octobre 2026. Interrogé sur les interventions policières ayant blessé plusieurs lycéens, le ministre de l'Intérieur affirme qu'« il n'y a aucune consigne de retenue » et qu'aucune consigne n'a été donnée de ne pas utiliser tout l'armement intermédiaire disponible ; il indique également que cinq policiers font alors l'objet d'une saisine de l'IGPN. Voir Virginie Fauroux, « Blocus des lycées : “Plus de 5 000 interpellations depuis lundi”, annonce sur TF1 Laurent Nuñez », TF1 Info, 2 octobre 2026. https://www.tf1info.fr/societe/blocus-des-lycees-plus-de-5-000-interpellations-depuis-lundi-annonce-sur-tf1-laurent-nunez-qui-reconnait-que-la-mobilisation-lyceenne-est-surprenante-par-son-ampleur-2467768.html
[4] Enquête SNES-FSU réalisée auprès de 1 033 collèges et lycées publics : 69 % disposaient à la rentrée 2026 d'une équipe pédagogique ou éducative incomplète ; les absences ponctuelles étaient exclues du périmètre de l'enquête. SNES-FSU, « Rentrée 2026, toujours la pénurie ! », 7 septembre 2026. https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/ ; https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/
[5] Le projet budgétaire pour 2026 prévoyait 4 018 suppressions d'emplois de professeurs dans les premier et second degrés public et privé, dont 1 645 dans le second degré public et privé. Voir SNES-FSU, « Budget 2026 : encore des suppressions d'emplois ! », 22 octobre 2025, et « Rentrée 2026 : se mobiliser sans attendre ! », 14 février 2026. https://www.snes.edu/article/budget-2026-encore-des-suppressions-demplois/
[6] Ces qualifications sont employées par le gouvernement au cours de la montée du mouvement, notamment lors de la réunion de crise du 1er octobre. Le ministère de l'Intérieur annonce alors le déploiement de CRS et de gendarmes mobiles pour le « rétablissement de l'ordre républicain ». Voir Le Monde, 1er octobre 2026 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html ; Reuters, 1er octobre 2026 https://www.reuters.com/world/europe/attackers-douse-teacher-petrol-student-protests-rage-across-france-2026-10-01/
[7] Bally Bagayoko avait déclaré le 29 septembre que « la violence, à un moment donné, peut être légitime », ajoutant immédiatement que « chaque fois qu'on peut l'éviter, c'est mieux ». Une vérification menée à partir de séquences plus longues établit par ailleurs qu'il avait éloigné une poubelle déjà en feu des grilles du lycée et non participé à son incendie. TF1 Info, 29 et 30 septembre 2026. https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/verif-le-maire-bally-bagayoko-a-t-il-mis-le-feu-aux-poubelles-devant-un-lycee-de-saint-denis-2467033.html ; https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/blocages-de-lycees-le-prefet-de-police-saisit-la-justice-contre-bally-bagayoko-pour-provocation-a-commettre-un-delit-2467286.html
[8] L'Est Républicain a publié le 2 octobre des images montrant, immédiatement avant le passage à tabac du commandant de police, une interpellation particulièrement physique effectuée par celui-ci dans la Savoureuse. L'Est Républicain, « Blocus des lycées : avant le passage à tabac d'un policier, une interpellation dans la rivière qui interroge », 2 octobre 2026. https://www.estrepublicain.fr/faits-divers-justice/2026/10/02/blocus-des-lycees-avant-le-passage-a-tabac-d-un-policier-une-interpellation-dans-la-riviere-qui-interroge
[9] Défenseur des droits, La confiance police-population : les enseignements d'une enquête en population générale au prisme des contrôles d'identité et des dépôts de plainte, 2025 : les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d'être contrôlés et douze fois plus de risques de subir un contrôle « poussé ». Voir également Aline Daillère et Magda Boutros, Amendes, évictions, contrôles : la gestion des « indésirables » par la police parisienne, étude publiée par le Défenseur des droits le 9 avril 2025, qui documente une politique d'éviction touchant principalement de jeunes hommes précaires issus de l'immigration postcoloniale. https://www.defenseurdesdroits.fr/la-confiance-police-population-les-enseignements-dune-enquete-en-population-generale-au-prisme-des ; https://www.defenseurdesdroits.fr/amendes-evictions-controles-une-etude-sur-la-gestion-des-indesirables-par-la-police-850
[10] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.
[11] Sur les orientations électorales des policiers et militaires, voir les enquêtes électorales du CEVIPOF et notamment les travaux de Luc Rouban sur les élections européennes et législatives de 2024. Sur les échanges racistes, sexistes ou violents dans des groupes WhatsApp policiers, voir notamment Conseil d'État, 28 décembre 2023, n° 474289, confirmant la révocation d'un gardien de la paix pour participation à des échanges racistes et discriminatoires, ainsi que Le Monde, 17 février 2024. https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/etudes-enquetes/enquete-electorale-francaise-2023-elections-europeennes-2024 ; https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000048725213 ; https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/02/17/les-boucles-whatsapp-un-phenomene-dont-la-police-tente-de-maitriser-l-usage-intempestif-en-son-sein_6217039_3224.html
[12] CEDH, Seydi et autres c. France, 26 juin 2025, req. n° 35844/17. La Cour a conclu, pour l'un des six requérants, à une violation de l'article 14 combiné avec l'article 8 en raison du caractère discriminatoire des contrôles subis ; elle a rejeté ce grief pour les cinq autres requérants. file :///Users/SylvainGEORGE/Downloads/Arr%C3%AAt%20Seydi%20et%20autres%20c.%20France%20-%20all%C3%A9gations%20de%20discriminations%20lors%20de%20contr%C3%B4les%20d%E2%80%99identit%C3%A9.pdf ; https://www.defenseurdesdroits.fr/controles-didentite-discriminatoires-la-france-condamnee-par-la-cedh-904
[13] Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011. Sur la constitution de dispositifs spécifiques de surveillance des populations algériennes en métropole et les continuités de certains répertoires policiers, voir également Emmanuel Blanchard, « La police et les “médinas algériennes” en métropole », Métropolitiques, 8 février 2012. https://metropolitics.org/La-police-et-les-medinas.html ;
[14] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, notamment le chapitre « De la violence », sur la spatialisation et le compartimentage du monde colonial ; Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, où la colonisation est décrite comme travaillant à « déciviliser le colonisateur » et à produire un « ensauvagement » de l'Europe. https://clg-leodate-volmar.eta.ac-guyane.fr/IMG/pdf/discours-sur-le-colonialisme-1955-aimc3a9-cc3a9saire.pdf
[15] Le 6 décembre 2018, 153 jeunes furent interpellés à Mantes-la-Jolie ; la vidéo des adolescents agenouillés est accompagnée de la phrase « Voilà une classe qui se tient sage ». En mars 2019, Laurent Nuñez indiquait devant le Sénat 13 095 tirs de LBD depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. La Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe demanda ensuite à la France de revoir sa doctrine d'emploi des armes intermédiaires et, en mars 2023, s'inquiéta du grand nombre d'interpellations suivies de libérations sans poursuite pendant le mouvement contre la réforme des retraites. https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/06/mantes-la-jolie-des-images-choquantes-de-lyceens-interpelles-par-la-police_5393757_1653578.html ; https://www.senat.fr/seances/s201903/s20190307/s20190307008.html ; https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/maintaining-public-order-and-freedom-of-assembly-in-the-context-of-the-yellow-vest-movement-recommendations-by-the-council-of-europe-commissioner-for-
[16] Défenseur des droits, décision du 18 juin 2026 relative à la mort de Nahel Merzouk : plusieurs manquements déontologiques constatés et demande de poursuites disciplinaires. Le 7 juillet 2026, l'Assemblée nationale a par ailleurs adopté en première lecture, par 313 voix contre 199, une proposition de loi prévoyant notamment que les policiers et gendarmes faisant usage de leurs armes soient présumés avoir agi dans l'un des cas autorisés par l'article L. 435-1 et dans le respect des conditions de nécessité et de proportionnalité, présomption susceptible d'être renversée par la preuve contraire. Au 3 octobre 2026, le texte est toujours en cours d'examen au Sénat et n'est donc pas une loi en vigueur. https://www.defenseurdesdroits.fr/deces-de-nahel-merzouk-lors-dun-controle-routier-la-defenseure-des-droits-conclut-des-manquements ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/scrutins/7987 ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/PIONANR5L17BTA0328.html
[17] Édouard Philippe, déclaration à l'Hôtel de Matignon, 4 décembre 2018, à propos du mouvement des Gilets jaunes : « Tous les Français ont le droit de manifester. Mais tous les Français ont aussi droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement. »
[18] Sur les effets redistributifs du premier quinquennat Macron, voir Paul Dutronc-Postel et al., « Effets redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017-2022 à destination des ménages », Notes IPP, n° 81, mars 2022 : gains moyens de 0,8 % pour les 5 % les plus modestes contre 3,3 % pour le 1 % le plus aisé. https://www.ipp.eu/publication/effets-redistributifs-des-mesures-socio-fiscales-du-quinquennat-2017-2022-a-destination-des-menages/
[19] Sur la généalogie du « libéralisme autoritaire » et la question de la neutralisation des puissances collectives, voir Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018. https://www.contretemps.eu/liberalisme-autoritaire-chamayou/
[20] Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, déclare le 25 janvier 2024 : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions des agriculteurs mobilisés. Le Monde, 25 janvier 2024. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/25/gerald-darmanin-assume-de-laisser-faire-les-agriculteurs-lors-de-leurs-actions-de-blocage_6213019_823448.html
[21] Article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure, créé par la loi n° 2017-258 du 28 février 2017 : usage des armes soumis à l'« absolue nécessité » et à la « stricte proportionnalité ». https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000034107970/2017-05-11 ; Sur l'évolution des tirs sur véhicules en mouvement après 2017, voir Sebastian Roché, Paul Le Derff et Simon Varaine, « Homicides policiers et refus d'obtempérer. La loi a-t-elle rendu les policiers irresponsables ? », Esprit, 2022. https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/28/le-nombre-de-tirs-policiers-a-diminue-depuis-2017-pourquoi-cette-affirmation-de-gerald-darmanin-est-fausse_6179673_3224.html ; Sur l'usage disproportionné d'un aérosol lacrymogène contre des manifestants mineurs : Défenseur des droits, décision n° 2026-070 du 23 mars 2026. https://www.defenseurdesdroits.fr/retour-sur-le-college-deontologie-de-la-securite-du-17-mars-2026-1105 ; Sur l'interpellation collective de 102 occupants d'un lycée pendant une mobilisation contre Parcoursup : Défenseur des droits, décision n° 2025-129 du 4 juillet 2025. https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=22830
[22] Sur ces questions, voir également Sylvain George : « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu — Anatomie d'une impunité », Lundimatin, 30 juillet 2025 ; « Aly : du nom propre à la relégation silencieuse — Anatomie d'un effacement », Lundimatin, 17 août 2025 ; « Alexandre Georges : du nom propre à l'œil blessé — Anatomie de la monocularité d'État », Lundimatin, n° 487, 9 septembre 2025 ; « Bilal : du nom propre à l'infra-humain — Anatomie de l'animalisation policière », Lundimatin, n° 503, 9 janvier 2026 ; « Renée Nicole Good ou le crime de regard : anatomie d'un thanato-eugénisme d'État », Lundimatin, n° 504, 14 janvier 2026 ; « Permis d'impunité, permis de tuer : la présomption de légitime défense », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Alex Jeffrey Pretti — Du témoin exécuté à la terreur comme gouvernement », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Nahel Merzouk, acte II : La “deuxième mort” ou la souveraineté judiciaire », Lundimatin, n° 511, 11 mars 2026 ; « Zakariyya Seddaoui, à bout de souffle — Police, seuils et vies irrespirables dans le Pas-de-Calais », Lundimatin, n° 520, 19 mai 2026.
[23] Max Weber, « Le métier et la vocation d'homme politique », dans Le Savant et le Politique, trad. Julien Freund, introduction de Raymond Aron, Paris, Plon, 1959 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000. Weber définit l'État moderne par sa revendication du monopole de la violence physique légitime ; Benjamin distingue la violence fondatrice de droit de la violence conservatrice de droit et montre que, dans la police, cette distinction tend à se brouiller.
[24] Loi n° 2026-798 du 18 août 2026 « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens », après décision du Conseil constitutionnel n° 2026-915 DC du 14 août 2026 ayant censuré certaines dispositions. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054707332 ; https://www.vie-publique.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000053715760
[25] Le projet de budget 2027 présenté le 1er octobre prévoyait 178 euros de droits annuels en BTS et 270 euros en CPGE pour les étudiants non boursiers. Le soir même, Édouard Geffray annonçait que le gouvernement retirerait la mesure après discussion avec les syndicats et le Premier ministre. LCP, 2 octobre 2026. https://lcp.fr/actualites/lycees-bloques-le-gouvernement-renonce-a-faire-payer-l-inscription-en-bts-et-en-classes
[26] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995, notamment la distinction entre « police » comme ordre des places et politique comme interruption de cet ordre ; Miguel Abensour, La Démocratie contre l'État. Marx et le moment machiavélien, PUF, 1997, puis La Démocratie insurgeante, 2012 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », 1921, sur la violence divine ou « pure » comme interruption de la circularité entre violence fondatrice et violence conservatrice du droit.
05.10.2026 à 09:37
Journal du mois de septembre 2027
Texte intégral (2103 mots)
Nathalie Quintane propose la synthèse scientifico-fictionnelle d'une rentrée littéraire « bouleversante, intense, vibrante, brûlante et magistrale. »
Journal du mois de septembre 2027
« Je pense que si j'avais la capacité de lire l'ensemble de la littérature du monde, je la lirais pour mieux la détruire et probablement mieux m'y opposer [1] »
Sébastien Chenu
3 septembre 2027
Explosion soudaine et spectaculaire du marché du livre neuf : des queues interminables devant les Relay bloquent la circulation dans les principales gares du pays, lectrices et lecteurs chauffés à blanc par la pré-publication des premières pages du roman de la rentrée, un récit bouleversant, intense, vibrant, brûlant et magistral [2].
5 septembre 2027
L'auteur du roman de la rentrée révèle, les yeux dans les yeux de la caméra de l'émission de télévision La grande librairie, qu'il a écrit son livre avec une IA. Il le dit solennel et pénétré, comme ça : « Oui, j'ai écrit mon livre avec une IA ». Les gens s'en foutent car tout ce qui compte, c'est que le roman de la rentrée, et d'ailleurs tous les romans passés, présents et à venir, soient bouleversants, intenses, vibrants, brûlants et magistraux.
6 septembre 2027
On découvre Hervé Le Tellier effondré, expirant, sa bouche tordue salivant sur les derniers mots d'un chapitre en cours. Il avait imprudemment déclaré, un an auparavant, qu'un écrivain authentique accouchait d'un texte dans la douleur et en suant, et qu'il fallait faire comme Balzac et boire beaucoup de cafés [3].
8 septembre 2027
Les employés des librairies écrivent à la chaîne l'adjectif « bouleversant » ou bien « intense » ou bien « vibrant » ou bien « brûlant » ou bien « magistral » sur des post-it-coeur fluo qu'ils apposent aux premières de couverture, un peu pêle-mêle et dans l'urgence, si bien que des livres de recettes de cuisine ou des essais historiques sur le troisième Reich se retrouvent avec un coeur « intense ».
11 septembre 2027
La dernière émission de la radio publique consacrée à la littérature invite une doctorante de Paris IV : son projet de thèse porte en effet sur les romans dits bouleversants, intenses, vibrants et brûlants, qu'on aurait tort de mépriser et qui forment en eux-mêmes un genre à part entière qu'il s'agit d'interpréter, classer, analyser.
12 septembre 2027
L'adjointe aux sports, à l'éducation, à la culture, à la jeunesse, à la rénovation urbaine et au logement social d'une grande ville du sud du pays annonce que les aides publiques accordées par la mairie seront désormais toutes fléchées vers le festival La littérature, c'est cool ! (278 000 euros quand même), à condition que les deux tiers de la programmation du dit festival soient consacrés à des romans de préférence bouleversants, intenses, vibrants, brûlants et magistraux. Soulagement général : il reste un tiers à tous les autres.
13 septembre 2027
Le médecin généraliste de Virginie Despentes lui interdit formellement toute activité de la main droite pendant un an : à force d'écrire dans son cahier [4], elle s'est fait une sévère tendinite et une assez grosse bosse au majeur.
16 septembre 2027
Anthropic communique dans la nuit : Claude est à deux doigts de s'effondrer à cause d'une masse incontrôlable de demandes de rédaction de romans bouleversants, intenses, vibrants et brûlants. L'entreprise implore ses clients de reformuler au plus vite leurs prompts : des adjectifs tels que « tranquille », « terne », « quelconque » ou « glacial », lui permettraient désormais de les satisfaire pleinement. Michel Houellebecq exulte : il va enfin pouvoir vendre à nouveau. Invité par La grande librairie, il déclare solennel et pénétré à la caméra : « Oui, j'écris des romans tranquilles, ternes et quelconques ; glaciaux, parfois ».
17 septembre 2027
Camille Laurens, désespérée, annonce son retrait du jury de l'Académie Goncourt et son exil dans les Pyrénées-Atlantiques. Les autres membres s'en foutent et fêtent entre eux et en avant-première le bouquin primable à grands coups de fruits de mer. Complètement bourrés, ils envoient à leurs potes journalistes des SMS intimidants, du genre « Fais un papier dans la semaine sinon je te nique à La Baule en 28 ».
18 septembre 2027
Le ministre des sports, de l'éducation, de la culture, de la jeunesse, de la rénovation urbaine et du logement social annonce, solennel et pénétré, à la caméra de La grande librairie : « Oui, le Centre National du Livre est supprimé. C'est parce que nous aimons la littérature. C'est parce que la littérature, c'est cool ».
19 septembre 2027
Les libraires sont soulagés : ils avaient d'eux-mêmes anticipé l'arrivée de l'adjectif « cool », si bien que des coeurs-cool-fluos dispatchés dans toutes les boutiques les font dores et déjà vibrer, exactement comme un petit coeur qui bat.
21 septembre 2027
Les lecteurs et les lectrices demandent de plus en plus des romans cools. Cools, mais de qualité — qualité française.
23 septembre 2027
Sur un site de méga-gauche qui a des difficultés financières, un lecteur intervient : « Il y a une seule solution, c'est le Surréalisme ». Aussitôt la moitié des moins de trente ans se mettent à se défoncer la tronche à l'éther et à la coco afin de devenir poète. Deux cent vingt-cinq ratent leur suicide. Lord Patchogue de Jacques Rigaut est best-seller, sauvant de la faillite les éditions du Chemin de Fer et leur permettant de racheter le rez-de-chaussée du Centre Pompidou à sa réouverture, prévue en 2041.
24 septembre 2027
C'est là que le ministre des sports, de l'éducation, de la culture, de la jeunesse, de la rénovation urbaine et du logement social décide de faire une annonce solennelle dans une célèbre émission de variétés, La grande librairie : « Cessez immédiatement d'être surréaliste ! dit-il à la jeunesse du pays, on traverse déjà un effondrement démographique… Soyez plutôt… je ne sais pas… situationniste », et il ajoute : « C'est moins dangereux pour la santé ».
25 septembre 2027
Une foule, auto-organisée via un réseau social bien connu, est massée devant la mairie d'une grande ville du sud, aux cris de « A bas la littérature cool ! Rends l'argent ! Nos impôts c'est pas pour les gauchiasses ! », menaçant de lyncher l'adjointe aux sports, à l'éducation, à la culture, à la jeunesse, à la rénovation urbaine et au logement social. Celle-ci, prise d'un accès de courage ou de témérité, se présente sur le balcon de la mairie, les bras en croix : « C'est une erreur de communication ! Je vais vous exp… » A ce moment-là, elle reçoit un oeuf dans les dents.
26 septembre 2027
Désespérés, Virginie Despentes et Hervé Le Tellier (heureusement soigné dans une clinique privée) décident de partir en Irlande rejoindre Michel Houellebecq qui pleure sur son chien parce qu'il n'a pas vendu beaucoup plus de livres, finalement : « Ils sont passés à autre chose ! Ils sont passés à autre chose ! » renifle-t-il, secoué de sanglots.
28 septembre 2027
La fin du mois approche, nouvelle surprise : le roman de Jeanne Duran-Jérôme qui vient de sortir précipitamment en dehors de toute règle de rentrée éditoriale, devance largement dans les chiffres le récit bouleversant, intense, vibrant, brûlant et magistral, à hauteur de 344 000 exemplaires écoulés en moins de quatre jours. Les médias le qualifient aussi sec de texte dense et vibrant, néanmoins bouleversant.
29 septembre 2027
Toujours dérouté par cette soudaine irruption surréaliste, le ministre a l'idée de passer commande à la principale poétesse du pays, qui a pris l'habitude d'abattre des pavés depuis plusieurs années (on lui a en effet indiqué qu'elle n'était pas du tout surréaliste quoiqu'inspirée, garantie sans IA, et que ça devrait le faire) : « Madame, commence-t-il solennellement (car elle est poète), nos panneaux lumineux autoroutiers ont besoin de vous ! La syntaxe y est faiblarde et les énoncés sans imagination. Nos panneaux doivent ré-enchanter nos autoroutes ! Ré-enchantez nos panneaux ! »
30 septembre 2027
Pendant ce temps-là, le pays du soleil levant, en phase terminale d'effondrement démographique, décide de consacrer les dernières forces de sa dernière jeunesse à la littérature. Sur-entrainée à la rédaction de prompts ad hoc, elle submerge dans toutes les langues le monde de récits denses et vibrants, néanmoins bouleversants. Plus personne ne sort de chez soi. Adonnés au plaisir de la lecture, les gens ne vont plus travailler.
Nathalie Quintane
[1] Sébastien Chenu, député du RN, vice-président de l'Assemblée Nationale, interviewé par Benjamin Duhamel dans la Matinale de France Inter le 30 septembre 2026. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-mercredi-30-septembre-2026-7368111 Merci à Marius Loris de m'avoir indiqué ce moment, à un peu plus de 6 minutes dans l'émission.
[2] Selon Gemini (l'IA associée à Google), adjectifs les plus employés par les médias pour qualifier le roman de Théliyon Orélien, C'était ça ou mourir.
[3] Entretien paru dans L'Humanité des 25, 26 et 27 septembre 2026.
[4] Interviewée dans l'émission C ce soir le 23 septembre 2026.
05.10.2026 à 09:19
Le temps des promesses
Un lundisoir avec l'historien Christian Ingrao
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, lundisoir, 4Texte intégral (5919 mots)
Alors que la jeunesse française embrase le pays, nous avons interviewé Christian Ingrao pour son nouveau livre Le Temps des promesses. La situation présente est le produit d'une lente glaciation de l'espérance qui avait été annoncée non par des prophètes, mais par des historiens, des économistes, des ingénieurs agronomes, et toutes ces littératures grises qui enregistrent, en même temps qu'elles font, l'espérance et ses vacillements. Nous vivons les derniers moments d'une série de promesses nées aux lendemains de la mutation anthropologique des guerres mondiales, et dont la force d'élan et d'entraînement s'est tarie au tournant des années 1980. En réactivant une méthode matérialiste inspirée de Engels et Marx, Ingrao parvient à reconstruire la « sociogenèse de l'espérance », depuis une multitude d'observatoires, dont le temps présent nous dit la fin.
À voir lundi 5 octobre à partir de 20h
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Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle
Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane
L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch
« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
05.10.2026 à 09:18
La jeunesse emmerde l'État policier
Texte intégral (2451 mots)
Sébastien Charbonnier, philosophe de l'éducation et auteur de La Fabrique de l'enfance, propose ici d'analyser les ressorts fondamentaux de la répression qui s'abat en ce moment même sur les lycéens.
« Adulte – achevé – mort : nuances d'un même état. On a jeté ses atouts.
La pire critique contre Aristote est encore celle-ci : qu'il était définitivement Aristote.
Avant de mourir, on devient tout os. »
Henri Michaux, « Enfants », Passages
Le titre est vulgaire ? C'est de bonne guerre ! Et puis vulgus est un mot doux, puisque ça veut dire tout le monde. Ce sont des bourgeois comme Flaubert qui ont connoté le mot négativement – par mépris social.
Ce titre n'est qu'un renvoi d'ascenseur, car il est clair que l'Adulte™, celui-là qui décide de la vie des nouvelles venues au monde, nous emmerde : par des programmes, des conseils humiliants, des emplois du temps, des interdictions, des mises en concurrence, etc.
On ne lui avait rien demandé, et il débarque avec ce sourire de Joker flippant : il a les mots « prévoyance » ou « protection » à la bouche pour justifier ses intrusions perpétuelles dans nos vies. Mais, fondamentalement, l'Adulte™ a peur. Il flippe.
Les gris de la bureaucratie sont trop éteints pour avoir un peu de souffle dans la voix, mais ne nous trompons pas : ils emmerdent la jeunesse parce qu'ils veulent briser sa vitalité. C'est ce qui les fait bander : étouffer la vie pour ne plus être les seuls à glapir leurs derniers souffles dans leurs bureaux inutiles. Ils nous chient dessus : déni du travail informel des moins de 16 ans [1] ; SMIC dérogatoire à 80 % pour les moins de 17 ans ; Parcoursup ; autorité parentale contraignante jusqu'à 18 ans ; ineptie statutaire du service civique qui est douze fois moins valorisé que le SMIC [2] (par un montage inepte qui en fait une bourse et aucunement un salaire) ; inventivité prodigieuse dans les promesses à la con [3] ; présupposition de la solidarité familiale par la conditionnalité des aides aux revenus des parents ; etc. Vraiment que des idées de merde pour régenter nos vies !
N'advenons jamais Adulte™ ! De fait, vieillir, est-ce autre chose que se rendre docile à une passivité transmise par plus ancienne que soi, dont la forme de vie est tout engluée dans la passivité ? Zizek parlait d'interpassivité pour désigner cette reproduction typique de la domination par l'ancienneté : « Quelqu'un est actif pour assurer la passivité d'un autre ». Dit autrement : « Cet autre est actif tout en étant passif à travers ce quelqu'un. » [4]
La révolte est une tentative de briser ce cercle infernal – cercle qui désigne en même temps la reproduction et l'interpassivité, puisque c'est la même chose. L'Adulte™, lui-même ancien enfant, impose la passivité parce qu'il ne sait plus faire que ça : se rendre supportable la sienne propre suppose d'infantiliser autrui pour continuer de croire en son titre d'Adulte™.
Donc, c'est la révolte ou la mort par étouffement.
Notre problème : comment ne pas « jeter ses atouts », pour reprendre la belle formule de Michaux, citée en épigraphe. Comment ne pas devenir os ?
Quand le ministre de l'Éducation nationale (acronyme qu'il faut dire à voix haute, pour entendre qu'il est le produit de leur haine à eux) tente de délégitimer les voix opprimées des mineures, en leur désignant les « conseils de la vie lycéenne » (CVL) comme canal naturel de leur colère, on rigole. [5] Ou plutôt : on a la rage ! Il s'agit d'être sincère : comment ne pas avoir envie de devenir méchant et de moquer le physique en voyant une telle gueule proférer des conseils aussi stupides et blessants. Tête à gifles ! On rêve d'un Gaston Lagaffe qui, à ses heures perdues, aurait inventer une mitraillette à baffes pour nous faire revivre les joies de la scène culte des Trois frères avec le notaire.
La violence symbolique du calme mortifère des gens fatigués est inouïe : « Pourquoi sortez-vous dans l'espace public, pourquoi voulez-vous construire votre propre voix, alors qu'on vous a concocté un bon truc consultatif-sans-aucun-pouvoir dans nos écoles bunkérisées ? ». Bêtise de la carence en imaginaire. Pire : ces crétins décérébrés ont dépassé le degré zéro de l'imagination, ils filent vers les abysses, le négatif. On peut mourir noyée par sa connerie, c'est une chose, mais l'Adulte™ ne s'en contente pas : il veut noyer les autres dans son propre naufrage. C'est une sorte de pulsion meurtrière, caliméresque, qui lui rend insupportables nos joies et nos révoltes. « Si j'ai renoncé, vous devez nécessairement le faire aussi », pense-t-il.
La plus grande victoire de la révolte, c'est de ramener les choix politiques de l'Adulte™ à leur contingence, alors que lui fait tout pour se persuader qu'il n'y avait pas d'alternative. Sa critique de la révolte est toujours une jérémiade : le ouin-ouin de la fragilité des privilèges que la suprématie blanche nous sort à chaque fois, que les mascus répètent à longueur de temps, que les bourgeoises assènent aux travailleureuses (leur « charge », leur « coût »).
Le pouvoir est vieux, le pouvoir est définitivement fatigué – l'adjectif utilisé par Rancière est parfait. [6] Il n'arrive même plus à entretenir la dorure de la cage : dans les établissements scolaires, les faux plafonds s'écroulent, les fenêtres ne s'ouvrent plus, les portes des chiottes ne ferment plus, le chauffage est vain, la chaleur inarrêtable. Ce n'est plus une question de « croire en l'école » comme institution égalitaire, puisque la matérialité même de cette promesse fait fuir. On y perd tout : son temps, sa santé, son imaginaire.
L'École nous apparaît enfin pour ce qu'elle est : un funérarium destiné à nous faire zombies, comme l'Adulte™. Mais le rouage de l'infantilisation est grippé, puisque la décence caractéristique du soft power (qu'on appelle baume, de manière poétique, vaseline de manière plus crue) n'est même plus là. C'est finalement une bonne nouvelle que l'institution la plus efficace pour reproduire l'ordre du monde, en s'arrogeant l'exclusivité de la distribution symbolique des places [7], n'arrive plus à faire semblant. Les ventilos du soft power se sont arrêtés : plus de petite brise idéologique pour faire croire en toutes ces conneries – méritocratie, ascension sociale, etc.
Bienvenues alors dans la session de rattrapage : vous n'avez pas voulu suivre les conseils infantilisants (silenciation par le faire dire – ventriloquie), vous aurez droit à la mâchoire cassée (silenciation par le faire taire – ablation des cordes vocales). Dit autrement, l'adultification surgit quand le pouvoir est aux abois. Mais infantilisation et adultification ne sont que les deux faces du même mécanisme de la domination par l'ancienneté.
Ne faisons pas les naïfs : oui, le pouvoir va envoyer ses chiens pour broyer celles et ceux qui tentent de s'exprimer dans des coordonnées non autorisées par les règles du jeu capitaliste. Comme pour les gilets jaunes, une partie de la population découvre alors ce que d'autres connaissent malheureusement par coeur – les prolos, les jeunes hommes racisés, les prostituées, les erranttes, les incarcérées, etc. [8]
Peut-être faut-il alors se réjouir du nivellement par le bas quand on affronte l'État policier : si la jeunesse blanche, si les enfants des classes moyennes, si les filles peuvent découvrir ce que cela fait de devenir les destinataires de « l'aveu d'échec » du pouvoir adultiste, eh bien les masques tomberont. C'est un constat presque tarte à la crème : quand le pouvoir a peur, le pouvoir cogne. Tant que la fable permet le consentement, la force n'est pas requise : délicat équilibre d'une hégémonie culturelle. Or, l'hégémonie culturelle de l'école ne passe désormais plus par la fable enchantée, depuis quelques décennies déjà. Mais ça continue pourtant, en y mettant un peu plus de force pour que tout rentre dans l'ordre : plus d'élèves par classe, plus de surveillances, plus d'interdictions, plus de classements, plus de « frais », etc.
Il faut objecter un immense rire à ces conseils auxquels même l'Adulte™ ne croit plus – mais, à dire vrai, il n'y a jamais cru : c'est la grande tristesse du pouvoir. Notre hoquet de joie sera en même temps une grosse gerbe sur le crâne poussiéreux de l'Homme-os.
L'école est fatiguée. La révolte est comme une grande sieste de ce point de vue là. Remplacer les vieux cons par une bonne sieste, ça fait tellement du bien ! [9]
Se révolter rajeunit.
Sébastien Charbonnier
[1] Voir l'ample étude en cours à propos du travail rémunéré des élèves en France : https://lejournal.cnrs.fr/articles/comment-mieux-evaluer-le-travail-des-eleves.
[2] Si si ! Faisons le calcul. « Coût » employeur : 114,85 €, 24h/sem, soit 104h/mois. Donc, une reconnaissance sociale, en tant que producteurice de valeur, de 1,10€ par heure de travail. Par comparaison, le smic se place à 12,99€ par heure de travail (1974 €, pour 35h/sem, soit 152h).
[3] Voir Florence Ihaddadene, Promesse d'embauche. Comment l'État met l'espoir des jeunes au travail, 2025.
[4] Slavoj Zizek, Le Spectre rôde toujours, p.42. Cf. aussi Slavoj Zizek, « Le sujet interpassif », dans La Subjectivité à venir, 2006.
[5] Sur France Info, le 1er octobree 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=ZEMxj6A8Tfo
[6] Titre du recueil de nombre d'entretiens et articles, sorti chez Amsterdam : Et tant pis pour les gens fatigués, 2009.
[7] Voir le travail de Vincent Legeay, interviewé ce printemps dans un lundisoir : https://www.youtube.com/watch?v=hSud_iKguWU
[8] Par ailleurs, ce furent encore d'abord les lycénnes racisées qui furent arrêtées en premier par la police, la semaine dernière, comme me l'ont signifié des élèves lilloises.
[9] Clin d'oeil évident à la magnifique série d'affiches créée par Quentin Faucompré.
04.10.2026 à 10:20
À nos enfants et lycéens
« Merci pour tout. L'audace, le courage et la détermination. »
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, 2, MouvementTexte intégral (1068 mots)
Des représentants de parents d'élèves inquiets nous ont transmis cette adresse aux élèves, à leurs professeurs mais aussi aux ministres qui orchestrent la répression du mouvement lycéen. Une analyse de la situation autant qu'un témoignage.
À nos enfants et lycéens
Merci pour tout. L'audace, le courage et la détermination.
Merci de nous rappeler qu'il n'y a rien à attendre. Nous avons nous-même tellement attendu que nous savons ce qu'il en coûte à la fin.
Attendre la fin de la journée, la fin de la semaine, le début du mois, le rappel de la CAF. Attendre que ça se tasse, attendre des jours meilleurs, attendre les élections, attendre le bus, le métro. Attendre d'enfin se coucher. De toujours se coucher.
À vous aussi on vous a dit d'attendre. La fin de la journée, le début des vacances, les résultats de Parcoursup. Attendre une formation, pourquoi pas un taf, d'être indépendants et de découvrir que c'est le contraire d'être libres. Attendre que la vie commence là-même où elle finit.
Vous avez vraiment bien fait de cesser d'attendre.
Bravo pour l'humour, les déguisements, les feux d'artifices, la solidarité et tout ce qu'on a vu dans les rues.
Le monde qu'on vous laisse est une ruine, l'avenir qu'on vous prépare un cauchemar, et vous parvenez encore à vous amuser. Vous êtes la meilleure version de nous-mêmes, l'addition de tout ce que l'on a raté, de tout ce à quoi nous avons renoncé.
Vous le savez mais c'est important de vous le répéter. Nous sommes aussi très inquiets. Mais nous le serions davantage encore si vous acceptiez le monde tel qu'il est.
Aux professeurs, surveillants et chefs d'établissements
Mardi, vous étiez en grève pour réclamer de meilleures conditions de travail. Vous avez marché, défilé et scandé et puis vous êtes rentrés. Le gouvernement n'a même pas fait l'effort de vous mépriser.
En deux jours de blocages vos élèves ont déclenché une cellule de crise à l'Élysée, la panique sur les plateaux télé et la fermeture d'une grande partie des lycées français. Il y a une leçon à en tirer.
Toutes leurs revendications, vous les connaissez et vous les partagez : les classes surchargées, les collègues pas remplacés, les locaux insalubres et les couvertures de survies sur les fenêtres pour ne pas cuire dès le mois de mai. Et Parcoursup évidemment, vous en connaissez par cœur les méfaits et les injustices. Cette sale petite machine de sélection et de mise sous pression qui pèse chaque jour sur vos élèves autant que sur vous. Pédagogie de l'humiliation. Et pourtant vos élèves sont venus vous le rappeler : rien de ce qui a été fait ne peut être défait.
Merci à celles et ceux parmi vous qui ont rejoint les blocages, soutenu leurs élèves. L'équation est simple : vous n'avez objectivement rien à perdre et tout à gagner, à commencer par le fait de ne plus vous laisser, vous aussi, humilier.
Si vous refusiez sincèrement votre condition commune, ce serait une autre histoire : c'est moins facile pour un gouvernement d'étrangler un prof de Math ou de tirer au LBD dans la tête de la prof de Français. Peut-être qu'alors tout le monde suivrait.
À Laurent Nuñez, Edouard Geffray et aux préfets
C'est sous vos ordres que depuis plusieurs jours, la police harcèle des enfants. C'est sous vos ordres qu'ils ont été fracassés, traînés sur le sol, étranglés, dégommés à bout portant au LBD. Vous n'avez pas seulement voulu les blesser, vous avez tout fait pour les humilier.
1949 lycéens interpellés, combien de policiers inquiétés ? Quelles leçons en tirer ?
Et pourtant, vous vous enferrez dans le mensonge et l'irresponsabilité.
Il faut vraiment ne pas avoir mis un pied devant un lycée pour croire que la France insoumise aurait la moindre responsabilité dans cette éruption de la jeunesse. Il faut être particulièrement mal informé pour s'imaginer que des « proxys d'ultragauche » téléguideraient souterrainement les poubelles entassées devant les établissements. Seulement et salement, vous mentez.
Alors que les élèves réclament des profs, des moyens et un peu de considération, vous appelez la police à se « désinhiber de l'usage proportionné de la force », quand des syndicats de police réclament de pouvoir leur tirer dessus au LBD vous mettez en garde les préfets contre toute « instruction contraire localement ». On n'invente ou n'extrapole rien, on vous lit dans Le Monde du 2 octobre 2026. Vous appelez et encouragez la violence contre nos enfants. Calfeutrés au milieu de vos bureaux dorés, vous déchaînez la police et décomptez les interpellations et les blessés.
Ce matin, 400 lycées bloqués. Non pas par les élèves mais par vos arrêtés. Les mesures sanitaires élaborées pendant une pandémie deviennent l'arme par laquelle vous confinez la jeunesse. La ficelle est trop grosse : interdiction pour quiconque de se rassembler à proximité d'un lycée. Ceux qui oseront sortir de chez eux pourront être interpelés. Après avoir orchestré la violence, vous organisez maintenant leur séquestration.
À nous tous
Comment prendre au sérieux ce qu'expriment nos enfants, les enfants, dans la joie et malgré les lacrymogènes ? Comment être à la hauteur, c'est-à-dire sans le surplomb de nos propres renoncements ?
La prochaine échéance nationale semble annoncée pour le 6 octobre. Il faudra commencer par y être.
Des parents le 2 octobre 2026
Photo : Bernard Chevalier
















