11.03.2026 à 09:49
Garce !
« C'est long une vie de colère »
- 9 mars / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, Littérature, 4Texte intégral (8585 mots)
Les logiques de pouvoir, les rapports de domination et de valorisation de chaque geste, sentiment ou sourire, trament nos quotidiens, maillent nos existences et circulent dans chaque regard triste. On pourrait appeler ça simplement, l'ordre du monde et des kilomètres de littérature et de science nous rappellent à quel point il est hégémonique, à quel point il ne tolère rien d'autre que lui-même. Sauf que s'il y a tant besoin de pouvoir, de domination et de calibrage, c'est précisément parce que la réalité n'est pas capitaliste et que tout, tout le temps, résiste. Le texte qui suit explore cet interstice dans lequel nous sommes finalement peut-être tous, quoi que sur des modalités différentes : vivre en dehors d'un monde qui n'a pas de dehors (ou habiter un monde fondamentalement inhabitable, c'est finalement la même chose). Depuis l'expérience de la lutte, de l'occupation, de la répression et de la vie collective, l'autrice raconte cette ligne de crête : l'inconfort et le doute autant que l'attachement et la détermination. C'est joli, violent et important.
J'en ai ma claque de l'éthique performative. Je suis écoeurée de vos publicités rhétoriques. Et j'ai toujours peur de combattre les généralités stigmatisantes par des généralités naïves. Je n'aime pas les mots trop faciles. Ceux qui prétendent pouvoir tout comprendre. Alors je deviens une connasse condescendante lorsqu'on me jette du tout fait. Des bonnes expressions qui me rappellent ce que je dois être. Je ne me sens pas grand-chose sinon une grosse connasse qui voudrait que tout se foute en l'air, sans être capable de se lever de sa chaise de camping. Pas grand-chose sinon une petite connasse qui se casse et se cache quand ça dérape. Alors j'écris des petites merdes qui sont sûrement, elles aussi, tout ce que je déteste. C'est pas du haut de ma petite vie que je vais effleurer la complexité du monde. Moi j'ai plutôt l'impression d'être ridicule. À être mégalo. À bouffer mon propre cul. Ouimoi ouimoi ouinouin. Mais je ne veux pas être pudique. Alors je préfère qu'on se raconte la chiasse qu'on a eu la semaine dernière, il y aura sûrement plus de matière qu'un énième discours où on se répète ce qu'on a déjà entendu. Je ne prétends pas raconter grand chose mais je suppose que je vais essayer de vous étaler ma merde, à défaut de vous convaincre de la nécessité de nos luttes.
Ma merde a une couleur de merde. Une odeur aussi. Et je ne la contrôlais pas. Elle me glissait du cul sans même que je lui ai demandé quoi que ce soit. Moi, ma merde, elle se trouvait à cent mètres de mon lit. En plein air. Mon lit. Et ma merde. Dans un grand seau. Quand le seau était plein, il fallait le tirer. Le glisser. Le choper pour le soulever. Le porter. Le déplacer. Le baisser. Le relever. Sans le faire trop pencher. Puis il fallait larguer la merde. Dans le trou à merde. Si on était motivées et que l'eau ne manquait pas trop il fallait le nettoyer. Mais on n'était jamais très motivées. Notre merde elle a une odeur de merde. Une couleur aussi. Et on avait souvent la chiasse. Parfait pour les cacatov. Mais quand j'allais chier je pensais très peu au cacatov et au 3 ans d'emprisonnement. Nan, je me concentrais sur la forêt qui se trouvait devant moi et sur la rivière en contrebas. Je me concentrais et j'essayais de ne pas trop me demander ce que je faisais là. À faire caca dans un seau. On se prend pour des putains de justiciers. Et ça s'entend, on veut leur rentrer dedans. On veut faire bouger des trucs. Certes. Mais la vérité c'est qu'on le fait aussi pour nous. Non pas qu'on soit scatophile m'enfin. On la fait aussi pour nous. La lutte. Parce qu'on veut se rentrer dedans. Qu'on n'arrive pas tout à fait à se caser. Et qu'il faudrait qu'on écorche chaque bout de nos peaux pour être un peu plus à vif. Pour mieux se regarder. Parce qu'on voudrait être un peu plus grand que soi. Et qu'il faudrait appartenir à autre chose. Il faut bien s'assurer que ça peut exister, autre chose. Se rassurer qu'on en fera partie, nous, de ce qui est juste et beau. De ce qui impressionne. Faire partie de plus grand que soi parce qu'on ne se suffira jamais. Parce qu'il faut se donner de la consistance. À tout prix. Devenir quelqu'un ou quelque chose. Un truc qui fracasse. Qui ôte les mots et te les fait sentir au niveau de la pomme d'adam. Les mots qui nous croquent. Et qui avalent tout rond. On en écrirait même des livres. Ou encore mieux, des films. Peut-être qu'on cherche juste qu'on nous reconnaisse notre dignité de personnage. Qu'on en ressente la densité. Alors je fais caca dans un seau, entourée de keufs. Personnage de merde putain.
Mais moi ma merde je la prends et je l'étale de partout. Juste pour le plaisir de déranger. Ou parce qu'elle me donne de la matière. Moi je fais chier. Parce que je me fais chier. Et moi j'ai eu une chiasse interminable de l'hiver au printemps 2024. Tout ça parce que j'avais peur de tomber dans la pureté bourgeoise, constipée à la bienséance.
Ça se commence toujours difficilement ce genre de truc. Je sais pas dans quel sens le tourner. C'est surtout des grands trucs qui sont trop grands pour moi alors je me sens ridicule. Comme souvent. Comme quand je flottais dans les vêtements de mon frère. Comme quand j'essayais de prendre une douche dans la bétaillère. Ou que j'attendais qu'elle vienne me parler. Mais je m'obstine. Le pire c'était quand il y avait cette grande lumière blanche. Celle qui pissait sur nos toilettes sèches. C'était divin. Ça sentait la pluie. Et je m'enfonçais dans les flaques. Le spot se situait juste au-dessus de là où on vivait avant de se faire expulser. Chez le châtelain. Un gros spot de lumière avec une netteté qui n'appartient à aucun jour. Une lumière blanche qui vient te prendre jusque dans la gorge. On pouvait voir chaque bout de terrain qui avait été occupé. Chaque arbre. La plupart des barbelés. Et chaque personne qui se déplaçait. C'était ridicule. Et j'étais ridicule au milieu de tout ça. C'était tout un monde juste à soi. Quand ils sont partis, ils ont laissé le générateur sur place. C'est un peu fou. D'avoir récupéré la zone et d'y avoir gagné un générateur de 12kw. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Comme tout le reste finalement.
C'était ridicule parce que je suis une petite connasse qui se casse et se cache quand ça dérape. Je l'ouvre bien et puis. Et puis j'ai fermé ma gueule quand la voiture nous a foncé dessus. On était assises au bord de la route. Je ne savais pas quoi dire. Elle a tourné au dernier moment. Il faisait nuit. Je me suis levé, j'ai voulu. J'ai voulu dire quelque chose. Ou faire quelque chose. Et puis j'ai rien dit. Elle a percuté le semblant de structure qui était là. Elle a failli shooter le chien. Et elle est repartie. Je ne me souviens plus bien. Mais je crois que ça a crié. Qu'il y a des gens qui ont gueulé. Et puis on est retournées à nos occupations. On s'est rassis dans le canapé sur le bord de la route. On a fait passer le temps, comme on le fait souvent à la vigie.
Je suis une petite connasse qui se casse et se cache quand ça dérape. Et comme j'ai couru vite quand il a fallu sortir de l'usine à béton. Comment j'ai couru quand l'usine a commencé à prendre feu. J'ai à peine eu le temps de compter les caméras de surveillance. Il a d'abord fallu se faufiler à travers les grillages, en faisant attention aux barbelés. Puis je me suis glissée dans la foule. Et j'ai flippé. Presque autant qu'à l'expulsion de la maison le lendemain. Où j'ai couru comme une connasse. J'ai bien éteint quelques lacrymo dans le champ qui prenait feu. M'enfin.
En face d'une des zones occupées se trouvait une usine à béton. Ironique. Souvent sur la petite route qu'on partageait, les voitures roulaient vite, pour nous prendre en chasse. Les flics aimaient bien se poster sur la butte qui délimitait l'entrée de l'usine. Ils nous surveillaient. On les surveillait. Un matin on retrouve une voiture défoncée. Puis une autre. Puis on sait que la sécurité privée d'en face a été choisie avec adresse. Avec soin. Des chiens de garde. La tension montait parfois le soir. Ils nous prenaient en chasse. On essayait de contenir. Les flics nous surveillaient toute la journée. Toute la nuit. La facilité avec laquelle ils ont pu se munir de barre de fer, de gaz poivré, de couteaux, d'un peu d'essence et d'un briquet. Les flics nous surveillaient toute la journée. Toute la nuit. Salope. Salope. On vient pour te violer. Grosse pute tu fais moins la maline là. Salope. Les flics devaient se marrer. Salope. Un peu d'essence par ci, un peu d'essence par là. De préférence sur les dortoirs. Les deux plus proches de la route. Le mien. Le dortoir MINT [1]. Comme une volonté de meurtre.
Le dortoir MINT était une juxtaposition de grandes bâches. Les matelas étaient éparpillés sur les palettes, les uns collés aux autres. C'était mieux que quand on dormait dans une des chambres de la maison, à attendre qu'on nous expulse. Et pourtant les matelas sont dégueulasses, pleins de boues et de crasses qui ont été oubliées là. Les affaires traînent. Ça pue le chien mouillé. Mais ici je me sens comme à une soirée pyjama. J'entends la pluie qui tape contre la bâche. Je me réfugie dans mon sac de couchage. Au chaud. Le sac de couchage. L'objet ultime. Le seul que j'avais peur de perdre. On dort toutes ensemble dans le dortoir. On fait attention à ne pas faire trop de bruit. Pour les autres. Et quand je me réveille et que je sens l'humidité qui m'attaque, je les vois elles. Entortillées dans leurs lits. Embourbées là. Chez nous, ou presque. Le matin quand je me réveille je n'ai presque pas envie de mourir. Et encore moins envie de disparaître. La lumière est vert d'eau et l'air frais qui me pique le nez est délicieusement mauvais. Le matin quand je me réveille je les vois elles. Et tout va mieux tant qu'elles sont encore là.
Après une des premières expulsions, celle de la première zone occupée, tout avait été retourné. Le dortoir avait disparu. On les voyait foutre le feu à nos affaires. Tout avait été retourné méthodiquement. Tout était enterré, au fond de la boue on retrouvait parfois un gant ou une paire de lunettes. Le reste était brûlé. Ou entassé. Le dortoir avait disparu. Plus rien ne ressemblait à rien. C'était dur de s'imaginer où les choses prenaient leur place avant. C'était méga casse-gueule. Je ne savais pas vraiment quoi faire. Personne ne savait vraiment quoi faire.
Parfois je ne sais tellement pas quoi faire que je ne fais plus rien. Je me dirige vers le feu de bois, autour duquel les chaises sont disposées en cercles. Je m'assois et j'attends. J'attends que quelque chose dans l'atmosphère change. Que tout se renverse. Que ce qu'on touche à peine du doigt vienne m'embrasser toute entière. Je suis impatiente et je m'ennuie de l'attente. Tout est fastidieux. L'eau. Le temps. La vaisselle collective. La vie change sans vraiment changer. Je dois toujours autant me supporter. J'existe toujours autant. Et je ne sais même pas si j'existe mieux. Disons que je peux me convaincre que j'existe pour autre chose. Ça permet de se détester un peu moins. Alors je erre. Dans ce qui ressemble à un terrain vague. Je fais des allers-retour sur la ligne de chemin de fer. Un garçon viendra retenir mon attention le temps de quelques jours. Mais comme je suis nulle et qu'il l'était sûrement aussi un peu, on se contentera de se chercher du regard lorsqu'on s'ennuie. On joue au tarot africain dans la bétaillère. On bricole. Il marche pieds nus. J'ai souvent un tee-shirt sur la tête, je ne sais plus bien pourquoi, sinon pour me rassurer que ce qu'on fait a de l'importance. On lit, sur les canapés pleins de boue. On fait la vigie. On fait à manger. Le temps prend des formes auxquelles je ne m'attends pas. Il n'y a pas d'horaires, pas d'écran. Il y a le feu à regarder. Les sacs à hisser dans les arbres. Les bâches à tendre. Les toilettes à construire. La chiasse à faire passer. L'eau à remplir. Avec la charrette. Il y a le sol à recouvrir pour ne pas s'embourber. Les fins de marché. Le freeshop à ranger. On fait souvent des allers-retour entre les différentes zones occupées. On se perd dans la forêt alors qu'on revient d'une tentative de ravitaillement. On se perd de vue. Ils me gardent à vue. Je me perds dans le temps qui me bouffe. Il fait un trou dans ma tête. Ou bien c'est sa main. Et je vomis mon vomi qui m'étouffe. Je suis enfermée dans une cellule où on me tricote l'estomac, aiguille 10. Puis les poulets viennent me picorer les seins. Je me prends un parpaing dans la gueule. Et je l'ouvre moins, ma gueule. On me gave de peur. On me gave, mon foie explose. Je baisse les yeux quand ils m'interrogent. Ils feront de moi leur chienne. Je leur donne tout. Ils auront toujours ce petit dossier avec mon tout. Avec mon humiliation. Une fiche bien rangée. De moi qui a peur d'aller pisser, des clefs qui tournent, de nos corps sur le sol trop froid pour réussir à s'endormir. J'aurais aimé que ce soit le fond du trou. Que je tombe sur le sol froid et que je sois rassurée de ne pas pouvoir tomber plus bas. De ne plus avoir peur de rien, ni de eux ni de moi. Mais le sol froid est un sol froid. Et je ne sens rien. Sinon l'odeur de pisse et l'odeur des pieds. Non je ne ressens rien. Rien. À part la peur de creuser toujours plus profond et de ne même pas en mourir. Parce que c'est sûrement ça la fin, la vraie. La peur de creuser toujours plus profond et que ça ne change rien à rien. Parce que je ne change jamais rien à quoi que ce soit. Il semblerait que je foute ma vie en l'air. Mon avocate est nulle. Et je sens que ça fonctionne. Que leur système fonctionne à merveille. Puisque si j'avais le culot de les faire chier pour qu'ils nous donnent des matelas sur lesquels dormir quand je suis arrivée, maintenant j'ai peur de demander d'aller pisser. J'ai peur d'aller pisser mais putain je vais me pisser dessus. Je les déteste. Peut être autant que je me déteste moi. Ça fonctionne. Le système fonctionne. Puisqu'ils ont tout. Je vivrais toute ma vie sachant qu'ils ont mon ADN et que je ne me suis même pas battue. Rien dit, rien fait. Ils faisaient ce qu'ils voulaient de moi. Au point de me faire me pisser dessus. Anti-rep de mon cul je me sens comme une bolosse. Je me sens comme leur chienne. Même une fois que je suis sortie. Leur putain de chienne.
Alors je vais faire un rodéo à vélo dans la zone occupée. J'ai 1000 euros dans la poche droite. Mon seum dans la poche gauche. Et un peu de rage au fond de l'estomac. Je traverse le parc et j'aperçois au loin la sécurité privée du chantier. J'arrive à la Cal'. Un groupe s'est occupé de la cuisine collective. Et on se laisse tomber dans les canapés sous les bâches. Je me sens comme une merdre à chercher la validation des camarades. Alors je me braque. Je sens que je devrais faire partie du groupe, ressentir un élan d'appartenance et de fierté. Un truc qui me rappelle que je fais pas ça pour rien. 1000 euros pour la lutte. Après avoir fait le bar dans une teuf à Toulouse. J'aurais pu prendre une taxe pour le risque du transport mais on vole aux riches pas aux luttes. Et puis je suis qui ? Je fais bien tout autant que certains. Sinon moins. Parce que je ne suis pas aussi violente que ce que ma rage voudrait. Pas aussi motivée que ce que j'espérais. Pas aussi résiliente que je m'étais promis. Parce qu'on vient de me payer 300 euros de frais d'avocat par pure bonté d'âme. Et surtout parce qu'il y a un truc qui s'arrête quand je suis face à eux. Parce que même quand je ne suis pas complètement leur chienne et ben je le suis toujours quand même un peu. Parce qu'il faudrait pas que je foute ma vie en l'air. Pour rien. Sinon pour le principe de chier sur leurs principes. Ils gagneront toujours. Même nos plus petites victoires sont teintées de leur merde. On ne change jamais rien, rien ne change jamais. Tout est trop gros et je suis coincée au fond de ma chaise de camping à me demander comment on va faire. Comment on va faire pour continuer. Comment on va faire pour enfin réussir à communiquer. Comment je vais faire pour m'ôter cette colère qui me suce le sang. La frustration ça me donne des vers parasites. Et il faut vider les toilettes sèches. Et il faudrait remplir les bidons d'eau propre. Mais pour ça il faudrait l'espoir qu'on s' en remettra. Ou un peu d'estime de soi. Se dire qu'on mérite plus que l'odeur de lait caillé.
Kim et T-rex ont fait un feu sous la baignoire. Pour fêter ça, on va voler les canoës chez les riches d'en face. On a des canoës et une baignoire qui a le feu au cul. On a même un rocket stove. De quoi je me plains. Il commence même à faire beau. Fini la boue infernale, les chaussettes qui crament au-dessus du feu de bois, le froid. Le froid partout dans le corps, le froid partout dans les doigts, sur le nez, les pieds toujours trempés, et moi qui essaie de ne pas avoir peur la nuit d'une expulsion. L'hiver est fini. On avait creusé des tranchées. Ils gazaient tous les soirs à 18h. J'avais mal aux yeux, mal aux dents, j'avais du mal à respirer. Et pourtant j'étais incapable de partir. J'étais tombée dans le trou, dans la douve qui longeait la zone occupée. Il y a des jours où la zone se transformait en champ de bataille. Je restais figée devant la violence. Je suis restée un petit peu trop figée lorsqu'ils ont lancé une grenade assourdissante. Celle qui a explosé là devant moi. Je n'ai même pas eu le temps de m'en rendre compte que j'étais assourdie. Qu'on me criait dans les oreilles et que je n'entendais plus rien. Et je m'en voulais d'être là. Pas seulement d'être restée là, là où il y a la grenade, mais d'être là, dans cette gadoue depuis des semaines, à vouloir me prouver qu'on est capable de faire autre chose que de parler et de parler. Je m'en voulais d'être là à me niquer les oreilles quand j'aurais pu continuer mon taff. Il était très bien mon taff. Elles étaient très bien mes collègues. Il était même pas si con. Il faisait sens même. Il manquait un peu de piquant, voilà tout. Moi je voulais qu'on me tabasse, pour me prouver que j'avais essayé de faire quelque chose de concret, quelque chose de correct. Quelque chose qui dérange. Comme j'ai besoin que tout se dérange. Moi j'avais besoin de le sentir dans mon corps, que tout se fout en l'air. Au taff aussi j'avais froid. Au taff aussi on racontait un tas de choses. Mais ça faisait des tas. Que des tas. C'était des tas de vies. Des tas de vies de tas de gens. Des tas de gens que je ne connaissais pas. Ceux que personne ne connaît, puisqu'ils n'existent plus tout à fait. Sinon comme des tas. Des tas d'Afghans. De tas de Soudanais. Qu'on entasse là. En attendant. C'est fou comme ça donne envie de mourir de ne pas avoir le droit d'exister. Au taff aussi on avait froid. On essayait de réchauffer les espaces. D'accompagner, comme ils disent. Mais on travaillait dans une passoire thermique. C'était soumis au cadrage de ce qu'est le bon ou le mauvais migrant. Ça dérange pas tant que ça finalement. C'est juste le soin que nos institutions sont incapables de donner qui est relégué à des associations précaires et dépendantes du bon vouloir de leurs financements et donc de leurs politiques racistes. Ça me faisait mal à la tête. Ça s'immisçait dans ma tête. Il ne fallait pas faire de vague. On avait besoin des financements. J'étais nulle. Il fallait faire des dossiers, des tableurs excel, des demandes de financement, des newsletters, de le com', des contrôles sanitaires, des lettres de soutien pour la reexamination du dossier, des lettres de soutien pour le recours contre une OQTF, des lettres de soutien pour le soutien de la demande de papier, des suivis de la comptabilité, des suivis des horaires bénévoles, des bilans des sessions, des bilans des suivis, des suivis des bilans, des bilans, des suivis et puis ça te suit partout. Et c'était sans jamais compter Irina qui se shootait à la morphine après avoir foiré son entretien à l'OFPRA, et qu'on a perdu dans un parc. Ou Eyhab qui n'osait pas me dire que la compote que je lui proposais, alors qu'il dormait sur mon canapé, était périmée. Et puis Ruhullah qui voulait qu'on se marie pour avoir les papiers. Et moi qui pars. C'était sans compter que je parte à cause de tout et de rien à la fois. Parce qu'on faisait tout mais qu'il n'y avait rien à la fois. Parce que j'allais sauver personne et qu'il fallait vite que je sorte de cette idée-là, avant de tomber dans le syndrome du sauveur à la con qui semble être partagé par beaucoup trop de bullshiteurs en besoin de reconnaissance dans le milieu. Parce qu'il fallait que je sorte de là. De cet interstice qui me rend claustro entre essayer d'aider les gens et perpétuer des schémas institutionnelles à la con. Parce que même si mes collègues étaient vraiment chouettes et que ce que je faisais c'était peut-être pas si bête, il fallait que je sorte de mon appart' de Vaulx en Velin avec vue premium sur l'usine Alstom et de mon salaire minable.
Ça me rendait claustro, cet interstice. Ça m'écrase la densité du paternalisme. Jenesaisplusqui disait que les victimes seront toujours assignées à leurs rôles de victimes. Ça permet de pouvoir les sauver. Un hashtag, un slogan, une cause, un film ou une princesse. Au grand malheur celleux qui refusent le rôle. Les sauvages, les colériques ou les folles. Les dangereux.ses. Au grand malheur celleux qui ne sont pas dans la gratitude ultime envers la classe dominante qui, voyons, se plient au moins en quatre, pour prétendre au sauvetage de la noyade dont ils sont souvent responsables. La gratitude de pouvoir être choisi pour le premier rôle dans leur projet pédagogique, humanitaire et solidaire. C'est différent de la haine, c'est plus vicieux. Choisir qui a la légitimité de la colère c'est plus vicieux. Faire du droit non plus quelque chose d'inconditionnel mais quelque chose qui se mérite. Les précaires n'auront toute leur vie que le droit d'être sauvés. Et ils devront toujours être reconnaissant. Mais on ne vit pas de la pitié. On y survit à peine, plié.e en deux, respirant dans les angles morts de ce qui nous est concédé.
L'associatif ne paye pas. Mais on ne me tapait pas. La zad aussi cependant. Et ici on me tape occasionnellement. C'est peut être pour ça que je suis ici, et puis j'étais pas plus heureuse au taff. Ici c'est différent. Ici c'est la tyrannie de l'absence de structure [2]. Mais ça c'est devenu clair seulement après. Nan pendant il y avait des vagues, des sensations qu'on comprend pas très bien, qui donnent le mal de mer. Ce grand truc où il y a des têtes en papier mâché qui brûlent au milieu du champ et nous qui chantons des chants militants. Papier mâché à moitié recraché. Des grands trucs, des têtes qui t'en mettent au moins dix, des trucs qui te secouent, qui te remuent jusqu'au fond, des trucs tellement forts que tu t'en fout de connaître le nom ou la gueule de tes camarades parce qu'il y a tellement plus, parce qu'on est là, ensemble et que le reste c'est de la merde dans tous les cas. Alors au moins nous on est là. Et on essaye de faire un peu mieux que la merde qu'on nous propose. On est là, on se regarde et on oublie qu'il faut se faire un peu aussi. Enfin se défaire surtout. Se défaire de tout ce qu'on nous a appris. Pour se refaire dans tout ce qui est plus sensé. Mais on oublie. Parce qu'on pense à l'expulsion de demain, ou à la bouffe de ce midi, ou on pense pas. Je ne pensais pas beaucoup, moi. Du moins pas très loin. Enfermée dans un espace temps. Bloquées sur les zones occupées à ne pas être sûre de ce qu'il va se passer dans l'heure qui suit. Savoir que tu pourrais foutre le feu. Foutre la merde. Faudrait juste oser. Mais Oze n'est pas là, elle fait des études à Marseille. Et puis à quoi bon. Tu vas te coucher en attendant que quelqu'un lance un mouvement de groupe à ta place. Parce que c'est chacun pour sa gueule mais ensemble quand même. Parce qu'on fait du mieux qu'on peut pour se construire un truc avec trois fois rien sinon la haine qu'on nous injecte en intraveineuse et les palettes récupérées à la déchetterie du coin. Et que parfois, on oublie de ne pas la balancer aux copaines parce qu'iels sont là, atteignables, vulnérables et tellement fautifs, et qu'iels n'ont pas les palais qu'on ne peut pas exploser.
On passait beaucoup de temps autour du feu. À défaut d'avoir un quelconque écran à regarder. En cercle. Parfois, le feu dans une brouette. Parfois l'inverse. Souvent on parlait. Parfois non. Pendant des heures. Elle est là la matérialité du lien. Elle vacille et elle me brûle les doigts. Mais putain comme elle me réchauffe. Comme elle est la seule à pouvoir me réchauffer. J'ai tellement froid que j'y plongerai la tête la première. Comme pour m'y dissoudre. Je ne sais plus bien si c'est eux qui font partie de moi ou si c'est moi qui fait partie d'eux. Mine de rien, on partage les mêmes lits, les mêmes vêtements, la même bouffe, la même peur, le même élan, la même boue. Parce que la barricade ne tient jamais seule. Que c'est aussi sûrement ça qui fait peur. Que je suis si interdépendante de ces camarades que je connais à peine sinon dans la transpiration, les rires et la frustration qui nous habitent. Et que ça me dépasse. On existe ici seulement parce que l'autre existe au même endroit. Sinon il n'y aurait rien. Même pas la chance d'exister autrement. Je leur dois tout. Iels me doivent un peu aussi. On se fait exister, on fait exister une forme de dignité. On regarde touste le feu de joie, les têtes de papiers mâchées géantes sont un incendie et je me baigne dedans.
Ici, c'est la tyrannie de l'absence de structure. Et ça, c'est devenu clair seulement après. Et pourtant c'était tellement important. Car contrairement à ce que nous aimerions croire, il n'existe pas de personnes déconstruites et il n'existe pas de groupe sans structure. Ici, il y a une structure informelle dont on ne m'avait pas informé. C'est quoi cette idée de croire que dès lors qu'on franchit le pas de la zone on rentre dans une zone où tout subconscient systémiquement formé va se résoudre à l'idée libertaire d'une anarchie organique. Clic clac boum c'est bon le tour est joué j'ai un teeshirt sur la tête et je m'appelle tractopelle donc forcément je suis en capacité de co créer un vivre ensemble sans même en avoir discuté avant, et ce dans un environnement précaire et sous pression, avec presque pas de communication et aucune directives générales sinon des normes pseudo anarchistes qui se font sur le tas. Dur à suivre. Pourtant c'est facile non, clic clac boum je creuse des tranchées. Clic clac boum je fais la vigie. Clic clac boum autogestion mec. Clic clac boum. J'essaie de me prouver des truc dans un système qui base sa domination sur le charisme et la virilité face à la répression. J'assaisonne d'un bon culte de la personnalité. Je soupoudre d'un imaginaire héroïque et sacrificiel. Clic clac boum. J'attends que les choses se fassent parce que je suis incapable de me trouver capable. Clic clac boum les mecs du GNSA [3] prennent les choses en main de toute manière, vas donc faire la vaisselle collective. Clic clac. Boum. Tout est facile. Boum. Le curseur de ma valeur n'a fait qu'un déplacement. Donc ce qui était censé me faire me sentir bien, ça m'a fait me sentir comme une merde. Je suis, encore une fois, pas grand chose pour pas grand monde. Une petite meuf qui traîne là. Et, encore une fois, ce que je fais ne sert à pas grand-chose sinon à moi. Super.
C'est le zbeul. Un zbeul lent, qui s'étire. Qui doit tenir. Soutenir le quotidien. Qui fatigue aussi. Notre force c'était l'effet de surprise. Tout changeait du tout au tout. Tout se passait en même temps. On ne savait jamais. Littéralement. Et ils ne savaient jamais non plus. C'est aussi ça qui est difficile finalement. Je ne savais pas ce que j'allais faire de ma journée. C'était plutôt elle qui mettait les termes. Tu ne savais jamais quand quelqu'un allait tout foutre en l'air, à moins que ce soit toi qui le fasse. Mais il en faut bien qui le fassent. Et il en faut bien qui soient plus au courant que d'autres non. Et il faut bien qu'on le raconte à la presse tout ça, ou à quelqu'un du moins. Il faut bien des gens qui donnent l'image et la norme de ce que c'est que cette lutte là. Alors ici on érige des stars, parce qu'il faut des gens qui parlent. Et moi j'avais pas de valeur parce que je ne suis pas une putain de star. J'aurais pu hein, ils m'ont promis que j'aurais pu puisque tout le monde représente la lutte. Mais je ne suis pas une star. Et tant mieux finalement, ça me permet de mieux cracher sur ceux qui le sont. Sur ceux qui prennent la responsabilité. Oh faut pas les plaindre ils adorent ça. On les érige comme héros, c'est le putain d'égotrip. Moi je pète mon seum d'être, une nouvelle fois dans ma vie, absolument personne d'important. Je zone. Je zone et avec les copains qui pètent le seum on lui rend un petit hommage à notre star et à ses discours de connards qui remplissent l'esthétique du militant écologiste bourgeois. Et quand je l'entendais parler, j'avais honte d'être assimilée à ça. Aujourd'hui encore, quand je vois leurs films, leurs communiqués, leurs interventions je sens la honte et la colère qui montent. Le décalage entre leurs mots et les miens. Leurs mots trop grotesques. J'aimerais m'en extraire. Parfois, juste pour les faire chier, j'avais envie de les cramer ses putains d'arbres. Je suis pas venu pour ça moi putain. Pas pour trois arbres. Je l'emmerde putain. Et tous ses mecs qui prennent toute la place et qui sortent leur légitimité de leur trou du cul. Je les emmerde. À me parler comme si j'étais une gamine. Ils passaient aux infos les bâtards. Je déteste ce qu'ils font de nous. Comme ils nous réduisent à leur image. Alors on lui fait un autel à notre héros. Littéralement. Un putain d'autel. Quand je le vois je me dis qu'on se fait quand même vachement chier. Tellement qu'on s'amuse à se pisser les uns sur les autres à base d'autels. Je crois en fait que j'aimais pas grand monde. Qu'on se méprisait toustes un peu. Sauf ceux qui nous ressemblaient. On est vraiment des cons.
Ici c'est la tyrannie de l'absence de structure. Et ça c'est devenu clair seulement après. Et pourtant c'était tellement important. Moi j'aimais bien la masse. Pour m'y fondre. Parce que l'unité y est spectaculaire et qu'elle me donne l'impression d'appartenir. C'était le contraste avec ma vie quotidienne fragmentée, c'était ça le plus beau. Sauf que la société de masse ne se combat pas avec un simple mouvement de masse. Et c'est dur de créer une force sociale consciemment organisée. De faire collectif. Moi je suis l'enfant des gilets jaunes et du 49.3. Moi j'ai appris à manifester et à être frustrée. Moi je me rends compte que ma politique se déroule sur une scène et que mes relations sociales consistent à être assise parmi un auditoire et à marcher au milieu de la foule. Moi je n'ai ni envie d'être dans l'auditoire ni envie d'être sur scène. Moi je fais caca dans un coin parce que franchement je veux être nulle part.
Pourtant je suis bien basée. Je vous écris pas de nulle part. Il n'y a pas un monde qui existe à côté. En dehors. Moi je fais caca avec une certaine classe. C'est dommage parce qu'on en parlait pas assez. D'où on venait et de ce qu'on faisait là. C'était pas si important et puis il y avait un peu de parano aussi. Moi j'aimerais bien dire hein qu'on s'en fout de la classe avec laquelle on chie. Mais la vérité c'est que les étudiants dont papa et maman continuaient de payer l'appart en ville et qui venaient prendre des vacances militantes pour se faire frissonner ça me trouait le cul. Sûrement parce que j'avais peur d'en faire un peu partie. Je voulais pas leur ressembler. Je sentais qu'il y avait un truc qui clochait. Et puis ça crée des groupes. Plus ou moins influents. C'est pas parce qu'ils sont invisibilisés que nos bagages socio-culturels ne sont pas présents. Mine de rien on traîne toujours un peu avec les mêmes personnes. Moi j'aimais bien Vir, elle était cash. Un aprem on prenait le soleil dans l'entrée de la bétaillère et on en est venu à parler de toutes ses histoires de queer. Vir elle a pas grandi avec beaucoup de représentations de ce monde-là. Et je crois qu'elle s'en foutait un peu. C'était la premiere fois qu'elle vivait avec des personnes trans ou pédés et elle sentait bien qu'elle avait pas les codes. Toujours des codes. De nouveaux codes. D'une autre culture. Dont on arrive à peine à former les contours. Moi j'aimais bien Vir parce qu'elle me rappelait les gens avec qui j'ai grandi. Ça faisait longtemps que je ne les avais pas vus. Ils traînent jamais trop dans ce coin là.
Il n'y a pas de monde qui existe en dehors de tout. C'est chiant putain mais la continuité de nos constructions sociales est épaisse. Nos manières d'exister ici sont basées. Entre nous mais aussi dans ce qu'on fait de nous. Franchement faut être honnête, Amandine Gay a raison, si ça avait été un groupe d'arabes qui s'était réuni pour squatter illégalement une zone, ça aurait été l'armée qu'on leur aurait envoyé. On fera toujours, malgré nous, partie d'un tout. On fera toujours, malgré nous, partie de notre histoire coloniale. C'est pas en se proclamant antiraciste qu'on cesse d'être une personne blanche bénéficiant d'un système. Et puis on est bien rigolos mais moi je sais que si je suis ici c'est que j'ai la capacité personnelle mais surtout systémique de rebondir derrière. Que les trous dans mon CV ne sont pas une préoccupation parce que je ne connais presque pas la discrimintation à l'emploi. Que je connais à peine l'instabilité financière. Que si je le souhaite, je peux me réinsérer. C'est moins fatal. Si je suis ici, c'est que je peux me le permettre disons. C'est peut-être pour ça que je suis toujours un peu mal à l'aise quand on parle de la convergence des luttes. Non seulement elle ne peut qu'être déséquilibrée, ou pire performative. Mais elle nécessite aussi, et surtout, de se sortir un peu la tête de son propre cul.
On était cinq dans la bétaillère. On a décidé de lui envoyer un message pour qu'il bouge. Il était pas particulièrement stable mais les gens l'aimaient bien. Il était drôle. Il remplissait bien l'espace. Je me sentais assez inutile. J'avais récupéré sa carte d'identité je sais même plus pourquoi. Je la faisais tourner dans ma poche. On savait pas bien quoi faire. Une meuf était prête à faire une genre de médiation. On discutait l'idée de le virer. Mais on vire pas quelqu'un d'un lieu comme ça. Ça fonctionne pas. Ou alors il faudrait se fliquer. Et puis sous quelle autorité on prendrait cette décision. On est que cinq. Et puis il irait bien faire le même genre de chose ailleurs. On parlait par petits bouts. Il y avait des mots qui restaient dans l'air mais qui gênaient. La police. La plainte. Il y avait un consensus que si la victime le souhaitait on la soutiendrait dans ses démarches. Elle n'a pas souhaité et ça a posé un problème en moins. N'empêche qu'on avait pas vraiment les outils pour faire quoi que ce soit. Non pas que la police les ai, mais elle, elle maintient l'illusion. On lui avait envoyé un message, je ne sais même plus quoi, mais une genre de connerie malhonnête pour qu'il se bouge et qu'il vienne nous voir. C'était un huis-clos. Les keufs avaient assiégé une des zones. Là où iels étaient coincé.e.s, juste les deux. Et un soir, il a dérapé. On s'est retrouvées à cinq dans la bétaillère pour en parler. Et on en a pas sorti grand-chose. Elle est partie dans un endroit plus sûr, un peu plus loin. Lui il traînait. Il y a eu quelques discussions. Et puis il s'est fait choper par les keufs pour une connerie. Un problème de moins. Et le reste qui continue.
Oh comme j'aimerais dire que ça m'a dérangée. Que ça m'a énervée. Mais non. Pas vraiment. Pas tant que ça disons. Ça m'a déçue peut-être. Mais ça ne m'a appris que ce que je savais déjà. La quotidienneté de ces choses là putain. Je ne savais même pas trop quoi dire. Et pourtant je suis du genre à trop parler. Mais c'est tout le temps là. C'est un peu cette idée là que c'est devenu infigurable par trop d'habitude. On ne saisit pas sa propre forme puisqu'on la tient tout le temps sans même y penser. C'est normal. C'est anodin. Stérilisé. On l'a toustes assimilé. Putain je suis pas assez dérangée. J'attend que ça passe. Comme tout. Comme la fois où il m'a chopé par la chatte en soirée. Rien dit, rien fait. Même pas bougé. Comme si c'était une fatalité. On nous a appris que dans tous les cas ça allait arriver. Fin, je dis bien que c'est pas normal à qui veut bien l'entendre. Mais là je surfe la vague du bon entendement. C'est facile. Merde je deviens docile. La vérité c'est que suis fatiguée. Je dors souvent dans la bétaillère. Elle me donne une sensation de réconfort. Je passe des après-midi à regarder le soleil qui descend. Parfois j'ai l'impression que c'est juste un deuil continu de ce qu'on pourrait être mais qu'on est pas. C'est frustrant. C'est pas aussi limpide que ce que j'aurais aimé. Et je n'embrasserais donc sûrement jamais ce que je touche à peine du doigt. C'est frustrant mais mes dents grincent de moins en moins. Et en réalité j'en ai de moins en moins quelque chose à foutre. On est des merdes et puis voilà. Alors je vais me baigner à la rivière. Je traine avec les gens qui trainent. Je fais du vélo. On danse parfois. On rigole souvent. Plus souvent qu'au début. Il y a des noeuds dans mes muscles qui se dénouent timidement. La vie elle continue à côté de moi. Même si moi j'ai cru tout foutre en l'air. Tout le monde s'en fout. Même moi. La vie elle continue tu fous jamais rien en l'air. Il faudra toujours continuer à remplir le temps qui passe. Tu fous jamais rien en l'air, la vie ne s'arrête pas. Et quand je retrouverai des copaines de la ville. Iels rigoleront. C'est barjo hein. La vie de zadiste c'était barjo hein. Et puis j'essaierai même pas d'aller plus loin. Pas plus loin que mes petites anecdotes de merde. Celles qui amusent la galerie et qui paraissent bien. Entendables. Intelligibles. Je ne vais pas plus loin. Parce que tout me fout la flemme. Merde je commence à en avoir plus rien à foutre. Plus rien à foutre de ce qu'on fait. Plus rien à foutre de ce qu'on en dit. Plus rien à foutre d'essayer de niquer la supercherie. Pourtant je pensais être là pour ça moi. Pour niquer la supercherie. Pour nous refigurer. Parce que j'étais fatiguée de nos amoindrissements systémiques. Mais il aurait fallu mieux les prendre en compte. Je n'étais même pas dérangée. C'était trop banal. Seulement déçue. Surement un peu dépassée. Et surtout fatiguée.
Il faisait nuit et frais. J'étais sous le petit chapiteau blanc qui fait office de cuisine. J'avais faim. J'étais assez défoncée. Alors j'avais faim. Le stock de nourriture se résume aux invendues des poubelles des supermarchés, à ce que les gens de passage ramènent et à la bonté de quelques agriculteurs du coin. J'avais faim. Et le pain rassis et sa confiture d'abricot me déprimaient. J'ai fait au moins une dizaine de fois le tour des étagères dégarnies. On mangeait souvent des crêpes. Il n'y avait plus de crêpes. Et je n'allais pas faire des crêpes au milieu de la nuit. J'avais faim. Mais je me sentais bien. Il y avait des choses qui étaient redescendues. On avait ri. Dans la bétaillère, toute la soirée. On avait ri et j'étais juste un petit peu triste de dormir toute seule ce soir. On pouvait voir les étoiles et c'était doux. Je me sentais bien. Je me faisais des tartines. Tout le monde était allé se coucher. C'est rare que ce soit doux. Ça l'était surtout quand on dansait. Je me faisais des tartines rassies. J'avais faim. J'étais un peu défoncée. Et à ma droite, une lumière. Blanche. Forte. Qui éblouit, la lumière. Une lumière. Je ne bouge plus. Une lumière. Blanche. Qui bouge. Qui perce tout. Je vois trop bien ma tartine. Je ne sais pas quoi faire. J'ai envie de manger ma tartine. Peut-être qu'il faudrait que je crie. J'en sais rien. Je ne bouge pas. Je ne voudrais pas que la lampe me voie. Elle se rapproche. Il faut que je crie. Je mange ma tartine. Merde. Bouges plus. Ils marchent derrière la bâche. Je ne bouge plus. La lumière m'éblouit. Je ne dis rien. J'ai une tartine dans la main. Je ne fais rien. Mon cerveau tourne mais rien ne sort je me sens aussi douée que la confiture d'abricot qui coule sur mon pouce droit et qui est beaucoup trop sucrée alors j'attends. En me disant qu'il faudrait au moins que je prévienne quelqu'un. Mais que je ne dois pas bouger. Je vais passer pour une conne à crier. Mais ils marchent là avec leur lampe et leurs flingues là ils marchent, les bâtards, ils sont chez nous et tout le monde dort putain faut que je fasse quoi au juste. Que je prévienne qui. Et puis on fera quoi. Je finis ma tartine. Je vais me coucher.
C'est long, une vie de colère. Et c'est fatiguant, vivre avec soi. Alors souvent les matinées se font grasses. Je me réveille. J'attends. Et rien ne passe. Je me rendors. Je ne ferais jamais rien d'aussi bien que mourir. J'ai l'impression qu'il faudrait que je sois déjà vieille. Par impatience. Ou bien par apathie. Ça dépend de mon appétit. Je voudrais être vieille, pour avoir vécu et pour qu'on m'enterre là. Je suis fatiguée de ma vie qui arrive. Ou bien trop pressée d'en avoir fait le tour. Mais comme j'ai envie que tout soit déjà là. Comme je suis pressée de n'avoir plus rien à faire et de m'en satisfaire. J'ai besoin de la douceur que tout soit fini. J'ai juste besoin de la douceur de savoir que tout est fini, que j'ai bien vécu, que tout a été fait, et qu'il n'y a plus besoin de rien. Je suis impatiente. La fin de moi. La fin de vous. Comme j'ai hâte. Je ne ferais jamais rien d'aussi bien que de mourir. Et je suis incapable de faire ça.
Mais comme je rêve de me laisser vieillir en appréciant la mer et que ça me suffise. Il y a des gens qui ont le temps. Qui prennent le temps des choses. Qui ne sont pas particulièrement pressés. Ils n'ont pas ce truc au bout des dents qui les poussent à se prendre des murs pour voir si on arrive à les péter. Les dents. Ou le mur. Je ne sais plus. Je ne sais jamais, car j'incarnerai toujours ce que je déteste. Non, il y en a qui observent la lumière sur l'eau, qui se posent la question de la destination des bateaux et qui arrivent à remplir une vie avec ça. Moi je dégouline d'une sueur au goût amer et les bateaux je les pètent avec mes doigts. Moi j'ai fait mourir mon père tous les soirs pendant 10 ans, tous les soirs et je ne pouvais faire que ça. Moi je suis furieuse contre moi ou avec moi je ne sais plus je suis furieuse et c'est partout ça ne prend même plus de forme même plus de temps puisque ça prend tout c'est là ça reste c'est coincé au fond de la gorge c'est absolu mais putain comme je les éclate les bateaux avec mes doigts je les éclate et le monde entier s'éclate. Puis le bateau part. Pour Venise. Et je le regarde. Parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Parce que je ne serai jamais assez. Parce qu'il n'y a rien d'autre à faire putain. Mais avoir la rage c'est se respecter. Il faut bien qu'elle aille quelque part de toute manière. Va bien falloir déboulonner des trucs, et crois moi j'y ai beaucoup pensé, puis j'y pense encore souvent, mais maintenant je sais que ça ne sera plus seulement mes rotules que je vais déboulonner. C'est notre monde qui sent l'immondice. Je ne fais qu'exercer ma responsabilité la plus saine en le détestant. C'est notre monde qui sent l'immondice et putain j'en ai marre de puer.
Léa
[1] Meufs, Intersexes, Non-binaires, Trans
[2] de Joe Freeman qui est disponible sur l'infokiosque.net
[3] Groupe National de Surveillance des Arbres
11.03.2026 à 09:22
Le RSA comme terrain de combat
Texte intégral (1370 mots)
C'est un débat qui divise les historiens : en créant le revenu minimum d'insertion (RMI) en 1988, Michel Rocard souhaitait-il améliorer le quotidien des classes populaires ou déployer un dispositif de contrôle et de pacification des classes dangereuses ? Quoi qu'il en soit, ce gouvernement par les miettes a permis à des millions de français de survivre dans les marges, les interstices et la débrouille pendant plusieurs décennies ; c'est-à-dire de tenir à une distance respectable l'injonction généralisée à se rendre productif et à « perdre sa vie à la gagner ». Le Comité ingouvernable des demandeurs d'emploi du Finistère et du Nord nous a transmis cette communication qui raconte les nouveaux dispositifs de mise au travail et sous pression des allocataires du RSA et l'enjeu politique qu'il y a à s'organiser pour y résister.
S'aviser de la situation
Depuis le 1er janvier 2025, la généralisation imposée de 15 à 20 heures d'activités obligatoires sur tout le territoire constitue une étape décisive dans la mise en place d'un dispositif de contrôle et de répression nullement déguisée. Ces activités se déclinent en deux volets
- Soit des activités crétines (atelier découverte de son profil psychologique de travailleur qui, ô surprise, nous décèle un profil adopté aux « activités de terrain » disponibles, atelier d'estime de soi et d'autres encore)
- Soit ces activités de terrain, activités d'insertion qui ressemblent en tout points à des travaux d'intérêt généraux. Ramassage de papiers, entretien des municipalités, aide au nettoyage de graffitis etc, il faut agir au profit des collectivités ou autres. Comme une condamnation.
Réplique gauchiste de base, utilisable par les partis sociaux démocrates : la dévalorisation du coût du travail puisque ce sont des activités qui pourraient être payées (voire cumulées avec le RSA par exemple) ainsi que la supression déguisée du RSA, du RSA comme aide donnée aux personnes ne possédant pas d'emploi en vue de la survie. Le RSA tel qu'il est actuellement réformé est en fait un temps partiel à coût réduit. La loi précise qu'il s'agit d'un accompagnement et non d'un emploi salarié déguisé. Hélas dans les faits, il est bien hardu de bien saisir la différence. Souvent, les accompagnateurs ne prennent pas la peine de faire semblant. D'ailleurs ils ne prennent pas la peine de grand chose. Parmi les différents témoignages, il y a un protocole similaire :
Ça commence par un courrier menaçant : « en tant que demandeur d'emploi, vous avez des obligations ! RDV obligatoire à telle date sans quoi nous vous couperons ou réduirons le RSA ».
Arrivé à ce rendez-vous. En général dans un local qui n'est pas France Travail et dont nous n'avons jamais entendu parler ni d'Adam ni d'Ève. Face à une personne qui nous explique être « coach », qui ne prend pas et ne lit pas les documents demandés (CV, etc.) et nous pose toute une multitude de questions tout en tapotant le nez dans son ordinateur avant de nous dire innocemment et sans explication que l'on a reçu un code sur son téléphone, qu'il faudrait leur communiquer.
Une fois le code donné, elle nous explique que nous venons de signer par cet acte le contrat qu'elle a rédigé lors de notre interrogatoire. Que nous n'avons pas lu avant d'avoir signé et que nous ne lirons que lorsqu'elle nous l'enverra pas mail, à la sortie de l'entretien.
La suite n'a rien de la rhétorique de l'accompagnement. On nous parle du « pognon de dingue » que notre situation oblige à dépenser, en soulignant parfois à quel point cette dépense inutile pourrait servir à de nobles causes (au choix et selon le demandeur d'emploi, en général la protection de l'enfance).
« L'accompagnement » en question nous est expliqué comme une entreprise de flicage. On nous explique qu'il va falloir revenir très régulièrement, jusqu'à une fois par semaine, pour apporter les justificatifs d'une recherche d'emploi totale et sans repos. Quant à cette affaire d'heures d'insertion, un exemple suffit, celui de cette femme qui a toujours travaillé en joaillerie et à qui on répond, lorsqu'elle demande plus d'informations sur ces heures, qu'elle n'a pas à s'en faire, et avant même de savoir dans quelle activité d'insertion elle sera, qu'on lui « avancera gracieusement l'achat du casque de chantier nécessaire ».
Quant aux conseillers France Travail, à certains « coachs », une part d'entre eux se plaint, en secret ou non, de cette situation. Les non-idéologisés, ceux qui ne croient pas béatement aux bienfaits des nouvelles réformes sont exaspérés par la montée en nombre des personnes à surveiller. Si certains tentent de s'intéresser à l'humain, leurs cadences les forcent, pour s'en sortir, à ne penser qu'en terme de numéros et de critères remplis.
Il n'y a pas d'insertion par le travail !
Dans la grande religion économique dont il est vrai qu'elle tend à se confondre avec le travail, notamment depuis que les managers en chef sont parvenus à faire entrer l'idéologie travailliste dans l'esprit de nombreuses personnes (voyez comme on travaille sur soi, le sport, non pas pour trouver l'ouverture mais parce que nous sommes les patrons de nous-mêmes etc.) Nous n'avons jamais voulu d'emploi, ce qu'il y a derrière la volonté de l'emploi, c'est le désir de vie, de dépasser la maigre vie qui nous est faite, d'avoir assez d'argent pour manger (de la merde, la plupart du temps) et de la sociabilité (rencontrer des gens, affirmer « une utilité dans la société ».) Si c'est bien ce que beaucoup se disent, l'argent d'un pauvre emploi ne garantira pas de vivre beaucoup mieux, jamais le travail n'a été la sociabilité mais plutôt son exact contraire. Fondamentalement, nous nous contrefoutons d'être utiles à cette société, nous voulons la vie, la véritable et nous ne pouvons concevoir de se sentir utiles que dans la lutte et la réalité, la tangibilité de la vie que l'ordre actuel dénie à tous, chômeurs ou non. Le RSA permet à beaucoup d'entre nous de déserter. Mais déserter est un devenir, il faut travailler (nous avons osé le mot) à rendre la désertion possible. Il n'y a pas de dehors à l'Empire, sinon en nous. Et même là, au vu des nouvelles formes de pouvoir, l'intégration de l'idéologie évoquée plus tôt, la fascisation en cours, ce dehors semble disparaitre ou se cacher. On le retrouve de moins en moins dans les regards que nous croisons. Et c'est parce qu'il n'y a pas de dehors à l'Empire qu'il n'est pas tant question de déserter que de cultiver la désertion. Le RSA, faiblement, est l'une de ses choses qui permettent de cultiver, de créer les conditions futures de la désertion, individuellement mais parfois collectivement. Combien de nos camarades se servent du RSA pour essayer de créer un dehors, de cultiver la désertion en animant des journaux, des médias par exemple ?
Ce n'est pas le RSA en lui même, c'est toujours la lutte. Il faut déclarer ici un terrain de combat. Ceci est un appel pour dire, camarades chômeurs, camarades chômeurs résistants du Finistère et du Nord, que vous n'êtes pas seuls.
Ceci est un appel pour dire qu'il faut déclarer ici un terrain de combat, camarades écolos, féministes, camarades qui subissent ce qui vient mais surtout résistent et essayent de trouver des moyens de résister.
Le comité ingouvernable des demandeurs d'emploi
11.03.2026 à 07:51
Pisse de chien pourri
Texte intégral (2081 mots)
Je pisse, systématiquement, je pisse, pour oublier tous vos emmerdements. Je pisse, systématiquement, je suis un chien, j'aime ça, pisser, sans en avoir envie, je pisse, juste à renifler toutes vos embrouilles, vos vanités, vos faux semblants, vos ambitions illimitées, vos trahisons, vos discours éhontés, je pisse sur tout ce que je renifle, mâles ou femelles, coins de poubelles débordant de faux semblants, d'idéologies pourries, ça sent bon, je pisse, sur tous les trottoirs avec les vitrines aux écrans fondus du bleu cravaté des annonceurs dans la tonalité, je pisse, je suis un chien, la laisse me retient, je pisse.
Dès que le jour se lève je colle mon museau au bas de la porte, histoire de faire comprendre à ceux qui l'ouvrent et la ferment, bouclent ma laisse, mais boivent tranquillement leur café en frottant la surface du téléphone, que le moment est venu, c'est maintenant ou je pisse céans, vite, vite, on sort, souvent on me comprend. Sinon, et on le sait, ma vengeance serait terrible : tout sens dessus dessous, cassé, saccagé, mordu, déchiré. ça y est, le trottoir est à moi, je rase les murs, j'ausculte le sol, je lève la patte, une fois et encore, encore, la laisse me freine, tiens, pourquoi ? Je me retourne et supplie mon maître qui me retient : il caresse son portable, c'est la raison qui nous empêche d'avancer, je repisse au même endroit, je n'aime pas ça. Je m'arrête et m'assieds. Alors, ça vient ? On n'a pas encore tout dit ? Je m'impatiente et remue mes oreilles. Une dame chien passe, j'ai juste le temps de lui renifler le derrière avant que ma laisse ne me tire en arrière, je me cabre, mais n'y peux rien, ça sentait bon, j'émets un grognement étranglé puis je cède, mon maître a repris sa conversation avec son écran et on avance tout doucement. Je repère une herbe, toute fraîche, bien verte, on n'a pas encore trop pissé dessus, je flaire la bonne aventure et vide ma vessie des quelques gouttes qu'elle contient encore. Derrière moi, on va amplifier l'arrosage, j'entends déjà les couinements des camarades qui suivent. Car nous tous, on pisse, sur vous surtout, mais ça ne se voit pas, c'est dans nos têtes. « Assis » clame mon humain. Je fais semblant de ne pas entendre. Non mais quoi, qu'est-ce qu'il croit : assis, debout, couché, je n'en peux mais. Je fais le sourd. « Assis » et le voilà qui tire sur ma laisse. J'ai le souffle coupé, je ne peux même pas aboyer. Je crache, je tousse et j'obtempère. Je pose mon derrière sur le trottoir et je le regarde, fier de sa toute puissance et du dresseur à qui il m'a confié qui m'a appris quelques mots de la langue de mon humain. Bon, soyons aimable, il dépense des sommes exorbitantes pour moi, assis, debout, couché, laissons-le croire que j'obéis, mais dans ma tête, je pisse sur ses consignes. D'ailleurs, ça sent le mâle qui vient de nous doubler, je renifle et me redresse, je tire, je traîne mon nez par terre et je pisse. Mon humain suit. On croise une humaine à chien, elle aussi. Quand je pense qu'on nomme ainsi la frange qui recouvre le front, et le style, tiens, c'est vrai, cette fille, elle a du chien. Rien à voir avec un métissage animal. Non, son père n'était pas un des nôtres, comme je le croyais quand j'étais chiot. Elle a mauvais caractère, un caractère de chien, dit-on chez les humains qui n'en finissent pas de nous convoquer dans leurs expressions ! Ah, chienne de vie de chien ! Ah, tu vas voir, je te garde un chien de ma chienne, menacez-vous le copain qui vous a fait une entourloupe… Votre vocabulaire est riche de notre présence dans votre vie. Nous, on pisse partout sur vos trottoirs. Une herbe ici et là, depuis qu'on ne les arrache plus, elles croissent dans les moindres interstices, un petit pipi qui a coulé vers le caniveau et dessine comme un petit cours d'eau, tiens, je vais créer un affluent en levant la patte à mon tour, et je regarde le petit ruisseau s'enrichir d'un tracé nouveau. Ah, mon humain a faim. Il m'attache devant le magasin, me donne des consignes de sagesse, que je respecte, pur calcul, si je suis sage, j'aurai peut-être un morceau de sa brioche, ou une entière comme le copain qui a la sienne chaque mercredi. Son maître, c'est Fred, et le bar de Fred, c'est l'Atelier. Mon humain, il connaît. Il ne m'y emmène pas, je ne bois pas, lui, si. Mais il me raconte ses sorties, parfois, quand elles dérangent l'horaire de nos balades, il me raconte par crainte de mes réactions.
Je vais voir Fred, me dit-il, je saluerai ton copain de ta part… Ben voyons, et moi , je vais laper mon écuelle ? Allez, je suis dehors, je tire sur ma laisse, j'ai devant moi un pneu de voiture qui ruisselle de plusieurs liquides tout frais, alors je tire, et je pisse. Et défie mon humain du regard. Il croit que je le remercie et me tend le reste de son pain aux raisins. Deux bouchées. Ingrat. Je pisse. Je suis un chien, pas une volaille à l'engrais. Je repisse. De plaisir et de rage. La femelle qui vient de passer ne s'est pas arrêtée. Dommage, son derrière sentait bon, j'ai eu le temps de renifler. Et je pense à mon humain qui me croit civilisé parce que je n'aboie pas au moindre bruit et qu'il a payé fort cher un dresseur, assis, stop, couché, et que j'obéis. Pour être tranquille, en réalité. Pour le rassurer sur son investissement. Bon chien, je suis. Et je remarque une poubelle oubliée. Je pisse et me retourne. Mon humain a les yeux sur son téléphone. Je m'arrête. Il secoue ma laisse. Allez, viens. Je repisse sur ses illusions et j'arrive en frétillant de la queue. Comme Argos presque mourant qui reconnaît Ulysse, il est le seul, sous son apparence de mendiant, Ulysse le maître du chiot qu'il était quand il est parti et qui revient après vingt ans d'errance. Ulysse enfin. Et le vieux chien ferme les yeux de bonheur et meurt. Nous les chiens, on ne peuple pas que les rues et les maisons. On a envahi une île dans un film d'animation de Wes Anderson ; et il ya longtemps déjà, Lassie, chien fidèle, a fait pleurer les enfants dans les écoles où on montrait le film. Fidèle ? C'est ce qu'on vous fait croire. On soigne vos illusions, on fait semblant, on a tout à y gagner, mais lisez un peu vos écrivains. La Fontaine a préféré le loup qui n'avait plus que la peau sur les os au chien gros et gras qui vante son mode de vie au service des humains. Car le loup, affamé, d'abord séduit, s'enquiert du col pelé du molosse :« Rien – Quoi rien ? Peu de chose, du collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez est peut-être la cause. » lui explique le chien. Vous ne courez donc pas où vous voulez, s'alarme le loup : « ...de tous vos repas, je ne veux en aucune sorte. Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore. » Je rêve en reniflant les traces d'un copain et je lève la patte. Loup y es-tu ? Et je pisse et je songe au valeureux Croc Blanc dont les exploits ont séduit bien des enfants. Jamais il ne lève la patte , lui. Mon humain s'est arrêté, il allume une cigarette. Je pose mon arrière-train au sol. Sa bouche n'est pas enduite de phosphore comme la gueule du chien des Baskerville qui crache des flammes pour faire régner une terreur mortelle. Dont la légende sert à masquer un projet criminel. Mon humain me regarde en soufflant la fumée. Il ne se doute de rien. Il croit que je le crains. Sans flammes autour de lui ? Je pisse en attendant qu'il redémarre. Un grognement sourd de mon gosier : quel est ce jeune animal mince comme un lévrier et sans poils qui s'approche ? Je montre mes dents. Son humaine tire la laisse. Il raidit ses pattes, j'entends ses ongles qui grattent le bitume du trottoir. Il a peur. Elle aussi. Tant mieux. C'est ma nature sauvage qui infuse mes muscles. Ma mâchoire se raidit. Calme, dit mon humain, qui n'a sans doute jamais lu Jack London. Et vous ? On nous traîne le long des trottoirs, on pisse, on attend le signal de nos humains pour avancer, on a appris. Mais qu'on ne s'y fie pas… On vous sert. On vous aime. On vous distrait. On vous amuse. Aujourd'hui. Mais ceux qui ont été les esclaves de vos marchés, devant les traîneaux, roués de coups, affamés, épuisés dans le froid et sous le fouet rageur ? On n'oublie pas. Vous n'aviez pas de limites. Nous non plus parfois. Mon humain s'arrête devant une petite annonce de « dogsitter » accrochée au lampadaire. Voudrait-il confier ma sortie à l'annonceur ? Pour trois sous, un nouveau maître qui propose de me sortir le temps d'une promenade, avec deux ou trois autres qui tireront la laisse chacun de leur côté. Non merci. Mon humain prend l'annonce en photo. Grrrr… Mes poils se hérissent. Un chien passe. Mes narines se soulèvent. Je sens la rage qui affleure. En rentrant je vais mettre en pièces les coussins. Je penserai à Buck. London, lui, a tout compris de nos compromissions et de notre nature véritable. Vous n'avez pas remarqué le nom du compagnon de Tintin,votre héros de bd : Milou ? Moitié de loup, évidemment. Capable de tout. Comme Buck ? Qui, dans l'enfer de la neige et du froid, menait vos traîneaux ? Je lève la patte. Je pisse sur la neige imaginaire. Buck, d'avoir survécu au pire est devenu le plus puissant et le plus redoutable de la meute des chiens de traîneaux. Sa ruse ? celle du loup, une ruse diabolique ; son intelligence ? celle du chien de berger. Buck aimait Thornton, son maître , chercheur d'or et complice, ils jouaient tous les deux, mais il a pris l'habitude de s'échapper dans la forêt, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Là, il sentait en lui le frissonnement de sa nature profonde comme un appel. Il s'évadait, mais revenait au camp retrouver Thornton. Jusqu'au jour où Thornton fut tué. Des Yeehats avaient attaqué le campement. Buck était dans la forêt. Quand il découvrit la mort de son humain, fou de douleur et de rage, plus habile que les flèches qui le visaient, il massacra les meurtriers. Mes muscles tremblent. Moi aussi, je sens la rage qui monte. Doucement, doucement, mon humain tire la laisse. Alors Buck a rejoint les loups dans la forêt. Le lien ténu qui l'attachait aux humains était rompu. Sauvage et sanguinaire, libre enfin de toute soumission. Il a retrouvé les siens et, fort de la puissance acquise, il est devenu le chef de la bande.
Quelques années plus tard, écrit London, on a observé un changement dans la race des loups. « C'est alors que s'élève le chant d'un monde nouveau. »
Buck... je pisse et je repisse en regardant les ruisselets qui animent les trottoirs et je rêve au fleuve qu'ils deviendront quand, nous tous devenus Buck, la vague immense du pipi des chiens devenus loups submergera le monde des humains chercheurs d'or et que s'élèvera… Chut, écoutons bien...
Madeleine Micheau pour Buck et ses avatars et pour tous les loups en devenir.
12 février 2026.