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14.04.2026 à 12:57

Severance : la série qui parle de ton job mieux que toi

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Texte intégral (4216 mots)

Série « phénomène », Severance doit son immense succès aussi bien critique que public à de multiples facteurs, qu'il s'agisse de l'originalité de son scénario, de son jeu d'acteurs, de sa grande qualité esthétique, etc. Mais une autre dimension qui a sans nul doute contribué à son succès est l'acuité avec laquelle elle a su décrire les transformations contemporaines du travail – et le désarroi dans lequel celles-ci nous plongent toutes et tous.

Il n'est d'ailleurs pas anodin que severance signifie « dissocié », mais aussi une rupture de contrat de travail ou une indemnité de licenciement (« severance package / pay »). C'est précisément cette dimension – la portée heuristique de la série sur les reconfigurations du monde du travail – que cet article se propose d'explorer.

Résumé des faits : Mark S. travaille pour Lumon Industries où il dirige une équipe dont les employés acceptent volontairement de se faire implanter une puce dans le cerveau qui permet de dissocier totalement la vie au travail de la vie en dehors du travail. L'avatar qui travaille dans les bureau de Lumon ne connaît rien de la personne qu'il est à l'extérieur, l'employé qui se rend chaque matin à l'entreprise n'a pas la moindre connaissance ni le moindre souvenir de ce à quoi il passe ses journées rémunérées. En l'occurrence, le travail de l'équipe consiste à « raffiner des macrodonnées », soit à repérer certains chiffres sur un écran d'ordinateur et à les détruire. Cependant, la routine des protagonistes va être chamboulée lorsqu'une nouvelle arrivante refuse de vivre la séparation entre ses deux personnalités et s'oppose aux règles imposées par l'encadrement, conduisant à une remise en question de l'ensemble de l'équipe de la finalité de son travail.

La série déploie donc un « high concept » teinté d'étrangeté confinant parfois à l'absurde, et donne à voir les velléités de contrôle total d'une organisation sur ses salariés. Dans cet article, il s'agira de nous demander ce que Severance nous dit du travail aujourd'hui, et en quoi – bien que sous une forme dystopique et donc nécessairement « exagérée » – elle constitue une allégorie des nouvelles formes d'aliénation au travail. Pour y répondre, nous croiserons en chemin de nombreux concepts et auteurs, des « bullshit jobs » au mythe de l'entrepreneur, en passant par les institutions totales.

Du sens introuvable : le raffinement des macrodonnées comme bullshit job

Le mystère entourant la finalité du travail de l'équipe de Mark S. a donné lieu à de multiples théories sur internet : Lumon développe-t-elle un procédé de transfert de conscience ? S'agit-il davantage de clonage ? Est-ce qu'il ne serait pas plutôt question de ressusciter son fondateur Kier Egan ? Si, pour le moment, il n'y a pas de réponse tranchée, l'intérêt de la série repose finalement autant sur le mystère entourant le travail de Mark et ses collègues, que sur le portrait qu'elle dresse du travail. De fait, les employés de Lumon n'ont aucune idée de la finalité du travail pour lequel ils œuvrent sans relâche : fixant d'énigmatiques séries de chiffres défilant sans discontinuer sur leur écran, ils les placent dans une corbeille, sans être en mesure d'expliquer précisément pourquoi si ce n'est qu'ils « font peur ».

On pense inévitablement au concept de bullshit job développé par le regretté David Graeber, qui décrivait celui-ci comme « une forme d'emploi rémunéré si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu'il se sente obligé de faire croire le contraire ». [1] Si le capitalisme et la possession des moyens de production par les capitalistes empêchaient les salariés de définir quoi produire et comment, le stade ultime du travail sous régime capitaliste conduit ces derniers à s'interroger sur le sens même de leur job, autrement dit le pourquoi. Que l'on songe aux consultants, experts en marketing, ou autres chiefs happiness manager, Mark S. et consorts sont également dans l'incapacité de déterminer les finalités de leur travail – mais aussi de justifier son existence. De fait, un emploi est dit « bullshit » selon Graeber, si le salarié juge son travail « parfois » ou « jamais » utile aux autres, et y ressent souvent de l'ennui ou n'y éprouve pas souvent la « fierté du travail bien fait ». La série pousse le concept jusqu'à son paroxysme puisque, « dissociés », les employés de Lumon sont dans l'incapacité d'expliquer leur travail ou d'en éprouver de la fierté, pour la bonne et simple raison qu'ils n'en ont aucun souvenir en dehors du bureau.

Toutefois, l'usage inflationniste du concept de Graeber du fait de son succès a souvent mis de côté un aspect essentiel des bullshit jobs : il s'agit d'emplois à priori prestigieux. Ainsi, si l'on peut à juste titre douter de l'utilité sociale d'emplois comme celui de « juicer », téléprospecteur ou « data labeler », les bullshit jobs concernent d'abord et avant tout des emplois bien rémunérés de « cols blancs ». Si nous ne disposons pas d'informations sur la rémunération de Mark et ses collègues, le clinquant des locaux et les importants moyens à disposition de chacune des équipes nous conduisent à penser qu'ils sont relativement bien payés. Le terme de bullshit job semble dès lors pouvoir s'appliquer.

Si le travail des protagonistes peut paraître absurde du point de vue du spectateur, ces derniers ne peuvent néanmoins s'empêcher d'y chercher un sens. De fait, le travail occupe une place centrale dans nos existences – nous passons bien souvent plus de temps avec nos collègues qu'avec notre famille – et représente une composante majeure de notre identité sociale à l'aune de laquelle nous sommes jugés par autrui. Même « dissociés » et privés de tout souvenir de leur activité professionnelle une fois rentrés chez eux, les protagonistes ne cessent pourtant de parler de leur travail.

Ce qui est dissocié dans la série, c'est non seulement l'individu au travail et hors travail, la persona professionnelle et privée, mais plus fondamentalement le producteur du consommateur. Le capitalisme ne cesse, sous couvert de proposer des prix toujours plus attractifs, de pressurer le travail au profit du capital, et d'invisibiliser la figure du producteur au bénéfice de celle d'un consommateur jouissant sans entrave. Se déploie ainsi un récit cherchant à faire oublier que le consommateur hédoniste et le producteur aliéné constituent un seul et même individu. Mark.S et Mark Scout (son « outtie ») sont une seule et même personne soumise à un système d'exploitation qui agit aussi bien sur sa conscience que ses conditions matérielles d'existence.

Si les protagonistes cherchent à trouver un sens à un travail absurde, cette absurdité n'est pas le fruit du hasard, mais est savamment orchestrée par la firme qui exerce un contrôle tant physique que mental sur ceux-ci. En ce sens, Lumon s'apparente à une institution totale.

Lumon, ou l'entreprise comme institution totale

Erving Goffman définit l'institution totale comme : « Un lieu de résidence ou de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. » [2] Qu'il s'agisse d'une prison, d'un hôpital psychiatrique ou des locaux d'une entreprise de biotechnologie, l'institution totale impose donc une coupure vis-à-vis de l'extérieur. De fait, si Mark et son équipe rentrent physiquement chez eux à la fin de la journée, leur « innie » quant à lui se réveille pour une nouvelle journée un quart de seconde à peine après avoir passé le pas des portes de l'ascenseur. C'est là où le concept de Severance s'avère on ne peut plus heuristique : certes si l'entreprise ne vous accapare pas tout votre temps physique, en revanche elle monopolise l'entièreté de votre espace mental en vous coupant de l'extérieur – vous ne pouvez vous empêcher d'y penser une fois chez vous. C'est finalement un vieux rêve des capitalistes qui trouve ici son illustration : des salariés corvéables à merci, et totalement – littéralement – dévoués à leur entreprise. Dans le monde « réel » ces velléités gagnent du terrain, comme en témoigne la popularisation du rythme de travail « 996 » au sein de certaines entreprises de la Silicon Valley, consistant à travailler de 9h du matin à 9h du soir, 6 jours par semaine.

Lorsqu'il arrive dans une institution totale, l'individu subit un travail de dépersonnalisation consistant à lui retirer ce qui faisait son identité sociale préalablement à son entrée dans l'institution, et à lui en imposer une nouvelle. Cela peut passer par l'imposition d'un uniforme, d'un numéro de matricule, par le fait de lui retirer ses effets personnels, etc. Ce travail de l'institution a pour but de rendre façonnable et soumis l'individu, qui n'est désormais vu et considéré que comme reclus de l'institution. N'ayant aucun souvenir de leur vie d'avant et/ou à l'extérieur de leur travail, les membres de l'équipe de Mark ne disposent d'aucune information sur leur nom de famille – si ce n'est son initiale –, ils ne se considèrent – et ne sont considérés – que comme des employés de l'équipe de raffinement des macrodonnées. Lumon est donc en mesure d'agir sur la psyché de ses salariés, qui, en raison de l'opération cérébrale qu'ils ont subie, en sont réduits à spéculer sur leurs « outties » et leurs vies à l'extérieur de Lumon (sont-ils en couple ? Ont-ils des enfants ? etc.).

Une autre caractéristique de l'institution totale est le système de privilèges qui s'exerce en son sein. En effet pour les reclus de l'institution il n'est nullement question de droits, mais plutôt de privilèges – qui leur sont accordés ou non. Ceux-ci sont essentiels pour maintenir la viabilité du système car ils permettent d'assurer la coopération des reclus. Dans la série, les employés reçoivent ainsi des informations sur leur vie « à l'extérieur » quand ils se comportent bien (Mark apprend qu'il a perdu sa femme, Dylan qu'il a un enfant), voire ont la possibilité de rencontrer leur femme, comme pour Dylan G. Ces privilèges s'avèrent d'autant plus efficaces pour s'assurer du contrôle des reclus que, l'espace d'un instant, ils leur permettent de retrouver quelque chose de leur vie d'avant et de quitter l'ordinaire d'un quotidien carcéral.

Enfin une des caractéristiques essentielles de l'institution totale est l'existence de surveillés – autrement dit l'équipe de Mark –, mais aussi de surveillants chargés d'appliquer des mesures disciplinaires en dernier recours. Si ces mesures ne constituent pas le cœur du dispositif, elles sont néanmoins le moyen de faire comprendre aux reclus qu'il y a un règlement à respecter. Dans la série – mais aussi dans le monde du travail contemporain – ce rôle de surveillance est assuré par le manager.

L'ère des managers : séduire, surveiller et punir

Comme l'explique Nicolas. Framont, chaque organisation du travail requiert un type de hiérarchie spécifique. Concernant le règne de l'« ère des managers » entamé depuis la fin du XXe siècle, il s'agit du « pouvoir de ceux qui savent, au service de ceux qui possèdent, sur celles et ceux qui font ». [3] Si pendant longtemps le patron « chef de famille » régnait sans partage au sein de l'entreprise, considérant ses salariés comme ses enfants qu'il s'agissait d'éduquer mais aussi de réprimander au besoin, désormais c'est d'abord le manager que l'on retrouve dans l'entreprise contemporaine.

Dans la série, celui-ci est incarné par M. Milchick, personnage aussi drôle qu'inquiétant. Ce dernier peut en effet se montrer accueillant à l'égard des salariés dont il a la charge, leur offrant une corbeille de fruits ou organisant des moments « conviviaux » à l'instar des « waffle parties ». On retrouve cette facette du travail à l'ère du management au sein des entreprises de la Silicon Valley, où il s'agit de « séduire » les salariés en leur offrant tout un tas de services : séances de yoga, tables de ping-pong, restauration de qualité, etc.

Cependant dans la série ces moments apparaissent étranges car ils sont minutés et imposés – les employés n'acceptant pas de jouer le jeu étant aussitôt réprimandés. À travers sa mise en scène, la série fait voler en éclats l'apparente convivialité dont se prémunissent les entreprises modernes, pour y dévoiler la finalité première de ces services : s'assurer du consentement du salarié à sa propre exploitation, autrement dit sa « servitude volontaire ». Ainsi lorsque Helly R. enfreint les règles, Milchick la convoque dans la break room, l'obligeant à réciter des excuses jusqu'à épuisement. On touche là à la raison d'être du manager : faire respecter l'autorité et inculquer des normes d'obéissance aux salariés ; le manager est précisément là pour empêcher toute remise en question voire même tout questionnement sur le qui, le quoi et le pourquoi du travail. Comme l'explique Nicolas Framont : « le rôle du chef bureaucratique est précisément d'éviter tout questionnement de fond : pourquoi on travaille ? pour qui ? à qui revient quoi ? cela ne doit jamais être abordé. Pour éviter cela, toute la réalité doit être noyée sous des mots, des façons de raisonner et des procédures qui empêchent toute remise en question des politiques menées. » [4] Le manager va en permanence invoquer des procédures et règlements, et user d'un langage neutralisant toute discussion possible sur le travail. Cet aspect du langage est essentiel, comme l'illustre la scène où Milchick se fera rappeler à l'ordre par le conseil d'administration (« board ») en étant accusé d'utiliser des mots « trop compliqués ». À ce titre, il est d'ailleurs tout à fait significatif que les paroles du board soient incompréhensibles pour le spectateur, illustrant le fait que le langage comme les objectifs de l'entreprise capitaliste sont inaudibles et abscons pour le profane. Le dominant est donc lui aussi dominé par un système qui lui impose un langage creux et stéréotypé et se doit d'œuvrer au nom de la performance et de l'efficacité en mettant de côté toute autre considération s'écartant du cadre.

Si Lumon s'applique à mettre en œuvre un contrôle aussi bien physique que mental sur ses salariés, reste une dernière pièce essentielle venant se positionner au sommet de cet édifice, et qui a pour fonction de faire tenir le tout ensemble et d'en assurer sa perpétuation : l'entrepreneur.

Le mythe de Kier, l'entrepreneur

Il est un personnage qui, tout en étant absent physiquement, est néanmoins omniprésent dans le récit : Kier. Fondateur de Lumon, il est celui par qui tout est arrivé, autrement dit l'entrepreneur. Personnage énigmatique dont le dessein échappe au spectateur, Kier incarne à lui seul l'entreprise – qu'importe que celui-ci ait disparu depuis près d'un siècle. Lumon est donc anthropomorphisée sous les traits de son créateur et chacune de ses décisions ne semble relever que de la volonté de ce dernier.

Bienfaiteurs de l'humanité, travaillant sans relâche, prenant des risques inconsidérés, les vertus des entrepreneurs sont ressassées ad nauseam dans les médias mainstream. Comme l'explique Anthony Galluzzo, l'entrepreneur se différencie du patron et de l'homme d'affaires. Si le patron, qui fait travailler des subordonnés et dépend de leur travail et de son exploitation, et l'homme d'affaires qui commerce et spécule, sont des figures détestées par le plus grand nombre, l'entrepreneur lui est un « créateur inspiré s'élevant au-dessus des basses contingences de la production et de l'échange ». [5] Ainsi, à la différence de l'homme d'affaires corrompu qui n'est agi que par l'intérêt financier, l'entrepreneur est un génie dévoré par une passion qui « mène une quête sacrificielle pour faire triompher le Beau. » [6] En ce sens, il constitue un mythe essentiel permettant au capitalisme d'assurer sa survie en dichotomisant la classe capitaliste. Les figures de l'entrepreneur et de l'homme d'affaires sont séparées par une différence de nature morale (intérêt vs désintérêt, business vs art, etc.), invisibilisant le fait que tous deux participent à un même régime d'accumulation. Si l'homme d'affaires est « conservateur », et la conséquence d'une sclérose du marché en entretenant un monopole, l'entrepreneur lui est « disruptif », « anti-establishment », et constitue l'incarnation de la « destruction créatrice » de Schumpeter, qui, par son action, « guide les marchés et fait advenir un nouveau monde ». [7]

Kier s'inscrit dans les clichés véhiculés sur les des entrepreneurs – et plus généralement des « génies » : fêlure originelle (mort de son frère jumeau), origines modestes (il travaille dès l'âge de 12 ans), etc. Telle qu'elle est montrée au spectateur, la figure de Kier suit le storytelling entretenu par Lumon – l'entreprise allant même jusqu'à édifier un musée dédié à la gloire de son créateur dans l'enceinte de ses locaux. Nulle part dans l'ascension de sa « success story » il n'est fait mention d'autres acteurs (les employés, les investisseurs, l'Etat, etc.) ou facteurs (le réseau social de Kier, le capital culturel transmis par ses parents, etc.). Tout concourt en effet à entretenir le mythe du génie « autoengendré » indépendant de toute détermination sociale.

Severance, ou la tentation du contrôle total du travail par le capitalisme

Severance constitue donc une satire en même temps qu'une illustration éclairante des mutations contemporaines du travail. Si la série emprunte volontiers un ton et une imagerie dystopique, dans le même temps elle pousse jusqu'à leur limite des logiques déjà à l'œuvre au sein du capitalisme contemporain.

En faisant apparaître Lumon comme une institution totale, la série illustre le fantasme de contrôle total du travail par le capitalisme. Elle montre comment celui-ci s'efforce de capter l'ensemble de la subjectivité des salariés, afin de neutraliser toute forme de conflictualité et d'assurer la continuité du système productif. Le manager occupe une place centrale dans ce dispositif en maintenant un contrôle permanent des salariés afin de faire en sorte que les objectifs d'un board invisible et incompréhensible pour l'observateur extérieur soient respectés.

Toute cette machinerie ne serait pas possible sans la figure de l'entrepreneur qui assure une cohérence et une « vision » à l'ensemble et constitue un récit nécessaire à la perpétuation du système capitaliste, invisibilisant les travailleurs et les rapports de domination et d'exploitation consubstantiels à ce dernier.

La série vise finalement moins à montrer ce que font les travailleurs que ce que le travail fait aux individus. Le travailleur contemporain est dissocié du consommateur hédoniste, cependant que la sphère du travail n'a de cesse de coloniser ce qui est sensé lui être extérieur.

Mais cette ambition de contrôle total se heurte toutefois à une limite : le facteur humain. Au regard du travail effectué par Mark et ses collègues (observer des suites de chiffres incompréhensibles et les classer), on serait tenté de croire qu'il s'agit là d'une activité pouvant être effectué par une intelligence artificielle. Cependant, comme l'expriment les membres du Conseil d'administration, Mark constitue une pièce essentielle de l'énigmatique projet « Cold Harbor ». Comme le rappelle J-S.Carbonell, si les caisses automatiques n'ont pas remplacé les caissières, de même que les promesses d'usines sans ouvriers peinent à voir le jour, c'est parce que les investissements pour ce genre de technologies s'avèrent très coûteux, mais aussi parce que les humains demeurent bien plus flexibles que les machines. [8] La subjectivité de l'humain est donc essentielle pour la poursuite du travail, et puisqu'il ne semble pas possible de se passer de lui, le capitalisme invente sans cesse de nouvelles manières de contraindre celui-ci afin de le plier à ses desseins.

Mais ce qu'on nous enseigne également Severance, c'est que même dissociés et soumis à un intense contrôle, les individus parviennent toujours à déjouer la surveillance par des stratégies diverses. Si les récits produits par le capitalisme (mythe de l'entrepreneur, dissociation du producteur et du consommateur, etc.) sont hégémoniques dans le champ médiatique et politique, ils se heurtent toutefois à l'expérience concrète des travailleurs qui, loin d'être dupes, s'efforcent de garder une forme d'agentivité et de contrôle sur la façon de faire leur travail.

Julien Champigny


[1] Graeber, D. (2018). Bullshit jobs. Paris : Les liens qui libèrent.

[2] Goffman, E. (1961). Asiles. Paris : Éditions de Minuit.

[3] Framont, N. (2025). Vous ne détestez pas le lundi : vous détestez la domination au travail. Paris : Les liens qui libèrent.

[4] Ibid.

[5] Galuzzo, A. (2023). Le mythe de l'entrepreneur. Paris : Éditions Zones.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Carbonell, J.-S. (2022). Le futur du travail. Éditions Amsterdam.

14.04.2026 à 12:48

béla tarr c'est assez

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(mélanges 20)
Saad Chakali & Alexia Roux

- 13 avril / , ,
Lire plus (115 mots)

rien de plus beau / que ce peuple / avançant vers la lumière
sans loi / mais se donnant la main
il avance / n'agit pas / n'a pas besoin d'agir
le peuple avance / C'EST ASSEZ

14.04.2026 à 12:44

Les armes des faibles

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Formes quotidiennes de la résistance paysanne
James C. Scott

- 13 avril / , ,
Texte intégral (3680 mots)

Professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université de Yale, James C. Scott (1936–2024) soutient que l'absence de conflit ouvert ou de révolte n'est pas l'expression de la soumission des dominés à leur condition ni de leur acquiescement à l'ordre social en place. Deux ans d'enquête ethnographique à Sedaka, un village rizicole de Malaisie, à observer et interroger les villageois pauvres et aisé, lui ont permis de mettre en lumière les « armes des faibles » utilisées pour atténuer les effets de la domination.

Relevant de la « résistance quotidienne », elles prennent la forme de dérobades, de petits larcins, de blocages temporaires, et sur le plan symbolique, de calomnies, de racontars, de surnoms visant à ternir des réputations. Ses conclusions contredisent les concepts marxistes et gramsciens de « fausse conscience » et d'« hégémonie », puisqu'elles soutiennent que les dominés agissent de façon rationnelle, en pleine conscience des limites de leurs ressources politiques, économiques et symboliques.
Alors que les insurrections paysannes de grande ampleur ont suscité un engouement académique, renforcé par des données historiques et des archives plus fournies, bien qu'elles soient rares et quasiment toujours écrasées, sans obtenir jamais plus que quelques concessions arrachées à l'État ou aux propriétaires, ou un répit face à de nouvelles conditions de production, il préfère chercher à comprendre les formes quotidiennes de résistance paysanne qui s'arrêtent bien en-deçà des actes de défi collectifs délibérés. « Elles nécessitent peu ou pas de coordination ou de planification, représentent souvent une forme d'auto-assistance, et évitent la plupart du temps d'entrer en confrontation directe avec l'autorité ou avec les normes imposées par l'élite. » De par le monde, nombre de programmes gouvernementaux impopulaires ont en effet été « grignotés jusqu'à l'os par la résistance passive », de l'effondrement de l'armée confédérée et de l'économie du Sud lors de la guerre de sécession aux États-Unis aux formes impopulaires d'agriculture collectivisée. Souvent informelle, clandestine et intéressée par des gains immédiats et de fait, la résistance quotidienne est quasiment impossible à vaincre, ne s'aventurant jamais à contester les contours formels de la hiérarchie et du pouvoir, tandis que la subordination ouverte provoque des réactions plus rapides et plus féroces. Elle est bien documentée dans le cas de l'esclavage en Amérique. La discrétion et l'anonymat indispensables, ainsi que le peu de publicité faite par l'État sur ces insubordinations, contribuent à entretenir un stéréotype sur la paysannerie, « comme une classe alternant entre de longues périodes de passivité servile et des explosions de rage à la fois brèves, violentes, et futiles ».
Au contraire des tendances en sciences sociales à étudier les relations de classe sans s'attacher aux expériences des agents au centre de l'analyse, il revendique la nécessité d'étudier ces « acteurs en chair et en os » et appuie son approche sur la phénoménologie ou l'ethnométhodologie. Dans un village paysan, la classe est en concurrence avec les liens de parenté, de voisinage, d'affiliation politique, de religion, etc. « Le concept de classe, s'il est présent, l'est encodé dans des expériences concrètes et partagées qui reflètent à la fois la réalité culturelle et les données historiques des personnes concernées. »

Il consacre ensuite un chapitre à décrire « le décor de la résistance » :

  • Le modèle de croissance de la Malaisie fondé sur les exportations de bois tropicaux, d'étain, de caoutchouc et d'huile de palme dans lequel le secteur rizicole n'est pas une priorité de l'État.
  • L'attention portée sur ce secteur pour garantir l'approvisionnement en riz pour la consommation intérieure.
  • La mise en place de la Nouvelle politique économique, un ensemble de réformes « molles », sans volonté de restructuration profonde des relations de propriété ni des droits s'y rattachant, pour traiter les problèmes de pauvreté et les écart croissants entre revenus qui devenaient une menace pour la paix sociale et l'hégémonie électorale du parti dominant depuis l'indépendance : l'Organisation nationale des Malais unis (UMNO).
  • L'incidence réelle de ces programmes (financement d'infrastructures et de biens collectifs, aide à la réinstallation) sur la réduction de la pauvreté.
  • Les résultats de la double culture lancée au début des années 1970 : augmentation de la production jusqu'à 2,5 fois le niveau antérieur, augmentation des revenus moyens de moitié, mais de façon disproportionnée pour les grands propriétaires de terres ou de capital, disparition de la malnutrition, de l'anémie, de la mortalité infantile et de l'immigration à l'entre-saison. Mais dès 1978, les moissonneuses-batteuses éliminent une grande partie des nouveaux emplois.

11% des exploitations mesurent plus de 10 relong (2,8 hectares), représentant 42 % de la surface rizicole. La majorité des propriétaires, 61,8 %, possèdent des surfaces inférieures à un hectare, qui est le minimum pour dépasser le seuil de pauvreté. Avec la double récolte, la valeur des terrains a été multipliée par cinq.
On retrouve trois régimes : les propriétaires exploitants, les paysans métayers qui louent des terrains pour les cultiver, et les propriétaires métayers. Mais il n'est pas rare de rencontrer des cultivateurs qui exploitent leur propre terrain, en louent un second et font occasionnellement la moisson sur d'autres champs contre un salaire. Cependant, la double moisson, les rendements plus élevés grâce à la distribution d'engrais gratuit et la mécanisation ont poussé les propriétaires à cultiver eux-mêmes leurs terres ou à les diviser entre leurs descendants. Le métayage a ainsi complètement disparu.
Il ne sera pas possible de rapporter tout ce qu'évoque l'auteur – tableaux à l'appui :

  • Le remplacement des loyers versés en espèce ou en part de récolte après celle-ci, par des pajaks, contrats locatifs longue durée (jusqu'à dix ou douze saisons) dont le loyer est payé en une seule fois au moment de la signature du contrat.
  • L'impact de la mécanisation sur les différentes étapes de la culture : préparation de la terre, repiquage, récolte et battage.
  • Le rôle l'antenne locale de la Muda Agricultural Development Authority (MADA) et des associations d'agriculteurs dans la distribution des crédits… à ses membres.

Sedaka compte 74 foyers, disposés de part et d'autre d'une piste de terre d'un kilomètre et demi. Deux commerces de proximité se partagent la clientèle en fonction de leur affiliation politique. Le montant des loyers suivait, en 1979, un système à deux vitesses :

  • inférieur au prix du marché en cas de lien de parenté ou de voisinage.
  • supérieur au montant maximal fixé en proportion de la récolte moyenne pour les autres.

Avec l'utilisation des tracteurs (possédés par quatre villageois), l'usage des buffles (dont pratiquement chaque foyer dispose), le glanage comme stratégie de subsistance ont quasiment disparu. Le système kupang, somme d'argent fixe pour une journée ou une matinée de travail, se développe et remplace les négociations antérieures. Après l'apparition des moissonneuses-batteuses, l'habitude de la « dîme islamique privée » a disparu également. L'ensemencement se fait de plus en plus à la volée, empiétant sur le repiquage manuel, grande source de travail salarié. Peu à peu, c'est le lien économique traditionnel entre riches et pauvres qui disparaît tandis que la migration pendulaire lié au travail salarié en ville, est en train de devenir un mode de vie.
Mi-1978, une polémique a eu lieu à propos de la gestion du programme d'aide aux victimes de la sécheresse dont ont bénéficié les partisans de Mada, en pleine campagne pour les élections législatives. Fin 1979, c'est la distribution aux seuls proches de UMNO de 20 000 M$ du fond consacré au « programme de développement des villages » qui a provoqué la controverse. Toutefois, une majorité de villageois demeurent membres du PAS, pour de multiples raisons, notamment familiales et par « opposition populiste aux politiques gouvernementales et aux inégalités qu'elles engendrent ».

James C. Scott étudie ensuite ces événements et leurs conséquences « à travers le regard partisan de deux groupes de villageois – les gagnants et les perdants. », rapportant différents propos et analyses de ceux-ci. Au-delà de leurs antagonismes de classe, tous les cultivateurs ont certains intérêts en commun, notamment obtenir un prix garanti le plus haut possible, aussi est-ce « une lutte des classes continue de basse intensité qui se joue », faite de résistances sporadiques et de guerre des mots.
Si tout le monde est d'accord pour reconnaître que la double culture a entraîné des effets bénéfiques et que désormais tous les habitants ont pratiquement assez de riz à manger sur l'année, des mécontentements demeurent. Les cultivateurs aisés, pourtant principaux bénéficiaires, se plaignent de l'impossibilité d'acheter de nouvelles terres, du coût de la vie, des difficultés à recruter de la main-d'œuvre et de la disparition du temps libre entre deux récoltes. Ils ne reconnaissent pas la moindre amélioration et considèrent que les pauvres s'en sont mieux sortis. Les villageois les plus précaires mesurent avec précision ce qu'ils ont perdu en salaire, en travail en don.
Un sentiment très fort s'exprime au sein du village, que l'ordre naturel des relations économiques locales a été bouleversé par la moissonneuse-batteuse. Désormais, une « machine récolte tout l'argent » et « l'argent quitte le village ». Les considérations morales sont aussi omniprésentes dans les discours des pauvres, au sein d'une communauté régie par ses obligations des uns envers les autres « au-delà de leurs intérêts matériels immédiat » : ceux qui possèdent plus que pour couvrir leurs besoins devraient louer aux plus pauvres, sous peine d'être désignés comme avares. Les riches, pour justifier leur désengagement, insinuent qu'aider les pauvres par la charité ne fait qu'encourager des comportements blâmables. « La lutte idéologique menée pour définir le présent porte également sur la définition du passé. »

Un chapitre est consacré au « travail idéologique » des riches cultivateurs pour se débarrasser du « contexte normatif capitaliste de la vie au village » afin de se défaire de leurs obligations sociales : « Leur stratégie avec sa logique, ses applications et les résistances qu'ils rencontrent en chemin ». « Les croyances et les pratiques gouvernant les relations de classe ne sont pas figées, car comme tout ensemble de normes elles sont le produit historique de luttes et de négociations constantes. Il est toutefois possible d'identifier les grandes lignes de ce que ce processus de lutte a engendré, et qui forme l'environnement normatif du discours actuel. » L'aide apportée par un villageois à un autre est décrite avec le verbe tolong qui suppose un retour d'ascenseur équivalent (mais non identique), manière, pour les pauvres, de sauver les apparences et d'occulter l'humiliation d'être perçus comme inférieurs et dépendants. Tandis que les membres des classes supérieurs cherchent à présenter leurs gestes comme des faveurs, ceux des classes inférieures s'efforcent de les transformer en droits. Ces normes sociales sont aussi renforcées par la religion. L'auteur montre ensuite comment ce « contexte normatif » est l'objet de variations et de conflits d'interprétations : les riches contestent cette qualification en affirmant qu'ils parviennent tout juste à joindre les deux bouts. Comme ceux-ci contrôlent la scène publique, c'est seulement en privé que les pauvres les désignent comme tels. De la même façon, ces derniers cherchent à accentuer leur pauvreté. L'écart économique est également sujet à variation selon les points de vue. Il ne s'agit pas « de triviales différences d'opinion à propos de faits », mais de « la confrontation entre deux constructions sociales de ces faits, chacune étant imaginée et employée pour promouvoir les intérêts d'une classe particulière ».
L'auteur revient sur deux conflits qui ont agité le village : à propos du portail à l'entrée du chemin qui permet de prélever une taxe pour l'entretien de celui-ci, puis de la distribution hautement partisane de matériaux de construction dans le grand cadre du Programme d'amélioration des villages.
Il explique que la pauvreté n'est pas simplement un manque d'argent ou de calories – d'autant qu'à Sedaka personne n'est en danger de mourir de faim – mais surtout une incapacité de s'inscrire dans un ensemble d'égards culturels minimum qui permettent de définir le sens de la pleine citoyenneté au sein de la société locale.

Il observe ensuite « la lutte non spectaculaire mais omniprésente dirigée contre les conséquences du développement du capitalisme porté par l'État dans les campagnes ». Les profits de la double culture pour la classe dominante reposent plus sur la mise à l'écart et le remplacement des pauvres que sur leur exploitation directe. La complexité de la structure de classe à Sedaka, ainsi que les liens familiers, d'amitié, d'appartenance politique, de patronage et de pratique rituelle qui traversent les classes, rendent difficile la formation d'une opinion collective, et représentent un frein à l'action collective sur la plupart des enjeux. Il relève également l'extrême mobilité des populations rurales de Malaisie, prêtes à déménager et défricher un nouveau domaine ou partir travailler en ville, qui ont ainsi l'habitude de « voter avec leurs pieds ». Enfin, ce que Marx a nommé « la contrainte muette des rapports économiques », l'impératif quotidien de gagner sa vie, constitue un ultime obstacle à la résistance ouverte.
Il documente et décrit différentes stratégies observées :

  • Rumeurs de boycott et refus, de la part des femmes, de leurs services de repiquage aux propriétaires qui loueraient des moissonneuses, sous forme de fausses excuses mais à propos desquelles les cultivateurs n'étaient pas dupes.
  • Le « syndicalisme sans syndicat » avec des grèves non nommées pour faire pression sur les salaires.
  • Une solidarité entre pauvres, tentés d'entrer en concurrence les uns contre les autres, maintenue par les sanctions qu'ils peuvent infliger afin de s'assurer que personne ne sortent du rang.
  • Vol de fruits et surtout de riz (dans les poches ou la chemise) aux habitants les plus riches, sorte d'impôt prélevé par les pauvres pour remplacer les cadeaux et les salaires qu'ils ne reçoivent plus.
  • L'abattage par les pauvres de petits et plus rarement de gros bétail, qui causent des nuisances considérables faute d'enclos et de barbelés.

Une « répression routinière » (avertissements indirects, arrestations,…) tentent de maintenir « des frontières qu'aucun paysans sur ses gardes ne transgresserait délibérément ». « En d'autres termes, le contexte coercitif crée et maintient un cadre de privation relative de pouvoir au sein duquel « la contrainte des rapports économiques » peut dès lors prélever son tribu quotidien. » Un minimum de gages publics d'obtempérance de la part des pauvres est nécessaire lorsque les moyens d'existence reposent sur l'économie du village même s'il ne correspond pas aux opinions privées.
Des formes de résistance plus symboliques s'observent également : ragots, calomnies et commérages malveillants derrière lesquels sont désignées implicitement une règle ou une norme qui auraient été enfreintes.
James C. Scott conteste le « mélange de présupposés léninistes aussi bien que bourgeois » qui considère comme triviales ces actions mineures ou fugitives, et que la « vraie résistance » ne pourrait être qu'incarnée par des luttes organisée et à prétentions révolutionnaires. Ainsi la désintégration de l'armée russe ou de celle de Tchang Kaï-chek était le résultat de petits actes intéressés d'insubordination mais qui, mis bout à bout, ont créé une situation révolutionnaire. « Ignorer l'élément intéressé de la résistance paysanne revient à ignorer le contexte déterminé de la politique paysanne mais aussi de la plupart des agissements politiques des classes inférieures. C'est précisément la fusion de l'intérêt et de la résistance qui est la force vitale animant la résistance des paysans et des prolétaires. »

Le dernier chapitre est consacré à une discussion du concept gramscien d'hégémonie. James C. Scott analyse la « double manipulation symbolique de l'euphémisation » du pouvoir économique. En contestant, même très discrètement, la position idéologique des riches, les pauvres démontrent qu'elle les convainc peu. Les riches, eux-mêmes, en prenant en compte certains besoins des pauvres, contribuent à fragiliser leur domination idéologique. L'hégémonie doit, en théorie, assurer la paix sociale sans recours à l'appareil coercitif de l'État, mais l'auteur soutient que le capitalisme, pas plus que la féodalisme, n'est parvenu à la faire intérioriser par les classes subordonnées : l'obtempérance apparente ne découle pas nécessairement d'un soutien idéologique actif, mais aussi d'une résignation rétive. « Je crois que Gramsci fait erreur quand il affirme que le radicalisme des classes subordonnées réside davantage dans leurs actes que dans leurs croyances. C'est même plutôt l'inverse. Le comportement – en particulier dans les situations de pouvoir – est précisément le domaine où les classes dominées sont les plus contraintes. Et c'est au niveau des croyances et des interprétations – où elles peuvent s'aventurer sans risque – qu'elles sont les moins entravées. » La fonction première d'un système de domination est de « définir ce qui est réaliste et ce qui ne l'est pas, de « reléguer certains buts et certaines aspirations dans le domaine de l'impossible, du rêve futile, des vaines espérances ». En 1788, peu de paysans français parlaient des châteaux qu'ils allaient saccager en 1789, comme peu de paysans russes discutaient en 1916 des terres qu'ils allaient s'approprier en 1917, mais ils conservaient « une autonomie considérable pour construire une vie et une culture qui ne so[ie]nt pas entièrement contrôlées par la classe dominante ». « La sous-culture relativement non censurée des classes subordonnées est à chercher dans les lieux où elle est créée, derrière la scène », et n'est pas une réfutation systématique de l'idéologie dominante. Ainsi, il considère qu' « aucun ordre social ne semble inévitable » puisque nombre de pratiques rituelles renversent la distribution des statuts et des récompenses au sein de l'ordre social existant. Les pensées millénaristes et utopistes envisagent également un changement radical dans la distribution du pouvoir, de la richesse et des statuts. « La croyance au retour d'un roi juste, similaire à celui tsar-délivreur en Russie, représente un exemple frappant de la façon dont un mythe autrefois conservateur de royauté divine peut, dans les mains de la paysannerie, être transformé en mythe révolutionnaire par une sorte de ju-jitsu symbolique. Si la royauté en soi est maintenue symboliquement, le roi réel et l'ordre social qu'il représente sont niés. »
« Une idéologie hégémonique requiert, par définition, que ce qui relève en réalité de l'intérêt particulier soit reformulé et présenté comme un intérêt général. » Pour avoir le moindre espoir d'obtenir une obtempérance, elle doit toutefois tenir au moins une partie de ses promesses. Son érosion ou la lutte des classes proviennent de son incapacité à tenir celles-ci.
L'auteur rappelle que les ouvriers allemands de la Ruhr après la Première Guerre mondiale et avant leur révolution prolétarienne spontanée, pas plus que le prolétariat russe à la veille de la révolution bolchevique, ne présentaient de signe de sentiments révolutionnaires. Leurs revendications traduisaient exactement « ce que Lénine aurait appelé une conscience réformiste ou syndicale ». Une crise révolutionnaire, dont des leaders pourraient ensuite tirer avantage, ne dépend ni d'une conscience révolutionnaire ni d'une idéologie élaborée.
« Historiquement c'est le capitalisme qui a transformé les sociétés et brisé les rapports de production existants. Même un regard rapide jeté sur l'histoire montrera que le développement capitaliste requiert toujours la violation du “contrat social“ antérieur, qu'il avait, dans la plupart des cas, d'abord contribué à créer et à maintenir. » « Les enclosures, l'introduction de la machine agricole, l'invention du système manufacturier, l'utilisation de l'énergie vapeur, le développement de la chaîne de montage, et aujourd'hui la révolution de l'informatique et de la robotique, ont tous eu des conséquences matérielles et sociales massives qui ont sapé les conceptions antérieures du travail, de l'équité, de la sécurité, de l'obligation et des droits. »

Avec cette étude minutieuse, James C. Scott dévoile les rouages des rapports de domination et remet en cause le fameux concept d'hégémonie idéologique. Il met ainsi en lumière ce qu'il nomme « les armes des faibles », souvent invisibilisées par l'historiographie et invite à ne négliger ni leur rôle ni leur importance.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

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