14.09.2026 à 16:24
Un été marseillais : de la ville-fête à la ville qui brûle
« Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. »
- 14 septembre / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2Texte intégral (2486 mots)
Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.
L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.
Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.
À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.
Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.
Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.
Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.
Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.
Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.
Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.
Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.
Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.
La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.
Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.
Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.
Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.
Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.
Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.
C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.
Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.
Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?
Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.
Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.
Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.
Mais pour qui reste-t-il de la place ?
C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.
Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.
Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.
Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.
Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.
Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.
Quelque chose brûle.
Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.
Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.
C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.
Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.
Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.
Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.
De la sève mêlée de pus et de sang.
Laury Garcia Haouji
[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]
14.09.2026 à 16:04
Natalisme, eugénisme et technofascisme
Un couple et 41 embryons congelés pour augmenter le QI mondial
[Chroniques du bio-technofascisme en cours]
Texte intégral (3554 mots)
Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?
Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.
Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides
Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »
Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».
C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.
Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes
La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.
Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]
Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]
Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.
Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité
Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.
Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.
Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».
Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.
Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.
Shrese
[1] Par exemple : Courrier international, Science et Vie, Le Parisien, Le Point et Le Monde.
[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.
[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».
[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».
[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.
[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).
[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...
14.09.2026 à 15:58
Poèmes bricolés
Texte intégral (861 mots)
Pour S.
Vie est à nous
Un clou manque
Arrête ton cirque
Langue au chat
Le moindre mouvement le plus léger hasard
La peine d'essayer de comprendre on ne peut
Choses absentes passées ou futures
Art du puzzle
Merle distrait
Impatience et épluchures
Miettes le long des chemins
Éclipses
Chutes lyriques
Jours de guingois
Vie est à nous
●
D'où viens-tu
Oh de loin de partout ?
Rues
Cités
Passages ou galeries
Ponts et quais
Boulevards et avenues
Au bout du chemin
Am stram gram
Flèche
Flamme
Un bout de scotch
Histoire
Nœuds
Bifurcations
Lubies
Valise à la main
Des cercles concentriques
Tableaux violents
Vol inverse
L'embarras du choix
Bref les noyaux d'olive
L'imprévisible ?
●
La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man's land
Rock and roll
Ne comptez pas sur moi
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
La gueule à coups de poings
Neiges d'antan
Chômeurs partiels
Reines d'un jour
Humour noir
Colère intacte
Un clou manque
Verres faussés
●
Graviers
Tessons
Parenthèses
Sacs troués
Comptines
Poussières
Caresses
Liste des oublis
Ascenseurs
Escaliers mécaniques
Portes automatiques
Chiffons pris dans des grilles rouillées
●
Trois mots
À l'horizon
Tour de manège
Sous les sombres frondaisons
Plages
Terrasses balayées
Morales élémentaires
Pages en vrac
Bord de mer découpé
Abolis bibelots poussière écume
Ricochet cœur
One more time romance
●
Au détour des graphes
Plus court chemin
Suivi de l'écharde
Elle danse concise
Gravier de la mémoire
Précise
Parée de peu
Les jours et les nuits
Jadis et naguère
Choses et autres
●
Poème approximatif
Confort moderne
Bocard ventilateur
Valsez-vous ?
L'art de conjecturer
L'art de peindre
L'art de vérifier les dates
L'art de la fugue
Inconséquences
Ariette amorale
Ne pique pas les yeux
●
Le poing dans la
Petit bonheur la chance
Pleine pâte
Affaire d'habitude
Piaffer
Pouffer
Riffer
Pas bancal
Vieux quartier vitrifié
Expression d'atelier
Comptine en miettes
Beauté est dans la rue
●
La saison des autoportraits est passée
Bouche pleine de pointes
Perruque poudrée
Double méconnaissable
Relisant tes vieux carnets
Vaille que vaille
Théorie des graphes et agrafes
C'est tout ou rien
Bien mêler l'eau chaude et l'eau froide
Aux marches du palais
Y'a une tant belle fille
Quand je te lis je pleure
Entracte
Instants tangents ou chevauchants
Mots intervertis
Mots omis
Mots en trop
Mots écrits après coup en marge
Daniel Pozner
