30.06.2026 à 18:31
Il neige du phosphore blanc
Lire plus (142 mots)
Nos lectrices et lecteurs savent à quel point nous apprécions la musique de L'Êtrangère (qui nous avait gratifié d'un concert au bureau à revoir et écouter ici). Elle vient de sortir un nouveau clip pour le morceau Il neige du phosphore blanc inspiré d'un poème publié dans lundimatin. Le voici.
30.06.2026 à 18:19
Free party vs data centers : pour une politique du bug
Récit d'un week-end partisan et caniculaire contre le technofascisme
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 4Texte intégral (5791 mots)
Le week-end dernier en Belgique, s'est tenue la première action festive du mouvement Code Rouge contre l'installation de data centers. Entre une vague de perquisitions quelques jours plus tôt, la canicule et les orages, les évènements ont bifurqué de façon inattendue. Petit retour dispersé et photographique sur les enseignements du week-end.
Ces cata centers qui poussent comme des fleurs
En Belgique, le coup d'envoi de la lutte contre les data centers a eu lieu ce week-end, à Aiseau, près de Charleroi. Les géants de la tech ont élu la Belgique comme une de leurs terres privilégiées pour implanter des centres de données. Google, par exemple, a investi pour ses data centers des milliards aux alentours de Charleroi lors des 20 dernières années, 5 milliards rien que pour les deux prochaines années (2026-2027). Dans un rayon de 40km en Wallonie, l'entreprise en compte huit, cinq actifs aujourd'hui, deux en construction, et un dont le terrain vient d'être acheté. Si la gent wallonne est réputée chaleureuse et accueillante envers n'importe qui, le gouvernement de cette région réserve quant à lui son sens de l'accueil à des grandes entreprises qui viennent ravager ses territoires, s'accaparer ses ressources, le tout évidemment en recherchant la moindre possibilité d'évasion fiscale. Ce week-end une action Code Rouge, en lien avec des locaux en lutte, avait donc décidé d'occuper un site en construction pour un data center Google. Ce n'est toutefois pas vraiment le récit de cette action qui sera proposé ici, juste quelques notes sensibles sur les reconfigurations des conditions de lutte, sur les conditions changeantes de la guerre en cours pour celleux qui entendent encore, malgré tout, porter le fer contre l'Empire.
Peut-être quelques mots avant ces notes, sur les data centers. Nous pourrions compiler les chiffres (« les data centers c'est déjà 4% de la consommation énergétique belge, il est prévu que ce soit 10% au moins en 2035 », etc.) qui nous donnent raison, empiler les raisons suffisantes pour invoquer l'urgence de détruire ces infrastructures. Aussi fastidieux puisse être ce travail de base consistant à partager ce qui pour beaucoup relève de l'évidence, il est important et nécessaire (surtout quand la construction des data centers s'opère dans une opacité organisée) : moins pour s'attirer du soutien médiatique (même si nous ne pouvons nous permettre de nous excepter du puant jeu médiatique) que pour nouer des alliances précieuses qui fondent une communauté de lutte. Ici nous nous épargnerons ce travail en partageant simplement le discours de la Fronde Liégeoise Anti-Militariste (la FLAM), un des trois discours prononcés au début de l'action sur un campement militant établi en bord de cascade :
Qu'est-ce qu'un data center sinon l'infrastructure du désastre par excellence ?
Qu'est-ce qu'un data center sinon la dernière infrastructure stratégique du capitalisme pour assurer son renouvellement au prix de sacrifier plus que jamais le vivant ?Comme beaucoup le savent déjà, l'implantation des data centers, ces gros entrepôts qui stockent les data numériques, repose sur une logique prédative à au moins quatre niveaux :
- prédation de la terre, et notamment des terres arables dont on pourrait faire usage pour nous nourrir.
- prédation des terres rares, de minérais pour les serveurs de data centers et plus généralement pour toutes les technologies du numérique – des terres rares dont l'Europe ne dispose que très peu et dont elle doit se fournir ailleurs, dans les pays du Sud surtout . La numérisation du monde, la construction des data centers, tout cela repose sur une logique néo-coloniale et des procédés impérialistes d'une violence inouïe. Pour comprendre le génocide au Congo en ce moment, il n'y a peut-être pas à aller chercher beaucoup plus loin que ça. Les poches où nous glissons nos smartphone sont tâchées notamment du sang des congolais.es, tout autant que nos doigts et nos voix imbécilisés quand elles posent leurs questions à une intelligence artificielle.
- prédation de l'eau pour le refroidissement des serveurs, à l'heure où l'eau est en passe de devenir une denrée rare.
- prédation colossale de l'énergie... une demande à une intelligence artificielle c'est 10 fois plus de consommation énergétique qu'une simple requête sur un moteur de recherche.
Cette logique prédative est d'autant plus vive et mortifère que les militants de l'Économie construisent de plus en plus de data centers et des data centers de plus en plus gros.
Rien que la dimension manifestement écocidaire et néo-coloniale de ces infrastructures suffit à justifier l'urgence qu'il y a pour nous à empêcher par tous les moyens possibles et inimaginables toute construction de data centers.
Mais en tant que collectif anti-militariste, nous la FLAM (Fronde Liégeoise Anti-Militariste), on aimerait insister aussi sur une autre dimension des data centers. Nous aimerions les réinscrire comme des infrastructures clés non seulement de la vision de la société portée par ce qu'on appelle aujourd'hui le technofascisme mais aussi comme infrastructure clé des guerres impérialistes en cours et à venir.
Pour saisir d'abord l'ampleur de l'horreur technofasciste, il faut plonger dans le manifeste publié le 18 avril dernier par Palantir : un texte où l'entreprise présente clairement ses positions suprémacistes en proclamant par exemple que « certaines cultures ont permis des avancées essentielles ; d'autres demeurent dysfonctionnelles (...) se sont révélées médiocres, voire régressives et néfastes. ».
Cette entreprise vient d'ouvrir un bureau à Bruxelles pour signer des contrats avec la Belgique. Palantir fournit des logiciels pour aider au maintien de l'ordre autoritaire ; Palantir a collaboré au génocide à Gaza ; Palantir a également été utilisée comme support pour les rafles des milices fascistes de Trump ; Palantir a un président ouvertement masculiniste, pro-sioniste et néofasciste. Mais la puissance funeste de Palantir est strictement dépendante des data centers.
Le manifeste de Palantir constitue en fait « un changement majeur de régime dans lequel l'État doit être mis à la disposition d'un groupe capitaliste (...) ». Nos soi-disant « représentant.e.s », nos soi-disant élu.e.s de la démocratie ont l'intention de se/nous vendre à des acteurs qui affichent clairement leurs ambitions autoritaires et génocidaires !
Le projet technofasciste veut ainsi assurer le contrôle autoritaire des populations non seulement en faisant pulluler des technologies de surveillances artificiellement intelligentes à peu près partout dans l'espace public ; mais aussi en infiltrant le numérique et l'intelligence artificielle dans les moindres recoins de notre quotidien pour mieux connaître et donc mieux contrôler les sujets du pouvoir. Sans parler de l'impact délétère de ces technologies sur notre santé mentale, il faut insister sur le dynamique totalitaire du projet technofasciste.
En ce qui concerne les guerres impérialistes, nous voyons s'expérimenter aujourd'hui de nouvelles formes de guerres, où les robots parcourent les champs de batailles, où les drones menacent depuis les cieux, et où nombre d'armes sont rendues artificiellement intelligentes, c'est-à-dire sont dotées d'une intelligence qui se mesure à sa capacité létale. Ainsi le gouvernement belge voudrait investir un milliard d'euros jusqu'en 2030 pour construire des data centers réservés uniquement à l'armée. Il va sans dire que les investissements de plus en plus massifs vers le complexe militaro-industrielles se fait au détriment d'autres secteurs : notre anti-militarisme se doit d'être rattaché à la grève de l'enseignement actuelle, et à toute autre grève sauvage qui veut s'attaquer au néolibéralisme autoritaire.
Pour terminer, nous aimerions rajouter un point. L'horizon qui se dessine devant nous, avec les guerres, le technofascisme, le ravage des conditions de vie sur terre, cet horizon peut sembler pesant et inéluctable. Mais il faut rappeler que cette horizon nous pouvons le saboter, en changer les contours. Car les guerres, le technofascisme, l'écocide, tout ça ça se fabrique chez nous, comme ici avec le data center d'Aiseau. Il est important donc d'ancrer la lutte, de créer des collectifs qui veulent se réapproprier leur territoire. Nous ne pouvons pas appeler à la libération de la Palestine ou du Congo sans libérer nos propres territoires de la machine de guerre impérialiste.
Avec la FLAM, nous avons donc décidé de mener une guerre à la guerre qui se fabrique à Liège, de lancer une campagne nommée 'Désarmons Liège'. Car à Liège il y a un nombre impressionnant d'entreprises de l'armement. Nous débutons cette campagne maintenant en ciblant Thalès, une des pires entreprises du complexe militaro-industriel. Thalès a des sites de productions et beaucoup de collaborateurs divers sur Liège, Thalès a aussi un partenariat avec l'Université de Liège pour rendre artificiellement intelligente des roquettes. Il y a 2 semaines, par un blocage déterminé, nous avons empêché la commissaire de la défense européenne, Andrus Kubilius, de se rendre sur le site de Thalès et de la FN Herstal pour signer des contrats !
Où que nous soyons, il nous faut donc enquêter autour de chez nous pour mettre en lumière toutes les maillons de ce complexe militaro-industriel et du technofascisme, constituer des collectifs de luttes et trouver comment attaquer ensemble de la manière la plus efficace pour désarmer nos territoires et nous les réapproprier.
À tous ces néofascistes et autres marchands de mort qui ont décidé de répandre l'enfer sur terre, nous voulons qu'à leur tour leur vie devienne un enfer. Ce retour à l'envoyeur est nécessaire pour toucher à tous ces beaux moments collectifs de joie, de sens retrouvé, et de solidarité, comme celui que nous vivons aujourd'hui, comme chaque fois que nous nous rassemblons pour faire vivre un autre monde et s'attaquer au monde l'ennemi. Fuck l'impérialisme et ses guerres, à-bas le technofascisme, Free Palestine, Free Congo, et vive les luttes de libération !
Nous sommes de ces étoiles qui dans le chaos...
Cette action code rouge aura vu son organisation plus que perturbée. Qu'elle ait eu lieu tient moins du miracle que d'une détermination à toute épreuve qui aura accouché de quelques moments de grâce.
Deux semaines avant cette action qui appelait à une occupation festive contre le technofascisme, une vague de perquisitions frappe Code Rouge à travers toute la Belgique : 19 personnes perquisitionnées, 6 déférées devant le juge d'instruction, 2 placées sous surveillance électronique. Cette vague est le fruit d'une coordination entre différentes polices à l'échelle nationale, et fait suite à une action de masse qui a visé l'an dernier Cargill (plus grande firme agro-alimentaire du monde, infâme géant américain si puissant qu'il façonne les politiques agricoles), occasionnant plusieurs millions d'euros de dégâts sur le site par des actes de désarmement énergiques. À cette répression qui avait évidemment aussi pour enjeu de déstabiliser Code rouge avant sa prochaine action, s'est ajoutée la canicule. Comment assumer une action de masse, une certaine conflictualité avec le bras armé de l'État capitaliste, comment tenir une occupation festive peut-être sur plusieurs jours sous pression policière et sous des températures pouvant grimper jusqu'à 40° ou plus ? Des genx viendront-iels sous 40° pour l'action ? Que ce soit en termes de logistique, de care, de possibilités physiques de mener telle ou telle action, plein de problèmes un peu nouveaux se posent et continueront de se poser dans les années qui viennent. Il faut dès à présent réfléchir à ça, non pour alarmer sur le changement climatique, mais pour se préparer à lutter quand « au devant de nous le Déluge ! ». Un des effets concrets de l'écocide en cours, le réchauffement climatique, est donc venu perturbé ce qui cherche depuis plusieurs années par tous les moyens à mettre un frein d'urgence à cette catastrophe. Code rouge n'a jamais mieux porter son nom.
L'action se doit de prendre ce contexte en compte, et à partir de là de se doter d'objectifs politiques tout de même pertinents, quand bien même l'antagonisme ne pourra pas être aussi intense que lors des dernières éditions de code rouge : 1. rendre sensible sur le territoire la nocivité de l'infrastructure et consolider de premières alliances, 2. retourner la perturbation à notre avantage en en faisant un élan de joie.
Nous installons donc un camp militant à quelques kilomètres du site, en bord de cascade, bloquant le pont par où le police visible à quelques centaines de mètres de là pourrait tenter de faire irruption. Il fait mourant de chaud, les peaux sont moites et la sueur perle, les prises de parole raniment notre vigueur, puis nous prenons le temps de nous délasser dans la cascade. En début de soirée, nous remballons le camp et démarrons une marche bruyante et musicale en direction du site, à travers le village, la police est aux aguets. Mais nous bifurquons à l'approche du site qui est en bord de Sambre (« En-Sambre contre Google ! »), longeons le cours d'eau, traversons un pont pour nous rendre sur l'autre rive et relongeons en sens inverse l'eau à la surface de laquelle s'éteignent les derniers reflets du jour. En cours de route, une structure métallique sur roues et chargée d'un gros système son surgit d'une route perpendiculaire pour nous rejoindre. Le bolide envoie la sauce sonore et prend le lead de la manif le long du hallage, les fumis nimbent le cortège de rouge, de noir et de flammes, et ça danse. Nous déboulons sur une gigantesque dalle en béton, aussitôt repeinte, pile en face du data center, et des projections lumineuses décorent un pylône électrique, le flanc d'une colline boisée, et sur la rive du cata center sont projetées ces quelques lettres géantes : « FUCK GAFAM ». Un village festif se monte autour de du système son : platines pour accueillir nos dj-guest, stand rdr, table pour la bouffe en cours d'acheminement.
Il fait chaud, très chaud, c'est le début de la teuf et des traditionnels conciliabules nocturnes, mais à l'horizon quelques éclairs et gros nuages semblant se rapprocher à grands pas laissent deviner que nous allons être rafraîchiexs sous peu. C'est d'abord un vent violent qui se déclare, mettant en péril les tonnelles qui manquent de s'envoler et que nous devons ranger, puis une averse qui combinée au vent violent nous frappe comme des grêlons. Le système son crache vaillamment et ça danse encore, détrempé, alors que le ciel se déchire de long en large : des éclairs réguliers, d'une taille et d'une géométrie remarquable, d'une couleur parfois surprenante tirant vers l'orange, illuminent le dance floor et le data center. Arrêt sur (sublime) image : il y a là bien deux mondes ennemis qui se font face, celui des data center et celui du dance floor, et si la guerre n'a pas pu se déclarer en ce week-end, si son potentiel demeure couvert, à la renverse d'où nous sommes le ciel déchainé nous rappelle à la violence, celle dont les data centers sont les vecteurs technologiques, celle que d'une certaine manière nous ne pourrons manquer de revendiquer pour défaire ces infrastructures et tous ceux qui les défendent.
Ça danse donc, pendant un moment, par vents et averses violentes, sous éclairs époustouflants, free party. Drôlement, on entend plusieurs personnes évoquer le film Sirat comme si nous en étions une nouvelle scène. Monde étrange et souvent déprécié, ou pas apprécié à sa juste valeur, que celui de la free party. Même chez les révolutionnaires on a parfois du mal à reconnaitre la politique dont la free party est porteuse : on se dit que l'énergie de la teuf serait mieux dépensée ailleurs, on a au fond de soi un petit mépris pour tousxtes ces corpxs étranges qui se déplacent la nuit, occupent des lieux en toute illégalité, s'adonnent à d'étranges rituels. Pourtant il faut avoir vu, comme ce week-end (mais aussi lors d'autres actions politiques vénères cette année en Belgique), la débrouille collective et les actes courageux pour greffer de diverses manières la teuf à l'action politique, pour tenir la teuf par temps proto-apocalyptique, pour offrir un espace-temps de dépense si joyeuse par des temps si sombres. Il n'y a pas à se tromper quand on voit à quel point la free est une obsession des politiques réactionnaires : elle incarne une sorte de bug dans la gestion normative du temps, de l'espace, des corps. Et plus que jamais, en face d'un cata center, la présence de la free annonçait une politique à venir : celle du bug, où l'on cherche à perturber la numérisation du monde en s'attaquant à son exo-squelette, où l'on se débrouille dans les intempéries pour faire vivre momentanément une collectivité, où l'on bricole nos propres technologies qui répondent toujours à un double enjeu : embellir la fête et riposter (des faisceaux lumineux suffisamment puissants peuvent servir à décorer le site de teuf mais aussi à perturber le fonctionnement des drones !), où la festive collectivité sait que la police est une menace constante à laquelle il faut savoir faire face, où s'expérimente un trouble dans les normativités du pouvoir. Nous n'ignorons pas tous les travers de la teuf, les gouffres qu'elle peut ouvrir sous nos pieds, les cercles vicieux dans lesquelles elle peut entrainer nos psychés à distance de l'organisation politique. Mais il y a bien une organisation toute politique de la teuf, loin des tiers-lieux pour coolkid, et nous croyons dur comme fer que cette politique de la teuf est une composante essentielle d'une politique révolutionnaire.
À partir d'un moment la pluie est trop forte, les éclairs trop menaçants, il faut couper le courant, le son. Le temps se suspend, l'ambiance est lunaire, il pleut fort, on ne sait plus s'il fait chaud ou froid, si on veut partir ou rester, si l'on est sujet à la fatigue ou à l'extase. Des teuffeureuxses débarquent à ce moment là, découvrent une fête mise en pause par l'orage violent : c'est le jeu. Mais la pluie s'arrête, le son reprend, de la pyro jaillit dans le ciel, les différentes tables sont remontées, c'est reparti pour un tour, pour toute la nuit. L'extase prend le dessus sur la fatigue et se déchaîne. La police jusqu'à l'aube assurera sa fonction : tenter de ficher, faire chier, réprimer, couper les élans vitaux de rébellion, se rendre toujours plus haïssable.
En piste
La répression frappe, le temps se dérègle, nous n'abdiquons pas. Nous régulons l'offensive et la réfléchissons selon le contexte, nous nouons des alliances, nous faisons de la fête une force, nous nous donnons le temps d'une joie partagée en attendant celui où il faut frapper.Il y a à craindre ou à se réjouir, selon le côté de la ligne de front, de voir une montée en puissance de la détermination à désarmer par tous les moyens les cata centers. Ceci est une invitation à rejoindre sous peu la danse.
30.06.2026 à 16:51
Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !
Texte intégral (3905 mots)
Manifestation aux Goudes contre le surtourisme, désert de valises à roulette dans le quartier du Panier, banderoles de voisins contre les Rooftop illégaux à Malmousque, manifestation d'habitant.es contre un 6e restaurant branché au Vallon des Auffes, dancefloors sans fin à la Friche et soirées contre-culturelles sympa à la Belle de Mai, Jacuzzi hors de prix et jets de harissa pour réchauffer les maillots de bain des touristes à Belsunce, arrêtés de péril dans les Airbnb aux Réformés... Mais encore effondrements de bâtiments et blessées à la halle Delacroix [1], rénovations avec toujours autant de tact et de supposé « soin » pour les habitant.es de Noailles, chaleureusement accompagnés par les enseignes blanc immaculé des succursales culturelles comme Montevidéo (préempté 900 000 euros par la ville) ou verdâtre de bars à New Yorkais, repeints pendant le carnaval... Victor Collet poursuit ici son travail d'enquête sur la gentrification de Marseille et tout ce qui lui résiste.
« 6 à 8 000 logements sont sortis du domaine locatif traditionnel pour aller dans la location saisonnière pour touristes. Dite de courte durée. On assiste à une véritable érosion des propriétaires-bailleurs. Ils vendent à tour de bras. La plupart ne veulent plus de locataires. »
Un agent immobilier vertueux ayant quitté la profession après les effondrements du 5 novembre 2018 et le grand boom immo de 2020 à Marseille [2]
Les Apparts [mimant le Shylock de Shakespeare] - « Ces personnes qui font la guerre aux touristes n'ont-elles jamais été touristes elles-mêmes ? Chacun doit donc rester chez soi et ne jamais découvrir le monde ? »
Groupe privé Facebook, « Hôtes Airbnb Marseille », automne 2023
Dire qu'il ne se passerait plus rien à Marseille, que la ville serait vouée à n'être qu'un dépotoir à touristes branchouilles et un cauchemar pour les gens cherchant à se loger, bref qu'elle ne serait plus que cette gigantesque boite de nuit de Paris et de Lyon (de New York, Barcelone ou Berlin désormais aussi) dont parlait déjà Bruno Le Dantec dès 2008 dans « la bouche de ceux qui assassinent Marseille »...
Ce serait faux.
Mais la guerre sociale, elle, est bien en cours. Et on n'est pas toujours en train de la gagner. C'est vrai aussi. Tourisme, gentrification et insalubrité n'ont jamais aussi bien cohabité. Pour le meilleur du business, et le pire de nos vies... Et ça tombe bien, c'est exactement de ce combo en apparence si contradictoire et sordide qu'il sera question ce mercredi 1er juillet. Grâce à un procès. Celui d'un certain Florent Richard.
Alors le syndrome Florent Richard, c'est quoi ?
En fait, c'est l'aboutissement de trois années. De lutte notamment. En particulier de celles qui, durant l'année 2023, entre carnavals anti-airbnb dans le quartier de la Plaine, murs repeints un peu partout dans la ville, et saccages d'appartements témoins faisant le tour des plateaux-télé surtout, une coordination des actions anti-gentrification a révélé tout un tas de crevards de l'immobilier numérisé qui fondaient sur Marseille. De fait, il a bien fallu se mettre à les suivre, voire à les poursuivre finalement, en municipalité. Vincent Challier en novembre dernier. Avec ses 5 millions de vues sur Twitter dans un documentaire de Complément d'enquête, son « ici c'est Marseille bébé, on s'débrouille » pour parler de ses 6 appartements transformés illégalement en 14 meublés Airbnb... ça commençait à se voir. Ou comme Florent Richard, ses grosses ficelles retracées comme coach immobilier sur Instagram, ses bons plans marseillais. En procès donc. Trois ans après.
Mais qui est Florent Richard ?
« Ici on fait du business, pas de la charité. On a tout automatisé, avec des poignées connectées, des entrées automatisées, des boîtes à clés, qui nous permettent de ne jamais être là. L'accueil dans la LCD [Location courte durée], si tu veux mon avis, c'est de la prostitution : tu vas te mettre en quatre pour accueillir tes clients et avoir de bonnes notes mais, à la fin, ça te rapporte rien. […] Si tu veux rester un investisseur pauvre, tu peux faire ces quatre choses-là : tu fais des check-in physiques en location courte durée ; tu fais le ménage toi-même ; tu réponds à tes clients ; tu es à leur disposition 24/24. […] Moi, j'investis à plus de 700 kilomètres, la majeure partie de mes biens est à Marseille. Je gère tout en Société immobilière, une trentaine de biens. La France reste un beau pays pour investir. Il y a tout un système d'optimisation fiscale, avec des sociétés, différents montages, que je décrirai pas ici mais qui permet d'en garder un petit peu pour soi plus que si on investissait en nom propre.
(Florilège Florent Richard, page Facebook et compte Instagram, 2023)« On ne savait pas trop la procédure ».
(Sortilège Florent Richard, adressé aux agents de la brigade de contrôle des Airbnb de la Ville de Marseille peu avant son procès le 6 mai prochain, La Marseillaise, 16.04.26)
C'est drôle parce qu'en 2023, Florent en comptait « une majorité » de sa trentaine de biens touristiques à Marseille. Patatras, quand la patrouille est arrivée deux ans plus tard, plus que 4 sur 44 meublés possédés en « société ». Banqueroute, revente, société – écran pour les déguiser ? Va savoir.
Mais que fait vraiment Florent Richard avec tout ça ?
Un article paru il y a peu dans la revue Espaces et sociétés, de très sérieuses chercheur-euses, détaillent un peu le métier. Parce qu'il y en a qui bossent. Apolline Meyer par exemple, qui s'est farcie des entretiens avec une vingtaine d'affreux de ce genre-là. 1/3 de femmes [3].
Coaches et coaché.es. Une profession non réglementée, à la frontière pratique du conseil en immo et du développement personnel. Du conseil sur les réseaux essentiellement. Des publi sympas sur Insta. Objectif ? Vendre des services qui n'existent pas en promettant de trouver du cashflow, de la rentabilité, de la « renta », comme ils disent tous, « coaché.es » ou ce beau Florent dans ses vidéos. L'idée de base : promettre 10% de retour sur investissement et, pour nous donc, faire péter les prix partout où ils déboulent. Mais aussi donner quelques conseils débiles du genre « cliquez sur Le Bon coin et cochez tous les endroits les plus paumés », « sélectionnez à moins de 2h de transport votre investissement », parce que « quand ça coince avec tes artisans, la rénovation ou pour virer quelques manants », ça devient chiant.
Not all crevards ? Coach en immo, quartiers flingués et l'obsession rentabilité
Sauf les plus branchés, presque tous Parisiens ou Bordelais, tous masculins cette fois aussi qui, comme Florent, voient toujours un peu plus grand, et font ça un peu partout. Et, sur place, comme à Marseille, comme lui, font donc tout faire par d'autres. Par celles qu'il nomme ses « mini-gestionnaires » le Florent. Il n'aime pas le mot « femme de ménage ». Et il a raison car, avec lui, elles sont travailleuses du nettoyage, vigiles assermenté.es, shouffent les allées et venues des touristes, les éponges volées, le mobilier dégradé... Elles ont un « visuel sur ton bien », dit Florent. Mais, surtout, elles sont « chasseuses de tête ». Il faut dire qu'elles en connaissent un rayon sur le quartier, et les bons plans taudis, contrairement à lui. C'est ce qu'il appelle le « off market », du « pas encore sur le marché », du taudis pas cher qu'il se fait fort de revendre deux fois son prix sans travaux, qu'il transforme (plus rarement) ou qu'il refourgue en conseil à ses coaché.es. Justement.
Et des loyers, des prix, tout qui grimpe en conséquence de notre côté.
D'abord, on a envie de dire « Florent, mange tes m... ». Mais on ne peut pas en rester là. Alors on reprend un peu de souffle... Taudis… Airbnb… Co-living... Bail mobilité... Et ça en fait des outils pour nous faire dégager, nous temporariser dans nos logements, nous rendre l'habiter et la vie impossibles.
Découper, diviser, éparpiller, optimiser, standardiser, communiser les espaces, cuisines, chiotte... Plus que des chambrées... Défiler, faire défiler, du digital nomad, du précaire, de l'habitant.e à la demande, à la commande.
Mais prenons de la hauteur. Coach, c'est un métier. C'est fait pour donner à des clients de la renta, pour se vendre. Et les coachs, pour ce faire, prospectent, reniflent à tout va : tous les espaces, surtout les moins côtés. Les petits SS de la rentabilité numérisée chassent de l'espace à louer, management dématérialisé [4]. Et flinguent nos vies, à l'aise, à distance. Ils traquent du village fatigué, de la ville désinduss' en galère. Parce que ce sont ceux-là et ceux-là seulement qui offrent ce fameux « rent gap », cet écart maximal entre la mise de départ, le prix du mètre carré, et la revente, le prix de revient, la loc'. Et si c'est de la courte durée, Banco ! Garantie sans impayés.
Et voilà comment ton habitat dégradé, ton quartier dévalorisé, à la réput' un peu pétée, qui n'intéressait personne il y a une minute, voire depuis des décennies, devient Eldorado à crevards de l'Hexagone, parfois du monde entier. Surtout quand, au même moment, tout se rencontre : avec la « nouvelle attractivité », la grande « rénovation » de Marseille, les politiques publiques, les vœux municipaux.
Ils le disent hyper bien les coachs dans cet article... Quand on voit un secteur où tous les indicateurs sociaux sont au rouges, bien niqué, mais avec des mots-clés du genre « développement du réseau des transports », « politique de rénovation », « opération cœur de ville », des acteurs publics qui s'agitent... Boom ! C'est là que la renta va exploser... On fond comme des mouches à m.... De Vierzon à Roubaix, de Saint-é à la Belle de Mai, de villages désossés en perdants dans la course à l'attractivité... Surtout quand, à Marseille, plein de quartiers sont déjà devenus hyper chers, ce fameux rattrapage, et que tout le monde se replie des Réformés, La Plaine, des 1er, 2e arrondissements vers la Belle de Mai, les Chartreux, Baille, Chute Lavie, Saint Just ou l'Estaque... Après s'être fait dégagé.es ou pour sécuriser ses vieux jours...
C'est l'été ! La chasse est ouverte !
Bon, ça paraît insurmontable dit comme ça.
La gentrification, la touristification,
Vaste mouvement mondial de capitaux, de rénovations en Grand.
Un processus inéluctable à tous les coups...
Mais en fait... Pas du tout !
Parce que ce business, comme tous les autres,
repose sur une vaste illusion... de rentabilité.
Sur du très fragile et du très précaire en réalité.
Là aussi. Comme la ville en vrai. Comme nos quartiers.
La moindre résistance, une réputation ou une note qui chute, un conseil qui foire,
Inverse aussi le rapport.
Traqueur traqué...
Le business préfère la tranquilité.
Bien planqué derrière son écran.
Drone – tueur de quartier à distance,
Double clic sur le bon coin de la renta...
Tout à coup traqué sur Insta...
Qui s'enfuie.
Pas hyper courageux, le payo-mercenaire du numérique.
C'est étrange, le mois où le portrait de Florent Richard est apparu en gros plan sur les affiches du centre-ville de Marseille, il s'est volatilisé avec sa superbe. En 2023.
Celui qui se prenait en vidéo au comptoir du café Berti place des Capucines à Belsunce,
Son compte public s'est tout à coup fermé sur ses seuls abonné.e.s.
Perte de visibilité. De Followers. De renta.
Dur. On compatit.
60 coach en immobilier...
C'est tout ce que cette pauvre France compterait pour l'instant.
C'est Apolline qui le dit encore une fois.
C'est pas tant à suivre finalement.
60 personnes. Et combien de coaché.es ?
De communauté pour les soutenir sur Facebook, Whatsapp ou Insta ?
Et de dégâts ?
Le business a besoin de sérénité.
Pas si impuissant.es finalement devant les rentes locatives.
Sur nos logements.
Faire baisser. Des notes, des algorithmes.
Ça va vite finalement.
Faire cesser. Ou laisser proliférer.
Laisser proliférer, c'est exactement ce qui semble se profiler en municipalité.
Coupable, disait même une banderole écrite par une très très jeune participante
devant la Halle Delacroix désormais fermée à Noailles.
On communique fort, on dépêche vite.
Péril dans le Airbnb, on agit.
Et on dépolitise fort fort aussi.
Cachez ce « Procès Airbnb » !
Ce sont juste des propriétaires « un peu indélicats ».
On en prend deux, trois ou quatre sur 6 000 (de fraudeurs) [5].
On les envoie au civil. Du pénal, surtout pas. Que du commerce, de la moula.
Pour le reste, circulez, y a rien à voir.
C'est sous contrôle, on gère.
Et on le répète, fort fort encore, à longueur de micro :
« Cette ville n'est pas contre le business » et les propriétaires.
ON avait capté merci.
« Faites de la renta, c'est ok » mais « légalement please ».
Sauf qu'en fait...Non.
Ce procès est tout sauf une question de faire rentrer dans le rang quelques petits méchants,
Brebis galeuses du BB, erreur de compta, un ou deux zéros oubliés sur la fiche d'imposition,
Petits mensonges sur 14 couchages standardisés déclarés en résidence principale, dira ce 30 juin le manager de l'international Paul Cassarino, coincé, le pauvre, entre ses appart' à Paris, Marseille et Mexico city.
Pas easy la vie.
Non, ce procès, c'est une guerre sociale en cours, une épuration sociale, raciale, sur fond de folklore de la misère et de la contre-culture marseillaises.
Une guerre de déplacement, d'épuisement, d'isolement. D'usure.
Evidente pour celles et ceux qui la subissent.
Entre une ville accessible, solidaire, pour/avec les pauvres, les exilé.es, les fatigué.es de tous bords, celles et ceux qui voudraient bien survivre à l'enfer climatique, raciste, de classe, qui est déjà là et qui s'annonce pire chaque jour qui passe.
Et une autre, pour toutes celles et ceux dont les logements, nos vies, nos déplacements ne sont plus que des placements, de la renta, un travail comme un autre, où on peut nous remplacer allègrement.
Nous tuer plus ou moins rapidement.
En nous jetant à la rue.
En nous laissant crever dans des bouilloires thermiques.
En nous laissant pourrir dans l'insalubrité.
En nous dégageant pour rénover.
En nous isolant par déménagements forcés.
En nous laissant seul.e.s au milieu d'immeubles plateformisés...
Des B&B, de nomades digitalisés, de baux mobilité.
Où ça défile au jour, à la semaine, au mois.
Guerre invisible mais bien réelle. Dans laquelle chacun.e a un rôle à jouer.
Observer, documenter, enquêter, alerter, afficher, balancer, visibiliser, débusquer, traquer, dégrader, la note, le boîtier, gluer, saboter.
Faire fermer.
Condamné.es à distance le plus souvent.
Numérisé.es.
Alors mort sociale ou mort tout court...
Tuons leurs (business) plans.
Victor Collet
Post scriptum : Ce mercredi 24 juin, une étrange soirée réunissant des dizaines de personnes ensardinées sous une chaleur accablante précisait l'équation : entre les jaccuzzi à 496 euros la nuit à Belsunce, où des habitant.es au bord de la crise de nerf jettent de la Harissa dans l'jaccuzzi pour rafraichir les slips de bain des touristes, aux appartements découpés à la pelleteuse pour y mettre plus de chambres Airbnb avant de finir en arrêté de péril et en taudis des Réformés à Noailles, la soirée de lutte du collectif « Marseille à vendre » s'est conclue par un judicieux appel à l'ouverture de la chasse de l'été... Premier acte : ce mercredi 1er juillet pour accueillir comme il se doit l'un de ses hérauts, Florent Richard, dès 8heures (avant les fortes chaleurs, i.els sont malin.es) devant le tribunal judiciaire de Marseille.
A bon.ne.s entendeu.reu.ses...
[1] Jeudi 18 juin à 21h, l'opération de rénovation d'immeubles dans une des rares places encore publique et populaire du quartier de Noailles, par la Société publique d'aménagement d'intérêt national (SPLA-IN), conduit à l'effondrement non pas des seuls « planchers » mais aussi de la toiture et de tout un tas de matériaux conduisant à blesser plusieurs personnes alentours. Ravivant un certain nombre de trauma pour les habitant.es, ils continuent à demander des comptes sur le supposé changement « de méthode » et sur ces « rénovations » comme ce samedi 27 juin où de nombreuses banderoles ont été posées un peu partout autour de la place désormais fermée. Quand on sait que la SPLA-In a été officiellement créée pour redonner du « soin » aux opérations de réhabilitation après le scandale des effondrements du 5 novembre 2018 (et ses 8 morts), pour endormir un peu comme toujours les contestations en faisant « participer » ses habitant.es aux supposées choix de la rénovation, et surtout on voit depuis combien le quartier subit avant tout la gentrification – touristification effrénée avec la fermeture à cette période de tant de bâtiments depuis le 5 novembre, on est en droit de questionner l'avenir de ces Halles Delacroix après leur fermeture et un tel événement. Aussi.
[2] Jean-Laurent Cassely, « Marseille, ville rêvée d'une jeunesse créative et fauchée », Le Monde, 30.06.2021
[3] La rente locative ordinaire et ses espaces, « Espaces et sociétés », n°2026/197, et notamment Appoline Meyer, « Repousser le front de rentabilité. Le coaching immobilier, ou l'enrôlement des ménages dans la production capitaliste de l'espace », p. 20-40 : https://shs.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2026-1?lang=fr
[4] Sur les liens sans précédent entre liberté sans frein, management et épuration raciale et sociale, on se permet de renvoyer à Johann Chapoutot, Libres d'obéir.
Le management du nazisme à aujourd'hui, Paris, Gallimard, 2020, 176 p.
[5] A l'annonce des premiers procès intentés à des propriétaires de meublés touristiques par la municipalité, à l'été 2025, le journal La Marseillaise a révélé l'étonnant pourcentage de fraudes dans les Airbnb : un meublé sur deux ou presque (6 000 sur 12 700 annonces) se trouvaient alors dans l'illégalité.











































