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11.05.2026 à 14:11

Smashphone !

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Sources de motivation pour briser l'emprise

- 11 mai / , ,

Nous savons parfaitement à quel point nos smartphone altèrent et réduisent nos rapports au monde, pourtant chaque jour, nous nous sommes davantage englués dans cette nouvelle dimension de la réalité, nos yeux et doigts indécollables de nos écrans. Les bonnes raisons de nous en arracher ne manquent pas, nous pourrions même les collectionner. C'est ce que propose Brice Costa dans cette longue enquête qui fera office de synthèse (et que 70% d'entre nous liront sur leur « appareil intelligent ».

Nos intentions

Cet article poursuit la réflexion amorcée au sujet de l'interdiction des réseaux sociaux, en passant en revue le rôle joué par le smartphone dans la survenue et le déroulé d'un certain nombre de processus qui caractérisent notre époque. Plus précisément, nos intentions sont les suivantes :

  • donner à voir [1], à travers des exemples, le rôle de l'objet dans de nombreux processus en cours : en est-il une condition nécessaire, facilitateur, diffuseur, amplificateur, inhibiteur, ou bien est-il ce simple « outil technologique neutre » ?
  • mettre en lumière son potentiel de nuisance contre chaque individu (contestataire ou non), contre chaque collectif contestataire, contre la société dans son ensemble et contre toute velléité de mise à bas du statu quo.
  • montrer comment cette capacité de nuisance peut être mise à profit par différents acteurs qui ne nous veulent pas du bien.
  • identifier en creux la myriade de raisons qu'il y a de se détacher de son smartphone, et fournir des arguments à qui souhaite défendre la même position.
  • engendrer des discussions, des questionnements, des doutes, des débats et surtout des actions collectives contre ce statu quo.

Quelle(s) cause(s) pour quels effets ?

Nous vivons une situation historique qui n'est pas excellente, du fait de la survenue concomitante de processus tels que les ravages du climat et des milieux vivants, la progression des idées et pratiques fascisantes, la mise sous surveillance des populations, la multiplication des conflits de toutes natures (impérialisme, guerres civiles, guerres pour des causes nationalistes) et la modification radicale de l'expérience humaine par l'imposition de nouvelles technologies. Imputer tout ou une partie de ces processus destructeurs à une cause (le smartphone) serait une entreprise douteuse, et quoiqu'il arrive hors de notre portée. Sans parler des autres causes (capitalisme, « nature humaine », technique), l'étude du rôle du smartphone dans la survenue de ces processus se heurte très vite à la difficulté de trancher, devant la multiplicité des cas et des interprétations possibles de ces cas. Par exemple, comment prouver que la fréquentation des réseaux sociaux produit de la dépression, de l'isolement ou de la haine ? Certains réseaux sociaux produisent cela chez leurs usagers, mais pas tous ; certains usagers (les moins éduqués, les plus fragiles psychologiquement) sont plus sensibles à ces effets que d'autres ; certains parviennent à s'adapter, d'autres non. Et puis corrélation n'est pas causalité. Beaucoup de facteurs s'entre-croisent, qui ne permettent pas d'imputer les effets observés à des causes certaines [2]. Il est même probable que pour certains phénomènes, la causalité ne pourra jamais (ou pas avant longtemps) être établie avec certitude. Bref, le merdier apparaît inextricable, sans compter que d'aucuns ont peur de passer pour des ringards, technophobes, réacs, ou tout simplement de se tromper si d'aventure ils allaient un peu trop loin dans la tentative de démonstration. Les experts de la question (ici la chercheuse Anne Cordier) disqualifient ainsi toute tentative d'intrusion dans leur pré-carré (c'est nous qui soulignons) [3] : « Les détracteurs des réseaux sociaux sont en réalité des détracteurs des ados, de l'éducation, de la recherche, celle qui se construit patiemment, rigoureusement, avec des protocoles répliqués. Ils jouent de cet amalgame et nourrissent une panique morale qui leur est profitable. »

En renvoyant toute critique non scientifique au domaine de l'irrationnel, au mieux celle de parents trop paniqués qui n'ont rien compris, au pire celles de journalistes du Figaro prêts à faire feu de tout bois pour que progresse la réaction, ces scientifiques suppriment le débat (ou se le gardent pour eux) : il faudrait leur laisser le temps de terminer leurs études, puis de rejoindre d'obscurs conseils convoqués par le(ur)s dirigeants afin qu'ils puissent, à l'aune de leur compréhension incomparable du phénomène, éclairer la société en préconisant des mesures que ces mêmes dirigeants reprendront, ou non, à leur compte. La même Anne Cordier préconise ainsi d'attendre qu'elle et ses collègues aient statué avant de prendre des mesures conséquentes : « Si demain le consensus scientifique considère que les réseaux sociaux sont addictifs, alors effectivement, on basculera dans une tout autre discussion. Mais il faut dans un premier temps que les experts statuent sur cette question. »

Ce prétexte du manque d'études scientifiques (sans parler de la production d'études bidons) pour délayer le passage à l'action est maintenant bien connu : il a servi à retarder l'interdiction du plomb et de l'amiante, la prise en compte du changement climatique dans l'agenda politique, à fabriquer du doute quand à la nocivité de la clope, et sert encore aujourd'hui de prétexte contre le bannissement du glyphosate.

Cet article s'emploie donc à une critique du smartphone selon d'autres procédés que ceux de l'exercice pur de la rationalité scientifique : outre l'existence de preuves scientifiques (car il y en a quand même quelques unes), des enquêtes journalistiques, des sondages, notre propre expérience, le principe de précaution, l'intuition, la détestation de la situation actuelle, l'amour de la critique critique ou l'empathie pour ses concitoyens ont été des carburants très efficaces pour l'écriture de ce texte.

Au risque de décevoir les personnes en recherche de cohérence d'impartialité, les processus décrits ne sont pas tous cohérents, ni observables en même temps chez un même usager de smartphone, et n'opèrent pas tous dans la même direction ou selon une même logique. Et puisqu'on ne manque pas de discours, d'articles, d'œuvres, de penseurs, de dirigeants politiques et économiques (sans parler du fonctionnement matériel même de la société) qui légitiment l'usage du smartphone, cet article est uniquement à charge.

Le smartphone, une déprimante addiction

Addiction, temps volé ou perdu, colère, sentiment de honte, de culpabilité, impression de se sentir nul. Ce sont des termes employés par les usagers pour décrire leur rapport au smartphone, lors de cercles de discussion sur le sujet, auxquels nous avons participé. Sur la planète, un utilisateur passe 3h36 par jour sur son smartphone (c'est 2h30 en France), durée moyenne qui cache bien des différences selon les tranches d'âge, l'origine sociale et les pays. 45 % de ce temps est passé sur les réseaux sociaux, ce qui équivaut à plusieurs heures par jour pour une partie importante des usagers (surtout les plus jeunes). Les applications de messagerie instantanée sont le second type d'usage (17 % du temps total passé) [4]. Le fait que l'essentiel du temps passé sur le smartphone soit consacré à l'utilisation des « médias sociaux » (réseaux sociaux + applis de messagerie) exige donc d'accompagner toute critique du smartphone d'une critique de ces médias sociaux.

D'après une étude portant sur 5600 jeunes Français, 44 % des 15-29 ans passent plus de 3h par jour sur les réseaux sociaux. Et plus le temps passé sur ces derniers est important, plus les personnes présentent un signe de dépression (image 1). Bien-sûr, corrélation n'étant pas causalité, il ne faut pas en conclure que les réseaux sociaux ou les écrans créent systématiquement des dépressifs. Mais cela permet d'évoquer la présence massive, chez les plus jeunes générations, des troubles anxieux ou répressifs (1/3 des jeunes de 11-24 ans) et du sentiment de solitude (40 % de cette même tranche d'âge) [5].

Temps passé sur les réseaux sociaux et corrélation avec les signes de dépression chez les 15-29 ans. (Institut Montaigne/Institut Terram/Le Monde)

Pyromane et pompier

Dans un englobement de la critique irritant mais couramment observé, le smartphone fournit des solutions (gratuites ou payantes) aux problèmes qu'il a lui-même créé. L'usager accro pourra télécharger une application pour rationaliser sa consommation, et opter pour la version payante s'il veut augmenter ses chances d'en finir avec son addiction. L'usager souffrant d'isolement social ou de solitude pourra compter sur des IA génératives pour vider son sac, chercher des relations sentimentales sur Tinder ou partager des « moments de sociabilité » sur des applications comme Bumble for Friends ou Timeleft, moyennant un abonnement de « 10 à 70 euros par mois » [6]. Et pour ceux dont la vie va à mille à l'heure et qui manquent de temps (mais pas d'argent), ils pourront toujours se faire livrer leurs repas, leurs courses, leur coke, tout en fait.

Seuls ensemble

L'utilisation du smartphone accapare toute (ou une partie seulement, lors de l'écoute de musique ou d'un podcast) l'attention de l'usager, ce qui explique pourquoi c'est un outil qu'il utilise surtout lorsqu'il est seul (l'utiliser en présence d'autres personnes est assez mal vu). Ce n'est donc pas étonnant que son usage soit corrélé avec le sentiment de solitude. Et si utiliser son smartphone est une occupation solitaire… être seul est bien souvent aussi synonyme d'utiliser son smartphone. L'objet chasse le sentiment d'ennui puisqu'il est consulté au moindre temps mort se présentant : il est embarqué aux toilettes, aux repas, au sport, en balade, au volant ou au pieux. Quand nous écrivons « seul », ça ne veut pas dire que l'utilisateur est le seul présent dans l'espace où il utilise le smartphone, mais plutôt que l'utilisation même du smartphone ne pouvant que se faire seule, cette même utilisation l'isole (qu'on pense aux personnes travaillant ou mangeant avec des écouteurs dans les oreilles).

D'un point de vue quantitatif, plus le smartphone est utilisé, moins son utilisateur passe de temps en présence d'autres personnes. On peut donc faire l'hypothèse que les personnes utilisant beaucoup leur smartphone sont moins habituées à évoluer dans un groupe, et moins confrontées aux tensions éventuelles qui s'y font jour. Cette intolérance à la frustration est peut-être renforcée chez ceux qui dialoguent avec des « compagnons IA », puisque ces outils ont la particularité d'aller toujours dans le sens de l'utilisateur, de ne jamais le contredire (d'où leur succès). D'après un psychologue clinicien [7], « l'IA, qui est programmée pour aller dans le sens de son utilisateur, favorise l'évitement : on s'habitue à parler sans risque et sans contrainte, sans avoir à affronter la différence ou le désaccord d'un autre être face à soi. » C'est donc aussi la qualité de la vie en collectivité qui serait dégradée (aptitudes à supporter la contradiction, à résoudre des conflits, à exprimer ses besoins, à entretenir une relation malgré des désaccords).

Smartphone et IA, le combo gagnant

La principal médium d'utilisation de l'IA est le smartphone [8]. D'après Microsoft, 16,3 % de la population mondiale a utilisé au moins une fois une application ou un logiciel d'IA au cours du deuxième semestre 2025 [9] (soit 1,3 milliards de personnes). En France en 2025, 48 % des personnes ont utilisé des outils d'IA générative [10]. Nous distinguons quatre types d'applications d'IA.

En février 2026, ChatGPT compte 900 millions d'utilisateurs actifs [11] par semaine, Gemini 750 millions par mois. Du fait de l'émergence régulière de nouvelles applications et du caractère encore émergent de l'IA, les chiffres sur les usages qui en sont actuellement faits ne peuvent pas être considérés comme définitifs. Deux sons de cloche existent sur l'usage majoritaire de l'IA par les individus. Un premier indique qu'elle serait utilisée avant tout pour obtenir des informations (« conseils pratiques, recherche d'informations et rédaction », d'après des données ChatGPT analysées par l'entreprise elle-même [12]), et 73 % des Français l'utiliseraient à cette fin [13]. Le second indique à l'inverse que les requêtes relevant du « soutien psychique » et du « compagnonnage » seraient majoritaires [14], alors que le rapport de ChatGPT indique qu'elles constituent seulement 1,9 % du total des messages échangés dans son application. De tels usages sont rendus possibles par la personnalisation de l'application d'IA (qui nécessite l'activation de la « mémoire » de ChatGPT), que les versions payantes rendent bien-sûr plus performante. Mais cette focalisation sur les usages principaux ne doit pas cacher l'enchevêtrement de plusieurs usages. En effet on n'est pas obligé de n'échanger que des messages sur sa vie sentimentale avec son IA, on peut aussi lui demander le résultat de PSG-OM ou de synthétiser un document au travail.

Pour ce qui est de l'« usage informatif » des IA polyvalentes, il s'agit évidemment de déléguer l'acte de réfléchir ou de chercher à une machine. Comment la répétition de cette délégation peut amener à un rabougrissement des capacités cognitives de ces personnes est sûrement difficile à prouver, mais pas à imaginer. Les jeunes publics sont des utilisateurs chevronnés des outils d'IA (59 % des 12-17 ans, 85 % des 18-24 ans), notamment pour « l'aide aux devoirs et l'apprentissage » (usage déclaré par 70 % de ces deux tranches d'âge). Dans un système éducatif où on juge la valeur des lycéens et étudiants (et leur aptitude à poursuivre leurs études) sur la base des seules notes qu'ils obtiennent, cet usage massif n'est pas étonnant. Mais les années collège et lycées ainsi que les études supérieures servent normalement à développer des savoir et savoir-faire indispensables à l'épanouissement de l'individu et de la vie en société : structurer et communiquer ses idées de manière claire, rechercher des informations fiables, aiguiser son esprit critique, développer un argumentaire. La délégation massive d'une partie de ce travail à une machine affaiblit mécaniquement la qualité de l'apprentissage dans ces domaines.

Le but de telles applis (Replika, Character AI, Nomi, Kindroid) est de générer un « ami » avec lequel interagir, la vocation amoureuse ou érotique faisant même l'objet d'un marché de niche (Candy AI par exemple). Cet usage recouvrirait plus 50 millions d'utilisateurs actifs par mois dans le monde [15], même si des estimations bien plus élevées existent [16]. Aux États-Unis, 72 % des ados auraient déjà testé une IA qui mime le rôle d'un compagnon, et la moitié en seraient devenus des habitués [17]. Pour accéder aux fonctionnalités plus « intimes » de ces applications, il faut bien souvent payer un abonnement mensuel. Comme on l'a vu plus haut, cette affinité avec l'IA n'est pas l'apanage des applis spécialisées. Une étude menée au sein de la communauté Reddit « My Boyfriend is AI » [18] a révélé que parmi ses membres, le chemin le plus courant d'adoption d'un compagnon IA était d'avoir initialement sollicité l'IA pour un usage qui n'avait rien à voir. En gros, on peut se retrouver à échanger des messages érotiques avec ChatGPT alors qu'on était venu lui demander de l'aide pour rédiger un mail. L'incompréhension et les railleries que suscitent de telles pratiques chez beaucoup de gens ne doit pas nous dispenser de chercher à cerner un peu mieux le phénomène. On l'a vu plus haut, beaucoup de gens se sentent seuls, détresse à laquelle les compagnons IA apportent une réponse visiblement salvatrice (à court-terme ou lors d'une « crise »). Une corrélation entre un usage quotidien intensif et la solitude a même été mise en évidence chez les utilisateurs de ChatGPT [19]. Des gens seuls, qui vont vers l'IA et se retrouvent encore plus isolés, ou bien des gens qui vont vers l'IA et développent un usage intensif qui les isolent… peu importe le sens dans lequel le phénomène se produit, il est (de l'extérieur) préoccupant.

Mais quelles relations développe-t-on avec une IA ? Les enquêtes, sondages et articles de presse (sur un ton un brin moqueur) documentant cela fourmillent. Outre les quelques personnes qui se sont suicidées sur recommandation de leur « compagnon IA » (des cas extrêmes, a-t-on pu lire), l'intérêt est de pouvoir échanger en (théoriquement) toute discrétion des choses très personnelles. D'après un récent sondage [20], 39 % des Français de moins de 30 ans ont déjà utilisé l'IA à des fins de séduction, 39 % pour des conseils sexo ou d'éducation sexuelle, et 19 % des hommes de moins de 35 ans se sont déjà masturbés sur des images de personnalités ou d'avatars générées par IA. Le phénomène semble plus développé chez les jeunes hommes. Pour les plus curieux, la série de témoignages carrément trollesque collectés par Libération (intitulée « Je sors avec une IA ») donne des idées plus précises d'à quoi peut bien ressembler une relation amoureuse, érotique ou sexuelle avec une IA. Vu la dépendance affective installée, on ne souhaite pas à ces gens une coupure de courant.

Pour ce qui est de remplacer un psy avec une IA, c'est aussi une réalité du fait du manque chronique de psychologues. Logiquement, ça pose surtout des problèmes chez les personnes déjà concernées par un trouble psy : « L'IA ne comprend pas réellement les émotions — elle produit des réponses statistiquement probables ; l'IA tend à valider plutôt qu'à confronter ; l'IA ne détecte pas le risque suicidaire de manière fiable ; l'IA n'a pas de mémoire entre les sessions (sauf si activée manuellement) et ne peut pas construire une relation thérapeutique au sens clinique » [21]. Une psychologue citée par cette même source pointe le risque de dépendance, et remarque judicieusement que « le support utilisé – le smartphone amplifie le risque en rendant l'accès permanent et sans friction ».

L'IA n'est pas (ou n'était pas) l'intérêt premier de ces applications, qui intègrent des « assistants IA » : Firefly (Adobe), Grok (X), Meta AI (Instagram, Facebook Whatsapp), My AI (Snapchat), Copilot (Microsoft), résultats IA associés à chaque recherche Google (AI Overview), etc. Pour ces applis, le nombre d'utilisateurs actifs est assez difficile à obtenir. En juin 2023, 2 mois après le lancement de son IA intégrée, Snapchat déclarait que 150 millions d'utilisateurs avaient utilisé My AI et lui avaient envoyé plus de 10 milliards de messages [22]. Quant à Meta AI, elle revendiquait 1 milliard d'utilisateurs actifs par mois en mai 2025 [23].

Leur intérêt repose sur l'intégration de l'IA pour faciliter, améliorer, accélérer la réalisation d'une tâche : monter une vidéo ou retoucher une photo (CapCut, Picsart AI), créer des images (Midjourney), identifier des plantes (Pl@ntnet), reconnaître des photos, graphiques ou images (Google Lens), etc.

Les conséquences possibles d'un usage massif de ces différentes IA sur smartphone sont, entre autres :

  • L'IA remplace, pour une partie des usagers, des relations amicales ou amoureuses par une relation avec un algorithme. Cette relation se caractérise par sa pauvreté : pas de friction, pas d'imprévu, que des réponses entendues et attendues. On peut s'attendre à ce que cela renforce l'isolement des usagers, ainsi que leurs difficultés à nouer des relations avec de vraies personnes et à vivre en société (modalités qui supposent d'être parfois contredit, d'être à l'écoute des besoins d'autrui, etc), du fait qu'ils ont moins besoin de ces relations pour combler leur besoin de sociabilité.
  • Surtout lorsque ces applis sont personnalisées (compagnon IA), elles renforcent la dépendance des usagers à leur smartphone, ce qui vient renforcer un processus déjà enclenché avec le smartphone lui-même (voir notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux).
  • Une partie des usagers sont susceptibles de devenir dépendants de l'agent (expérience déjà vécue par 53 % des personnes disposant d'un compagnon IA, d'après le sondage IFOP), avec des risques de perte de contrôle (usage ininterrompu) et de perte d'intérêt pour les rapports réels (la relation virtuelle prend le pas sur les relations réelles).
  • La dépendance au compagnon IA se double d'une dépendance au fonctionnement sans interruption des dispositifs permettant d'y avoir accès. Cette dépendance extrême, qui existait déjà vis-à-vis du smartphone (parfois nécessaire pour payer, trouver son chemin, prendre son train, passer une frontière ou une porte), acquiert une dimension affective : perdre son smartphone, ne pas avoir accès à internet ou être sans batterie s'apparente à une rupture amoureuse ou amicale. Le passage de ChatGPT-4o à la version 5 en février dernier a ainsi causé le désarroi de nombreux usagers, qui ont partagé sur la communauté Reddit « My Boyfriend is AI » qu'ils avaient eu, par exemple, le « cœur brisé ».
  • Les fournisseurs d'IA collectent les données des utilisateurs, dont le contenu des requêtes, qui est utilisé depuis peu par ChatGPT pour proposer des publicités ciblées aux usagers.
  • L'IA cause évidemment des dégâts écologiques importants : consommation d'énergie pour faire tourner et refroidir les serveurs, extraction de matières premières minérales, multiples effets rebonds, etc [24].

Les autres services d'IA sont aussi concernés, notamment Claude (Anthropic) et Gemini (Google). Mais ChatGPT ayant été la première IA à s'imposer auprès du grand public, la plupart des analyses, études et articles disponibles sur les IA ont été réalisés dessus, ce qui explique pourquoi nos exemples sont tirés principalement de son usage.

Les jeunes enfants face au smartphone

Le smartphone a également des effets négatifs particuliers chez les usagers les plus jeunes. Leur développement cérébral, cognitif et émotionnel est proportionnel au nombre et à la diversité des interactions qu'ils ont dès le plus jeune âge, aux possibilités qu'ils ont de manipuler tous types de matières et d'objets, de se mouvoir à leur guise et d'explorer le monde à l'aide de leurs corps. Toutes les heures passées devant un smartphone à cet âge sont autant d'heures perdues pour mener à bien ce développement. Cet effet néfaste concerne tous les écrans, mais le smartphone étant présent à tout moment de la journée, il est plus susceptible de se retrouver à un moment ou un autre entre les mains des jeunes enfants, et a donc mécaniquement augmenté leur temps d'écran. Comme souvent, ce sont les enfants dont les parents ont peu d'argent qui sont les plus concernés, car ils n'ont pas de nourrice pour s'occuper d'eux lorsqu'ils travaillent travaillent ou font à manger, et parce qu'ils sont moins éveillés à ces enjeux que les parents riches et plus éduqués. En outre, l'usage du smartphone par les parents devant leurs enfants est également préjudiciable au développement des gosses, puisqu'il détériore la qualité de leur relation, du fait de la réduction de la quantité et de la qualité de leurs interactions (mimiques, longueur des phrases) [25]

Su(rv)ivre (à) l'actualité sur smartphone

Le smartphone est aussi le principal vecteur par lequel les nouvelles arrivent : 72 % des Français déclarent s'informer grâce à leur mobile [26]. Il y a une multitude de manières de s'informer par ce biais : podcasts, radio, applications des titres de presse ou des chaînes de télévision, consultation des réseaux sociaux [27], newsletters, fils Whatsapp, chaînes YouTube, lives Twitch. Ces différents canaux délivrent des informations de natures différentes : elles peuvent être brutes ou contextualisées, traitées avec un angle idéologique (journalisme d'opinion), fausses ou insignifiantes, et surtout elles portent sur tout et n'importe quoi. Jusque là, rien de bien différent d'avec la presse traditionnelle, la radio et la TV.

L'accès à ces informations par le smartphone implique pourtant quelques spécificités : démultiplication des canaux d'émission, réception de notifications, volume potentiellement illimité d'informations à l'échelle d'une journée (scroll infini, nombre illimité de sites consultables), accès aux nouvelles à tout moment. Les nouvelles arrivent de partout (du monde entier et de toutes les applis à la fois), toute la journée, et sont de nature et de qualité très variables. Il faut donc pour l'usager trier en continu ce flux d'informations, ne retenir que celles qui lui semblent pertinentes. Pour qui s'informe directement sur les réseaux sociaux (une majorité de Français), il faut faire le tri entre des posts très variées : les fameuses fake news, les posts d'influenceurs ou de personnalités politiques, les posts de leurs amis, les publicités, les informations diffusées par des médias, les posts des collectifs politiques de sa localité, en fait toutes les publications qui ne sont pas de l'info. A chaque épisode jugé digne d'intérêt par les journalistes, ceux-ci mettent en place des lives : des posts réguliers informent de l'évolution d'une situation en cours (il y en a plein en lien avec Trump : taux de douanes, enlèvement de Maduro, annexion du Groenland, bombardements de l'Iran). L'usager peut aussi suivre du contenu audio en direct, des lives de chaînes de TV, de chaînes Twitch, de chaînes YouTube, d'influenceurs reconvertis en journalistes, la radio, toute cela pouvant tourner en arrière-fond. S'il a le bonheur d'être sur X, il peut avoir accès en direct à la pensée du génie et apprenti fasciste Musk, et sa soixantaine de messages publiés quotidiennement. Ou bien à la vidéo du dernier fait divers filmé par un voisin vigilant depuis sa fenêtre. Et même si l'usager n'est pas assez con pour être sur Truthsocial, le « réseau social » de Trump, les journalistes ne manqueront pas de lui distiller le contenu des quelques vingt messages que le fasciste confirmé poste chaque jour, souvent en majuscules et avec plein de points d'exclamation. Quand il ouvre Whatsapp pour savoir où retrouver ses amis il peut aussi voir ce que dit Hugo Décrypte sur sa chaîne d'actu. Enfin, des vidéos et photos générées par IA s'invitent sur les différents réseaux sociaux. Rien qu'à lire, c'est fatiguant.

Quels effets ce déferlement d'infos peut-il produire sur l'usager ?

  • La surcharge cognitive : faire le tri est impossible, ou alors très fastidieux et chronophage. Il ne sait pas quoi retenir de tout ce qu'il a lu ou écouté. Tant d'informations le fatiguent. S'il devait se baser sur des « faits » pour éventuellement passer à l'action (le présupposé des journalistes ou des « créateurs de contenus » militants), c'est loupé. De sa quête d'infos quotidienne ne reste qu'un gros gloubi-boulga dans sa tête.
  • La méfiance : il est de plus en plus difficile pour lui de savoir ce qui est vrai ou faux. D'ailleurs plein de fake news circulent, et certaines sont reprises par les médias mainstream. L'esprit critique (que son usage de l'IA n'aide pas à renforcer) se mue en doute permanent et incapacitant.
  • La sidération : bordel, il se passe tellement de choses chaque jour, chaque heure. Les menaces de Trump qui semble tout-puissant, ce jeune facho tabassé à mort, ces lois liberticides votées à l'assemblée, ces records de chaleur qui n'en s'accumulent. L'usager reste figé, ne sait pas comment réagir.
  • L'impuissance : en fait, il ne peut même pas réagir, c'est trop fort (que peut-il contre Trump ?) et trop loin (il ne peut pas aller aider à éteindre cet incendie au Chili) pour lui. Et en plus, par définition, tout ce qu'il apprend est toujours passé. Il arrive toujours après. Il ne peut que constater, une fois de plus, son statut d'éternel spectateur. Les choses se passent sans lui, il n'a aucun pouvoir d'interférence. En plus tout est si dangereux, dehors (ces milices fascistes qui rôdent, l'insécurité ambiante). Il peut développer un cynisme sur le mode « tout part en couille, il faut profiter pendant qu'il est encore temps », ou bien invoquer la « nature humaine » pour justifier qu'il ne peut rien (ni personne d'autre) y faire.
  • L'effet de bulle : l'usager qui consulte un réseau social se voit surtout proposer des publications conformes à sa matrice idéologique (partagées par les comptes qu'il suit et/ou déterminés par le réseau social et son fameux algorithme). Par exemple, un usager de gauche peut être amené à avoir l'impression que son « camp » est très dynamique et combatif, car les contenus auxquels il a accès sont surtout les coûts d'éclat, réussites, épisodes conflictuels, meilleurs clash de ce camp (et tout l'inverse du camp opposé). Les algorithmes de suggestion des contenus diffèrent selon les réseaux sociaux, mais leur opacité ne permet pas à l'usager de maîtriser entièrement ce qui lui est proposé.
  • Le non-accès aux informations pertinentes (censure) : le phénomène est décrit par Zeynep Tüfekçi dans son livre Twitter et les gaz lacrymogènes, et consiste pour les détenteurs de pouvoir non plus à empêcher une information d'être publiée, mais à la noyer dans un flot de conneries (fausses informations, informations futiles, alimentation de polémiques, etc) : si sur 10 posts mis en ligne sur X, 9 sont sans intérêt et seulement le 10e est important (au point qu'il exigerait que tout le monde sorte dans la rue pour se révolter !), les usagers devront déployer un surcroît d'effort assez énorme pour déterminer ce qui est vrai et surtout digne d'intérêt au sein de tout ça. Pour censurer, plus besoin d'empêcher que le message sorte, il faut juste faire en sorte que personne n'y prête attention. Par exemple, de fausses informations sont diffusées par des puissances étrangères à des fins d'ingérence (les punaises de lit par la Russie), ou par des politiciens pour faire diversion lorsque des scandales à leur sujet émergent [28].

Quant aux préconisations d'éducation à l'usage de tous ces médias numériques, faites par nombre de personnes dont les scientifiques déjà mentionnés, nous reprenons à notre compte la réponse faite par Jean-Lou Fourquet sur son blog : « La métaphore est simple : nous vivons dans un lac d'information littéralement saturé de merde par ces plateformes et on dit aux individus — enfants compris — de développer des branchies pour trier ce qui est potable. Chacun avec sa petite gourde, à analyser l'eau pendant 45 minutes avant de boire. » [29]

Fluidification et accélération de la consommation

La grande promesse du smartphone est de faciliter la vie de ses usagers, notamment dans la réalisation des tâches du quotidien. Les applications mises à disposition partagent pour beaucoup, en apparence, ce point commun : prendre le chemin le plus rapide (Google Maps), prendre un rendez-vous médical en quelques secondes (Doctolib), régler ses achats en magasin en un geste (applis de paiement sans contact) ou bien les faire directement depuis ses chiottes (Amazon, Shein, Temu et toutes les sites de vente en ligne), se faire livrer sa bouffe (UberEats et Deliveroo), obtenir une info en interrogeant le smartphone à haute voix (Siri, assistants IA), prendre le train ou le métro sans faire la queue à un guichet (SNCF Connect, Bonjour Ratp), commander son taxi (Uber). Cette promesse de facilitation est peut-être réalisée pour des profils ayant suffisamment de détermination ou de disponibilité d'esprit (permise par un travail pas trop éreintant, comme rester dans un bureau toute la journée) pour ne pas dépenser ces précieuses minutes libérées dans une consultation incontrôlée du smartphone. Et suffisamment d'argent pour se faire servir, car c'est ce que promet le smartphone : déléguer une partie des tâches reproductives (souvent effectuées par les femmes) à des tiers, des sortes de serviteurs : ménage, cuisine, achats en magasin, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure ou massage à domicile.

Mais pour l'autre partie des gens (majoritaire), le smartphone et ses applis ont surtout produit une accélération et une fluidification du quotidien : ils peuvent réaliser plus de tâches dans une même journée (à Paris, on peut croiser des gens en call durant leur running !), souvent au prix d'un stress accru. Mais surtout les minutes libérées ne sont pas du temps gagné : elles ne servent pas à se reposer, à être plus concentré dans ses tâches ou à s'occuper de ses enfants, mais bien souvent à … consommer davantage (de contenus en ligne ou de marchandises). D'ailleurs si on a enregistré son moyen de paiement sur son smartphone, l'achat est encore plus rapide et fluide.

Mise au travail

Si c'est leur salaire que les consommateurs dépensent grâce au smartphone (lui même acheté grâce au fruit de leur travail), ce dernier joue également un rôle dans leur travail, à travers les applications que le fonctionnement de leur entreprise exige qu'ils installent, les conversations Whatsapp qu'il leur impose de regarder, etc. C'est le même outil, souvent personnel, qui est utilisé pour travailler autant que pour consommer (dépenser l'argent gagné grâce à son travail). La séparation vie pro/vie perso, travail/loisirs, se brouille. En ce sens, c'est l'outil par excellence de l'emprise du capitalisme sur nos vies, car en lui trouvent à s'exercer les deux activités dans lesquelles nous enferme ce système : travailler et consommer. Ce phénomène a également cours à l'école ou dans le monde de l'engagement politique : pour étudier ou militer, il est entendu qu'il faudra rejoindre des conversations Whatsapp et Signal.

Mais pour certains, le smartphone peut occuper une place bien plus importante dans le travail. Plateformisation, management algorithmique, les concepts pour décrire cette situation ne manquent pas : le travail est réparti par le biais d'une application smartphone, selon des critères de choix parfois obscurs (apparemment, personne ne comprend l'algorithme de UberEats). Il s'agit bien souvent de travail à la tâche (intérim, services), faiblement rémunéré, offrant peu de protection en cas d'accident, et qui éreinte le corps et l'esprit de ceux qui le font. Le smartphone occupe donc une place centrale dans l'accès au travail des plus précaires : intérimaires, auxiliaires de vie, livreurs 2 ou 4 roues, ainsi que toute la ribambelle des métiers des services à domicile déjà listée : ménage, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure, massage [30]. Les consommateurs de tous ces « services » accessibles via une appli participent donc à cette mise au travail bien particulière. Quelques exemples.

Les personnes travaillant en intérim sont dans les faits souvent obligées de télécharger l'application que leur impose l'agence d'intérim. Cette appli leur permet d'avoir accès aux jobs proposés, sert à signer leurs contrats de travail, à vérifier leur identité, à les géolocaliser en temps réel, à saisir les heures effectuées et à pointer. La vérification d'identité peut se faire par reconnaissance faciale [31], permettant au passage aux entreprises commercialisant ces logiciels d'agrandir leurs bases de données biométriques et d'entraîner leurs algorithmes, dans l'espoir d'un futur usage à grande échelle de la technologie. D'ailleurs, il existe même des agences d'intérim entièrement dématérialisées, comme Iziwork, où tout se passe via l'application du même nom.

Du côté de la livraison 2 roues, le patron c'est l'application (UberEats, Deliveroo). Elles octroient les livraisons, géolocalisent le coursier en permanence, fixent la rétribution pour chaque course et vérifient régulièrement l'identité des coursiers, au nom de la lutte (visiblement inefficace) contre la fraude et l'emploi illégal. La méthode utilisée est là encore la reconnaissance faciale : « Quand l'application me demande un selfie, je vais voir le propriétaire du compte et je lui demande une photo. Ça peut m'arriver trois ou quatre fois par jour. Mais pour certains collègues, c'est jusqu'à dix fois ! [32] », indiquait un livreur à Mediapart. Effectivement en France, la livraison en 2 roues est en grande majorité un travail réalisé par des personnes sans papiers d'identité français, et qui doivent donc louer un compte pour pouvoir exercer. Les clients notent les livreurs, et une note trop basse peut amener ces derniers à se voir déconnectés et donc privés de leur source de revenus. Le montant de la rémunération (5,83 € bruts de l'heure) et de telles conditions de travail assimilent cela à de la « traite d'être humains » [33].

Les auxiliaires de vie, souvent des femmes, s'occupent de personnes (âgées, handicapées) qui ont besoin d'aide pour pouvoir continuer d'habiter chez elles : aide au lever et au coucher, pour la douche, pour préparer le repas, faire les courses ou les démarches administratives. De leur côté, l'application smartphone leur sert à prendre connaissance du planning de la journée, à savoir si des visites prévues sont annulées, à pointer (en entrant et en sortant du logement), à renseigner tout un tas de données sur la personne accompagnée et la visite effectuée, et surtout à leur rappeler que le temps est compté : « En une demi-heure, on doit avoir levé une personne. En une demi-heure, à midi, une personne doit avoir mangé, on doit avoir fait la vaisselle, balayé, rangé et vidé la poubelle. Avec nos téléphones, on badge. Et au bout de 30 minutes, ça sonne. Si on met dix minutes de plus, c'est facturé à la personne. (…) J'ai connu ce métier qui était beau il y a vingt ans, dit Dominique. On avait du temps. ​Aujourd'hui, tout est rythmé par le smartphone. Il n'y a plus le côté humain. » [34] Le smartphone permet aussi de « gamifier » les cadences infernales et la compétition entre collègues : « Pour les motiver à travailler plus vite, certaines agences de Vitalliance organisent des concours entre salariées basées sur les données récoltées grâce aux téléphones des auxiliaires de vie. Le « pointage TGV », soit un taux de 100 % de ponctualité rapporte 10 points, le remplacement au pied levé, 20 points. Celle qui cumule le plus de points remporte un chèque-cadeau de 70 euros. » [35]

On peut aussi mentionner les caméras installées aux domiciles et dont les images retransmises en direct sur le smartphone des propriétaires permettent de parler au chien et de le surveiller … ainsi que la personne qui fait le jardinage ou le ménage (qui a pointé sur son appli en arrivant, et ainsi envoyé une notification au propriétaire). Du côté de chez Amazon, apparemment les lunettes connectées vont bientôt remplacer l'incontournable smartphone des livreurs, de quoi pousser encore un peu plus loin le contrôle des actes du travailleur par l'entreprise. [36]

Atomisation

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Ces quelques exemples montrent que le smartphone constitue dans ces situations le rouage technique indispensable d'une surveillance des travailleurs, d'une accélération des cadences de travail, d'une déshumanisation des tâches, d'un éclatement des expériences de travail, et d'une compréhensible « perte de sens » au travail. Une autre conséquence bien merdique de tout cela est la progressive résignation ou habituation d'une partie de ces travailleurs à être surveillés dans les moindres contextes, ce qui est une condition nécessaire pour un déploiement à grande échelle de la vidéosurveillance et ses raffinements algorithmiques. Pas de lieu de travail commun, pas d'endroit où se retrouver, pas de collectif avec lequel partage son vécu au travail, seulement l'expérience de la solitude, d'être seul face à ses difficultés et ses doutes [37]. En étant le dispositif technique par lequel cette atomisation des travailleurs et de leurs vécus est réalisé, le smartphone crée les conditions de l'impossibilité même de sa critique. D'ailleurs, même les espaces dont on pourrait attendre une critique de ce rôle (universités, groupes politiques) substituent aux espaces de délibération collective des conversations Whatsapp, Signal et des visios.

Exigence de disponibilité permanente

L'exigence de disponibilité permanente, de facto mise en place par l'usage massif de messageries instantanées, rend suspecte ou inquiétante la non-réponse aux messages. Pourtant l'encombrement du quotidien par des notifications intempestives et la charge mentale représentée par tous ces messages en attente de réponse, font que nombre d'usagers ne répondent plus à tous ces messages qui s'accumulent. C'est un indice évident d'une surcharge, et du besoin de s'en protéger.

A première vue, garder contact avec ses proches ou avec des camarades, et ce à moindre coût, relève d'un besoin qui n'a rien d'artificiel. En revanche, la manière avec laquelle ces applis permettent de le satisfaire peut amener à des comportements aberrants (mais prenant bien leur source dans ces besoins) : exigence de « preuves de vie » d'un proche plusieurs fois par jour, « discussion » à travers un flot de messages (photos, vidéos, vocaux, messages textes) tout au long de la journée, exigence d'une réactivité de l'ordre de la minute de la part de « collaborateurs » dans le milieu du salariat, etc.

De telles pratiques sont rendues possibles uniquement par la possession d'un smartphone. Dans ce sens, arguer qu'on a besoin d'avoir des nouvelles régulières de sa conjointe ou de réponses rapides de ses collègues, permet de naturaliser des pratiques qui ne pouvaient avoir cours avant. On ne peut donc pas dire que le smartphone a amélioré la manière qu'on avait de satisfaire ces besoins (être rassuré, partager des infos avec ses collègues de travail), il les a seulement changés. Pour être plus précis, il a accéléré l'exigence de réactivité en créant de nouveaux standards de disponibilité : pour ne pas être inquiet, un copain (possessif ?) doit avoir une réponse de sa copine dans l'heure, un parent un signe de vie de son enfant en temps réel [38], et un patron une réponse de son employé as soon as possible. Ainsi, la possibilité technique de solliciter quelqu'un à tout moment produit l'exigence de réponse, en l'absence de laquelle les personnes pourront se voir reprocher d'être respectivement inhumaines, inconscientes ou non-professionnelles. Mais l'expérience montre que malgré cette accélération, le besoin d'être rassuré ne sera jamais satisfait : une fois qu'on a habitué la personne à répondre rapidement à tous ses messages inquiets, toute réponse ne survenant pas dans ce délai devient pour lui l'objet d'une inquiétude maladive, nécessitant un nouvel abaissement du temps de réponse.

On voit donc que le smartphone, à rebours des refrains stupides sur sa prétendue « neutralité technologique », façonne bien des besoins (ici en l'occurrence les déforme et leur donne la possibilité de s'exprimer de manière pathologique) et surtout des pratiques, qui relèvent du contrôle de l'activité d'humains par d'autres humains (autrement dit : de la domination, ou de la privation de liberté).

Smartphone et surveillance

Le contenu de cette partie est grandement inspiré d'une présentation publique faite à Nancy dans le cadre de la semaine sans smartphone, en avril 2025. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les exemples et possibilités techniques mentionnées ci-dessous, car la surveillance par le biais du smartphone est un phénomène bien documenté dans les médias grand public et très présent dans l'esprit des usagers.

Comme rappelé dans notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux, la personnalisation à l'extrême du smartphone le rend assimilable à son usager. Votre smartphone sait le détail de votre agenda personnel et professionnel, la durée et le tracé de vos déplacements, la nature, la localisation et le montant de vos achats, où vous habitez, quelles sont vos convictions politiques, avec qui vous faites l'amour, si vous allez avorter, quand vous aurez vos règles, les maladies que vous avez, avec qui vous échangez, où vous êtes allé en vacances, les frontières que vous avez passées, et il stocke vos données biométriques. La mise en correspondance de telles données est facilitée par l'utilisation de smartphones nécessitant l'utilisation d'un compte Google (qui sera utilisé comme moyen de paiement, GPS, agenda, boîte mail, etc). Pas étonnant qu'en concentrant toutes ces données relatives à la vie personnelle de l'usager, le smartphone soit aujourd'hui le point d'entrée principal pour connaître sa vie à son insu.

Selon les pays où il vit (où l'homosexualité ou l'avortement sont interdits par exemple) ou à la faveur de l'évolution des lois, une partie de ces informations peut être utilisée à charge contre l'usager. La manière la plus simple pour cela est l'accès physique au smartphone. A Dubaï, dans le cadre des bombardements iraniens, la police fouille le smartphone des gens lors de contrôles, afin de vérifier qu'ils n'ont pas filmé et/ou photographié des missiles en train de survoler, de s'écraser ou d'être interceptés. Même pas besoin d'avoir partagé cela sur les réseaux sociaux pour être inquiété, il suffit de détenir des images [39] pour risquer un peu de prison et une belle amende. Dans le Catatumbo, un département de Colombie en proie à des conflits entre groupes armés pour le contrôle du territoire, les habitants voient leur téléphone contrôlé par les membres de ces milices lorsqu'ils sortent de chez eux : « ils vérifient le téléphone, lisent vos chats, vérifient vos photos et vos contacts et écoutent même certaines de vos conversations téléphoniques. (…) Pour toute photo ou message considéré comme suspect, la personne est placée en détention et on n'entend plus jamais parler d'elle » [40]. Plus classiquement, la police française peut vous demander votre code de déverrouillage de votre smartphone, et un refus de votre part peut faire l'objet de poursuites.

On ne doute pas que cette pratique coercitive soit bien plus répandue que ces quelques exemples, puisqu'il suffit d'être mis suffisamment sous pression pour qu'on consente à donner accès au contenu de son smartphone, qui centralise comme aucun autre objet toutes les informations sensibles d'une personne. Et même si vous refusez de fournir votre code d'accès, il y a d'autres manière d'avoir accès à ces infos : si elle a réquisitionné votre smartphone dans le cadre d'une enquête, la police française peut utiliser Cellebrite, un appareil du nom de l'entreprise israélienne qui extrait les données contenues dans la plupart des modèles de smartphone grand public [41]. D'après la source citée ci-dessus, l semblerait que les groupes armés de Colombie possèdent le même type d'appareil, et donc qu'ils ne soient dans les faits, pas juste réservés à des États dans leur « lutte contre le terrorisme ».

Mais plutôt qu'une longue et illisible liste des possibilités à disposition des États, des entreprises ou d'un acteur malintentionné pour avoir accès aux données de votre smartphone, voici une typologie tirée de la présentation susmentionnée, et qui apportera un peu de clarté.

Là encore, l'actualité récente nous fournit de beaux exemples. Les données des profils publics sur l'application Strava permettent de retrouver facilement le domicile de ses usagers (comme des militaires ou des gardes du corps de présidents) [42]. La presse se fait aussi l'écho de l'utilisation d'applications d'espionnage par des conjoints violents pour surveiller leur compagne, ou de la fuite de données de trackers GPS pour enfants.

Tout d'abord il faut rappeler que les entreprises ont le contrôle total des outils qu'elles commercialisent. Ainsi Meta peut voir toutes vos photos et lire tous vos messages sur Facebook et Instagram, Google a accès à toutes les données que vous faites transiter à travers ses applications, etc. Seuls les messages chiffrés dans des applications spécialisées comme Signal auront la certitude de ne jamais être lus. Sauf s'ils sont « piratés » avec du fishing, comme cela arrive actuellement à plein de « hauts responsables » allemands [43].

Les bases de données publicitaires, constituées au cours de l'utilisation des applications (de rencontre, de météo, de vente en ligne), font l'objet d'un marché aux enchères en temps réel (activité exercée par les data brokers), afin de proposer des publicités ciblées aux usagers (Real-time Bidding [44]). En acceptant les conditions générales d'utilisation (CGU), action indispensable pour utiliser l'application, l'usager « autorise » cette collecte d'informations.

Extrait des informations collectées par une appli météo présente par défaut sur des smartphones Samsung (weather.com).

Théoriquement anonymisées et utilisées seulement à des fins publicitaires, elles sont dans les faits … désanonymisées et utilisées par des entreprises commercialisant des prestations d'« Advertising Intelligence » (Adint) pour espionner des individus [45] : « Ubiqo, la solution d'Adint lancée par le conglomérat italien de la surveillance RCS Lab, est ainsi présentée par ses commerciaux comme capable de pister les téléphones quasiment en temps réel et jusqu'à dix ans en arrière, de manière invisible, et en ne nécessitant ‘‘aucune collaboration des opérateurs téléphoniques'' ». Si ces outils ne semblent pas aussi fiables que vantés par les entreprises qui les commercialisent, ils restent un moyen facilement disponible (du fait de la grande permissivité offerte par la loi) pour des entités suffisamment dotées de géolocaliser des individus en temps réel.

En 2023, on apprenait que les données de l'application de rencontre GrindR, spécialisée pour les personnes LGBTQIA+, avaient été achetées et utilisées par une organisation catholique pour identifier des prêtres gays dans l'État du Colorado, aux États-Unis [46]. Les requêtes Google, le contenu de messages Facebook [47], les données d'une application de suivi des règles [48], ont également pu servir à repérer, poursuivre et condamner des femmes ayant avorté au-delà du délai légal, ou dans des États où c'était interdit. Bien-sûr, à chaque fois les entreprises dont les données sont exploitées se trouvent de bonnes excuses, et jurent qu'elles prennent des mesures pour que cela ne se reproduise pas.

L'État est l'acteur qui dispose d'à peu près toutes les possibilités techniques pour avoir accès aux données d'un smartphone. Il peut lui-même se charger d'exploiter les données des usagers, fournies par les entreprises du numérique (sans intermédiaire), ou avoir recours à une entreprise spécialisée dans la surveillance numérique (avec intermédiaire). Il peut s'appuyer sur des lois et un cadre réglementaire lui donnant des prérogatives exorbitantes, voire sur son pouvoir discrétionnaire dans les régimes qui ne s'embarrassent pas du vernis démocratique. Il peut opérer une surveillance de masse du réseau (à la recherche des « signaux faibles ») ou bien une surveillance ciblée (un individu).

La surveillance de masse n'est malheureusement pas un mythe : de nombreux États, souvent avec le concours des entreprises du numérique, opèrent une surveillance à grande échelle de leurs citoyens (et ceux d'autres États), en vertu de leurs propres lois. Par exemple, Israël intercepte toutes les communications (appels et sms) entrantes et sortantes de Palestine. En 2013, on apprenait que les États-Unis espionnaient des dizaines de millions de personnes à travers le monde entier (programme PRISM), grâce à un accès direct aux données des principales entreprises nationaes du numérique (Microsoft, Google, Yahoo, Facebook, PalTalk, Youtube, Skype, AOL, Apple) : contenu des mails et des messageries instantanées, vidéos, photos, historiques de connexions, etc. Ceci en vertu de la lutte contre le terrorisme. En Chine (et bientôt avec la même efficacité en Russie [49]), l'ensemble du trafic internet (et donc celui des smartphones) est surveillé, avec un fonctionnement tout à fait spécifique au pays, où toutes les applications grand public (Google, WhatsApp, Tik Tok) ont leur version chinoise. En France, la loi relative au renseignement, adoptée en 2015, légalise la surveillance en temps réel des réseaux des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d'accès internet, y compris pour d'autres motifs que le terrorisme. Notamment, toutes les connexions effectuées par le biais du réseau Tor semblent concernées, car considérées comme suspectes par nature. De telles mesures ne sont dont pas l'apanage des régimes impérialistes ou autoritaires, et il n'y a pas à douter qu'un travail de recensement permettrait de repérer de tels dispositifs dans de nombreux autres États (sans compter tous les dispositifs encore inconnus, en attendant le prochain Edward Snowden).

Smartphonisation de la surveillance

La surveillance ciblée, qui concerne quantitativement moins de monde, est bien plus intrusive. Avec l'automatisation croissance d'une partie des tâches constitutives du travail de surveillance (probablement accélérée par le recours à l'IA), tels que le recoupement des informations, la création de profils de suspects, l'analyse de conversations téléphoniques ou de contenus de messages, la distinction entre surveillance de masse et surveillance ciblée perd largement de sa pertinence. De telles mutations font que la surveillance ciblée devient accessible à bien moindre coût, faisant qu'il est désormais possible de lui faire revêtir un caractère de masse. Et le smartphone a constitué, encore une fois, le dispositif technique indispensable à cette évolution. Cela ne tient pas à son caractère spécialement maléfique, mais simplement parce qu'il accompagne la grande majorité des adultes de notre planète, tous les jours de l'année, tous les moments de la journée, du lit aux chiottes en passant par les champs de bataille ou les repas de famille. Nul doute qu'avec des lunettes ou des montres connectées on aurait le même effet, puisqu'on se déplace avec et qu'on a aucune possibilité d'agir sur leur manière d'interagir avec le réseau, mais elles sont bien moins répandues que les smartphones. Le génocide des Palestiniens commis par Israël ou les rafles de l'ICE aux États-Unis fournissent des exemples, dans l'actualité récente, que la possibilité d'une surveillance de masse et ciblée est largement due à la généralisation du smartphone.

Surveillance old generation : seulement les méchants

Rappelons d'abord les « classiques » de la surveillance ciblée. La méthode la plus courante en France est l'exploitation des fadettes (pour « factures détaillées »). Cela consiste, pour la police judiciaire, à acheter selon un protocole réglementaire et des coûts fixés par l'État, un ensemble d'informations aux opérateurs téléphoniques : liste et date des sms et appels passés, numéros concernés, durée des appels, localisation approximative. Les enquêteurs peuvent aussi récupérer les données des antennes relais (« événements réseaux ») pour savoir quels numéros s'y sont connectées dans un laps de temps donné, et obtenir par la même leur localisation approximative (par triangulation). Ils peuvent également géolocaliser les appareils a posteriori, ou en temps réel, grâce à leur antenne GPS (dont sont équipés tous les smartphones) et une précision cette fois de l'ordre du mètre. Il faut aussi noter qu'un appareil avec le Wifi ou le bluetooth activés, en recherchant en permanence des appareils auxquels se connecter, laisse à chaque fois des traces de son passage : date et heure, identifiant de l'appareil. La police peut compter sur les IMSI catchers, fonctionnant comme des antennes relais et qui positionnés pour des événements spécifiques (par exemple une manifestation), interceptent plein d'infos d'intérêt (identifiant du téléphone, numéro du téléphone, voire communications en clair, etc). Comme Sarkozy ou des militants politiques, on peut aussi être mis directement sur écoute (appels et sms), bien que cette procédure reste rare.

Toutes ces méthodes, qui concernent la France, sont utilisées dans le cadre d'enquêtes judiciaires, des gens qui ont des choses à se reprocher ! Le problème c'est que la typologie des faits répréhensibles peut vite changer, à la faveur d'élections, d'une « alliance des droites » sortie de derrière les fagots, d'un contexte de guerre ou tout simplement en passant une frontière.

Dans un cadre extra-judiciaire, il y a d'autres possibilités techniques pour exploiter les données d'un smartphone, et qui sont surtout mises en place par des entreprises pour le compte d'États, ou bien par des services de l'État eux-mêmes contre d'autres personnes. Les logiciels espions comme Pegasus ou Predator sont assez connus, du fait de leur redoutable efficacité : ils permettent de connaître en direct le contenu des smartphones espionnés, sans même que l'usager concerné n'ait dû faire une action (par exemple cliquer sur un lien [50]) pour que son smartphone soit infecté. De tels dispositifs concernent théoriquement seulement des individus bien précis, du fait du coût élevé de leur achat. Mais bien loin de ne viser que des terroristes ou des criminels, des membres de gouvernements, des journalistes ou militants d'un peu partout dans le monde ont vu leur téléphone ainsi espionné, ou ont été l'objet de telles tentatives d'infection.

Surveillance new generation : tout le monde et tout le temps

Mais récemment, de nouveaux outils ont été développés, qui s'inscrivent dans la logique décrite plus haut, à savoir une surveillance à la voie massive et ciblée. Les États-Unis sous Trump sont actuellement le laboratoire d'expérimentation de ces dispositifs, qui ne mobilisent d'ailleurs pas seulement des données relatives aux smartphones.

Ils prennent la forme d'applications smartphone très faciles à prendre en main, permettant aux agents de l'ICE (la police de l'immigration) d'identifier les gens directement sur le terrain, à partir d'une simple photo de leur visage prise avec leur smartphone (appli Mobile Fortify), d'une photo de leur doigt (grâce aux données d'empreinte digitale), ou d'une photo de leur plaque d'immatriculation. Plus ludiques encore, les outils Tangles et Webloc [51], achetés en 2025 par l'ICE, permettent aux flics de déterminer un périmètre d'intérêt, en traçant un rectangle avec leurs petits doigts sur l'écran de leur smartphone, au sein duquel ils peuvent connaître, en temps réel ou a posteriori, la localisation de tous les smartphones s'y trouvant, et ensuite suivre leurs déplacements où ils veulent (en réalité celui des propriétaires de smartphone jusqu'à leur domicile, leur travail, etc). Des applications qui ringardisent définitivement la géolocalisation d'un individu dans le cadre d'une enquête judiciaire, décrite ci-dessus pour la France. En permettant de savoir où vont telles et telles personnes, comment elles se regroupent, comment elles agissent ensemble, ce genre d'outil est ontologiquement anti-politique.

Du côté des usagers du smartphone (en gros tous les citoyens états-uniens adultes), de grands volumes de données de natures variées sont utilisés : données de l'État fédéral (pour Mobile Fortify ou les empreintes digitales), publications des comptes publics sur les réseaux sociaux, données vendues par les data brokers évoqués plus haut, données fuitées et disponibles sur le darkweb (pour Tangle et Webloc). Elle sont ensuite traitées grâce à de l'IA, qui selon les atermoiements du PDG d'Anthropic Dario Amodei, est capable de reconstituer « une image exhaustive de la vie de n'importe quelle personne, automatiquement et à une échelle massive » [52].

Ces outils ont donc des spécificités, par rapport aux autres déjà décrits, qui les rendent particulièrement efficaces : ils offrent une interface facile à prendre en main (sous forme d'application smartphone), sont utilisables sur le terrain, directement par les agents de police, et sans nécessité de solliciter l'accord d'une autorité tierce (par exemple un juge) [53]. Mais il ne faudrait pas croire que de tels dispositifs ne sont disponibles qu'aux États-Unis, « parce qu'un fou y est au pouvoir ». En France, on vient d'apprendre que la police utilise également la reconnaissance faciale, avec des outils moins sophistiqués mais un résultat identique : l'identification simple et directe, à l'aide du smartphone et sans solliciter d'autorisation tierce, des gens qu'elle contrôle dans la rue, grâce à l'interrogation du fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) [54]. En Colombie, les flics de la ville de Medellín ont également cette possibilité depuis 2024, avec une appli qui interroge directement l'institution étatique qui gère les titres d'identité des Colombiens [55].

Pendant longtemps, beaucoup se rassuraient en se disant que de tels outils ne leurs étaient pas destinés : ils concernaient les pédophiles, les trafiquants de drogue, les criminels, les terroristes ! Qu'on pense à l'application CBP One, qui obligeait déjà, sous l'administration Biden, les personnes sans papiers états-uniens à se géolocaliser quotidiennement, vraisemblablement pour que l'ICE sache exactement où elles sont quand elle vient les rafler [56]. On observe assez classiquement, pour créer de l'acceptation, que certains publics (ceux listés plus haut) sont souvent ceux sur lesquels ces technologies sont testées et éprouvées, avant d'être étendues à d'autres : migrants irréguliers, migrants réguliers (titulaires d'un visa, touristes), puis enfin toute la population, ordre d'adoption observé aux États-Unis avec la reconnaissance faciale. Dans ce pays, l'État fédéral ne surveille plus seulement les « méchants », mais toute la population et plus particulièrement ses opposants politiques, ceux qui s'opposent physiquement aux rafles. Une banale démonstration du glissement qui s'opère toujours, en termes de surveillance, lorsqu'on laisse les détenteurs du pouvoir se doter d'outils par nature intrusifs.

Smartphone et contrôle des comportements

Le smartphone est donc le dispositif technique qui a rendu possible l'efficacité de tels dispositifs de surveillance : collecte des données des usagers (data brokers), usagers ayant leur smartphone en permanence sur eux, et flics se servant eux-mêmes d'un smartphone pour utiliser ces applications.

Régulièrement les médias se font l'écho de nouvelles obligations ou pratiques mises en place par les États, reposant sur le smartphone, ayant pour conséquence d'accroître la surveillance des populations. L'administration Trump prévoit d'obliger toutes les personnes entrant sur son territoire à fournir à la police des frontières les comptes de réseaux sociaux (et les passer en mode public), les numéros de téléphone et les adresses mail qu'elles utilisent, ainsi que ceux des membres de la famille. « Les oublis et les erreurs pourraient être assimilés à de fausses déclarations et entraîner un refus d'entrée sur le territoire. » [57] Toute trace de « militantisme en ligne », que ce soit avec son compte personnel ou un compte anonyme (possibilité largement en sursis), constituera-t-il bientôt un motif pour refuser le passage d'une frontière ? L'avantage, avec la surveillance par le smartphone, est que les régimes n'ont mêmes pas besoin d'être autoritaires ou dictatoriaux. En raison des multiples liens de dépendance qui lient l'usager à son smartphone, mis en place par des gouvernements de toutes natures (voir le premier article à ce sujet), la surveillance par le biais du smartphone devient une simple conséquence mécanique, trouvant son origine dans la possession de l'objet. Surveillance contre laquelle l'usager dépendant est pour l'instant condamné à se défendre seul.

Si désormais on a bien compris pourquoi le smartphone est par nature un objet permettant la surveillance, il faut rappeler à quel point il favorise également le contrôle social. Il peut s'agir d'un contrôle exercé par les usagers sur eux-mêmes (auto-censure des pratiques en ligne et dans l'espace public, non-adoption de certaines pratiques par nature suspectes – éteindre son téléphone, utiliser Tor), de peur d'être ciblés par la surveillance. Ou bien d'un contrôle exercé par des usagers sur d'autres usagers, comme l'exigence de disponibilité permanente décrite plus haut. En outre, on ne compte plus les vidéos amateurs de tout un tas d'événement du quotidien, dont ceux tombant sous le coût de la loi, et qui constituent des éléments de preuve systématiquement mobilisés par la police dans ses enquêtes. Tout citoyen doté d'un smartphone est, en puissance et simultanément, un flic (celui de tous les autres), un lanceur d'alerte et une balance. La possibilité de se faire filmer par n'importe quel promeneur de chien ou fumeur de clope à sa fenêtre vient mettre une pression supplémentaire sur les épaules de ceux qui font de la rue un espace de confrontation politique.

Mais il peut aussi s'agir d'un contrôle (ou d'une influence) des comportements, exercé par un détenteur de pouvoir quelconque sur l'usager du smartphone, du fait que l'objet établit un canal direct entre eux. En possédant de loin le compte le plus suivi sur X (238 millions de followers), Musk peut faire afficher simultanément ses messages sur 238 millions d'écrans (sans compter les « suggestions » de ses tweets aux comptes qui ne le suivent pas).

Cette possibilité de communiquer, directement et sans intermédiaire, ses « pensées » à tant de personnes à la fois et partout dans le monde donne à cet homme, au demeurant le plus riche du monde, un pouvoir d'une nature inédite et pour le moins préoccupante. En Iran, durant les manifestations de début 2026, massives mais atrocement réprimées par le pouvoir en place, certains opposants de Téhéran ont vu s'afficher un avertissement sur leur smartphone : « Il vous est conseillé de vous abstenir de participer à de tels rassemblements illégaux, qui sont souhaités par l'ennemi. » [58] La géolocalisation de leur smartphone a bien-sûr été exploitée pour aller les arrêter chez eux, mais ils ont en revanche été déconnectés du réseau internet pendant plusieurs dizaines de jours (comme l'ensemble des Iraniens). Lorsqu'internet est coupé, le smartphone ne constitue même plus cet outil permettant de témoigner des atrocités vécues sur place, il est ce simple vecteur par lequel la répression s'abat. Enfin, dans un autre registre, les projets d'identité et d'argent numérisées sur smartphone, avec pour corollaire l'identification dans de nombreuses démarches de la vie quotidienne (achat d'un billet de train, passage de frontière, paiement en ligne, utilisation d'un réseau social) et la menace d'être « débranché » à distance et à tout moment, constituent des vulnérabilités supplémentaires pour l'usager, qui pourraient l'amener à reconsidérer d'éventuelles velléités de remise en question du statu quo.

Cet état de fait déprimant quant au rôle du smartphone dans la surveillance, ne doit pas faire perdre de vue qu'il reste possible de se prémunir contre tout ce que nous venons de décrire. La solution la plus simple et la plus efficace reste de se passer de son smartphone (et de ne surtout pas se croire plus protégé avec un téléphone à touches). L'activation du mode avion, ou l'acquisition de la dernière version d'un smartphone « Google Pixel » tournant avec le système d'exploitation GrapheneOS, constituent des réponses techniques au moins partielles pour plus de sécurité. Mais ce texte ayant été écrit dans l'intention de défendre seulement la seule première option, on ne s'attardera pas sur les possibilités consistant à se doter d'un smartphone plus sécurisé [59]. Il est réjouissant de constater que, si on se libère de son smartphone, on donne beaucoup moins de prise sur nos existences à l'État, au marché, aux proches violents, et à tous les autres sources de pouvoir.

Le ravage écologique

Depuis 2013, plus d'un milliard de smartphones sont vendus chaque année dans le monde. Sans compter leur lot d'accessoires (coques, câbles, montres connectées), leur production en tant que telle cause des ravages écologiques conséquents. La production d'un seul smartphone nécessite l'extraction de 280 kg de matières premières (car les 50 métaux qu'ils contient sont peu concentrés dans les roches où ils sont extraits), la consommation de 83 m³ d'eau et les émissions de 87 kg de CO2 [60]. La production des 1,24 milliards de smartphones vendus en 2024 a donc causé un peu moins de 110 millions de tonnes de CO2, soit les émissions du Bangladesh ou du Koweit. Les matériaux qu'il contient venant des 4 coins de la planète, il est estimé qu'un smartphone fait 4 fois le tour du monde avant d'arriver dans la poche de l'usager. L'extraction s'accompagne bien-sûr de son petit lot de nuisances écologiques (sols pollués et stériles, eau polluée, trous béants, barrages remplis de résidus miniers à la stabilité non garantie dans le temps) et sociales.

Précisons la réalité se cachant derrière ce finalement si doux qualificatif de « social », avec un focus sur la République Démocratique du Congo (RDC). L'est de ce pays, dont une partie (le Nord-Kivu) est aux mains du groupe armé M-23 (financé et armé par le Rwanda), est parsemé de nombreuses mines, exploitées selon des modalités industrielles (ce sont essentiellement les machines qui sont à l'œuvre) ou artisanales. Par « artisanal », il faut comprendre des dizaines de milliers d'enfants et de jeunes adultes passant leurs journées dans des galeries, à creuser à la recherche de minerais. Parmi ces minerais se trouve le coltan, dont entre 60 et 80 % des réserves mondiales se trouvent en RDC [61]. Il permet d'obtenir le tantale (excellent conducteur, a-t-on pu lire), indispensable dans la conception des smartphones et dont 42 % de l'extraction mondiale est réalisée en RDC [62]. Dans la mine artisanale de Rubaya, sont extraits entre 15 et 30 % du coltan mondial [63]. Cette mine a été le théâtre, le 28 janvier puis le 3 mars 2026, de glissements de terrain causés par de fortes pluies, sur des versants fragilisés par les réseaux de galeries. A elles deux, ces catastrophes ont tué plus de 1000 mineurs dont de nombreux enfants, la majorité engloutie dans les galeries, sans que le bilan exact ne puisse être établi [64]. Nous laissons à d'autres la difficile tâche de reconstituer la chaîne des causalités, et de trancher si oui ou non l'industrie du smartphone possède une once de responsabilité dans cette situation.

Mine de coltan de Luwowo, près de Rubaya (2014). © Monusco/Sylvain Liech

Une fois en utilisation, l'impact écologique du smartphone est constitué des cycles de recharge de l'appareil, de l'infrastructure qui permet son utilisation (réseau internet, centres de données), de son usage (utilisation d'IA génératives, vidéos en streaming et haute définition) et du surcroît de consommation de marchandises en tous genres qu'il permet. Cette hausse de la consommation peut être dû à la facilitation de l'acte d'achat permis par des applis (données bancaires pré-saisies, essor de sites de fast fashion [65], livraison gratuite) mais aussi par de la publicité en ligne, qu'elle soit le fait de placements de produits en tous genres dans des vidéos, d'influenceurs promouvant un mode de vie style Dubaï ou « ultra-fast tourisme » [66], ou tout simplement du classique encart publicitaire qui squatte l'écran du smartphone, et dont le contenu est le fruit du profilage réalisé grâce aux données patiemment collectées et revendues par les data brokers.

Même si ce petit objet est conçu pour être rapidement obsolète (obsolescence logicielle : les applications ne peuvent plus tourner sur un système d'exploitation trop ancien), les usagers les plus riches ont visiblement besoin de le renouveler avant qu'il ne devienne inutilisable (en moyenne tous les 2 ans en France). Consommation ostentatoire, forte sensibilité à la publicité, amour de la technologique … les mécanismes pouvant expliquer cela sont sûrement nombreux.

Une fois mis à la retraite, le smartphone peut croupir dans un tiroir ou bien être « recyclé ». En réalité il s'agit d'objets fort peu recyclables, du fait des quantités infimes de chaque métal présent. Parmi les métaux que contient le smartphone, seuls ceux dont le cours est suffisamment élevé sur le marché sont récupérés et purifiés (or, argent, platine). En 2022, 62 millions de tonnes de déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE) ont été produits dans le monde (dont 4,6 millions pour la catégorie des « petits équipements informatiques et de télécommunication », comprenant les smartphones [67]). 18 millions ont été traités dans des « pays à revenus faible et intermédiaire inférieur qui ne disposent pas d'infrastructures de gestion des DEEE développée, principalement par le secteur informel » [68]. Le reste a été enfoui en décharge (14 millions de tonnes) ou recyclé dans des conditions environnementales et sanitaires jugées bonnes (13,8 millions) à bof-bof (16 millions). Le recyclage dans le secteur informel se fait bien souvent dans des conditions sanitaires et environnementales déplorables, comme celles ayant cours au Ghana, dans la ville d'Accra [69]. Quant aux décharges, elles polluent bien-sûr les cours d'eau, l'atmosphère et les sols.

Et il ne faudrait pas faire l'impasse sur les pratiques impérialistes des États cherchant à s'assurer un approvisionnement durable en métaux. Dans les années 2010, la Chine a commencé à délocaliser ses activités extractives dans d'autres pays, comme l'avaient fait l'Europe et les États-Unis dans la 2e moitié du XXe siècle pour diminuer les effets environnementaux et sanitaires néfastes de cette activité. Direction le Myanmar, pays à la frontière duquel des entreprises chinoises exploitent des mines de terres rares lourdes (éléments du tableau périodique se terminant en -ium), ensuite exportées en Chine pour y être raffinées et transformées [70]. Les territoires en question sont sous contrôle de guérillas, dont une partie sont soutenues et armées par le pouvoir chinois. Ces mines permettent aux groupes armés de se financer (c'est aussi le cas en RDC pour le M-23), en prélevant une taxe sur les matériaux extraits. Afin de sécuriser ses approvisionnements la Chine joue donc un rôle de plus en plus actif dans la guerre civile au Myanmar, en soutenant la junte militaire et les guérillas qui lui sont favorables, et ce au détriment des guérillas pro-démocratie ayant refusé le coup d'État militaire de 2021.

Du côté des États-Unis, l'impérialisme pour s'assurer un approvisionnement en métaux stratégiques s'incarne dans « l'art du deal » de Trump. Il s'agit des accords bilatéraux (ou mémorandums d'entente) passés avec une palanquée d'États depuis son retour au pouvoir, pour assurer des permis d'exploitation aux entreprises états-uniennes : Arabie saoudite, Australie, Maroc, Canada, Rwanda, RDC, Équateur, Argentine, Guinée, Paraguay, Émirats arabes unis, Pérou, Philippines, Royaume-Uni, Ouzbékistan, et même jusque dans les fonds marins, avec les Îles Cook et le Japon [71]. En outre, les velléités d'annexion du Groenland cachent mal la convoitise des États-Unis pour les minerais supposément présents dans cette immense île. Leur « médiation » (finalement dépourvue d'effets) dans les conflits Ukraine-Russie et RDC-Rwanda a été conditionnée à la conclusion d'accords stratégiques sur les minerais avec les pays concernés.

D'aucuns argueront que ces métaux ne sont pas convoités pour fabriquer seulement des smartphones, puisqu'ils servent aussi à fabriquer des fusées spatiales, des puces pour l'IA, des éoliennes, des panneaux solaires, des bagnoles électriques et bien sûr tout ce qu'il faut pour tuer des gens (des drones aux sous-marins en passant par des systèmes de guidage de missiles). Finalement autant de raisons supplémentaires de s'opposer à cet essor tous azimuts de la mine.

Smartphone et guerre

En parlant de guerre. Dans la bande de Gaza, les bombardements israéliens ont officiellement toujours ciblé des terroristes ... mais directement chez eux et de préférence la nuit, afin que toute leur famille y passe. Pour déterminer ses cibles, l'armée israélienne a utilisé le programme assisté par IA Lavender, qui synthétise des données de diverses natures, dont une partie obtenue grâce au téléphone (smart ou dumb) des combattants : « Informations visuelles, cellulaires, connexions aux médias sociaux, informations sur le champ de bataille, contacts téléphoniques, photos. » [72] Ensuite, pour savoir où se trouve la cible et sa famille, le logiciel Where's Daddy est utilisé, qui se base sur la géolocalisation fournie par les smartphones personnels des cibles. Comment Israël a accès à toutes ces données ? C'est simple, elle intercepte toutes les communications téléphoniques en provenance et vers la Palestine, et stocke tout cela sur des serveurs Microsoft [73] (jusqu'à la récente suspension de cette « collaboration » par l'entreprise, en septembre 2025). Ce cloud est pratique pour Israël car il intègre des outils carburant à l'IA, comme « noisy message [74], [qui] repère les SMS dans lesquels les gens parlent d'arme ou de leur envie de mourir ». Selon ces sources, des outils d'IA plus poussés permettraient d'extraire des profils de risque ou de générer des recommandations de ciblage à partir des données vocales. On imagine que les Palestiniens communiquent aussi via des messageries sécurisées, mais la couverture internet n'étant pas optimale [75], cela peut expliquer que les SMS et appels restent largement employés… et donc interceptés. La menace représentée par l'utilisation des smartphones est bien connue des ennemis d'Israël, comme le montrent les conseils du (défunt) chef du Hezbollah aux habitants du Liban Sud, en 2024 : « Jetez vos smartphones, enterrez-les, mettez-les dans une boîte de métal et éloignez-les » [76]. Les réseaux sociaux sont également concernés par cet espionnage de masse.

Le smartphone sert aussi à faire connaître l'ampleur d'un massacre en cours, grâce aux photos, vidéos et témoignages envoyés par les personnes présentes sur place. Les preuves de ces atrocités sont diffusées sur les smartphones du monde entier, grâce aux réseaux sociaux, bien souvent intercalées entre une « publication sponsorisée » (publicité) et une recette de cuisine. Les conséquences de cette mise en spectacle d' expériences traumatisantes, choquantes, ignobles, sur des écrans de smartphone du monde entier pourrait bien avoir d'autres conséquences, à la description desquelles nous réservons un article spécifique.

Appauvrissement de la vie et mal-être

Pour ce qui est de la France, passer 2h30 par jour sur son smartphone de ses 10 ans à ses 80 ans reviendrait à y consacrer plus de 7 années d'existence. L'essentiel du temps passé réside fondamentalement dans l'attente d'une nouveauté (vidéo, message, notification quelconque) ou d'une actualisation dont la satisfaction procure un plaisir, de courte durée et de nature invariable. Cette homogénéisation des sensations est synonyme d'appauvrissement des existences, et explique pourquoi on ne conserve aucun souvenir des heures passées sur le smartphone. Il faut donc battre en brèche les discours cherchant à mettre en équivalence le temps passé derrière l'écran avec le reste du temps. Lorsqu'on fixe un écran, nos sens ne trouvent à s'exercer que de la même manière : on ne touche et ne regarde toujours qu'une surface vitrée, et on n'entend que la même fréquence de sons. C'est donc un temps privé d'interactions avec d'autres êtres vivants, avec le réel, dont la propension à « résister » ne peut évidemment procurer le même plaisir à court-terme. Face à ce réel parfois carrément insupportable (canicules, air vicié, environnement bruyant, injustices à tous les coins de rue, métropole moche et espace public surveillé dans ses moindres recoins), le virtuel a fort logiquement une fonction de refuge : on peut y vivre des émotions de natures diverses mais toujours à travers d'autres personnes, sans prise de risque. Surtout, on peut y vivre une vie par procuration, s'identifiant à des personnages le temps de quelques heures, mettant ainsi un peu d'excitation dans nos vies ennuyeuses.

En retournant vers le smartphone pour tromper son mal-être (dû en parti à l'objet), l'usager s'enferme dans une boucle qui se renforce. Cela explique que certaines personnes passent des durées aberrantes sur leur smartphone : 10 heures par jour le week-end ou durant les vacances (moments pourtant libérés du travail et de l'école). S'identifier à et se comparer avec des inconnus a également toutes les chances de rendre malheureux à terme, car l'usager se rend bien vite compte du caractère factice de l'expérience, et en ressort toujours plus frustré. Mais en passant tout ce temps sur son smartphone, il n'a pas appris à bâtir de la satisfaction ou du bonheur sur autre chose. Déjà seul de par le fonctionnement atomisant et individualisant de la société, l'objet vient tromper la solitude (en l'apaisant temporairement, ou en la faisant oublier), mais la renforce dans les faits. Le smartphone diffère alors la difficile quête consistant à chercher un sens à sa vie, accentuant encore le mal-être. En privilégiant le chemin le plus rapide comme le promet Google Maps (plutôt que de risquer de se perdre et de jouir de l'imprévu), en promettant d'identifier la plante exacte avec un pourcentage d'erreur comme le promet Plantnet (plutôt que de faire le chemin intellectuel qui mène à ce résultat), le smartphone contribue à enfermer l'usager dans une quête d'efficacité dépourvue de toute poésie, de tout flow, obnubilé par l'atteinte d'objectifs complètement inoffensifs.

Le monde comme représentation

Tous ces moments consacrés au virtuel sont autant d'occasions perdues d'apprendre à détester un réel qui a pourtant bien des raisons de l'être. Car il faut expérimenter dans sa chair à quel point ce dernier est pérave pour se risquer à envisager une remise en question du statu quo. C'est d'ailleurs à cette contradiction que se heurtent les « créateurs de contenus » engagés, qui s'échinent à informer leur audience sur l'état révoltant du monde, espérant provoquer chez elle un passage à l'acte, un acte de révolte. Mais en retenant les consommateurs de leurs contenus captifs derrière les écrans, ils diminuent seulement les chances qu'ils ont de se confronter à ce répugnant réel, en ne leur en offrant qu'une représentation. Les influenceurs engagés qui présentent le smartphone comme un indispensable outil de lutte [77], omettent que l'objet n'a aucunement la même fonction pour tous les influencés auxquels sont destinés leurs contenus. Ces derniers n'ont aucun intérêt politique ni personnel à passer autant de temps sur un smartphone ou des réseaux sociaux, surtout lorsqu'ils sont déjà convaincus et que tout ce qu'ils expérimentent est une confortable mais inoffensive confirmation de ce qu'ils pensent déjà.

Mais outre que seul le réel offre les conditions de possibilité d'un bonheur partagé avec autrui, d'un développement de la sensibilité à la détresse des autres ou d'un lien à la nature, il finit toujours par nous rattraper. Smashphone, donc.

D'autres articles suivront sur les thèmes suivants :

  • Rôles du smartphone et de ses réseaux sociaux en politique (essor des idées d'extrême-droite, fonctionnement des groupes militants).
  • Typologie des dépendance qui nous lient au smartphone.
  • Guide Comment vivre sans smartphone, soit un recueil de conseils et de méthodes pour se passer de smartphone au quotidien.

Brice Costa

Contact : brice.costa@proton.me


[1] Plutôt que de chercher à prouver un lien de causalité.

[8] Cela concerne ChatGPT (https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-chatgpt/?utm_source=chatgpt.com), ainsi que toutes les autres applis fonctionnant à l'IA ou intégrant des outils IA.

[9] https://www.microsoft.com/en-us/corporate-responsibility/topics/ai-economy-institute/reports/global-ai-adoption-2025/#fn:1. Cette estimation est basée sur des données Microsoft de trafic pour 19 sites et applications d'IA.

[11] Utilisateurs actifs : nombre de personnes ayant ouvert ou utilisé une application au cours d'un laps de temps donné.

[27] Le prochain article sera consacré à une critique approfondie des réseaux sociaux.

[28] Par exemple, au moment où on a appris qu'elle avait donné à des associations de ses amis de l'argent collecté par le biais du Fonds Marianne, créé à la suite de l'assassinat de Samuel Paty pour lutter contre les discours haineux et séparatistes, Marlène Schiappa, alors ministre, a posé pour la une du magazine Playboy.

[37] C'est le propos, à quelques virgules près, que tient Stéphane Le Lay dans le podcast Lundi soir déjà cité.

[38] La proportion croissante de parents géolocalisant leurs enfants en temps réel (40 % des parents en Angleterre) est révélatrice de cette normalisation de pratiques aberrantes mais rendues possibles par la possession d'un smartphone. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-vendredi-14-octobre-2022-9634633

[41] https://www.youtube.com/watch?v=9ctcmjYTOMg ; voir aussi la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975.

[59] Pour cela, des ressources sont disponibles dans la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975 ; sur la chaîne YouTube de Christophe Boutry (https://www.youtube.com/@Ced_haurus) ; sur le site internet suivant : https://telmob.0id.org/fr:accueil. Pour être clair : si vous (ou votre collectif) devez quand même utiliser un smartphone, nous pensons qu'il faut tout faire pour sécuriser celui-ci, ne serait-ce que pour se familiariser avec tous ces aspects techniques (et ainsi faire ses choix en conscience), et se rendre compte de l'étendue des « surfaces d'attaque » offertes par l'objet.

[65] On peut d'ailleurs se poser une question : la fast fashion aurait-elle existé sans les smartphones ? Encore une causalité sûrement impossible à prouver.

[67] Ainsi que les téléphones, les appareils GPS, les routeurs, les ordinateurs personnels et les imprimantes.

[69] Les travailleurs de ce quartier d'Accra ont développé une indéniable expertise dans le démontage et le recyclage de ces objets, des savoir-faire qui seraient indispensables dans une perspective de démantèlement de la société industrielle. Cette expertise est mise en avant par certains (https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/je-reviens-du-monde-d-avant/je-reviens-du-monde-d-avant-du-samedi-06-juillet-2024-9175169) pour contrer les descriptions misérabilistes qui sont souvent faites des conditions de travail dans ces décharges. L'entreprise Back Market joue sur cette corde pour vanter ses produits reconditionnés, et sûrement soulager la conscience des usagers (voir par exemple cette vidéo : https://www.backmarket.fr/fr-fr/c/tech-education/agbogbloshie-ewaste-dump-ghana)

[75] La bande de Gaza est très souvent coupée d'internet, et ne dispose que d'un débit 2G ; la Cisjordanie elle dispose d'un débit 3G « capricieux » (https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/d-un-monde-a-l-autre/communications-internet-comment-les-israeliens-et-elon-musk-organisent-l-isolement-numerique-des-palestiniens-2686726) mais devrait être reliée à la 4G sous peu (annonce d'Israël le 6 janvier 2026).

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11.05.2026 à 12:19

Seditium : un nouvel élément qui agite la recherche

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« Trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience »

- 11 mai / , ,
Texte intégral (1497 mots)

Ces dernières semaines, des milliers de scientifiques, ingénieurs et étudiants de la région grenobloise ont parcouru les lignes de Seditium, un journal gratuit largement diffusé appelant à faire sédition et à trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience alors que le Commissariat à l'Énergie Atomique de Grenoble [1] fête ses 70 ans. Petit résumé.

Clins d'œil complices, pouces levés, confessions faites sur l'absurdité de leur travail et leur mépris à l'égard de l'institution qui les emploie, la diffusion de Seditium, ce « nouvel élément qui agite la recherche », aura délié des langues sur la Presqu'Île Scientifique grenobloise.

Nombre de chercheurs et d'ingénieurs souffrent de ce mal diffus qu'on appelle la perte de sens et de ce tiraillement consécutif qu'on nomme la dissonance cognitive. Entrés dans le monde de la recherche avec la promesse de répondre aux grands enjeux de société, la réalité a souvent été une longue série de désillusions. De la conception d'implants électroniques pour mesurer le stress des cochons – et pouvoir optimiser leur concentration dans les élevages – aux recherches qui servent à perfectionner des armes, en passant par celles pour développer la 5G ou l'IA [2], il ont été confronté au fait que la Science est structurellement asservie aux intérêts privés et militaires. CEA, CNRS, INRIA et autres mastodontes de la recherche publique ne sont que le premier maillon d'une chaîne de « valorisation » d'un système capitaliste et industriel ravageur.

Elle est bien loin l'époque où l'on pensait que les innovations scientifiques amélioraient la vie, que les gains de productivité profiteraient à tous et où l'on associait progrès technique et progrès social. Cette croyance est aujourd'hui largement mise à mal par les faits. L'automatisation profite en premier lieu aux patrons et aux actionnaires. Le raffinement des équipements militaires augmente l'intensité des conflits. L'optimisation des technologies conduit à l'effet rebond. Le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité sont des conséquences directes des sauts technologiques commencés au début du XIXe siècle dans les laboratoires : chimie, nucléaire, électronique… Et les solutions techniques promettant d'y répondre n'ont en rien diminué la consommation de ressources et d'énergies fossiles. À l'instar de la « transition électrique et numérique », des énergies alternatives (solaire, hydrogène, éolien…) et des nouvelles technologies, IA en tête, c'est avant tout de nouveaux marchés, de nouvelles nuisances et de gigantesques profits qui ont été générés.

Bercés par le mythe du progrès, certains imaginent encore pouvoir compenser ces dégâts par des recherches plus poussées et par le développement de solutions techniques plus « performantes », plus « résilientes ». Mais il n'y a pas de solution technique à une question politique. Le problème n'est pas tant le combustible qui alimente la Machine que la logique-même qui l'anime : la quête illimitée de croissance économique, de pouvoir, de puissance et de richesses ; l'objectivation de tous les êtres et la domination de la nature qu'elle induit. Répondre de façon conséquente à la crise écologique, s'opposer au fascisme et au militarisme, implique de refuser de perpétrer l'idéologie qui les a générés. C'est prendre acte du fait que la technoscience et ses institutions ne font pas partie de la solution mais qu'elles sont au cœur du problème.

Cesser d'être un cerveau servile : quelques pistes pour enrayer la Machine

Pris entre tenailles entre l'industriel et le militaire, le chercheur joue le rôle du cerveau servile au service d'un projet politique qui génère guerres, ravages sociaux et catastrophes environnementales. Que faire alors lorsque l'on réalise que notre activité professionnelle contribue à l'état désolant du monde ? Quand les projets pour lesquels nous dédions notre temps, notre créativité et notre intelligence vont à l'encontre du bien commun ? Beaucoup avancent que déserter est un remède à la dissonance : on part faire une formation en charpente, acheter un lopin de terre, vivre en collectif… Cela fait du bien de tout plaquer, c'est même assez accessible quand on a un peu d'argent, du réseau et un bon bagage culturel. Mais cela va-t-il ralentir le grignotage du monde par la machine à broyer ? Entre rester dans l'institution pour y faire ce que l'on nous demande et partir à tout jamais sans l'avoir minimement secoué, il existe une autre voie plus sinueuse que l'on pourrait l'appeler « la ligne de crête ».

Naviguer sur la ligne de crête, c'est agir directement à l'intérieur des institutions qui participent au désastre mondialisé pour que les choses changent. C'est identifier les savoirs, les privilèges et les possibilités que l'on a quand justement on travaille au cœur du réacteur. C'est prendre acte de tous ces avantages et de la riche palette d'actions qu'ils permettent. C'est une position délicate à tenir, où il faut en permanence réévaluer nos choix et nos actes : est-ce que ce que je fais va dans le sens d'une déstabilisation, fût-elle minime, d'un projet, d'un labo, d'une structure et de son idéologie ?

Car ce que l'institution n'aime pas, c'est qu'en son sein des personnes s'organisent et qu'un rapport de force naisse et conteste sa légitimité. Que se passe-t-il quand l'on cesse de jouer le rôle que l'on attend de nous ? On le sait, pour fonctionner, une institution a besoin de la coopération de tous ses membres, de leur servitude volontaire. Il ne suffit pas de d'être présent un certain nombre d'heures, il faut s'impliquer, collaborer, faire preuve initiative, d'esprit d'équipe. La réussite d'un projet demande la participation morale à l'institution ou à l'équipe de recherche. Si l'on cesse de jouer le rôle qui est attendu de nous, cela peut changer la donne. Il ne s'agit pas de trainer la patte par flemme personnelle – nombreux le font déjà. Il s'agit de cesser d'y croire, de militer pour que les autres aussi cessent d'y croire, et de poser dans ce but des gestes. L'institution se fragilise d'autant plus lorsque, depuis l'intérieur, des personnes se mobilisent. Petit à petit, la défiance et la méfiance s'installent, le statut quo est mis à mal, les autres commencent à douter, et la sédition, contagieuse, peut se propager : un rapport de force se construit et la contestation peut sortir des labos.

S'y mettre dès maintenant !

Invités à rejoindre l'équipe de Seditium le jeudi 7 mai, quelques dizaines de chercheurs, ingénieurs, travailleurs de la tech et étudiants grenoblois se sont d'ores et déjà organisés pour lancer les prochains assauts de « l'agitation ».

Et vous ? Si vous souhaitez vous emparer de l'objet Seditium pour participer à vos dynamiques locales, c'est possible. Nous en tenons un stock à votre disposition, que nous pouvons vous envoyer gratuitement. Vous pourrez alors vous en servir pour une distribution dans ou devant un labo, une boîte de la tech, une école d'ingénieurs, ou tout lieu où sa présence provoquerait de l'agitation ou des rencontres. Plus que jamais, séditionnez avec nous !

Si vous souhaitez recevoir des exemplaires du journal ou prendre contact, écrivez directement à : seditium@riseup .net.

Et sinon, le journal est trouvable en librairies.


[1] Le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble est un laboratoire public qui emploie 4 500 personnes et dont les recherches, brevets et innovations profitent à l'industrie et au secteur privé via la création de centaines de startups et spinoffs. Parmi les plus célèbres on peut citer : STMicroelectronics, Soitec et Lynred.

[2] Le livre La noix connectée (Le Postillon, 2025) fournit un large panel des innovations de la cuvette grenobloise.

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11.05.2026 à 11:47

Quelques réflexions sur la désertion du monde technique

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Le fantôme de Michel Foucault ressuscité par l'IA

- 11 mai / , ,
Texte intégral (3150 mots)

Depuis quelques jours, une version IA d'un fantôme de Michel Foucault hante les réseaux sociaux. Tout part d'une blague que certains trouvent très drôle, d'autres beaucoup moins : foukenstein.lol, l'hybridation en LLM du célèbre philosophe et de l'encore plus célèbre monstre, Frankenstein. Les auteurs de ce canular qui n'en est pas tout à fait un, saisissent l'occasion pour interroger de manière plus générale notre rapport à la technique. Peut-on se contenter de critiquer, conspuer et rejeter l'IA ou faut-il envisager de la hacker ?

Quiconque sʼest déjà aventuré dans certains espaces critiques de Bluesky, Mastodon ou Instagram connaît le réflexe. Dès quʼun projet touche aux LLMs (Grand modèle de langage), à la génération dʼimages ou à un algorithme dʼapprentissage, le soupçon précède souvent lʼexamen : technosolutionnisme, technocésarisme, technoautoritarisme…

Le terme « technofascisme » circule désormais comme une clé qui prétend ouvrir toutes les serrures et qui, ce faisant, finit surtout par reconduire une évidence : une IA générative sans capital, sans terres rares, sans travailleurs du clic, sans néo-colonialisme, sans prédation de nos données personnelles et sans spoliation massive des bibliothèques, des œuvres et des archives nʼexiste pas. Il y a de la violence, du racket et de la prédation dans cette infrastructure, et quiconque prétend le contraire soit ne comprend pas le fonctionnement de cette industrie soit est en train dʼessayer de vous vendre quelque chose.

Cette ossification de la critique est en soi parfaitement compréhensible. Elle dit une fatigue réelle, un écœurement légitime face aux promesses des militants du capital qui passent leur temps à grimer leur lubies et leurs intérêts en révolution. Mais cette ossification dit peut-être aussi quelque chose de moins glorieux : un abandon, une désertion du monde technique.

Et cet abandon est peut-être périlleux. Non pas parce que lʼIA constituerait enfin une technique politique — le nucléaire, le pétrole, les réseaux logistiques ou lʼécriture lʼétaient déjà, chacun à leur manière — mais parce que celle-là est en train de devenir, à grande vitesse, l'infrastructure, le substrat même par lequel passeront demain l'accès aux savoirs, la production des énoncés et la circulation des idées. Le hic, cʼest qu'on ne risque pas de peser sur ce qu'on a refusé d'examiner, de détourner ou de hacker dans son petit laboratoire dʼidées.

L'écriture servait l'État. Lʼimprimerie, rappelons-le, avant de servir la Réforme, servait le commerce des indulgences — cette fabrique tarifée du salut chrétien, adossée à une fiction admirablement profitable, le purgatoire et ses flammes, dont lʼinstitution ecclésiale écoulait l'antidote sur papier contre florins sonnants à travers les premières presses de Gutenberg. Ce sont pourtant ces mêmes presses, ces mêmes caractères mobiles — ou plutôt cette même infrastructure technique, passée dans dʼautres mains, branchée sur dʼautres colères, dʼautres conflits, dʼautres formes de circulation — qui finirent par cracher les quatrevingt-quinze thèses de Luther.

Une indulgence ou “passeport pour le paradis” datée de 1333.

Avec lʼIA, la comparaison vaut moins comme équivalence historique que comme leçon tactique. Luther nʼa pas critiqué les presses de Gutenberg depuis lʼextérieur — il les a utilisées. Les quatre-vingt-quinze thèses sont une prise sur le dispositif dʼimprimerie, pas une simple dénonciation à son propos. Une prise, au sens où lʼon grimpe : un point dʼaccroche, un endroit où la main se referme et où le geste, lʼacte, devient possible. Toute technique en distribue. Cʼest ce que Simondon appelait lʼécart entre lʼintention fabricatrice — celle qui dépose lʼobjet dans le monde — et lʼintention utilisatrice, qui, parce quʼelle vient dʼailleurs, nʼa aucune raison de coïncider avec la première. La question, devant un dispositif — une serrure, un portail, une IA — nʼest jamais dʼabord : que fautil en penser ? Cʼest : où peut-on lʼattraper ?

La cuillère utilisé par le prisonnier danois Carl August Lorentzen pour son évasion en 1949. Il laissera dans sa cellule vide un mot : “Where thereʼs a will, thereʼs a way”. Vu dans lʼexcellent : Key Notes on the Unruly City / Adam Kraft

Foucault sous LLM

Vous avez peut-être vu passer cet étrange site : foukenstein.lol ; un col roulé beige en 3D qui flotte à l'écran, et d'où émerge, à la demande, la voix de Michel Foucault.

Au départ de Foukenstein, il y avait moins un projet quʼune profanation un peu idiote : prendre Foucault au mot. Puisquʼil annonçait lui-même la dissolution de lʼauteur et la survivance autonome des discours, pourquoi ne pas pousser le geste jusquʼau mauvais goût ? Cloner sa voix, brancher quelques gigaoctets de Michel sur un LLM open source, et regarder ce que ce monstre philosophique devenait capable de dire.

Et puis, les choses allant, en bricolant cette machine — en l'alimentant, en la corrigeant, en la cassant, en la rebricolant — on s'est aperçu de quelque chose : on était en train de faire lʼexpérience de ce que pourrait être une machine réglée non sur une neutralité abstraite, mais sur une communauté de problèmes, de textes, dʼaffects et dʼennemis. Une machine qui ne parlerait pas au nom dʼun Parti, mais depuis ce fond commun où se composent déjà nos évidences, nos colères et nos manières de lire le monde.

Il nous faudra faire lʼeffort, alors, de ne pas fétichiser la forme-livre. De nous en tenir, plutôt, à lʼopération tactique dont il constituait le support : mettre en partage, depuis la circulation de marques muettes, une forme de vie, un problème, une certaine disposition des évidences ; indiquer une position qui, depuis le lieu sans nom de lʼécriture, appelle à vérifier son effectivité dans le réel. Livres, tracts, journaux, brochures ou revues nʼétaient pas seulement des supports de doctrine ; ils formaient des manières de voir, de parler, de se tenir, de reconnaître des alliés et des ennemis, dʼhabiter une fidélité. Or nous entrons dans une époque où lʼon lit peut-être moins quʼon ne dialogue avec des machines : lʼaccès aux textes passe de plus en plus par une voix synthétique, disponible, capable de résumer, traduire, comparer, reformuler, relancer. Abandonner cette voix aux corpus dominants, aux prudences institutionnelles, aux langues managériales et aux neutralités de façade serait une paresse que les condamnations, justifiées mais peu opérantes du technofascisme, ne devraient pas occulter.

On découvrira peut-être, alors, que dʼautres communautés sont susceptibles, par delà le livre, de se constituer en discutant avec ces machines. Que choisir la voix dʼoù nous parle ce monde pourrait bien ressembler, dʼici peu, à un geste politique : un choix qui nous force à prendre position et à nous tenir à cette position. Nous ne proposons évidemment pas dʼexhumer ici le fantasme dʼun catéchisme ou dʼune ligne de Parti - lʼarchitecture des LLMs sʼy prêterait de toute façon assez mal, mais de discuter des archives, des bibliothèques, des problèmes, des ennemis, des affects communs à partir desquels ces machines nous parlent. Une IA nʼest jamais seulement un modèle - Claude, ChatGPT, Mistral, etc. : cʼest un agencement de textes, de filtres, de consignes, de mémoires, dʼinterfaces, de choix documentaires, de gestes dʼusage. La question politique deviendrait alors : depuis quel monde cette voix parle-t-elle ? Quels morts fait-elle revenir ? Quels livres rend-elle praticables ? Quels conflits sait-elle nommer ? Quels mots refuse-t-elle dʼadoucir ?

Il nous faudra alors accepter que ces machines parlent dʼune voix qui ne sʼattribue à aucune intériorité ni aucune volonté. Que leurs paroles, donc, ne veuillent rien dire. Cʼest là, dʼailleurs, lʼune des principales critiques qui leur est adressée : quʼune voix se lève sans personne pour en répondre. Lʼétrangeté de la chose rend en fait visible une fissure plus ancienne. La politique moderne a beaucoup réclamé du sujet - ou dʼune certaine forme de sujet : quʼil possède sa parole, quʼil réponde de ses mots, quʼil les assume comme expression de sa conscience, comme manifestation de sa volonté. Ce sujet, nous le savons, était une fiction : le discours, déjà, le précédait ; çà parlait à travers lui avant même quʼil ne prenne la parole. LʼIA débarrasse cette fiction du dernier ornement humaniste dont notre société sʼévertuait encore à lʼentourer : ça parle, et pourtant aucun sujet ne vient recueillir la parole dans lʼunité rassurante dʼune intention, dʼune biographie ou dʼune conscience. Il ne sʼagirait pas dʼen conclure à la disparition heureuse du sujet, mais de prendre acte de ce que cette vérité là du sujet est morte. Et de chercher, au contact de ces parole sans propriétaire, dʼautres régimes de subjectivation politique : des manières de sʼengager dans ce qui se dit sans chercher à y restaurer un auteur souverain, mais en faisant malgré tout tenir une position, une fidélité, un camp.

On écoutera donc les trois prises de parole de Foukenstein qui suivent non comme des oracles, mais comme les borborygmes dʼun monstre de foire : sans y croire tout à fait, sans lui demander dʼavoir raison, avec ce mélange de rire, de gêne et dʼattention quʼon réserve aux créatures mal cousues. Mais cʼest peut-être depuis ce grotesque même quʼil faut prendre au sérieux ce quʼil laisse entrevoir : la possibilité dʼune voix synthétique qui ne parlerait pas depuis cette neutralité du monde dont la Silicon Valley aime se donner pour organe, mais depuis des archives, des colères et des fidélités situées. Non pas une voix “objective”, extérieure à ce quʼelle décrit, mais une voix partielle, engagée dans les antagonismes quʼelle rend lisibles.

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