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14.09.2026 à 15:45

En toute impunité

dev

Je suis ce corps en trop

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Ghassan Salhab

14.09.2026 à 15:45

Sang Titre

dev

(Six défixions pour Gaza)
Frédéric Bisson

- 14 septembre / , ,
Texte intégral (9154 mots)

« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)

Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes

Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.

Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.

(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.

(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)

Photo : Samar Abu Elouf

Bébés dans un nuage d'orage

[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.

(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)

On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.

Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.

Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.

Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)

Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.

Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves.
Notre Père,
Père de toutes les bombes,
Que ton règne vienne,
Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout :
Vaporise les corps, efface les visages
Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal
Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu
Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.

(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)

Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.

Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.

Photo : Samar Abu Elouf

Gouttes de pluie coulées en plomb

[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.

Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.

Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.

Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…

Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.

Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.

Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Flèches brisées sur Kapital mort

Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.

De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.

Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.

(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)

C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.

[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.

Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.

Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).

(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)

Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.

Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)

La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Spectateur Pâle. Prendre. Photos.

Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien.
Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés.
Elle. – Non, tu n'as pas vu.
Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr.
Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas.
Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer.
Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.

Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.

Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.

Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.

Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.

On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.

Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza.
Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans.
Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible.
Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct.
Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?

[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.

Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad

Débris gris, pousses vertes

Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.

Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.

À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.

[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.

Mais les plantes trouvent toujours l'eau.

Photo : Samar Abu Elouf

Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.


[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :

https://godspeedyoublackemperor.bandcamp.com/album/no-title-as-of-13-february-2024-28340-dead.

Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.

Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).

Ici et Ailleurs (1976)

Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?

Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.

Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.

Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».

Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?

Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.

C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)

14.09.2026 à 15:45

25 ans d'état d'urgence global

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Walter Benjamin, le 11 septembre et la Palestine
Eugénie Mérieau

- 14 septembre / , ,
Texte intégral (4538 mots)

Alors que l'Occident commémore le 25e anniversaire de l'attentat du 11 septembre, la constitutionnaliste Eugénie Mérieau revient en détail et techniquement sur l'état d'urgence global qui en a découlé. En retraçant le lien souterrain qui ramène le philosophe allemand Walter Benjamin à la Palestine d'aujourd'hui, elle met en lumière le véritable état d'exception, soit celui qui fait éclater le continuum de l'Histoire.

« C'est la tradition des opprimés qui nous l'enseigne : « l'état d'exception » dans lequel nous vivons est en vérité la règle. Il nous faut aboutir à un concept d'Histoire qui reflète cette règle. » [1] Si cette huitième thèse sur le concept d'histoire, que Walter Benjamin écrit en 1940 peu avant son suicide face à la catastrophe, revient tant nous hanter aujourd'hui, c'est que le XXIe siècle n'en finit plus de s'acharner à la confirmer : l'exception est le cœur de la structure du « droit global », et le moteur même de sa construction. La résolution 1373 du Conseil de sécurité des Nations unies, dont nous commémorons le 25ᵉ anniversaire le 28 septembre 2026, en offre une démonstration exemplaire – et la Palestine, dont le spectre est en son centre, expose cette structure dans sa nudité nue, avec toute la force et la brutalité d'un génocide en cours.

Le 12 septembre 2001, le Conseil de Sécurité des Nations Unies déclare, par la résolution 1368, la « guerre contre le terrorisme » ; le 28 septembre 2001, par la résolution 1373, il déclare l'état d'exception mondial. Dans cette deuxième résolution, prise comme la première avec la force contraignante du chapitre VII de la Charte de 1945, le Conseil de Sécurité, outrepassant ses compétences, impose aux 193 États-membres l'adoption de législations antiterroristes dérogatoires au droit international des « droits de l'homme », ciblant en particulier immigré-es et réfugié-es.

Se faisant législateur global, il enjoint à tous les États-membres de créer un crime de terrorisme dans leur droit national y compris de « conspiration » aux fins de commettre, d'aider, ou d'offrir un soutien matériel au terrorisme ; d'agir en amont pour empêcher les projets terroristes de prendre forme en recueillant des informations sur les populations et en gelant les avoirs des dits suspects ; de mieux « fermer » les frontières en surveillant, en particulier, les flux de réfugiés et les demandes d'asile.

En d'autres termes, il exige un état d'urgence globalisé excluant, sur un fondement xénophobe, une partie substantielle de la population mondiale de la protection des droits humains offerte par le droit international de l'après-guerre : les musulman-es, auxquel-les est désormais attachée une présomption de terrorisme.

Si cette résolution s'inscrit dans la longue durée coloniale du droit international - la colonialité étant la matrice historique et l'ADN persistant du droit international et de l' « ordre international libéral » qu'il érige pierre par pierre au fil des vagues de colonisations - elle n'en produit pas moins une rupture avec la période des années 1990 ayant vu triompher le grand récit de la « fin de l'histoire » - la victoire définitive et indépassable de l'État de droit libéral mondial et l'avènement de la paix perpétuelle. En décrétant l'état d'urgence antiterroriste global, 1368 et 1373 dotent les États d'outils pour légitimer, en réactivant presque à l'identique la vieille doctrine médiévale de la « guerre juste », les interventions en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye, en Iran, au Liban, mais aussi les refoulements mortels en Méditerranée, les déportations massives vers le Sud, et le génocide à Gaza.

1373 au prisme de Gaza : la colonialité structurelle du droit international

Les résolutions 1368 et 1373 s'interprètent, au prisme de Gaza, comme une tentative d'universalisation de l'état d'exception et de guerre israélien imposé aux Gazaoui-es et plus largement aux Palestinien-nes depuis plus d'un demi-siècle. Trois dispositifs, en particulier, opérationnalisent cette architecture juridique.

En premier lieu, le droit à l'autodéfense consacré par 1368, combiné à la latitude laissée aux États pour désigner eux-mêmes leurs « terroristes », légitime et mondialise la guerre totale d'Israël contre le peuple palestinien. Ensuite, la généralisation par 1373 des pratiques états-unienne et israélienne de constitution de listes d'organisations terroristes, couplée à la validation par le Comité contre le terrorisme des « dérogations » aux droits humains pour celles et ceux figurant sur lesdites listes - gel des avoirs, dissolutions, détentions préventives – institutionnalisent la pratique de l'état d'exception sur les « ennemis de l'intérieur », le modèle canonique étant le membre du Hamas - l'un des premiers actes de l'Union européenne en application de 1373 sera de créer sa propre liste en y inscrivant le Hamas [2].

Enfin, s'y ajoute la légitimation, par l'instauration d'une suspicion généralisée à l'égard des réfugiées musulmanes, et du refoulement aux frontières qu'elle implique, à la fois de l'interdiction du droit au retour des Palestiniennes réfugiées et de leur refus d'accueil ailleurs. Cette généalogie de l'exclusion post-2001 rejoint celle, plus ancienne, de l'exclusion des demandeurs d'asile palestiniens de la Convention de 1951 sur les réfugiés dans l'immédiat après-guerre.

Certes, à part les États-Unis, aucun État n'est nommé, ni dans 1368 ni dans 1373. Mais l'assimilation du terrorisme à l'islam en constitue le paradigme implicite, et la Palestine en a toujours été l'un des objets privilégiés : du mandat britannique des années 1920 jusqu'aux attaques du 7 octobre 2023, en passant par un moment charnière, les attentats des Jeux olympiques de Munich (1972), qui donnent lieu à la résolution 3034 de l'Assemblée générale [3] et à un premier Comité ad hoc sur le terrorisme international. Ce comité échoue à définir le terrorisme, mais pose les jalons d'une assimilation du terrorisme au crime absolu sans justification ni exception possible - ni résistance à l'occupation, ni résistance à l'apartheid, ni résistance au génocide - alors même que ces exceptions seront réaffirmées par plusieurs résolutions ultérieures, non contraignantes, de l'Assemblée générale [4].

Si la question palestinienne se trouve ainsi, sans lien apparent direct, au centre des résolutions 1368 et 1373, c'est parce qu'elle est, pour filer la métaphore biologique, la cellule qui contient tout le code génétique du droit global : son historicité, ses régimes de pouvoir et de vérité.

La Palestine comme miroir du passé et laboratoire du futur

La Palestine contient d'abord l'image du passé de la conquête européenne des Amériques, matrice historique du droit international, où le droit des gens fut inventé pour exproprier, dominer, faire la guerre, génocider - ce que Benjamin nomme la violence fondatrice de droit, laquelle ne se maintient que par sa violence conservatrice, c'est-à-dire la répétition indéfinie du même geste [5]. La colonisation de la Palestine mobilise les doctrines multiséculaires de cette double-violence : doctrine de la « guerre juste » pour chasser et exterminer les personnes, doctrine de la terra nullius pour confisquer les terres.

Sous l'état d'urgence israélien décrété cinq jours après sa création en 1948, la loi des « présents-absents » de 1950, couplée à la loi de naturalisation de 1952, en offre une allégorie bien réelle : dans un même mouvement, elle inclut dans la citoyenneté israélienne les Palestinien-nes ayant fui la colonisation et les dépossède de leur terre au nom de leur présente « absence ». C'est l'inclusion excluante, ou inclusion dépossédante, matrice du geste colonial reproduit à l'infini.

La Palestine renferme aussi l'image du futur, en tant que laboratoire de processus globaux, à commencer par l'état d'exception et l'apartheid qu'il ingénierie : les technologies israéliennes de l'état d'urgence (normes juridiques d'application différenciée et jurisprudence de la Cour Suprême, mais aussi technologies de la séparation et des camps, du traçage, de la surveillance) y sont testées pour être exportées et mondialisées. A cet égard, la construction, jugée illégale par la Cour internationale de justice, du « mur de séparation » en Cisjordanie en 2002 [6] est le point de départ d'une vague de constructions similaires à travers le monde, souvent avec des technologies israéliennes.

A cet égard, 1368 et 1373 fonctionnent en quelque sorte comme le trophée de l'état d'exception israélien – sa légitimation rétrospective et prospective, et son universalisme triomphant.

En Palestine, cet état d'exception se décline aujourd'hui sur trois plans. Interne d'abord : camps, murs de séparation, checkpoints, bombes au phosphore blanc, panoptiques, détention administrative indéfinie pour les Palestinien-nes, coexistant avec l'État de droit pour les citoyen-nes juifs-ves d'Israël. International ensuite : suspension de fait du droit international- ordonnances de la Cour internationale de justice non appliquées, résolutions de l'Assemblée générale restées lettre morte, mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale ignorés. Extraterritorial enfin : criminalisation, hors de Palestine, de la dénonciation du génocide et de la solidarité avec le peuple palestinien - dissolutions d'associations, interdictions de manifester, déportations d'étudiantes étrangeres, licenciements- sous l'infraction globale d'apologie du terrorisme, en pleine conformité avec l'esprit de 1373.

Cette triple exception est à la fois la règle, l'exception et le révélateur de la colonialité du droit -international comme interne - et de ses états d'urgence globalisés. L'exception de Gaza révèle en miroir l'exception constitutive de l'ordre international « fondé sur des règles » : le droit international des droits humains ne s'applique qu'entre « civilisés » ; pour les « barbares », exclu-es du standard de civilisation, il ne s'applique pas - ou plutôt, il s'applique par sa suspension même. C'est le geste, à la fois brutal et virtuose, de l'état d'exception au cœur de l'empire du droit.

Mondialisation de l'état d'urgence et récession démocratique mondiale

En appui à la résolution 1373, ses rédacteurs ont produit le manuel du parfait état d'urgence, prêt à l'export : PATRIOT Act, Permanent Authorization of the Use of Force Act, Homeland Security Act aux Etats-Unis, Antiterrorism Crime and Security Act au Royaume-Uni, redécouverte en France de la vieille loi d'état d'urgence héritée de la guerre d'Algérie et ses déclinaisons ultérieures dans le droit commun (loi SILT, loi « séparatisme », loi « JO » etc.). Ces législations créent des dérogations au droit interne, visant en particulier les droits les plus fondamentaux : habeas corpus, liberté de mouvement, droit à la vie privée.

1373 reste la résolution la plus largement et promptement appliquée de tous les temps, avec 191 pays sur 193 soumettant leur rapport d'application de la résolution dans les trois mois, du jamais vu. Et vingt-cinq ans plus tard, ses institutions - Comité contre le terrorisme chargé du suivi de l'application de la résolution, Comité des sanctions habilité à geler des avoirs sans recours judiciaire - sont toujours en place ; le mandat du premier, renouvelé en décembre 2025, prévoit la poursuite de la « guerre contre le terrorisme » au moins jusqu'en 2030. Les législations « temporaires » adoptées dans son sillage se sont, elles, normalisées, routinisées, entraînant, par la suspension des libertés publiques et la concentration du pouvoir qu'elles permettent, une régression démocratique mondiale qui n'est pas sans rappeler la vague d'autocratisation des années 1930, elle-même issue de la banalisation des états d'urgence au sortir du continuum colonisations - Première Guerre mondiale, et qui avait préparé le génocide de la Shoah.

L'image du passé surgit comme un éclair et vient saturer le Jetztzeit, le-temps-de-maintenant [7] : au bout de l'état d'urgence permanent, il y a l'apartheid puis le génocide. D'Aimé Césaire à Giorgio Agamben, en passant par Hannah Arendt, Frantz Fanon, Michel Foucault, Achille Mbembe ou Judith Butler, tout a déjà été dit sur cette logique de continuité [8]. Le palimpseste colonial, celui des états d'exception comme mode normal de gouvernance, se dévoile dans la « guerre juste » en Palestine, qui en est son script actuel, continuation du processus de colonisation européenne du monde [9]. « Les dominants du moment sont les héritiers de tous ceux qui ont vaincu un jour.... Il n'est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. Et comme il n'est lui-même pas exempt de barbarie, le processus de transmission au cours duquel il est passé de l'un à l'autre n'en est pas dépourvu non plus » [10]. Et le projet de faire advenir la modernité libérale par le droit comme bien suprême de progrès et standard de civilisation à opposer aux barbares, se révèle comme la catastrophe.

Depuis Gaza, être lucide sur le XXIe siècle, et actionner le frein d'urgence

Retour à la huitième thèse. En 1940, alors que le monde ne connaît pas encore l'étendue de la Shoah, Benjamin semble en avoir l'intuition. Il appelle à ne pas se méprendre, confondu-es par l'idéologie du progrès dont se rendent coupables aussi bien le libéralisme que le marxisme, sur le degré d'atrocités dont le siècle est capable. En 2026, alors que le monde assiste en temps réel au génocide en Palestine sur une multitude de petits écrans lumineux, il faut encore être lucide et ne pas se leurrer sur le degré d'atrocités dont ce siècle est encore capable. « L'étonnement dû au fait que les choses que nous vivons soient « encore » possibles au xx(I)e siècle n'est pas d'ordre philosophique. Il ne se situe pas au commencement d'une découverte, si ce n'est celle du fait que la représentation de l'Histoire d'où elle provient n'est pas tenable. » [11]

Le XXIè siècle a le mérite d'acter, même chez ses anciens fidèles, la fin de « la fin de l'histoire ». Contemporain de Benjamin, Carl Schmitt remarquait que l'état d'exception est à la jurisprudence ce que le miracle est à la religion [12], en d'autres termes ce qui révèle l'existence d'un souverain tout-puissant (« souverain est celui qui décide de l'exception ») – et, peut-on ajouter, ce qui (re)donne foi en Dieu : alors, la mondialisation de l'état d'exception marque le retour, contre la thèse de la fin de l'histoire, de la foi en la puissance illimitée du souverain mondial, et ce faisant, étend les possibilités concrètes d'apartheid et de génocide globaux sur fond de crise climatique et migratoire, notamment via le modèle de guerre contre le terrorisme offert par Israël au monde et promu par les Nations Unies au nom du progrès de la civilisation universelle.

Benjamin donne à cette projection l'image de l'ange de l'histoire, l'Angelus Novus de Paul Klee, emporté à reculons vers l'avenir par la tempête du progrès ; incapable de refermer ses ailes, il regarde terrifié les décombres qui s'amoncellent et le tas grandir jusqu'au ciel. Vingt-cinq ans après le 11 septembre, il pourrait être tentant de s'arrêter à cette image, la contemplation impuissante d'une catastrophe qui ne cesse d'accumuler ses ruines, pour se complaire dans la critique, paralysé-es par le pessimisme.

« Pessimisme sur toute la ligne. Oui, certes, et totalement. Méfiance quant au destin de la littérature, méfiance quant au destin de la liberté, méfiance quant au destin de l'homme européen, mais surtout trois fois méfiance en face de tout accommodement : entre les classes, entre les peuples, entre les individus. Et confiance illimitée seulement dans l'I.G. Farben et dans le perfectionnement pacifique de la Luftwaffe. » [13]

Mais, foin d'ironie et plutôt que de paralysie, Benjamin propose un autre geste : organiser ce pessimisme pour « faire advenir le véritable état d'exception » et ainsi actionner « le frein d'urgence » : « Marx disait que les révolutions sont la locomotive de l'histoire universelle. Peut-être en va-t-il tout autrement : peut-être les révolutions sont-elles le geste de l'humanité voyageant dans ce train, actionnant le frein d'urgence. » [14] Actionner « le frein d'urgence » est un geste de destitution : en finir avec « la domination du droit sur les vivants » pour retourner à la « vie nue », celle qui n'est pas produite par le droit, et donc, qui ne peut être dépossédée de droits par l'état d'exception [15] : c'est en brisant « le cercle magique des formes mythiques du droit », en destituant le droit et les violences qui l'accompagnent et donc, finalement, en déposant le pouvoir de l'État que « se fondera une nouvelle ère historique » [16]. Destituer le droit et son état d'urgence, forme paradigmatique de la violence fondatrice comme conservatrice de droit, c'est aussi se libérer du spectre de la violence génocidaire originelle qui ne cesse de revenir saturer présent et futurs, et s'incarner sous nos yeux, ad lib, en Palestine.

Eugénie Mérieau

Post-Scriptum : Ce texte est un extrait modifié de la préface à la nouvelle édition de « Géopolitique de l'état d'exception : les mondialisations de l'état d'urgence / le principe d'exclusion, matrice du libéralisme politique » aux éditions Cavalier Bleu, à paraître. Il s'accompagne d'une chanson de l'Êtrangère : Il est Minuit moins dix, sortie le 11 septembre.


[1] Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940, VIIIe thèse, Payot, 2017, p. 64.

[2] Position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 relative à l'application de mesures spécifiques en vue de lutter contre le terrorisme, adoptée en application de la résolution 1373 (2001) du Conseil de sécurité des Nations unies du 28 septembre 2001.

[3] Résolution 3034 (XXVII) de l'Assemblée générale des Nations unies, « Mesures visant à prévenir le terrorisme international qui met en danger ou anéantit d'innocentes vies humaines ou compromet les libertés fondamentales, et étude des causes sous-jacentes de ces formes de terrorisme et actes de violence », adoptée le 18 décembre 1972.

[4] Par exemple la Résolution 37/43 de l'Assemblée générale des Nations Unies, « Importance, pour la garantie et l'observation effectives des droits de l'homme, de la réalisation universelle du droit des peuples à l'autodétermination », adoptée le 3 décembre 1982, réaffirmant le « droit inaliénable » des peuples soumis à une domination étrangère et coloniale à l'autodétermination, et légitime « la lutte des peuples pour se libérer de la domination coloniale et étrangère et de l'occupation étrangère par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ».

[5] « Toute violence en tant que moyen fonde le droit ou le conserve ». Walter Benjamin, Critique de la violence, 1921, Payot, 2018, p. 76.

[6] Cour internationale de justice, Conséquences juridiques de l'édification d'un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif, 2004.

[7] « L'Histoire est l'objet d'une construction dont le lieu n'est pas constitué par le temps homogène et vide, mais par le temps empli d'instantanéité », Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940, XIVe thèse, p. 75.

[8] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950 ; Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951 ; Frantz Fanon, Les damnés de la Terre, 1961 ; Michel Foucault, Il faut défendre la société, 1976, Achille Mbembe, Nécropolitique, 2003 ; Giorgio Agamben, Etat d'exception, 2003, Judith Butler, Precarious Life, 2004.

[9] Déjà noté dès 1967 : Maxime Rodinson, « Israël, fait colonial ? », Les Temps modernes, n° 253 bis (numéro spécial « Le Conflit israélo-arabe »), Paris, Éditions de Minuit, 1967, pp. 17-88.

[10] Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940, VIIe thèse, Payot, 2017, pp. 62-63.

[11] Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940, VIIIe thèse, Payot, 2017, p. 64.

[12] Carl Schmitt, Théologie politique, 1922, Gallimard, 1988, p. 46.

[13] Walter Benjamin, « Le surréalisme. Le dernier instantané de l'intelligentsia européenne », Le Monde Littéraire, 1929, in Œuvres II, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 132.

[14] Notes de Walter Benjamin citées dans Michaël Lowy, La révolution est le frein d'urgence, Éditions de l'éclat, 2019, p. 157 et Walter Benjamin, Avertissement d'incendie, Éditions de l'éclat, 2018, p. 86.

[15] Giorgio Agamben, Etat d'exception, 2003 ; voir aussi Shoshana Fine et Thomas Lindemann, La violence au nom de la loi, Presses de Sciences Po, 2026.

[16] Walter Benjamin, Critique de la violence, 1921, Payot, 2018, p. 101.

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