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02.04.2025 à 09:31

VALD - Une éthique adéquate [Quand j'entends le mot culture]

lundi-matin

V.A.L.D. ! Finies les Lumières, les demi-philosophes. Place à la poésie moderne.

- feu vulture / , , ,
Texte intégral (3363 mots)

Il a été relevé maintes fois que les meilleurs mots d'ordre du mouvement du printemps venaient du rap français des deux dernières années. Le langage « vulgaire » du rap a fini par mieux répondre au malaise de notre époque que les discours et slogans politiques. C'est le signe que cette musique, qui a toujours prétendu partir de la vie quotidienne, se situe sur un terrain délaissé par la raison politique : celui de l'éthique. Comment vivre, comment parler, comment s'habiller, qu'est-ce qu'on aime, qu'est-ce qu'on déteste, qu'est-ce qui est stylé, qu'est-ce qui ne l'est pas, qu'est-ce qui est insultant, qu'est-ce qui est flatteur, etc. Si on peut aimer Mozart sans avoir le moindre avis sur la manière dont il vivait, aimer un rappeur signifie toujours plus qu'aimer une « musique » : il s'agit aussi d'aimer un personnage, sa façon de vivre, sa manière d'être, bref, son éthique. Les fans de PNL aiment leur éthique de la force désespérée et de la loyauté QLF, les fans de Booba aiment son éthique du scandale mythomane et de la suprématie OKLM, les fans de Niska aiment son éthique de charognard, et ainsi de suite.

Cette semaine, lundimatin a voulu faire le portrait éthique de VALD, le rappeur déconcertant d'Aulnay-sous-Bois, qui, depuis le buzz de son clip Bonjour, s'impose dans le rap game en faisant fi de ses codes. Il est l'auteur d'un double EP intitulé NQNT (pour Ni Queue Ni Tête) et son prochain album, Agartha, est attendu pour 2016.

Qui est VALD ? Ou plutôt, qu'est-ce que vivre selon VALD ?

J'fais pas des phases, j'décris l'ambiance générale

Bonjour.

Au départ, il y a la mélancolie. Si les plus gros hits de Vald ont joué sur l'absurde et l'humour, les morceaux les plus beaux évoquent plutôt la tristesse et l'épuisement. On y flâne dans la grisaille, le doute et la fatigue de soi. On y rit plutôt jaune. Le monde s'est détraqué. On ne sait pas comment, mais on le sait. Pour autant, ce n'est ni la rage, ni la colère qui suivent ce constat. Plutôt une sorte de douce amertume, une certaine désillusion, une sensibilité sereine à la fatalité.

Ce soir, ne va pas jouer, ce soir, n'va pas tourner autour du pot
Ce soir, va t'ajourner, du con
Le soir, c'est ma journée, du coup, t'es agenouillé souvent
L'ogre ploie sous l'ironie, et l'poids d'son ventre ; comprends
Qu'c'est l'précipice, que ce soir est décisif
Que ceux qu't'apprécies flippent de t'courir après ; c'est l'film
De nos soirées, bande d'enfoirés
Y'a des gens dans l'besoin qu'on n'entend as-p chialer
Des qu'on n'entend jamais, quand j'rentre, j'la ferme
J'prends l'temps d'pas rer-pleu, sérieux, paraît que
C'soir, tous les alentours sont gris, que les bras t'en tombent et puis
Que certains rêves ont pris la fuite

La mélancolie n'est justement pas la dépression ; elle n'est pas une affliction individuelle, mais une propriété des temps, dont il n'y a par conséquent pas de raison particulière de s'accabler en première personne. Il faut prendre le temps de ne pas pleurer sur cette tristesse que nous avons tous en partage. L'expérience constitutive de la musique de Vald n'est ni la criminalité, ni la relégation sociale, mais simplement la médiocrité, et la mélancolie qu'elle sécrète. C'est le sort du « Quidam », du type lambda, sale race à ses heures, plein d'amour à d'autres, dont Vald ne prétend pas se distinguer. C'est pourquoi il n'y a jamais chez lui la complaisance dans la noirceur qui affecte, quoi qu'on en dise, les rappeurs qui veulent toucher au cœur. Il n'y a pas d'insistance ou de dramatisation de la misère. Pas de cynisme, non plus : l'humour sert à désamorcer la mélancolie, à se libérer de son emprise affective – pas d'en faire une raison de tout tourner en ridicule. Vald est, comme il le dit lui-même, plein d'amour pour le quidam, l'être quelconque, écrasé de toutes parts par ses démêlés avec la fatalité que l'Ogre incarne, lui qui ne sait ni attendre, ni s'attendrir. Vald cherche alors, simplement, le ton juste qui fait vibrer la misère hors d'elle-même, là où tant de rappeurs ne font qu'y renvoyer l'auditeur comme à leur unique horizon. A écouter, donc, le morceau « Horrible », un des plus beaux manifestes contre le cynisme du rap contemporain, « car je sais qu'ça t'fait jouir quand c'est horrible ».

J'fais sauter l'crochet, j'vise l'évasion

En vérité, Vald est sérieux. Son absurdité, son humour, son jeu, tout cela est très sérieux : il s'agit toujours de faire sauter le verrou de la mélancolie, de l'enfermement, de la grisaille. Sous la dérision, son sérieux affleure par endroits, comme la roche des montagnes quand l'érosion fait son travail. Il soutient tout l'édifice NQNT. Il faut de bien sérieuses raisons pour se jouer si méthodiquement du premier degré, du faux sérieux que le rap cultive sous l'apparence fantasmée, fictive, de la rue, de la hess, etc. C'est ce dont témoigne le morceau « Urbanisme », où Vald met en lumière, par des caricatures réciproques, l'incompréhension tragique entre les misérables, qui se méfient les uns des autres bien qu'ils partagent le même horizon tronqué et désespérant. Si l'on rit, ce n'est que pour surmonter l'embarras qu'il y a à parler avec justesse du malheur des autres : toujours trop grand pour que l'on se sente légitime à prétendre le partager avec eux, trop sérieux pour que l'on puisse s'en détacher, et jamais soulagé par les lamentations.

En général devant les drames j'suis gêné, soit juste inutile
J'suis pas une putain d'assistante sociale, on vieillit mal on périt pas
Puisqu'il faut vivre alors on l'fait sans héritage

Se lamenter ne suffit pas, parce que le malheur ne fait pas seulement des victimes. Il crée aussi des crevards qu'il n'y a pas toujours de sens à plaindre, mais qu'il faut quand même comprendre, parce qu'ils sont là et qu'on n'est jamais sûr de ne pas soi-même en être un. On ne parle bien du malheur des autres ni en se mettant à leur place (c'est impossible), ni en les dédaignant (c'est cruel), ni en pleurant pour eux (c'est inefficace) – simplement en reconnaissant en eux une commune envie de déserter la grisaille, et en donnant à cette envie forme, rythme, langage. Il faut chercher à s'extirper du triste monde des adultes, en visant ce point hors du présent, hors du malheur, fait d'humour et de dérision, depuis lequel l'époque se donne pourtant à voir sans mépris pour ceux qui la composent. Car de toute façon, ce monde finira bien par finir.

Du coup, élisez-moi / Que j'fasse tout péter, que j'accomplisse la prophétie

Non maman j'me drogue pas

D'une certaine manière, Vald est un enfant, un sale gosse. Il ne branle rien sinon lui-même, sèche les cours pour s'acheter des cartes Magic, essaie de travailler le moins possible, enchaîne les kebabs, les clopes et les bédos, demande « du taga pour son anniv' » - avant de demander « un papa pour son anniv' » (quel scandale). Bref, une petite horreur selon tous les standards actuellement en vigueur, au point qu'il s'en fait lui-même le reproche.
Mais le propre des sales gosses est de faire apparaître ce qu'il y a de justement enfantin et de mal fini dans le monde des adultes. Et quand les adultes ne sont pas là, la mélancolie du sale gosse lui donne soudain les atours d'une sagesse bien plus vieille et désabusée. « J'ai passé un repas génial à contredire mon père / Qui m'écoute pas sous prétexte qu'à l'ancienne il faisait pareil ». Car être adulte, dans ce monde, ne signifie pas grandir au-delà des illusions, mais, bien au contraire, en embrasser un sacré paquet – la foi dans le travail, la famille, la politique, tout cela ruisselle sur le sale gosse sans le moindre effet. Une forme banale de lucidité, somme toute.

L'ennemi est solide, donc j'irai pas voter
Mais j'irai quand même derrière le rideau pour faire semblant
Qu'ils commencent à dire que c'est très bien, mon enfant
Et enfin j'aurai mon occas' pour leur rire au nez
Quand j'sortirai les mains vides, haha

Lucidité qui ne va pas sans périls : ce monde bouffe les sales gosses, et c'est pourquoi, à la fin de Bonjour, Vald les exhorte à se protéger, voire même à fermer leur gueule. Sans oublier le refrain du très à-propos « Infanticide » : « Ne reste pas seul dans l'bois, Boogeyman gambade / Et ce bâtard fait des grands pas, prends tes jambes à ton cou, petit ». L'enfance est à la fois l'inadéquation au monde des adultes, et une prescience supérieure sur la catastrophe du présent. L'enfance poussée à la limite, l'enfance éternelle, c'est l'autisme : Vald « baise le monde comme un autiste », et depuis ce point d'énonciation, il voit « en ville les civils vils s'éventrer, vrillant pour un virement, vieillir ivre en vain et s'vanter vivant », bref, il voit telle quelle l'absurdité du monde – absurdité première à laquelle ne fait que répondre justement l'apparente absurdité de ses textes.

J'suis dans le thème quand je dis que ça n'a pas de sens

Fantastique, j'fais même plus du rap mais de la gymnastique
à quoi bon donner du sens si à l'écoute les gens roulent des sticks

Vald est au plus haut du langage quand il n'a rien à dire. Puisque le langage semble de toute façon condamné à n'avoir finalement plus rien à dire, autant s'épargner la lenteur de sa décomposition et arrêter tout de suite d'essayer de dire quoi que ce soit. Accepter d'être au-delà du sens, de se jouer du langage, bref, « Ni Queue Ni Tête ». C'est, du reste, ce qu'impliquait déjà l'ancestrale pratique du freestyle. En assumant l'inintérêt du sens, il libère les potentialités du langage, et amène dans nos existences confuses une lueur nouvelle, une clarté légère et joyeuse qui tranche avec la déprime dans laquelle la plupart des rappeurs finissent par se complaire. Le burlesque ou l'absurde chez Vald ne demande pourtant pas une exégèse infinie, car comme le disait Benjamin :

Il ne nous avance à rien en effet de souligner, avec des accents pathétiques ou fanatiques, le côté énigmatique des énigmes ; au contraire, nous ne pénétrons le mystère que pour autant que nous le retrouvons dans le quotidien, grâce à une optique dialectique qui reconnaît le quotidien comme impénétrable et l'impénétrable comme quotidien .

L'absurdité n'est pas mystère, mais pure clarté. Un langage qui ne dit plus rien n'a que faire de l'indicible ou du cryptique. Si plus rien ne peut constituer le « dit », tout en revanche procède du « dire », et le « dire » se suffit à lui-même, il ne recherche dans aucun fondement son attestation ou sa correction. N'est-ce pas diaboliquement agréable d'être ainsi libéré du langage ? Quand il n'y a plus le sens, il reste le rythme, le rebond des syllabes, la saccade des consonnes, les ressemblances enfin ouïes entre des mots n'ayant rien à voir. La virtuosité, les multisyllabiques, les allitérations, les consonances, tout cela vient peupler l'espace laissé vide par la vanité du sens, l'impuissance du langage. Il reste, en somme, le flow, tout ce qui dans le rap le différencie du discours, et lui donne donc la force qui manque à ce dernier. L'absurdité de Vald l'insensé n'est là que pour libérer le langage de l'absurdité du monde.

Mais en ce temps-là, lorsque le langage déferlait sur ses fondateurs sous la forme d'une vague de rêves porteuse d'inspiration, il semblait la chose la plus intégrale, la plus définitive, la plus absolue. Tout ce qu'il touchait s'intégrait à lui. La vie ne semblait digne d'être vécue que là où le seuil entre veille et sommeil était en chacun creusé comme par le flux et le reflux d'un énorme flot d'images, là où le son et l'image, l'image et le son, avec une exactitude automatique, s'engrenaient si heureusement qu'il ne restait plus le moindre interstice pour y glisser le petit sou du « sens »

Trop de choses pour perdre la face, les histoires de fesses m'agacent

Un autre aspect de l'éthique de Vald qui contribue à le singulariser dans le rap game est son rapport aux femmes, ou plutôt à la sexualité contemporaine. Là où il est habituel de décrire ses infinies prouesses sexuelles (Booba), son mépris pour des femmes qu'on a soi-même réduit à être des marchandises (PNL), etc, Vald rend visible une sexualité bien plus malaisée, et un malaise bien plus intéressant. Ainsi, dans Promesse, le sexe n'est pas une performance égotique, mais l'occasion d'une rencontre dérangeante avec la misère humaine :

Oui, j'pénètre tout c'qui bouge, louche c'qu'on trouve
Derrière des bouts d'tissus : des gens qui souffrent
Des jambes qui s'ouvrent avec des grandes pilules

Vald reste un rappeur. Il baise ce qu'il y a à baiser, le monde, les producteurs, les autres rappeurs, le rap lui-même. Mais quand on vient aux filles, c'est soudain moins facile, même s'il faut bien le faire. Il n'est pas au-dessus de ça, mais comme il le dit dans Barême :

Si ta go m'épie
Moi, j'en ferais que dalle
Y'a qu'un fils de putain reptile
Pour s'vanter d'enfanter ta concubine
C'est pas mon projet, c'est pas ma passion
J'fais sauter l'crochet, j'vise l'évasion

Ce rapport difficile à la chair se voit surtout dans les clips. Celui de Bonjour ne comporte ainsi aucune bombasse se trémoussant indécemment, comme il est pourtant de coutume dans les clips de trap – il n'y a qu'une poupée gonflable, que Vald dédaigne une fois son texte fini. Celle-ci fait à elle seule tout ce qu'on attend des femmes dans les clips de rap. Interviewé à propos de Selfie #3, fameux clip pornographique où il assiste, smartphone en main, aux performances de Ian Scott et Nikita Bellucci, il déclare : « Je pouvais pas regarder la vérité en face. J'étais obligé de la regarder à travers mon téléphone ». « Ode à la pudeur », le triple clip de Selfie montre selon Vald que la sexualisation explicite des relations ne va pas, et qu'il faut savoir différencier les niveaux. Bref, que la pornographie a pour fonction de tuer la libido. A cette vérité essentielle s'ajoute une inquiétude : quand la sexualité prend à ce point la forme d'un échange marchand ou intéressé (« Les formes des femmes sur l'étalage »), le viol n'est jamais loin, comme en témoignent les paroles de Selfie Elle aimerait s'faire violer, enfin pas vraiment violer ») ou celles de Vie de cochonSi j'amène mon pote Eristoff et qu't'as une chatte / Dis pas "Merci" ma belle et attends l'épilogue »).
C'est sans doute une des seules questions où un malaise intime se fait jour chez Vald. Car sa grande vertu reste qu'il ne raconte pas trop sa vie – sans doute parce qu'elle n'a rien de particulièrement intéressant. S'il se met en scène, notamment dans ses clips, cela ne signifie justement pas qu'il essaie de magnifier son quartier ou d'exhiber son existence. Au contraire, cela signifie qu'il se déguise (en flic, notamment, dans Par Toutatis), qu'il se déforme, qu'il se met dans des situations absurdes, qu'il sort de lui-même, qu'il ne s'appartient plus. Reste tout de même son Journal Perso, pour ceux qui voudraient vraiment savoir "Qui est Vald ?" :

Des gens qui m'semblaient tout maintenant représentent si peu
Ma vie est moins dure que c'que j'ai dans l'slip
Ouais c'est bien trouvé ça, nan c'est vrai que c'était bien, franchement
Faudrait que j'lui envoie un message, mais j'sais pas j'ai peur de euuuh... D'la déranger un peu
Parfois elle m'demande de m'exprimer, je... J'lui dis que je sais qu'rimer, ya... Y'a rien à faire, laisse tomber
Je m'ouvre à personne, j'ai mal (Ouais)
En fait y'a qu'ce cahier qui peut avoir un vague idée de c'que j'peux être (Ouais), une vague idée
Heureusement qu'il est là (J'me demande qu'est-ce que j'ferais sans lui), ouais heureusement que t'es là
Sûrement que j'exploserais, (Hun) ou que j'passerais mon temps à m'taper des queues (Ouais)
Heureusement que t'es là !

Heureusement que t'es là ! En attendant Agartha.

31.03.2025 à 15:26

oXni - Super Cheuri

dev
Texte intégral (907 mots)

Si vous suivez de près lundimatin, vous connaissez déjà oXni. Elle avait médusé le public lors de l'une de nos soirées (elle s'appelait alors Oxytocine) et nous l'avions même invité à venir chanter dans nos bureaux pour ce lundisoir musical exceptionnel. Ce mardi 1 avril sort son nouveau et prochain tubes, Super cheuri, voici le clip.

Les supercheuris sont fous
Ils ont déjà tout
Ils veulent plus que tout
Ils laissent les restes
Tu lèches les miettes
Et ils s'en foutent

Il disent « ceci sont mes sous »
Mettent le monde sans dessus dessous
Te bouffent comme un saucisson
Et te laisse rien du tout

Dents acérées
Cul serré
Rentier
Sans pitié
Le Monde entier
qu'il a pillé
Et prêt à plier
Sous ses pieds

Un Dynamique jeune PDG
Un Dynastique p'tit héritier

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

Non mais cachez
Moi cette misère
Ça va entacher mes affaires
Entretuez-vous à la guerre
Moi j'suis calé dans mon bunker
L'envers
d'leur paradis
Bancaire
L'enfer
La maladie
Super
Niquer des mers
Niquer des terres

Tu veux d'la thune ?
T'as qu'à t'en acheter
J'vends planète A
À moi planète B
Apocalypse
Ton ticket d'entrée
Soirée VIP
Carré héritier

Tu veux d'la thune ?
Ben fout toi un costard
Traverse la rue
Ou piques à tes dar'
Accumule les dollars

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

L'argent magique
L'argent ruisselle
C'est génétique
Ça tombe du ciel
En liasse du fric
Du fric virtuel
Jusqu'à s'offrir
Vie éternelle

L'argent qui pleut
Comme la pisse
Celui qu'on veut
L'or le vice
L'argent qui pu
Comme la peste
Celui qui tue
Les gens qui restent

Haut du haut d'l'organigramme
Life style de style haut de game
Cocaine au kilograme
Pique pique force de travail
nique nique acquis social
Para-para dis
Para-para-para dis
Fiscal

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

31.03.2025 à 14:58

Pour que tout ne finisse pas en tombola

dev

Réponse d'un parent gentil à une enseignante cynique

- 31 mars / , ,
Texte intégral (1451 mots)

La semaine dernière, nous publiions une lettre ouverte aux parents d'élèves contre les tombolas et le financement public des écoles privées (et vice-versa). Les polémiques dans nos pages ne se déclenchant pas toujours là où on les attend, une lectrice a souhaité y répondre pour rappeler que si l'école publique et égalitaire est un mythe, l'école et ses atours peuvent néanmoins être des lieux depuis lesquels s'organiser, en tombola ou pas.

Bonjour Enseignante cynique,

Merci pour tes articles dans lundimatin. Ils sont drôles – ça n'est pas rien – et me préparent à affronter le long parcours de mes enfants, tout juste en élémentaire, jusqu'à parcoursup. Cela dit j'ai toujours ressenti comme une légère gêne en les lisant : pas de soucis avec le fait de tourner en ridicule le néo-management appliqué à l'éducation nationale, mais un petit doute sur ce qui constituerait le modèle positif. Est-ce qu'on en est vraiment réduit à l'alternative entre, d'un côté, la gestion libérale par la compétence et, de l'autre, l'Autorité du Maître qui irradie ses élèves de son savoir descendant ? Je n'ai pas de problème particulier avec l'autorité, ou disons que je préfère quand elle est assumée que camouflée, mais il me semble que bien des courants pédagogiques ont travaillé en profondeur ces questions, avec des remises en cause assez fortes du modèle Education Nationale « à l'ancienne » (avant le tournant libéral), sans être pour autant des suppôts du grand-capital managérial. Bref.

Si je te réponds précisément cette semaine, ce n'est pas pour parler pédagogie, mais investissement des parents d'élèves dans la vie de l'école. Et pour te dire sincèrement, comme tu m'y invites, ce qu'il y a de contestable dans ce que tu as écris dans ton dernier article. Je parle depuis mon expérience (je ne sais plus, on peut dire expérience ? Je suis tout à fait disposé à résister aux offensives linguistiques du néo-management, mais j'ai parfois du mal à suivre la liste des mots à proscrire) : parent d'élèves d'une école maternelle/élémentaire publique socialement assez mixte d'une métropole de gauche. On n'a pas vraiment de Jules-Henri dans l'effectif, et le Lidl du quartier vend des carottes bio – débrouille toi avec ça. Et une tombola pour la fête de l'école, cela va sans dire.

Je ne tiens pas plus que ça à la tombola, en plus on ne fait même pas miroiter aux gosses de gagner un beau vélo jaune de riche ;à peine quelques lots récupérés parmi les familles ou les commerçants du quartier – et je n'ai pas l'impression de vendre pour autant l'école aux intérêts privés, on parle de la boulangerie, pas d'un fonds de pension. Par contre je suis convaincu qu'il se passe quelque chose d'intéressant quand les parents (en lien avec les enseignants et le périscolaire) s'organisent pour contribuer à la vie de l'école (y compris financièrement). Ça me va de payer des impôts, mais je n'aime pas l'idée que ma contribution « citoyenne » se limite à ça et à choisir mes représentants à échéance plus ou moins régulière, en attendant qu'ils décident à qui et à quoi attribuer l'argent, justement. Désolé pour mon sens limité du « service public », mais j'y vois trop souvent une délégation de pouvoir à une grosse machine bureaucratique. Je tiens à avoir mon mot à dire, en tant que parent, sur le fonctionnement de l'école. En tant que contribuable, ça me semble plus délicat (as-tu vu « Une guerre civile, Elisabethtown, USA », le documentaire sur les élections pour la commission scolaire en Pennsylvanie ? C'est plein de contribuables trumpistes qui pensent devoir donner leur avis sur l'école, au prétexte qu'ils la financent, justement). Contribuer directement à la vie de l'école me semble un bien meilleur vecteur de légitimité.

Et tu devrais savoir une chose (voilà un bon vieux savoir) : ton service public, il s'est en grande partie construit sur la solidarité auto-organisée. Les mutuelles ouvrières, les cours du soir ou les bureaux de placement dans les bourses du travail : c'était là avant la sécu, le compte de formation professionnel ou l'ANPE (bon ok, je t'accorde que Ferry avait instauré l'école laïque et gratuite avant que le mouvement ouvrier ne se dote des moyens d'éduquer massivement lui-même ses enfants). On peut d'ailleurs, en forçant un peu, retourner l'argument que tu opposes à ce que tu appelles la « charité » : le service public est venu pérenniser un ordre inégalitaire, en court-circuitant l'auto-organisation prolétarienne là où elle menaçait de le faire tomber.

J'ai bien conscience que la FCPE n'est pas la fédération des bourses du travail de 1902, et qu'on ne menace pas grand-chose avec nos événements festifs pour animer l'école et (parfois) récolter quelques sous. Mais le peu d'espaces qui restent de rencontres et d'organisation à l'échelle d'un quartier, il faut les chérir, pas les tourner en dérision. C'est sur eux que reposent les possibilités d'un soutien à une grève d'ASEM, ou l'accueil des familles exilées (à moins que ça aussi ce soit de la charité de mauvais aloi ?).
Ah oui : il y a bien d'autres espaces que l'école où on paie pour quelque chose qui est déjà à nous : n'importe quelle aventure collective (j'ai failli écrire initiative !) qui ne cherche pas à être appointée par un ministère fonctionne de la sorte. Soirée de soutien où on paie la bière au double du prix où on vient de l'acheter au supermarché, vente de t-shirt, travail collectif pour payer le loyer d'un local d'activités, etc. etc. Rien à voir ni avec la charité ni avec la privatisation… mais plus avec l'autonomie.

Il y a autre chose, Enseignante cynique : tu le vois bien, que ton service public se casse la gueule de partout. Tu sais bien pourtant qu'on en a fait, ensemble, « des mobilisations, des pétitions, des actions collectives, des manifestations, des campagnes »… Je comprends le gros seum de voir la réalité s'écarter toujours plus de l'idéal (encore que, à nouveau, il faudrait discuter de l'idéal), mais il ne faut pas que ça ôte toute lucidité. Quand bien même on remettrait la main sur les 8 milliards du secteur privé, c'est pas ça qui remettra sur un pied d'égalité tes « Jules-Henri » et tes « pauv'gamins ». Sans parler des centaines de millions de pauv'gamins de par le monde qui n'ont pas la chance de même pouvoir prétendre à un service public. Le sympa est peut-être l'ennemi du Bien, mais si on conditionne la justesse de toute action au fait qu'elle puisse bénéficier d'emblée à absolument tout le monde, on n'ira nulle part et on restera avec notre bel idéal (aussi beau que louche au fond) et notre gros seum.

Je pèse mes mots : parmi les gestes politiques sensés dans l'époque, je place assez haut le fait de m'organiser avec d'autres parents, sur la base d'une certaine communauté minimale (et pas de je ne sais quelle mauvaise conscience de classe), pour rendre un peu réelle l'idée que l'école du quartier est un bien commun, et accessoirement que nos gamins (et leur enseignant) puissent sortir un peu le nez de leurs cahiers. C'est maigre, mais plus consistant que le combat amère pour une chimérique Education-Nationale-émancipatrice-pour-tous (elle ne l'était déjà pas à son heure de gloire), s'il faut opposer les deux.

Un Parent gentil

PS : je ne doute pas qu'une certaine dose de cynisme soit nécessaire pour tenir le coup dans l'éducation nationale. Mais, la dose faisant le poison, je t'invite à envisager, peut-être, une autre activité : jardiner, faire des tartes, un jogging, pourquoi pas.

PPS : Relis-toi, et réfléchis sincèrement à ce que te dirait « pauv'gamin » ou sa « maman lidl » en te lisant. Certes, ils n'ont pas l'honneur de compter parmi l'adresse de ton texte...

31.03.2025 à 13:00

Serbie : la contagion d'origine étudiante

dev

« Nous nous sommes organisés à partir de rien et avons accompli beaucoup de choses… »

- 31 mars / , , ,
Texte intégral (3761 mots)

Le 15 mars 2025, une manifestation historique a eu lieu en Serbie, rassemblant entre 275 000 et 325 000 personnes qui ont battu le pavé contre les gouvernants serbes. Il s'agit de la plus grande mobilisation de l'histoire de la Serbie moderne, un pays qui, rappelons-le, compte environ 7 millions d'habitants. Cette manifestation a marqué un tournant pour le mouvement de protestation, signant son extension à l'ensemble de la société serbe grâce à la formation d'assemblées populaires dans tout le pays, alors qu'il était à l'origine essentiellement étudiant. Dans la lignée de l'article « Tout le pouvoir aux plénums ! », nous reviendrons sur le rôle essentiel des étudiants dans cette mobilisation.

C'est une véritable marée humaine qui a pris de court les autorités serbes. Lors d'une manifestation massive et relativement pacifique dans la capitale Belgrade, les protestataires ont fait entendre leurs voix derrière des chants comme « Pumpaj ! Pumpaj ! » (Pompe ! Pompe !), devenu le slogan du mouvement. Au milieu d'autant de symboles que la diversité politique du mouvement le permet, on pouvait voir des drapeaux nationaux ainsi que des drapeaux et symboles typiques de l'extrême gauche, de la gauche ou des écologistes. On retrouvait également fréquemment une main ensanglantée, le symbole principal du mouvement. L'aspect esthétique du mouvement ne se réduit évidemment pas à la pluralité des différents symboles, mais bien à cette image impressionnante d'une foule compacte et déterminée, forte de centaines de milliers de personnes parfois venues de loin malgré l'annulation de trains et de bus pour empêcher les manifestants de rejoindre Belgrade, des manifestants excédées par des gouvernants « incompétents » et « corrompus » qui ont selon eux conduit à la mort de 16 personnes suite à l'effondrement d'un auvent de béton dans la gare de Novi Sad, qui venait d'être rénovée, le tout dans des circonstances troubles de financements et de travaux bâclés.

En plus de son ampleur, la puissance de ce mouvement réside également dans sa dimension horizontale. En l'absence de leaders, la mobilisation dépasse les clivages politiques traditionnels et réunit désormais un large éventail de la société, aussi bien politiquement qu'au niveau des catégories sociales : étudiants, enseignants, travailleurs précaires, habitants des zones rurales ainsi que de jeunes diplômés en manque de perspectives. Il y a bien des partis qui ont tenté de s'y associer, mais heureusement leur influence reste limitée, comme l'explique Ivica Mladenovic, docteur en sciences politiques :

« Cette distance est en partie volontaire : les manifestants refusent d'être instrumentalisés par des forces politiques jugées complices du statu quo. »

Si les gouvernants serbes semblent tenir malgré l'ampleur des manifestations, ils apparaissent fortement bousculés par une mobilisation qu'ils n'avaient pas vue venir. Jouant sur la répression, comme lors de cette même manifestation où des armes sonores ont été utilisées pour disperser la foule, causant un mouvement de panique et des hospitalisations. Le président Vucic ne semble pas vouloir plier, faisant mine de compatir avec les manifestants tout en réprimant de l'autre main. D'autant que le président a des soutiens de poids : outre la classe dominante qui voit d'un mauvais œil ce mouvement d'inspiration démocratique radicale, l'Union Européenne semble bien timide à condamner les agissements du gouvernement serbe. Marta Kos, la commissaire européenne à l'élargissement, a même apporté son soutien au gouvernement en place. Ce soutien a évidemment suscité une vague de protestation, la population en Serbie se sentant déjà abandonnée par Bruxelles, ce qui dégrade encore l'image de l'Union Européenne, déjà bien entachée dans les Balkans.

Il est désormais évident que le mouvement, qui se voulait essentiellement étudiant au départ, s'est étendu à toutes les sphères de la société. Cependant, cela n'aurait jamais été possible sans le travail minutieux des étudiants qui, pendant des mois, ont préparé le terrain et cherché à embraser ce mouvement, ce qu'ils ont finalement réussi à faire. Rappelons que peu de temps après le 1er novembre 2024, jour de la catastrophe de la gare de Novi Sad, les étudiants étaient en première ligne pour réclamer des explications et exiger des comptes de la part des dirigeants sur ce drame qui aurait sans doute pu être évité si d'importantes irrégularités n'avaient pas entaché les travaux. Les étudiants ont enchaîné marches et manifestations parfois sur de longs kilomètres pour rejoindre les campagnes rurales, et se sont organisés en « plénums » – des formes d'assemblées horizontales – dans les Universités, avec un réseau de coordination poussé entre elles, le tout sans leaders ni chefs autoproclamés, un véritable exemple de démocratie directe.

« Nous nous sommes organisés à partir de rien et avons accompli beaucoup de choses… Nous avons uni le pays, les générations, éveillé la solidarité et l'empathie, et montré que le changement est possible lorsque nous nous battons ensemble. »

Comme l'explique si bien une étudiante, émue par le chemin parcouru. Car oui, aujourd'hui, non seulement nous assistons à une véritable contagion de la contestation, mais aussi à quelque chose de plus grand encore : l'extension des assemblées populaires dites « plénums », non plus seulement dans les universités mais également dans les villes et communes de Serbie. Il s'agit d'une nouvelle forme de mobilisation dirigée contre ce régime, prenant racine dans ces mêmes manifestations étudiantes contre les gouvernants, qui se poursuivent toujours.

Le vendredi 21 mars, un de ces plénums, dont la spécificité est d'être ouvert à l'ensemble des citoyens dans un esprit de démocratie directe, s'est tenu pour la première fois au centre de Belgrade. L'objectif pour les gouvernés est de se réapproprier la politique, confisquée par la classe dominante qui l'exerce sans partage. C'est une véritable forme d'auto-gouvernement parallèle qui se met en place, montrant que les gouvernés n'ont pas besoin des dirigeants capitalistes pour se gouverner eux-mêmes. Plus ils en prendront conscience à travers l'exercice de la démocratie directe, plus ils en seront convaincus, jusqu'à comprendre que les dirigeants du système actuel ne sont qu'une entrave à une démocratie pleine et entière. Celle, pourquoi pas, des plénums : un pouvoir horizontal où les décisions viennent de la base, où tout le monde participe et prend des décisions, en opposition à celles, écrasantes et hétéronomes, imposées d'en haut par l'oligarchie libérale à travers sa démocratie représentative, qui n'a de démocratie que le nom.

Un constat partagé par les manifestants, notamment Nebojsa : « C'est un exemple de démocratie directe, puisque la démocratie représentative, hélas, ne fonctionne pas en Serbie et que l'État a été kidnappé. Alors, nous, les citoyens, devons nous organiser en assemblées et prendre des décisions pour l'intérêt public. » Ou encore Maya : « Moi, j'en attends un changement social, un changement de la conscience citoyenne. Que les gens comprennent qu'ils peuvent prendre des décisions par eux-mêmes. » Tous deux étaient rassemblés à l'occasion du premier plénum de Belgrade. Malgré une liste de revendications concernant, par exemple, une aide financière pour les professeurs en grève, aucune n'a été acceptée par le conseil municipal de la ville, ce qui était prévisible mais symbolique d'un pouvoir qui gouverne contre ses citoyens. Ailleurs, à Čačak, les participants ont exprimé leur volonté de destituer le maire, tandis qu'à Niš, le plénum a interrompu une réunion organisée par le parti au pouvoir.

Si cet élargissement a été permis suite à l'appel des étudiants à créer des plénums dans les communautés locales, certains avaient déjà décidé de franchir le pas. Notamment lors de la grève générale du 7 mars, les rues de Belgrade étaient noires de monde, témoignant de l'ampleur de la mobilisation. Un moment clé de cette mobilisation fut la tenue du premier plénum local au sein de la municipalité de Rakovica. Des marches ont été organisées sur les réseaux sociaux par des plénums de quartier, convergeant en deux colonnes : l'une partant de Resnik et l'autre de Petlovo Brdo. Ensemble, ils ont participé à cette assemblée populaire ouverte. N'ayant aucune expérience préalable de ce type de réunion, les habitants ont sollicité l'aide des étudiants, plus aguerris dans l'organisation de plénums. L'événement était dirigé par Marija, une étudiante de Rakovica impliquée dans le mouvement étudiant depuis le début du blocus de sa faculté.

Près de 400 personnes étaient présentes. Dès l'ouverture de la séance, Marija a expliqué le fonctionnement de l'assemblée : comment prendre la parole (en levant deux doigts), comment demander une réponse (en levant un doigt), et comment se dérouleraient les discussions et les votes. Il est certain que cela casse légèrement l'idée des plus spontanéistes d'entre nous, ce qui nous ramène à l'idée de trouver un entre-deux. Cela n'est pas dérangeant dans ce contexte, d'autant que cette « avant-garde » étudiante s'organise de manière horizontale ; cela aurait été problématique si c'était un parti d'avant-garde hiérarchique de révolutionnaires professionnels.

Pour revenir à ce premier plénum local, quatre sujets principaux étaient inscrits à l'ordre du jour, tous issus des suggestions partagées par les groupes de quartier sur les réseaux sociaux. Le premier point portait sur la continuité des actions de blocage à Rakovica. Après une discussion ouverte, une large majorité a approuvé la poursuite de l'organisation par le biais de plénums réguliers. Ensuite, la question de la participation collective à la manifestation étudiante prévue le 15 mars à Belgrade a été abordée. Les participants ont échangé sur les trajets les plus pratiques, se sont renseignés sur les itinéraires suivis par d'autres groupes de quartiers et ont évalué plusieurs lieux de rassemblement possibles. Après un vote, un parcours spécifique a été retenu, prévoyant une jonction avec les groupes de la municipalité de Čukarica avant de poursuivre en direction du centre-ville. Le troisième point concernait l'établissement d'un fonds de solidarité destiné aux enseignants et travailleurs de Rakovica qui, en raison d'une grève considérée comme illégale, n'avaient pas perçu l'intégralité de leur salaire. Bien que le principe de ce fonds ait été approuvé par vote, la manière de le financer et de le gérer a été laissée pour une prochaine séance, au cours de laquelle des propositions détaillées devront être présentées.

Enfin, le plénum a discuté de l'organisation collective de repas et de rafraîchissements pour soutenir les participants à la manifestation du 15 mars. Les habitants ont suggéré, en accord avec les organisateurs étudiants, d'installer un stand pour Rakovica où chaque foyer apporterait sa contribution : petits pains, tartes, fruits, douceurs ou autres plats selon leurs moyens. La nourriture collectée serait ensuite transportée de manière coordonnée vers un point de rassemblement en ville, servant également de lieu de rencontre pour ceux suivant l'itinéraire choisi. Après un vote validant cette initiative, les participants se sont rendus au stand improvisé pour laisser leurs coordonnées, permettant ainsi de former des équipes responsables de la logistique. La séance s'est achevée par un hommage de quinze minutes de silence en mémoire des victimes de Novi Sad.

On voit une fois encore que les étudiants ont joué un rôle déterminant en formant les débutants à la pratique du plénum. Et ce n'est pas un cas isolé : les étudiants ont depuis aidé d'autres localités à organiser des plénums locaux, permettant à la démocratie directe de s'exercer pleinement. Les gouvernés font désormais trembler les gouvernants en Serbie, hantés par le spectre des plénums et de l'auto-gouvernement généralisé. S'il y a bien une conclusion à tirer, c'est celle concernant le rôle des étudiants, trop souvent oubliés car n'étant pas une classe en soi, mais plutôt un statut éphémère avant de rejoindre le marché du travail. Il n'en demeure pas moins que les étudiants constituent une catégorie sociale qui souffre dans de nombreux pays, confrontée à la précarité étudiante, à la nécessité de cumuler un emploi pour financer ses études, au mal-logement…

Les étudiants se rapprochent par bien des aspects de ce qu'on nommait autrefois le prolétariat dans sa forme la plus précaire, lorsque les étudiants ne sont pas eux-mêmes des travailleurs salariés. Les travailleurs sont eux aussi traversés par des contradictions similaires à celles des étudiants : certains s'en sortent mieux que d'autres grâce à un meilleur salaire ou des positions dans la hiérarchie qui les amènent souvent à prendre le parti du patronat. Pour les étudiants, certains bénéficient de bourses, d'autres de l'aide de parents issus d'une famille bourgeoise, tandis que d'autres n'ont rien de tout cela, si ce n'est leur force de travail à vendre pour financer une partie de leurs études. Le rapport de domination est certes moins frontal en milieu purement étudiant, si ce n'est l'autorité des professeurs, mais qui ne répondent pas à des intérêts économiques directs. Toutefois, la mise en compétition des étudiants, la pression des résultats, la marchandisation du savoir sont autant de phénomènes connus des étudiants qui peuvent ressembler à ce que vivent la plupart des employés de bureau.

Dans le cas des plénums, nous voyons bien que les étudiants sont les pionniers de l'autogestion radicale et de la démocratie directe. Une chose impensable dans un mouvement qui serait poujadiste, accusation parfois portée à tort contre les étudiants. On oublie trop souvent leur rôle lors de mai 68, où ils avaient précipité la suite des événements, tout comme ils le font aujourd'hui. Si la Serbie a aussi la spécificité de voir ses principaux « talents » partir faire des études à l'étranger, d'autres pays plus avancés connaissent une classe étudiante plus ou moins précaire. On en trouve un exemple flagrant en France, où nombre d'étudiants font la queue à l'aide alimentaire en raison de leur précarité grandissante. En 2020, la crise sanitaire liée au Covid-19 a brutalement révélé cette réalité : les fermetures d'emplois étudiants, la hausse des loyers, et l'insuffisance des bourses ont poussé de nombreux jeunes à se tourner vers des associations d'entraide comme les Restos du Cœur, la Croix-Rouge ou Linkee. Selon certaines estimations, environ un étudiant sur cinq vivrait sous le seuil de pauvreté en France. Ce phénomène persiste aujourd'hui, illustrant le fossé croissant entre les besoins matériels des étudiants et la réponse insuffisante des institutions publiques.

Mais pourquoi voyons-nous en priorité les étudiants des Balkans créer des formes d'auto-organisation et non les travailleurs ? Cela découle sans doute de certains facteurs. Le premier qui me vient à l'esprit est l'accès à la connaissance. Car oui, ne nous voilons pas la face : les étudiants sont sans doute la catégorie la plus consciente des dynamiques de pouvoir, pouvant, grâce aux études, développer une pensée plus cohérente, critique et radicale. Là où les travailleurs, loin d'être des idiots — entendons-nous bien — sont plus facilement aliénés et manipulés par les gouvernants qui dirigent leur colère sur des boucs émissaires : les étrangers, les « assistés », le « wokisme »… faute d'avoir le temps et l'énergie de développer les outils critiques nécessaires pour pratiquer leur autonomie individuelle. Ce n'est pas une fatalité à l'heure du numérique et d'internet qui ont permis un accès élargi à la connaissance. Cependant, le numérique n'est pas exempt de manipulation, d'où la nécessité d'être formé et que chaque travailleur devienne finalement un libre penseur.

C'est typiquement ce qui se passe actuellement : les étudiants forment les travailleurs à l'auto-gouvernement, leur permettant par la pratique de prendre conscience de leur pouvoir de décision, de déjouer les manipulations et de s'élever par la pratique et l'éducation du peuple par le peuple. Cette démarche était déjà présente lors des premiers plénums qui ont germé en Croatie en 2009, lorsque les étudiants des universités avaient ouvert leurs portes aux citoyens et aux travailleurs qui pouvaient librement participer. Les travailleurs peuvent tout aussi bien développer eux-mêmes des plénums, mais un certain niveau de conscience est souvent nécessaire, ce qui est difficile à atteindre sans un soutien initial, surtout à l'heure du néolibéralisme destructeur des consciences.

Lors des plénums en Bosnie-Herzégovine en 2014, si les travailleurs de Tuzla en ont formé localement, c'est aussi parce que des intellectuels leur avaient soumis l'idée de s'organiser en plénum pour manifester leur mécontentement. Des idées que les travailleurs de Tuzla se sont ensuite réappropriées. Une idée ne devient une force que lorsqu'elle s'empare des masses, ne l'oublions jamais. Cependant, il est essentiel que ces idées soient apportées sans volonté de les imposer. Les groupes et collectifs qui souhaitent partager des idées avec les masses doivent eux-mêmes s'organiser de manière parfaitement horizontale, ouverte, et non dans un esprit de conquête mais de coopération. Autrement, nous retomberons dans les mêmes erreurs que les Bolcheviks en URSS. Yohann Dubigeon auteur de « la démocratie des conseils » le sous-entendait déjà dans ses travaux : il s'agit de trouver le bon dosage entre spontanéisme et substitutisme. Nous ne devons pas attendre que la révolte tombe du ciel, ni chercher à enfoncer la porte des institutions sous la conduite d'un ou de plusieurs révolutionnaires charismatiques.

À la question de savoir par où commencer, on pourrait répondre vaguement : partout où il est possible de former des modèles d'auto-organisation similaires. Mais pour être plus précis, plusieurs pistes se dessinent si l'on observe les plénums tels qu'ils sont nés dans les Balkans. On pourrait ainsi envisager de construire des plénums directement dans les universités autour d'un projet commun (éducation gratuite, lutte contre la précarité étudiante, solidarité avec les travailleurs…), puis de chercher à essaimer ces pratiques dans l'ensemble de la société. C'est en grande partie ce qui s'est produit dans le modèle serbe et ce qu'avaient déjà tenté d'autres mouvements de plénums, à commencer par le tout premier, celui de Croatie en 2009. D'autant qu'un manuel expliquant comment organiser un plénum a été rédigé par les étudiants de la faculté de philosophie de Zagreb [1]. Il est également possible de partir directement de la sphère locale — quartier, commune ou ville — comme ce fut le cas en Bosnie en 2014, où des plénums ont émergé à la suite d'un vaste mécontentement populaire lié aux salaires impayés.

On pourrait aussi tenter de partir des lieux de travail, bien que cela soit un défi puisqu'il faudrait au minimum que l'idée d'organiser un plénum ou une assemblée similaire franchisse les portes des entreprises. Il n'existe d'ailleurs pas vraiment d'exemples récents de plénums formés au sein des entreprises. Et si l'on considère que les soviets ou conseils de travailleurs y ressemblent, il faut remonter au siècle dernier pour retrouver un tel phénomène. Cela n'a cependant rien d'impossible. La probabilité est simplement réduite par le fait que les grands pôles industriels n'existent plus vraiment dans les pays avancés, que les travailleurs sont soumis à des emplois toujours plus précaires (intérim, CDD, jobs saisonniers…) qui rendent toute révolte difficile par peur de perdre son emploi, comme on a pu l'observer lors des luttes contre la réforme des retraites en France, les mobilisations précaires en Espagne, ou encore les mouvements de travailleurs ubérisés aux États-Unis. Par conséquent, les différentes formes d'auto-organisation radicale ont tendance à se former localement, de manière plus globale (les Gilets Jaunes en France, les plénums en Bosnie-Herzégovine en 2014, en Serbie en 2025, Occupy Wall Street aux États-Unis en 2011, ou encore les assemblées populaires du mouvement 15M en Espagne en 2011).

Que le mouvement puisse et doive s'étendre aux lieux de travail est compréhensible et nécessaire, mais l'idée qu'il puisse naître directement de ces lieux semble aujourd'hui moins certaine. Il sera intéressant de suivre, dans les prochaines semaines, l'évolution du mouvement lancé par les étudiants serbes, pour en tirer davantage de conclusions. En attendant, nous devrions tous nous en inspirer pour penser l'auto-organisation au XXIe siècle face à un système capitaliste toujours plus destructeur. La jeunesse a montré la marche à suivre et prouvé que l'auto-gouvernement est une nécessité, une idée qui semble prendre son chemin en Serbie, en attendant de la voir germer ailleurs, comme des graines soufflées par le vent dans leur élan de jeunesse.

Lucas Skalski


[1] Disponible en langue originale, en Anglais et en Français.

31.03.2025 à 12:39

Gaza, ce n'est pas seulement Gaza

dev

« Elle est la pierre de touche, le point d'entrée des pires fascismes à venir. »
Catherine Libert

- 31 mars / , ,
Texte intégral (1247 mots)

Aujourd'hui, ça fait 534 jours
Soit presque 18 mois

534 jours que je ne dors presque plus... que je me réveille trois à quatre fois par nuit pour allumer mon téléphone et chercher à avoir des nouvelles de Gaza...
534 cycles de 24h dans un continuum de jours et de nuits que je poste et archive ces nouvelles.

Je crois que j'ai toujours su.
Que Gaza, ce n'est pas seulement Gaza. Que tout ce qui lutte, tout ce qui se dresse contre l'effacement du monde, contre l'effacement de l'histoire, a quelque chose à voir avec elle.
C'est une ligne de front qui n'en est pas une.
Un territoire qui déborde ses propres frontières, une brèche dans laquelle se joue plus que son propre destin, plus que sa propre géographie.
Gaza est ce qui résiste encore en nous et si elle devait disparaitre, nous serions finis...
Elle est la pierre de touche, le point d'entrée des pires fascismes à venir.

La violence de frappe du 7 octobre a été un point de bascule de l'histoire. La puissance du flash totalitaire qui s'est révélé dès les premiers jours de l'attaque nous a fait entrapercevoir la pire anticipation d'un futur possible, le dévoilement de ce qui, depuis toujours, était là, en attente, prêt à surgir.

.......

Les semaines passent, les morts se comptent, se décomptent... jusqu'à ce qu'on ne retienne plus les visages mais les nombres...

...

Les semaines s'accumulent comme les morts et les ruines.

...

Les morts commencent à se décomposer.

Mais le monde autour de nous continue. Comme si rien n'avait changé. Comme si tout pouvait continuer. Mais nous, nous ne sommes plus là, nous regardons le génocide qui creuse un trou de plus en plus large sous nos pieds...

Il y a maintenant deux temporalités parallèles.
Deux réalités qui ne se rejoignent plus.

Nous étions tous impuissants face au flux incessant des images chargées de morts... nos esprits étaient épuisés par la sidération mais aussi par la fragmentation permanente du réel...

Les reels, qui ne sont pas le réel, ont une durée moyenne dans les stories de trente secondes... Personne n'a encore vraiment étudié cette question de la fragmentation du temps dans nos cerveaux, mais il faut essayer d'imaginer ce que peut provoquer l'effet de régulières secousses de trente secondes de génocides sur le cerveau humain... des séances répétées d' électrochocs n'auraient pas été plus terribles... Cette discontinuité de l'horreur a pour effet de nous empêcher de percevoir ce que les gazaouis tentent par tous les moyens de nous faire ressentir.
Comment faire accepter l'idée même du génocide quand sa réalité n'apparaît qu'en images subliminales, entre-coupée de publicités, de selfies et de fictions personnelles vides de sens ?...

L'œil saturé avale tout. L'esprit s'engourdit.

Et cette durée réduite de la story, il faut aussi l'imaginer du côté des gazaouis qui filment... Comment un père face à son enfant en train de mourir, va-t-il faire savoir au monde ce qui est en train de se passer sous ses yeux s'il n'a que trente secondes ?...

Trente secondes, ce n'est pas le temps d'un génocide. Ce n'est pas le temps de la souffrance. Comment raconter une agonie en trente secondes ?Comment faire savoir tout ce qui est en train de s'effondrer, si le monde n'a que trente secondes d'attention à offrir ?

C'est dans cette volonté de redonner du temps au réel de Gaza que j'ai commencé à visionner des centaines d'heures de génocide... des centaines d'heures hachées en portions de trente secondes que j'ai commencé à monter ensemble pour récupérer de la durée... retracer le temps des images que les gazaouis tentaient par tous les moyens de nous donner à voir depuis des mois...

Donner à voir, le cinéma devrait normalement servir à cela s'il n'était si occupé à être cette usine de rêves rentables et efficaces...

« Au cinéma c'est le temps qui a remplacé l'espace. C'est de l'espace qui s'est enregistré sur le film sous une autre forme. Ce n'est plus tout-à-fait l'espace, Mais une sorte de traduction, une sorte de sentiment que l'on a de cet espace, C'est-à-dire du temps. »
Ici et ailleurs

Il fallait redonner une durée, un corps tangible à ce génocide en cours, et en même temps interroger le cinéma dans son incapacité à redonner du récit à ces images...

Le film que j'en ai sorti retrace les six premiers mois du génocide de Gaza, du 7 octobre aux premiers jours de ramadan, à travers le point de vue de six gazaouis avec qui je suis en contact depuis des mois. Ce sont les premiers temps de l'enfer et depuis, la situation s'est tellement aggravée qu'on en viendrait presqu'à regretter cette première période.

« Je vous écris de la Cité du Temps interrompu. La catastrophe lente ne s'achève pas. Notre vie s'écoule, notre vie s'amenuise et nous attendons encore « le moment qui repasse le mur ». (...) Le désordre est partout. Les oreilles sont pour l'unification de l'Univers mais les bras sont pour tomber dessus et la léthargie pour laisser faire. Le fer ne pèse plus. Il se rencontre dans la haute atmosphère, solide, rapide, fait au mal. Mais la pensée pèse. Elle n'a jamais tant pesé (...)

Je vous écris des pays de l'atroce. Je vous écris de la capitale à la foule endormie. On vit en indifférence dans l'horreur. On appelle la fin et vient celle du nivellement... Les formes nobles ne se montrent plus (...)

La paix a honte... Sachez-le aussi : nous n'avons plus nos mots. Ils ont reculé en nous- mêmes. (...) Parfois, dans un grand bruit, nos maisons à étages de poussière à la rue se déversent. (...) Tout avait couleur de ferraille et de poutre enfumée et couleur de fatigue profonde. Des triangles d'oiseaux rigides parcouraient le ciel à grand bruit. (...)

Le temps s'écoulait , réponse évasive, les années en lanière, entre les doigts des traîtres.

Nous nous sommes regardés en silence. Nous nous sommes regardés avec le sérieux précoce des enfants d'aveugle.

Tout tombe... tout tombe et déjà tu erres dans les ruines de demain. »

« La lettre dit encore »
Henri Michaux

À Ahmed, Mahmoud, Bachar et Amir

Catherine Libert

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