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05.08.2026 à 15:50

Les néons de l'incendie

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Avec les évacués du Parc des expositions de Bordeaux

- Été 2026 suite / , ,
Texte intégral (1210 mots)

Éducatrice spécialisée de profession, Jeanne Jaeck fait partie des bénévoles qui ont assisté les nombreux évacués qui se sont entassés au Parc de expositions de Bordeaux. Elle raconte le chaos, l'anxiété diffuse et néanmoins, la solidarité.

Les incendies, on les a connus en 2022 avec le secteur de la dune du Pilat. Alors, lorsqu'on nous annonce, mercredi dernier, qu'un feu est en cours au niveau de Saumos, on a tous comme un goût amer de déjà-vu. La veille, deux pompiers sont décédés dans un feu sur Mérignac, commune proche Bordeaux. Le feu s'étend, un deuxième départ au niveau des Landes, à Biscarrosse, et le cauchemar commence. Le nuage est là, stagnant au loin de la métropole bordelaise pendant 3 jours. Et vendredi soir, en l'espace de quelques minutes, Bordeaux est recouvert d'un immense nuage de fumée.

Les évacuations dégringolent les unes après les autres. Le climat devient anxiogène, terrorisant. Les cerveaux semblent marcher au ralenti. Alors, avec mon copain, nous décidons, dimanche, après avoir repris nos esprits, de partir aider sur le Parc des Expositions, à Bordeaux, en tant que bénévoles : les réfugiés climatiques. Accompagnés d'un ami à nous, on se présente sur le parking et commence alors le début des informations contradictoires : « Plus de bénévoles pour aujourd'hui », « À partir de 19 h », « À partir de 21 h », « À partir de 20 h ». Puis, sur Internet, on y voit des stories de personnes à l'intérieur qui mettent en avant les difficultés rencontrées et le manque de bénévoles. On repart alors sans avoir pu pénétrer à l'intérieur, avec la conviction que demain, on re tentera de prêter main forte.

Le lendemain, avec mon copain, un ami et une voisine on arrive vers 18h heure, sans trop savoir s'ils manquent de bénévoles. Bordeaux métropole est gestionnaire de cette organisation, On scanne un QR code, on attend dans un sas que les missions soient apparemment proposées en fonction des compétences de chacun. Ils cherchent des personnes pour « faire du social » sur le parking. Sur le moment on ne comprend pas trop. Je me porte volontaire pour l'équipe de bénévoles composée d'éducatrices et de psy. On décide de faire des binômes psy/educ. Sur les parkings ? Bon ok, why not ? Puis là, on nous balance que les gens sont apeurés, qu'il y a eu des agressions sexuelles, des vols dans les véhicules. Beaucoup de personnes ne sont pas dans l'enceinte même du parc des expo mais dans leurs voitures. Accompagnée de ma binôme psychologue, on tourne sur le parking pour « allez vers ».

On rencontre des gens dans une extrême précarité, effrayés, énervés, traumatisés. Des couples de personnes de 70 ans qui refusent de quitter leurs véhicules par peur de se faire voler le peu de choses qui leur restent. Voici les personnes que nous avons abordées lors de cette soirée de prévention bénévole. Un monsieur, complètement empêché psychiquement de sortir de sa voiture, qui n'est entré qu'une seule fois dans le parc des expos pour prendre quelques bananes. Il n'a rien avalé depuis 3 jours. Il a réussi à chopper un camion qui livre des packs d'eau. Il nous dit : « J'ai volé un pack, j'avais peur de rentrer dedans ». Il n'a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles et ne sait pas s'il peut se rendre à la pharmacie car sa voiture n'a plus de batterie. Il y a branché son téléphone trop longtemps. Une famille de 5 personnes dans une Twingo garée à des centaines de mètres de l'entrée car, il y a 2 jours, il y avait une autre entrée située devant leur place de parking. Elle a ensuite fermé. Depuis, ils n'ont pas osé déplacer leurs voitures. Le papy fait donc des aller-retours incessants pour chercher de l'eau, aller aux toilettes sans savoir s'il peut rapprocher sa voiture. Dans cette voiture un enfant avec un casque anti-bruit qui est en incapacité psychique d'être en contact avec le bruit, les lumières de ces grands hangars remplis de milliers de personnes. Un monsieur de 70 ans avec sa femme qui dorment dans leur voiture mais sont gênés par le bruit de la caravane en face qui passe de la musique. On lui propose de déplacer son véhicule. Mais le monsieur a un infirmier qui passe trois fois par jour pour lui faire des dialyses. Dans sa voiture. Sur cette place de parking. Il a peur qu'en la déplaçant, l'infirmier ne le retrouve pas.

Retour dans un des halls du parc des expositions. Des milliers de lits, des tables en plastiques, des repas distribués, des produits d'hygiènes distribués, un concert au fond du hangars à côté des lits. Des personnes âgées qui dorment sur des lits de camp, accrochés à leurs cannes. Des chiens, des chats, des oiseaux. Un brouhaha ambiant, une lumière aveuglante encore à 23h. Et, au milieu, les caméras, les journalistes, la police qui observe les bénévoles décharger des kilos d'eau, de vivres, sans bouger. Une seule patrouille qui passe pour surveiller les kilomètres de parking du parc des expositions. Une scène de guerre.

Les évacués du parc des expositions, entre précarité et isolement se retrouvent comme du bétails, mélangés, sans considération, parfois perdus, souvent sans accès aux informations concernant les incendies, sans savoir même où se trouve les douches ! Mais au milieu de tout ça il y a une lumière qui éclaire plus fort que celle des néons dans les hangars : la solidarité, l'humanité.

Se pose alors la question de ce que cela met en lumière de notre société capitaliste à bout de souffle. Car, au-delà du récit particulier de ces déplacés, au-delà de l'anecdote journalistique qui présente l'engagement louable des bénévoles, nous sommes là face à un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays et dont le gouvernement ne se soucient pas .On retrouve les mêmes logiques déployées pendant l'épidémie de Covid-19 : les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants, la même glorification des sauveurs par le pouvoir qui n'hésite pas à les matraquer à la moindre revendication (hier les soignants, aujourd'hui les pompiers). Et les citoyens, qui de bric et de broc, s'organisent parce qu'il n'y a pas (plus) le choix. Peut-être que l'autogestion limitera les pots cassés. Mais on n'oublie pas. On ne pardonne pas.

Jeanne Jaeck

05.08.2026 à 14:48

« Je désire la stérilité »

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Pour un désarmement démographique

- Été 2026 suite / , ,
Texte intégral (2715 mots)

Alors que le gouvernement prétend organiser et promovoir le « réarmement démographique », certaines voient d'un mauvais œil ce discours martial d'un État qui prétend s'insinuer dans les corps autant que dans le désir même d'avoir ou non des enfants. Une lectrice nous a transmis ce texte qui relève de l'analyse autant que du témoignage dans lequel elle explique comment et pourquoi elle a fait le choix « radical » d'une salpingectomie totale bilatérale (une ligature des trompes). Ou comment appréhender une décision irréversible dans un monde où les choix se doivent d'être aussi flottants que malléables.

Et ce depuis bien longtemps. Ne pas avoir d'enfant est autant un choix que de choisir d'en avoir. Et moi, je n'en veux pas. C'est pour cela que je me suis faite ligaturer les trompes (plus précisément une salpingectomie totale bilatérale). C'est un choix irréversible et radical et c'est là toute sa puissance ! Irréversible car pas de retour en arrière possible, Depuis l'opération, je n'ai plus la possibilité de mettre au monde un enfant. Radical car c'est de mon point de vue, l'un des choix des plus radicaux que l'on puisse faire. Enrayer la machine. Cette machine qui, si insidieusement, a rendu le désir d'enfanter comme instinctif, naturel ; le désir d'être mère comme normal (norme), voire comme une vocation, un dessein ; le désir de faire famille comme un besoin vital, comme une étape pour une vie réussie.

Enfanter, en étant femme, permet de se sentir intégrée (encore, faut-il être dans les bonnes cases : présence d'un père, économiquement stable et dans la bienséance). La femme, par l'enfantement s'octroie une tranquillité sociale.

J'ai de plus en plus de mal à concevoir pourquoi aussi peu de gens ne questionnent l'institution de la famille nucléaire. Avoir un enfant c'est magnifique mais si l'option de ne pas en avoir n'est pas considérée, on a affaire à un non-choix. Pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l'idée qu'il faille à tout prix une descendance, une famille ? Paresse intellectuelle, cette spectaculaire absence de réflexion autour de ce sujet (et tant d'autres d'ailleurs), sous le prétexte douteux qu'il relèverait d'une prétendue essence humaine, inscrite dans un déterminisme biologique.

Je veux, par mon choix de stérilisation volontaire, venir heurter les certitudes les plus ancrées.
Mon choix, comme une action.
Permettre le débat, la réflexion et la création collective de nouveaux imaginaires.

Nous vivons dans un monde non seulement plus étrange que nous le pensons, mais plus étrange que nous pouvons le concevoir


J'utilise beaucoup les mots ‘'choix'' ou ‘'décision'' pour faciliter la compréhension, mais ils me paraissent faux, presque mensongers, comme s'ils supposaient un arbitrage rationnel, un calcul froid, un équilibre pesé entre des options équivalentes. Pourtant, il n'y a eu, ni tableau, ni délibération, ni alternative véritable.

Mon désir de stérilité ne relève pas d'une décision : il s'est imposé, lentement, avec douceur tenace, comme une évidence qui se déploie et qui, précisément, devient irrépressible.


Je fais donc cette opération à 26 ans. Âge où pour l'instant je n'ai pas de responsabilités ; ni filiale (justement), ni professionnelle, ni sociale. Et ça a son importance. Ce choix me permet de me protéger. Je m'ampute volontairement et en conscience de l'obligation implicite de la famille nucléaire, de l'enfant à soi. Pas de compromission, pas de concession, pas d'arrangements.

Ce n'est pas un acte égoïste, ni un refus de responsabilités. Au contraire... et c'est là que tout prend sens. J'en priorise d'autres. Je priorise l'autre, l'altérité.

Ma responsabilité en tant que minorité vigilante questionne, en permanence, toutes les prescriptions sociales qui s'imposent sans être nommées. Je choisis la liberté d'action, la liberté de penser. Je ne veux pas satisfaire la société ; je ne veux pas me complaire ; je ne veux pas que mon existence se résume à céder inconsciemment aux exigences ou au conformisme.

Construire de nouveaux imaginaires sans enfants à soi, c'est aussi reprendre contrôle sur mon corps ; sur le genre femme et tout ce que signifie avoir un appareil génital féminin.

Ce genre femme, le fameux. Quel est-il ? Que signifie-t-il ? Avant, les femmes étaient d'éternelles mineures, toujours sous le joug d'un homme (père, frère, mari ou n'importe quelle personne a bite possible). Elles étaient assignées à domicile (classe bourgeoise) ou à disposition pour tout travail manuel quotidien (classe paysanne et ouvrière). Maintenant, c'est mieux, nous dit-on. Nos droits ont avancé. On a le droit de vote, le droit d'avoir un compte en banque, de divorcer, de faire l'amour avec qui on veut, d'être carriériste et ambitieuses. Mais la vérité c'est que bien que nos droits aient progressé… nos utérus appartiennent toujours à la société, à l'État. Nous avons la charge (et le devoir ?) de la reproduction.

Quand notre président parle de ‘'réarmement démographique'', il place nos utérus comme partie prenante d'une affaire d'état. Il les récupère, nous les enlève. En plus d'être une rhétorique guerrière anxiogène (c'est son truc...), c'est un discours avec une sémantique viriliste qui n'a rien d'anodin. Ces mots nous renvoient, nous, personnes à vulve, à notre fonction reproductive. Un discours, presque honnête, pour une fois, sur ce qui est attendu de nous. Mais en plus d'être rétrograde, il est traversé par un racisme systémique inacceptable. L'État attend des enfants ‘'français'', c'est-à-dire conformes à une certaine idée de la nation. Rigidités nationalistes. La natalité n'est pas pensée pour l'humanité, mais pour la perpétuation d'un corps national. Obsession réactionnaire ! Si vos délires et élucubrations martiales pouvaient au moins s'arrêter à nos utérus. Laissez-les-nous et laissez-nous en paix !

Maintenant, je n'ai plus à demander. J'ai fait ce que l'on me disait prématuré, excessif, suspect. J'ai fermé une possibilité que l'on considère encore comme une évidence. Et dans ce geste, que j'imaginais intime, je découvre à quel point il est exposé. Mon corps, même décidé, continue d'être discuté. Le doute ne m'appartient plus, mais il continue de circuler autour de moi. Il se loge dans les regards, dans les silences, dans les phrases suspendues : tu es sûre ? comme si, malgré l'acte, ma démarche restait en attente de validation.

Et pourtant, dans ce même monde, d'autres corps n'ont pas accès à ce type de décision. D'autres trajectoires existent, tout aussi légitimes, mais constamment entravées. Une personne seule engagée dans un parcours de PMA doit prouver sa stabilité pour faire reconnaître ce qu'on appelle encore un ‘'projet parental''. Une autre, souhaitant congeler ses ovocytes, se heurte à des critères de santé mentale qui freinent sa demande. Une personne trans qui souhaite être enceinte se confronte à des institutions qui peinent à penser son existence autrement qu'en anomalie. Et pour celles et ceux qui vivent avec des maladies génétiquement transmissibles, la question de l'enfantement devient un dilemme saturé de culpabilité, de surveillance médicale et de jugement social.

Ce décalage n'est pas une contradiction.
C'est un système.
Un ordre reproductif.

Alors ma ligature des trompes ne peut pas être seulement un choix individuel et privé. Elle s'inscrit dans ce système où la reproduction n'est jamais neutre. Si je veux que mon refus de l'enfant biologique ne soit pas qu'un privilège fragile, il doit s'accompagner d'une exigence plus large : que chacunexs puisse décider, sans suspicion, d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants.

LES NORMES SONT TROP ÉTROITES POUR IMAGINER D'AUTRES RÉALITÉS

Faire des enfants demeure le symbole de l'avenir… de l'espoir.

Mais, j'ai besoin de dissocier le destin féminin et ma place en tant que femme sociale dans cette société, de la maternité. Je ne veux plus que ce sujet détermine la façon dont on me perçoit, ni la manière dont je devrais me construire. Et je cherche aussi à me préserver du futur statut de “vieille fille”, puisque ce sera mon choix, fait à 26 ans, et sans aucun regret.

Je dis regret parce que c'est la première chose sur laquelle on me questionne : ‘'Mais tu n'as pas peur de regretter ?'' Si, peut-être, mais et alors ?

Peut-on se forcer à faire ou ne pas faire quelque chose auquel on croit, dont on est intimement convaincue, pour prévenir un hypothétique et éventuel regret situé dans un avenir lointain ? Ça n'a pas de sens. Et puis, si je le regrette, j'y penserai quelques jours et comme je ne pourrai rien y faire, je ferai autre chose.

Jouer avec les possibles aide encore plus à décoller de la réalité unique.

Et si je suis complètement honnête avec vous, c'est le moment que j'attends le plus... le moment où l'imagination et la créativité seront au centre. Je rêve de nouvelles parentalités ! La seule que je ne veux pas, c'est un enfant qui sort de mon corps qui impliquerait insidieusement une propriété, un être à soi, de soi. Par ce choix, la notion de couple et de famille devient plus fluide car la descendance biologique n'est plus une option, donc à moi, à nous, et à toustes ceulleux qui le voudront d'échafauder d'autres scénarios, d'autres rêves réels.

Et surtout, je regarderai le moi de maintenant avec fierté et assurance.

« Ainsi suis-je assignée ventricules silenciés
Ma langue serait bifide, orpheline serpentine
Mes soeurs disent la détresse rend toujours l'âme rugueuse
Ce que je pense, éprouve, aurait une origine : Chez moi
le mot maman est mort et enterré

Il faut bien une raison à cette posture fâcheuse
Refuser une carrière dans la maternité
Reste une anomalie, et on aimerait qu'honteuses
Les nullipares s'excusent de ne pas participer

Je n'ai pas donné la vie : j'ai assez de la mienne
Je n'ai jamais compris ce désir impétueux
Mettre bas pour combler un présent défectueux
Accoucher dans l'espoir d'être pour quelqu'un la reine [...]

Il faut beaucoup s'aimer, ou alors pas du tout
Se reproduire, s'imposer ; s'effacer à genoux
Éclabousser le monde ; se vivre par autrui

Un autrui bout de soi [...]

J'entends déjà gronder le chœur des mères outrées
Qui raillent ma solitude et mes pensées cireuses
De l'amour absolu que je me suis amputée
L'innocence peau à peau, expérience prodigieuse

Un amour centrifuge, la toute-puissance rêvée
Un être dépendant, forceur de discipline
Une place dans le rang, normes miraculeuses
Quand vient l'autonomie s'abat la guillotine [...]

L'ego se doit d'airain quand l'oubli assassine »

Raisons et sentiment de Chloé Delaume
texte tiré de l'ouvrage collectif - Nullipares, et alors ? Être sans enfants

De tout temps, des femmes se sont retirées du modèle reproductif et ont tenté de se soustraire aux normes conjugales qu'on leur imposait. Au Moyen Âge, les recluses choisissaient de vivre isolées, voire emmurées, en marge des villages, dans une existence tournée vers la prière et la spiritualité. Plus tard, les béguines formaient des communautés de femmes laïques vivant sans mariage, travaillant, soignant, enseignant, et organisant des formes de vie collective autonomes. Les femmes accusées de sorcellerie ont aussi incarné, dans l'imaginaire de l'Inquisition, des figures de savoirs, de pouvoir et d'autonomie féminine perçues comme menaçantes dès lors qu'elles échappaient aux cadres établis.

Ces espaces n'étaient pas hors du monde, mais en tension avec lui : tolérés tant qu'ils restaient encadrés, fragilisés dès qu'ils échappaient aux autorités religieuses et sociales, largement dominées par les hommes.

Les contemporaines de toutes ces femmes sont désormais appelées vieilles-filles Youhouuuuuu, quel joli terme ! En apparence anodin et pourtant chargé d'un mépris diffus, d'une forme de pitié, comme si le choix (ou pas) de ne pas avoir de descendance relevait malgré tout d'une tristesse. La vie de vieille-fille est mise au ban de notre société parce qu'on lui en veut de mettre en lumière, par son refus catégorique d'y entrer, plusieurs des failles que notre société hétéronormée et patriarcale préfère ne pas voir.

Souvent présentée comme lieu de stabilité et de transmission, la famille nucléaire est conservatrice. Elle suppose la préservation de privilèges, de biens et de traditions. Elle est aussi un lieu où se rejouent des rapports de pouvoir et de contrôle. Dans ce cadre, celles qui s'en éloignent volontairement apparaissent parfois comme des figures de rupture, perçues comme dérangeantes.

Ardeurs marginales.
Je ne veux pas renoncer à ma rage.
Je ne veux pas renoncer à ma joie.
Je veux danser !

Faire dévier la transmission en dehors des liens de sang pourrait permettre de créer une société plus inclusive. La transitivité des liens. Tout projet politique révolutionnaire ne devrait-il pas inclure une critique de l'ordre établi ? Ici la famille nucléaire, car intrinsèquement liée à la reproduction d'inégalités sociales.

Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à notre condition d'humaine, de femme, de rebattre les cartes d'un rapport de force, de desserrer l'étau, de la fatalité et d'enfin, élargir l'espace des possibles.

C'est un autre genre de famille que je veux. Une famille du dehors, une famille de la différence. Une famille faite d'amiex qui ont des enfants qui courent partout, d'autres qui essaient d'en avoir, d'adelphes et de soeurs, faite de nullipares et de vieux garçons.

Voilà donc le plus grand paradoxe de ma vie :
Un choix intime, impossible sans la puissance du collectif.

Je dédie ce texte à touxtes celles qui appartiennent à cette communauté invisible des nullipares, et à touxtes les autres aussi. Parce que nous sommes plus proches que nous ne le pensons. Nous avançons ensemble, re-liées par nos rêves et par nos aspirations à faire société autrement.


Aux enfants ;)


Aujourd'hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieuse. Je m'en vais construire l'après-midi de ma vie.

Fonce

05.08.2026 à 13:43

Le déni persistant du langage animal [1/6] : le syndrome Pépée

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Les évadés de la planète des signes
Julian Aranguren

- Été 2026 suite / , ,
Texte intégral (2715 mots)

À travers une série de six articles portant sur des cas spécifiques et leurs développements, la question de la négation de toute possibilité d'utilisation de la langue par d'autres espèces, notamment d'espèces intelligentes dans le cadre d'une controverse plus grande sur leur captivité et leurs devenirs, sera abordée et analysée. Dans ce premier article, un paradoxe est exploré au niveau des “petits propriétaires” de corps non-humains. Pourquoi l'anarchiste Ferré n'a semble-t-il jamais appris à “son” singe, Pépée, un langage des signes pour exprimer ses désirs et émettre des demandes ? Cette curiosité nous permettra de pénétrer au sein d'un problème plus large dont les ramifications sont immenses et les conséquences encore très actuelles.

« T'avais les oreilles de Gainsbourg »… ainsi finit et commence l'étrange histoire d'un anarchiste va t'en guerre qui, à l'aube des événements de mai, adopte une guenon chimpanzé, “Pépée”, qui habitera avec lui six ans dans son vaste et solitaire château de Pechrigal (dit « Perdrigal ») dans le Lot. Cet anarchiste, c'est bien sur Léo Ferré, qui en dédie une chanson (“Pépée”, l'Été 68, 1969), pour ce singe qu'il “considérait comme sa fille” [1], et que sa femme de l'époque, Madeleine Ferré née Rabereau (ou un chasseur employé par elle, selon les versions [2]) aurait achevé d'un coup de carabine et sans sommation. Deuil qu'il a porté longtemps et durement et au sujet duquel les responsabilités ne sont pas entièrement départagées ; Leo lui-même serait pour quelque chose dans l'abandon de cette étrange ménagerie de la dernière chance et dans leur triste fin.

Nul intérêt à ressasser ici une histoire déjà tant racontée, autant par Ferré lui-même [3], que par la fille de son ex-compagne, Annie Butor, qui décrit longuement les faits dans un livre, “Comment voulez-vous que j'oublie…” (Phébus, 2013). Ici il s'agira plutôt, comme à mon habitude, de partir d'un symptôme, d'un tout petit symptôme même sur la surface du papier. Dans l'analyse du livre de Butor faite par le Nouvel Obs (“Ferré, Jamais sans son singe”, 09/05/2013), donc, un passage de l'ouvrage est cité : “Elle n'avait pas appris un quelconque langage des signes. Il ne s'agissait pas de réflexe de Pavlov, elle n'était pas conditionnée. Quand elle voulait communiquer, c'est tout simplement parce qu'elle avait envie de dire quelque chose ou de poser une question (...) [4]”.

Oh que c'est intéressant ! Et de ce paradoxe s'ouvrira tout un problème ; ce problème, c'est le mien, presque soixante ans plus tard, que je tape furieusement sur mon clavier pour faire la responsio à mes adversaires comme quand, à Brest ou à Saint Jean de Luz, je m'efforce de trainer mon barda électronique dans un océan boueux à la rencontre de quelque étrange dauphin anomal. Ce problème, c'est celui du langage animal ; il faudrait plutôt dire du langage chez les autres espèces, ou de la linguistique non-humaine, ou mieux encore de l'utilisation de langage par des non-humains, parce que tout cela est bien sûr distribué sur une courbe, inégal, bimodal, incertain, que “du ver de terre au chimpanzé” la question n'est pas distribuée de la même manière, que dès que l'on parle de cétacé ou d'éléphants ça part ailleurs, en territoire Lacanien, mais que les perroquets et les corvidés ne sont pas si loin, par exemple… Et surtout que la question est politique : c'est celle de la captivité, de la domination, des autonomies et des forces. Nous le verrons.

Revenons à la situation T. J'aime Ferré, même après ses âneries sur les ovaires, même malgré milles défauts et milles tyrannies, et peut être même malgré certaines allégations par Butor [5], parce que c'est un être profondément meurtri et profondément deleuzien dont les paroles et la composition touchent à mon âme d'une façon que peu d'autres arrivent à faire. Mais… Son chimpanzé dit t-il “est libre” : elle ferait ce qu'elle veut, c'est à dire que, sur sa propriété, elle escaladerait les toits et les arbres, faisant fi de toute règle et de tout commandement, et dans les faits éduqués sans entraves : “Sa liberté était totale, aucune contrainte” selon Butor. Anarchisme selon le modèle un peu classico-con de l'anarchisme, donc, que sa belle fille lui reproche : un anarchisme sans hiérarchie mais sans l'ordre non plus - en apparence, du moins. Mais surtout pour lui, la liberté c'est aussi synonyme de : être en dehors du langage, sortir du langage. Nous verrons, ce problème est crucial. Très crucial.

À la même époque, un certain nombre de travaux pionniers sur la question de faire parler la bête, menées par des hyperchercheurs américains faisant la jonction entre un certain rapport au “contrôle des esprits” des années 50 et la contreculture de la décennie suivante se tissent. Il y avait bien sûr John Lilly, qui avait déjà publié trois ouvrages sur la question de ses opérations à Saint Thomas ; Nous l'aborderons in another episode dans toute sa complexité et son ambivalence. Mais il y aussi toute une série d'expériences faites sur des grands singes : on pense souvent spontanément à Herbert qui était le modèle de la question de la linguistique simienne à travers son travail avec Nim dès 1973, mais il existait déjà tout un tas de cas antérieurs et de protoformes : les époux Kellogg avec Gua, les Hayes avec Viki, les Gardners avec Washoe et même quelques autres balbutiements lors des décennies précédentes, allant aussi loin que l'étrange travail de l'explorateur anomal Richard Lynch Garner ; mais n'allons pas trop vite en besogne. Les Ferré, clairement, s'en inspirent, se posant dans une continuité avec ces travaux, dont sans doute ils ont entrevu autant les failles méthodologiques que, plus crucialement, la question du pouvoir et de l'éducation comme imposition.

Alors que fait le couple ? Là, on tombe sur d'apparentes contradictions dans le récit de Butor. Nous l'avons vu, elle semble suggérer qu'aucune langue ne lui a été enseignée (ou du moins que cela s'est révélé impossible : la tournure de la phrase est ambiguë), ce qui pourrait faire sens dans la vision qu'à Léo de l'éducation : si le langage est perçu comme une contrainte, on s'attendrait aussi à ce que rien ne soit fait en ce sens. Mais elle indique l'inverse dans nombre d'entretiens comme dans sa biographie : les Ferré auraient bien tenté d'enseigner à Pépée à parler, autant à l'oral que par langage des signes ; et pas qu'un peu.

« Mes parents pensaient réussir là où tout le monde avait échoué : faire parler un chimpanzé.
On leur avait dit que cette possibilité dépendait de la position du larynx, ou d'autres particularités anatomiques, qu'il existait une impossibilité morphologique, que leur langue occupait trop de place dans leur palais, etc. Ils ne voulaient rien entendre, chacun de ses cris, ou onomatopées, était disséqué, expliqué. Eux allaient la faire parler, non pas comme dans les laboratoires, avec un apprentissage ou en recherchant d'autres formes de langage que le langage parlé. Selon eux, nul besoin d'éducation. Là où tous ces « savants » et autres ignorants propriétaires de chimpanzés avaient échoué, eux réussiraient, prouveraient au monde entier qu'ils avaient raison. » (p. 103) [6]

Nous faisons dès lors face à plusieurs étrangetés supplémentaires. D'abord il y a contradiction sur deux plans : d'une part, Butor affirme bien ailleurs qu'il y a bien eu tentative de lui enseigner le langage des signes (dans l'interview d'Olivier Bellamy), alors qu'elle affirme ici au contraire qu'ils auraient rejeté cette possibilité pour se concentrer purement sur une prononciation vocale des mots par le singe, et ce malgré de nombreuses preuves que cela n'allait pas marcher. De l'autre, elle indique que les Ferré avaient pour volonté de ne pas enseigner au singe le langage selon des méthodologies de laboratoire. Ferré voulait t-il dire par là qu'il voulait faire l'économie de toute méthodologie contraignante et béhavioriste, de ce qui fait la différence entre l'apprentissage en labo et l'apprentissage en société ? [7] Ou voulait-t-il aussi par ce geste rejeter toute éducation contraignante, pensant par exemple que le singe pourrait apprendre simplement par imprégnation de son milieu social et imitation spontanée (ce que pourtant le cas Gua réfute) ? Belleret suggère une influence par Ferré de l'éducation alternative en vogue dans les années 60. Mais surtout c'est oublier qu'il y a dans toute éducation une part de contrainte, même indirecte, une emprise d'une façon ou d'une autre par des règles (sociales ou linguistiques), ce que ne savait que trop Butor qui, si elle a été élevée “sans règles” par les Ferré, n'en était pas moins sous la totale emprise de leur carcan social et de leur dynamique, comme de l'autorité charismatique du maître des lieux.

La mention d'un langage des signes est d'autant plus curieuse que, chronologiquement parlant, cela semble assez improbable. Les Ferré en effet ne pouvaient raisonnablement connaître les expérimentations faites par ASL (American Sign Language) avec des grand singes, puisque la première connue n'est rendue publique qu'en 1969 [8], un an après la mort de Pépée. Par contre, ils étaient sans doute au courant de celles tentant de faire parler vocalement un chimpanzé : celles des Kellogg avec Gua (1930-32), puis celles des Hayes avec Viki dans l'après-guerre [9] ; probablement celles dont Ferré fait référence en parlant selon Butor de tentatives précédentes échouées, puisque c'est ainsi qu'elles ont été globalement perçues à l'époque (Gua n'ayant pipé mot et Viki s'étant limité à quatre). C'est aussi ces expérimentations qui font cogiter Pierre Boulle dans La Planète de singes, et qui lui font se demander pourquoi le singe ne semble pas parler [10], et c'est donc sans doute à partir de ce matériau là que, dès 1961 et l'arrivée de Pépée dans leur vie, les deux brodent leurs ambitions. Peut-être en croyant que l'obstacle au langage dans les tentatives précédentes avait été leur nature d'éducation contraignante et non “libre”, au mépris de certaines données physiologiques pointant vers une limite inhérente de l'appareil vocal simien en ce sens.

Mais cet apparent chaos dans la démarche telle que décrite dans le livre est -elle la traduction d'une méprise de la part de Butor, ou plutôt ; et cela je le soutiens, au contraire d'une profonde confusion dans la démarche même des Ferré, dont Annie rend compte comme elle peut ? Ce que nous constatons, c'est qu'ils sautent d'une strate à l'autre, génèrent des disjonctions dans leur ligne, expérimentent puis abandonnent, pérorent pour ne pas faire ; bref entretiennent deux chansons, une publique qui affirme, une privée et tacite qui brode en silence une réalité bien différente. Nous le verrons, le mélange des genres, les revirements soudains, les oxymores ne sont pas l'exception mais la norme de ces projets, où désir de contrôle et chaos factuel ne sont pas des ennemis mais d'intimes alliés. Plus encore : toute cette entreprise n'était pas un élément auxiliaire ou périphérique de la fameuse “fuite à deux” des Ferré : c'était selon Butor le moteur même de toute cette dynamique, ce qu'elle décrit, pareillement à d'autres commentateurs et biographes tel que Robert Belleret, comme une forme de folie à deux. Nous le verrons, la démarche est plus subtile et intéressante qu'une simple perte de contrôle, car c'est bien au contraire d'une immense entreprise de maintien de l'ordre à tout prix dont il est ici question.

Le problème du langage non-humain a donc encore une fois été posé, comme il l'a été dans tout le courant des années lors du courant des années 50 et 60. Posé certes bien plus radicalement chez Lilly, puisqu'il génère l'idée d'un égal cognitif, une espèce pensante parlant déjà et dont toute la question est celle du contact individuel comme culturel, d'un rapport d'égalité de fait, quand bien même il le rate. Les grands singes, que l'on sait déjà plus limités cognitivement mais dont la question du “jusqu'à où… ?” se pose tout de même, sont surtout de fait utilisé comme modèles du fait humain : comment ça a évolué, le langage, comment ça se développe, où ça s'arrête. Un seul mot d'ordre : explorer la limite, vérifier jusqu'à où sa flue, même malgré les limitations méthodologiques multiples qu'ils se sont imposés d'eux-mêmes ; nous le verrons dans les articles suivant qui traiteront de ces différents projets et de leur profonde ambivalence entre réussite et échec savamment entretenu, émancipation et pouvoir.

Mais non. Ferré, qui aurait pu expérimenter quelque chose, et pas qu'un peu ; il avait là un sujet idéal pour tenter une expérimentation de cet ordre, puisque jeune et intégré dans un monde ouvert et interactif où la question de la demande et de la relation était centrale, semble sinon n'avoir rien obtenu de concret, possiblement rien fait sérieusement en ce sens, ni avec elle, ni avec ses quatre autres chimpanzés captifs (Zaza, vieille et violente et donc enfermée dans une cage, et trois autres bébé chimpanzés recueillis), ni avec d'autres éléments de son immense ménagerie (les FluentPet n'existaient pas bien sûr, mais qui sait avec les moyens de bord…). Il aurait pu devenir le premier scientifique-artiste de la question animale, l'un des premiers à initier un autonomisme non-humain de fait. Mais non. Missing an opportunity to miss an opportunity, comme tant d'autres. Car tout le champ de la linguistique animale est un champ meurtri des opportunités ratées, par autant d'acteurs qui avaient le temps, les moyens technologiques, matériels, financiers, même pourrait-on dire les moyens conceptuels de le faire, mais qui ne se sont jamais donnés la possibilité même de le tenter ou qui ont tout fait pour saboter leur démarche propre. Autant d'opportunités d'introduire le langage dans la relation ; même timidement, même par l'entremise de simples demandes ou de directives de la part des “animalisés” en tout genre, et pourtant… Le néant.

Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !
Il n'y a plus rien [11]

Monnaie de singe, marché des trolls

« Un chimpanzé pense. Le jour où il nous le fait savoir on le lynche ou on le montre, ce qui revient intellectuellement au même : le "spectacle" a lieu sur la scène, sur la toile du peintre, dans le ventre de Beethoven, sur les épaules de Michel-Ange. »
Léo Ferré, Introduction à la folie, in Les chants de la fureur (p. 762).

Avant d'aborder les “grands”, ce que nous ferons par l'entremise des suites, abordons d'abord les “petits”, c'est à dire les millions de propriétaire de fait d'animaux, “domestiques” ou de “NAC” (nouveaux animaux de compagnie, “exotic pets” en anglais) comme cela était le cas de Ferré. Ouvrez vos réseaux sociaux et c'est la vue d'un immense cirque-tombeau, cent milles propriétaires faisant la montre de leurs singes, rats, chiens, perroquets, opossums, tegus, capybaras, toucans, binturongs, loris, caracals, marmottes, cochons nains, parfois même des chimpanzés et des éléphants ; coincés entre quelques millions de chiens et de chats dont l'obésité relative fait les délices d'une culture meme plus intéressée par son propre bien être que par la réalité vécue d'autant d'animots “de confort”. C'est que le secret de la marchandise, qui bien entendu est aussi l'un des grands tabous du mouvement animaliste, c'est que tout cela est de la propriété. Pas des “enfants à poils et à plumes”, pas vos “furbabies” dont vous serez les simili-géniteurs, mais de la marchandise, pris dans un rapport-marchandise, imbu d'une valeur par l'entremise du rapport social humain, perçus comme tel par un marché et une société pénétrée par le marché, jusqu'à dans la langue. “Si la marchandise pouvait parler”... disait Marx. Mais quand elle le peut…

Et puis il y a bien sûr le passage aux institutions, aux propriétaires d'établissements ; autant de zoos et de sanctuaires captifs, d'aquariums et de delphinariums, de cirques et de mahouts qui font leurs choux gras des GAFA et de la popularité de ce contenu tant recherché, et ce toujours avec ce même soin impérial à l'évitement du langage. “Animals are cute” commentait, posé comme allant de soi, un article généraliste sur la question de l'intelligence animale sur lequel j'ai eu le malheur de tomber lors de mon travail de recherche. Même le tigre du bengale ou la baudroie abyssale. Même le “dauphin” que ces mêmes médias généralistes n'hésitent pas à aussi qualifier de violeur et de tueur en série. Le “cute” c'est cette notion, ce mot-crachat qui a tué l'animalisé, l'a enfermé dans le pire mausolée que l'homme aurait pu lui bâtir. Pas simplement par son évident paternalisme, pas seulement par l'hypocrisie qu'elle porte en elle ; celle d'une société qui quand elle voit un misérable ours brun sanctuarisé met l'emphase sur son “cuteness” et les “treats” et enrichissements qu'on daigne bien lui balancer, pour ensuite hurler de terreur lorsque l'un de ces prédateurs ose s'échapper de sa contention ou se promener dans leurs banlieues pavillonnaires [12]. C'est que le “cuteness” a été le moment historique où, lorsqu'on a eu de cesse de massacrer et détruire, diaboliser et oblitérer, l'animal est devenu cette chose vulnérable à protéger de nos propres tendances destructrices, qui, bien sûr, sont à comprendre ontologiquement et pas comme elle devrait être, c'est à dire comme construction historique et relative. Le moment où cet “animals are cute” a été posé comme descriptif et donc mot d'ordre, non seulement toute possibilité de l'autre comme sujet social, linguistique et politique a été balayé, mais ce qui leur restait de leur puissance, même en tant que non-parlêtres, mais en tant que “vilde chaya” de griffes et de crocs, comme sujet d'un rapport d'alliance avec le sujet humain, leur a été retiré. Quel rapport d'alliance est possible avec du “cute”, avec Moo Deng ou Punch ? Rien.

Fluer où ?

Les dispositifs à bouton (ici, “Bunny” (1)), commencent à se populariser, mais leur nature limite leur application comme leur généralisation.

On me dira bien sûr, que du langage, il y en a. J'en ai parlé tout à l'heure, ce sont ces dispositifs à boutons, surtout représentés par la marque “FluentPet”, permettant des individus particuliers de les presser pour émettre de un mot, généralement dans le but de leur permettre d'émettre des demandes (“out” “food”...), des indications sur des états internes ou de douleur (“tummy” + “hurt”, “ouch”...) y compris sur des émotions internes (“mad”) ou des sentiments (“love” “hate”..) ou même de poser des questions (“why”...). Là, plusieurs choses doivent être abordées. D'abord, oui, c'est vrai, il y en a, mais pas d'une façon particulièrement exponentielle, généralisée, ou en voie de systématisation ; en tout cas pas à la vitesse attendue. Ça reste timide, contenu, discret même, réservé à une étrange élite propriétaire instagrammable - parce que ça reste des dispositifs cher et ambitieux nécessitant une certaine discipline d'imposition, un temps et un effort pour se traduire en effectivité et en réel, que le dispositif a des limites inhérentes [13] et que ça ne dépasse généralement pas quelques demandes basiques ; il y a des choses intéressantes ou impressionnantes dans le tas [14], bien sûr, mais pour aller où ? Une chose est qu'un chien, un chat puisse dans un cadre résolument domestique et familialiste puisse sortir, dire qu'il a mal au ventre, peut-être même poser une question, clarifier des concepts ou négocier entre autres constats tout à fait extraordinaires. Une autre, c'est reconsidérer : leur propriété, les atteintes faite à leurs corps, leur euthanasie, leur reproduction de masse ou à l'inverse leur stérilisation, leur sélection artificielle et hypertypée pour des concours, leur marchandage, leur destruction pour éviter la surpopulation ou l'extinction de certaines espèces, bref tous ces éléments métaindividuels et biopolitiques qui, au delà de la question de la souffrance, restent de grands impensés de l'animalisme et de ce qui se pense comme son avant garde intellectuelle ; en fait les mêmes problèmes qu'avec la question des enfants, celle de la marchandisation en plus (et encore !). Et si on peut laisser le chat sortir par la petite porte, un lion, on le fait sortir aussi ? Que se passe-t-il ensuite, où est ce que tout cela flue, va fluer, peut fluer ?

Et surtout il y a toute cette politique d'évitement du reste. Car oui visiblement un chien, un chat peut dire certaines choses [15]. Mais les perroquets, en tout cas certaines grandes espèces très communes dans le pet industry, cela fait très longtemps que l'on sait que leur potentialités linguistico-cognitives vont bien au-delà de celles de beaucoup de mammifères supérieurs, possiblement même des grands singes si on en croit Pepperberg [16]. Ils sont capables d'une imitation plus-que-parfaite du speech humain, ce qui efface beaucoup des ambiguïtés des dispositifs “non-verbaux” tel que l'ASL, et surtout sont dotés de tout un appareillage cognitif qui clairement leur permet de maîtriser des concepts et des problèmes d'une façon peu commune. Bref, une autre affaire se dessine, au moins sur la question de la demande et sur les types de relations et de rapports qui peuvent se nouer entre eux et nous, quand bien même ils restent a priori limités comparés à ce que nous montrent les cétacés et les éléphants, là encore une autre affaire sur plus d'un plan.

Mais dans ce domaine, rien ; ou bien peu. A la place, nous avons par exemple un cacatoès utilisateur de tablette tactile (“Ellie”), très populaire sur Instagram. Et puis il y a ce gris du Gabon déjà bien connu via des vidéos youtube où il semble donner les bonnes réponses à des injonctions liées à la reconnaissance d'objets et de leurs caractéristiques (“Apollo”) [17]. Mais au-delà ? A ma connaissance dans tous les cas, le néant, mais néant surtout occupé par une trombe de propriétaires qui vont de “rescuers” drapés dans des oripeaux de dignité, à des véritables marchands de psittacidés dont la reproduction en masse et la vente à attend de nouveaux “feather parents” restent le fond de commerce. Et c'est bien entendu pareil pour les établissements captifs qui en détiennent, pareillement pour les grand singes possédés par quelques propriétaires individuels (le très controversé et instagrammé Kody Antle, fils du lui plus que controversé Doc Antle, constituant sans doute le meilleur exemplaire d'une réplique du “cas Pépée” [18]), voire même, d'une façon particulièrement scandaleuse, des éléphants (notamment une cruche en Floride issue de l'industrie du cirque qui pose fièrement avec “son” éléphant d'Asie, sans doute sans montrer les ankusha et les chaînes hors cadre) : le langage est soigneusement évité, avec quelques très maigres exceptions [19]. Et, nous le verrons, c'est la grande directive des établissements captifs, peut-être même surtout des prétendus “sanctuaires [20]”. Le silence, que le silence s'impose, comme quand les neuroleptiques pondus par Saint-Laborit ont silencé tous les manicomios... “La parole est d'argent, le silence est d'or”, mais l'or je l'emmerde, et ce qu'il achète encore plus. En somme, oui, ça commence, mais… Et ce “mais”, c'est la persistance d'une myriade de politiques d'évitement, des plus petites au plus grandes, du propriétaire individuel qui n'essaye même pas de voir si son gris du Gabon peut apprendre l'utilisation du oui ou du non, du veux et du pas, du sortir et du rentrer, au plus grands établissements qui ont visiblement les moyens de leur fournir des citrouilles fourrées pour halloween mais ne peuvent même pas enseigner à leur grand singes captifs un ersatz d'ASL. Là encore, nous le verrons, et dans le moindre détail de l'infâme tas de tripes dont nous devons mener la vivisection.

Bête de scène

Le cas Apollo (“Apollo and frens”) est symptomatique d'un problème plus large dans l'appréhension du langage par d'autres espèces.

Tu ne dis jamais rien, tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l'œil ailleurs, à me faire la fête [21]

C'est que ce problème flue vers un bien plus grand, clé de voûte de ma trop longue aventure de recherche et sans doute l'un des grands axes centraux de toute cette question : la monstration et la mise en scène, le langage pris comme cirque. Dans le mouvement “anticap”, l'une des rares figures que l'on peut considérer comme ayant posé une certaine fondation intellectuelle du problème tout en générant certaines idées novatrices a été le journaliste britannique William M. Johnson (1954-2016). Dans son The Rose Tinted Menagerie (Iridescent Publishing, 1990), il articule son analyse de la captivité animale sur une généalogie remontant au cirque romain, pour essentiellement dire une chose : les formes de captivité actuelle se résument à une question de la monstration de l'animal, dans le cadre d'une mise en scène, dont P. T Barnum a constitué en quelque sorte le consolidant moderne. Johnson en vérité a ses complexités. Il y a eu, d'abord, une certaine simplification de son analyse par le monde activiste (il ne réduit pas simplement le delphinarium au cirque) [22], comme de sa part des fautes d'analyses [23]. Il reste ensuite inscrit dans une programmatique militante classique qui n'a pas su élaborer une critique du phénomène sanctuariste (chap. VI “The final curtain”) [24], encore moins poser la question linguistique, pourtant déjà bien pensée à l'époque.

Johnson, tout intelligent qu'il ait été, a essentiellement produit du muckracking ; en fait la norme du travail activiste le plus profond dans notre champ, du Dolphin project à la WSPA, soit essentiellement une opération de monstration du “mauvais envers” du cirque captif. En somme, montrer que, derrière le “beau tableau” présenté par un zoo, un cirque, un delphinarium, il y a le laid, le coulant, le mensonge. Mais dire cela, n'est ce pas rater le fond du problème : que l'attrait de l'établissement captif est la surface en tant que mensonge ? Le spectateur sait très bien que ce sont des âneries, mais comme au cinéma ou au théâtre, c'est l'objectif, justement, de se “faire entourlouper”, de se faire avoir le temps d'une séance ou d'une visite, au sein d'un “hyperlieu” hétérotopique prenant les autours d'un “wilderness” fantasmé, ou récapitulant de la liberté sans liberté, de la relation sans relation [25]. Et puis c'est aussi faire de l'envers du cirque un autre cirque, le “cirque en négatif” du sang et des larmes, un nouveau fond de commerce activiste fondé sur la monstration des coulisses devenus eux-mêmes spectacle. Au lieu justement d'interroger cette “forme mise-en-scène” ; elle existe, bien sûr ; elle se construit sur une immense et indéniable violence : dressage, capture, destruction. Mais pour quel objectif, pour répondre à quel régime des signes, quelle économie du désir, à quel moment sociohistorique, à quel problème, à quel manque ?

Mais surtout c'est bien entendu ici le problème du langage comme monstration qui nous occupe. Parce que c'est bien là le fond de l'affaire : quand les tentatives de premier contact ou d'enseignement linguistique deviennent des monstrations d'aptitudes au langage, ou en eux-mêmes des spectacles. C'est le défaut évident, ici, du cas Apollo, popularisé sur internet par une vidéo faisant montre de “feats” cognitifs lié à la reconnaissance de la nature d'objets (donc “montrer” qu'il est capable de produire certains des éléments moléculaires constitutifs du langage comme pratique, et ce à travers un ordre de langage : je te dis “what is that” tu me répond la bonne chose en bon élève). Ce n'est pas, qu'est ce qu'il a à dire, ce n'est pas, qu'elle est son effectivité en tant qu'utilisateur de langage pour prendre place et pouvoir au sein d'un espace social donné, ce n'est pas non plus jusqu'a où ça s'étend, c'est : oh la belle bleue. Deux éléphants captifs de zoos (Batyr et Kosik) sont arrivés à l'imitation de mots humains par leur trompe : immédiatement on a tué ces états de fait linguistiques en faisant de cela des spectacles, des faits intéressants pris en dehors de l'effectivité des mots eux-mêmes (alors qu'ils étaient tout sauf ambigus : Kosik dit entre autre “oui” (네, “ne”) et “non” (아니요, “aniyo”) en coréen, et Batyr de son vivant ressortait entre autre choses “donne moi” (en russe Дай (“daï”), ainsi que plusieurs injures). Même problème pour le béluga NoC (“get out”) ou même, sans doute à un moindre degré mais tout de même, le phoque Hoover, dont les imitations ont très tôt été tournées en opération de dressage et pas en un instrument de claim-making (alors que lui même répétait les directives de son soigneur). Sans parler bien entendu des multiples opérations sur les grands singes et les cétacés (de Koko à Kanzi, de JANUS à Kassewitz ou Herman) : toutes à divers degrés ont plus “fait montre” de la langue comme exécution. On pourrait multiplier les exemples : l'orque Wikie, aujourd'hui prise dans un contentieux sur son destin en France, en est l'un deux.

C'est cependant aussi la grande tension première, du moins, des premières opérations de Lilly. Laisser parler, ou faire parler ? Je m'épancherai dans une suite à ce sujet, mais il est absolument crucial de comprendre que dès les débuts, le langage a été compris de travers. Ou plutôt, la question du langage comme émancipation ou fait de pouvoir a été comprise en filigrane d'une volonté de “dégager” du langage, comme on fait parler les morts. Une scène dans La Planète des singes de Boule, qui n'a jamais été adapté dans les adaptations filmiques, exemplarise cette mentalité de l'époque : dans un laboratoire, les scientifiques simiens arrivent, par l'entremise d'impulsions neuroélectriques dans le cerveau d'humains captifs, à “faire parler” leurs ancêtres alors sapients par une forme de “réminiscence cellulaire” à la Dune ; ils arrivent donc à faire parler les humains du passé par les humains du futur, dépourvus de langage, pour qu'ils puissent témoigner de la prise de pouvoir de Soror par les singes. C'est peu ou prou ce qui se dégageait déjà à la même époque aux Etats-Unis et chez ses alliés, selon des modalités que nous détaillerons dans une suite mais que l'on peut lier aux opérations illégales MK-Ultra : une compréhension du langage comme moyen d'emprise sur l'esprit, ou comme moyen de “faire dire” une vérité, plus que de faire jouer le langage comme contrepouvoir.

Dans la première adaptation de La Planète des singes (1968), justement, Zira, en rencontrant un Charlton Heston captif et blessé, incapable de parler dû à une plaie à la gorge, cherche à “le faire parler” devant Zaïus, à démontrer ses capacités : “Bright Eyes, show him ! Go ahead ! Do your trick !“. Avant cela, on observe ses vaines tentatives pour faire de même avec d'autres humains captifs, à les “dresser au langage” en leur parlant de façon paternaliste et mielleuse : “Do we want something ? Come on speak ! Come ooon… Do you want some sugar old timer, hm ?”. Donc on constate ici quatre choses. Le “faire parler” par le dressage, le mot d'ordre (“come on, speak !”), l'utilisation du conditionnement opérant (ici le renforcement positif par le sucre, que par ailleurs le sujet humain jette aussitôt et comiquement à son voisin d'infortune, qui s'empresse de le saisir), et le fait qu'avant même qu'elle parle, les humains s'adressent ici par le claim. C'est peut être même cela, l'aspect le plus important. Ce n'est pas qu'elle essaye de “faire parler” des individus statiques et catatoniques, mais bien des humains qui sont déjà activement en train de demander ; ici par le geste, le bras tendu pour qu'on leur donne pitance. Curieusement, ici Zira voit bien comment effectivement le langage s'impose. Ce n'est pas que le langage est une simple opération béhavioriste, mais qu'il paraît évident que tout l'intérêt d'un “demandeur” actif est d'exécuter l'utilisation du mot imposé comme moyen d'obtention d'une demande, que c'est en quelque sorte la porte d'entrée dans un type de rapport social plus large, plus ouvert, en apparence du moins plus libre, le moyen d'une prise sur l'autre et ses agencements propres par la pénétration, même partielle, dans son propre agencement social.

Mais dans le même temps, le langage ne se réduit pas à la “contrainte étroite” de la boîte de Skinner ou du laboratoire, mais demande quelque chose comme une “étroitesse large” d'un socius proactif qui, tout vertical qu'il puisse être, comporte ses ouvertures, ses courants d'airs, ses fissures. Charlton Heston ne va cesser d'établir le contact avec Zira, non pas simplement par l'entremise d'une simple demande, mais quelque chose comme un “claim” diffus dans une multiplicité de signaux et d'intentionnalités, dont l'intention est claire : créer une dynamique, sortir dehors, ouvrir une brèche. Or c'est sans doute cela la clé du problème. Oui, le socius enferme, mais ; il y a aussi demande d'une sortie, et le langage demande, aussi étrangement qu'il soit, toujours tout de même une fuite ; sinon la fabrication d'un nouvel ordre qui ne saurait se confiner aux formes les plus dénudées de pouvoir. En fait, toute la question du rapport entre langage et pouvoir, c'est le rapport aux ambivalences, aux oscillations, aux éléments cachés qui composent les rapports de force. Peut être est-ce cela que Ferré n'a pas vu… Et que bien d'autres n'ont pas non plus pleinement entrevu, tel autant de Zira “pre-contact”.

Langage de cygnes

« Il y en a d'autres. Le journal en signale tous les jours de nouveaux. Certains savants considèrent cela comme un grand sujet scientifique. Ils ne voient donc pas où cela peut nous mener ? Il paraît que l'un de ces chimpanzés à proféré des injures grossières. Le premier usage qu'ils font de la parole, c'est pour protester quand on veut les faire obéir. »
Pierre Boulle, La Planète des singes, 1963.

Et puis il y a le vrai sens du langage, le langage comme arme. il y a aussi, malgré tout ce vide, des semblant d'espoir. Même dans des choses très fragmentaires, très bêtes, loin des ambitions d'un Lilly ou d'un Terrace, loin de mes propres chants, et pourtant… Par exemple, il y a ces cygnes en Angleterre, à Wells, une tradition remontant au milieu du XIXe siècle. Le cygne, c'est déjà un étrange animal liminal, niché ni dans la domesticité au sens pleinement lorenzien du terme - puisque pas particulièrement affecté par des changements comportementaux et physionomiques induit par la domestication comme processus de sélection artificielle ou d'érosion génétique, ni pleinement “animal sauvage” habitant un dit “espace sauvage”, parce que surtout élevé par la noblesse pour des grands parcs et espaces de détente, comme animal d'agrément mais dont l'indépendance est relativement respectée. En fait une créature liminale, dont le statut est incertain, dont même le rapport à la propriété ou à la prise paraît peu claire, comme beaucoup “d'oiseaux de parcs” (on pensera aux oies égyptiennes et aux cygnes noirs aux Buttes Chaumont, à la colonie de bernaches du Canada à Vincennes, etc.). Et ces cygnes ont accès à une cloche, qui leur permet de demander à manger. Une simple cloche qu'ils agitent en saisissant une corde de leur bec ; mais un agencement machinique de prise de l'humain qui reste étrangement rare dans notre réalité, et impressionnant au premier coup d'œil [26]. Tiens, ils prennent une initiative, ils œuvrent en puissance…

Bien sûr, nous ne sommes pas encore exactement dans le langage. On me dira que nous sommes encore dans le conditionnement opérant [27]. Et pourtant c'est là de la part du cygne un commandement, une imposition sur le corps humain, “je t'impose”... Voilà déjà le début de l'affaire. J'arrive et je t'impose un commandement, tu dois… Ça se masse, ça proteste, ça s'imprime dans nos corps, dans nos rétines et nos tympans, ça nous use et nous éprouve. Sur les vidéos, c'est d'autant plus impressionnant que le cygne agite frénétiquement la corde, tang, tang, tang, jusqu'à que le proprio se ramène… Même sans le signifiant, ou une forme très lâche de celle-ci, il y a déjà cette utilisation d'un outil comme indicateur et comme ordre.

Je prends pour dogme une pensée cardinale chez Deleuze et Guattari, une réflexion qui m'a traversé le cœur comme un javelot. Cette pensée, c'est celle-ci : le langage ce n'est pas de l'information, c'est un ordre. Et ils l'expliquent par ailleurs d'une façon très comique : est ce que la maîtresse informe les gamins de l'alphabet ? Non, elle leur ordonne de l'apprendre [28]. Le langage, c'est une immense opération de dressage. Nous apprenons des milliers de termes et leur utilisation correcte dans une ou plusieurs situations données ; l'objectif ici est d'imposer pour qu'une certaine bonne marche du socius ou d'une culture puisse continuer.

Et pourtant… Et pourtant ce dressage est bien sûr à double tranchant. Là où les ésotéristes en particulier rejettent entièrement la question linguistique (en s'échinant à dire qu'il faut aller par-delà le langage par la publication des centaines de pages de théorie à ce sujet, par un surplus de production de concepts, le tout en faisant le prosélytisme effréné de livre en article de ces mêmes thèses !), il est au possible à contrario de montrer comment cette acquisition du langage peut aussi permettre un empuissantement nouveau, ou plutôt donner la possibilité d'un immense renversement du pouvoir par les récepteurs et intégrateurs des “commandements de la langue”. Curieusement Deleuze et Guattari ne développent pas véritablement cette question outre mesure (ou du moins au-delà d'une exploration des “usages mineurs” de l'écriture, de la façon dont les mots peuvent être détournés, “bégayés”), et pourtant elle est capitale : l'élève qui reçoit un ordre peut répondre. C'est bien par ailleurs ce qu'on nous dit dès l'école primaire : ne me répond pas, tu ne dois pas répondre à la maîtresse (l'enfant restant cet infans dont il dérive étymologiquement : celui qui ne parle pas, non pas simplement qui ne peut parler, mais qui ne le dois pas). La maîtresse admoneste, sermonne, l'enfant doit se taire [29], et malheur au chenapan qui ose l'ouvrir… Ce n'est pas que le langage est à lui seul la chaîne. Il est évident que, pour que la classe ne devienne pas un cirque ou la commune, il faut imposer un cadre, et que ce cadre s'impose par autant d'armes auxiliaires bien réelles : l'architecture même du lieu de contention dans tout son panoptisme [30], les yeux qui dardent ceux de l'enfant comme des poinçons, la honte sur le visage des parents ou les rire moqueurs des pairs, la menace vague ou réelle d'un redoublement, d'une humiliation, bref d'un déclassement social ; car c'est tout le socius comme panoptique, comme grande Erewhon ou York Retreat planétaire, qui acte cette contention. Milles moyens d'emprise physique ou mentale pour qu'on n'en sorte pas, de cette camisole linguistique, ou plutôt que la camisole ne fuit pas ; quand on vous dit “je suis le maître”, moi aussi je peux dire que je suis le maître…

Cette question - explorée par exemple, quoique assez différemment, par un intellectuel comme George Steiner [31], c'est celle du langage comme ambivalence. Pas comme “bon” ou “mauvais”, pas comme “pur” ou “impur”, pas perçu comme la marque célébrée d'un suprémacisme humain total ou comme cette chose qui, parce qu'elle ne rend qu'imparfaitement le réel ; puisque la carte n'est jamais le territoire, devrait nécessairement être sublimé pour un rapport plus peau à peau avec l'univers tant chanté par les “new-ageux”. Mais bien au contraire comme cette arme qui, dès qu'elle est prise comme arme, peut aisément se retourner contre les maîtres qui les ont forgées pour augmenter la puissance des “linguistisés”, de ceux qui ont reçu les ordres, au sein d'un socius oppressant et sans merci. Avec le langage, le percé par la lance devient nécessairement aussi armé par cette même lance.

J'aime en revenir à l'œuvre de Boulle et à ses adaptations, et une scène particulière de La Planète des singes : les origines (2011) m'a beaucoup marqué. Le “parlêtre zéro” pourrait t'on dire, Caesar, chimpanzé intelligent communiquant par ASL, est condamné à un sanctuaire captif pour singes après avoir attaqué un voisin de son maître. Au sein de cet établissement, qui par ailleurs est de forme panoptique, Caesar et les autres résidents sont brutalisés par un “caretaker bully” joué par Tom Felton, qui maintient l'ordre, le silence aussi, à l'aide de deux armes de dissuasion bien connues des établissements accueillant des anthropoïdes : la picana et le canon à eau. Mais après que Caesar ait fait don de l'intellect aux autres singes par l'entremise d'un virus (“le langage est un virus, disait William S. Burrough [32]), face aux coups d'électrocutions du gardien, il se rebelle, saisit le bras de Felton, et répond à son mot d'ordre (le fameux get your paws off me you damn dirty apes” de Heston dans le film original, cette fois inversé), en hurlant ce simple mot : “non”.

Après ce “non”, s'impose le silence, la sidération autant de la part des singes que de la part du gardien (la même que l'on retrouve originellement lorsque Charlton Heston “répond” aux singes qui le capturent) [33], puis une répétition continue du non (n'oublions pas que pour Deleuze, le mot d'ordre est répétition par définition !) avant qu'il ne n'assomme avec sa picana. Ce mot d'ordre, ce non, déclenche bien sûr la rébellion chez les singes qui jubilent tous à sa suite (mot d'ordre donc autant envers le gardien qu'envers son peuple), avant qu'ils ne fuient San Francisco pour le Parc national de Redwood, dans une sorte de reenactation de la fuite d'Egypte par Moïse (au point où on peut lire la traversée du Golden Gate comme la traversée de la Mer Rouge, et ce d'autant plus que c'est César qui, par ses ordres, permet leur fuite organisée), non sans avoir généré un sacré grabuge blockbusterien au passage.

Ce “non”, ce besoin de la réponse et du claim comme élément premier et cardinal du langage, ce retournement de l'ordre contre les maîtres, est ce qui jette à la plus proche poubelle toutes les dénégations à ce sujet d'un Lestel ou d'un De Waal, comme de tant d'autres idéologues ; nous le verrons dans les suites. Ce “non”, cette reprise très concrète des mots comme armes par le “Big Other”, est précisément tout ce que je fais et cherche à établir avec les dauphins dit solitaires, mais aussi avec autant de captifs en France et ailleurs ; à commencer par les êtres dont l'utilisation native du langage fait peu de doute, et ceux dont on sait qu'une utilisation de celui-ci, même partiel et proximal, est possible. N'oublions pas que, si les mots sont, comme le disent Deleuze et Guattari, des pelles et des pioches et non des “outils” sur lesquels nous aurions un simple imperium pour résoudre des problèmes, il n'empêche qu'un ouvrier peut très bien demain asséner un coup de pioche dans la calebasse de son contremaître, pour finir par creuser et bâtir autant de Naissaar et de Kronstadt.

Ferré de lance

« Je trouve que la Révolte même n'est plus de mise. La Révolte, c'est une façon de rentrer dans la Cité. C'est une vertu tribale, une arme défensive. C'est une négation de complaisance. »
Léo Ferré, Technique de l'exil, in Les chants de la fureur (p. 650).

Alors quid de Ferré ? Quelle a été son erreur ? Nous pouvons naviguer au-delà de certains lieux communs (“l'animal dangereux dans lequel on projette de l'humanité et un amour réciproque”) et broder à partir du récit de Butor quelques conclusions intéressantes. D'abord, si la guenon était “libre”, elle ne l'était pas comme un sujet humain l'est. Pépée, comme tous les autres animaux de Pechrigal et - comme cela a été maintes fois souligné, le trio Ferré/Madeleine/Annie lui-même, n'étaient que les prisonniers d'une utopie en réalité bien dystopique, une que Ferré avait co-construit avec Madeleine comme fin de l'histoire, retraite glorieuse de son ascension et qu'il a finit, après quelques années, par détester et fuir (pp. 114-115). C'était même un environnement profondément oedipien et rance ; on le verra, c'est une constante des opérations linguistiques non-humaines, de Viki à Saint Thomas en passant par Koko et, comme on l'a vu, nombre d'expérimentations similaires avec des perroquets, c'est à dire une obsession pour les petits systèmes fermés, familialistes et impénétrables ; et qui n'est sans doute pas sans conséquence.

Ce qui entérine impérialement cette dynamique, c'est ce qu'il a cherché à construire sur l'île de Guesclin, avant de partir dans le Lot (mais aussi à Pechrigal [34]) : rien de moins qu'une immense cage pour se contenir lui, seul, avec Pépée, éternellement, et qu'il tenait à ce qu'on l'appelle non pas cage mais volière : “(...) ils avaient fait construire une immense cage que l'architecte des Bâtiments de France leur demanda de démolir. Léo écrivit alors une lettre très aimable à ce M. Collasnon, lui expliquant qu'il avait fait construire non pas une serre, mais une volière propre à s'y enfermer avec sa chimpanzé et que ce n'était pas une plaisanterie, sa chimpanzé était sa fille, précisant par la suite qu'il voulait la protéger contre les entreprises estivales lorsque la plage ressemblait à Juan-les-Pins. C'est lui qui s'enfermait avec elle dans cette cage. C'est lui qui était en cage. « Une cage si grande, écrira ma mère, qu'on aurait pu y mettre huit éléphants. »” (p. 89).

N'est-ce pas là ce qui enserre tout le paradoxe de cette entreprise ? Un anarchiste qui dit exalter la liberté, mais qui ne peut l'exprimer au contraire que par une immense entreprise de contention et de mise en ordre qui reste aussi in fine sa mise en captivité à lui, en tant que l'on veut se réduire à zéro, devenir corps sans organes ? Nous le verrons, c'est une constante ailleurs : Garner avec son singe Moses, Lilly à Saint Thomas, Patterson avec Koko ou Savage-Rumbaugh avec Kanzi comme tant d'autres, y compris avec des sujets humains souvent vulnérables (nous verrons ailleurs le cas Stubblefield avec D.J). L'autre n'est plus qu'un moyen, extension de soi qui se fond en soi, excroissance étouffée par l'amour d'un maître d'orchestre qui ne fait au fond que se chercher dans cet amour, qui n'est plus qu'une immense fuite en avant et au prix de tout, surtout de l'objet aimé ; sortir du socius à tout prix, tout décaper, ne retenir qu'un immense système d'ordre sous son contrôle propre [35] et que rien ne dépasse, éternellement. Dans ces territoires, le langage, qui était le prétexte premier, n'a plus sa place.

La cage construite par Ferré pour se contenir avec Pépée (de Guesclin.com).

Un sujet humain grandit toujours dans un socius, en socius, c'est à dire quelque chose qui, dans toute sa rigidité et son dogmatisme, son caractère molaire et écrasant, a toujours des libertés en filigrane, des ouvertures de partout, un caractère infiniment productif et extensif ; toujours mouvant, donc, toujours prit dans un temps, une époque, jamais éternel Erewhon prisonnier de l'ambre [36]. Ferré voulait échapper à cela, mais ce n'est pas une utopie anarchiste qu'il a reproduite, mais la plus terrible des sainte familles [37]. Pépée ne sortait jamais du domaine [38] ; ce n'est pas comme s'il la traînait à Paris chez ses convives ou l'emmenait dans des environnements nouveaux : au contraire, c'était les amis qui devaient être reçus en son royaume, selon toute un rituel de déférence à Pépée et donc à Léo, au domaine des Ferré qui s'y étaient territorialisés et isolés, domaine résolument hors ville, hors société, hors tout. Et il y avait cette Zaza droguée et violente qui terrifiait Léo, presque l'enfant de son Omelas, le symbole même de la chose qui pourrit sous l'utopie - puisque l'exception à sa propre règle d'un anarchisme intransigeant, l'annonciateur du désastre à venir.

Car on sait que Léo était un tyran, quand bien même avec ses nuances, et que son seul charisme, son poids et son autorité de fait suffisait à imposer l'ordre, un ordre dont Annie à souffert [39]. Et on sait aussi qu'il s'agissait, comme pour Zelda et Fitzgerald, d'une “folie à deux”, d'une ligne de fuite duale entre Ferré suivant celle de Madeleine et vice-versa ; d'ailleurs, ce n'est pas Léo qui initie la ménagerie, mais Madeleine, qui ne peut avoir d'enfants. Le cyclone dyadique de Lilly, donc, mais ; fait que John comme Antonietta ignoraient, un cyclone ça bouge et ça finit toujours par s'épuiser, laissant dans son ”wake” une traînée de dégâts irréparables. Il n'y a pas de cyclone éternel, de petites machines perpétuelles défiant toute entropie et tout rapport au temps. Alors Léo, qui se rêvait en empereur d'un monde des égaux, n'est plus qu'un énième maître… “Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti, c'est vraiment con les amants. Il n'y a plus rien”. L'hétérotopie ultime que l'on s'impose est condamnée à être mort de toute vie et de tout mouvement.

Et le langage, on l'a vu, a besoin de s'imposer en vie comme en ordre : on peut même dire qu'au fond le langage dépasse toujours les petits systèmes, les petites machines désirantes qui cherchent à fixer et à enfermer l'individu, que ça force dans des horizons nouveaux. Étrangement, si on dit souvent que Pépée n'était pas disciplinée, laissée en pourrie gâtée, il est aussi vrai que tacitement elle avait été éduquée “aux bonne manières”, de table notamment, une constante dans beaucoup de cas de petits grand singes élevés comme des hommes (des gorilles John Daniel dans l'Angleterre Edwardienne et M'Toto aux US en passant par tous ces “chimpanzés de tea party” en zoo, sans parler bien sûr de Gua ou de Viki), que l'on peut observer dans des entretiens filmés, et que Ferré instrumentalise pour “faire montre” de son humanité (“voyez, elle raisonne comme nous, ce n'est pas une bête”) devant les équipes télévisées et ses convives qui s'amenuisent d'année en année ; Butor elle même détaille son caractère sournois, comment elle savait se montrer polie devant ses parents mais méchante et cruelle dès qu'ils avaient le dos tourné. Mais alors pour Léo, Pépée n'est que cela : le symbole d'une liberté animale et première à envier et à maintenir à tout prix ; et donc qui ne peut, au fond, être éduqué comme un humain. Un objet, donc, à montrer, à parader, peut-être éventuellement à “faire parler” ; mais là encore plus un objet de monstration, symbole de la réussite de son utopie comme Stakhanov entérinait Staline, qu'un individu véritablement prit dans un réel social.

Butor a tout un passage (pp. 56-57) où, une dizaine d'années plus tôt, Ferré fait venir une “petite fille prodige” qui avait fait jaser dans les années 50 : Minou Drouet [40], supposée surdouée de la littérature capable à huit ans de pondre d'improbables chef d'œuvres de poésie. Annie explique comment Ferré l'a utilisé pour “faire parler” Drouet, alors muette comme une carpe, afin de vérifier si elle était la petite génie qu'on a dite (ou si tout cela était effectivement le produit de sa mère, une illuminée ésotériste et contrôlante) [41]. Mais n'est-ce pas là la même opération que pour Pépée : utiliser la belle fille comme moyen de “faire parler” l'autre “fille prodige” (sinon prodigue !) miraculeuse, possible source d'une révolution future ? Ferré n'est-il pas devenu effectivement le Claude Drouet de Pépée, les cartes de Tarot en moins ? Le chimpanzé n'est plus qu'un prétexte, un moyen de maintenir l'utopie comme système d'ordre et la légitimer, en aucun cas la fin de cette utopie ou sa raison d'être comme on pourrait le croire aux premiers abords. L'intérêt, c'est le maintien du domaine et de son empire, que toute la petite machine abstraite tourne comme il faut. Mais le système s'est embrayé et a échappé aux Ferré... Life finds a way.

La belle fille de Léo souligne aussi quelque chose de crucial : “Un chimpanzé, c'est presque nous, l'innocence en plus », affirmait Léo. Comme il se trompait ! S'il existe une indéniable parenté, parents éloignés, cousins ou frères, l'innocence est à mes yeux loin de caractériser un chimpanzé [42]. Là, je suis naturellement obligé d'en revenir à mon article sur les ânes de Gaza, soit sur ce concept de l'innocence de l'animal et son caractère sournois au sein de la question de l'émancipation non-humaine. Ferré veut que son singe soit traité comme un humain : mais il rate toute cette opération en affirmant cela. Il fallait au contraire reconnaître sa capacité à la faute pour faire d'elle un authentique sujet social, un “en socius”. Il fallait pouvoir lui dire non et le lui imposer pour qu'elle même puisse enfin dire ou signer non : l'intégrer dans le réel social humain, celui qu'il a justement cherché à fuir. Certes, Butor souligne aussi son dégoût pour cette volonté des Ferré de l'élever comme un petit d'homme au mépris de son animalité ou plutôt, de sa chimpanzeité évidente. Mais il me semble au contraire que loin de l'élever en humain (ce qu'affirme haut et fort Ferré : “nous ne dressons pas Pépée, nous l'élévons [43]), c'est bien un dressage au sens tout à fait premier qu'ils lui ont imposé : on va lui “faire faire” l'humain, l'humain performatif devant les invités, mais elle va rester désespérément hors socius, hors négociation, en fait hors de ce champ social de la confrontation qui caractérise l'usage de la langue non comme performance mais bien comme effectivité, non pas comme parade mais comme guerre. Et quand on sait comment Ferré conchie l'éducation subie par l'enfant en son temps ; et pas à tort, surtout quand on connaît ce que lui-même a vécu de la main des curés, on comprend que l'élèver n'est pas son objectif [44].

Au fond, la guenon de “Perdrigal” n'a jamais été l'objet central de toute cette démarche, et c'est peut-être bien cela le drame : elle n'a été qu'un fétiche, objet libidinal d'un problème tiers qui restait dans tous les cas l'affaire humaine de deux individus pris dans une fuite commune. L'article de Télérama (“Léo Ferré et Madeleine Rabereau, du ménage amoureux à la ménagerie en folie”, 1/008/2024) insiste lourdement sur la “folie” de Madeleine [45], qu'elle relate elle-même dans ses carnets, détournant un amour de plus en plus transit pour son singe qui pourtant est de plus en plus tyrannique. Mais c'est oublier qu'au fond l'un et l'autre ont eu peu à faire de Pépée en elle-même, de son autonomie ou de son rapport au langage : l'affaire était bien plus celle des Ferré, leurs démons émotionnels et leur fuite commune, ou comment une utopie devient le blanc-seing d'une fuite, le moyen d'une fuite : sortir de l'angoisse, de la dépression, des tyrannies d'un monde dont il faut à tout prix réchapper. Et on le verra, si tant de promesses comparables opèrent en déni du langage malgré leur prétentions à faire du langage, c'est bien justement parce qu'ils tournent précisément pour rater : ils produisent leur déni par la nature même de leur déroulement, qui forcluent tout rapport social, toute ouverture, toute contradiction, toute traversé de l'éduqué par d'autres personnes que celles mises en place par l'utoprison qu'on leur propose.

Pépée, lorsque la balle de .22 long rifle a traversé et déchiré sa chair, n'a pas eu son mot à dire, n'a pu prononcer ou signer ni non ni pourquoi. Mais partout en France, dans des cages et des enclos, des bassins et des prétendus “sanctuaires”, autant de signifiants pourraient ressortir comme réponse. La forme prise par le signifiant importe peu ; langage articulé, sifflement stéréophoné ou ondes infrasoniques, yerkish, langage des signes, boutons pressés ou quoique ce soit d'autre, pour peine que ça signifie. Et une “petite fêlure” commencera, tendrement mais sûrement, à s'étendre sur l'impassible visage du monde…

« Des armes et des mots c'est pareil. » [46]

Julian Aranguren


[1] Ex : (1)(“Pépée c'est ma fille, je l'aime beaucoup, elle m'attend maintenant dans ma maison et quand j'aurai fini, j'irai la voir, j'irai la promener.”) et (2)(“C'était pas un singe. C'était ma fille. C'était un chimpanzé, c'était un anthropoïde.”).

[2] Tuée par Madeleine selon certaines sources (1, 2) mais par un chasseur recruté par Madeleine selon d'autres, et notamment Léo lui-même (Les chants de la fureur, pp. 1010, 1017) et sa belle fille (CVVQJ, p. 158) ainsi que Marie Christine Ferré (1) : c'est cette dernière occurrence qui me semble la plus probable.

[3] En vérité surtout par périphrase dans ses chansons ou textes (tel qu'Essai sur le mariage, posthume). D'après Butor (p. 119, p. 124), des articles à charge de l'époque comme Léo lui-même auraient colportés une version tronquée des faits (Madeleine tuant la ménagerie par jalousie ou vengeance) mais je n'ai pas réussi à les retrouver. Dans tous les cas, on sait depuis que les événements sont plus nuancés qu'ils n'ont été présentés à l'époque (ex : (1)). Par exemple, si Madeleine fait tuer Pépée, c'est à contrecœur, après que celle-ci se soit gravement blessée des suites d'une chute alors qu'elle se promenait en forêt avec Léo ; et on sait aussi que si Ferré a abandonné le domaine, c'est aussi par crainte de la colère de sa femme (p. 114). Il me paraît nécessaire d'insister sur le caractère dyadique de cette fuite, quand bien même Ferré a sans doute constitué le moteur principal et que c'est Madeleine qui en paye le prix le plus lourd après son départ. C'est bien d'une folie à deux qu'on parle, avec ses manipulations des deux côtés (Madeleine a fait croire à Léo qu'il était stérile alors qu'elle s'était faite ligaturer les trompes, ce qui mènera à l'adoption graduelle du “sanctuaire”), une véritable symbiose (Madeleine est instrumentale dans le succès de Ferré), et surtout d'une volonté duale de fuir. Une fuite à deux, fuite d'un socius vécu comme oppressant et invivable. Et comme pour le rapport Fitzgerald/Zelda, c'est la femme qui en paye le prix le plus lourd en fin de parcours.

[4] p. 100 (la pagination est ici sur la version epub du livre, faute d'avoir accès à la version papier ; la pagination pour Les chants de la fureur et Dictionnaire Ferré s'appuient sur leur version pdf).

[5] Selon Butor, Ferré aurait entretenu chez eux un climat incestuel, ou au moins sous-entendu une attirance pour sa belle-fille alors qu'elle était mineure (p. 83, p. 120). Selon elle encore, c'est elle-même Léo se serait inspiré d'elle à seize ans pour écrire “Jolie Môme”. Nombre de textes et de témoignages concordent avec une attirance par Ferré pour des jeunes groupies (ex : 1), sinon des passages à l'acte après sa séparation avec Madeleine (p. 120-121), deux faits que Ferré avoue par ailleurs pleinement (“Dans une interview pour Noir et Blanc, à la question « L'âge a-t-il beaucoup d'importance pour vous ? », il répondait : « Pour moi une femme ne peut être que jeune. [Les moins jeunes] me font un peu pitié. » Il confesse aimer les mineures en ajoutant : « J'ai un côté musulman […] je me vois très bien avec trois femmes dans le même lit“ (Jean-Claude Mazeran, 12 janvier 1969, probablement issu de Noir et Blanc, no 1243, 23-29 janvier 1969, mal référencé comme “1968” dans le livre, cit. p. 165)). La chanson “Petite” (1970) va aussi dans ce sens. Madeleine aurait envoyé au père de Ferré des lettres incendiaires contenant ces allégations (p. 121).

[6] Ce fait est réitéré maintes fois ailleurs : “ils pensaient trouver le chaînon manquant, ils pensaient faire parler ce chimpanzé d'une manière ou d'une autre que ce soit par le langage des signes amélioré ils allaient réussir là où tous les autres avaient échoué” (Interview par Olivier Bellamy, Radio Classique,2013), mais aussi entre autre dansl'interview pour Mediapart (“ils ont cru très vite qu'ils allaient réussir à la faire parler, réussir là où les autres avaient échoué, réussir avec un chimpanzé”) où elle mentionne que Ferré aurait été influencé en ce sens par la lecture de Darwin et de Desmond Morris. (Le livre de Morris en question était probablement The Naked Ape (1967), qui ne mentionne que brièvement le cas Viki en affirmant, à tort, que la limitation est cérébrale et non vocale, et qui précède les réfutations de Lieberman d'un an). Belleret rapporte aussi brièvement cela dans son Dictionnaire Ferré (2013, p. 11 “« Ils s'étaient mis dans la tête qu'elle finirait par parler ! », nous confia-t-elle »”). En vérité il semble qu'à part une mention par Benoîte Groult (“Les chimpanzés n'ont pas de cordes vocales (sic), mais ils étaient persuadés qu'ils allaient la faire parler' Le Monde, 05/03/2013) seul Butor en parle : je ne peux le confirmer pour Mémoire d'un Magnétophone, mais Léo ne mentionne rien de tel dans la somme colossale d'écrits publiés dans Les chants de la fureur, et Marie Christine Ferré n'en fait pas non plus mention. Dans tous les cas, il semble que le projet n'a jamais été publiquement affiché par le couple et qu'il s'agissait d'une ambition en huis clos, quand bien même conçue comme volonté de générer une véritable révolution, si on en croit Annie.

[7] Pour nous c'est un être particulièrement méconnu, et d'abord des spécialistes, des psychologues à la petite revue qui vont étudier les « singes » au laboratoire, qui leur « soumettent » des tests, avec le « client » derrière des barreaux. Pépée vit libre, comme nous, avec nous.” (Les chants de la fureur, p. 1309)

[8] Il est vrai que l'expérimentation des Gardner avec Washoe a été initiée en 1966, mais pas rendue publique avant 1969, et connue en France dès l'aout de cette année (tel qu'à travers un article dans Le Monde, “Peut-on faire “parler” les singes ?” (21/08/1969)). Ceci dit, Butor semble suggérer que les Ferré étaient en contact avec plusieurs primatologues et spécialistes, et il n'est pas à exclure qu'il aient eu vent de l'expérimentation des Gardner prépublication, bien que cela paraisse peu probable (Butor suggère que la tentative d'”ensigner” Pépée a commencé tôt, vraisemblablement dès 1961). Il n'est pas non plus impensable que les Ferré soient arrivés à la même idée de façon convergente. La méthode a été maintes fois suggérée, et très tôt : Pepys le proposait déjà (1661) comme de La Mettrie (1747), et Monboddo (1774, p. 299-300). Léo, très cultivé, était peut être au courant de ce qu'avaient proposé ces auteurs, notamment le premier qui suggère la méthode dans L'homme machine (p. 18).

[9] Il y a eu dans les faits quelques protoformes : Witmer (1909) et Furness (1916), le chimpanzé Renata en Italie (voir note 8) mais aussi l'intriguant travail de Richard Lynn Garner au tournant du siècle (Garner, 1892, 1896, 1900), qui pensait pouvoir enseigner l'anglais parlé à des grand singes et croyait avoir décelé chez eux un langage primitif, et que nous aborderons dans une suite. Voir aussi à ce sujet Yerkes & Learned (1925), Wallman, 2009, Savage–Rumbaugh et al. 1993, ou encore Gillespie-Lynch et al. 2014.

[10] A l'époque (en fait essentiellement jusqu'aux réfutations de Lieberman en 1968 et 1969, bien que cela ait été déjà contesté vingt ans auparavant par Kelemen (1948, 1949)), il était crû que l'appareil vocal du grand singe permettait le langage articulé. C'est ce qu'avance la littérature que consulte Ferré selon Butor (soit Darwin et Morris, donc probablement The Descent of Man (1871, p. 59) et The Naked Ape (1967, p. 99-100)). On sait depuis que cela leur est difficile, quoique pas entièrement impossible comme on l'a longtemps cru ou voulu le croire. Il existe bien en effet des grands singes proférant des mots articulés, mais avec difficultés et surtout des mots simples tels que “mama” ou “cup”, fait en réalité connu depuis le début du siècle dernier mais qu'une récente étude (Ekström et al. 2024) a depuis entériné, notamment grâce à la mise en lumière d'une vieille vidéo youtube et d'un documentaire italien des années 50 sur un petit chimpanzé du nom de Renata (mentionnons aussi une, plus douteuse, du chimpanzé Viki). Pierre Boulle en 61, par exemple, pensait donc que si un singe ne semblait pas parler, c'est uniquement par limite cognitive (il n'imagine même pas une utilisation de langage des signes, et fait même son personnage se moquer d'un gorille sourd-muet parlant de cette manière dans le livre (p. 196).). Ma supposition étant que Ferré pensait que le problème provenait d'une éducation contraignante et laborantine, qu'il opposait sans doute à ses théories libertaires.

[11] Léo Ferré, Il n'y a plus rien (Il n'y a plus rien, 1973).

[12] Exemples innombrables et parlants concernant des ours ou d'autres prédateurs : Sigean (2013), PortSaint Père (2021), Trois Vallées (2021) pour la France ; Saint Louis, (2025) pour les États Unis ; d'autres cas tel qu'à Wildwood (Angleterre, 2025), ou encore Tbilisi, (Géorgie 2015). Le dit “massacre de Zanesville” (1)(2) constituant l'un des cas les plus iconiques. Ces occurrences constituent naturellement de formidables arguments contre la doxa récurrente de prédateurs captifs “oubliant comme chasser” ou rentrant comportementalement dans le cadre de la domesticité ; sinon du moins montrent bien l'incohérence des discours spontanés à leur sujet.

[13] Rien que le fait qu'il ne soit pas portable, son poids, etc. Un chien sortant dehors ne peut donc spontanément l'utiliser.

[14] Le fait que des chiens semblent poser des questions peut paraître surprenant au profane, qui aura sans doute entendu parler de l'affirmation souvent posée comme fait par la presse généraliste que les grands singes, que l'on pense plus capables cognitivement que les chiens, “ne poseraient pas de question” (ex : 1, 2, 3 ; le propos originant de Premack). Mais c'est, comme pour la modulation vocale, une problématique plus nuancée. Il y a bien des preuves abondantes d'utilisation du questionnement par des grands singes (ex : Tomasello et al. 2015, Leavens et al. 1996, Lyn et al. 2011 ; voir à ce propos l'article de Snopes), mais le débat est plutôt posé en termes de degrés comme d'interprétation large ou étroite du concept de “question”. La contention porte notamment sur la capacité à poser activement des questions sur des objets précis (“qu'est ce que X, comment on appelle Y”). Mais encore une fois le souci tient essentiellement aux modes de communication et de transmission de ces discussions par l'appareillage médiatique, qui fait fi de la nuance et du processus d'analyse pour des titres clinquants : “X fait ou ne fait pas Y”.

[15] La question des FluentPet est complexe et fera sans doute l'affaire d'un travail futur. On peut au moins souligner deux points saillants. D'abord, que j'ai déjà trouvé des preuves anecdotiques sur les réseaux sociaux de propriétaires retirant des boutons à leurs animaux parce qu'ils les pressaient de façon excessive, ce qui représente clairement un abus (imaginons une seconde un parent ayant la capacité de retirer un mot à leur enfant !). Ensuite, qu'une des limites du FluentPet est la question analogique. Puisqu'il exprime un mot, mais ne permet pas directement de moduler les mots de façon à exprimer paralinguistiquement, donc émotionnellement quelque chose (il ne permet pas de dire oui ou non avec des degrés variables d'intensité, d'intonation etc.), cela génère une limite qui est souvent et de toute évidence contournée par l'utilisateur via le fait de presser de façon répétée un bouton et de pairer cela avec leur outillage communicatif propre (tel que des gémissements). Deux exemples parlants issus de “Bastian the talking terrier” parlent par eux-mêmes (1, 2). Les problèmes posés par des mauvaises utilisations du dispositif ou par le résultat évident de “cuing” existent bien (tel cet exemple typique), mais n'expliquent ni la totalité du phénomène, ni n'épuisent une question plus large et encore en développement, qui paraît encore très négligée. Voir par exemple à ce propos Włodarczyk et al. 2024.

[16] Du moins selon Pepperberg (sur le comptage et la catégorisation, notamment). Il est toutefois possible qu'il s'agisse là d'une exagération par certains commentateurs (ex : 1, 2) comme le résultat de biais de recherche : encore une fois, c'est l'analyse continue qui importe, plutôt que des propos à l'emporte pièce.

[17] On pourrait apporter des nuances sur Apollo, qui semble poser des questions proactivement, et qui est élevé dans une maison plutôt qu'un laboratoire. Mais la tendance à faire de son rapport au langage une problématique de dressage et de monstration et non d'effectuation paraît évident. Son propriétaire ne s'intéresse pas ou peu à ce qu'il produit spontanément, notamment lorsqu'il est statique et en cage, qu'il perçoit comme des “délires” (nonsenses) (1, 2, 3), en clair, ne pas suivre les lignes de l'autre… Despret, dont je suis critique de l'édentation latourienne, a pour le coup produit une analyse pertinente à ce sujet (Despret, 2010), où elle souligne à raison comment le perroquet est laissé encagé, stagnant, hors socius, tandis que sa nature d'être parlant est niée.

[18] En vérité, il faudrait peut-être surtout et avant tout mentionner le cas du zoo de la Boissière Le Doré, et particulièrement du gorille Digit, que leurs propriétaires - eux aussi couple sans enfants, considèrent “comme leur fille” (1)(2)(3), depuis encagée et remplacée dans ce rôle par un chimpanzé du nom de Thaïs. Encore une fois, des pages entières pourraient être dédiées à la profonde ambivalence de ce type de relation, qui paraissent lier deux approches contradictoires, intégration en socius et captivité, personnalisation et déni du langage. Une égalité légèrement plus grande pour un individu anomal, certes, mais pour quel devenir ? Et quid des autres grands singes du zoo ?

[19] À l'heure de la rédaction de cet article, j'ai trouvé quelques utilisations de dispositifs à boutons par un zoo ((1)(2)(3), voir mon article à ce sujet). Cette étrangeté, peut être phénomène émergent, fera sans doute l'objet d'un travail postérieur.

[20] Les seules exceptions à ma connaissance sont les deux chimpanzés utilisant l'ASL Loulis et Tatu, qui l'avaient appris auprès des Fouts avant de finir dans un sanctuaire captif canadien du Fauna Foundation. Dès lors il s'agit d'un accident et non d'une programmatique du lieu. Et si l'institution gérée par Savage-Rumbaugh a utilisé pour un temps le terme (“Iowa Primate Learning Sanctuary”), c'est qu'il s'agissait de facto d'un sanctuaire captif classique attaché à un laboratoire de recherche : nombre d'orang-outan du centre semblent n'avoir été que des sanctuarisés “standards” en dehors de toute exposition linguistique (même s'il est vrai que l'un d'eux (Azy) avait participé à un programme de cet ordre sous Rob Schumacher (1)(2)). On peut toutefois aussi rajouter plusieurs orang-outan, et notamment Princess, “rééduquée” sous Galdikas et qui avaient appris l'ASL via Gary Shapiro (1)(2), dans ce qui reste toutefois un environnement plus ouvert et moins institutionnel, un cas intriguant qui fera peut être l'objet d'un travail futur.

[21] Léo Ferré, “Tu ne dis jamais rien”, La Solitude, 1971.

[22] Sa pensée me semble plus nuancé qu'elle n'a été présenté, typiquement, par un Godefroid (1, 2) : c'est moins la question circassienne que la question plus élargie et générale de la monstration (“exhibition”) qui l'occupe (ex : TRTM, seconde préface). Or le propos n'est pas par exemple de dire qu'un delphinarium est mauvais parce qu'il aurait “simplement” une continuité avec le cirque traditionnel comme spectacle tonitruant et grossier, mise en scène de l'humiliation de l'animal, etc (ex : ibid, p. 9, p. 65). L'intérêt est plutôt de dire que toute monstration d'un animal s'apparente à une mise en scène, à la génération d'un ensemble ou agencement esthétique autour du “montré”, justement pour “faire passer” un désir, une problématique libidinale. Beauval “vend” un wilderness fantasmé, etc. Cette question me semble avoir été ratée par le monde activiste (exemplairement par O'Barry, qui selon moi n'a compris qu'à moitié les spécificités libidinales du delphinarium comme industrie, qu'il a pourtant contribué à étendre), qui contraste alors ce qu'il perçoit comme des formes humiliantes de captivité contre des formes prétendument “dignes”… Ce qui est un non sens au regard même de la captivité comme phénomène de contention et de domination effective, et rate surtout le fait que la dignité reste elle aussi une mise en scène.

[23] Singulièrement (et comme cela paraît être la norme dans l'activisme), Johnson a contourné la question de la captivité historique de cétacés en Europe et notamment des marsouins (Phocoena phocoena). Il considère que l'industrie du delphinarium est née de la prise par Barnum de bélugas captifs “dès 1860” (en réalité 1861et1865, sans parler de la capture pour l'Aquarial gardens de Boston qui précède celles de Barnum de trois mois et qu'il ne mentionne pas) dans son fameux musée à New York, affirmant qu'il n'y aurait pas eu à nouveau de cétacé captifs jusqu'en 1913 (p. 65). Mais c'est oublier que tout le long de la seconde moitié du XIXe jusqu'au début du XXe, des cétacés et surtout des marsouins avaient déjà fait l'objet de captures et de maintenances par divers établissement, avant tout européens (tel que le zoo Hagenbeck en 1864 ou celui d'Amsterdam en 1881 et possiblement 1899) et surtout anglais, un fait qu'il mentionne que partiellement et brièvement (p. 196), et cela dans nombre d'institutions : au Regent's Parks de Londres (1862,1864,1865), à l'aquarium de Brighton (1862, 1874, 1876) ; sans parler de mises en captivité de bélugas (Londres, Manchester, Blackpool,, Brighton, Montréal, New York) ; de Tursiops (des individus avaient fait l'objet de captures au bassin d'Arcachon (1873), possiblement aussi à Copenhague (1), sans parler de nombreuses captures et de tentatives de transport à NY ; un au moins avait été maintenu à l'Aquarial Garden avec le béluga (1)) et même quelques autres espèces tel qu'un dauphin de Risso à Brighton (1875), une orque au Japon (1911) et un plataniste à Calcutta (1878, voir 1, p. 33). Johnson - lui-même anglais - ne pouvait raisonnablement ignorer un phénomène abondamment documenté autant par le texte que par l'iconographie, notamment par rien de moins que le zoologiste showman Francis Buckland (Buckland,1866). Je le soupçonne d'avoir contourné ce problème, sans doute inconsciemment, parce que cela relativisait nécessairement sa thèse d'une pure filiation cirque/delphinarium, tout en mettant en avant une espèce généralement méprisée et négligée par les forces activistes. Il semblerait toutefois qu'il y ait eu des dressages de marsouins anglais dans le cadre de spectacles (Lilly, 1978, p. 14), sans parler du béluga bostonien et possiblement de certains des bélugas anglais (à Manchester etBlackpool, selon Herman et Pryor), ce qui là encore ne peut que dresser une généalogie plus alambiquée qu'une simple continuité de Barnum à la Floride.

[24] Je dois toutefois donner du crédit à Johnson pour avoir suggéré une méthodologie ouverte, citant Giorgio Pilleri, qui propose, en 1983, une solution surprenament convergente avec le Third Phase Program de LeVasseur : “Though perhaps fenced-off from the surrounding ocean, the dolphins would nevertheless be free to come and go as they please, indeed, to choose whether or not they would like contact with human beings.“ (p. 183) “With public pressure continually mounting on the captive dolphin industry, it is perhaps conceivable that one day Monkey Mia will be looked upon as the prototype of the “dolphinarium” of the future, open sanctuaries where wild cetacea will voluntarily interact with human beings” (p. 316). Encore une fois, et comme je l'ai explicité ailleurs (“Une captivité sans captifs”, notes 8 et 16), l'idée d'une institution semi-ouverte dans lesquels les ex-captifs auraient le choix de sortie et d'entrée non seulement a été proposé plusieurs fois mais a déjà de facto existé à des degrés divers (notamment à Eilat) rendant confondant l'insistance de systèmes fermés et contraignants par les organisations activistes actuelles.

[25] C'est bien entendu le même problème avec les sanctuaires captifs, qui récapitulent cette même “forme spectacle” par des modalités nouvelles, y compris dans une parodie de relation et de liberté ; ou dans tous les cas de “libération” comme spectacle (j'en donnerai un exemple clé dans la suite immédiate à cet article). Mais justement, ce fait doit être analysé : il ne suffit pas d'affirmer que les sanctuaires captifs ont leur “mauvais envers”, et donc récapituler la logique activiste du dévoilement de l'envers du décor en tant qu'il opérerait en cache-misère. La question n'est pas que la violence, mais aussi par où passe le désir et par quelles modalités, et toute la question du “faux pour le faux”, exploré de Debord à Zizek en passant par Baudrillard ou Deleuze. Il y a un désir du faux, une puissance du faux qui nécessitent analyse.

[26] N'est ce pas là curieusement une inversion de ce que Deleuze et Guattari décrivent dans Mille-Plateaux en ce qui concerne le devenir animal, soit ce dernier comme lié à des restrictions, à des “ficelages” des organes et des membres ? Deleuze l'illustre par le sadomasochisme, ou encore par l'exemple très parlant de Slepian, qui “devient chien” en laçant ses chaussures à ses mains avec sa bouche (“Fils de chien”, 1974). Mais alors, à travers de tels processus machiniques permettant “d'augmenter” le geste de l'animal, l'animal ne rentre t-il pas dans un “devenir humain” ? Et le problème bien sûr s'étend à tout dispositif machinique et électronique complexe (tel que les FluentPet, ou le dispositif d'hétérodynage que j'utilise pour qu'en quelque sorte le dauphin puisse “atteindre” directement l'humain au niveau du langage) : ces “machines outils” sont des formes d'empuissantements ou de “fluer ailleurs” par la restriction des organes. Nous aborderons ailleurs les applications de cette question en éthologie par Konrad Lorenz en temps voulu.

[27] S'il y a une sorte de proximité entre béhaviorisme et langage ; d'où les prétentions de Skinner à l'y réduire dans les années 50, et si c'est sans doute par cela qu'il faut entendre “dressage”, il est évident qu'il ne s'en réduit pas. Dressage, certes, mais dressage qui peut se retourner contre le dompteur, et si par exemple Deleuze et Guattari ont pû écrire Capitalisme et schizophrénie, c'est bien parce qu'ils ont réussi à utiliser ces “inputs” imposés dès l'école (primaire ou Normale) d'une autre manière… J'insiste sur le fait que tout dressage a un contexte. Le problème n'est pas simplement le tour de force béhavioriste en lui même (que ce soit dans son utilisation sur les non-humains que, chez nous, sur les enfants autistes avec l'ABA ou sur les personnes LGBT lors des thérapies de conversion) mais bien le set and setting, toujours panoptique et oppressant, ou du moins setting social qui impose et ne laisse aucun moyen d'en sortir. Il n'y a pas de rat de Skinner sans sa boîte, pas de Walden II possible sans justement de “lieu” hétérotopique “à part” pour que ça se fasse et ça s'impose, aucune pratique sectaire ou institutionnelle qui n'a pas son Erewhon ou son Yorke Retreat.

[28] Voir Cours de Deleuze et Guattari à Vincennes, 1975-1976 (1)(2), Pourparlers, p. 60, et Mille Plateaux, p. 95 : “La maîtresse d'école ne s'informe pas quand elle interroge un élève, pas plus qu'elle n'informe quand elle enseigne une règle de grammaire ou de calcul. Elle « ensigne » , elle donne des ordres, elle commande (...) Spengler note que les formes fondamentales de la parole ne sont pas l'énoncé d'un jugement ni l'expression d'un sentiment, mais « le commandement , le témoignage d'obéissance, l'assertion, la question, l'affirmation ou la négation », phrases très brèves qui commandent à la vie, et qui sont inséparables des entreprises ou des grands travaux :« Prêt ? », « Oui », « Allez-y ». Les mots ne sont pas des outils ; mais on donne aux enfants du langage, des plumes et des cahiers, comme on donne des pelles et des pioches aux ouvriers. Une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir, avant d'être un marqueur syntaxique.”.

[29] À ce propos, dans ces mêmes cours de 1975, Deleuze montre le langage comme définissable par un schéma “tricéphale” ; sa troisième tête, c'est le silence, qui fait en quelque sorte partie du langage lui même en tant qu'il se déploie comme mot d'ordre (on pourrait dire, en tant que la maîtresse dit “deux plus deux égal quatre, point.”). Voir 1, p. 34-35.

[30] Si les petits enfants arrivaient à faire entendre leurs protestations dans une maternelle, ou même simplement leurs questions, ça suffirait à faire une explosion dans l'ensemble du système de l'enseignement. En vérité, ce système où nous vivons ne peut rien supporter : d'où sa fragilité radicale en chaque point, en même temps que sa force de répression globale.”. ('Les intellectuels et le pouvoir', Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972, pp. 3-10.)

[31] Citons par exemple Language and silence ; essays on language, literature, and the inhuman (1967, et After Babel (1975). Je ne suis ceci dit peu sensible à son approche qui me semble poser les mauvaises questions, et qui me semble surtout constituer un travail de garde chiourme (le “langage” comme une chose “pure” à protéger d'attaques extérieures, etc.).

[32] Voir The Ticket That Exploded (1962), The Electronic Revolution (1970) et Ten Years and a Billion Dollars (paru dans Frank : An International Journal of Contemporary Writing & Art, Number 4, Summer/Autumn 1985). Il est possible d'interpréter Burroughs comme rendant compte de cette ambivalence par sa volonté d'appliquer la technique du “cut out” à des enregistrements comme moyen de “retourner la manipulation linguistique” sur les puissants, dans une opération de type “MK-Ultra”. Burroughs a par ailleurs inspiré Deleuze dans la création de la notion de société de contrôle, et il n'est pas impensable qu'il ait, parallèlement à Spenglers, influencé ou inspiré là notion deleuzienne du langage comme ordre.

[33] Par ailleurs, et pour en revenir à ce que j'ai développé dans mon précédent article sur les ânes de Gaza, c'est suite à cette prise de parole que Heston est jugé, non en tant que bête, mais bien en tant que “parasinge”, pourrait t-on dire ; un singe de fait et donc de jure. Certes, il est condamné, mais cette condamnation est le résultat d'une intégration dans le réel social, emprise du langage sur lui en tant que sujet qui dès lors devient responsable et qui, devant un tribunal, peut enfin répondre. Il est alors même minimalement condamné un singe, et non “en homme”, c'est à dire emprisonné dans un laboratoire de recherche ou un zoo et au mieux paternalistiquement qualifié de “bright eyes” par un Zira qui n'est ici qu'une autre Marino ou Savage-Rumbaugh à pelage. Être jugé, c'est paradoxalement aussi octroyer une capacité d'agentivité, jusqu'alors niée.

[34] On fit construire d'immenses cages aux solides barreaux à Perdrigal, comme à Guesclin, mais Pépée n'y résidait guère. On mit des serrures aux portes mais Pépée apprit vite à utiliser les clés” (Robert Belleret, Dictionnaire Ferré, 2013, p. 152). L'existence d'une cage dortoir pour Pépée est aussi mentionnée dans la biographie par Jacques Vassal, La voix sans maître, p. 150 ; selon Maurice Frot, celle de Zaza était elle aussi pudiquement appelée “volière”.

[35] Quoique la majorité de ces “petits panoptiques personnels” se sont souvent délités pour des raisons platement financières et/où psychologiques : j'en donnerai des exemples clés dans les suites.

[36] En vérité, il y aurait beaucoup à dire sur la production théorique de Léo, publiée dans Les chants de la fureur, et notamment plusieurs textes théoriques inédits. Ces écrits sont remarquables, surprenamment convergents avec les réflexions de Deleuze et Guattari, y compris sur la nomadologie, le corps sans organes et le langage comme mot d'ordre et comme ambivalence, dualement chaîne et coupe-boulon. Quelques extraits parlants : “Quand on ira plus vite que les voyages nous en aurons terminé avec nos manies déambulatoires. (...) Je cherche un exil statique, sans yeux, sans mains, sans rien qui m'attache, et ma conscience lacée comme un soulier marche dans le vocabulaire.

Je cherche une pensée sans image, sans mouvement, sans mot. La grande misère du langage, signifiée à Rimbaud qui trouvait une couleur aux voyelles, nous contraint à une forme de

pensée stéréotypée, une pensée « maître d'hôtel » des mots.” (...) Alors, nous pourrions peut-être entrevoir une littérature d'Unique. La littérature sans mots. Une littérature qui se mangerait, qu'on respirerait, qu'on verrait, qu'on toucherait, qu'on entendrait.” (...) Pour m'exiler en Chine, il faudrait que ce ne fût pas la Chine, la vraie, avec ses Chinois. Il me faudrait une Chine spécialement aménagée. La Chine, pour moi, c'est souvent à quelques mètres de ma maison. (Technique de l'exil) ; “De cette machinerie dont je suis le serf, de cette incessante ingérence de mes viscères, de mon sang, de mes nerfs, de cette prison définitive où l'on m'a mis — moi, mammifère bipède — je ne me libère que par des mots.” (Introduction à l'anarchie).

[37] Voir Milles Plateaux, pp 279-280 : “Au lieu de la grande peur paranoïaque, nous nous trouvons pris dans mille petites monomanies, des évidences et des clartés qui jaillissent de chaque trou noir, et qui ne font plus système, mais rumeur et bourdonnement, lumières aveuglantes qui donnent à n'importe qui la mission d'un juge, d'un justicier, d'un policier pour son compte, d'un gauleiter d'immeuble ou de logis.” (...) “L'homme de pouvoir ne cessera de vouloir arrêter les lignes de fuite, et pour cela de prendre, de fixer la machine de mutation dans la machine de surcodage. Mais il ne peut le faire qu'en faisant le vide, c'est-à-dire en fixant d'abord la machine de surcodage elle-même, en la contenant dans l'agencement local chargé de l'effectuer, bref en donnant à l'agencement les dimensions de la machine : ce qui se produit dans les conditions artificielles du totalitarisme ou du « vase clos » (...) [les lignes de fuite] dégagent elles-mêmes un étrange désespoir, comme une odeur de mort et d'immolation, comme un état de guerre dont on sort rompu (...) Voilà précisément le quatrième danger : que la ligne de fuite franchisse le mur, qu'elle sorte des trous noirs, mais que, au lieu de se connecter avec d'autres lignes et d'augmenter ses valences à chaque fois, elle ne tourne en destruction, abolition pure et simple, passion d'abolition”.

[38] Il est vrai qu'ils se sont déplacés d'”utopie en utopie” à cause du grabuge causé par le chimpanzé (d'abord Boulevard Pershing à Paris, puis à Nonancourt, puis sur l'île du Guesclin avant de finir à Pechrigal ; en fait, Ferré utilisera toujours l'île jusqu'en 68). Mais il est aussi vrai que dès le début ils cherchaient l'isolement (“Le luxe, me répétait Léo, c'est justement la possibilité de cet isolement choisi, ne voir personne, ou presque.”, p. 64 ; ce fait est confirmé par elle dansl'interview pour France Inter à 8:38), et il n'est pas impossible par ailleurs que le chimpanzé aie surtout constitué un prétexte à la recherche de cet isolement ultime. Il n'est sans doute pas innocent que Ferré acquiert entre toutes choses un château

[39] En dépit des belles théories de Léo sur le refus, je ne leur avais jamais dit non. J'avais toujours été avec eux une jeune fille bien sage et obéissante. Je ne les avais jamais affrontés (...) Léo, le bras en l'air, fit mine de vouloir me gifler. « J'ai trop peur, je ne peux pas vous suivre, je pars », dis-je en larmes. « Si un jour tu reviens, menaça-t-il en sueur sortant de scène, ce sera à genoux ! » (p. 98)

[40] A ce propos, voir Barthes, Mythologies, “La littérature selon Minou Drouet”. Ce chapitre est plus qu'éclairant sur des dynamiques que l'on retrouvera ici comme ailleurs dans tout ce champ du langage animal comme subverti par le familialisme, le panoptisme et la politique du contrôle, mais aussi par la question de la monstration circassienne. Ex : “c'est une accumulation d'extases, de bravos, de saluts adressés à l'acrobatie verbale réussie” (à propos de la poésie de Drouet) (p. 148), et par une conception (ici de l'enfant) comme “hors socius”, exprimant sui generis une pureté qu'il s'agit en même temps de cultiver et de subvertir, enfant qui doit simultanément demeurer enfant tout en dépassant cette enfance même par une forme de dressage, dualement commandé à “faire l'enfant” et à “faire l'adulte” selon un insupportable double bind. Sans parler du profond rapport entre tout cela et la culture bourgeoise, le capitalisme et son rapport au temps, etc.

[41] “Intrigué, Léo en avril 1955 contacta la mère et la petite fille en question. Elles furent invitées boulevard Pershing. J'avais onze ans, mon rôle était distribué : faire parler Minou pendant qu'eux occuperaient la mère. Ce fut une mission impossible. Malgré mon application à essayer de lui tirer quelques paroles, Minou resta silencieuse. De leur côté, transformés en véritables Sherlock Holmes, ils observaient cet étrange couple, l'enfant presque muette, la mère très prolixe : « Minou a dit que », « Minou pense que », alors que « Minou » apeurée, presque aveugle, prononçait à peine quelques phrases”. Son cas est un parfait exemple de ce que j'appelle l'hégémonie interprétative (Koko en constitue un très bon exemple, comme les personnes prétendument “facilitées” dans le cadre de la pratique pseudoscientifique dite de la Communication Facilitée et du Rapid Prompting Method, que j'aborderai dans un futur travail). Un individu s'arroge le droit exclusif d'interprétation d'un autre individu auprès d'un public étendu, individu généralement dépendant et vulnérable, pris dans un rapport familialiste et dyadique duquel il ne peut échapper.

[42] Elle avait parfaitement la conscience du bien et du mal, calculait, faisait la différence entre les animaux – qu'elle semblait mépriser si ce n'est pour leur jouer de sales tours – et nous les humains. Parmi ceux-ci, elle avait fait des choix : maman d'abord, Léo ensuite, le reste, on verrait, ce serait selon.” (p. 102). On remarquera que ce commentaire sur l'innocence est apparemment dans Les mémoires d'un magnétophone (1967), ouvrage rare que je n'ai malheureusement pas pu consulter mais cité par certains articles de l'époque : “Pépée est gentille. Quel diable ! Et puis, elle est lourde… ce qu'elle est lourde à porter maintenant. Mais quel être pur, quel être innocent… à côté d'Annie.” (p.9, d'après une note de blog). Ou encore dans Les chants de la fureur (Gallimard, 2013), p. 988 : “Je disais un jour à André Breton : — J'aime les animaux parce qu'ils sont innocents. À quoi il me répondait : — Vous savez, Léo, l'innocence…”.

[43] Issu d'un texte présent dans le disque “La langue française”, Barclay 1962 (1), retranscrit dans Les chants de la fureur, p. 1309.

[44] À ce propos, voir le récit autobiographique de Ferré, “Benoît Misère” (1970) retranscrit dans son intégralité dans Les chants de la fureur. C'est là en réalité toute la tension avec l'élevage de l'enfant comme relevant de quelque chose de l'ordre du dressage : rappelons-nous que sa politique de “laissez faire” en termes de discipline commence dès les années 50 avec Annie, et reste donc très antérieur aux événements de 68 comme de beaucoup des théoriciens de l'école libre à l'époque (Lobrot, Oury, etc.). Il est possible que Freinet, Decroly, et d'autres auteurs liés à l'éducation nouvelle dans son ensemble aient eu une influence (les principes d'éducation alternative sont très antérieurs aux événements de mai), mais une simple et plus grossière conséquence de ses convictions anarchistes me paraît plus probable. Soulignons tout de même un passage qui montre bien toute l'ambivalence des Ferré à ce propos : “Je souhaite à mes contemporains un humour tel, un humour-dieu qui me permettrait d'envoyer Pépée à l'école tout comme nous nous permettons aujourd'hui de l'envoyer jouer dans la cour avec les petits du voisin.” (Les chants de la fureur, p. 1910).

[45] À propos de l'alcoolisme et de la dépression de Madeleine, qui complète la folie de Ferré (devenu “semi-clochard” et publiant un texte “fou” selon Belleret) et ce d'autant plus que les deux ont, à divers degrés, agit mutuellement en tyrans domestiques, je ne peux que songer à ce que Deleuze et Guattari disent du rapport entre Zelda et Fitzgerald : “Quels sont tes couples, quels sont tes doubles, quels sont tes clandestins, et leurs mélanges entre eux ? Quand l'un dit à l'autre : aime sur mes lèvres le goût du whisky comme j'aime dans tes yeux une lueur de la folie, quelles lignes sont-ils en train de composer ou, au contraire, de rendre incompossibles ? Fitzgerald : « Peut-être cinquante pour cent de nos amis et parents vous diront de bonne foi que c'est ma boisson qui a rendu Zelda folle, l'autre moitié vous assurerait que c'est sa folie qui m'a poussé à la boisson. Aucun de ces jugements ne signifierait grand chose. Ces deux groupes d'amis et de parents seraient tous deux unanimes pour dire que chacun de nous se porterait bien mieux sans l'autre. Avec cette ironie que nous n'avons jamais été aussi désespérément amoureux l 'un de l'autre de notre vie. Elle aime l'alcool sur mes lèvres. Je chéris ses hallucinations les plus extravagantes. » « A la fin rien n'avait vraiment d'importance. Nous nous sommes détruits. Mais en toute honnêteté, je n'ai jamais pensé que nous nous sommes détruits l'un l'autre. » (Milles Plateaux, p. 252). Ce passage insiste aussi sur les lignes : “(...) des familles et des amis, tous ceux qui parlent, expliquent et psychanalysent, répartissent les torts et les raisons“ soit exactement l'écueil dans lequel il est aisé de tomber lorsque l'on analyse, plutôt que schizoanalyse, la ligne des Ferré (et dans lequel Pascal Boniface est connement tombé, par exemple).

[46] Léo Ferré, Le chien, 1970.

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