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10.03.2026 à 09:16

Classes sociales, culture et conflits

dev

À propos de La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel » de Vivek Chibber

- 9 mars / , ,
Texte intégral (1390 mots)

Dès les années 1980, loin de confirmer la thèse marxiste d'un renversement programmé de la société capitaliste, le capitalisme semble se stabiliser et se renforcer. La révolution n'est pas au rendez-vous fixé par l'histoire, la gauche, quand elle n'est pas domestiquée, est partout en recul, les travailleurs eux-mêmes paraissent céder aux sirènes du néolibéralisme tandis la théorie se montre incapable d'offrir des clés d'explication à cette situation déroutante. C'est dans ce contexte que se développe le « tournant culturel », soit un ensemble de courants théoriques, caractéristique de la « Nouvelle Gauche », qui met en avant des aspects « culturels » – les idées, la « constellation de sens », la culture, etc. – dans l'analyse sociale. Or, ce courant prétend rendre compte du consentement des classes subalternes qui serait à l'origine de la stabilisation du capitalisme. Dans ce nouveau livre des éditions Agone, Vivek Chibber entend remettre en cause et cette analyse et ces conclusions, en revenant à une lecture critique de Marx.

Consentement, résignation et résistances

Pour Marx, la structure de classes, dans le même temps condition et matrice « de la reproduction des relations sociales », « produit à la fois la stabilité et les conflits sociaux » (pages 3-4). Mais, en dernière instance, les travailleurs, toujours plus nombreux et exploités, devaient inévitablement se constituer en une classe offensive amenée, suivant les « lois de l'histoire », à renverser la société capitaliste. Le tournant culturel « s'attaquait à une faille bien réelle de la théorie structurelle des classes. Car, de fait, le marxisme classique avait négligé de théoriser les causes de la stabilité du capitalisme ». Ce livre se veut dès lors une réponse à cette faille et à la « Nouvelle Gauche » en opérant un double déplacement, sur la base de la particularité des classes sociales en ce que, à l'encontre d'autres déterminations sociales et culturelles, elle « gouverne directement l'existence de ceux qui la composent. Parce qu'elle a une incidence directe sur leur survie » (pages 19-21).

Le consentement et l'idéologie, pour importants qu'ils soient, jouent en réalité un rôle secondaire dans l'adhésion de la classe ouvrière au système ; ce qui prime, c'est la résignation sur fond de rapports matériels asymétriques. « Le mécanisme le plus profond et le plus essentiel, c'est la résignation. Les travailleurs se soumettent au capitalisme, non pas parce qu'ils le considèrent comme légitime ou juste, mais parce qu'ils ne voient aucune possibilité réelle de le changer » (page 24). Leur acceptation trahit beaucoup moins un aveuglement, une fausse conscience, un consentement que l'absence d'alternatives (évidentes). Ils agissent non comme des automates ayant passivement intériorisé la vision du monde véhiculée par les institutions dominantes, mais en connaissance de cause : connaissant « leur vulnérabilité face au pouvoir des employeurs, et les problèmes spécifiques de l'action collective » (page 71) et se sachant dans une position subordonnée, à la merci du marché du travail.

Certes, les travailleurs et travailleuses n'ont de cesse de résister, mais cette résistance se fait d'abord et avant tout, contrairement à ce qu'avançait l'auteur du Manifeste du parti communiste, sur une base individuelle – moins risquée et coûteuse politiquement – que collective. Cela constitue d'ailleurs le marqueur de la « répartition inégale des pouvoirs de classe » : « les travailleurs doivent s'organiser pour défendre leurs intérêts, alors qu'un capitaliste peut en général défendre les siens sans avoir à se rapprocher de ses pairs » (page 119). Les classes subalternes sont de la sorte piégées dans le conflit ; un conflit faussé au profit de la classe capitaliste dont le pouvoir est assuré par la simple reproduction des rapports sociaux - ce que Marx appelait « la sourde pression des rapports économiques ».

Au passage, Vivek Chibber, auteur auparavant de La théorie postcoloniale et le spectre du Capital (éditions de l'Asymétrie, 2018), tente de mieux mesurer la place de la culture dans cette configuration : « en se propageant le capitalisme rencontre une variété infinie de cultures, qu'il subordonne ensuite à sa propre logique. (…) la structure de classes est indépendante de la culture, elle ne la détermine pas. Pour cela, il faut qu'elle ait le pouvoir de bouleverser certains aspects de la culture ambiante – mais elle ne le fait pas avec tous. Elle n'a besoin de transformer et de subordonner que les composantes de l'orientation significative des acteurs qui bloquent ou entravent leur capacité à s'intégrer dans la structure » (page 143).

La colère d'aujourd'hui

« Ce n'est que très récemment – peut-être depuis le mouvement Occupy Wall Street de 2011 – que la colère à l'égard du statu quo s'est manifestée publiquement de manière significative » selon Vivek Chibber. Or, cette colère diffère des mobilisations précédentes : elle a rapidement « dépassé la culture politique » et le mouvement a pris une portée internationale et « pluridimensionnelle, puisqu'il englobe tout à la fois des réalités économiques, culturelles et politiques » (pages 188-190). Inédit, le mouvement social de ces deux dernières décennies l'est également par ses formes organisationnelles et par « la jonction entre la classe ouvrière et les franges progressistes des classes moyennes » qu'il opère (page 197).

Par le passé, les partis ouvriers de masse et les syndicats ont constitué « le levier politique le plus efficace que le mouvement ouvrier ait jamais connu à l'époque moderne (…) ; par la suite le mouvement n'a jamais rien réussi à construire qui s'en approche, que ce soit en termes d'échelle, de portée, de profondeur ou d'ambition » (pages 182-183). Il n'est aujourd'hui pas plus possible de « revenir à l'ancien scénario, désormais caduc » que de recourir à « un nouveau scénario prêt à l'emploi » (page 195). Mais Vivek Chibber n'ébauche pas les préfigurations que prend – ou pourrait prendre – le mouvement social actuel et on reste quelque peu sur notre faim.

Des révolutions arabes de 2010-2011 aux récents soulèvements populaires de la gen Z, en passant par les insurrections au Liban, au Soudan, en Amérique latine et ailleurs, les révoltes sont nées et se sont développées en-dehors du lieu de travail. Peut-on encore parler d'un mouvement de la « classe ouvrière » ? Cela traduit-il la reconfiguration de celle-ci à l'aune du bouleversement des relations salariales et d'une forme nouvelle de désindustrialisation ? La portée « pluridimensionnelle » des révoltes ne fait guère de doute. Reste que celles-ci embrassent tout à la fois la vie chère et les inégalités, la corruption et la manière de gouverner, une soif de changement et de dignité, mais finalement peu les questions propres à la structure des rapports de travail dans les pays du Sud où l'économie informelle demeure majoritaire.

Les partis et syndicats, autrefois leviers efficaces du mouvement ouvrier, sont aujourd'hui généralement et largement périphériques aux soulèvements populaires. Constituent-ils désormais des obstacles ou peuvent-ils être recodés – à quelle condition ? – pour servir à nouveau comme instruments de lutte ? Enfin, comme le reconnaît l'auteur, dans « l'ensemble et jusqu'à présent, ce sont surtout des partis d'extrême droite qui ont bénéficié de ce revirement » (page 188). Comment comprendre que le consentement et la résignation aient pris cette forme offensive d'adhésion manifeste à des mouvements réactionnaires ou fascisants ? Et, surtout, comment les combattre ? Autant de questions laissées ici en suspens.

Cela n'empêche pas La matrice des classes sociales d'être un livre éclairant et stimulant qui a le radical avantage de refuser de prendre les travailleurs et travailleuses pour des imbéciles, en réfléchissant à partir de leur culture de résistance – et aux conditions de celle-ci – aux limites et au potentiel de leurs luttes pour en finir avec le monde capitaliste.

Frédéric Thomas

10.03.2026 à 08:53

Cybernétique et techniques de gouvernement

dev

Un lundisoir avec Ivan Bouchardeau

- 9 mars / , ,
Texte intégral (5523 mots)

En 1966, à la question « Qu'est-ce qui prend la place de la philosophie aujourd'hui ? », Heidegger répondit : « La cybernétique. »
Aujourd'hui nous invitons Ivan Bouchardeau, docteur en philosophie et enseignant à l'Université de Toulouse, pour son livre États d'esprit. Cybernétique et techniques de gouvernement (Champ Vallon). Son travail aborde frontalement la question à laquelle Heidegger répond à la volée. Il se confronte au difficile problème de la définition de la "cybernétique", cette science du contrôle et de la communication, cette "utopie de l'information", ou encore, étymologiquement, cette science du gouvernement (kubernétès, en grec : gouvernail).

À voir mardi 9 mars à partir de 20h

Dans son livre, Ivan Bouchardeau ne prend pas la cybernétique à la lettre, mais il la prend au sérieux, à la fois comme discours mythique dans les modalités de la science moderne opposant le chaos de l'entropie à l'ordre de l'information, et comme aboutissement de traditions pluriséculaires : pour les uns (Heidegger), la cybernétique venait se substituer à la philosophie en réalisant le Logos grec ; pour d'autres (Musso), elle était l'ultime incarnation de l'esprit depuis que l'idéologie chrétienne d'un dieu fait chair se serait répandu en occident. Pour d'autres encore, la cybernétique était le développement logique, nécessaire, et annoncé par Marx de la division sociale du travail en division cognitive du travail, et de la réification du capital en tant que technologie de la productivité mentale.
On y découvre (ou re-découvre) que la cybernétique ne fut pas qu'une tentative de science ou de mythification et de relance de la modernité après deux guerres mondiales, mais aussi un paradigme de gouvernement, une manière de faire tenir ensemble spontanéité contrôlée et planification douce, voire insensible. Ce paradigme fut mis en oeuvre tant par des socialistes, comme Allende au Chili avec le projet Cybersyn, que par les néo-libéraux qui y virent une méthode pour réaliser la main invisible du marché. Un ouvrage très riche, dont l'un des aspects les plus original est peut-être la mise en évidence du renversement de Heidegger par des apôtres de l'IA qui envisagèrent, il n'y a pas si longtemps, des « IA heideggérienne » dotées de leur être-au-monde.

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Voir les lundisoir précédents :

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

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Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

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Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

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Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

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Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

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Mohammed Kenzi, émigré de partout

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Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

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Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

10.03.2026 à 07:36

Gleichschaltung : La normalisation contemporaine de l'autoritarisme

dev
Texte intégral (2546 mots)

Dans ce brillant article, le sociologue Michalis Lianos propose d'analyser les conditions autant que le déploiement de cette nouvelle forme de l'autoritarisme qui se propage à travers le monde. D'un côté, la démocratie représentative dans sa forme agonisante, de l'autre l'individualisation extrême qui autorise à chacun une marge de liberté à la condition que son cadre ne soit jamais contesté. Et c'est tout le paradoxe de notre époque, que la fascisation s'accompagne du plus haut niveau de normalisation des existences.

L'autoritarisme génère des régimes de nature expansive. Aussi bien dans le sens social que dans le sens géopolitique.

Cela n'est pas la conséquence directe d'une ambition de dominer, mais d'un cadre des valeurs qui considère la mise en ordre du monde comme la prémisse indispensable d'une société saine. La condition tragique dans laquelle nous sommes entrainés, avec les trois grandes puissances mondiales sous un régime autoritaire, et la tentation de plusieurs sociétés européennes pour la culture autoritaire aussi, est la preuve d'un isomorphisme sociopolitique causé initialement par la perte de la maîtrise des classes inférieures sur l'espace social. Entre ceux qui arrivent à asseoir leur influence discursive dans le domaine public et ceux qui se sentent marginalisés en tant qu'arrière garde conservatrice, la rivalité se transforme en dichotomie des perspectives. Parvenir à faire taire, voire humilier, votre adversaire avec votre éloquence, le conduit à penser à d'autres moyens que la parole.

Ainsi, les paradoxes abondent : le Rassemblent National et autres mouvements semblables dans plusieurs pays européens, construisent leur discours sur la liberté de s'exprimer. Le régime étatsunien cherche à mettre de l'ordre par les armes auprès de son peuple en prétendant en même temps à la libération des Vénézuéliens, des Iraniens et peut-être d'autres peuples qui suivront. Le régime russe combat le fascisme ukrainien. Le régime chinois défend le libre-échange entre peuples…

Derrière tout cela se profile la version contemporaine de l'autoritarisme.

Communauté et individu

Il y a un demi-siècle, personne n'imaginait que le capitalisme innovant de pointe serait porté par une société dirigée d'une main de fer par un parti communiste. Car, personne ne pensait que l'on parviendrait à la situation où chaque humain se penserait comme une unité mesurant sa liberté à l'aune de sa propre expérience, et non pas de celle des autres. Ainsi, peut-on se concentrer aujourd'hui sur la sphère proche de sa propre expansion, sans avoir l'envie et le temps de s'intéresser à celle des autres. Cela convient aux gagnants de la concurrence sociale, les strates prospères et dirigeantes ; aussi, à ceux qui se pensent gagnants, par exemple les « progressistes » qui se satisfont de l'occupation intellectuelle de la sphère médiatique et numérique.

Mais les gagnants et les perdants partagent le trait commun, fourni par l'apport historique du capitalisme démocratique : l'individualité. En clair, l'individu a atteint l'étape où il ou elle prétend naturellement à une société qui lui convient sur tous les plans : idéologique, identitaire, organisationnel et symbolique. Ce qui est important alors n'est pas de coexister dans la molle tolérance social-démocratique, mais de parvenir à imposer à tou.te.s un monde qui nous ressemble. La polarisation donc augmente, car les arbitrages demeurent confiés à un pouvoir central de gouvernance. Du moment où une démocratie directe est toujours inaccessible, les issues de cette conjoncture sont limitées, comme nous l'avons déjà expliqué.

Un nouveau contrat autoritaire émerge : chacun est libre de tout poursuivre sur le plan individuel, à condition de ne pas contester les prémisses de la gouvernance systémique de sa société. Les piliers moraux du totalitarisme du XXe siècle ne sont plus nécessaires : la croyance en dieu, l'abstinence sexuelle, la politesse conventionnelle, le code vestimentaire, les normes familiales, la déférence en matière de statut, de classe, d'âge… appartiennent à un mode de contrôle social désuet. La liberté individuelle n'est plus de nature civique et réciproque, mais de nature expérientielle et personnelle. Elle est éprouvée en soi et pour soi, pas en société et pour la société. Alors, ce qui reste à l'individu est la délégation à une force qu'il ou elle imagine capable de ‘corriger' le monde, c'est-à-dire le formuler à son image.

Accéder à cette force est aujourd'hui la seule utilité de la communauté, propre aux hommes et aux femmes des classes inférieures qui ne peuvent pas se considérer adéquats par leur performance personnelle. Leur revenu est médiocre, souvent partiellement dépendant des allocations diverses. Ils et elles ne peuvent pas peindre leur autoportrait avec les couleurs vives de l'avant-garde. Ils ont besoin d'une communauté d'appartenance qui leur offrira un socle narcissique minimal, une estime de soi essentielle. Mais les moyens spontanés de construction communautaire ont disparu dans la société des individus ; ce qui conduit au besoin d'une médiation élitaire. C'est exactement cela qui explique qu'un milliardaire, héritier d'un empire immobilier et financier, peut représenter l'opposition au « système » et gagner par deux fois les élections aux Etats-Unis. Aussi, qu'un agent de l'Etat profond soviétique commande aussi bien le soutien populaire que l'obéissance des magnats de la finance et de l'industrie. Ou alors que plusieurs personnages truculents, brutaux ou, tout simplement, reconnaissables, remplissent aujourd'hui le rôle de ce que l'on évoquait antan par le terme weberien « charismatique » pour indiquer leur ascension autoritaire.

L'alliance sociale par l'ordre

L'alliage autoritaire s'oppose donc à la fois à la tolérance libérale, issue des Lumières, qu'à la radicalité avant-gardiste, prête à donner une légitimité identitaire à tous ceux qui la revendiquent en tant que libération symbolique, décoloniale ou autre. De cette façon, elle entraîne les conservateurs modérés dans son sillage, en leur prouvant qu'une posture pondérée, voire « éclairée », est inefficace dans une société où « chacun peut faire, croire ou se définir comme il veut ». Le contrôle d'un socle symbolique commun de pouvoir est perdu et personne ne peut prétendre à l'établissement des critères de vérité. Calcul mathématique et conspirationnisme en ligne se valent, tout comme action défensive légitime et bombardement indiscriminé des civils. Ce n'est pas que la lutte sociale s'est arrêtée, c'est qu'elle concerne désormais la définition libre et protéique de la nature de l'adversaire, selon les conjonctures, les personnages, les envies, et l'invention rapide des nouvelles controverses alimentant constamment l'instabilité des représentations sociopolitiques. Personne ne sait si le révolutionnaire d'hier se révèlera le complotiste d'aujourd'hui, le défenseur des droits le sexiste larvé, la passionaria féministe la ‘manageuse toxique' de son ONG, la victime de discrimination l'alliée d'un courant violent, intégriste ou séparatiste. Cela donne un nouveau sens à la célèbre observation de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste : « Tous les rapports sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de croyances et d'idées admises et vénérées se dissolvent ; celles qui les remplacent deviennent surannées avant de se cristalliser. Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané ; et les hommes sont forcés, enfin, d'envisager leurs conditions d'existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés. » Car, si nos auteurs se sont clairement trompés sur le potentiel révolutionnaire égalitariste de cette incertitude et l'élasticité formidable du capitalisme, ils peuvent nous être utiles pour comprendre la réussite de ce dernier par sa capacité à enfler l'individu au point où la maîtrise de la vérité devient son terrain de jeu politique.

C'est ainsi que nous arrivons à l'ordre, aussi bien symbolique qu'opérationnel, en tant que jonction des catégories sociales qui différent sensiblement. La dynamique autoritaire exprime une combinaison des forces divergentes qui s'orientent vers la ‘réparation' d'une société sans centre axiologique ni pratiques communes largement admises. La mise en ordre, la coordination – bien identifiée par le NSDAP comme indispensable à l'assise de son pouvoir – implique aujourd'hui non pas un effet totalitaire généralisé, mais un alignement des forces opérationnelles d'une société avec le projet autoritaire. Rapidement, grandes entreprises et institutions du marché se rapprochent de la vague autoritaire pour ne pas se trouver dans le viseur des gouvernements précisément soutenus pour imposer cette collaboration. De la disparition inexpliquée de Jack Ma à l'alignement trumpiste des colosses de la Silicon Valley et le rapprochement discret de l'entrepreneuriat français « républicain » au Rassemblement National, on constate le fonctionnement renouvelé de l'autoritarisme. La gleichschaltung contemporaine est une standardisation laissant à l'individu son espace de consommation libre et d'intimité sans contrôle, en assurant que ses liens aux autres ne puissent mettre en question des principes organisationnels collectifs qui s'opposent, parfois frontalement, aux principes des choix individuels.

Deux niveaux politiques coexistent de cette façon, sans oppression totalitaire. D'un côté, la liberté expérientielle sur le plan personnel, et de l'autre, l'autorité de gouvernance qui peut plaire ou déplaire à certains, mais ne peut être mise en question sous peine de répression ciblée et lourde [1]. Le message est clair : vous pouvez faire tout ce que vous souhaitez à condition de ne pas obstruer la réalisation d'un ordre qui remet en place une vision forte, tutélaire et sans scrupules, du pouvoir. Le cadre se clarifie à partir de ce modèle sur tous les plans. La loi, les institutions, le secteur public et le secteur privé sont des instruments du mandat autoritaire : maintenir l'ordre dans une collectivité dont une partie conséquente craint la fragmentation. L'allégeance de tous, ou même la conformité active, ne sont pas requises. Il suffit de ne pas gêner.

Du point dans le temps où nous nous trouvons, ce compromis semble rajeunir l'autoritarisme avec grand succès. Car, du moment où les citoyen.ne.s s'expriment comme elles le souhaitent, voire critiquent ouvertement, la dynamique de rupture politique est affaiblie. Les humains réagissent sérieusement en majorité quand ils sont réprimés ou démunis ; seuls les idéologues le font par principe civique. Ainsi, avec un niveau de consommation et une marge d'action soutenables, l'autoritarisme augmente sensiblement son périmètre d'application, comme en Italie et en Hongrie, sans que les tensions provoquées ne conduisent à un conflit collectif violent, c'est-à-dire une guerre civile. Le modèle devient tolérable et s'exporte en s'ajustant au cadre socioculturel, comme en Argentine ou précédemment au Brésil.

Le domino géopolitique et la conversion à la position de l'ennemi

Il est faux de supposer que cette configuration politique est inefficace. Au contraire, elle équivaut à une exploitation du pouvoir à grande échelle, une gleichschaltung opportuniste, cherchant à transformer ses ressources en piliers de mise en ordre, au niveau géopolitique aussi. Par exemple, on constate la politique apparemment absurde par laquelle les Etats-Unis cherchent à reprendre la main sur le globe en utilisant le dernier avantage incommensurable qui leur reste, la puissance militaire. Making America Great Again est un mandat qui implique des actions impensables par un régime non autoritaire, réalisées actuellement avec la plus grande facilité à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Poursuivre brutalement les étrangers dans les rues, intervenir sans hésitation dans les programmes des universités, capter ou éliminer des chefs de gouvernements hostiles au nom de la démocratie, et même tenter l'achat forcé du Groenland, semblaient des fictions géopolitiques grotesques. Elles se réalisent aujourd'hui en abolissant d'un revers de main le cadre juridique et les conventions diplomatiques des rapports internationaux, et en affirmant ainsi que la mise en ordre du monde est légitimement la première priorité d'un mandat autoritaire.

La réussite pratique de cette légitimation est en elle-même un problème, puisqu'elle conduit inévitablement à la coalescence toujours plus étendue des forces demandeuses d'une communauté ordonnée. Mais elle est un problème encore plus grand, car elle convertit les adversaires de l'autoritarisme aux méthodes autoritaires. Peu d'attention est porté au phénomène que nos ennemis nous convertissent, surtout quand ils nous vainquent [2]. Mais il suffit de regarder brièvement les évolutions géopolitiques actuelles pour comprendre comment le couple autoritarisme-violence supplante de plus en plus le couple démocratie-paix. Loin d'une coïncidence, cette transition est due aux problèmes de la démocratie elle-même, qui dans sa forme agonisante « représentative » ne convient aucunement à la société de l'individualité triomphante. Seule une démocratie respectant l'idée que l'individu se fait de ses besoins et de ses choix dans chaque domaine peut paraître assez convaincante pour éloigner la quête de l'ordre et les conditions polarisantes qui la nourrissent. Notre retard sur ce plan, ne peut qu'alimenter la diffusion de ce nouvel autoritarisme auquel les plus puissants convertiront les plus faibles, jusqu'à ce que la quête de l'ordre conduise peut-être au désordre de la destruction massive.

Notre course politique contre la montre ne doit pas donc se concentrer sur la lutte d'un face-à-face contre l'autoritarisme, lutte qui le nourrit, mais sur l'approfondissement de la démocratie, qui le rend inutile.

Michalis Lianos


[1] Un excellent exemple très récent est l'amende imposée à la section étatsunienne de Greenpeace par un tribunal de Dakota, amende qui équivaut par sa hauteur à la mise en faillite de l'Association.

[2] Pour une analyse, v. Conflict and the Social Bond, p. 82sq.

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