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06.01.2026 à 09:29

Une étiquette qui se décolle, le polar

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A propos de Politiques du polar de Lucie Amir et de Sicario bébé, de Fanny Taillandier

- 5 janvier / , , ,
Texte intégral (3275 mots)

À quoi sert la littérature, on en aura une illustration en juxtaposant la lecture d'un beau roman et celle d'un texte de théorie littéraire, car c'est en réalité le second qui sera analysé par le premier. Par exemple, après avoir été remué en profondeur par le Sicario bébé (Rivage) de Fanny Taillandier, on ne pourra pas lire Lucie Amir et son Politiques du polar (Amsterdam) sans déconstruire l'objet même de sa recherche. Car polar et politique partagent aujourd'hui la situation paradoxale d'être partout, c'est-à-dire nulle part.

1. Le monde comme polar et le monde du polar

La fiction contemporaine s'incarne souvent dans des productions, livres, séries, films, auxquelles on peut accoler l'étiquette « polar », et cela dans des proportions telles qu'on peut se demander si parler de ce genre comme d'une réalité à part du reste de la création culturelle a encore du sens. A quoi il convient d'ajouter que, de l'affaire Epstein aux assassinats d'oligarques russes, des origines du Covid aux arrière-plans du 7 octobre, l'imaginaire contemporain est largement structuré autour de mystères riches en rebondissements et où le crime occupe une place centrale, au point qu'on a pu dire que le complotisme était, non pas la conscience prolétarienne de notre temps comme l'ont suggéré quelques hurluberlus, mais bien la transposition en politique des structures du polar. De sorte qu'on peut voir dans le polar non pas un reflet du réel, mais bien l'une des composantes principales d'un réel dont les causes sont, comme dans l'archétype du film avec enquêteur en imper, entourées d'un brouillard artificiel. Que le brouillard du complotisme soit artificiel n'enlève rien à sa réalité. Et pourtant, on a toujours et même plus que jamais des festivals, des collections, des critiques pour défendre l'idée d'une identité spécifique et bien délimitée du genre. Réduction qui fait que, tout en baignant comme tout le monde dans l'imaginaire du polar, certain.e.s peuvent aujourd'hui prétendre n'en lire jamais.

Il faut dire que la non-lectrice de polar qui souhaiterait se renseigner risquerait d'avoir à subir le discours volontiers porté par un journalisme paresseux et quelques organisateurs de salons, selon lequel le polar serait par nature une littérature politique et contestataire. Contre ce stéréotype, le livre de Lucie Amir fournit heureusement de solides arguments. Dès les premières pages, elle nous avertit que « l'image tenace du polar contestataire tend à occulter » un terrain culturel contemporain « conflictuel et confus » soumis à un « processus de dépolitisation et de re-politisation du genre. La repolitisation du polar passe par son institutionnalisation. Celle-ci amène un imaginaire politique nouveau, modéré et pluraliste, conciliateur plus que contestataire. » A ce point, le lecteur habituel de Lundi Matin, ennemi résolu (du moins c'est qu'on souhaite) du capitalisme, sa société industrielle et sa civilisation, pensera que la messe est dite, qu'on le connaît, cet imaginaire « modéré » et « conciliateur » véhiculé par les institutions. C'est celui de l'extrême-centre qui, de mitterrandisme en macronisme, a accompagné l'abandon de toute perspective de rupture avec le capitalisme, ouvrant grand les portes au glissement mondial vers l'extrême-droite. Mais on aurait tort de s'arrêter à ce jugement, certes juste mais un brin sommaire, et de ne pas lire la suite.

Amir ancre solidement son analyse dans le passé du genre : une littérature feuilletonesque qu'elle définit comme « légère et consommée pour le pur plaisir ». « Le polar français trouve ses origines dans les « mauvais genres » populaires et industriels, qui émergent [au 19e siècle] : l'aventure, le fantastique, le récit criminel » tels que les expérimentent Dumas, Balzac, Sue. Pour reprendre les mots de l'autrice citant Sainte Beuve, c'est une littérature destinée à flatter « le besoin pressant de vivre ». Cette littérature dite du « divertissement » aura servi de repoussoir à la « vraie littérature » que ses exigences esthétiques rendraient désintéressée par essence. Les intellectuels progressistes, école de Francfort en tête, n'auront pas arrangé les choses avec leurs théorisations sur la culture de masse. Après la deuxième guerre mondiale, « le polar leur offre l'un des meilleurs exemples de l'industrie culturelle » qui abolit « l'autonomie potentielle de l'œuvre d'art au profit du « primat de l'effet » ». Ensuite, « à l'orée des années 1970, la figure de Jean-Patrick Manchette inaugure un rapport un peu différent à cette condition. »

De Manchette, j'ai déjà dit ici l'importance qu'il a eu pour le roman noir contemporain et en quoi son esthétique se voulait le fruit d'une vision du monde marquée par la radicalité révolutionnaire. A partir des années 70, d'autres voix issues de la grande secousse de 68 se sont fait entendre. La critique s'est empressée de les regrouper sous l'appellation du « néo-polar », que Manchette avait lancée, mais sans percevoir la charge d'ironie qu'il y mettait. Il avait en effet repris à son compte un procédé très en vogue chez les situs, consistant à ajouter le suffixe « néo » aux produits nouveaux lancés par la société du spectacle, pour mieux dénoncer leur inauthenticité, à la suite d'un Debord moquant les « néo-tomates » sans goût. On voit que, dans l'esprit de Manchette, l'appellation n'avait pas vraiment vocation à fonder une école littéraire. Il a pourtant été sacré par le journalisme en « père du néo-polar ». Lucie Amir signale ce hiatus mais peut-être sans s'y attarder suffisamment. On y reviendra donc.

Le néo-polar, écrit-elle, « sonne le glas du populaire. Sophistiqué, politisé, le roman noir attire des publics plus diversifiés socialement, éveille l'intérêt des universitaires. Ces changements sociologiques et esthétiques occasionnent un renouveau éditorial remarquable dans les années 1990 et 2000, sur la base d'une conception plus artistique du genre, qui se déploie dans toute l'édition généraliste. De là, le leit-motiv du polar littéraire « qui n'est pas un sous-genre », si cher à la critique spécialisée et aux éditeurs contemporains de polar. Comme on pourra le lire dès lors dans la presse, le genre a « acquis ses lettres de noblesse » ». Par « populaire », la chercheuse entend ce secteur de la production littéraire explicitement axé sur le pur divertissement.

Il me semble qu'on pourrait raconter le changement sociologique de manière à la fois plus précise et plus abrupte : dans les années 50, le polar, vendu à de très grands tirages dans des collections bon marché, est une littérature de prolos, lue aussi par le reste de la population, puis dans les années 60-70, les habitudes culturelles changent, la grande déploration sur le fait que « les gens ne lisent plus » commence, les prolos préfèrent le Maigret de la télé à celui du livre [1] et le polar devient la littérature d'une petite bourgeoisie intellectuelle qui se distingue des ouvriers et des petits employés moins par son revenu que par son capital culturel. La « littérature de divertissement » offre à la fois un accès plus facile à la lecture que la littérature générale contemporaine et permet tout de même d'affirmer une distinction, en particulier dans la société française où le livre demeure placé tout en haut de la hiérarchie culturelle. C'est à juste titre qu'Amir insiste sur un virage amorcé par l'industrie du polar au début des années 90. Tout en adoptant le discours sur le « roman noir » censé être plus « artiste » comme disait Manchette et capter un public en mal de distinction culturelle, les éditeurs déploient une stratégie en deux temps : première publication dans un grand format consacrant les « lettres de noblesse » du polar avant un passage en poche où l'on voit réapparaître des étiquettes (« thriller » ou « policiers ») qui rappellent la grande époque de la littérature populaire des années 50, sans jamais qu'on y retourne en termes de tirages. Comme je l'ai raconté ici à propos d'une tentative de suite contemporaine quelque peu incongrue de la série du Poulpe, il y avait, derrière le lancement de cette dernière en 1996 par J.-B. Pouy, Patrick Raynal et moi-même le sympathique fantasme de ressusciter la « littérature de gare ».

Malgré cette tentative de jouer sur les deux tableaux, le champ du polar résisterait moins bien à l'érosion de la lecture et serait donc moins profitable pour l'industrie, s'il n'y avait pas tout un ensemble de dispositifs de promotion dont Lucie Amir offre une analyse originale et bien documentée [2]. Elle insiste notamment sur le rôle de « médiation culturelle » attribué au polar par les diverses administrations et organisations quadrillant la culture en France. Salons, résidences, interventions en milieu scolaire et en bibliothèques, ateliers d'écriture donnent la possibilité à quelques dizaines d'autrices et d'auteurs de polars, avec leurs collègues d'autres genres (« Jeunesse », « Imaginaire »), la possibilité d'arrondir leurs fins de mois (qui en ont souvent besoin : à l'exception d'une poignée de best-sellers, la nécessité d'autres sources de revenus s'impose aux littérateurs). Contre de modestes rémunérations fixées par le Centre national du livre, ils jouent un rôle d'animateurs culturels, pour reprendre un terme plus ancien mais plus clair que celui de « médiateur ».

Coïncidence ? Cette absorption institutionnelle du polar est concomitante d'un changement dans le discours des autrices et auteurs. Celleux qu'a interrogé Amir rejettent à présent l'étiquette du « néo-polar » et à travers elle, l'idée d'une « littérature engagée ». La chercheuse reprend ensuite à son compte une nouvelle appellation proposée par un éditeur qui, lors de son passage à la tête de la Série noire, a incarné le changement d'époque : ce qui serait la marque du polar aujourd'hui serait le « réalisme critique ». Qui décrit le monde tel qu'il va mal mais ne prend pas partie. Cette sorte de neutralité serait démontrée par l'ambiguïté des personnages de flics très souvent au centre des narrations polareuses, flics en crise et mal à l'aise avec les règles et procédures de leur métier, mais flics efficaces quand même puisqu'ils débusquent très généralement le criminel. Amir y voie le reflet d'une demande de bon flic démocratique qui serait présente dans la société derrière les critiques qu'on adresse aujourd'hui à la police réellement existante. Point de vue qui appelle plusieurs remarques.

D'abord, en ce qui concerne l'enquêteur, son aspect atypique, amoral ou en crise, bref tordu, n'est pas une nouveauté : le cocaïnomane Sherlock Holmes, le TSA Rouletabille, le manipulateur sans scrupules qu'est le Continental Op de Hammet, l'anar Nestor Burma et même le post-prandial Maigret ou l'attachant Montalbano sont moins guidés par l'obsession de la loi à faire respecter que par le souci de la vérité à établir. Ensuite, la critique sociale n'a pas attendu 68 pour s'immiscer dans le genre, que ce soit intentionnellement avec un auteur comme Jean Amila (Jean Meckert) ou implicitement jusque dans les romans de gangsters d'après-guerre (Touchez pas au gribi). Troisième point : on ne peut qu'être frappé par la présence toujours plus importante de vrais flics, à la retraite ou pas, dans le polar français, ses collections et ses salons. Cela peut donner de l'excellente littérature (Hugues Pagan) comme de la pire, avec ce récent prix du Quai des Orfèvres qui raconte les exactions de l'ultragauche contemporaine en produisant un puissant effet de comique involontaire [3]. Dernière remarque : la thèse de la demande de bons flics qui serait présente dans toute la société mériterait d'être nuancée suivant les catégories de population. On peut sans mal imaginer qu'on la découvrirait différente, selon qu'on la chercherait chez les jeunes des quartiers populaires, dans les milieux caractérisés ultragauche par la DGSI, ou chez les retraité.e.s actif.ve.s qui fréquentent les salons ou assistent aux rencontres en bibliothèques. La prise en compte des tensions collectives, des affrontements sociaux, et donc éthiques, qui minent la culture du consensus, est sans doute ce qui manque à cette promotion d'un idéal républicain auquel Lucie Amir semble céder à la fin de son livre, en le posant comme horizon indépassable de la conscience polareuse d'aujourd'hui. En un moment où la crise budgétaire va fournir à des dirigeants politiques en pleine radicalisation vers l'extrême-droite une bonne occasion pour couper les chiches subsides dont survit le prolétariat des polareux transformés en animateurs culturels, celui-ci aurait tout à gagner à se poser à nouveaux frais la question du point de vue « dégagé » d'où il prétend parler. Et de s'orienter peut-être davantage consciemment en fonction de l'effet qu'il souhaite avoir sur la société.

C'est ici le moment de citer Un article de Mediapart : « Donc il s'agira d'observer des œuvres non pas pour essayer de leur mettre des étiquettes mais pour comprendre ce qu'elles nous font, et ce qu'elles nous font faire. Voilà une redéfinition de la littérature engagée, qui n'est pas engagée parce qu'elle traiterait de telle ou telle question, mais par la manière dont elle nous (libraires, élèves, lecteurs et lectrices, critiques…) engage, par la manière dont elle peut par exemple modifier un public, dont elle nous mobilise. »

Le roman de Fanny Tallandier, Sicario Bébé, comporte la préparation d'un assassinat, le vol du butin d'un narcotrafiquant, une fusillade. Doit-on pour autant lui coller l'étiquette « polar » ? Nous allons montrer en quoi la question importe peu, du moment que ce qui le porte, c'est le « besoin pressant de vivre », ce besoin méprisé par Sainte-Beuve et qui nous mobilise.

Suite au prochain numéro…

Serge Quadruppani


[1] Effet miroir : aujourd'hui, en France comme en Italie, Montalbano, le Maigret sicilien d'Andrea Camilleri est connu surtout dans sa pâle copie de série télé, davantage pâlie encore dans la v.f.

[2] Revenant sur la guerre de calomnies qu'un micro-Béria a mené contre moi pendant une décennie (cf. mon Histoire personnelle de l'ultragauche chez Divergences et une ancienne mise au point ici), Lucie Amir, écrit qu'en juin 2001, j'en serais « venu aux mains » avec Daeninckx, et que ce festival de la Bastille aurait été le dernier. J'ai adressé un mail rectificatif à la chercheuse :

« A la Bastille, Daenincxk et moi n'en sommes pas du tout venus aux mains. Je ne me suis jamais approché à moins de quatre mètres de lui. A l'origine de cette affaire qui semble avoir traumatisé tant de monde (…), il y a un refus de subvention à une radio libre présidée par Guy Dardelle (auteur par ailleurs d'un polar Un traître chez les totos chez Babel Noire) par une commission sous l'influence directe de DD qui voyait des négationnistes partout. Dardelle, Delteil, Rajfus (oui, le fils de juifs envoyés au Vel d'Hiv, un ami) voulaient s'expliquer une bonne fois avec lui, Rajfus est venu s'asseoir à la tribune où DD allait prendre la parole, DD s'est levé pour partir, des gens, surtout des copains de Dardelle se sont levés et l'ont entouré pour l'apostropher et l'empêcher de partir. C'est une amie à moi qui l'a aidé à se dégager et à se barrer par l'arrière en ouvrant la toile du barnum : amis et adversaires de DD s'engueulaient. De là où j'étais j'ai tout vu et personne ne l'a frappé, contrairement à ce qui a été prétendu. Mon rôle a seulement consisté à crier : 'laissez-le, laissez-le, il serait trop content de jouer les martyres'. De fait, c'est ce qu'il a tenté. Guy a publié un livre : Le martyr imaginaire, où tu trouveras le détail des origines de l'histoire. Celle-ci m'est apparue ensuite comme un cas exemplaire de fragilité du témoignage humain. (…)
Ça n'a pas été le dernier festival à la Bastille, il y en a eu au moins encore un, durant lequel l'organisateur principal, Moreau, libraire du faubourg Saint Antoine, a refusé l'accès à Thierry Jonquet qui était aussi en polémique avec DD au sujet de sa chasse aux négationnistes. A ce propos, je m'étonne de son absence de ton livre. En termes de lectorat, il avait au moins autant d'importance que DD et en termes de qualité du texte, il est à mes yeux bien au-dessus.
Tout cela peut paraître, est sans doute bien dérisoire, mais ce que la chasse aux sorcières de DD a produit comme dégâts humains sur pas mal de gens traînés dans la boue (…) est aujourd'hui difficile à imaginer.
Sinon, je te renouvelle mes compliments pour cette synthèse brillante et discutable, comme toutes les bonnes synthèses, et je me réserve donc de la discuter dans mon papier »
Dans ce mail, au fond, le plus important est sans doute d'avoir relevé l'absence de Thierry Jonquet.

[3] Communiqué des éditions Fayard : « Le lauréat a été proclamé dans les murs de la Direction de la Police Judiciaire par le préfet de Police, M. Patrice Faure, en présence du ministre de l'Intérieur, M. Laurent Nuñez, des vingt-trois membres du jury présidé par le directeur de la Police Judiciaire, M. Fabrice Gardon, de la petite fille du fondateur du prix, Agnès Catineau et du parrain de la 80e édition, l'acteur et réalisateur M. Guillaume Canet. »

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