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28.05.2026 à 11:00

Le racisme dans tous ses états

À l’heure où les discours et les déclarations racistes pullulent dans nos démocraties par la bouche d’intellectuels autoproclamés invoquant Darwin ou tout autre discours scientifique sorti de son contexte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards-Grossi reviennent sur trois siècles de théories racialistes. Longtemps portées par des médecins, ces théories ont permis de justifier autant l’esclavage que le génocide des Herero et des Nama. Si la science a depuis montré que la notion de race n’avait pas de sens, les logiques de déshumanisation et discours inégalitaires ne cessent de revenir. Plus qu’un travail d’histoire, les deux chercheuses montrent à quel point le racisme scientifique et médical est un fait social contemporain contre lequel il est difficile de lutter, puisqu’il s’appuie sur des décennies de stéréotypes contre lesquels il devient plus qu’urgent de se dresser.   Nonfiction.fr : Vous êtes respectivement sociologue et historienne, quel était l’intérêt pour vous de croiser vos approches et comment est né ce projet ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons réfléchi à ce projet lors d’un séminaire de recherche dans lequel nous étions invitées toutes les deux. La discussion entre histoire et sociologie est donc née, pour nous, à partir de la question des liens entre race et médecine. Le constat de la pérennité, actuelle, de nombreux préjugés raciaux autour de la résistance à la douleur, apparus pendant l’esclavage et renforcés durant la colonisation, a nourri notre réflexion. Nous avons eu l’idée d’écrire un texte, qui s’est transformé en ouvrage, autour de la genèse de l’idée de race en médecine et de ses héritages dans les imaginaires et les pratiques de soin aujourd’hui. L’histoire permet, selon nous, d’analyser les racines des stéréotypes et discriminations racistes et les modalités de construction et de diffusion de ces savoirs, et la sociologie contribue ensuite à mettre en lumière les mécanismes et les rapports sociaux de la domination, dans une perspective plus actuelle. Il s’agit ainsi, par ce croisement disciplinaire, d’étudier les modalités de construction de la race, dans les sciences et notamment en médecine, et de mettre en exergue ses effets encore actuels dans nos sociétés et plus particulièrement au sein du corps médical. Élodie Edwards-Grossi : Là ou l’histoire permet de remonter à la genèse des théories sur la race en médecine et en sciences naturelles, les outils de conceptualisation de la sociologie permettent de travailler les questions de circulation et de résurgence de ces théories. Nous nous sommes par exemple intéressées à retracer les réseaux professionnels auxquels ces auteurs avaient accès. Ces réseaux permettent d’assurer une grande circulation à leurs théories, abondamment citées, et de voir leurs typologies triompher dans les arènes scientifiques, politiques et médiatiques. Sans livrer une analyse exhaustive de tous les écrits ayant essaimé depuis le XIX e siècle en France et à l’étranger sur le sujet de la race en médecine et en biologie, nous avons pu montrer qu’il existait des systématicités dans les modalités de circulation et de réappropriation de ces écrits, à travers les époques. Nous avons pu identifier que les médecins, biologistes et naturalistes qui soutiennent activement ce type d’argumentaire, visant à classer la population humaine et à la hiérarchiser, présentent un profil social et professionnel relativement similaire : des hommes, blancs, ayant acquis des positions universitaires prestigieuses, qui, tout en évoluant dans des réseaux professionnels bien établis, n’hésitent pas à sortir de leurs propres champs disciplinaires (en psychologie, médecine, biologie, zoologie) pour citer des écrits produits avec d’autres méthodes, et soutenant leurs prétentions idéologiques à partir de cas uniques dont ils généralisent les résultats.   Pour quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience, ce titre, « Le racisme scientifique et médical », peut sembler contradictoire. Quels liens historiques la science et la médecine entretiennent-elles avec le racisme ? Delphine Peiretti-Courtis : Les scientifiques, et notamment les naturalistes tels que Carl Von Linné au milieu du XVIII e siècle, inventent le concept de race humaine et divisent l’humanité en catégories raciales. Les inégalités sociales se voient ainsi naturalisées par les scientifiques. L’esclavage puis la colonisation sont alors légitimés par des scientifiques qui soutiennent l’idée d’une hiérarchie naturelle, raciale et biologique, des populations. Dans le sillage des naturalistes européens, ce sont des zoologistes, des botanistes, des médecins, des anatomistes, des chirurgiens, des biologistes et des anthropologues qui tentent de classer l’humanité en groupes raciaux. Les médecins, experts des corps, des âmes et des sociétés aux XVIII e et XIX e siècles, et producteurs de savoirs, jouent un grand rôle dans les recherches en raciologie et dans les classifications raciales qui s’érigent. Ils contribuent ainsi, largement, à produire des hiérarchies entre les groupes humains et à légitimer des entreprises politiques et économiques majeures telles que la colonisation pour les pays européens, ou l’esclavage et la ségrégation raciale aux États-Unis. Les médecins sont proches du pouvoir, en tant que détenteurs du savoir d’une part, mais également car ils intègrent souvent, eux-mêmes, les cercles politiques de leur temps, tels que Broca, Haeckel ou Cartwright, ou entretiennent des liens étroits avec les milieux politiques. Élodie Edwards-Grossi : Nous montrons dans le livre que l’arène scientifique a depuis longtemps facilité la circulation des théories inférant une prétendue différence biologique entre des groupes de populations humaines en sciences et en médecine. Cette circulation s’amorce entre le XIX e siècle et le début du XX e siècle, période durant laquelle il existait un consensus vis-à-vis des classifications naturalistes et hiérarchisantes organisées par des savants comme Buffon ou Paul Broca en France, ou encore Louis Agassiz ou Josiah Nott aux États-Unis. Ce n’est qu’au XX e siècle avec l’émergence de l’anthropologie sociale, ou encore avec la préparation des déclarations de l’Unesco sur la race entre les années 1950 et 1960, qui condamnent fermement les usages biologisant de la catégorie de race, que ces théories ont été marginalisées au sein des arènes scientifiques institutionnelles. Toutefois, l’on peut observer que certaines de ces théories, loin d’être des pseudosciences, puisque arrimées historiquement à des disciplines scientifiques relativement bien établies depuis le XIX e siècle, ont laissé des traces dans les enseignements voire dans la recherche fondamentale au sein de plusieurs disciplines : certaines publications sont, certes, tombées dans l’oubli mais d’autres ont continué d’être citées sur plusieurs générations. C’est le cas, par exemple, des travaux de J. Marion Sims, un médecin et chirurgien originaire de la Caroline du Sud, aux États-Unis, qui au XIX e siècle s’était abondamment exprimé sur la supposée résistance à la douleur des femmes noires esclavagisées, qu’il opérait sans anesthésie. Sims était encore reconnu pour l’ensemble de son œuvre dans l’ I nternational Urogynecology Journal en 2018, une revue médicale lue par les experts en urologie et en gynécologie du monde entier.   Certains de ces travaux ont été exhumés par des chercheurs plus contemporains, comme John R. Baker. Comment ces chercheurs assoient-ils leur légitimité et comment la communauté scientifique conteste-t-elle, ou non, leurs écrits ? Delphine Peiretti-Courtis, Élodie Edwards-Grossi : Dans son livre Race , publié en 1974, le zoologiste John R. Baker défend l’idée que des groupes humains définis en tant que « races » sont inégaux d’un point de vue biologique. Paradoxalement, Baker fait paraître son livre à une époque où la quasi-totalité de la communauté scientifique s’était rangée derrière les déclarations de l’Unesco. Baker livre une pensée anachronique, se mettant en quête de preuves matérielles et visibles de la réalité biologique de la race, qu’il traque sans relâche dans toutes les parties du corps, s’inspirant des travaux en craniométrie et des taxinomies employées par William Ripley et Armand de Quatrefages au XIX e siècle, alors même que leurs écrits n’étaient plus cités par leurs pairs contemporains. Dans le livre, nous montrons que Baker ne cherche pas nécessairement à gagner la reconnaissance de ses confrères. En retraite au moment de la publication du livre et n’ayant pas gravi tous les échelons professionnels qui lui auraient permis de devenir professeur en chaire à l’université d’Oxford, où il enseignait depuis les années 1930, Baker s’affranchit des normes de citations en vigueur dans sa discipline puisqu’il renoue avec des travaux battus en brèche et sans grande légitimité scientifique. Ce faisant, Baker revendique une position de neutralité scientifique et voit d’un mauvais œil les travaux en sciences sociales, et notamment en anthropologie sociale et en sociologie insistant sur les effets sociaux du racisme, allant même jusqu’à se considérer comme victime de cette nouvelle bien-pensance. De manière parallèle, il se tourne vers des cercles politiques où ses théories ont une bien meilleure chance d’être diffusées, notamment la South Africa Society, qui dans les années 1970 soutient depuis Londres le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Cette tension, entre revendication d’une forme d’apolitisme, appui sur des réseaux académiques bien définis, usage de stratégies d’auto-victimisation voire dénigrement des sciences sociales et des cercles scientifiques ne lui étant pas acquis, rappelle la trajectoire d’autres scientifiques ayant été déchus de leurs titres universitaires pour leur soutien à des théories similaires, mais continuant, à se présenter vis-à-vis du grand public comme des experts de leur domaine : on peut citer l’exemple du politologue Tatu Vanhanen et du psychologue Richard Lynn, qui, après la parution d’écrits relatant une soi-disant inégale répartition de l’intelligence dans la population humaine, classée par groupes ethno-raciaux, ont vu leurs théories être âprement critiquées par leurs pairs universitaires. Cet opprobre ne leur avait cependant pas barré la route pour continuer à faire parler d’eux et de leurs théories dans les médias et en ligne.   Ces théories, et ceux qui les portent circulent d’un pays à un autre, notamment pour être légitimées. Quels pays apparaissent comme des relais dans la diffusion de ces travaux ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons étudié, dans notre ouvrage, les circulations internationales des théories raciales aux XIX e et XX e siècles, et nous avons constaté, au fil de nos recherches, que les pays impérialistes étaient en relation les uns avec les autres, produisaient des savoirs sur les races humaines, s’échangeaient des thèses, des méthodes et des outils destinés à faire avancer ces connaissances raciologiques. Au-delà des méthodologies et des modalités de production des savoirs qui étaient similaires, car les chercheurs de ces différents pays s’imitaient et se citaient les uns les autres, les mises en œuvre concrètes de ces théories étaient également identiques. De la France à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l’Allemagne, au Canada, à l’Afrique du Sud ou encore au Japon, l’impérialisme a nourri les travaux scientifiques sur les races humaines et ces recherches ont permis, ensuite, de légitimer des projets politiques et économiques, l’exploitation, la conquête et la soumission de peuples définis comme inférieurs par la science. Élodie Edwards-Grossi : Ces théories ne se diffusent néanmoins pas partout et à toutes les époques de manière égale. Dans le livre, nous montrons l’existence de canaux de diffusion spécifiques des théories prônant le différentialisme racial en médecine et en sciences selon des contextes linguistiques et à des moments historiques particuliers : par exemple, entre la Louisiane et Paris au XIX e siècle, ou encore, entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre au XX e siècle. Le cas de la Louisiane illustre bien cette double disposition. Premièrement, les nombreux échanges entre les médecins de la Nouvelle-Orléans et Paris s’expliquent par le fait qu’il s’agit de deux villes francophones. Deuxièmement, ces échanges débutent juste avant l’abolition de l’esclavage en Louisiane, dans un contexte où les théories médicales vont asseoir la légitimité du régime esclavagiste, venant défendre la supposée inégalité des races, à une époque où l’esclavage est profondément remis en question par les États du Nord, qui sont des États libres. À Paris, les théories sur la fièvre jaune qui ont été fondées dans le contexte louisianais vont être reprises par des médecins investis dans la conquête coloniale dans des territoires comme la Martinique, où ils sont appelés à statuer sur la santé et l’efficacité de la main-d’œuvre indigène. Les deux contextes et climats vont d’ailleurs sans cesse faire l’objet de parallèles dans les revues médicales, afin de déceler si les travailleurs martiniquais peuvent tomber malade ou se montrer résilients face à la maladie. Leurs états sont alors scrutés et comparés à celui des personnes noires en Louisiane affrontant des épidémies de fièvre jaune dans les années 1950. On voit bien ici en quoi la circulation internationale de ces théories sous-tend l’organisation de l’exploitation de la force de travail des travailleurs esclavagisés et colonisés, dans des contextes toutefois différents.   L’ascension du conservatisme social et politique provoque la multiplication de déclarations racistes liant le racisme à des critères relevant du champ médical, comme Donald Trump qui affirmait que la venue de sans-papiers empoisonnait le sang étasunien. Dans quelle mesure ce genre de déclarations sert-il des projets politiques radicaux ?  Delphine Peiretti-Courtis : Les liens très étroits noués entre la science et le politique au cours des XIX e et XX e siècles ont contribué à la légitimation de projets de grande ampleur, tels que l’esclavage et la colonisation orchestrés par les puissances impérialistes européennes, l’Apartheid en Afrique du Sud, la ségrégation raciale aux États-Unis, le génocide des Hereros et des Namas dans le Sud-Ouest africain (Namibie actuelle), puis celui des Juifs et des Tziganes en Europe, ou encore des pratiques eugénistes et des expérimentations médicales diverses, telles que celles pratiquées dans l’unité 731 en Mandchourie, sous le prétexte de la race et avec l’aide de la science. Si l’Histoire a révélé, à plusieurs reprises, les effets tragiques de ces relations entre la science des races humaines et le pouvoir, le temps présent nous montre que ces liens n’ont hélas pas entièrement disparu. Certains scientifiques tentent, dans chacune des aires géographiques dans lesquelles la raciologie a été développée de manière approfondie, de faire revivre cette science déchue. Et ils trouvent face à eux des idéologues et des politiciens avides de ce type de savoirs supposé justifier, sous le sceau, jugé irréfutable, de la science, les inégalités sociales, et qui légitime le rejet, l’exclusion ou la soumission de certains groupes. Élodie Edwards-Grossi : L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 a été accompagnée d’une banalisation du racisme ordinaire dans la société, y compris dans la parole présidentielle. Durant toute la campagne présidentielle et après son élection, puis sa réélection en 2025, Donald Trump a multiplié les métaphores qui s’appuient sur la biologisation et l’animalisation pour désigner les personnes qu’il prend pour cible, notamment les personnes sans-papiers et issues de l’Amérique centrale et latine. Ces métaphores s’appuient sur un imaginaire racial qui a été préalablement façonné par la science et la médecine au XIX e siècle. L’élection de Trump a aussi donné une nouvelle visibilité aux groupes de nationalistes et suprémacistes blancs aux États-Unis, qui ont connu un regain d’activité après 2016. On se souvient par exemple de la marche à Charlottesville « Unite the Right » en août 2017 et du meurtre d’Heather Heyer en Virginie, qui a été tuée par un suprémaciste blanc lors d’une contremanifestation. Les suprémacistes blancs ne sont d’ailleurs pas indifférents aux théories racistes autrefois constitutives des arènes scientifiques institutionnelles. Ils puisent dans ces théories qui prônent l’inégalité entre divers groupes de populations humaines pour soutenir leur projet idéologique. Les sociologues Aaron Panofsky, Kushan Dasgupta et Nicole Iturriaga montrent qu’ils disséminent leurs fausses croyances et leurs préjugés sur des blogs en ligne en imitant le format et le contenu des publications scientifiques et en citant des auteurs controversés comme Arthur Jensen ou J. Philippe Rushton. Ces derniers n’ont cessé de promouvoir des explicitations héréditaires aux différences comportementales en utilisant la notion de race pour qualifier des groupes humains. Ces exemples montrent que ces groupuscules reprennent à leur compte ces courants scientifiques dévoyés et à présent battus en brèche, tout en encourageant le brouillage entre celles-ci et la science institutionnalisée.   Vous citez plusieurs exemples contemporains de racisme scientifique, notamment en introduction. Pour chacune d’entre vous, quel est celui qui révèle le plus la résurgence des théories racialistes ? Delphine Peiretti-Courtis : Les théories sur les liens entre les groupes humains et le QI sont celles qui révèlent, selon moi, le plus cette résurgence des croyances racialistes car ce sont les recherches les plus vives aujourd’hui ; parallèlement à celles menées en génétique des populations et dévoyées par des suprémacistes et autres adeptes du retour de la race biologique. En 2007, l’ancien prix Nobel de médecine, James Watson, co-découvreur de l’ADN, énonçait dans le journal Times que les politiques d’aide à destination des pays africains étaient inutiles sous le prétexte, erroné, que le QI des Africains était inférieur à celui des Caucasiens, faisant ainsi renaître la science des races et de l’intelligence. Si la craniologie et les mensurations des crânes ont disparu, les études sur le QI semblent être leurs héritières. Richard Herrnstein et Charles Murray, J. Philippe Rushton ou Arthur Jensen, sont des psychologues et politologues, qui ont publié, dans les années 1990-2000, des articles et ouvrages soutenant l’idée de l’origine génétique de l’intelligence et de ses distinctions raciales. Exclus de la communauté scientifique, ils sont pourtant soutenus, jusqu’à nos jours, par de nombreux théoriciens qui défendent une science qui ne se soumettrait pas à l’idéologie « égalitariste » et qui reconnaîtrait l’existence d’inégalités raciales du point de vue de l’intelligence. La résurgence des thèses racialistes des pionniers de la craniologie au XIX e siècle, tels que Broca, en France, ou Morton aux États-Unis, est donc clairement à l’œuvre. En Europe, ces réutilisations à des fins idéologiques, pour servir des idées ou des partis d’extrême droite, sont également fréquentes, notamment sur Internet, par le biais d’articles supposés scientifiques dans certains sites tels que Breizh-info, site web d’extrême droite qui se présente comme un média breton indépendant, qui détourne les études de généticiens pour soutenir l’idée de l’existence de races humaines biologiques, qu’ils présentent comme inégales, et qui diffuse les théories ouvertement racistes de scientifiques, tels que Richard Lynn, Edward Miller ou bien Edward Dutton. Élodie Edwards-Grossi : Bien que ces théories sur l’intelligence soi-disant différentielle des populations ne manquent pas d’être âprement dénoncées, à juste titre, lorsqu’elles reviennent dans l’espace médiatique, elles ne constituent que le sommet de l’iceberg. Certes, elles préfigurent la partie la plus facilement identifiable de la science raciste. Mais le vrai combat porte sur le poids, toujours opérant, des stéréotypes raciaux en médecine qui provoquent des différences de traitement dans les prises en charge des personnes issues des minorités ethno-raciales par rapport aux personnes blanches. Les théories à combattre sont celles qui irriguent toujours les prises de décision, les pratiques des personnes soignantes lorsque confrontées à des personnes issues des minorités, dans les consultations à l’hôpital, à domicile ou en cabinet libéral. Par exemple, les théories sur la soi-disant résistance à la douleur de certains groupes de populations ont toujours libre cours dans les hôpitaux et les cabinets de consultation. En France, on parle de syndrome méditerranéen : il s’agit de la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cette fausse croyance débouche sur la formation de pratiques discriminatoires, qui entérinent des prescriptions médicamenteuses différentielles, la patientèle issue de ces groupes n’étant pas alors traitée avec les mêmes doses d’antidouleurs que les personnes blanches. De tels stéréotypes produisent un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus, entérinant ce que la sociologue Colette Guillaumin exprimait si justement : si la réalité de la race n’existe pas, elle « produit pourtant des morts ».

27.05.2026 à 10:00

Une histoire populaire de la nature : entretien avec François Jarrige

Les luttes environnementales ne sont pas un phénomène récent. Longtemps reléguées aux marges du récit historique dans un XIXe siècle qui s'industrialise et se modernise, elles apparaissent, sous le regard de François Jarrige, comme des mobilisations anciennes, souvent l'apanage des classes populaires, menacées directement par la transformation des territoires, lieux de vie et de subsistance.  François Jarrige est maître de conférences à l'université Bourgogne Europe. Co-auteur notamment de  Nature en Révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 1 , il travaille sur les enjeux écologiques et sociaux. Il revient avec nous sur son dernier ouvrage Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France .    Nonfiction : Votre livre montre que des luttes environnementales populaires existent dès le XIXe siècle, bien avant que l'écologie ne devienne un mot. Comment expliquez-vous que cette mémoire ait été à ce point refoulée – et à qui profite cet oubli ? François Jarrige : Si on entend par lutte environnementale un conflit ou une mobilisation visant à défendre certains usages d’un milieu, ou à s’opposer à des aménagements qui le transforment et le menace, alors les luttes environnementales ont évidemment une longue histoire. Dans les sociétés rurales anciennes, l’accès à l’eau propre, aux forêts et aux ressources naturelles provoquait déjà de nombreux conflits entre des communautés paysannes, des riverains, l’Etat ou des acteurs économiques qui s’efforcent d’accaparer les ressources pour leur besoin. Ces conflits s’accroissent à partir du XIXe siècle sous l’impact de l’industrialisation, du rôle croissant de l’Etat et des inégalités d’accès aux ressources naturelles. Si ces conflits ont assez peu retenu l’attention c’est d’abord en raison de leur aspect local, de leur contradiction apparente avec une certaine conception du progrès et de la modernité identifiée à la mobilisation des ressources naturelles au service de la croissance économique. Ces mobilisations étaient d’abord perçues comme celles de propriétaires égoïstes, alors que l’écologie aurait surtout été une préoccupation des plus riches ou des conservateurs. Mais la situation était en réalité plus complexe, diverse et ambiguë comme tente de le montrer cet essai qui s’efforce de replacer certaines de nos préoccupations contemporaines dans une plus longue durée. Vous insistez sur les alliances improbables qui ont souvent rendu ces luttes efficaces : paysans et chasseurs, nationalistes corses et naturalistes, femmes bretonnes et militants anti-nucléaires. Ces coalitions hétéroclites sont-elles transposables aujourd'hui, à une époque où les identités politiques sont si clivées ? La nature des luttes environnementales, toujours inscrites dans des lieux et des milieux situés, favorise ces alliances improbables car le désir de protéger un espace naturel peut être porté par des motivations très différentes et des catégories d’acteurs hétérogènes. Ces coalitions hétéroclites sont particulièrement nombreuses et acquièrent une visibilité inédite dans les années 1970, mais elles sont bien plus anciennes. Par exemple dans les années 1920 l’opposition à des cimenteries dans le Midi agrège des vignerons, des paysans et des poètes célébrant les paysages provençaux. Elles existent encore aujourd’hui, à l’image des luttes contre certains projets d’éolien agrégeant des naturalistes soucieux de préserver la biodiversité, des chasseurs se mobilisant pour leur territoire de chasse, des propriétaires voulant maintenir leur confort et leurs paysages familiers, et des militants anticapitalistes opposés au gigantisme de projets industriels portés par la spéculation. Alors que beaucoup ne cessent d’opposer de façon caricaturale paysans, écologistes et ouvriers, ou encore citoyens et militants, seuls leur alliance peut renverser le rapport de force et permettre de tracer des chemins d’une émancipation qui serait à la fois sociale et écologique. Votre récit signale l'émergence, dans les années 1990, d'une criminalisation progressive des mouvements écologistes. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la répression actuelle des Soulèvements de la Terre – dont vous avez vous-même soutenu l'existence juridique – dans cette longue durée ? C’est une question particulièrement importante et complexe, et cet essai historique est d’ailleurs né dans la foulée des évènements de Sainte Soline et de l’intense répression qui a suivi en 2023. La répression des mobilisations environnementales n’est évidemment pas récente, mais elle s’accentue depuis quelques années, tout en variant beaucoup selon les territoires et les contextes. Les périodes de relance modernisatrice et de consensus productiviste favorisent la répression tant les luttes écologistes effraient ceux qui veulent aménager les territoires au service de la croissance. Aujourd’hui tout le monde se revendique de l’écologie, la transition écologique est même parfois réduite à la relance du nucléaire ou de l’industrie minière pour accompagner l’électrification, dès lors les conflits environnementaux qui tentent d’enrayer ces projets sont décrits comme une menace pour la nation. Mais il existe plusieurs écologies concurrentes et rivales, une écologie par en haut, technocratique et technolutionniste, et une écologie sociale davantage attentive aux modes de vie, à la sobriété et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’il est possible de comprendre l’intense répression actuelle : les luttes environnementales les plus radicales et massives apparaissent à beaucoup d’intérêts privés comme des freins à la croissance et à la modernisation à base de taux de profits, de grandes infrastructures, d’activités polluantes, d’extractivisme forcené, encore présentés comme inéluctables dans le contexte de compétition internationale et de relance des tensions géopolitiques… L'écologie des classes populaires du XIXe siècle était fondée sur la défense de la subsistance. Celle du XXIe siècle est souvent présentée comme une affaire de survie planétaire. Ce changement d'échelle – du local au global – est-il un enrichissement ou aussi une perte, notamment celle du lien concret entre un territoire et ses habitants ? En réalité, cette vision schématique et évolutive, du local au global, si elle n’est pas fausse, oublie que ces dimensions coexistent plus qu’elles ne s’affrontent et ne se succèdent. Dès le XIXe siècle, à côté des multiples luttes locales au quotidien portées par la défense des moyens de subsistance concret, émerge aussi une série d’alertes plus globales sur l’avenir du monde et les risques globaux. Et aujourd’hui, à côté des discours écologistes et scientifiques sur la terre, les écosystèmes, et les dimensions globales de la crise environnementales que nous vivons, les conflits portent toujours sur des enjeux très locaux et la préservation d’un milieu de vie. Avec la contamination généralisée aux métaux lourds, Pfas et autres toxiques qui prolifèrent, la question environnementale est par ailleurs toujours, hier comme aujourd’hui, une question de survie locale, de subsistance, sans doute plus dans les pays du sud où se maintient une petite paysannerie dynamique que dans le nord industrialisé et consumériste. L’une des forces de l’écologie est précisément de nous obliger à tenir ensemble des milieux situés et localisés, des corps organiques singuliers, et les grandes dynamiques globales qui ne cessent de les remodeler. Notes : 1 - vol. 1, La Découverte, 2025

23.05.2026 à 10:00

« Lucie de Lammermoor » de Gaetano Donizetti

À l’Opéra Comique, cette nouvelle production de Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti s’impose comme un moment de théâtre musical d’une intensité rare, où la tragédie romantique retrouve une brûlante actualité. Dans cette version française, loin d’être une simple traduction, l’œuvre révèle toute sa singularité dramatique, comme un miroir tendu à une société traversée par la violence et la contrainte des corps et des cœurs. Dès les premières mesures, la direction de Speranza Scappucci galvanise les forces de l’orchestre et du chœur, faisant surgir une tension presque palpable. Le travail sur les couleurs et les respirations épouse idéalement la langue française, redonnant à la partition une clarté et une urgence saisissantes. Sous cette baguette inspirée, la musique semble respirer avec les personnages, accompagnant leurs élans comme leurs fractures intimes. Le cœur battant de la soirée demeure sans conteste Sabine Devieilhe, dont la prise de rôle s’impose comme un événement. Sa Lucie, fragile et incandescente, déploie une ligne vocale d’une pureté sidérante, capable de suspendre le temps. La fameuse scène de folie atteint ici une dimension presque irréelle : la virtuosité n’y est jamais gratuite, mais toujours au service d’une vérité dramatique bouleversante. Autour d’elle, la distribution se montre remarquablement engagée, chacun sculptant son personnage avec une intensité dramatique constante. Les interactions, tendues à l’extrême, donnent au drame une cohérence quasi-cinématographique, renforcée par une mise en scène qui ose confronter frontalement la violence sous-jacente de l’œuvre. Léo Vermot-Desroches campe ainsi un Edgard d’une ardeur juvénile, presque à vif : la voix, claire et tendue, épouse idéalement la ligne belcantiste tout en laissant affleurer une urgence dramatique poignante. Son dernier acte, loin de tout héroïsme convenu, devient un moment de désespoir brut. Dans le rôle d’Henri, Étienne Dupuis impressionne par l’autorité naturelle de son émission et la densité de son incarnation. Son chant sculpté, à la fois noble et tranchant, donne au personnage une dimension politique presque terrifiante : ce n’est pas un simple frère tyrannique, mais un homme enfermé dans une logique de domination dont il ne peut s’extraire. La grande révélation vient peut-être d’Edwin Crossley-Mercer en Raimond. Loin d’une figure secondaire, il impose une présence vocale et scénique d’une profondeur rare. Sa ligne, d’une noblesse grave, installe une ambiguïté troublante : guide spirituel ou complice passif de la violence ? Cette tension innerve chacune de ses interventions, donnant au personnage une véritable épaisseur morale. Le reste de la distribution n’est jamais en retrait. Sahy Ratia compose un Arthur glaçant de correction, presque clinique, dont la froideur sociale renforce la violence du mariage imposé. Yoann Le Lan, en Gilbert, apporte une présence sombre et incisive, moteur discret mais essentiel de la mécanique dramatique. Certes, certaines options scéniques d’Evgeny Titov flirtent avec une esthétique de l’excès, mais elles participent paradoxalement à l’expérience globale : celle d’un spectacle qui refuse le confort et choisit l’impact. Au sein d’une esthétique souvent implacable, la mise en scène laisse surgir çà et là des éclairs d’invention particulièrement marquants. Au cœur du deuxième acte, par exemple, alors qu’Henri s’efforce de convaincre Arthur Bucklaw du consentement de Lucie, l’espace scénique se transforme subtilement : à l’arrière-plan apparaît la jeune femme, brisée, enfermée dans un face-à-face avec de hauts miroirs ternes, comme piégée dans sa propre détresse. Plus tard, dans la scène de folie, un autre geste frappe par sa force inattendue : au lieu d’une rupture totale, Lucie vient chercher refuge auprès de son frère dans un ultime élan. Ce rapprochement, presque incongru au regard de la violence qui les oppose, dévoile fugitivement une forme de lien enfoui, une douceur fragile qui rend la tragédie encore plus poignante. Opéra Comique. Du 30 avril au 10 mai 2026

20.05.2026 à 16:00

Saint-Nazaire au travail : la solidarité est aussi un travail

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Claire, salariée à « La Fraternité », Enoch, militant associatif, et Marie, assistante sociale à la communauté d’Emmaüs. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Ici, accueillir, c’est dans l’ordre des choses » ( Claire, salariée à « La Fraternité » ) « La Fraternité » est une association de Saint-Nazaire, d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité ou en grand isolement : des gens de la rue qui vivent dans des parkings souterrains, dans des squats dispersés à travers la ville ou qui se regroupent sur le parvis de la gare toute proche de nos locaux. Certains campent sur des terrains en se cachant. Nous accueillons aussi des personnes âgées très isolées ou des personnes en difficulté psychiatrique pour qui c’est un peu la sortie de la journée. On ne sait pas toujours ce qui leur est arrivé ; d’ailleurs, on ne le leur demande pas. Ce sont parfois des gens malades, victimes d’addictions, notamment à l’alcool, ou de troubles divers. Par exemple, en ce moment, on accueille un monsieur qui, tout en suivant une chimiothérapie à l’hôpital de jour, vit dans la rue avec son chien. Un jeune majeur, victime de multi-traumatismes liés à l’exil, est lui aussi dans la rue ; ce qui, comme pour tous ceux qui sont dans la même situation, ne fait qu’aggraver sa grande fragilité psychologique. Sur la quarantaine de personnes accueillies chaque matin de huit heures à midi, sauf le mardi, la moitié sont des sans abri. […] Mon travail de salariée est de coordonner l’action de tous les bénévoles : organiser, structurer, accompagner les équipes pour qu’elles réfléchissent à ce qu’elles font, à pourquoi elles le font et à comment elles ont envie de le faire. […] Notre vocation n’est pas de mettre en place des dispositifs de réinsertion. Si on peut aider les gens dans la difficulté, on le fait. À partir de là, ils cheminent… ou pas. Il n’y a aucune obligation de cheminer. S’ils ne veulent donner ni leur nom ni leur prénom, ils ne le donnent pas. Simplement, ils peuvent venir dans ce lieu vivant et ouvert sans autre obligation que de se conformer au cadre que nous mettons en place : respecter les autres, se soumettre aux règles de fonctionnement pour le petit-déjeuner, pour la douche… Et, avant tout : pas de violence. Or, les tensions entre SDF sont fréquentes parce que la nuit il se passe des choses qui peuvent être féroces… Et « la Frat’ » est l’endroit où ils arrivent tous les matins. Donc nous sommes un peu en première ligne. En cas de problème, on essaie de temporiser. Si ça s’envenime, on demande aux gens concernés de quitter les lieux. C’est la condition pour que les autres se reposent, reprennent des forces… Chacun accepte sans trop de difficulté. […] Après avoir travaillé à Lyon et à Toulouse, j’ai été très étonnée, quand j’ai débarqué à Saint-Nazaire, de l’accueil réservé aux exilés qui arrivaient à la suite du démantèlement de la « Jungle de Calais ». C’était en 2016, dans le cadre de la crise qu’on a appelée « crise de l’immigration », et qui était plutôt une « crise de l’accueil ». La mairie de la ville avait alors proposé 200 places d’hébergement dans des logements sociaux. Ce qui était considérable pour une ville de cette taille. Je me suis renseignée, j’ai lu les articles de journaux et, devant cette arrivée de demandeurs d’asile, je n’ai vu aucun signe d’un quelconque branle-bas de combat anti-immigré de la part d’une fraction ou d’une autre de la population. Au contraire, toutes les associations se sont mobilisées et ont adapté leur activité pour faire face à cet événement qu’il fallait organiser. Dans une commune voisine, de l’autre côté de l’estuaire, un centre d’accueil et d’orientation s’est ouvert l’année d’après pour 40 à 50 personnes dans un vieux village-vacances qui n’était plus aux normes. Ça a fait toute une histoire… Même dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, où j’ai vécu, et où une part très importante de la population est issue de l’immigration algérienne, les réactions à ce type d’accueil ne sont pas comparables avec ce qui se passe ici. Il me semble, d’après ce que j’entends, lorsque je parle aussi bien aux anciens qu’à ceux qui font partie de la génération d’après-guerre ou aux plus jeunes, qu’il y a, à Saint-Nazaire, une sorte d’inconscient collectif qui s’est construit autour de la guerre. Cette guerre est dans toutes les têtes, même dans celle de ceux qui n’ont pas vécu les bombardements. Elle a marqué les familles, la ville, l’architecture, le territoire. Aujourd’hui encore, les gens parlent de la « poche de Saint Nazaire », et les petits enfants connaissent cette partie de l’histoire. Au-delà des sensibilités politiques, cette expérience a laissé des traces chez tous les habitants, comme un traumatisme. Depuis, il y a une sorte de consensus qui fait qu’il faut accueillir ceux qui fuient la guerre. C’est dans l’ordre des choses. Ça s’inscrit dans une histoire. Aujourd’hui, à Saint-Nazaire, que vous veniez de n’importe où, vous êtes accueilli. Ici, ça va, ça vient. Les gens entrent, arrivent, repartent et c’est normal. C’est peut-être aussi lié au port, aux Chantiers, à la densité du réseau associatif que je trouve très importante. Ça ne surprend personne qu’il y ait des étrangers. Ça donne une ville très dynamique qui est complètement à l’opposé de l’image qu’elle laisse quand on la traverse. Il faut la connaitre et l’apprivoiser. Le soir par exemple, il n’y a personne dans les rues mais il faut comprendre à quels endroits les gens se rencontrent. Plus je vis ici et plus je trouve cette ville chaleureuse.   Hébergement solidaire  ( Enoch, militant associatif ) Quand P. a débarqué en 2019 à la « maison du peuple » de l’avenue Albert de Mun qui servait de point de ralliement au mouvement des Gilets Jaunes, il était mineur et sans domicile fixe. Il avait été mis à rue par sa tante et il est arrivé avec le flot de ceux qui disaient : « On n’arrive pas à boucler les mois, on est dans une situation désastreuse. » Il y avait là des gens qui vivaient dans des voitures, dans la rue, beaucoup de jeunes. On n’a pas supporté l’idée que, le soir, on devrait fermer la porte de la maison qui nous servait de lieu de ralliement, en disant à ces gens d’aller dormir dehors et de revenir quand on rouvrirait le lendemain matin. Donc on a aménagé des chambres : « Installez-vous… » […] Rapidement […] s’est imposée l’idée d’occuper deux maisons propriétés de la ville de Saint-Nazaire pour loger ceux qui en avaient besoi n . Ces maison étaient abandonnées depuis des années et ne faisaient l’objet d’aucun projet immobilier. C’est ainsi que l’occupation et la création des Maison d’Hébergement Solidaire ont eu lieu. Le but était de réunir, sur le mode de la cogestion, des gens de Saint-Nazaire et des personnes sans logement pour rénover ces habitations-là et les gérer dans l’idée d’un hébergement d’urgence stabilisé. […] Il fallait trouver la façon dont on pourrait assurer l’alimentation, la fourniture des produits d’hygiène, de ménage… Comment envisager une activité de subsistance économique, comment inscrire les plus démunis dans des réseaux d’associations pour accéder aux soins, pour bénéficier de soins vétérinaires pour leurs animaux de compagnie ; comment les accompagner dans leurs démarches administratives, les guider dans leurs parcours de demandeurs d’asile, de déboutés de demandes d’asile, de sans-papiers. Dans le même temps, le collectif menait les chantiers de rénovation : isolation, enduits, cloisonnement, pose de menuiserie, fabrication d’escaliers. […] En septembre 2022, la mairie a obtenu l’expulsion des seize occupants des maisons d’hébergement solidaires afin de construire à la place des logements sociaux. Les personnes qui y étaient hébergées ont été recueillies pendant quinze jours dans un campement que le collectif a installé près de l’église Saint-Gohard. Soutenu par le Secours Catholique, le Secours Populaire, l’association Droit au Logement et les associations locales, nous avons alors sollicité l’État et la municipalité. Quand les services de la mairie ont commencé à nous ouvrir leur porte, on a rédigé un dossier pour proposer de nouvelles solutions d’hébergement. Dans ce dossier, on a recensé toutes les personnes qui en avaient besoin, et récapitulé tous les systèmes de convention de commodat et de mise à disposition de maisons et de bâtiments pour héberger des personnes dans la précarité. On a rappelé qu’il est dans l’obligation et dans les pouvoirs du maire ou du sous-préfet de faire la réquisition. En l’occurrence, il n’y avait même pas besoin d’engager cette procédure puisque les logements que nous proposions appartenaient à la ville. En définitive, une maison a été trouvée dans le quartier de la gare, là où la municipalité est en train de racheter tous les bâtiments en vue de réaliser, dans quelques années, une coulée verte. C’est une maison qui est en très bon état. Cette fois, ce sont les services de la mairie qui ont réalisé les quelques travaux nécessaires pour la rendre provisoirement habitable. Au bout du compte, les seize personnes qui occupaient les précédents locaux d’hébergement solidaire sont mises à l’abri, mais le collectif reçoit toujours des sollicitations de la part d’autres sans-abri et parce qu’il doit continuer à suivre ceux dont il s’est déjà occupé.[…] Depuis 2019, l’action du collectif n’a pas cessé. Nous avons vu grandir P. C’est maintenant un jeune adulte qui se trouve toujours confronté à la précarité et qui est guetté par les menaces de la rue. Car, même s’il peut profiter des actions des différentes structures qui existent dans la ville, prendre une douche et un petit déjeuner à la Fraternité, bénéficier d’un accompagnement social, fréquenter le restaurant « Le trait d’union » tenu par l’ASC (l’Association Solidarité Créations), être hébergé dans un logement provisoire que notre collectif a obtenu, il peut toujours être exposé à des phénomènes de bandes et d’exclusion qui sont capables de déraper dans des épisodes de violence incroyables. Récemment, une personne est tombée dans le coma à la suite d’une baston. Pendant les deux semaines où les expulsés de la maison du peuple étaient sous tente, un autre sans-abri est arrivé pendant la nuit avec un marteau pour leur taper dessus. Un de ceux qui campaient s’est défendu, et ça s’est mal passé pour l’agresseur. On entend certains anciens, à la rue depuis dix ou quinze ans, qui ont vu arriver les jeunes : « Tel ou tel gamin était un petit gentil. On lui avait dit de ne pas faire de conneries. » Mais ils y vont quand même, ils tombent dans les addictions, dans des petits trafics, dans les vols minables. Et au bout d’un moment, ils entrent dans des schémas de violence. L’exclusion est un facteur aggravant. C’est le début d’une terrible spirale négative. C’est pour cette raison que l’hébergement et l’accompagnement sont si importants et qu’être inscrit dans un réseau associatif est primordial.   « Comment ça va en ce moment ? » ( Marie, assistante sociale à la Communauté d’Emmaüs ) Pour un compagnon d’Emmaüs, la démarche de venir à mon bureau est quand même particulière, un peu symbolique. C’est parfois une marche élevée à franchir. Pour que ce soit plus facile, je laisse ma porte continuellement ouverte ; quand elle est fermée, ce qui est rare, c’est que suis en train d’effectuer des démarches et que je ne suis pas dérangeable. Il y en a qui m’envoient un petit SMS ou qui me téléphonent : « Est-ce que je peux monter te voir ? » Je dis souvent aux compagnons que j’ai toujours les petits bonbons au miel de ma grand-mère. Certains arrivent avec leur café dans mon bureau. C’est génial ! C’est souvent un moment convivial. « Allez, assieds-toi. Comment ça va en ce moment ? » On peut venir y pleurer – la boîte de mouchoirs est là – mais parfois aussi annoncer des bonnes nouvelles, discuter, manger un petit bonbon et voilà… […] La vie à Emmaüs est ponctuée par des petits rituels. Chaque matin, on débute par une réunion à laquelle les présents sont invités à participer : responsables, compagnons, bénévoles échangent sur la journée passée et sur celle qui s’annonce. On signale les difficultés, on souligne les réussites. Cela peut durer dix minutes ou trois quarts d’heure. C’est le moment où l’on se retrouve, où le collectif se reforme avant d’attaquer la journée. À dix heures et à quinze heures, on ne rate pas la pause. Selon mon planning, j’essaie de m’y astreindre parce que c’est là que tout le monde se croise. On prend le café, on mange un bout de gâteau, on discute d’autre chose… Les jours de vente, quand je sais qu’il y a besoin d’aide, j’essaie de me libérer pour aller donner un coup de main, déballer les marchandises qui arrivent, trier, bricoler. C’est aussi important que les démarches, administratives ou autres. Cela rend les contacts plus faciles. De la même façon, quand, par exemple, j’emmène un compagnon en voiture à un rendez-vous, on prend le temps de discuter de la famille. Autant il me pose des questions sur moi, autant je peux lui demander comment va sa maman au pays. Ça me permet de le connaître un peu mieux. Ainsi, les temps relationnels, en dehors du bureau, sont complémentaires de ceux que je passe à résoudre des problèmes précis. Actuellement, la structure héberge 48 compagnons sur place, dans des bungalows, ou dans des logements loués dans les environs. Bientôt, un village Emmaüs, dont la construction a commencé, pourra les accueillir à proximité du bâtiment principal. Parmi ces compagnons, environ 70% sont des migrants, de dix-sept nationalités différentes. Parmi eux, une bonne moitié sont africains, les autres sont afghans ou sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Deux ou trois personnes arrivent de Nantes et de ses alentours, d’autres sont venus à un moment donné de la région parisienne pour travailler sur la côte. Aucun n’est de Saint-Nazaire même. De vieux compagnons qui ont bougé de communauté en communauté se trouvent bien ici et y restent. Les uns sont dans un parcours migratoire, d’autres viennent de la rue, sortent de prison, ou arrivent de la Fraternité qui, chaque matin, propose le « petit dej’ solidaire ». D’autres encore ont été dirigés vers nous par les responsables d’un foyer, comme le foyer Blanqui – centre d’hébergement d’urgence de Saint-Nazaire – où ne sont hébergés que des hommes qui arrivent par le 115, et qui ferme dès 8-9 heures du matin. […] La moitié de mes missions tourne autour de la santé. Réaliser un checkup, demander s’ils ont besoin de soins dentaires, mettre à jour les droits, faire le lien avec la sécurité sociale. En fonction des besoins, j’accompagne les compagnons jusque dans la salle d’attente du cabinet du médecin. Je discute avec le généraliste après la consultation pour faire le point : « Qui fait quoi ? Est-ce qu’il a besoin de prendre un rendez-vous pour une radio, un chirurgien ? » Par exemple, en ce moment, je travaille régulièrement avec le centre de santé « À vos soins ! », une nouvelle structure associative où les médecins sont très engagés, militants. Je sens qu’il y a là une équipe prête à accompagner chaque personne. J’ai les numéros de téléphone direct et le mail du médecin et il a les miens. Il y a déjà eu un cas où le médecin, un remplaçant, ne connaissant évidemment pas le compagnon, m’a appelée pour me faire part de son inquiétude : « Le monsieur, d’habitude… il s’exprime bien ? » Le monsieur en question était en train de faire un AVC ! Il a immédiatement été pris en charge. Opéré en urgence, il n’a aucune séquelle… […] Même si notre structure est un peu excentrée dans une zone industrielle, elle est inscrite dans le territoire. En plus des contacts avec la population qui connaît bien maintenant notre adresse pour venir y déposer des objets ou en acheter – de bonne qualité, restaurés, vérifiés et à bon marché – on est souvent invités dans les collèges, les lycées et l’AFPA, pour présenter Emmaüs. Ces établissements nous envoient des élèves en stage. Alors, les compagnons deviennent aussi tuteurs des stagiaires. Ce sont eux qui vont les former et leur faire découvrir les activités. Ils vont encadrer de futurs travailleurs sociaux, logisticiens et magasiniers, des élèves de troisième ainsi que des élèves de l’École de la seconde chance et du Centre de Formation Professionnelle (CFP). Cela veut dire quelque chose en termes de reconnaissance !   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Claire , Enoch et Marie est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Les deux rives, mes deux rêves, volet 3 « Enfants de l’immigration » Les deux rives, mes deux rêves, paroles de femmes    

20.05.2026 à 08:00

Jon Fosse : un récit de la mort imminente

«  J’avais sombré dans l’ennui. Moi qui ne m’ennuyais jamais, j’avais sombré dans l’ennui.  » Blancheur , de Jon Fosse, prix Nobel 2023, raconte un assaut contre l’immobilité – mais un assaut paradoxal : un homme reclus, qui oublie souvent de s’alimenter, brouille les frontières entre le réel et le rêve en se laissant envahir par l’insignifiance. Rapidement, sa lassitude se transforme en vacuité. Désormais, il se sent vide et décide de monter dans sa voiture pour s’aventurer dans une direction inconnue. Un traité de la désorientation volontaire ? Au premier embranchement, il prend à droite ; au deuxième, il prend à gauche. Il se retrouve sur un chemin forestier aux ornières si profondes que la voiture finit par s’enliser. Il tente d’accélérer, en vain : le véhicule n’avance plus. Alors, dans une forêt inondée de neige, il décide de se noyer dans une blancheur troublante. Le sol est marron, les arbres se serrent les uns contre les autres. Les pins saturent le champ de vision. Le narrateur se demande : «  Que suis-je venu faire sur ce chemin forestier, pourquoi m’y suis-je engagé, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Quelle raison m’y a poussé ? » Il ne sait plus où aller. Sur son chemin, aucune trace de vie humaine : seuls subsistent une ferme abandonnée et un chalet déserté. Il comprend soudain qu’il a roulé longtemps, sans penser à rien, sans même mesurer la distance parcourue. Le chemin forestier est maintenant tout blanc, et le sentier devient difficile à distinguer. Il s’enfonce entre les arbres, avec la certitude que cette absence de direction l’aidera, en définitive, à rentrer chez lui. Éreinté, gelé par le froid, il s’assied un bref instant sur une grosse pierre au milieu de nulle part. Apparitions et résurgences La forêt s’habille d’une obscurité impénétrable. L’homme solitaire grelotte. Les yeux dans le vide, il voit cette obscurité se transformer. Une forme semble se diriger vers lui. «  Une silhouette lumineuse, de plus en plus distincte. Oui, une silhouette blanche dans l’obscurité, là, devant moi.  » Cette silhouette devient aussitôt un champ de blancheur, une vague de chaleur douce, soyeuse comme les flocons de neige. «  À mesure que la forme s’approchait, j’ai eu l'impression de me réchauffer.  » Submergé par les visions du chemin forestier, le marcheur reste immobile quelques instants. Il ne veut pas bouger et observe, non sans émerveillement, la blancheur prendre des traits humains. Elle se tient devant lui, pose sa main sur son épaule ; puis, en un instant, un bras l’entoure et le serre légèrement. Soudain, la forme lumineuse disparaît. Il est à nouveau plongé dans l’obscurité. Seul et désorienté, le narrateur continue de marcher dans toutes les directions, tout en doutant de ce qu’il est en train de vivre. Il veut retrouver la forme lumineuse et sortir de cet enfermement volontaire. Et même s’il sait que sa possible disparition au milieu des neiges n’émouvra personne, une flamme clandestine agite son for intérieur : il pressent que quelque chose de précieux l’attend au bout du chemin. La voiture est maintenant bien loin derrière lui. Les pas de l’homme continuent de s’enfoncer dans la neige. Il ne pense plus à rien et, à sa grande surprise, distingue au fond de la forêt obscure deux êtres humains qui se dirigent vers lui. Ces deux personnes s’avèrent être un couple : ses parents. Troublé par cette présence, il hâte le pas, tandis qu’une voix lui dit que son père et sa mère sont venus le chercher «  parce qu [’il ne peut] pas rester dans la forêt à l’heure qu’il est  ». Rencontre bouleversante : le narrateur parle quelques instants à ses parents, mais la conversation demeure à sens unique. Les questions restent sans réponse. Il s’impatiente, insiste pour connaître la raison de la présence de ses parents : «  Je dis : “vous me cherchiez ?” – et personne ne répond. Je les vois, ma mère et mon père, et ils ne répondent pas quand je leur parle, et il faudrait quand même qu’ils me répondent, car je suis leur fils malgré tout…  » Une admirable économie narrative Dans un silence total, la blancheur disparaît à nouveau, emportant les parents du narrateur. Va-t-il réentendre la voix de sa mère, va-t-il interroger encore les silences de son père ? La vision s’intensifie. La blancheur s’empare de tout. L’immobilité le saisit de nouveau pour quelques instants, mais la blancheur scintillante réapparaît, de façon vertigineuse, accompagnée d’un homme au costume noir qui le dévisage. Il se dit : «  ce n’est peut-être pas une lumière, c’est un vide, un néant  », mais il suit tout de même son appel… Pénétré par cette lumière blanche et scintillante, le texte de Jon Fosse place le lecteur dans un brouillard lumineux pour interroger notre rapport à l’existence, et surtout à la mort. Explorant la vulnérabilité des êtres humains face à la vieillesse, à la solitude et à la résurgence des spectres familiaux, il construit un entre-deux qui cherche, à sa manière, la clarté du monde dans la perte progressive des repères. Récit d’une rare beauté littéraire, Blancheur est également un jaillissement métaphysique d’une force inégalée. Avec une économie narrative poussée à l’extrême – la voiture qui n’avance plus, la marche pieds nus dans la neige et les multiples apparitions, voilà à quoi se réduit la matière du récit –, il propose au lecteur une idée singulière de l’art d’écrire : se perdre dans le mouvement des incantations intérieures pour réapprendre à nommer les silences et les peurs qui entravent le cours d’une vie pourtant intense au seuil du trépas.

17.05.2026 à 16:00

"Meadowlands" ou l'épopée du désamour

Dans Meadowlands (publié pour la première fois en anglais en 1996 et en français en 2022, dans la traduction de Marie Olivier), Louise Glück dépeint la crise que traverse un couple moderne. L’émotion y est à la fois retenue et violente. Le récit intime — parfois trivial — s’entrelace à la trame de L'Odyssée , un peu moins de la moitié des poèmes y faisant explicitement référence. Ce dispositif contribue à faire de la douleur de la séparation — vécue par une femme — une expérience universelle. Le mythe agit comme une chambre d’écho : la convocation d’Ulysse, Pénélope, Circé et Télémaque révèle la répétition des mêmes conflits — désir, lassitude, trahison, solitude — à travers les siècles. Les disputes domestiques, les silences ou les rancœurs prennent ainsi une dimension tragique sans perdre leur caractère ordinaire. Le livre s’ouvre sur une image saisissante où l’attente du retour de l’amant prend la forme de l’ascension d’un épicéa, transformé peu à peu en une sorte de poste d’observation, dans une vision où le majestueux le dispute au trivial. Suivent des poèmes évoquant des moments heureux du couple, aujourd’hui perdus. Puis arrivent les disputes, dont les motifs, à la fois futiles et graves, traduisent les tensions qui opposent désormais les partenaires. Plusieurs poèmes, comme Matin pluvieux ou Vide , reviendront ensuite sur ces reproches récurrents — refus d’inviter des gens, refus d’avoir des meubles, rituels domestiques lassants — qui disent l’usure du lien : « Autre chose : nomme-moi une seule personne qui n’a pas de meubles . » ; « On mange du poisson le mardi parce qu’il est frais le mardi. Si je savais conduire on pourrait en avoir d’autres jours . » ; ou encore : « Une personne qui cuisine est une personne qui aime créer de la dette . » En contrepoint se déploient les figures mythologiques. Ulysse apparaît comme une figure du mouvement, allant toujours de l’avant, incarnation d’un certain imaginaire masculin du départ, que l’on retrouvera plus loin dans la Parabole des otages , sous la forme cette fois de l’impossible — ou du très difficile — retour. Il est ici celui qui, incapable de se fixer, incarne la part de fuite qui rend impossible toute stabilité affective, tout en conservant une cohérence propre, celle d’une fidélité paradoxale à sa propre trajectoire. À l’inverse, d’autres poèmes, comme le bien nommé Nuit sans lune , dépeignent la tristesse de celle qui attend, se désespère ou voudrait retenir l’amant (« De l’autre côté, il pourrait y avoir n’importe quoi, toute la joie du monde, les étoiles pâlissantes, le lampadaire se transformant en arrêt de bus . »), ou encore, dans Minuit , une femme qui s’isole pour pleurer. Une situation émotionnelle que la figure de Pénélope permet d’approfondir : « L’être aimé vit dans l’esprit . » ; « Ceux dont le cœur est le plus petit ont le plus de liberté . » Très présente dans le recueil, la figure de Télémaque apporte un regard plus détaché, parfois presque clinique, sur ce qu’un enfant hérite du conflit parental, comme l’illustrent plusieurs poèmes : « J’avais l’habitude de sourire lorsque ma mère pleurait » ; ou encore : « Je peux observer mes parents de façon impartiale et avoir pitié d’eux : j’espère que je pourrai toujours avoir pitié d’eux. » Circé, qui apparaît plus tard dans le recueil, joue un rôle tout aussi essentiel en explicitant la nature du lien qui l’unit à Ulysse et accepte finalement de le laisser partir : « Si je voulais seulement te tenir, je te tiendrais prisonnier », devenant ainsi une figure du renoncement lucide plutôt que de la possession. Cette lucidité n’efface pourtant pas la souffrance. Lorsqu’elle réapparaît — dans Le tourment de Circé ou Le chagrin de Circé — elle oscille entre compréhension et blessure. Elle incarne une conscience du désir comme mouvement instable, toujours déjà traversé par la séparation. Cette désagrégation du couple s’inscrit dans un univers concret et géographiquement situé, que désigne ironiquement le titre : les « meadowlands » ne renvoient pas à un paysage pastoral, mais à un territoire urbanisé du New Jersey, marqué notamment par un important complexe sportif. C’est aussi, plus immédiatement, un territoire partagé avec les voisins, contribuant à ancrer le recueil dans un univers suburbain de comparaisons silencieuses et de vies parallèles. Le bonheur supposé des autres accentue le sentiment de désagrégation intime. Le recueil est également traversé par une série de « paraboles » qui déplacent le drame conjugal vers une réflexion plus générale sur le temps et la transformation des êtres. Ces poèmes — Parabole du Roi , Parabole du treillis , Parabole de la bête , Parabole de la colombe , Parabole du vol , Parabole des cygnes , Parabole de la foi , Parabole du don — mobilisent animaux, plantes et gestes simples pour condenser une vérité sur le vivant. Ils montrent que l’amour obéit aux mêmes lois que la nature : croissance, métamorphose, usure, séparation. La clématite, la colombe ou le vol des oiseaux deviennent des figures du désir et de son érosion, comme le résume une formule du recueil : « Si on change sa forme, on change sa nature. Et le temps nous fait ça . » La douleur ouvre aussi à des pensées ambiguës, mêlées de désir de protection et de violence, comme dans La Pierre : « Dis-moi [...] ce qui est requis en enfer [...]. Que puis-je lui donner comme protection [...] qui ne pourra pas complètement le protéger ? » Plus tôt déjà, le poème liminaire montrait le visage de l’aimé bombardé d’épines. L’écriture de Glück frappe par son dépouillement. Les poèmes avancent par phrases courtes, dans un ton presque conversationnel, avec une grande retenue lyrique. Cette économie de moyens crée une violence sourde : l’intimité devient un lieu de cruauté ordinaire, où chaque parole blesse davantage parce qu’elle vient de l’être aimé. Ce qui fait la force de Meadowlands tient alors à cette manière de faire coexister le mythe et les détails les plus ordinaires de la vie domestique : disputes autour des meubles, voisins, animaux familiers, repas répétitifs, silences. Chez Glück, l’épopée survit dans les formes les plus banales de l’usure amoureuse. Le recueil donne ainsi à la séparation une profondeur mythique, tout en la maintenant au plus près des gestes quotidiens et des blessures minuscules par lesquelles un amour se défait. A lire également sur Nonfiction : La recension d'un autre recueil, Vita Nova , de la même autrice  

17.05.2026 à 11:00

Modernité et fragilité de l’émancipation féminine

La réédition au format poche du livre de l ’anthropologue Christophe Darmangeat,  Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes (La Découverte, 2025), deux ans après la publication de l’essai de V éra Nikolski , Féminicène (Fayard, 2023), est l'occasion de croiser leurs perpsectives sur la question féministe.  Dans cet échange, ils reviennent sur le rôle controversé de la modernité capitaliste et industrielle dans l’émancipation féminine et réfléchissent aux conséquences possibles des bouleversements écologiques sur le sort des femmes. Chemin faisant, tous deux proposent une critique matérialiste de certaines thèses éco-féministes, autour de l’hypothèse d’un matriarcat primitif et de la condition féminine dans les sociétés préindustrielles notamment. Chacun à leur manière, ils cherchent à renouveler l’approche marxiste sur un certain nombre de thèmes tels que l’origine des inégalités de genre ou la relation entre décroissance des ressources, déstabilisation des infrastructures matérielles et condition féminine. L’entretien a été mené par Anne Gagnant.                                                                                          Nonfiction : Christophe Darmangeat, vous soutenez que, contrairement aux thèses du matriarcat primitif ou à l’idée que la domination masculine serait relativement récente, aucune société de la Préhistoire n’a jamais connu une domination réelle des femmes sur les hommes. Pourquoi ? Christophe Darmangeat : Il est compliqué d’affirmer des choses avec certitude sur la Préhistoire. Mais on dispose d’un ensemble d’indices convergents. D’abord, on peut s’appuyer sur les sociétés observées dans le présent mais qui, par leur économie, ressemblent à des sociétés du passé. Or, dans de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs, on trouve des formes de domination masculine non seulement observées mais revendiquées par les intéressés eux-mêmes. Dans ces sociétés étudiées par les ethnologues, la division sexuée du travail correspond à ce qu’elle semble avoir été – d’après les maigres indices fournis par l’archéologie – dans les sociétés du passé lointain. Et à mon avis, cette division a quelque chose à voir avec la domination masculine, dans le sens où ce sont les hommes qui, partout, possèdent la totalité ou la grande majorité des moyens de la violence. Récemment, un autre type d’indices est venu s’ajouter aux données issues de l’ethnologie ou de l’archéologie : ce sont les travaux sur les mythes, menés en France par Jean-Loïc Le Quellec et Julien d’Huy, qui ont montré comment on pouvait raisonner sur les mythes comme des machines à remonter le temps. On sait maintenant qu’un mythe très répandu, qui raconte qu’il a existé jadis un matriarcat primitif mais que celui-ci a ensuite été renversé par les hommes, remonte à au moins 50 000 ans, c’est-à-dire à la sortie d’Afrique d’ Homo Sapiens . Or, partout où il a été observé, ce mythe est utilisé pour justifier la domination masculine. En somme, je ne peux pas prouver qu’il n’y ait jamais eu de société dominée par les femmes, mais au vu de ce qu’on connaît, c’est hautement invraisemblable. Vous soutenez que la conception de l’égalité des sexes n’aurait pas été possible sans l’avènement du capitalisme. D’après vous, la monétarisation des rapports sociaux est la condition de possibilité à l’émergence de l’idéal d’égalité des sexes. Pourquoi ? Christophe Darmangeat : Quand on parle d’égalité des sexes, à mon avis, on n’est pas très clair. Ce que prône en fait le féminisme moderne, c’est l’idée que les hommes et les femmes devraient avoir les mêmes rôles sociaux. Non pas des rôles sociaux « égaux », ce qui ne veut pas dire grand chose, mais les mêmes rôles sociaux ; exactement comme l’antiracisme est l’idée que votre couleur de peau ne devrait pas influer sur ce qu’il vous est permis ou non de faire. Or, un premier constat s’impose : je ne connais aucune société précapitaliste, historique ou ethnologique, où on ait rencontré une telle conception de l’égalité des sexes. Les centaines de sociétés dont on a connaissance, en histoire ou en ethnologie, sont toutes des sociétés sexistes, pas forcément au sens où les hommes dominent les femmes, mais au sens où il y a des domaines d’hommes et des domaines de femmes, des lieux d’hommes et des lieux de femmes, des vêtements d’hommes et des vêtements de femmes, des rites… tout ce que vous voulez. La société est coupée en deux selon le sexe. Avant d’être un raisonnement, c’est une observation. C’est un fait. Partant de ce fait, j’ai essayé de proposer une explication à la revendication moderne d’assurer les mêmes rôles sociaux. Elle me semble avoir un rapport avec le fait que le capitalisme repose sur l’anonymat généralisé organisé par l’argent. Comme l’a montré Marx, l’idée même de travail en général, abstrait, indifférencié, ne naît qu’avec la monétarisation de l’économie, qui met pour ainsi dire entre parenthèses l’identité des personnes qui réalisent le travail. C’est cela qui permet d’envisager qu’il n’y ait plus des travaux d’hommes et des travaux de femmes. Par conséquent, on peut dire : à travail égal, salaire égal ! Et pourquoi les femmes n’auraient pas les mêmes droits que les hommes ? Véra Nikolski, vous donnez vous aussi un rôle central au capitalisme dans l’histoire de l’émancipation féminine. Mais vous insistez plutôt sur la révolution industrielle et les transformations qui l’ont accompagnée. Véra Nikolski : Je suis d’accord avec Christophe. Simplement, il me semble que les transformations matérielles sur lesquelles j’insiste autorisent aussi cette nouvelle équivalence entre les rôles, qui n’aurait pas pu advenir simplement du fait des idées qui animent le capitalisme. Ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est donc l’industrialisation, et pas tellement le système idéologique qui l’accompagne. Pourquoi l’industrialisation représente-t-elle une condition de possibilité fondamentale de l’émancipation féminine ? D’abord, une raison qui n’est pas la plus importante et que je cite rapidement : l’industrialisation a entraîné un effondrement de l’importance de la force physique, qui a longtemps été un facteur limitant pour l’homogénéisation des tâches. Cet effondrement est dû à un usage accru de l’énergie et au recours croissant aux machines, qui travaillent désormais à notre place. Ensuite, ce qui à mes yeux compte beaucoup plus, c’est le changement dans le temps disponible – temps journalier et temps biographique. Comme l’a rappelé Christophe, les sociétés préindustrielles étaient toutes des sociétés fondées sur une division sexuelle du travail. Cette division, comme toute division du travail, obéissait à un principe d’efficacité économique, la spécialisation permettant un meilleur rendement et un gain de temps. Cette omniprésence de la division sexuelle du travail s’explique par le fait que les possibilités physiques des deux sexes étaient fortement déterminées par les contraintes inhérentes à la reproduction de notre espèce. Les femmes, responsables de la procréation, devaient assurer des tâches compatibles avec cette fonction : enceintes ou allaitant des enfants en bas âge, elles ne pouvaient pas trop s’éloigner du campement ou effectuer des tâches qui exigeaient trop de force. Parmi les travaux compatibles avec ces fonctions maternelles, il pouvait y avoir la cueillette, la petite agriculture, l’horticulture, et puis les tâches domestiques – qui exigeaient, dans les sociétés préindustrielles, quasiment un travail à temps plein. Voilà pour le temps journalier. Il en allait de même pour le temps biographique. Les femmes avaient beaucoup plus d’enfants qu’aujourd’hui – vu la mortalité infantile, il fallait en avoir quatre, cinq ou six pour espérer avoir une descendance vivante. Sur une vie, grossesses, allaitement et soin des petits enfants prenaient un temps considérable. Qu’est-ce qui change avec l’entrée dans l’ère industrielle ? Les transformations matérielles qu’elle impulse modifient radicalement la disponibilité, à la fois journalière et biographique, des femmes pour les autres activités. Au quotidien, ces changements diminuent drastiquement le temps dévolu aux tâches de reproduction de la vie, via la technologisation de notre environnement et la progression de la division sociale – et non plus sexuelle – du travail : beaucoup de tâches sont confiées à des infrastructures qui marchent « toutes seules », sans notre intervention en tant qu’individus privés. De nombreuses activités jadis effectuées au sein des foyers sont socialisées et externalisées : elles sont désormais effectuées par d’autres gens, ailleurs. Ce sont des inconnus qui font pousser notre nourriture, qui la mettent en boîtes, qui l’amènent dans les supermarchés, qui confectionnent nos vêtements, qui assurent notre chauffage, etc. Cette réalité générale est déclinable à l’infini. L’ensemble de ces transformations dégage beaucoup de temps sur une journée. Le temps disponible sur une vie de femme augmente également, car les changements matériels qui suivent la révolution industrielle – notamment le progrès médical – conduisent à la baisse de la mortalité infantile et donc de la natalité. Une fois que les enfants cessent de mourir, une fois aussi que notre subsistance dans la vieillesse ne dépend plus de notre descendance personnelle, grâce à la socialisation des retraites et à la protection sociale, la nécessité de faire beaucoup d’enfants disparaît et la baisse de la natalité peut être durable et générale. Les femmes ont donc obtenu, par divers canaux, un gain de temps considérable qui les a rendues disponibles pour l’investissement dans les autres sphères de la vie sociale. C’est par ce biais que les rôles deviennent réellement interchangeables. Une fois que cette possibilité est là, le mouvement peut être accéléré, avec les mobilisations, ou au contraire freiné, avec les vagues conservatrices ; mais la possibilité de l’homogénéisation des rôles demeure. Ce qui se passe aussi, c’est que cette nouvelle offre du travail féminin sur le marché rencontre une forte demande. L’industrialisation a été le moment où on a mis tout le monde à l’usine : on a tiré les paysans des campagnes, on a même fait descendre les enfants dans les mines. Les femmes y sont donc allées aussi, un peu dans l’industrie, puis massivement dans les services. L’idée que la modernité capitaliste a rendu possible et impulsé l’émancipation féminine est cependant contestée par toute une série de travaux, qui soutiennent au contraire que la modernité capitaliste a conduit à une dégradation importante de la condition des femmes. Par exemple Carolyn Merchant a suggéré que la révolution scientifique des XVI e -XVII e siècles a imposé une conception mécaniste du monde, justifiant à la fois l’exploitation de la Terre et la domination des femmes. Autre exemple, Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soutiennent que le repli des femmes sur la sphère domestique est le résultat de l’entrée dans le monde industriel. On retrouve des idées analogues dans Caliban la sorcière de Silvia Federici, dont vous avez d’ailleurs écrit une recension critique, Christophe ( 1 ère partie , 2 e partie ). Alors, la modernité capitaliste a-t-elle émancipé ou aliéné les femmes ? Christophe Darmangeat : Je ne dirais pas que le capitalisme a amélioré ou dégradé le sort des femmes. À titre de très grande généralité, je ne vois pas bien avec quel thermomètre on pourrait le mesurer. La situation des femmes dans les sociétés capitalistes est tout de même assez variable. Il suffit de comparer, disons, la Suède d’un côté et l’Arabie Saoudite de l’autre, ou la situation d’une grande bourgeoise avec une domesticité et celle d’une Philippine qui doit aller à l’usine et s’occuper de ses enfants le soir. La situation des femmes était tout aussi diverse dans les sociétés précapitalistes, non seulement dans celles qui étaient différenciées socialement, avec des riches, des pauvres, des nobles, des esclaves, mais même au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs, où il n’existait pas de différences socio-économiques entre les membres de la société. Entre certaines sociétés australiennes et les gens des îles Andaman, par exemple, les rapports entre les sexes étaient très différents. C’est pourquoi je ne dis pas que le capitalisme a amélioré ou dégradé le sort des femmes. Je ne pose pas le problème en ces termes. En revanche, il me semble incontournable que le capitalisme a posé les bases de l’idée qu’hommes et femmes doivent jouer les mêmes rôles sociaux. On peut prendre un autre exemple. Est-ce que le capitalisme a contribué à éliminer certaines discriminations juridiques comme l’esclavage ? Globalement, le capitalisme a rayé l’esclavage de la carte des rapports humains. Il en subsiste ici ou là, mais par rapport à la situation d’il y a 500, 1 000 ou 2 000 ans, c’est évident. Après, est-ce qu’il a amélioré le sort des gens ? Il est plus compliqué de répondre. Vaut-il mieux être un esclave bien nourri ou un prolétaire qui crève de faim ? Pour l’émancipation des femmes, c’est la même chose. Le capitalisme a balayé un certain nombre de discriminations. Ça ne signifie pas que les femmes vivent forcément mieux. Par ailleurs, les autrices que vous citez diabolisent à mon avis la raison et la science et idéalisent le passé, la magie, la sorcellerie, etc. Je trouve au contraire que, comme disait Marx, l’ignorance n’a jamais servi personne. La science est un facteur d’émancipation. On n’a rien perdu en arrêtant de croire – enfin, si seulement c’était le cas ! – à la sorcellerie, à la Pachamama, à Dieu le Père, etc. Véra Nikolski : Tout comme Christophe, je ne raisonne pas du tout en termes d’émancipation ontologique, comme si les femmes devenaient totalement maîtresses de leur destin et n’étaient plus soumises à aucun déterminisme. On échange toujours une aliénation pour une autre, et je ne soutiens pas qu’avec le capitaliste industriel, les femmes seraient devenues libres. Je ne parle que d’une homogénéisation des statuts. Les déterminismes auxquels les hommes et les femmes sont soumis dans le système capitaliste sont plus similaires que ceux qui pesaient sur eux dans le monde préindustriel. Plus précisément, dans toutes les sociétés préindustrielles, à une série de déterminismes communs aux deux sexes (et variables selon le milieu social), s’ajoutait une séparation rigide du monde social selon les rôles sexués, accompagnée d’une prééminence du masculin sur le féminin. Par ailleurs, ces travaux me semblent aussi marqués par un certain romantisme, qui, comme le montrent Michael Löwy et Robert Sayre dans Révolte et Mélancolie , se retrouve dans toutes les théorisations qui regrettent l’avènement de la modernité technologique et mettent en avant la perte d’un certain rapport à la nature, d’une certaine innocence, d’un certain âge d’or qui aurait caractérisé les rapports humains dans les mondes précapitalistes. Christophe Darmangeat : J’ai aussi travaillé sur la guerre. Beaucoup de gens affirment que la guerre n’a pas toujours existé pour démontrer qu’elle n’existera pas toujours. Le même raisonnement existe à propos de la condition féminine : si on arrive à montrer que la domination masculine n’a pas toujours existé, alors ipso facto on a prouvé qu’on peut s’en débarrasser, que ce n’est pas une fatalité, que ce n’est pas dans la nature humaine, etc. Mais ce raisonnement est biaisé, pour la guerre comme pour la condition féminine. Pris isolément, ce qui a existé par le passé ne détermine en rien ce qui existera dans le futur. Si certains rapports sociaux se maintiennent dans le présent et semblent difficilement modifiables, ce n’est pas parce qu’ils sont anciens et particulièrement ancrés dans la nature humaine, c’est parce que les conditions sociales qui les font exister continuent à être réunies. Ces autrices ne nient pas qu’il y ait eu de la domination masculine avant le capitalisme. Mais c’est comme si la domination d’avant le capitalisme, qui s’adossait à une séparation des sphères féminine et masculine et permettait donc une certaine autonomie des femmes, était moins dure que la domination d’après le capitalisme, qui a privé les femmes de leurs compétences spécifiquement féminines 1 . Véra Nikolski : Il est possible de porter des jugements de valeur différents sur cette homogénéisation des statuts – on peut y voir un progrès ou une régression –, c’est au fond une question politique. Ce que je reproche en revanche à ces travaux, c’est une certaine distorsion des faits, due en particulier à l’idéalisation du passé. Prenons l’exemple de la médecine, notamment de la gynécologie, souvent mise en avant comme un savoir dont, à l’entrée de la modernité, les femmes auraient été dépossédées par les hommes, arrivés avec leurs spatules, leur péridurale et leur épisiotomie, pour imposer une science médicale bien plus agressive que le savoir naturel féminin. À mes yeux, dans ce genre de raisonnement, il y a un mélange de vrai et de faux. Le vrai, c’est qu’en effet, dans le monde préscientifique, où les connaissances médicales étaient minimes, c’étaient les femmes qui en savaient plus sur le corps féminin que les médecins hommes, qui faisaient en général plus de mal que de bien. Donc, à suivre les conseils des femmes de son entourage, on s’en sortait mieux. Les matrones étaient des figures plus compétentes que les chirurgiens – qui, eux, étaient plus avertis en matière de blessures de guerre que de postures du fœtus. Sauf que, si elles en savaient davantage, c’est parce que les médecins ne savaient pas grand chose. La connaissance scientifique dans le domaine était nulle. Une fois que la connaissance médicale a commencé à s’accumuler aux XVIII e et XIX e siècle – c’est d’ailleurs beaucoup passé par des femmes, les premières sages-femmes –, la situation s’est complètement inversée. Aujourd’hui, on peut regretter la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement parce qu’on donne la vie dans un univers froid et technique, mais on ne peut pas nier la baisse drastique de la mortalité en couches ou de la mortalité infantile. Bien sûr, il vaut mieux ne pas faire d’épisiotomies abusives ni surmédicaliser, mais si on compare ça avec la situation qui prévalait il y a 200 ou 300 ans… Dans la deuxième partie de votre livre, Véra, vous soutenez que, puisque l’amélioration des conditions matérielles est in fine la condition de possibilité des progrès effectués dans la condition féminine, on peut se demander ce qu’il adviendra de la situation des femmes à l’heure des bouleversements écologiques, qui déstabilisent précisément nos conditions matérielles d’existence. Véra Nikolski : Je ne suis pas moi-même spécialiste de ces questions. Je me réfère, d’une part, en matière climatique, aux travaux du GIEC et à ses modélisations de plus en plus pessimistes au fil des années, et d’autre part, en matière énergétique, aux travaux sur la disponibilité des ressources et les rythmes de production des différents matériaux indispensables à notre civilisation thermo-industrielle. Cette machine « tourne bien » pour le moment, quoiqu’avec des effets pervers importants ; mais que se passera-t-il si jamais son moteur se grippe par manque d’éléments qui la font marcher, dans un monde où l’on doit de surcroît s’adapter à des changements rapides causés par le dérèglement climatique ? C’est ce que Jean-Marc Jancovici appelle l’« effet ciseaux » : les deux crises risquent de se télescoper et l’on va devoir adapter nos sociétés à des changements importants avec moins de ressources, faire plus avec moins 2 . C’est un vrai défi. Quelles conséquences sur la situation des femmes ? Les militants engagés dans les luttes féministes, quoique souvent sensibles à l’écologie, se posent très peu la question en ces termes. Les deux enjeux sont pensés indépendamment l’un de l’autre : on considère la possibilité d’un effondrement, on s’intéresse au sort des femmes, mais on ne pose pas la question du devenir des femmes dans un monde effondré. Et quand ces deux questions sont articulées, c’est d’une façon qui me semble prendre le problème à l’envers. Certains mouvements féministes pensent en effet que face à cette crise, il est possible d’emprunter un chemin qui va nous conduire vers une société plus solidaire entre les femmes et les hommes. Loin de leur faire craindre un retour à des rôles sexués rigides, cette crise leur apparaît comme l’occasion d’une plus grande émancipation pour toutes et tous. Pour moi, ce raisonnement présente un défaut logique : à mon sens, si les conditions matérielles se rapprochent de ce qu’elles étaient auparavant, les relations sociales vont elles aussi se rapprocher de ce qu’elles étaient. Si ce n’était pas le cas, cela voudrait dire que dans le passé, nos ancêtres se sont vraiment très mal débrouillés collectivement et qu’en réalité, les déterminismes auxquels ils étaient soumis n’en étaient pas. Un monde où il y a moins d’énergie, où moins de travaux sont assurés par les machines et les infrastructures, c’est un monde où la force physique retrouve de son importance et où les tâches nécessaires à la reproduction du foyer augmentent en volume et en temps. Un monde plus frustre, plus dur, où il y a moins de ressources, c’est un monde où les conflits se multiplient et où la mortalité des enfants risque d’augmenter. Et une société où la force physique compte, où les travaux domestiques sont plus chronophages, où il y a plus de conflits et où il faut faire plus d’enfants parce qu’ils recommencent à mourir, ce n’est pas une société favorable aux droits des femmes. Tout cela favorise au contraire la division des rôles sexués, surtout si le reste des institutions vacille, comme on le prévoit dans les scenarios pessimistes où le chaos est institutionnel et politique autant qu’économique et matériel. Sans les conditions matérielles qui ont rendu possible l’homogénéisation des statuts féminin et masculin, on retrouve les déterminismes qui ont toujours pesé sur l’humanité. À titre personnel, je suis très heureuse de l’évolution du statut des femmes, mais là n’est pas la question : je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’adhérer à des convictions – progressistes ou conservatrices – pour apprécier la pertinence du lien causal. En revanche, penser qu’un monde effondré pourrait conserver, ou même faire avancer, les droits acquis par les femmes dans les deux derniers siècles me semble naïf. Cela revient à nier le rôle joué par les transformations matérielles dans ce processus. C’est un raisonnement idéaliste, alors que seule une approche matérialiste permet d’expliquer pourquoi la situation des femmes s’est transformée à ce moment-là de l’histoire. Si l’on veut empêcher la régression de la cause des femmes dans le cadre des transformations à venir, il faut bien comprendre ce qui, dans le passé, a permis à cette cause de progresser. En l’occurrence, il faut s’attacher à la préservation ou plutôt à une transformation contrôlée de ce monde matériel qui est le nôtre. Comme le dit en substance Engels, la liberté, c’est la nécessité bien comprise. Christophe Darmangeat : On ne fait pas voler les avions si on n’a pas compris les lois de l’aérodynamique ! Je suis d’accord avec l’approche de Véra et je trouve que c’est ainsi que devrait raisonner l’écoféminisme. Mais l’écoféminisme, ou le féminisme de la subsistance, revendique aussi une approche matérialiste. Non pas en appelant à l’émancipation des femmes par leur intégration dans la société salariale et industrielle, mais en les invitant à réinvestir la matérialité du travail paysan, à renoncer à être un petit rouage d’une division du travail toujours plus grande, accompagnée d’une délégation des tâches à d’autres, plus opprimé(e)s que soi, ou aux machines, gourmandes en énergie, pour se réapproprier l’intégralité des processus de fabrication. Que pensez-vous de cette approche ? Véra Nikolski : Je trouve que ce féminisme sous-estime ce qu’il doit aux grandes infrastructures et à l’industrie. Prenons l’exemple du droit à disposer de son corps, l’un des droits symboliques les plus importants pour la condition féminine. Historiquement, l’objet qui a cristallisé ce droit, c’est la pilule. Or, si l’on peut exercer son droit à la contraception, ce n’est pas simplement parce qu’on a conquis ce droit, comme on le raconte généralement dans l’histoire du féminisme. C’est aussi parce qu’il y a eu du progrès scientifique qui a permis que ce produit soit conceptualisé et parce que notre société dispose de tout un système industriel et logistique qui permet à ce produit d’être fabriqué à grande échelle et d’être acheminé jusqu’à la pharmacie la plus reculée. Que cette machine matérielle se grippe et notre droit à la pilule deviendra abstrait, vide, simplement formel. Le même raisonnement peut être appliqué à bien d’autres choses. Le féminisme dont vous parlez, tout en revendiquant une approche matérialiste, me semble ignorer l’importance de ce sous-bassement matériel dans la préservation des droits des femmes. Christophe Darmangeat : Pour s’affranchir des dominations, ces mouvements éco-féministes cherchent à s’affranchir des délégations, des machines, et en gros de tout ce qui s’apparente à l’industrie. Ils pensent l’économie à l’échelon local et rêvent de petites collectivités autonomes. Mais ce qu’ils négligent à mon sens, outre ce qu’a dit Véra, c’est qu’une société dont l’économie est fractionnée, c’est une société où les communautés entretiennent au moins potentiellement des rapports d’hostilité les unes envers les autres. Je l’ai amplement constaté en travaillant sur les confrontations collectives dans les sociétés pré-étatiques 3 . Si vous ramenez l’humanité à sa technique et à son économie du passé, vous ramènerez les rapports sociaux du passé. Vous ramènerez aussi la démographie du passé, donc pas 60 millions de gens en France. Que fait-on des 50 millions, minimum, de personnes en trop par rapport aux capacités productives anciennes ? À mes yeux, c’est de cette façon qu’une approche matérialiste devrait raisonner. Notes : 1 - Comme le dit Émilie Hache : « Les femmes ont été licenciées en tant que femmes (appartenant à un monde genré) et reprises en tant qu’individus unisexes, c’est-à-dire, en tant qu’hommes en moins bien (i.e. moins bien payées, moins qualifiées, etc.  », De la génération. Enquête sur sa disparition et son remplacement par la production , La Découverte, 2024, p. 37 2 - Cf. Jean-Marc Jancovici, Dormez tranquilles jusqu’en 2100, et autres malentendus sur le climat et l'énergie , Paris, Odile Jacob, 2015. 3 - Cf. Christophe Darmangeat, Casus belli. La guerre avant l’État , La Découverte, 2025.

16.05.2026 à 12:00

Entretien avec Youness Bousenna : la vie derrière soi

Le nouveau roman de Youness Bousenna s’attaque à la question de la liberté. Intitulé  Les Présences imparfaites , il met en scène les dilemmes auxquels se confronte un jeune journaliste issu d’un milieu modeste au début des années 1980. Reporter de guerre, puis journaliste installé et enfin écrivain reconnu, Marc Pépin vit en étourdi dans un monde dominé par les impératifs de confort et de sécurité. Lassé de la perpétuelle injonction à s’accomplir, la peur de mourir finit par avoir raison de ses ambitions. En dévoilant au grand public les échecs, les faiblesses, les hantises et les illusions perdues d’un homme désabusé qui se juge sans indulgence, le roman saisit avec force la transition entre deux époques, en portant une attention particulière à l’impact des guerres et des séismes économiques sur les existences ordinaires.   Nonfiction : Marc Pépin grandit dans le Val-de-Marne, à Thiais plus précisément, au cours des années 1970. Issu de la classe moyenne, il connaît une ascension sociale remarquable, devenant simultanément écrivain reconnu et chef du service international au journal Le Figaro . Pourriez-vous nous donner une vue d’ensemble du parcours de ce journaliste atypique et des ambitions qui ont façonné sa trajectoire ? Youness Bousenna : Plus qu’un enfant de la classe moyenne, mon personnage est un représentant de la première génération qui a pu massivement accéder aux études, et qui se trouve donc confrontée à une question existentielle : que faire de sa vie ? Le vertige du choix et l’injonction à s’accomplir posent d’une manière renouvelée la vieille question de la liberté. Marc, qui est né en 1961, est confronté comme tout individu à une équation qui lui est propre. Son adolescence d’ennui dans une banlieue sans âme opère comme une brûlure : il veut à tout prix fuir ce monde originel, remplir sa vie d’exaltation, de tragédies, de tout ce qui pourrait lui donner du sel. Mais il ne sait pas bien que faire de cette liberté, et ce sont plutôt les circonstances et une certaine vanité qui l’amènent vers le monde du journalisme, qui coche toutes les cases – la possibilité de voyager, de traverser les mondes sociaux, et d’exercer un métier relativement prestigieux. Le séjour en Irak est une période particulièrement importante dans la vie de Marc Pépin. En quoi ce voyage en « Orient » constitue-t-il un moment décisif dans l’évolution des perceptions et du regard que le journaliste porte sur le monde ? Marc, qui commence sa carrière au service étranger du Figaro , est envoyé à Bagdad en 1985 pour couvrir la guerre Iran-Irak. Comme romancier, ce conflit m’intéressait à plusieurs titres. Ce fut une guerre très longue (de 1980 à 1988) et bien entendu atroce, où l'ennemi de demain, Saddam Hussein, était alors l’allié acceptable de l’Occident. En envoyant mon personnage là-bas, j’ai cherché à explorer plusieurs enjeux. D’abord, ce voyage permet de confronter Marc à une expérience transformatrice. Comme il le dit : « J’évoluais enfin dans ces parties du globe où il se passe quelque chose, où l’histoire ne s’était pas achevée par l’accession de tous à la propriété. » Ensuite, j’ai voulu prendre à revers le mythe – quelque peu viriliste – du reporter de guerre, et l’imaginaire héroïsant qu’il charrie. Marc éprouve l’ennui, la chaleur, la peur de mourir. Il comprend alors qu’il ne suffit pas de quitter physiquement son monde originel pour le quitter intérieurement : l’Occident, que j’entends comme l’espace physique et mental où règne le standard du confort et de la sécurité, n’est donc pas qu’un lieu géographique, c’est avant tout une condition ontologique. Enfin, de manière plus large, mon roman entend saisir un espace-temps, à savoir notre monde au tournant du III e millénaire. Cette guerre permet de montrer la zone trouble où se joue l’intrication entre notre société en apparence nettoyée du mal et le reste du monde. Car l’Irak compte comme « l’un de ces endroits du globe où confluait toute une société occulte – espions, émissaires, businessmen, journalistes, diplomates – tirant les fils secrets et honteux du monde officiel, c’est-à-dire occidental ». L’un des premiers éléments qui retiennent l’attention dans votre roman est la voix narrative : sèche, distante, égocentrée. Elle semble à la fois révéler une profondeur psychologique et traduire un regard d’une grande acuité sur l’époque. Serait-il juste d’affirmer que cette voix se nourrit d’une blessure qui hante Marc Pépin ? Ce roman se situe dans un héritage qu’on pourrait peut-être faire débuter avec les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, et qui repose sur le procédé narratif suivant : la confession d’un homme qui juge la société en se jugeant lui-même, ce qui donne une littérature de la lucidité, de l’éructation quelquefois, mais aussi de la dérision. Plus sûrement, la forme des Présences imparfaites assume une filiation avec La Chute de Camus – qui tenait justement Dostoïevski pour un maître. Toujours chez ces narrateurs, que ce soit Marc Pépin ou le Clamence de La Chute , il existe au fondement de leur cri une blessure, qu’on pourrait cerner comme une nostalgie de la pureté. Pourquoi le monde n’est-il pas tel qu’il devrait être ? Pourquoi la vie et ceux qui la peuplent ne sont-ils pas à la hauteur ? Pourquoi le réel déçoit-il ? Ces questions trahissent le romantisme latent qui travaille ces personnages, et dont je me suis méfié car il me semble que c’est une matrice usée. C’est pour cette raison que, si Marc s’accuse lui-même de ne pas être à la hauteur, il n’accuse jamais la société : il sait que des grandeurs comme des bonheurs existent, il est simplement conscient qu’il ne peut les atteindre en raison d’une colère qui le mine de l’intérieur. Chez un personnage qui dresse un bilan aussi sévère de sa propre existence, subsiste-t-il encore un idéal de la « vie bonne », ou toute forme d’espérance est-elle définitivement éteinte ? Les Présences imparfaites pourraient être le récit de cette extinction. Marc ne poursuit aucun idéal de la « vie bonne », car, n’étant ni croyant ni certain de sa vocation, la première – et sûrement la seule – question de son existence consiste à donner une forme à l’énergie et à la colère qui le traversent. Ce personnage ne se construit donc pas depuis un point d’arrivée, mais à partir d’un point de départ à la fois singulier et universel : l’attente. Singulier, car l’attente de Marc est structurée par la quête d’intensité caractéristique de notre époque – comme l’a montré Tristan Garcia dans La Vie intense , la notion d’intensité est devenue la métrique, en l’absence de Dieu, de la réussite de la vie moderne, comme si l’éternité s’était abaissée à la perpétuité. Universel, parce que dans le Mexique des Olmèques comme dans le Japon actuel, tout être humain est harcelé par le besoin de placer devant lui une attente qui donne du sens à ses jours. Et ce, que ce soit le paradis après la mort, des vacances à Dubaï, une augmentation de salaire, un enfant ou le prochain match de Ligue des champions. Plutôt que la « vie bonne », c’est donc une « vie intense » que cherche désespérément ce personnage, qui voudrait d’une certaine manière geler la morsure de l’attente. Seriez-vous d’accord pour dire que Marc Pépin ressemble quelque peu au Romain Gary de Vie et mort d’Émile Ajar (Gallimard, 1981), en ce sens qu’il éprouve une profonde insatisfaction à l’égard de son « image » et de sa notoriété au sein des cercles intellectuels ? Le besoin de reconnaissance sociale demeure une question secondaire pour ce personnage, mais elle se cristallise néanmoins dans une dimension qui résonne particulièrement avec la condition d’écrivain telle qu’elle a été mise en abîme par la légendaire dissimulation de Romain Gary sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Car, en marge de sa carrière de journaliste, Marc deviendra l’auteur de quatre romans. L’un aura un succès d’estime qui lui permettra de se hisser jusqu’à la deuxième liste du prix Renaudot, tandis que l’échec public du dernier le conduira à arrêter d’écrire. Du moins jusqu’à la confession que constitue la matière des Présences imparfaites , dont Marc prévient d’emblée que ce sera son ultime texte et qu’il n’aura pas vocation à être publié – faisant peser un doute sur son intention de se suicider, ce qui crée une autre résonance avec Romain Gary. À travers ces incursions dans l’écriture littéraire, il m’importait de questionner la tension inhérente à l’acte de création. Comme le dit mon personnage : « L’écriture, c’est l’orgueil de s’offrir à la lecture du monde entier emballé dans l’humilité d’en douter. » Plus que le journalisme, l’écriture littéraire place tout auteur face à sa propre imperfection et, simultanément, devant le fantasme d’une transformation absolue par la création considérée comme un moyen de fuir l’éternelle succession des jours. Car « créer, c’est vivre deux fois », ainsi que l’écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe – autrement dit, vivre plus intensément, ailleurs et autrement qu’en sa peau. Le comportement de Marc Pépin envers les femmes apparaît comme profondément toxique. En construisant un personnage qui n’exprime ses affects que par la négativité, vous mettez en lumière un impensé majeur des milieux se revendiquant « éclairés » ou progressistes : la persistance des schémas patriarcaux. Comment avez-vous travaillé cette remise en question de l’identité masculine ? Comment avez-vous donné à voir ce qu’il y a de plus violent dans les rapports sociaux et sexuels ? Les Présences imparfaites n’est pas tant un roman féministe qu’un roman de la virilité défaite. Je crois que Marc incarne un rapport spécifiquement masculin à l’existence, avec un certain égoïsme, une envie de briller et surtout de se jucher au-dessus de Claire, sa compagne tout au long des années 1990. Ils finiront d’ailleurs par se séparer, et cet événement hantera tout le reste du roman. Cet homme qui traverse l’époque et le monde en restant cloîtré en lui-même a ainsi pour miroir des personnages féminins plus forts que lui, en particulier sa sœur, qui gérera les affaires familiales, et cette Claire dont la présence travaille toute la trajectoire du récit. J’ai construit ces personnages avec une attention particulière, car les dépeindre en femmes puissantes aurait été une autre manière de rester dans un schéma obsolète – l’envers d’un cliché produit un autre cliché. J’ai donc tenté de leur donner une complexité et des failles dans leur manière d’être et de s’aimer, mais en leur instillant une force dont Marc est dépourvu. Une force qui les situe plus près de l’étincelle de la vie ainsi que des autres, ce qui leur confère une capacité de dépassement que lui ne possède pas. La temporalité du roman traverse successivement les années 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010. Qu’avez-vous voulu saisir en inscrivant votre récit à la charnière de deux siècles intranquilles ? De deux siècles, ou de deux millénaires. Peu de générations ont l’occasion de vivre un tel passage, et seuls les vivants d’aujourd’hui auront vécu cette bascule à la fois temporelle et touchant à nos manières d’être – ne serait-ce que par les basculements technologiques à l’œuvre, qui ont bouleversé les rapports sociaux. Dans ce livre, je tente de capter l’esprit d’un temps, et en particulier du passage de l’an 2000, qui date d’hier mais semble déjà lointain. En évoquant l’enthousiasme niais des débuts d’Internet, le mouvement musical de l’Eurodance ou encore le passage à l’euro, j’ai essayé de cerner ce moment où un futurisme festif laisse place à l’inquiétude, au pressentiment largement partagé d’une catastrophe à venir. De la sorte, j’ai tenté de faire entrer en résonance deux attentes, celle de Marc et celle de notre époque. En miroir au genre de la science-fiction post-apocalyptique, je situe Les Présences imparfaites comme un roman pré-apocalyptique. Au Figaro , Marc Pépin a connu les années fastes et la crise qui leur a succédé. Le fait de narrer ses failles et ses imperfections relève-t-il d’une sorte de deuil de la littérature ? Autrement dit, ce roman peut-il se lire comme une méditation sur l’impossibilité de faire de l’écriture sa principale occupation, le centre de sa vie ? Sur l’éternel débat consistant à savoir s’il faut conférer à la littérature le pouvoir de sauver le monde, Marc répond que l’écriture pourra lui permettre de réussir son échec. Cet échec, posé dès le début du roman et qui est le point de départ de sa confession, est irrémédiable. En déroulant à nouveau le fil de sa vie, l’introspection lui permet non pas de racheter son existence, mais de la retraverser grâce au langage – et ainsi de la revivre un peu. L’écriture n’aura donc pas été la principale occupation de sa vie, au sens où elle n’était pas réellement une vocation, mais elle apparaît comme un secours face à l’abîme, au suicide possible. Elle recouvre en quelque sorte tous les événements, heureux comme malheureux, brillants comme honteux, avec des mots. En affirmant d’emblée que cette confession n’a pas vocation à être publiée mais en la réalisant tout de même, Marc recherche donc un rapport de vérité avec l’écriture, le seul peut-être qu’il ait jamais eu. En ce sens, s’il y a un « deuil de la littérature » comme espace social et collectif, son geste même témoigne d’une foi dans le verbe. Comme un ultime pari que, si disparaît sa vie, il demeure au moins sa voix.    

15.05.2026 à 13:00

Naguib Mahfouz : un roman du désarroi égyptien

Privé des privilèges et des prestiges qui donnaient un sens à son existence, un être à la colère incontrôlée, ravagé de haine, médite longuement sur sa déchéance. Exilé dans son propre pays (du Caire à Alexandrie) pour des raisons politiques, il tente d’alléger le fardeau du temps en laissant sa pensée dériver au gré des flots depuis son balcon situé au huitième étage : « Tu vois la mer qui, sous le charme envoûtant d’octobre, perdure dans les rêveries, et tu vois aussi les vols de cailles fondant vers un destin inéluctable après un éprouvant périple empli d’un illusoire héroïsme ». La révolte du Caire Comment Issa al-Dabbagh, haut fonctionnaire et membre du puissant parti Wafd, est-il devenu un alcoolique bedonnant qui s’adonne frénétiquement au jeu ? Lorsqu’il descend du train, le samedi 26 janvier 1952, Le Caire est en feu. Personne n’est là pour l’attendre. « Où est le secrétaire ? Où sont les employés de bureau ? Et les coursiers ?  », se demande-t-il anxieusement. Il balaie les lieux et les visages du regard, en vain. L’incendie du Caire, connu sous le nom de Samedi noir, n’a rien d’accidentel. Il est le résultat du mécontentement et de la rage d’un peuple assujetti par la puissance coloniale britannique, mais aussi trahi par l’inefficacité et la corruption du parti Wafd, qui, en 1950, a remporté les élections. Bâtiments pris d’assaut, essence répandue, incendies allumés, portes enfoncées, marchandises éparpillées : les masses populaires déferlent comme une mer déchaînée. « La ville du Caire se révoltait mais c’était contre elle-même », écrit Mahfouz. « Elle déversait contre elle-même ce qu’elle aurait aimé déverser contre son ennemi. Elle se suicidait . » Peinant à saisir la nature et la légitimité de ce soulèvement dirigé contre la tutelle anglaise autant que contre la monarchie égyptienne, Issa est saisi d’une peur profonde, et un sombre pressentiment s’impose à lui. Loyal et mesuré, il pense que la monarchie peut être réformée. Mais le mouvement de l’histoire devance ses positions peu tranchées, ces incendies ne faisant qu’annoncer le coup d’État des « Officiers libres », le renversement du roi Farouk, l’abolition de la monarchie et, en 1954, l’accession au pouvoir de Gamal Abdel Nasser. Un roman de l’amour manqué Changement de régime, changement d’époque : un cataclysme s’abat sur Issa et les membres du parti Wafd. Ses rêves et ses espoirs sont réduits en cendres : ni la promotion ministérielle tant attendue, ni le mariage avec Salwa, fille du riche et influent conseiller d’État Ali Bey Souleyman, ne se réaliseront. Accusé par le Comité d’épuration d’avoir favorisé la nomination de maires par népotisme ou corruption, il perd également son poste au cabinet ministériel. À l’instar d’un personnage kafkaïen, il vit cette métamorphose, cette mise à la retraite forcée, comme une effroyable descente aux enfers. Depuis son exil alexandrin, il rumine sa chute. Tandis que nombre de ses anciens collègues tentent de regagner leur place dans les arcanes du nouveau pouvoir, il se réfugie dans le silence et préfère rester sans travail, car, selon son idéal, « l’homme ne vit pas que de pain », et il est inconcevable de se mettre au service d’un gouvernement qui ne veut pas gagner « le cœur des gouvernés » et qui ne respecte plus « leur humanité ». De nombreux emplois s’offrent à lui ; il les refuse tous. Être de paradoxes, il lutte contre l’oisiveté dans laquelle il s’est enfermé, mais préfère vivre sur la fortune familiale de sa femme Qadriyya, qui n’est pourtant pas « l’épouse qu’il aurait souhaitée » : un jour, il ose même dire à sa belle-mère « que son épouse et lui [doivent] jouir de sa fortune de son vivant afin de lui souhaiter longue vie en toute sincérité  » ! Étouffé par la monotonie de son quotidien, il repense à Salwa, « à la plaie qu’elle [a] creusée en lui, et sa rancœur s’accentu [e] ». Il songe aussi « avec un rictus d’amertume » à Riri, la prostituée qu’il a fréquentée quelque temps, et qui est aujourd’hui la mère de sa fille – une enfant qu’il ne peut ni embrasser ni prendre dans ses bras. Plongé dans ses ténèbres intérieures, il éprouve intensément sa propre médiocrité dans le corps alourdi qui est désormais le sien. Un homme dévoré par le passé Souvent, pour se redresser, il convoque le souvenir de celui qu’il était, ce haut fonctionnaire qui faisait trembler le ministère « lorsqu’il sortait de la Chevrolet officielle ». Flâneur solitaire, conscient de la triste existence qu’il mène, Issa refait le monde avec ses amis Abbas Siddiq et Ibrahim Khayrat dans les cafés huppés d’Alexandrie. Mais cela ne le guérit pas des maux qui le rongent silencieusement et de son obsession d’un passé pourtant définitivement révolu. Il s’entête à penser que son parti avait « des idéaux » honorables, qu’il était le « parti du sacrifice et de l’abnégation, celui de l’intégrité absolue, le parti du “non et non” face à toutes les tentations et intimidations ». Les années passent et il persévère dans la déchéance. Le ressentiment l’empêche de tourner la page, d’accepter l’idée de recommencer. L’amour destructeur de la boisson, le poker, les soirées à la Bodega avec un comité de camarades égarés, voilà à quoi se réduit sa vie à présent. Le mur entre lui et la révolution ne cesse de grandir, mais l’agression coloniale de Suez en 1956 vient rebattre les cartes. Le prestige autoritaire des « Officiers libres » se défait « à une vitesse qu’il n’aurait jamais imaginée ». Ce basculement l’aidera-t-il à sortir de son effacement ? Une nuit, grisé par les effluves de l’alcool, il fait la rencontre imprévue d’un jeune homme aux traits harmonieux, « très grand, musclé, le teint foncé, vêtu d’un pantalon gris et d’une chemise blanche aux manches relevées, tenant entre les doigts de sa main gauche une rose rouge ». Assis sur un banc sous la statue de Saad Zaghloul (le leader nationaliste fondateur du parti Wafd, né en 1859 et mort en 1927), il repense, non sans regrets, au jour où il a assisté à l’interrogatoire de cet homme, en sa qualité d’officiel et de membre du parti : « Le jeune homme était téméraire et violent, l’enquête n’avait pas établi sa culpabilité mais il avait été envoyé en prison et y était resté jusqu’à ce que le cabinet ministériel fût démis ». Ne lui tenant aucunement rancune, celui-ci se contente de rappeler : « Même vous, vous avez arrêté des hommes libres, hélas ! ». Incapable d’ouvrir son cœur à cet inconnu qui voulait le faire parler et l’aider à surmonter la nuit qui le ronge, Issa le voit disparaître en direction de la rue Safiyya Zaghloul. Mais, dans un brusque élan, repensant à cette main tendue sans haine, il se lève et marche à toute allure sur les traces de l’homme à la rose rouge, comme s’il avait enfin consenti à se laver de ses défaites auprès du double qui vient de lui rendre visite. Une demeure luxueuse perdue au Caire, un balcon retrouvé à Alexandrie : dans Les Cailles en automne , Naguib Mahfouz explore les écueils du populisme et de l’autoritarisme inhérents aux révolutions anticoloniales. Dans un style qui fait la part belle aussi bien aux méditations philosophiques qu’aux fulgurances de la création littéraire, il construit, de manière presque prémonitoire, un espace de réflexion sur les dérives du romantisme révolutionnaire.

13.05.2026 à 10:00

"Primavera" et la condition des femmes

Le film Primavera (en français Vivaldi et moi ) de Damiano Michieletto, raconte l’histoire imaginaire d’une jeune fille éveillée à la musicalité par Vivaldi, mais constitue avant tout une réflexion sur la condition féminine, qui ne vaut pas seulement pour XVIII e siècle. La photographie en est remarquable, avec des scènes domestiques ou des couleurs qui font penser à Vermeer ou Rembrandt. Jeune prêtre souffreteux, Don Antonio Vivaldi est recruté par l’Ospedale della Pietà en 1703 1 , un orphelinat où l’on enseigne la musique aux jeunes filles (les jeunes garçons, que l’on ne voit pas dans le film, étant cantonnés aux travaux manuels). Pietà en italien signifie « pitié », et non « piété » : pourtant, on est immédiatement projeté dans un univers violent et sans la moindre commisération pour celles et ceux, humains ou animaux, qui naissent sans être désirés. Les jeunes filles les plus douées forment un orchestre très prisé qui se produit devant le public aristocratique vénitien. Mais elles demeurent invisibilisées, masquées ou derrière une grille : « Pour le monde nous sommes des ombres, des rêves » (« Per il mondo, siamo un’ombra, un sogno »). Poussées à l’excellence mais réduites au silence Le film s’articule autour de la relation entre Vivaldi et l’une des musiciennes, Cecilia. C’est elle qu’il désigne comme premier violon : lors d'une joute musicale d’une forte intensité, la jeune fille est choisie car, explique-t-il, elle se laisse volontairement dépasser par sa compagne Laura, jusque-là premier violon. C’est comme si le fait de se prouver à elle-même qu'elle est la meilleure lui suffisait. Mais elle se sait promise à un officier qui l’épousera dès que la guerre contre les Turcs sera finie, ce qu'elle accepte à ce moment du film, bien que cela implique la fin d’un monde au sein duquel, malgré les contraintes de l’orphelinat, elle est néanmoins reconnue. Vivaldi est conquis, parce que, contrairement aux autres (« tu as quelque chose que les autres n’ont pas », « tu hai qualcosa che le altre non hanno »), elle ne joue pas pour les louanges. Peu à peu, il crée en elle une envie, une étincelle qui la pousse à se transcender musicalement. L’orchestre dans son ensemble progresse sous la houlette de Vivaldi et de ses partitions, comme en atteste le moment dominical où la haute société se presse, chaque fois plus nombreuse. C'est là une étonnante reconnaissance, puisque c'est précisément cette haute société qui abandonne ses filles puis les épouse en leur interdisant, une fois mariées, de continuer à jouer. Elles sont ainsi paradoxalement poussées à l’excellence, à s’impliquer, puis réduites au silence… Cecilia est destinée à être le jouet des hommes : jouet de ceux qui la vendent pour faire vivre l’institution ; jouet de celui à qui elle est promise et qui lui brise les doigts lorsqu’il comprend qu’il ne l’épousera pas ; mais jouet aussi de celui qui l’exhorte à exprimer son talent, tout en l’abandonnant quand elle a besoin de son secours : « Je ne peux rien faire mais vous, au contraire, si » lui dit-elle (« io non posso far nulla, ma voi invece sì »), ce à quoi il répond : « tu ne peux pas me demander de changer ta vie » (« tu non puoi chiedere a me di cambiare la tua vita »). Il l’a pourtant déjà changée en l’ancrant dans le désir de musique. Pouvoir et soumission Mais ne se joue-t-elle pas des puissants ? En définitive, la force des conventions sociales, soit l’obligation de la virginité, lui permet, en lui interdisant le mariage, d’échapper au triste destin de toutes celles qui devront se soumettre au pouvoir de leur époux. Comme le dit Neige Sinno dans Triste tigre , le viol ne serait finalement pas une question purement sexuelle mais bien plus d’humiliation et d’asservissement : c’est bien le joug du pouvoir imposé que l’on voit ici explicitement mis en scène, et les pleurs de l’une des camarades de Cecilia, Costanza, suggèrent la soumission des femmes au désir et à la violence des hommes. Bien qu’essentiellement victimes, les femmes peuvent aussi devenir les complices, voire les instruments de cette domination : c’est le cas de la prieure, elle-même orpheline de la Pietà, ou encore d’Elisabetta Parolin, une aristocrate à qui Cecilia enseigne le piano, qui lui assène que le parti (le mari) qui lui est donné est le meilleur possible, qui prend la peine de l’éduquer aux manières de plaire, et qui passe discrètement un mouchoir à Costanza, le mariage étant, pour ces épouses contraintes, une vallée de larmes. Dans le film, les musiciennes apparaissent tout de rouge vêtues lorsqu’elles se produisent en orchestre (rien néanmoins ne semble attester historiquement d’une telle couleur d’uniforme). Cela est peut-être une allusion au « Prete Rosso », surnom donné à Vivaldi en raison de sa chevelure rousse, mais on y verra aussi une référence à la série « The Handmaid’s Tale », comme pourraient l’être d’autres passages du film : déplacements en groupe organisés hors de l’orphelinat, manière de remettre sa coiffe en hâte, regards vers le sol, ou, plus terriblement, mariages forcés organisés par d’autres femmes. Cecilia ou la résistance au pouvoir des hommes Le personnage de Vivaldi est-il de nature à nuancer ce jugement ? On devine sa fascination pour Cecilia, dont il jalouse peut-être, à un moment, le succès. La scène du baptême où Cecilia s’amuse avec les enfants sur quelques notes grattées sur son violon est fondamentale. On comprend que cela inspire à Vivaldi « le Printemps » ( Primavera ), et il en est conscient puisqu’il lui demande plus tard, dans l’église où il lui apporte un nouveau violon, de rejouer ces mêmes notes. C’est là le sens du titre du film en italien, « Primavera », qui fait référence, non pas seulement à l’un des morceaux les plus connus de Vivaldi, mais bien plus, sans doute, au lien d’inspiration qui lie le compositeur et la violoniste. Il est vrai qu’il l’écoute, qu’il paraît éprouver un profond désir de l’aider (« Voir tout ton talent gâché, voilà qui est une torture », « Vedere sprecato tutto il tuo talento, quella è una tortura »). Pourtant, quand elle le sollicite pour échapper au mariage annoncé, il se laisse convaincre de n’en rien faire par le gouverneur de la Pietà, lequel l’exhorte à penser à sa réputation de prêtre. Comme Cecilia le remarque lucidement, Vivaldi est lui-même à la recherche de louanges. Certes le contexte est difficile pour un musicien désargenté : en véritable expérimentateur, il veut profiter de toutes les occasions d’une musique plus inventive et il manquera tristement de courage en choisissant, au détriment de Cecilia, l’opportunité de renforcer son orchestre de nouveaux instruments. Pourtant, pour l’avoir choisie, incitée et mise en mouvement, il lui devrait au moins d’essayer de lui permettre de continuer à vivre cette passion qu’il a contribué à créer. Quand il se reprend et veut s’impliquer dans sa défense, c’est malheureusement trop tard. Sur commande des autorités de Venise pour célébrer la victoire sur les Turcs à Corfou en juillet 1716, il compose « Juditha triumphans », allégorie de la ville de Venise triomphant de l’envahisseur. Mais le contexte du film donne une autre dimension à cette œuvre magnifique, devenue l’hymne de Venise : n’est-elle pas comme une excuse faite pour exposer au monde la force des femmes, lui qui veut une musique qui soit comme la vie ( « je voudrais faire une musique  […] qui serait comme la vie » , « Io vorrei fare una musica […] che sia come la vita ») ? Cecilia est un personnage imaginaire, mais Vivaldi a réellement composé l’essentiel de sa musique dans cet orphelinat et donc pour, et inspiré par, un orchestre de femmes. On sait qu’il a innové pour les personnes défavorisées : il a notamment cherché à rendre les musiciennes résilientes en leur confiant plusieurs instruments afin qu’elles puissent passer de l’un à l’autre au sein de l’orchestre sans devoir le quitter : c’est l’exemple de Pelegrina della Pietà, hautboïste qui ne peut plus jouer quand elle perd ses dents mais reste dans l’orchestre encore de longues années en tant que violoniste. C’est cette polyvalence, doublée d’une exigence musicale, qui caractérise l’enseignement de Vivaldi à la Pietà. Si Don Antonio révèle le talent de Cecilia, au fil des images, il se transforme lui aussi, s’épanouit et devient Vivaldi. Un Vivaldi qui compose sans relâche : il cesse d’être cet être maladif, et dirige l’orchestre de la Pietà avec brio et exaltation. Le jeu remarquable de Michele Riondino fait penser à celui de Tom Hulce dans Amadeus . On se souvient aussi de ce film lorsque, surpris par Cecilia, à leur première rencontre, Vivaldi, alors dans un moment d’intense composition, laisse échapper ses partitions sur le sol de l’église (la scène préférée de Michele Riondino). Le réalisateur, Damiano Michieletto, est d'abord un metteur en scène d’opéra et de théâtre, et Michele Riondino, dans une interview , en explique l’importance : les scènes étaient filmées avec un regard lointain, comme au théâtre, laissant un large espace disponible pour les acteurs et actrices. Mettre la caméra, les lumières, l‘équipe de tournage, loin des personnages, a renforcé une forme d’intimité inhabituelle au cinéma, une forme de solitude qui se ressent à l’écran et qui a aussi favorisé une certaine improvisation. Le film se termine sur un espoir pour les femmes : l’émancipation passe par la solidarité, l’empathie envers la souffrance vécue, sa reconnaissance comme appel au pardon, et la volonté de s’arracher à un schéma imposé. Le personnage de Cecilia, joué par la très habitée Tecla Insolia, n’est pas seulement la muse de Vivaldi, mais notre muse à toutes et tous. Notes : 1 - Vivaldi y enseignera près de 40 ans, jusqu’en 1740, en tant que maestro de concerti . Il quitte la Pièta pendant une période où il tente sa chance comme impresario de théâtre et y retourne en 1716 : c’est là que commence le film.

06.05.2026 à 10:00

Top Hat, d’Irving Berlin

Présentée au printemps 2026, la comédie musicale Top Hat au Théâtre du Châtelet s’inscrit dans la tradition des grandes productions anglo-saxonnes accueillies à Paris, tout en rendant hommage à l’âge d’or hollywoodien. Inspirée du film de 1935 avec les célébrissimes Fred Astaire et Ginger Rogers, portée par la musique d’Irving Berlin, cette version scénique conjugue élégance visuelle, virtuosité chorégraphique et efficacité théâtrale. La mise en scène et la chorégraphie, confiées à Kathleen Marshall, privilégient une lecture fidèle à l’esprit original : une comédie légère fondée sur un quiproquo amoureux, où la narration sert avant tout de support à une succession de numéros chantés et dansés. L’intrigue — un danseur américain tombant amoureux d’une jeune femme qui le prend pour un autre — reste volontairement simple, mais elle permet une progression fluide entre les scènes, sans rupture de rythme. Le passage du film de 1935 à la scène a offert aux librettistes la possibilité d’élargir l’œuvre originale en s’appuyant sur le répertoire d’Irving Berlin : ils ont ajouté neuf numéros aux cinq initiaux — une extension qui développe les personnages secondaires, enrichit les émotions et donne plus d’ampleur au personnage de la jeune femme, dont les solos rééquilibrent les rapports entre les rôles. L’un des points forts du spectacle réside dans sa dimension visuelle. Les décors de Peter McKintosh recréent un univers stylisé, évoquant tour à tour Londres et une Venise idéalisée, dans une esthétique de carte postale assumée. Les costumes, particulièrement soignés, participent à cette atmosphère de luxe et de raffinement, typique de la comédie musicale des années 1930. La partition d’Irving Berlin est interprétée en anglais (avec surtitres), ce qui permet de conserver la musicalité originale des chansons. Des standards comme Cheek to Cheek s’inscrivent naturellement dans l’action et constituent des moments forts du spectacle. L’orchestre, dirigé par Luke Holman, accompagne avec précision les chanteurs et soutient l’énergie des numéros dansés. La distribution, dominée par Phillip Attmore (Jerry Travers) et Nicole-Lily Baisden (Dale Tremont), se distingue par sa polyvalence : les interprètes doivent à la fois chanter, jouer et danser à un haut niveau. Les chorégraphies, inspirées des claquettes et du style d’Hollywood, exigent une grande précision rythmique et une fluidité constante, que l’ensemble de la troupe maîtrise avec brio. Enfin, le spectacle se caractérise par une alternance équilibrée entre scènes comiques, numéros dansés et grands ensembles, culminant dans un ballet final spectaculaire. Cette construction, fidèle au modèle du musical classique, garantit un divertissement continu et accessible. Cette production de Top Hat réussit à conjuguer respect du patrimoine et efficacité scénique. Sans chercher à moderniser radicalement l’œuvre, elle en exploite pleinement le potentiel de charme, d’élégance et de virtuosité, offrant au public une expérience jubilatoire. Top Hat , d’Irving Berlin. Théâtre du Châtelet, du 15 avril au 3 mai 2026  
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