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17.06.2026 à 07:00

David Graeber : l’anthropologie un exercice d’imagination politique

L’actualité éditoriale consacrée à David Graeber (1961-2020) ne faiblit pas depuis sa disparition. On ne compte plus les ouvrages récemment traduits ou réédités, ni les études qui lui sont désormais consacrées. Les deux dernières en date, un ouvrage collectif dirigé par Véronique Dutraive (2025) et le premier essai sur Graeber en français de Benjamin Gizard et Olivier Coulaux, récemment paru, font ici l’objet, respectivement, d’un grand entretien et d’une recension. La reconnaissance académique de l’anthropologue et militant anarchiste David Graeber n’a pas été un long fleuve tranquille. Sa carrière a été freinée par son engagement politique jusqu’à son départ des Etats-Unis pour le Royaume-Uni. Sa reconnaissance est venue tardivement, principalement à travers ses ouvrages destinés à un large public. Issu d’un milieu populaire, Graeber s’est souvent tenu en marge du monde universitaire, dont il critiquait les hiérarchies et les routines. Ce décalage a contribué à façonner une œuvre singulière, marquée par ce que Véronique Dutraive identifie comme des traits structurants : une dimension ludique de la pensée, un usage assumé de l’humour, et une articulation constante entre théorie et pratique, au service d’un horizon émancipateur. À l’image des mobilisations auxquelles il a participé, son œuvre s’inscrit dans un dialogue permanent avec d’autres disciplines, d’autres traditions et d’autres formes d’engagement. Les critiques adressées à son œuvre n’ont pas manqué. Elles tiennent largement à l’ampleur même de son projet : en cherchant à articuler anthropologie, histoire et critique sociale à l’échelle globale, Graeber s’expose à des objections méthodologiques et empiriques. L’un des points les plus débattus concerne une difficulté à penser la viabilité à grande échelle des alternatives qu’il met en lumière. Mais ces fragilités sont indissociables de ce qui fait la force de son œuvre : une volonté de déplacer les cadres d’analyse, de contester les évidences et d’ouvrir des possibles. Un autre trait marquant de son travail tient à son style d’écriture et à sa manière d’argumenter. Dans une langue claire, à forte dimension narrative, Graeber mêle érudition, exemples et prises de position assumées. Ce choix lui a permis de toucher un large public, mais il a également nourri certaines critiques :  une formalisation parfois insuffisante des démontrations, une tendance à la généralisation et une porosité entre analyse et engagement. Son écriture apparaît ainsi comme un compromis singulier entre rigueur scientifique et intervention intellectuelle, un choix qui explique à la fois son influence et les controverses qu’elle a suscitées. Ce dossier est centré sur ses derniers ouvrages ainsi que sur les premières études qui lui ont été consacrées en français. Nous avons toutefois choisi d’y adjoindre deux recensions d’ouvrages plus anciens issues de nos archives. Prolifique et touche-à-tout, Graeber s’est intéressé aux organisations et mouvements politiques, dans le sillage de son compagnonnage avec l’altermondialisme et Occupy Wall Street. Nous republions ici une recension de l’ouvrage qu’il a consacré à ce dernier mouvement. Bullshit Jobs , qui prolongeait un article publié quelques années plus tôt, est sans doute le livre qui lui a valu le plus de critiques. La fausse monnaie de nos rêves est un livre plus ancien, qui permet d’appréhender l’apport de Graeber à sa discipline d’origine et sa manière de concevoir la politique. Au commencement était… , qu’il avait écrit avec l’archéologue David Wengrow, et publié à titre posthume, propose une vaste fresque historique, dans le prolongement de Dette , 5000 ans d’histoire, paru une dizaine d’années plus tôt. Enfin, Il n’y a jamais eu d’occident , un recueil d’articles récemment paru, permet de parcourir l’ensemble de ses principaux thèmes de réflexion. Nous espérons que ce dossier contribuera à faire encore mieux connaître une pensée à la fois stimulante et discutée qui invite à ne pas se satisfaire du monde tel qu’il est, ou tel qu’il ne va pas.

09.06.2026 à 10:00

L'immatériel. Connaissance, valeur et capital

Vorace, le capitalisme est à l'affût constant de surplus de valeur. S'il l'a trouvé, par le passé, dans la robotisation ou la rationalisation, il le cherche désormais dans le travail dit « immatériel », qui repose sur les connaissances. Au profit des avancées scientifiques et technologiques, nos matières grises sont désormais exploitées comme le seraient des matières premières. Problème : le savoir, libre et gratuit, contredit la logique concurrentielle du marché. Création de monopoles, droits et brevets, surveillance des cadres... Tous les moyens sont bons pour y remédier et retrancher du bien commun ce qui peut l'être. Dans un tel système, qui étouffe, divise et aliène les travailleurs, comment penser la dissidence ? Avec cet essai critique, le philosophe André Gorz pose les jalons d'un projet radical de transformation sociale et dessine les contours d'une nouvelle économie. Un appel salutaire à l'émancipation.

07.06.2026 à 09:00

Ercole amante d'Antonia Bembo

À l’Opéra Bastille, l'Opéra national de Paris ose une véritable résurrection lyrique avec Ercole amante d’Antonia Bembo, et le pari est largement tenu. Rarement une entrée au répertoire aura semblé aussi nécessaire. Cette production, confiée au chef Leonardo García Alarcón et à la metteuse en scène Netia Jones, révèle un ouvrage baroque d’une richesse dramatique et musicale saisissante, longtemps resté dans l’ombre de son illustre modèle de Cavalli. Dès les premières mesures, García Alarcón impose une direction d’une souplesse somptueuse. À la tête de la Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur, il fait respirer cette partition de 1707 avec une sensualité orchestrale constante, sans jamais sacrifier la tension dramatique. Les couleurs instrumentales se déploient avec un raffinement exceptionnel : ici un continuo presque charnel, là des éclats de cuivres ou des suspensions harmoniques d’une modernité troublante. On comprend immédiatement pourquoi l’Opéra de Paris a voulu défendre cette œuvre inédite sur une grande scène européenne. La réussite tient aussi à la lecture scénique de Netia Jones, qui évite l’écueil du musée baroque. Sans renier les fastes du genre — dieux descendus des cintres, métamorphoses, visions infernales — elle transpose l’univers mythologique dans une esthétique contemporaine d’une grande intelligence visuelle. Les vidéos, les jeux de perspective et les décors inspirés à la fois de Versailles et de l’architecture monumentale de Bastille créent un théâtre de l’illusion fascinant. Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’ouvrage résonne avec notre époque. Derrière le spectacle baroque apparaît la figure d’un homme puissant incapable d’accepter le refus d’une femme plus jeune. Netia Jones souligne avec finesse cette dimension crépusculaire : Hercule n’est plus ici un demi-dieu triomphant, mais un prédateur vieillissant, pathétique autant qu’inquiétant. Le livret acquiert ainsi une portée étonnamment actuelle autour du pouvoir, du consentement et de l’abus de domination. La distribution sert admirablement cette vision. Andreas Wolf campe un Hercule massif et vulnérable, vocalement impressionnant. Julie Fuchs apporte à Junon une élégance lumineuse, tandis que Ana Vieira Leite fait d’Iole une héroïne d’une grâce poignante. Mention particulière également à Sandrine Piau, dont chaque apparition semble suspendre le temps. On ressort de cet Ercole amante avec le sentiment rare d’avoir assisté non à une curiosité archéologique, mais à la naissance d’un véritable classique oublié. En remettant Antonia Bembo à la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’opéra, l’Opéra de Paris signe l’un des événements musicaux les plus stimulants de sa saison. Opéra Bastille, du 28 mai au 14 juin 2026.
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