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28.05.2026 à 11:00

Le racisme dans tous ses états

À l’heure où les discours et les déclarations racistes pullulent dans nos démocraties par la bouche d’intellectuels autoproclamés invoquant Darwin ou tout autre discours scientifique sorti de son contexte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards-Grossi reviennent sur trois siècles de théories racialistes. Longtemps portées par des médecins, ces théories ont permis de justifier autant l’esclavage que le génocide des Herero et des Nama. Si la science a depuis montré que la notion de race n’avait pas de sens, les logiques de déshumanisation et discours inégalitaires ne cessent de revenir. Plus qu’un travail d’histoire, les deux chercheuses montrent à quel point le racisme scientifique et médical est un fait social contemporain contre lequel il est difficile de lutter, puisqu’il s’appuie sur des décennies de stéréotypes contre lesquels il devient plus qu’urgent de se dresser.   Nonfiction.fr : Vous êtes respectivement sociologue et historienne, quel était l’intérêt pour vous de croiser vos approches et comment est né ce projet ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons réfléchi à ce projet lors d’un séminaire de recherche dans lequel nous étions invitées toutes les deux. La discussion entre histoire et sociologie est donc née, pour nous, à partir de la question des liens entre race et médecine. Le constat de la pérennité, actuelle, de nombreux préjugés raciaux autour de la résistance à la douleur, apparus pendant l’esclavage et renforcés durant la colonisation, a nourri notre réflexion. Nous avons eu l’idée d’écrire un texte, qui s’est transformé en ouvrage, autour de la genèse de l’idée de race en médecine et de ses héritages dans les imaginaires et les pratiques de soin aujourd’hui. L’histoire permet, selon nous, d’analyser les racines des stéréotypes et discriminations racistes et les modalités de construction et de diffusion de ces savoirs, et la sociologie contribue ensuite à mettre en lumière les mécanismes et les rapports sociaux de la domination, dans une perspective plus actuelle. Il s’agit ainsi, par ce croisement disciplinaire, d’étudier les modalités de construction de la race, dans les sciences et notamment en médecine, et de mettre en exergue ses effets encore actuels dans nos sociétés et plus particulièrement au sein du corps médical. Élodie Edwards-Grossi : Là ou l’histoire permet de remonter à la genèse des théories sur la race en médecine et en sciences naturelles, les outils de conceptualisation de la sociologie permettent de travailler les questions de circulation et de résurgence de ces théories. Nous nous sommes par exemple intéressées à retracer les réseaux professionnels auxquels ces auteurs avaient accès. Ces réseaux permettent d’assurer une grande circulation à leurs théories, abondamment citées, et de voir leurs typologies triompher dans les arènes scientifiques, politiques et médiatiques. Sans livrer une analyse exhaustive de tous les écrits ayant essaimé depuis le XIX e siècle en France et à l’étranger sur le sujet de la race en médecine et en biologie, nous avons pu montrer qu’il existait des systématicités dans les modalités de circulation et de réappropriation de ces écrits, à travers les époques. Nous avons pu identifier que les médecins, biologistes et naturalistes qui soutiennent activement ce type d’argumentaire, visant à classer la population humaine et à la hiérarchiser, présentent un profil social et professionnel relativement similaire : des hommes, blancs, ayant acquis des positions universitaires prestigieuses, qui, tout en évoluant dans des réseaux professionnels bien établis, n’hésitent pas à sortir de leurs propres champs disciplinaires (en psychologie, médecine, biologie, zoologie) pour citer des écrits produits avec d’autres méthodes, et soutenant leurs prétentions idéologiques à partir de cas uniques dont ils généralisent les résultats.   Pour quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience, ce titre, « Le racisme scientifique et médical », peut sembler contradictoire. Quels liens historiques la science et la médecine entretiennent-elles avec le racisme ? Delphine Peiretti-Courtis : Les scientifiques, et notamment les naturalistes tels que Carl Von Linné au milieu du XVIII e siècle, inventent le concept de race humaine et divisent l’humanité en catégories raciales. Les inégalités sociales se voient ainsi naturalisées par les scientifiques. L’esclavage puis la colonisation sont alors légitimés par des scientifiques qui soutiennent l’idée d’une hiérarchie naturelle, raciale et biologique, des populations. Dans le sillage des naturalistes européens, ce sont des zoologistes, des botanistes, des médecins, des anatomistes, des chirurgiens, des biologistes et des anthropologues qui tentent de classer l’humanité en groupes raciaux. Les médecins, experts des corps, des âmes et des sociétés aux XVIII e et XIX e siècles, et producteurs de savoirs, jouent un grand rôle dans les recherches en raciologie et dans les classifications raciales qui s’érigent. Ils contribuent ainsi, largement, à produire des hiérarchies entre les groupes humains et à légitimer des entreprises politiques et économiques majeures telles que la colonisation pour les pays européens, ou l’esclavage et la ségrégation raciale aux États-Unis. Les médecins sont proches du pouvoir, en tant que détenteurs du savoir d’une part, mais également car ils intègrent souvent, eux-mêmes, les cercles politiques de leur temps, tels que Broca, Haeckel ou Cartwright, ou entretiennent des liens étroits avec les milieux politiques. Élodie Edwards-Grossi : Nous montrons dans le livre que l’arène scientifique a depuis longtemps facilité la circulation des théories inférant une prétendue différence biologique entre des groupes de populations humaines en sciences et en médecine. Cette circulation s’amorce entre le XIX e siècle et le début du XX e siècle, période durant laquelle il existait un consensus vis-à-vis des classifications naturalistes et hiérarchisantes organisées par des savants comme Buffon ou Paul Broca en France, ou encore Louis Agassiz ou Josiah Nott aux États-Unis. Ce n’est qu’au XX e siècle avec l’émergence de l’anthropologie sociale, ou encore avec la préparation des déclarations de l’Unesco sur la race entre les années 1950 et 1960, qui condamnent fermement les usages biologisant de la catégorie de race, que ces théories ont été marginalisées au sein des arènes scientifiques institutionnelles. Toutefois, l’on peut observer que certaines de ces théories, loin d’être des pseudosciences, puisque arrimées historiquement à des disciplines scientifiques relativement bien établies depuis le XIX e siècle, ont laissé des traces dans les enseignements voire dans la recherche fondamentale au sein de plusieurs disciplines : certaines publications sont, certes, tombées dans l’oubli mais d’autres ont continué d’être citées sur plusieurs générations. C’est le cas, par exemple, des travaux de J. Marion Sims, un médecin et chirurgien originaire de la Caroline du Sud, aux États-Unis, qui au XIX e siècle s’était abondamment exprimé sur la supposée résistance à la douleur des femmes noires esclavagisées, qu’il opérait sans anesthésie. Sims était encore reconnu pour l’ensemble de son œuvre dans l’ I nternational Urogynecology Journal en 2018, une revue médicale lue par les experts en urologie et en gynécologie du monde entier.   Certains de ces travaux ont été exhumés par des chercheurs plus contemporains, comme John R. Baker. Comment ces chercheurs assoient-ils leur légitimité et comment la communauté scientifique conteste-t-elle, ou non, leurs écrits ? Delphine Peiretti-Courtis, Élodie Edwards-Grossi : Dans son livre Race , publié en 1974, le zoologiste John R. Baker défend l’idée que des groupes humains définis en tant que « races » sont inégaux d’un point de vue biologique. Paradoxalement, Baker fait paraître son livre à une époque où la quasi-totalité de la communauté scientifique s’était rangée derrière les déclarations de l’Unesco. Baker livre une pensée anachronique, se mettant en quête de preuves matérielles et visibles de la réalité biologique de la race, qu’il traque sans relâche dans toutes les parties du corps, s’inspirant des travaux en craniométrie et des taxinomies employées par William Ripley et Armand de Quatrefages au XIX e siècle, alors même que leurs écrits n’étaient plus cités par leurs pairs contemporains. Dans le livre, nous montrons que Baker ne cherche pas nécessairement à gagner la reconnaissance de ses confrères. En retraite au moment de la publication du livre et n’ayant pas gravi tous les échelons professionnels qui lui auraient permis de devenir professeur en chaire à l’université d’Oxford, où il enseignait depuis les années 1930, Baker s’affranchit des normes de citations en vigueur dans sa discipline puisqu’il renoue avec des travaux battus en brèche et sans grande légitimité scientifique. Ce faisant, Baker revendique une position de neutralité scientifique et voit d’un mauvais œil les travaux en sciences sociales, et notamment en anthropologie sociale et en sociologie insistant sur les effets sociaux du racisme, allant même jusqu’à se considérer comme victime de cette nouvelle bien-pensance. De manière parallèle, il se tourne vers des cercles politiques où ses théories ont une bien meilleure chance d’être diffusées, notamment la South Africa Society, qui dans les années 1970 soutient depuis Londres le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Cette tension, entre revendication d’une forme d’apolitisme, appui sur des réseaux académiques bien définis, usage de stratégies d’auto-victimisation voire dénigrement des sciences sociales et des cercles scientifiques ne lui étant pas acquis, rappelle la trajectoire d’autres scientifiques ayant été déchus de leurs titres universitaires pour leur soutien à des théories similaires, mais continuant, à se présenter vis-à-vis du grand public comme des experts de leur domaine : on peut citer l’exemple du politologue Tatu Vanhanen et du psychologue Richard Lynn, qui, après la parution d’écrits relatant une soi-disant inégale répartition de l’intelligence dans la population humaine, classée par groupes ethno-raciaux, ont vu leurs théories être âprement critiquées par leurs pairs universitaires. Cet opprobre ne leur avait cependant pas barré la route pour continuer à faire parler d’eux et de leurs théories dans les médias et en ligne.   Ces théories, et ceux qui les portent circulent d’un pays à un autre, notamment pour être légitimées. Quels pays apparaissent comme des relais dans la diffusion de ces travaux ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons étudié, dans notre ouvrage, les circulations internationales des théories raciales aux XIX e et XX e siècles, et nous avons constaté, au fil de nos recherches, que les pays impérialistes étaient en relation les uns avec les autres, produisaient des savoirs sur les races humaines, s’échangeaient des thèses, des méthodes et des outils destinés à faire avancer ces connaissances raciologiques. Au-delà des méthodologies et des modalités de production des savoirs qui étaient similaires, car les chercheurs de ces différents pays s’imitaient et se citaient les uns les autres, les mises en œuvre concrètes de ces théories étaient également identiques. De la France à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l’Allemagne, au Canada, à l’Afrique du Sud ou encore au Japon, l’impérialisme a nourri les travaux scientifiques sur les races humaines et ces recherches ont permis, ensuite, de légitimer des projets politiques et économiques, l’exploitation, la conquête et la soumission de peuples définis comme inférieurs par la science. Élodie Edwards-Grossi : Ces théories ne se diffusent néanmoins pas partout et à toutes les époques de manière égale. Dans le livre, nous montrons l’existence de canaux de diffusion spécifiques des théories prônant le différentialisme racial en médecine et en sciences selon des contextes linguistiques et à des moments historiques particuliers : par exemple, entre la Louisiane et Paris au XIX e siècle, ou encore, entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre au XX e siècle. Le cas de la Louisiane illustre bien cette double disposition. Premièrement, les nombreux échanges entre les médecins de la Nouvelle-Orléans et Paris s’expliquent par le fait qu’il s’agit de deux villes francophones. Deuxièmement, ces échanges débutent juste avant l’abolition de l’esclavage en Louisiane, dans un contexte où les théories médicales vont asseoir la légitimité du régime esclavagiste, venant défendre la supposée inégalité des races, à une époque où l’esclavage est profondément remis en question par les États du Nord, qui sont des États libres. À Paris, les théories sur la fièvre jaune qui ont été fondées dans le contexte louisianais vont être reprises par des médecins investis dans la conquête coloniale dans des territoires comme la Martinique, où ils sont appelés à statuer sur la santé et l’efficacité de la main-d’œuvre indigène. Les deux contextes et climats vont d’ailleurs sans cesse faire l’objet de parallèles dans les revues médicales, afin de déceler si les travailleurs martiniquais peuvent tomber malade ou se montrer résilients face à la maladie. Leurs états sont alors scrutés et comparés à celui des personnes noires en Louisiane affrontant des épidémies de fièvre jaune dans les années 1950. On voit bien ici en quoi la circulation internationale de ces théories sous-tend l’organisation de l’exploitation de la force de travail des travailleurs esclavagisés et colonisés, dans des contextes toutefois différents.   L’ascension du conservatisme social et politique provoque la multiplication de déclarations racistes liant le racisme à des critères relevant du champ médical, comme Donald Trump qui affirmait que la venue de sans-papiers empoisonnait le sang étasunien. Dans quelle mesure ce genre de déclarations sert-il des projets politiques radicaux ?  Delphine Peiretti-Courtis : Les liens très étroits noués entre la science et le politique au cours des XIX e et XX e siècles ont contribué à la légitimation de projets de grande ampleur, tels que l’esclavage et la colonisation orchestrés par les puissances impérialistes européennes, l’Apartheid en Afrique du Sud, la ségrégation raciale aux États-Unis, le génocide des Hereros et des Namas dans le Sud-Ouest africain (Namibie actuelle), puis celui des Juifs et des Tziganes en Europe, ou encore des pratiques eugénistes et des expérimentations médicales diverses, telles que celles pratiquées dans l’unité 731 en Mandchourie, sous le prétexte de la race et avec l’aide de la science. Si l’Histoire a révélé, à plusieurs reprises, les effets tragiques de ces relations entre la science des races humaines et le pouvoir, le temps présent nous montre que ces liens n’ont hélas pas entièrement disparu. Certains scientifiques tentent, dans chacune des aires géographiques dans lesquelles la raciologie a été développée de manière approfondie, de faire revivre cette science déchue. Et ils trouvent face à eux des idéologues et des politiciens avides de ce type de savoirs supposé justifier, sous le sceau, jugé irréfutable, de la science, les inégalités sociales, et qui légitime le rejet, l’exclusion ou la soumission de certains groupes. Élodie Edwards-Grossi : L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 a été accompagnée d’une banalisation du racisme ordinaire dans la société, y compris dans la parole présidentielle. Durant toute la campagne présidentielle et après son élection, puis sa réélection en 2025, Donald Trump a multiplié les métaphores qui s’appuient sur la biologisation et l’animalisation pour désigner les personnes qu’il prend pour cible, notamment les personnes sans-papiers et issues de l’Amérique centrale et latine. Ces métaphores s’appuient sur un imaginaire racial qui a été préalablement façonné par la science et la médecine au XIX e siècle. L’élection de Trump a aussi donné une nouvelle visibilité aux groupes de nationalistes et suprémacistes blancs aux États-Unis, qui ont connu un regain d’activité après 2016. On se souvient par exemple de la marche à Charlottesville « Unite the Right » en août 2017 et du meurtre d’Heather Heyer en Virginie, qui a été tuée par un suprémaciste blanc lors d’une contremanifestation. Les suprémacistes blancs ne sont d’ailleurs pas indifférents aux théories racistes autrefois constitutives des arènes scientifiques institutionnelles. Ils puisent dans ces théories qui prônent l’inégalité entre divers groupes de populations humaines pour soutenir leur projet idéologique. Les sociologues Aaron Panofsky, Kushan Dasgupta et Nicole Iturriaga montrent qu’ils disséminent leurs fausses croyances et leurs préjugés sur des blogs en ligne en imitant le format et le contenu des publications scientifiques et en citant des auteurs controversés comme Arthur Jensen ou J. Philippe Rushton. Ces derniers n’ont cessé de promouvoir des explicitations héréditaires aux différences comportementales en utilisant la notion de race pour qualifier des groupes humains. Ces exemples montrent que ces groupuscules reprennent à leur compte ces courants scientifiques dévoyés et à présent battus en brèche, tout en encourageant le brouillage entre celles-ci et la science institutionnalisée.   Vous citez plusieurs exemples contemporains de racisme scientifique, notamment en introduction. Pour chacune d’entre vous, quel est celui qui révèle le plus la résurgence des théories racialistes ? Delphine Peiretti-Courtis : Les théories sur les liens entre les groupes humains et le QI sont celles qui révèlent, selon moi, le plus cette résurgence des croyances racialistes car ce sont les recherches les plus vives aujourd’hui ; parallèlement à celles menées en génétique des populations et dévoyées par des suprémacistes et autres adeptes du retour de la race biologique. En 2007, l’ancien prix Nobel de médecine, James Watson, co-découvreur de l’ADN, énonçait dans le journal Times que les politiques d’aide à destination des pays africains étaient inutiles sous le prétexte, erroné, que le QI des Africains était inférieur à celui des Caucasiens, faisant ainsi renaître la science des races et de l’intelligence. Si la craniologie et les mensurations des crânes ont disparu, les études sur le QI semblent être leurs héritières. Richard Herrnstein et Charles Murray, J. Philippe Rushton ou Arthur Jensen, sont des psychologues et politologues, qui ont publié, dans les années 1990-2000, des articles et ouvrages soutenant l’idée de l’origine génétique de l’intelligence et de ses distinctions raciales. Exclus de la communauté scientifique, ils sont pourtant soutenus, jusqu’à nos jours, par de nombreux théoriciens qui défendent une science qui ne se soumettrait pas à l’idéologie « égalitariste » et qui reconnaîtrait l’existence d’inégalités raciales du point de vue de l’intelligence. La résurgence des thèses racialistes des pionniers de la craniologie au XIX e siècle, tels que Broca, en France, ou Morton aux États-Unis, est donc clairement à l’œuvre. En Europe, ces réutilisations à des fins idéologiques, pour servir des idées ou des partis d’extrême droite, sont également fréquentes, notamment sur Internet, par le biais d’articles supposés scientifiques dans certains sites tels que Breizh-info, site web d’extrême droite qui se présente comme un média breton indépendant, qui détourne les études de généticiens pour soutenir l’idée de l’existence de races humaines biologiques, qu’ils présentent comme inégales, et qui diffuse les théories ouvertement racistes de scientifiques, tels que Richard Lynn, Edward Miller ou bien Edward Dutton. Élodie Edwards-Grossi : Bien que ces théories sur l’intelligence soi-disant différentielle des populations ne manquent pas d’être âprement dénoncées, à juste titre, lorsqu’elles reviennent dans l’espace médiatique, elles ne constituent que le sommet de l’iceberg. Certes, elles préfigurent la partie la plus facilement identifiable de la science raciste. Mais le vrai combat porte sur le poids, toujours opérant, des stéréotypes raciaux en médecine qui provoquent des différences de traitement dans les prises en charge des personnes issues des minorités ethno-raciales par rapport aux personnes blanches. Les théories à combattre sont celles qui irriguent toujours les prises de décision, les pratiques des personnes soignantes lorsque confrontées à des personnes issues des minorités, dans les consultations à l’hôpital, à domicile ou en cabinet libéral. Par exemple, les théories sur la soi-disant résistance à la douleur de certains groupes de populations ont toujours libre cours dans les hôpitaux et les cabinets de consultation. En France, on parle de syndrome méditerranéen : il s’agit de la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cette fausse croyance débouche sur la formation de pratiques discriminatoires, qui entérinent des prescriptions médicamenteuses différentielles, la patientèle issue de ces groupes n’étant pas alors traitée avec les mêmes doses d’antidouleurs que les personnes blanches. De tels stéréotypes produisent un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus, entérinant ce que la sociologue Colette Guillaumin exprimait si justement : si la réalité de la race n’existe pas, elle « produit pourtant des morts ».

27.05.2026 à 10:00

Une histoire populaire de la nature : entretien avec François Jarrige

Les luttes environnementales ne sont pas un phénomène récent. Longtemps reléguées aux marges du récit historique dans un XIXe siècle qui s'industrialise et se modernise, elles apparaissent, sous le regard de François Jarrige, comme des mobilisations anciennes, souvent l'apanage des classes populaires, menacées directement par la transformation des territoires, lieux de vie et de subsistance.  François Jarrige est maître de conférences à l'université Bourgogne Europe. Co-auteur notamment de  Nature en Révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 1 , il travaille sur les enjeux écologiques et sociaux. Il revient avec nous sur son dernier ouvrage Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France .    Nonfiction : Votre livre montre que des luttes environnementales populaires existent dès le XIXe siècle, bien avant que l'écologie ne devienne un mot. Comment expliquez-vous que cette mémoire ait été à ce point refoulée – et à qui profite cet oubli ? François Jarrige : Si on entend par lutte environnementale un conflit ou une mobilisation visant à défendre certains usages d’un milieu, ou à s’opposer à des aménagements qui le transforment et le menace, alors les luttes environnementales ont évidemment une longue histoire. Dans les sociétés rurales anciennes, l’accès à l’eau propre, aux forêts et aux ressources naturelles provoquait déjà de nombreux conflits entre des communautés paysannes, des riverains, l’Etat ou des acteurs économiques qui s’efforcent d’accaparer les ressources pour leur besoin. Ces conflits s’accroissent à partir du XIXe siècle sous l’impact de l’industrialisation, du rôle croissant de l’Etat et des inégalités d’accès aux ressources naturelles. Si ces conflits ont assez peu retenu l’attention c’est d’abord en raison de leur aspect local, de leur contradiction apparente avec une certaine conception du progrès et de la modernité identifiée à la mobilisation des ressources naturelles au service de la croissance économique. Ces mobilisations étaient d’abord perçues comme celles de propriétaires égoïstes, alors que l’écologie aurait surtout été une préoccupation des plus riches ou des conservateurs. Mais la situation était en réalité plus complexe, diverse et ambiguë comme tente de le montrer cet essai qui s’efforce de replacer certaines de nos préoccupations contemporaines dans une plus longue durée. Vous insistez sur les alliances improbables qui ont souvent rendu ces luttes efficaces : paysans et chasseurs, nationalistes corses et naturalistes, femmes bretonnes et militants anti-nucléaires. Ces coalitions hétéroclites sont-elles transposables aujourd'hui, à une époque où les identités politiques sont si clivées ? La nature des luttes environnementales, toujours inscrites dans des lieux et des milieux situés, favorise ces alliances improbables car le désir de protéger un espace naturel peut être porté par des motivations très différentes et des catégories d’acteurs hétérogènes. Ces coalitions hétéroclites sont particulièrement nombreuses et acquièrent une visibilité inédite dans les années 1970, mais elles sont bien plus anciennes. Par exemple dans les années 1920 l’opposition à des cimenteries dans le Midi agrège des vignerons, des paysans et des poètes célébrant les paysages provençaux. Elles existent encore aujourd’hui, à l’image des luttes contre certains projets d’éolien agrégeant des naturalistes soucieux de préserver la biodiversité, des chasseurs se mobilisant pour leur territoire de chasse, des propriétaires voulant maintenir leur confort et leurs paysages familiers, et des militants anticapitalistes opposés au gigantisme de projets industriels portés par la spéculation. Alors que beaucoup ne cessent d’opposer de façon caricaturale paysans, écologistes et ouvriers, ou encore citoyens et militants, seuls leur alliance peut renverser le rapport de force et permettre de tracer des chemins d’une émancipation qui serait à la fois sociale et écologique. Votre récit signale l'émergence, dans les années 1990, d'une criminalisation progressive des mouvements écologistes. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la répression actuelle des Soulèvements de la Terre – dont vous avez vous-même soutenu l'existence juridique – dans cette longue durée ? C’est une question particulièrement importante et complexe, et cet essai historique est d’ailleurs né dans la foulée des évènements de Sainte Soline et de l’intense répression qui a suivi en 2023. La répression des mobilisations environnementales n’est évidemment pas récente, mais elle s’accentue depuis quelques années, tout en variant beaucoup selon les territoires et les contextes. Les périodes de relance modernisatrice et de consensus productiviste favorisent la répression tant les luttes écologistes effraient ceux qui veulent aménager les territoires au service de la croissance. Aujourd’hui tout le monde se revendique de l’écologie, la transition écologique est même parfois réduite à la relance du nucléaire ou de l’industrie minière pour accompagner l’électrification, dès lors les conflits environnementaux qui tentent d’enrayer ces projets sont décrits comme une menace pour la nation. Mais il existe plusieurs écologies concurrentes et rivales, une écologie par en haut, technocratique et technolutionniste, et une écologie sociale davantage attentive aux modes de vie, à la sobriété et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’il est possible de comprendre l’intense répression actuelle : les luttes environnementales les plus radicales et massives apparaissent à beaucoup d’intérêts privés comme des freins à la croissance et à la modernisation à base de taux de profits, de grandes infrastructures, d’activités polluantes, d’extractivisme forcené, encore présentés comme inéluctables dans le contexte de compétition internationale et de relance des tensions géopolitiques… L'écologie des classes populaires du XIXe siècle était fondée sur la défense de la subsistance. Celle du XXIe siècle est souvent présentée comme une affaire de survie planétaire. Ce changement d'échelle – du local au global – est-il un enrichissement ou aussi une perte, notamment celle du lien concret entre un territoire et ses habitants ? En réalité, cette vision schématique et évolutive, du local au global, si elle n’est pas fausse, oublie que ces dimensions coexistent plus qu’elles ne s’affrontent et ne se succèdent. Dès le XIXe siècle, à côté des multiples luttes locales au quotidien portées par la défense des moyens de subsistance concret, émerge aussi une série d’alertes plus globales sur l’avenir du monde et les risques globaux. Et aujourd’hui, à côté des discours écologistes et scientifiques sur la terre, les écosystèmes, et les dimensions globales de la crise environnementales que nous vivons, les conflits portent toujours sur des enjeux très locaux et la préservation d’un milieu de vie. Avec la contamination généralisée aux métaux lourds, Pfas et autres toxiques qui prolifèrent, la question environnementale est par ailleurs toujours, hier comme aujourd’hui, une question de survie locale, de subsistance, sans doute plus dans les pays du sud où se maintient une petite paysannerie dynamique que dans le nord industrialisé et consumériste. L’une des forces de l’écologie est précisément de nous obliger à tenir ensemble des milieux situés et localisés, des corps organiques singuliers, et les grandes dynamiques globales qui ne cessent de les remodeler. Notes : 1 - vol. 1, La Découverte, 2025

23.05.2026 à 10:00

« Lucie de Lammermoor » de Gaetano Donizetti

À l’Opéra Comique, cette nouvelle production de Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti s’impose comme un moment de théâtre musical d’une intensité rare, où la tragédie romantique retrouve une brûlante actualité. Dans cette version française, loin d’être une simple traduction, l’œuvre révèle toute sa singularité dramatique, comme un miroir tendu à une société traversée par la violence et la contrainte des corps et des cœurs. Dès les premières mesures, la direction de Speranza Scappucci galvanise les forces de l’orchestre et du chœur, faisant surgir une tension presque palpable. Le travail sur les couleurs et les respirations épouse idéalement la langue française, redonnant à la partition une clarté et une urgence saisissantes. Sous cette baguette inspirée, la musique semble respirer avec les personnages, accompagnant leurs élans comme leurs fractures intimes. Le cœur battant de la soirée demeure sans conteste Sabine Devieilhe, dont la prise de rôle s’impose comme un événement. Sa Lucie, fragile et incandescente, déploie une ligne vocale d’une pureté sidérante, capable de suspendre le temps. La fameuse scène de folie atteint ici une dimension presque irréelle : la virtuosité n’y est jamais gratuite, mais toujours au service d’une vérité dramatique bouleversante. Autour d’elle, la distribution se montre remarquablement engagée, chacun sculptant son personnage avec une intensité dramatique constante. Les interactions, tendues à l’extrême, donnent au drame une cohérence quasi-cinématographique, renforcée par une mise en scène qui ose confronter frontalement la violence sous-jacente de l’œuvre. Léo Vermot-Desroches campe ainsi un Edgard d’une ardeur juvénile, presque à vif : la voix, claire et tendue, épouse idéalement la ligne belcantiste tout en laissant affleurer une urgence dramatique poignante. Son dernier acte, loin de tout héroïsme convenu, devient un moment de désespoir brut. Dans le rôle d’Henri, Étienne Dupuis impressionne par l’autorité naturelle de son émission et la densité de son incarnation. Son chant sculpté, à la fois noble et tranchant, donne au personnage une dimension politique presque terrifiante : ce n’est pas un simple frère tyrannique, mais un homme enfermé dans une logique de domination dont il ne peut s’extraire. La grande révélation vient peut-être d’Edwin Crossley-Mercer en Raimond. Loin d’une figure secondaire, il impose une présence vocale et scénique d’une profondeur rare. Sa ligne, d’une noblesse grave, installe une ambiguïté troublante : guide spirituel ou complice passif de la violence ? Cette tension innerve chacune de ses interventions, donnant au personnage une véritable épaisseur morale. Le reste de la distribution n’est jamais en retrait. Sahy Ratia compose un Arthur glaçant de correction, presque clinique, dont la froideur sociale renforce la violence du mariage imposé. Yoann Le Lan, en Gilbert, apporte une présence sombre et incisive, moteur discret mais essentiel de la mécanique dramatique. Certes, certaines options scéniques d’Evgeny Titov flirtent avec une esthétique de l’excès, mais elles participent paradoxalement à l’expérience globale : celle d’un spectacle qui refuse le confort et choisit l’impact. Au sein d’une esthétique souvent implacable, la mise en scène laisse surgir çà et là des éclairs d’invention particulièrement marquants. Au cœur du deuxième acte, par exemple, alors qu’Henri s’efforce de convaincre Arthur Bucklaw du consentement de Lucie, l’espace scénique se transforme subtilement : à l’arrière-plan apparaît la jeune femme, brisée, enfermée dans un face-à-face avec de hauts miroirs ternes, comme piégée dans sa propre détresse. Plus tard, dans la scène de folie, un autre geste frappe par sa force inattendue : au lieu d’une rupture totale, Lucie vient chercher refuge auprès de son frère dans un ultime élan. Ce rapprochement, presque incongru au regard de la violence qui les oppose, dévoile fugitivement une forme de lien enfoui, une douceur fragile qui rend la tragédie encore plus poignante. Opéra Comique. Du 30 avril au 10 mai 2026
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