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10.08.2026 à 07:00

Partout, la guerre

Pablo Pillaud-Vivien
Dans tous les domaines de la vie publique, la guerre s'immisce. Pas seulement son vocabulaire martial quand il s'agit d'une pandémie, mais concrètement, les gouvernements s'arment, se menacent, envers et contre tout.
Texte intégral (861 mots)

Dans tous les domaines de la vie publique, la guerre s’immisce. Pas seulement son vocabulaire martial quand il s’agit d’une pandémie, mais concrètement, les gouvernements s’arment, se menacent, envers et contre tout.

Le Pentagone ne sera plus le « ministère de la défense américaine » mais le « ministère de la guerre ». Cette nouvelle dénomination le dit simplement : la guerre est désormais un projet. Cela fait longtemps qu’elle occupe les imaginaires et les discours politiques. L’Allemagne proclame son objectif de redevenir la première armée conventionnelle européenne ; le Japon révise sa constitution pacifiste et porte au pouvoir une première ministre révisionniste. Tous les pays européens se préparent à consacrer 5% de leur PIB à l’achat d’armes aux États-Unis. Partout, on assiste à une acceptation sans discussion de la militarisation. Cette présence de la guerre ne commence pas avec Donald Trump et ne se limite pas aux États-Unis.

Depuis trois ans, elle fait rage en Ukraine. Elle transgresse tout à Gaza. Sa menace pèse sur les budgets. La guerre s’est glissée au cœur de la politique dans une époque obsédée par la puissance et hantée par l’ennemi. Elle est proclamée ad nauseam. Guerre contre le terrorisme, guerre contre le covid, guerre contre la dette, guerre contre l’inflation, guerre aux narcotrafiquants, etc. La guerre deviendrait la mesure de toute politique. Prétendre moins serait ne rien vouloir faire. Les gouvernants brandissent ce vocabulaire martial dès qu’il s’agit de discipliner ou de tétaniser les esprits. La guerre, fantasmée comme un moment d’unité nationale, permet de désigner un ennemi commun et d’appeler à serrer les rangs. Peu importe désormais que cet ennemi soit extérieur ou intérieur : la guerre moderne efface cette distinction. Le « terroriste islamiste » d’hier, l’« étranger envahissant » d’aujourd’hui, le « musulman suspect » en permanence, le « Russe forcément agressif » ou le « Chinois nécessairement rival » de demain : tous sont désignés comme les adversaires pour cimenter un peuple que l’on voudrait uni dans la peur.

La guerre d’aujourd’hui se fait à distance, dans les villes, dans les réseaux numériques. Elle brouille les frontières entre civil et militaire, entre paix et guerre, entre propagande et réalité.

Mais l’ennemi n’est pas toujours un fantasme et la guerre n’est pas qu’une métaphore. Elle s’impose avec une brutalité extrême au Proche-Orient, où l’armée israélienne a attaqué six pays en six mois et poursuit une offensive génocidaire sur Gaza et la colonisation méthodique de la Cisjordanie. La guerre frappe ailleurs : au Soudan, au Yémen, au Congo…. Trump, Xi, Modi, Milei, Netanyahou : chacun mobilise pour imposer son ordre.

La France n’échappe pas à cette logique. Depuis le covid et surtout depuis l’invasion de l’Ukraine, Emmanuel Macron en a fait sa grammaire politique : « tenir son rang », « bâtir une Europe puissance », « assumer la guerre en Ukraine », multiplier les opérations militaires sur le continent africain, assurer que « l’arme atomique reste la garantie de notre liberté »… Ce discours et cette politique guerrière sont d’autant plus inquiétants qu’ils forcent à penser dans ces termes et à accepter que les richesses matérielles et intellectuelles y soient englouties.

80 ans après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki qui ont révélé la menace de la destruction de notre planète, la guerre se ramifie. On fait la guerre autant pour l’eau que pour les territoires. Les États-Unis se font ouvertement menaçants pour accaparer pétrole, ressources en eau et richesses du sous-sol. On fait la guerre avec les armes conventionnelles et avec les armes interdites, chimiques, famines ou menaces nucléaires. On fait la guerre avec les drones et en détruisant les systèmes informatiques à distance. La guerre d’aujourd’hui se fait aussi à distance, dans les villes, dans les réseaux numériques. Elle brouille les frontières entre civil et militaire, entre paix et guerre, entre propagande et réalité. Elle menace les usines chimiques, les centrales nucléaires faisant d’infrastructures civiles de possibles armes de destruction massive. La guerre se démultiplie.

Partout s’impose l’idée que la sécurité ne s’obtient que par l’armement, que la paix ne peut être que le produit de la puissance. Au nom de notre protection, nos dirigeants détruisent ce qui fonde réellement la cohésion sociale – nos services publics, nos solidarités, notre capacité à affronter collectivement les crises, notre appartenance voulue et aimée à l’humanité.

Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.

07.08.2026 à 07:00

À qui profite l’état de guerre ?

Roger Martelli
Au moment où l’on se prépare plus que jamais à la possibilité d’une nouvelle ère de conflits, une question peut légitimement se poser : avons-nous vraiment quitté l’état de guerre, à un moment ou à un autre ? Analyse de Roger Martelli.
Texte intégral (1779 mots)

Au moment où l’on se prépare plus que jamais à la possibilité d’une nouvelle ère de conflits, une question peut légitimement se poser : avons-nous vraiment quitté l’état de guerre, à un moment ou à un autre ? Analyse de Roger Martelli.

Pour les historiens, le « court 20ème siècle » (1914-1991) s’est achevé avec la fin de la guerre froide qui, elle-même, succédait au cataclysme de deux guerres mondiales. Après un siècle guerrier, le temps semblait venu d’un « nouvel ordre mondial », sous la houlette de fait des États-Unis et sous l’égide théorique de l’ONU. C’était enfin le temps de la démocratie triomphante, du marché libre et de « la fin de l’Histoire » qu’annonçait l’économiste américain Francis Fukuyama.

L’Histoire, justement, n’a pas attendu longtemps pour doucher les illusions. Dès 1993, un autre universitaire américain, Samuel Huntington, publie un article qui fait rapidement le tour du monde et impose la thématique du « choc des civilisations ». Désormais, explique le chercheur, le conflit le plus fondamental oppose, d’un côté un Occident riche mais en déclin démographique et, de l’autre côté, un islam démographiquement expansif et appuyé sur une doctrine religieuse unifiante et combative. Huntington installe une conviction qui va infuser profondément dans nos sociétés : l’Occident est fragilisé parce que des forces expansives érodent son identité ; il peut mourir, parce qu’il ne sait plus qui il est et parce que d’autres agissent pour qu’il ne soit plus ce qu’il était.

Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine.

Le 11 septembre 2001, la destruction du World Trade Center à New York donne à la menace une densité spectaculaire. Le 18 septembre, le Congrès américain adopte une résolution proposant la mise en place d’une juridiction d’exception. Le 25 octobre, le Patriot Act concrétise son existence. « Guerre contre le terrorisme », « guerre globale contre la terreur » sont les maîtres mots de l’administration américaine. Cette logique s’élargit à la planète tout entière. En 2004, un rapport officiel de l’ONU explique que le terrorisme exige « une nouvelle norme prescrivant une obligation collective internationale de protection ». La sécurité fait fonction de « paradigme pour un monde désenchanté ». La peur finit par être promue au rang de lien politique.

État de guerre, état d’exception

Légitimée par la peur, la politique sécuritaire devient une ossature des politiques publiques, le critère ultime du « bon » gouvernement. Le travaillisme britannique a inventé une notion pour légitimer cette rigueur implacable : celle de « l’ordre juste », que Ségolène Royal va reprendre dans sa campagne présidentielle de 2007.

L’Europe n’échappe pas à la loi commune. En 2002, des décisions-cadres sont adoptées à propos du mandat d’arrêt européen et du terrorisme, tandis qu’un espace transatlantique se met en place pour organiser le profilage et le contrôle des passagers aériens. En France, où l’expérience du terrorisme est ancienne, le durcissement des législations criminelles, amorcé dans les années 1970, se produit dès le début du nouveau siècle, porté à la fois par la droite et par la gauche de gouvernement.

En octobre 2012, Manuel Valls affirme devant le Sénat que la « menace diffuse » des « ennemis de l’intérieur » justifie « un travail de surveillance constant et approfondi ». En janvier 2013, François Hollande reprend à son compte la formule de la « guerre contre le terrorisme » pour justifier l’intervention française au Mali. En novembre 2014, la loi fixe ainsi pour objectif de « renforcer les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme ». 

Au lendemain des attentats meurtriers contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, Manuel Valls affirme que « nous avons une guerre à mener » et Nicolas Sarkozy que « la guerre a été déclarée à la France, à ses institutions ». L’État affirme prendre des mesures exceptionnelles mais pas d’état d’exception. La vérité est que l’œuvre législative entérine une mutation décisive, de portée culturelle tout autant que judiciaire. Comme le souligne la juriste Mireille Delmas-Marty, le vocabulaire et les méthodes de la guerre tendent à se recouper de plus en plus avec ceux de la justice. On mène la guerre à tout moment, contre le terrorisme, le narcotrafic ou… le covid.

La montée des Suds

Terrorisme djihadiste aidant, l’ennemi du « choc des civilisations » est facile à identifier, du côté d’un islam prêt à enflammer les rancœurs. Mais, bientôt, les regards se déplacent. Alors que les États-Unis s’enferment dans leur guerre contre le terrorisme, certains pays du Sud connaissent un développement spectaculaire. En 2001, pour désigner les nouveaux acteurs de la scène mondiale, apparaît la notion de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) – devenue BRICS avec l’adjonction de l’Afrique du Sud. Coalisés pour tirer le meilleur parti de la mondialisation, les cinq États se mettent à contester les institutions pivots, monétaires et bancaires, de l’ordre américain. En quelques années, les rapports économiques mondiaux sont bouleversés. Dès 2012, le monde occidental ne compte plus que pour moitié dans la richesse mondiale et, désormais, la Chine occupe la première place du classement des PIB.

Voilà donc les États-Unis en situation de perdre leur leadership face à un Sud que l’on qualifie de « global ». La globalité masque l’extrême diversité des Suds, mais elle dit aussi que tous ces pays ont en commun de vouloir mettre un terme à une longue domination occidentale qui ne reflète plus la réalité du monde tel qu’il est. Les deux conflits majeurs, en Ukraine et à Gaza, radicalisent ainsi l’image d’un monde redevenu inexorablement dual. Aujourd’hui sans pouvoir réel, l’ONU reste la scène où les équilibres se mesurent. Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine. L’image du Sud global est une caricature et un piège, mais elle nous dit un état du monde, angoissant.

État de guerre, course à la puissance

Nous voilà en effet dans une période où s’entremêlent la peur des dominants menacés et les rancœurs des dominés qui ne veulent plus l’être, la fébrilité d’une Amérique en déclin, l’appétit des puissances de second plan (Russie), l’exacerbation universelle des nationalismes et la crise absolue du multilatéralisme de 1945.

La conviction s’installe que la paix a affaibli l’Occident et que, pour qu’il survive, il doit à tout prix accroître sa puissance et se préparer à la guerre. Tout ce qui freine cet objectif doit être éradiqué, même s’il faut pour cela revenir sur de vieilles valeurs et convictions. Si la politique économique n’est pas à la hauteur, on la réoriente, y compris en bousculant les limites posées au déficit des États. Si la recherche de la sobriété écologique est un frein, on se débarrasse de ses normes, brutalement taxées de liberticides. Si le tracé des frontières corsète la puissance, on le modifie, par la force ou par le chantage. Si la logique de la délibération démocratique fait perdre du temps et menace la rapidité du réarmement global, on tourne le dos aux procédures démocratiques. Si l’esprit public valorise trop le pacifisme et l’esprit de compromis, on anesthésie ces facteurs de faiblesse et on exalte le retour du nationalisme de puissance. Si les oppositions fragilisent l’homogénéité du corps social, on les contrôle, on les circonscrit ou on les brise. Si l’idéal pacifiste des lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale a affaibli les puissances et si les institutions onusiennes sont des boulets, on les contourne ou, mieux, on les démantèle. En bref, le degré d’agressivité devient le critérium de toute pratique, économique, sociale, politique, diplomatique.

La géopolitique se déploie de plus en plus dans son expression la plus rudimentaire : le primat de la realpolitik et l’affrontement des puissances. Tout peuple qui ne se plie pas à la règle est voué à la dépendance et au déclin. Qui n’en accepte pas la nécessité est aussitôt taxé d’angélisme, quand ce n’est pas de soumission pure et simple à l’agresseur. Accélérer la production d’armement, subordonner l’économie à la logique de la guerre, instituer l’Europe en puissance : tel est désormais l’horizon proposé des politiques publiques. On est sommés d’être pour ou contre.

Ces postulats devraient être reconsidérés. Intérioriser l’impératif de puissance, c’est tolérer que s’impose l’univers mental des forces qui font de la peur le carburant des pires régressions. Mais le monde n’est pas fait de blocs et de camps. Des États, différents par leur taille et l’ampleur de leurs ressources, n’éprouvent guère d’enthousiasme à s’enliser dans la course épuisante à la puissance. Des institutions internationales et des ONG mondiales continuent de proposer d’autres normes, d’autres critères, d’autres méthodes que celles de la puissance. Des mouvements critiques, pacifistes et démocratiques continuent de vivre et de lutter et s’inquiètent de ce que le primat de la force rejette dans l’ombre l’impératif de la justice sociale, de la dignité et des droits. C’est de leur côté que se trouve le véritable réalisme. 

Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.

06.08.2026 à 10:34

TRIBUNE. « Gueux, impressionnistes, suffragettes… et woke : ces insultes devenues des étendards »

Etienne Roche
La bataille politique est aussi une bataille du langage. En revenant sur l'histoire de mots retournés contre leurs auteurs, Étienne Roche, délégué général adjoint du Parti radical de gauche, plaide pour que la gauche cesse d'abandonner le terrain lexical à ses adversaires.
Texte intégral (1335 mots)

La bataille politique est aussi une bataille du langage. En revenant sur l’histoire de mots retournés contre leurs auteurs, Étienne Roche, délégué général adjoint du Parti radical de gauche, plaide pour que la gauche cesse d’abandonner le terrain lexical à ses adversaires.

Il existe une loi discrète dans l’histoire des mots : l’injure est un boomerang. Lancée pour humilier, elle revient parfois aux mains de ceux qu’elle visait, qui la brandissent comme un drapeau. L’histoire a vu la manœuvre réussir plus d’une fois. Un retournement est pourtant en cours qui ne ressemble à aucun autre.

Antioche, milieu du Ier siècle. Une secte juive dissidente reçoit de l’extérieur un sobriquet forgé sur le nom de son chef supposé, avec le suffixe latin qui désigne les partisans : christianoi, ceux de Christ. Eux se nommaient entre eux les disciples, les frères, ceux de la Voie. Le mot vient des autres, et il n’est pas tendre : Tacite parle de « ceux que le vulgaire appelait chrétiens ». Il devient vite un chef d’accusation à lui seul, au point que sous Trajan, répondre oui à la question « es-tu chrétien ? » suffit à faire condamner. C’est là que le retournement s’opère, et il a eu lieu à Lyon : en 177, dans l’amphithéâtre des Trois Gaules, l’esclave Blandine répond à ses juges qu’elle est chrétienne et que chez eux il ne se fait rien de mal. Le mot qui condamnait devient la formule par laquelle on se déclare. Deux mille ans plus tard, on ne compte plus ceux qui le portent.

Bruxelles, avril 1566. Trois cents nobles des Pays-Bas viennent supplier la régente Marguerite de Parme d’adoucir l’Inquisition. Un courtisan, le comte de Berlaymont, aurait glissé à la régente inquiète : « N’ayez pas peur, Madame, ce ne sont que des gueux. » Le mot, rapporté, fait fortune : les pétitionnaires s’en emparent dans l’ivresse d’un banquet, se coiffent de l’écuelle de bois et de la besace des mendiants, et « Vivent les gueux ! » devient le cri de ralliement de la révolte. Six ans plus tard, ce sont des « gueux de mer » qui prennent La Brielle et soulèvent la Hollande ; l’insurrection durera quatre-vingts ans et accouchera des Provinces-Unies. Le mépris d’un homme de cour avait fourni son étendard à une nation.

Paris, 1792. « Sans-culottes » : le ricanement des salons aristocratiques devant ces hommes du peuple qui portaient le pantalon et non la culotte de soie. Le peuple s’en fait un titre : les sections sans-culottes deviennent le fer de lance de la Révolution, et le sobriquet vestimentaire, un brevet de civisme. Les Américains avaient fait de même avec Yankee Doodle, chanson des soldats anglais moquant les coloniaux mal fagotés : les insurgés l’entonnèrent eux-mêmes en marchant sur les Anglais. 

Paris, avril 1874. Dans les colonnes du Charivari, le critique Louis Leroy visite l’exposition d’un groupe de peintres refusés des salons et s’arrête, goguenard, devant un Monet intitulé Impression, soleil levant. « Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine », persifle-t-il, avant de coiffer son article d’un titre qu’il croit assassin : « L’Exposition des impressionnistes ». Trois ans plus tard, les intéressés s’affichent eux-mêmes « impressionnistes » à leur troisième exposition : la risée est devenue le nom d’une révolution picturale, apprise depuis dans toutes les écoles du monde. Et le seul titre de gloire qui reste à Leroy est d’avoir baptisé, sans le vouloir, ce qu’il voulait enterrer.

Londres, 1906. Un journaliste du Daily Mail forge « suffragette », diminutif condescendant — une pincée de –ette pour rapetisser ces femmes qui réclamaient le droit de vote. Les militantes d’Emmeline Pankhurst retournent la condescendance comme un gant : elles s’approprient le sobriquet, le portent en bannière et baptiseront leur journal The Suffragette. L’histoire a tranché : c’est le mot forgé pour les moquer qui est entré au panthéon, et l’anglais distingue toujours les sages suffragists des irréductibles suffragettes. Le diminutif est devenu un superlatif.

Plus près de nous, queer (« bizarre », « tordu ») fut pendant un siècle l’injure crachée aux homosexuels du monde anglo-saxon. À la fin des années 1980, en pleine épidémie de sida, des militants décident de la ramasser plutôt que de la fuir : « We’re here, we’re queer, get used to it », scande Queer Nation dans les rues de New York. Le mot est aujourd’hui une bannière, et un intitulé de chaires universitaires.

La mécanique de ces retournements est toujours la même, et elle tient du judo. L’injure dit la peur de celui qui la lance plus que la honte de celui qui la reçoit ; la ramasser, c’est la désarmer. Que reste-t-il à cracher à qui porte fièrement le crachat ? Il y a plus : le sobriquet moqueur est presque toujours meilleur que l’étiquette officielle. Il est concret, sonore, imagé. Les trouvailles de l’adversaire ont du génie verbal, et se les approprier, c’est capturer son énergie. Qu’on en fasse l’inventaire : gueux, sans-culottes, yankees, impressionnistes, suffragettes, queer. Chaque fois, un seul trajet, du bas vers le haut, de la moquerie à la fierté.

Reste un septième mot, et son cas est unique : woke n’a pas une transition à faire, mais deux. Car lui est né étendard. Stay woke (« restez éveillés ») circule dès les années 1930 dans l’argot afro-américain : le bluesman Lead Belly l’emploie en 1938 pour avertir ses frères traversant l’Alabama de la ségrégation ; Martin Luther King en porte l’esprit dans son appel de 1965 à « rester éveillé » face à la grande révolution des droits civiques ; le hashtag #StayWoke accompagne Black Lives Matter en 2014. Puis le mot est confisqué : à partir de 2016, il est retourné en insulte fourre-tout, jamais définie par ceux qui l’emploient. Dire « c’est woke » dispense désormais d’argumenter et permet de disqualifier d’office. La méthode n’est pas neuve : dès 1981, le stratège républicain Lee Atwater expliquait comment gagner les voix des racistes sans paraître raciste — abandonner les mots infréquentables (comme « négro ») pour des abstractions présentables (le « transport scolaire imposé », les « droits des États »…). Les gueux avaient reçu leur nom de leurs adversaires ; aux éveillés, on a volé le leur.

C’est pourquoi le retournement à accomplir n’est pas une conquête mais une restitution. Il ne s’agit pas de s’approprier le mot de l’ennemi : il s’agit de reprendre un mot volé à ceux qui l’ont dévoyé. Les gueux n’ont pas plaidé qu’ils n’étaient pas des gueux ; les impressionnistes n’ont pas exigé des excuses du Charivari : ils ont peint. La querelle de cet été autour d’un film — L’Odyssée de Christopher Nolan — accusé de tous les « wokismes » le rappelle assez : fuir le mot, c’est laisser l’adversaire écrire le dictionnaire. L’histoire offre le mode d’emploi, et il tient en une ligne : cesser de fuir le mot, le porter haut, le remplir de ses propres raisons. Les mots sont des places fortes : abandonnés, ils servent à l’ennemi ; tenus, ils protègent tout ce et ceux qu’ils nomment. Éveillés, et fiers de l’être.

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