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29.10.2026 à 11:06

Qu’est-ce que la technocritique ?

Sam Allier · Théo Lapière-Bourrély

Face au déferlement technologique, les analyses se multiplient pour comprendre la nature de ces pouvoirs. Répondant à celle du sociologue Irénée Régnauld, qui développe dans “La sommation technologique” une “critique interne à la technocritique”, deux historiens reviennent aux bases de ce courant de pensée et remettent la matérialité des technologies au centre du débat.

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Texte intégral (15049 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

À propos du livre d’Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 2026.

« De même que la plupart des formes d’anti-capitalisme ne sont que des formes d’“altercapitalisme”, ces propositions d’un usage non capitaliste des technologies constituent une forme d’“altertechnologie”. On y prône un usage “autogéré” des technologies qui dépendent des mêmes infrastructures, conservent leur complexité extrême et contribue à la virtualisation et l’artificialisation de la vie. »
Anselm Jappe, Écologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Échappée, 2025, p. 166

« Comme on dit : Esika okoma te, mapata ekweya. “Là où tu n’es pas arrivé, les nuages sont tombés”. Proverbe signifiant qu’on se fait des illusions sur ce qu’on voit de loin. On pense que, là-bas, le ciel touche la terre. »
Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Actes Sud, 2014

En 1975, dans la préface d’un ouvrage d’Ivan Illich qu’il a traduit et édité en France, l’ingénieur Jean-Pierre Dupuy forge le néologisme « technocritique » pour désigner celles et ceux qui « [reconnaissent] que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre à ceux qui s’imaginent en être les maîtres1 ». Ainsi, la technocritique désigne aujourd’hui cette tradition critique, intellectuelle et militante, qui problématise les « tendances inhérentes à la technologie » indépendamment de leurs usages, cosmologies et orientations politiques2. En clair : la technique est politique, elle porte en elle des configurations sociales et politiques particulières.

D’autres affirment au contraire que la « technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent »3 : privée et capitaliste, elle détournerait à son profit la science et l’inventivité technique ; publique, elle servirait le bien commun. Parfois, celleux-là se réclament également de la technocritique parce qu’ils critiquent ses mauvais usages (surveillance, répression, militaire…). Si l’analyse est radicalement différente, un constat est partagé : la fuite en avant technologique est toujours la réponse du capital4. Ainsi, face aux catastrophes politiques (montée des fascismes), environnementales (extractivisme, réchauffement climatique, annihilation du vivant) et sociales (inégalités croissantes, surveillance, militarisation) en cours, la « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte »5 est une « sommation technologique » lancée par les grandes puissances (États, entreprises de la tech).

C’est là-dessus que s’ouvre le livre d’Irénée Régnauld. Après quelques années en tant que chef de produit (Orange), il devient consultant (Cepheïd Consulting, Viatys conseil) et cofonde l’association « technocritique » Le mouton numérique en 20176. En janvier 2025, Régnauld commence une thèse de sociologie : « Penser et appliquer l’intelligence artificielle “éthique” innovation et réflexivité sous la contrainte du marché dans le monde du conseil »7. L’objectif du livre est d’opposer à la perspective d’un « “technofascisme” à la française » (chap. 1), celle d’« une maîtrise démocratique de la conception technologique » (chap. 3). Pour y arriver, Régnauld entend tracer une troisième voie dans la technocritique (chap. 2) entre « un refus total souvent impuissant » (les anti-industriels, les « naturiens », etc.) et « un accompagnement résigné » (accélérationnisme, moratoire, etc.) (p. 12).

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Une clarification troublante

L’ouvrage procède donc en trois temps. D’abord, l’auteur s’inscrit dans l’abondante littérature récente sur le « technofascisme »8 états-unien, en se penchant cette fois sur la France. Il décrit « l’alignement des droites françaises avec le secteur numérique, au service d’un régime de contrôle et de surveillance des conduites » (p. 21) en listant d’abord divers glissements sécuritaires (lois, financements, déclarations…) sous les présidences Sarkozy, Hollande et Macron. Il discute la notion de « technofascisme », critiquant notamment son « déterminisme technique forcené » pour souligner judicieusement que « le technofascisme est un fascisme tout court et que tout fascisme, par définition, travaille avec les outils de son temps » (p. 31). Le chapitre se poursuit sur la présentation des « trajectoires de quelques individus et instituts » (p. 21), comme l’urologue et entrepreneur transhumaniste Laurent Alexandre9 et le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Il donne ensuite à voir les discours de « souveraineté numérique » du Rassemblement National, avant de nous présenter Arthur Mensch, fondateur de notre champion national Mistral AI (et dont on apprend notamment qu’il est le neveu de Laurent Alexandre !). Ce chapitre est le plus intéressant, car la revue de presse présente successivement un certain nombre de discours et de figures symptomatiques (voire caricaturales, et pour la plupart déjà très médiatisées) de la saisie droitière des technologies à des fins autoritaires.

Face à cette tendance fascisante, Régnauld déplore « que s’affirment des positions de rejet de la sphère numérique dans son ensemble » (p. 84) et se propose d’« assume[r] donc ici ce que la situation commande : une critique interne à la technocritique » (p. 17). Pour lui, toute une technocritique, dont l’objectif serait de « tout jeter » ou de « revenir en arrière », se rend coupable d’un « idéalisme radical duquel résulte une forme d’impolitique de la technique » (p. 86)10. Son deuxième chapitre dresse donc un panorama de positionnements présentés d’emblée comme « anti-modernistes » et « réactionnaires, en tout cas incompatibles avec des idéaux d’émancipation » (p. 86). Les deux cas les plus développés portent sur des groupes militants marginalisés : Anti-Tech Résistance (ATR) et Pièces et Main d’Œuvre (PMO). L’analyse proposée ne repose pas sur une enquête, mais sur des citations de sites Internet et d’articles de presse11. Elle consiste surtout en une synthèse de plusieurs textes militants critiques qui ont été adressés à ces deux groupes ces dernières années. Cette méthode conduit à se focaliser sur certains traits polémiques et déjà bien documentés lors de ces controverses : la communication antagonique et l’organisation hiérarchique d’ATR, la « posture crispée » (p. 102) sur le genre et la transidentité de PMO. Régnauld ne va jamais au-delà de ces points pour proposer une analyse des arguments technocritiques de ces deux groupes, mais s’en sert pour les disqualifier. Par exemple, l’idée qu’il est « par principe impossible de se réapproprier les technologies par leur socialisation » est aussitôt écartée car, relayée par ATR, elle ne peut être qu’« une manière d’évacuer le marxisme, et donc la gauche » (p. 93).

➤ Lire aussi | Comment le numérique est devenu l’utopie du capital・Sébastien Broca (2026)

Si Régnauld consacre une dizaine de pages à chacun de ces groupes, le reste du chapitre est plus expéditif : Jacques Ellul a droit à deux pages et demie. Après avoir reconnu en quelques mots que « le penseur a eu du nez » sur « l’auto-engendrement de la technique » et la « fuite en avant » (p. 111), l’auteur préfère insister sur des extraits accessoires de son œuvre, avant de concéder que son argumentaire relève du « cherry picking »12. Ce procédé de disqualification sommaire est récurrent dans ce deuxième chapitre : de la même manière que Jacques Ellul cède à toutes les paniques morales réactionnaires (p. 112), Renaud Garcia essentialise l’humain au même titre que le régime de Vichy (p. 107), Günther Anders signe le mot d’ordre de La Manif pour tous (p. 110) et Hannah Arendt est ramenée à l’« immense » influence du nazi Heidegger (p. 113). Mais, bien sûr, « nous n’en déduirons évidemment pas qu’ils étaient tous nazis » (p. 113)13… Une telle présentation permet à l’auteur de conclure que « les critiques qui appellent au “grand débranchement” ne proposent ni cap ni méthode crédible » (p. 122) et constituent l’un des obstacles principaux à une saisie à la fois pragmatique et (apparemment) radicale des enjeux présents : une « critique émancipatrice des technologies » pour s’orienter vers une « démocratie technique » (p. 139), objet du troisième chapitre.

Photo : Lynn sur Unsplash.

Dans cette dernière partie, Régnauld se livre à un exercice d’anticipation politique qui part de deux postulats. Premièrement, l’auteur affirme qu’une « critique “émancipatrice” » permettrait à la gauche de tracer « la voie d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique » (p. 141). Deuxièmement, il part du principe qu’il est possible et souhaitable que ce développement technologique soit l’objet d’une « délibération collective », mieux connue sous le nom de démocratie technique. Toute futurologie procède en fixant des invariants : c’est-à-dire des caractéristiques qui ne varient pas entre la société du présent et la société projetée (par ex. croissance démographique, niveau de revenu, législation, etc.). Ici, l’invariant principal (non explicite) est la technologie, et la variable est la méthode de délibération des trajectoires technologiques. La démonstration de cette partie repose sur des exemples théoriques, des représentations imaginées : toujours pas d’enquête, d’exemples concrets ni de quantification. Le résultat de son discours sur le futur est triple14. Idéologique d’abord : il justifie a posteriori des trajectoires techniques déjà engagées. Il n’est jamais question d’interroger la pertinence d’une technologie en soi mais plutôt de chercher à contrer le « “code technique” du capitalisme » (p. 145) en cherchant « comment les luttes démocratiques pourraient traduire des perspectives sociales en codes techniques qui organiseraient ces systèmes » (p. 161). Téléologique ensuite : il participe à faire de la technologie contemporaine et future une condition d’émancipation. Technique : il souhaite « dégager des méthodes permettant [de] choisir et [d’]organiser la conception » (p. 139) des technologies. Méthodes qui ne sont jamais précisés dans l’ouvrage au-delà d’un vague appel à la démocratie technique. Enfin, comme tout discours sur le futur, il est politique. Régnauld assume une position entre « chercheur » et « essayiste » (p. 17), ce qui lui permet, sous couvert de pragmatisme et d’expertise universitaire, de participer au débat public sur la question du numérique, souhaitant œuvrer à « un avenir commun » (p. 18, derniers mots de l’introduction).

Régnauld s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux du philosophe Andrew Feenberg, qu’il s’étonne de voir « étrangement peu lu dans les milieux technocritiques » (p. 143). La chose n’est pas si étonnante puisque pour Feenberg, la technologie est conditionnée « par son rapport à l’environnement social et non par une propriété intrinsèque15 ». En cela, il considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée » (on y reviendra). C’est ce que relevait déjà François Jarrige en 2014, expliquant que la position de Feenberg était « une position prudente, qui fait de l’informatique un outil neutre dont il reviendrait aux acteurs de définir les usages » mais qui « oublie que nous n’avons déjà plus le choix : la nouvelle technologie façonne largement le champ des possibles en recomposant la société et en modelant ses imaginaires16 ».

Régnauld considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée ».

En outre, l’auteur de La sommation adopte (sans le préciser) une définition minimaliste de la technologie, ici réduite au numérique, et de la technocritique comme critique du numérique17. Il se focalise sur quelques innovations (intelligence artificielle, aérospatial) et quelques acteurs (les « technofascistes ») ce qui l’amène à occulter les technologies du quotidien (automobile, engrais, béton, plastique, etc.) ou la maintenance des infrastructures qui pèsent beaucoup plus lourd en matière et en énergie18. Et si Régnauld critique – à raison – les futurologies apocalyptiques des patrons de la tech19, ce n’est pas pour mieux penser la technologie au présent, mais pour y substituer une futurologie de la réappropriation, c’est-à-dire spéculer sur ce que pourrait être une démocratie technique.

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Ce livre illustre donc une manière d’appréhender la technologie que l’on pourrait qualifier d’idéaliste. D’un point de vue méthodologique, cette position repose essentiellement sur des concepts philosophiques autour d’appropriations, usages (et contre-usages) en bout de chaîne, plutôt que sur l’auscultation matérialiste des procédés de fabrication, distribution, alimentation et maintenance des technologies sur lesquelles reposent aujourd’hui la société industrielle. Le principal problème de La sommation est que le livre crée de la confusion là où il prétend clarifier, brouille les lignes technocritiques et stigmatise toute une tradition critique sans démonstration rigoureuse. Il le fait avec une méconnaissance manifeste, car la technocritique de ces dernières années relève non pas d’une « impolitique » et d’un « idéalisme » mais au contraire d’une approche matérialiste de politisation de la technique.

Il est temps de rappeler quelques apports de cette technocritique matérialiste, en s’appuyant sur des exemples concrets issus de la littérature scientifique (histoire environnementale, sociologie des techniques, socio-métabolisme, etc.) : une critique du mythe de la réappropriation, une analyse matérialiste de la technique et le constat de verrous technologiques.

Robert Noreiko sur Unsplash.

Le mythe de la réappropriation

Les critiques de la technique, de certains ingénieurs aux anti-industriels en passant par Jacques Ellul, admettent depuis longtemps que la technique est ambivalente, c’est-à-dire que l’adoption d’une technologie s’accompagne de conséquences positives et négatives. En 1935, deux fonctionnaires français constatent que l’azote s’utilise comme engrais et comme explosif pour conclure « que l’on peut affirmer, sans trop de paradoxe, qu’en définitive, les progrès de la science aboutissent à poser plus de problèmes qu’ils n’en résolvent20 ». Ainsi des chercheurs ont-ils estimé que sur l’ensemble du XXe siècle, l’azote avait permis de nourrir 4 milliards d’individus grâce aux engrais synthétiques (procédé Haber-Bosch), mais était également directement responsable de la mort de 150 millions de personnes par les munitions et les explosifs21. Sur le terrain, les militant·es utilisent ou détournent des technologies (ex. messageries cryptées, réseaux sociaux, etc.) notamment parce qu’iels les estiment plus efficaces dans une lutte devenue incroyablement asymétrique. Par ailleurs, c’est bien parce que la technologie est ambivalente qu’il est si difficile de s’en détacher. En définitive, face aux avantages que les individus et groupes sociaux peuvent – inégalement – tirer de la technologie, une question plus structurante serait : quel est le prix à payer ?22

Affirmer que la technique n’est pas neutre est devenu un tel lieu commun qu’il importe de le clarifier. Comme nous l’avons dit, certain·es pensent que le prix à payer varie en fonction de qui possède la technologie. Le courant technocritique, au contraire, affirme que le prix à payer est largement déterminé par la technologie elle-même. Ainsi, une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées (pour gérer leur construction et assurer leur fonctionnement), inégalitaires (guerres géopolitiques, expulsion de territoire, zones sacrifiées, etc.) et répressives (surveillance des sites, occupation militaire de pays permettant d’assurer l’approvisionnement en matières premières, etc.)23. Autre exemple : une autoroute est conçue pour exclure physiquement et juridiquement tout ce qui n’est pas motocyclette, automobile ou poids-lourd, elle est intrinsèquement une « forteresse, qui ignore les territoires traversés, dédiée à la fluidité du véhicule automobile »24 au mépris d’autres usages de l’espace. Les opposant·es à la Voie Express Rive Gauche à Paris arguaient en 1972 qu’elle relevait de « l’urbanisme le plus anti-démocratique qui soit » notamment car elle « supprime encore un peu plus le libre droit pour tous de disposer de la ville comme on le veut : marcher, se reposer au soleil, s’aimer au bord de l’eau »25. Sans parler des usages autres-qu’humains. Ainsi, selon le courant technocritique, peu importe qui possède ces technologies, elles sont intrinsèquement autoritaires parce qu’elles verrouillent les trajectoires techniques26, constituent des monopoles radicaux27, dépossèdent les travailleur·euses28 et entérinent l’hétéronomie des usager·ères.

Une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées, inégalitaires et répressives.

D’autres postulent au contraire que la technologie est assez neutre pour qu’il soit possible de la reprendre aux mains des capitalistes afin de l’orienter démocratiquement vers de meilleurs usages, alignés avec les enjeux sociaux et environnementaux. Ainsi se formule le mythe de la réappropriation. Ce mythe participe davantage d’une promesse politique orientée vers un futur hypothétique que d’une analyse matérielle de ce qui se joue au présent. L’auteur de La sommation l’illustre parfaitement lorsqu’il admet que « certaines infrastructures critiques comme les centrales nucléaires et les lanceurs spatiaux demandent des formes de centralisation et de contrôle que seul un État peut assurer » ; mais pour tout de suite affirmer que « toutefois, chacune de ces infrastructures peut revêtir de nombreuses formes et une variété d’usages » (p. 169). Résumons : dans le cadre d’une gestion centralisée par un État, une centrale nucléaire peut prendre plusieurs formes (on ne saura pas lesquelles) et servir plusieurs usages (on imagine qu’il veut distinguer les différents usages de l’électricité… retour à l’ambivalence).

Mick Truyts sur Unsplash.

L’analyse matérielle de la technologie se trouve ainsi écrasée par l’idée qu’elle sera gérée « démocratiquement », autre élément central du mythe de la réappropriation pour justifier la réorientation des infrastructures gigantesques (centrales nucléaires, mines, système énergétique, etc.). C’est par exemple le cas lorsque Régnauld affirme que si « certains centres de données de grande taille s’avéraient nécessaires […] ils devraient relever d’un régime public, et leur implantation comme leurs usages faire l’objet de décisions collectives » (p. 167-168). Ces invitations répétées à la « démocratisation » restent systématiquement vagues, au point qu’elles finissent par sonner creux29. Le développement se conclut d’ailleurs sur un appel à donner plus de pouvoir aux ingénieur·es afin « qu’ils et elles puissent assumer des choix techniques éclairés » (p. 196).

L’impensé matériel

C’est l’occasion d’insister sur l’importance des enquêtes matérialistes. On ne saurait qualifier les technologies, comme le fait Régnauld, en leur plaquant une qualification théorique et simplement en les accolant à un projet « démocratique » des besoins en fin de chaîne. Régnauld écrit par exemple qu’un « contrôle citoyen » concernant les « choix d’infrastructures » 

« laisse entrevoir la possibilité d’outils plus conviviaux, tels que le philosophe Ivan Illich en dessinait les contours : des outils qui ne dégradent pas l’autonomie personnelle et ne suscitent ni esclave ni maître. Illich concédait facilement que le téléphone entrait dans cette catégorie, malgré son niveau de complexité et « même s’il peut être détourné de sa fin et perverti de son usage »30 » (p. 170)

En mobilisant Illich, figure des corpus libertaires, écologistes, technocritiques et même de la subsistance31, Régnauld affirme qu’un surplus de « démocratie » citoyenne permettrait de produire un téléphone « convivial » et qu’il ne s’agirait donc pas d’y renoncer collectivement. C’est rassurant pour nos « attachements ordinaires » (p. 118), mais c’est une erreur d’analyse majeure. En effet, le caractère « convivial » d’une technologie ne se décrète pas en citant un philosophe des années 70. Figurez-vous l’énorme différence matérielle entre ce qu’on pouvait entendre par « téléphone » en 1973 par rapport à aujourd’hui… Il convient de réaliser des enquêtes, en s’intéressant concrètement aux différents éléments qui composent un téléphone et qui sont nécessaires à tous ses usages, afin d’être en mesure de caractériser s’il est (ou peut devenir) effectivement « convivial » ou pas. Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale […] pour exploiter une ressource énergétique particulière »32, c’est-à-dire comme vectrice d’appropriation des terres, des ressources, du travail de la périphérie depuis un centre impérialiste.

Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale pour exploiter une ressource énergétique particulière ».

Il se trouve que plusieurs recherches technocritiques (que l’ouvrage ne mobilise pas) ont porté sur la matérialité du numérique. Par exemple, la thèse de Fabien Lebrun, devenue le livre Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté, documente « les conditions de réalisation et de possibilité même » de la numérisation en étudiant les « activités humaines opérées en amont, les matériaux nécessaires à la réalisation des appareils électroniques » au Congo33 – avec une « approche matérialiste du numérique » alliant « dialectiquement critique de l’économie politique et technocritique »34. Les travaux de Celia Izoard participent à mieux saisir la réalité matérielle de la « ruée minière » nécessaire à la numérisation35. L’association Génération Lumière et David Maenda Kithoko jouent également un rôle très important d’expertise et de publicisation concernant le « scandale géologique » en cours en RDC et les impensés impérialistes et néocolonialistes d’une certaine écologie36.

Mine de tantale en République Démocratique du Congo. Wikimedia.

Pour le dire rapidement, un smartphone contemporain de 150 grammes émet 85,6 kg d’équivalent CO2 (soit un trajet de 790 km en voiture thermique), avale 76 010 litres d’eau et nécessite 70 kg de matières premières (dont 50 % d’une dizaine de métaux différents : cuivre, cobalt, coltan, lithium…) recombinées sous des formes complexes37. Il est composé de soixante semi-conducteurs, exemple typique d’une « technologie impériale » au cœur de logiques d’accaparement et d’intoxication ailleurs38. Ces caractéristiques décrivent l’objet tel qu’il est, indépendamment des efforts pour fabriquer des téléphones plus éthiques et écologiques. Comme le constate Celia Izoard à propos d’une entreprise engagée, « force est de constater que Fairphone explore depuis dix ans toutes les voies qui permettraient de rendre le smartphone acceptable sur le plan social ou environnemental. Le fait qu’elle n’y parvienne pas, ou seulement à la marge, oblige à poser un constat accablant : l’objet n’est pas viable »39.

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Le pire est sans doute que la fabrication de nos téléphones (et autres outils connectés) « suscite » en fait littéralement des esclaves (notamment des enfants)40. Et Régnauld le sait bien : il mentionne en passant, plus tôt dans l’ouvrage, « l’esclavage moderne des mines de cobalt » (p. 124) sans en faire grand cas. Au contraire, il s’exaspère que « l’anti-industrialisme » le « déplore » « sur un mode misérabiliste » avant d’enchaîner tranquillement sur une emphase des « contre-usages numériques dans les pays du Sud » à travers « l’appropriation de divers outils et sites Internet (réseaux sociaux, applications de streaming musical, sites pornographiques, logiciels de conception graphique, etc.) » (p. 124). Retour à l’ambivalence pour écarter l’analyse matérialiste. Plutôt que d’articuler sociologie des usages et matérialité comme plusieurs travaux scientifiques41, l’auteur tente de disqualifier l’une en tapant avec l’autre.

Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne, sans interroger profondément les implications matérielles de ces technologies numériques relève, comme le note Lebrun, d’un « regard ethnocentré », idéaliste et privilégié, depuis le centre techno-impérialiste. Il s’agirait donc plutôt d’étudier « les rapports de dépendance entre vie virtualisée et lieux réels du globe qui œuvrent à l’édification d’une société connectée à l’échelle mondiale »42, ce qui appelle des réponses politiques plus conséquentes.

Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne sans interroger les implications matérielles des technologies numériques relève d’un regard idéaliste et privilégié.

Sur les verrous

Régnauld n’est pas le premier à parler de « démocratie technique » (p. 141). Un important courant de la sociologie française – qu’il ne cite ni ne discute – a porté sur les mécanismes de participation citoyenne, pour tracer des chemins procéduraux et institutionnels susceptibles d’assurer une véritable délibération collective autour des choix techniques. L’ouvrage classique de Yannick Barthe, Michel Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain, paru en 2001, envisageait par exemple une démocratie plus « dialogique » autour des enjeux techniques, qui intègre des profanes concerné·es dans la production de connaissances43. Une littérature importante a depuis souligné les limites et les freins des dispositifs participatifs existants, voire leur logique anti-démocratique acquise à l’aménagement techno-capitaliste44.

L’ouvrage de Régnauld ne se confronte pas non plus à d’autres difficultés, cette fois matérielles, que pourrait rencontrer son projet où tout n’est finalement qu’une affaire de choix collectifs pour diriger des « infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées » (p. 198). On pourra regretter que les exemples qu’avance l’auteur pour étayer son propos soient en grande majorité des expériences de pensée45. Ce faisant, cette lecture idéaliste ne permet pas d’appréhender les verrous techniques, imbrications matérielles et interdépendances de sous-systèmes qui rendent bien plus improbables des choix aussi éclairés. On sait par exemple grâce à l’historien Jean-Baptiste Fressoz que les sources d’énergies (bois, charbon, pétrole, nucléaire, hydraulique…) ne se substituent pas les unes aux autres mais fonctionnent en symbiose dans une dynamique d’accumulation46. Les symbioses matérielles témoignent également de la complexité du système : par exemple, le système de transport et de distribution électrique à l’échelle mondiale pèse environ 2550 millions de tonnes (Mt) dont 1420 Mt de béton (57 %), 329 Mt de bois (13 %), 203 Mt de cuivre (8 %), 134 Mt d’acier (5 %), etc.47

Reconstitution de la salle des opérations du projet Cybersyn. Wikimedia.

Se décentrer des aspects les plus spectaculaires de l’innovation (IA, numérique, aérospatial…) invite à prendre la mesure des implications matérielles et sociales nécessaires à la production industrielle de nos conditions d’existence quotidiennes (transport, construction, alimentation…). Elle repose, comme le montre bien l’histoire environnementale de la France, « sur une externalisation croissante des flux de matières, d’énergie et de nuisances sociales et écologiques vers d’autres pays […] une délocalisation de l’empreinte, avec des flux et dégâts croissants à la périphérie »48. Ces diagnostics matériels viennent contrarier les espoirs de réorientation et de choix exclusifs parmi des options technologiques clairement délimitées. C’est un des constats de la technocritique matérialiste, qui – du fait de cet impérialisme technologique généralisé – pose la question de l’« insécabilité » : l’idée que la technologie contemporaine « forme un tout homogène, ce qui interdit de “faire le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques” »49.

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La sommation réformiste

Sous prétexte de pragmatisme et de mesure, Irénée Régnauld se figure marcher habilement sur « une ligne de crête » (p. 141) entre deux positions à rejeter absolument : la radicalité qui voudrait « tout jeter » et le capitalisme version « techno-fasciste » qui ne songe qu’à accélérer50. Toutefois, en appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette (en se focalisant sur ses usages, et en ne considérant que les innovations les plus spectaculaires), cette prétendue « position plus exigeante » (p. 198) ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie. Cette myopie épistémologique a des implications politiques majeures : elle produit une technocritique tronquée, qui reprend en fait le postulat de la neutralité et se limite à des mots d’ordre idéalistes et à la dénonciation rapide du capitalisme. Ne pas problématiser les technologies comme politiques en soi (outre et au-delà de ses usages) mène à de vagues injonctions à « démocratiser » ou à « décapitaliser » le numérique (p. 185) et ne permet pas de considérer ses enjeux socio-écologiques ou néocoloniaux. L’avantage de cette position est qu’elle est facilement soluble dans les promesses électorales, justement parce qu’elle relève, pour paraphraser l’auteur, d’une forme d’idéalisme gestionnaire et d’impolitique de la technique.

En appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette, cette prétendue « position plus exigeante » ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie.

Le livre de Régnauld apparaît finalement comme une sommation réformiste, qui prétend parler depuis la technocritique pour discréditer ce qui en fait toute la particularité et la force. En jouant sur la méconnaissance pour fabriquer de la confusion, il participe activement à disqualifier et à invalider des trajectoires potentielles de rupture plus radicales. Face aux sommations de ce type51, il importe de ne pas perdre de vue les enquêtes matérielles et de tâcher d’articuler dialectiquement analyses du capitalisme et de la technologie, comme ont pu par exemple le faire récemment les théoricien·nes de la critique de la valeur Sandrine Aumercier et Anselm Jappe52 ou le militant Nicolas Bonanni qui esquisse une écologie « anti-industrielle » aux ambitions « modernes, universalistes et opposées à toutes les tendances identitaires », bref « la modernité sans l’industrialisme »53.

Image principale : Ivan N sur Unsplash.

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Notes

  1. « Les idéologies dominantes, même lorsqu’elles se combattent, admettent que la technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent. Nous croyons au contraire, que les maux et les frustrations dont souffre l’humanité ne sont pas dus simplement à des « bavures » ou à une planification défectueuse de la société industrielle, mais découlent inévitablement de caractéristiques intrinsèques du projet technique, qui amène à prendre pour fin ce qui n’est que moyen. Il est grand temps de reconnaitre que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre même à ceux qui s’imaginent en être les maîtres. », Jean-Pierre Dupuy (1975), cité par François Jarrige, Technocritiques, Paris, La Découverte, 2014.
  2. Jean Autard, « La technologie comme principe de destruction écologique », L’Homme & la Société, 5 décembre 2023, vol. 218, no 1, p. 116‑117.
  3. Jean-Pierre Dupuy, op. cit., 1975.
  4. Ce que l’historien Jean-Baptiste Fressoz résume bien concernant l’énergie, estimant que  « la transition est l’idéologie du capital au XXIe siècle. » Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil., Paris, 2024, p. 333.
  5. Irénée Régnauld, La sommation technologique : Au temps des catastrophes, Paris, La Fabrique, 2026, p. 8.
  6. https://cems.ehess.fr/membres/irenee-regnauld
  7. https://theses.fr/s410134
  8. Voir entre autres Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Editions Divergences, 2025, 200 p ; Norman Ajari, Technofascisme : Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Météores éditions, 2026, 224 p.
  9. Laurent Alexandre était il y a presque dix ans le personnage central de l’enquête-pamphlet de Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme. Service compris, 2023 [2017], 375 p. – qui n’est pas citée.
  10. Voir Nicolas Bonanni et Fabrice Lamarck, « Neuf thèses contre la domination du techno-capital et la neutralisation de la critique sociale », lundimatin, no 517, 17 mars 2026. Les auteurs rangent I. Régnauld chez les « réalistes » qui « n’ont pas compris que la technologie est le fruit d’une évolution historique » et « veulent aménager la catastrophe ».
  11. De nombreuses erreurs factuelles émaillent d’ailleurs l’ensemble de l’ouvrage. Dans cette sous-section par exemple, l’auteur confond un ours avec un loup concernant le logo d’ATR. On pourrait en rire s’il ne commettait pas une plus grave erreur (d’un point de vue déontologique) en désignant nommément et à tort des individus comme fondateurs de l’organisation, dans un moment de criminalisation des mouvements de lutte.
  12. Régnauld reconnaît lui-même que le rappel de ses « [paniques morales] ont certes des airs de “cherry picking” à l’intérieur d’une œuvre colossale qu’il n’est nullement question de disqualifier dans son ensemble » (Ibid., p. 113).
  13. Par ailleurs, Régnauld donne dans le « vous critiquez la technologie mais vous l’utilisez ». Ainsi sont moqués et disqualifiés : Aurélien Barrau qui critique les fusées alors qu’il est astrophysicien, Alain Damasio qui déplore le temps passé sur les écrans dans une vidéo TikTok et Eric Sadin qui dénonce les trottinettes électriques alors même qu’il se pourrait qu’il les utilise… (p. 119-120). L’argument est absurde mais aussi contradictoire : Régnauld s’enthousiasme plus loin qu’une activiste ait structuré la contestation d’un projet de Smart City piloté par Google « ironiquement, en s’appuyant aussi sur des outils numériques fournis par Google » (p. 128). D’un côté, l’usage des outils technologiques est présenté comme une contradiction patente et fautive, de l’autre comme un génial retournement émancipateur.
  14. Sur la futurologie, nous reprenons l’analyse d’Alain Gras, Clefs pour la futurologie, Paris, Seghers, 1976.
  15. Andrew Feenberg, (Re)penser la technique : Vers une technologie démocratique, Paris, La Découverte, 2004, p. 50, cité par I. Régnauld (p. 143).
  16. F. Jarrige, Technocritiques, op. cit., p. 310.
  17. Dans la suite nous entendrons par technologie la « technique moderne et industrielle appuyée sur la science », J. Autard, « La technologie comme principe de destruction écologique », art. cit., p. 112.
  18. David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Seuil, 2013.
  19. Voir sur ce point Thibault Prevost, Les prophètes de l’IA : Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Montréal, Lux Editeur, 2024.
  20. Eugène Roux et Joseph André Douffiagues, La politique française de l’azote, Paris, Dunod, 1935, p. 2. Pour aller plus loin, voir également le principe d’« auto-accroissement » constaté par Jacques Ellul et qui consiste à répondre à ces nouveaux problèmes avec plus de technique, engendrant par-là plus de problèmes…
  21. Jan Willem Erisman et al., « How a century of ammonia synthesis changed the world », Nature Geoscience, octobre 2008, vol. 1, no 10, p. 637. S’il faut toujours se méfier des statistiques globales d’autant plus lorsqu’elles sont reconstruites a posteriori, cela donne un ordre de grandeur et permet d’illustrer notre point.
  22. Aldous Huxley, Le prix du progrès, Paris, L’Echappée, 2025, 311 p.
  23. Langdon Winner, La baleine et le réacteur, Herblay, Éditions Libre, 2022, p. 60‑63.
  24. Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, Paris, La Fabrique, 2024, p. 58.
  25. La citation est extraite des archives du préfet de la Seine par la doctorante en architecture Marion Emery, « Traverser Paris par l’autoroute, un projet contesté, 1959–1976 », présentation au séminaire Un demi-siècle de boulevard périphérique (1973-2023) à École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Belleville, 2023, ⟨10.25580/igp.2023.0022⟩. ⟨hal-04858476⟩.
  26. Alain Gras, Fragilité de la puissance, se libérer de l’emprise technologique, Paris, Fayard, 2003.
  27. Ivan Illich, La convivialité, Seuil, Paris, 1973 ; Énergie et équité, Paris, Seuil, 1975.
  28. Cédric Biagini et Guillaume Carnino, « Introduction. On arrête parfois le progrès » dans Les Luddites en France : Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, 1ère édition., Montreuil, L’Échappée, 2010.
  29. Régnauld ne nous explique pas ce qu’il entend précisément par-là. Comment une telle gestion démocratique pourrait-elle s’opérer concrètement (qui, comment, par quels moyens) ? En l’état, la proposition s’apparente à un vernis participationniste pour un programme de planification technocratique piloté par le haut, mais sans doute au nom de « l’intérêt général ».
  30. La citation est tirée d’Ivan Illich, La convivialité, Seuil, Points, 2014 (1973), p. 46.
  31. Patrick Chastenet, Les racines libertaires de l’écologie politique, Paris, L’Echappée, 2023 ; Thierry Paquot, Introduction à Ivan Illich, Paris, La Découverte, 2012 ; Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance, Paris, La Découverte, 2021.
  32. Alf Hornborg, Magie planétaire : Technologies d’appropriation de la Rome Antique à Wall Street, Paris, Divergences, 2021, p. 19.
  33. Fabien Lebrun, Barbarie numérique: Une autre histoire du monde connecté, Paris, L’Echappée, 2024, 427 p., p. 16.
  34. Ibid. p. 19.
  35. Celia Izoard, La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris, Seuil, Écocène, 2024 et « Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo », Terrestres, 2025.
  36. https://generationlumiere.fr Pour un aperçu, voir l’intervention sur la chaîne Youtube d’Histoires crépues, « La réalité des Mines en RDC », 22 novembre 2025, et David Maenda Kithoko et Gloria Menayame, « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation », Terrestres, 2025.
  37. SDES, Infographie « La fabrication et la composition finale d’un smartphone », Environnement, 11/04/2025. Consulté en ligne le 16/09/2026. Pour une analyse plus détaillée, voir Guillaume Carnino, Sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche, op. cit.
  38. Celia Izoard, « Peut-on relocaliser l’Empire ? », Terrestres, 2026.
  39. Id. La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, op. cit., p. 295. Voir aussi le témoignage d’une ingénieure de Fairphone (Agnès Crépet) et une discussion : « Un téléphone propre, ça n’existe pas », dans StopMicro, Anatomie d’une puce, Grenoble, Le Monde à l’envers, 2026, p. 66-83.
  40. Concernant les mines de cobalt congolaises, voir Fabien Lebrun, Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, op. cit., en particulier le chapitre 2 de la partie 4 « l’extractivisme, une forme d’esclavage moderne », p. 297-308. Les chapitres suivants sont consacrés à « la violence sexuelle consubstantielle à la production électronique », au « bilan humain » puis aux dégâts environnementaux. Les affirmations de Régnauld apparaissent d’autant plus indécentes à la lecture de cette enquête.
  41. Armelle Choplin a par exemple documenté en Afrique de l’ouest les affects, usages, valeurs liées au ciment tout en les articulant à une analyse de sa matérialité, ses dégâts et leurs dénonciations dans Matière grise de l’urbain : La vie du ciment en Afrique, Métis Presses, 2020, 252 p. ; autre exemple, décrire le savoir-faire humain des travailleur·euse·s nécessaire au fonctionnement des centres de données (qui ne sont automatisés qu’en apparence) ne conduit pas Guillaume Carnino et Clément Marquet à nier leur aspect imposé, écologiquement destructeur, et intégré à un « macro-système technique » comme « instrument de prescription opératoire et d’ordonnancement social » dans « Du mythe de l’automatisation au savoir-faire des petites mains : une histoire des datacenters par la panne », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, décembre 2019, no 11, p. 163‑190.
  42. Fabien Lebrun, Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, op. cit. p. 16.
  43. Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain – Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, 358 p.
  44. Voir, entre autres : Sezin Topçu, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013, 352 p ; Frédéric Graber, Inutilité publique : Histoire d’une culture politique française, Paris, Amsterdam, 2022, 208 p.
  45. Par exemple : « [Si les soviets avaient pu exercer le pouvoir], alors nous ne pouvons évacuer l’idée selon laquelle la possession en commun de leurs outils aurait pu permettre de négocier les conditions de travail, voire de modifier les machines elles-mêmes » (p. 145 ; nous relevons les conditionnels). Ou encore, le programme informatique chilien Cybersin qui aurait pu incarner un « “cyber-socialisme” utopique » (p. 151-154) mais qui n’a jamais existé.
  46. Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, op. cit.
  47. Philipp Thunshirn, A socio-metabolic assessment of material stocks in the electricity infrastructure, Vienna, Social ecology, 2020, p. 50.
  48. Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3), Paris, La Découverte, 2026. p. 38-39.
  49. Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul, Paris, La Découverte, 2019, p. 25.
  50. On retrouve chez  Alexandre Monnin un placement similaire, jusque dans la même expression de « ligne de crête » pour auto-désigner son œuvre. Ce dernier n’hésite pas à écrire que, de part et d’autre du chemin qu’il trace, on trouve « deux formes d’exterminisme ou de malthusianisme », des mots forts pour se légitimer dans les premières lignes de son ouvrage Politiser le renoncement, Paris, Divergences, 2023, p. 7-8.
  51. L’association Le Mouton numérique co-fondée par Régnauld est coutumière de ce genre de méthode. Par exemple, voilà comment elle présentait sa critique de l’« intelligence artificielle » : « Au Mouton numérique, nous ne luttons pas “contre l’IA”. Nous cherchons à revenir à la racine politique de ces violences et à soutenir les différentes luttes à leur encontre. Rejeter “l’IA” en bloc nous semble être une posture privilégiée, à la fois occidentalo-centrée, souvent masculiniste et validiste qui ne permet pas d’attaquer les conditions sociales spécifiques dans lesquelles ces technologies sont imbriquées. Et c’est aussi prendre le risque d’exclure certaines catégories de populations du champ de réflexion tout en fournissant un terrain idéal à toutes les confusions politiques. » (consulté le 28/09/2026). Nous renvoyons notamment aux travaux de Celia Izoard et Juan Sebastian Carbonnell pour rappeler la nécessité d’une critique « rematérialisée » de cette technologie : ses besoins démesurés en eau et en électricité, les dégâts socio-environnementaux causés par les exploitations minières (principalement installées sur des territoires ex-colonisés) nécessaires à son fonctionnement en soi, son aspect intrinsèquement tayloriste par la surveillance et la dépossession des travailleur·euses.
  52. Sandrine Aumercier, Le mur énergétique du capital : Contribution au problème des critères de dépassement du capitalisme du point de vue de la critique des technologies, Albi, Crise & Critique, 2021 ; Anselm Jappe, Ecologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Echappée, 2025, p. 140-146.
  53. Nicolas Bonanni, L’écologie, révolutionnaire par nature, Grenoble, Le monde à l’envers, 2025, 144 p.

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26.10.2026 à 12:26

La mer des batailles : comment défendre le vivant qu’on ne voit pas

La rédaction de Terrestres

Longtemps méconnu, l’océan est devenu un objet de convoitise industrielle. Des poissons aux minerais, ses ressources s’arrachent. En compagnie du philosophe Baptiste Morizot, de l’activiste Claire Nouvian et du journaliste Guillaume Pitron, Terrestres et Reporterre organisent une soirée sur les enjeux de cette exploitation effrénée. Rendez-vous le 5 novembre à Paris.

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Texte intégral (4296 mots)
Temps de lecture : 3 minutes

Table-ronde le jeudi 5 novembre 2026 avec le philosophe Baptiste Morizot, la militante écologiste Claire Nouvian et le journaliste Guillaume Pitron. Une rencontre organisée par Terrestres et Reporterre à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).

Entrée libre, inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.


Est-il encore vrai que nous connaissons mieux la surface de la Lune que le fond des océans comme l’affirmait en 2001 James Gardner, docteur en géologie marine et professeur au Centre américain de cartographie des côtes et de l’océan ? Alors que les fonds marins constituent les trois quarts de la surface de la planète, et qu’environ 28 % de leur relief est cartographié, l’appétit de la recherche pharmaceutique, du secteur militaire et des compagnies pétrolières ne cesse de croitre pour mieux connaître et exploiter les océans : ressources génétiques, algues alimentaires, minerais et métaux, poissons, gaz, phytoplanctons bioluminescents… Loin de nos regards, toute une industrie se met en ordre de bataille pour extraire calories, molécules et sources d’énergie de l’eau salée.

Au-delà du rivage et de ses usages récréatifs, que connaissons-nous de la mer qui a été le berceau de la vie et l’a abritée pendant l’essentiel de son histoire ? Nul ne sait ou presque qu’en un siècle, les grands poissons ont décliné de plus de 90 % par rapport aux niveaux pré-industriels, que l’océan a perdu plus de la moitié de sa vie marine depuis 1970 ou encore que le nombre de marins dans les grands pays de pêche européens a été divisé entre trois et onze entre 1970 et 20201… Il n’y a pas que dans les campagnes industrialisées que la nature s’est tue : alors que la mer a été vidée de ses habitants, les canicules marines se multiplient et les zones sans oxygène qui asphyxient la flore et la faune marine ont quadruplé dans le monde depuis 19502.

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Au large ou dans les abysses, la mer est un champ de batailles méconnu. Cette rencontre publique propose une cartographie des enjeux écologiques et miniers et explore l’extractivisme maritime sous deux angles : avec Baptiste Morizot et Claire Nouvian, nous réfléchirons aux échelles à partir desquelles la pêche se retourne en son contraire, détruisant la mer qui la nourrit au point de se transformer en « contre-pêche » ; avec Guillaume Pitron, nous analyserons l’actuel engouement pour les fonds marins, la volonté d’industrialiser les océans et les divers fronts pionniers qu’ouvrent les multiples formes d’exploitation de leurs ressources.

Baptiste Morizot est philosophe, écrivain et maître de conférence à l’université d’Aix-Marseille ; Claire Nouvian est militante écologiste et fondatrice de l’association BLOOM. Avec le biologiste Daniel Pauly, l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines, Baptiste et Claire cosignent l’ouvrage Reprendre la mer, récemment paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Guillaume Pitron est journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Chez le même éditeur, il publie également ce mois-ci son troisième ouvrage, Océans. Le nouveau partage du monde.

Une table-ronde co-organisée par Terrestres et Reporterre et co-animée par Hortense Chauvin et Quentin Hardy. Jeudi 5 novembre 2026, 19h00 – 21h30. Académie du Climat, Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.

Entrée libre, inscription souhaitée ici.


Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.


Photo d’ouverture : Vue sous-marine en Indonésie, Naja Bertolt Jensen, Unsplash.

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Notes

  1. Living Planet Report 2024 : A System in Peril, WWF, 2024, cité in Claire Nouvian, Baptiste Morizot et Daniel Pauly, Reprendre la mer, Éditions Les liens qui libèrent, 2026, p.21-22.
  2. Voir l’étude sur le sujet publiée le vendredi 27 avril 2018 dans Geophysical Research Letters.

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24.10.2026 à 00:54

Retour sur le règne du charbon en Allemagne de l’Est

David Heck

De 1949 à 1990, la RDA fut le premier extracteur de lignite au monde et l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, polluant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. Tout ça vous paraît loin ? L’Allemagne reste à ce jour la championne européenne du charbon. Récit d’une extraction sans transition.

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Texte intégral (9525 mots)
Temps de lecture : 15 minutes

Surtout connue pour son régime autoritaire de surveillance généralisée, la République démocratique allemande (RDA) fut aussi le laboratoire d’un extractivisme féroce dont les traces restent palpables dans l’Allemagne de l’Est d’aujourd’hui. De sa création, le 7 octobre 1949, à sa chute, le 3 octobre 1990, ce pays d’environ 17 millions d’habitant·es fut la première puissance extractrice de lignite au monde. L’exploitation de ce charbon extrêmement polluant et au rendement énergétique faible fit du régime est-allemand l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, altérant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. À l’heure du changement climatique et de la montée des contestations environnementales, c’est de ce lourd héritage énergétique que l’Allemagne entend se passer, en prévoyant de sortir du lignite d’ici à 2038. Cependant, ce cap politique ne cesse de créer des remous depuis qu’il a été fixé en 2019, et l’Allemagne reste à ce jour le premier pays européen extracteur de charbon1. Cette tension invite à revenir sur l’histoire de l’industrie charbonnière en Allemagne de l’Est depuis 1949. Étudier la centralité du lignite sous la RDA, puis après sa chute, permet de prendre la mesure des graves conséquences sociales et environnementales de l’extractivisme singulier à l’œuvre sous la dictature est-allemande, et des difficultés actuelles à en sortir outre-Rhin.

Selon un adage maintes fois répété par ceux et celles qui vécurent dans l’un des grands bassins miniers de RDA, situé au sud du Brandebourg, « Dieu créa la Lusace, le diable y enfouit du charbon ». C’est dans cette région à l’est de l’Allemagne, historiquement abondante en forêts et en végétation, que se trouve encore aujourd’hui l’un des fleurons de l’industrie charbonnière allemande. La mine de Welzow-Süd s’étend à perte de vue sur un immense territoire dévasté par l’extraction.

Désormais piloté par l’entreprise privée LEAG, que détient le milliardaire tchèque Daniel Křetínský – par ailleurs propriétaire de nombreux médias et maisons d’édition en France –, ce site charbonnier est construit à partir de la fin des années 1950, alors que l’industrie est-allemande entame un développement fulgurant. Pour relancer son économie après la Seconde Guerre mondiale, et pour satisfaire les besoins de sa population en électricité, chauffage et autres combustibles, la RDA bâtit un système énergétique centré sur le lignite, faute de disposer d’autres sources d’énergie dans des quantités importantes. En 1950, elle extrait à elle seule 131 millions de tonnes, soit près de 10 % du charbon mondial. Ce chiffre bondit à 251 millions de tonnes quinze ans plus tard, avant d’atteindre, en 1985, le pic vertigineux de 312 millions de tonnes, loin devant l’URSS (160 millions de tonnes) et la RFA (121 millions de tonnes), qui la suivent sur le podium des puissances mondiales extractrices de lignite. C’est pour soutenir ce productivisme fossile, dans un pays qui associa l’abondance et la prospérité de sa population à l’exploitation de hauts quanta d’énergie, que l’immense site minier de Welzow-Süd, alors le plus grand d’Europe, fut sans cesse étendu. Comme toutes les autres mines de l’Allemagne socialiste, Welzow-Süd est administrée par une entreprise minière dans le cadre de l’économie planifiée et centralisée, que pilote le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED).

Mine de Welzow-Süd en mars 2025. © David Heck

L’extraction s’y opère à ciel ouvert, au cours d’un processus particulièrement long et destructeur, dont il est difficile d’imaginer les conséquences sociales et environnementales a priori, et sur lequel il importe de revenir pour en mesurer l’ampleur.

Après avoir localisé les veines de lignite, les entreprises minières de RDA se chargent d’abord de raser les vastes étendues de forêts et de végétation situées au-dessus du minerai. L’activité minière s’opère aussi au prix de destructions de villages, et du déplacement de leurs habitant·es. En 1968 et 1969, un projet d’extension du site de Welzow-Süd force par exemple 130 résident·es du village de Gosda à quitter leur foyer.  Au total, plus de 3 000 individus ont vu leur lieu de vie englouti par cette mine. Les maisons, les églises et autres lieux de vie démolis en Lusace sont autant de marqueurs visuels d’un certain rapport à l’énergie qui privilégie l’extraction systématique du lignite, en dépit de ses graves conséquences sociales pour les individus forcés d’abandonner le « Heimat », la terre natale où ils et elles étaient enraciné·es2.

Mine de Welzow-Süd en mars 2025. © David Heck

En amont de l’extraction, les entreprises minières procèdent en outre à la déshydratation des sous-sols, nécessaire au processus d’excavation, par le pompage de quantités gigantesques d’eau. En 1980, ce sont en moyenne 150 000 litres qui sont pompés chaque minute dans la seule mine de Welzow-Süd3. Une partie de l’eau est ensuite rendue potable et acheminée vers les populations alentour.

La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse.

La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, selon l’expression consacrée en Allemagne, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse. Le lignite de RDA se caractérise, comme son jumeau ouest-allemand, par son caractère hautement technologique : il requiert l’intervention d’immenses machines qui, pour l’extraire de sa gangue, procèdent d’abord au terrassement de quantités gigantesques de terres – appelées déblais ou morts-terrains – recouvrant le minerai sur environ cent mètres de profondeur. La plus emblématique en est probablement le pont convoyeur de déblai F60, dont la mine de Welzow-Süd est la première à s’équiper en 1973. Cet engin colossal d’environ dix-mille tonnes, qui doit son nom à sa hauteur de soixante mètres par rapport au niveau du sol et qui mesure alors près de cinq-cents mètres de long, constitue encore aujourd’hui la plus grande machine terrestre du monde. Dans les années 1980, son moteur représente l’équivalent de six-cents voitures Trabant réunies. Relié à des excavateurs (au loin à gauche sur l’image) qui creusent le ventre de la terre, il transporte ensuite les morts-terrains sur une bande roulante avant de les éjecter dans la fosse adjacente (à droite sur l’image ci-dessous). Composés en partie de fer et de pyrites qui, une fois à la surface, s’oxydent au contact de l’air, ces derniers affectent durablement les sols en les acidifiant. 

Pont F60 de la mine de Welzow-Süd au début des années 1970.

À l’excavation des morts-terrains succède enfin la phase d’extraction du lignite par un excavateur (ci-dessus au centre), puis son acheminement par des bandes roulantes (à droite sur l’image).

L’extraction du lignite, loin d’être immédiate, repose donc sur un processus particulièrement chronophage. Il faut souvent compter plus de dix ans entre le lancement du projet et la phase effective d’extraction. Pour Welzow-Süd, sept années séparent la phase de pompage de l’eau, qui débute en 1959, de l’extraction, amorcée en 1966, quatre ans après que l’excavation des mort-terrains y a débuté.

Il faut souvent compter plus de dix ans entre un projet d’extraction du lignite et la phase effective d’extraction.

Cependant, le processus minier ne s’arrête pas après l’extraction. Celui-ci est en effet conditionné à l’obligation, inscrite dans la loi et imposée par l’autorité de surveillance minière de RDA, de réhabiliter les territoires dévastés après la fermeture des mines. Cette politique témoigne de l’existence d’une sensibilité environnementale qui, loin d’avoir émergé ces dernières décennies, s’est exprimée dès les années 1950 chez les scientifiques est-allemands, étudiés par l’historien Michel Dupuy. Pionnier en la matière, le paysagiste Reinhold Lingner lança ainsi, au sein du ministère de la Planification, un programme de recherches sur le « Diagnostic du paysage » afin de documenter l’impact des pollutions paysagères, atmosphériques et de l’eau4.

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Wilhelm Knabe, spécialiste des politiques de réhabilitation, affirme à la fin des années 1950 qu’« à la dévastation, entendue comme une altération négative du paysage due à l’exploitation minière, s’opposait la remise en état des terres », présentée comme une forme de compensation5. Celle-ci s’effectuait toutefois à un rythme bien plus lent que l’activité extractive : sur 69 000 hectares d’anciens territoires excavés en Lusace, 53,6 % ont bien été réhabilités en 1989, majoritairement en y faisant pousser des forêts (60 %) mais aussi en les transformant en lacs artificiels (9 %) ou en surfaces agricoles (21 %), ces dernières ayant également un but productif6.

Également à l’œuvre en Allemagne de l’Ouest, cette politique de revalorisation de l’ancien espace minier s’accélère après la chute du régime socialiste en 1990 : trente ans plus tard, l’entreprise LMBV, chargée de restaurer les territoires miniers dans l’ensemble de l’ancienne RDA, affichait un taux de réhabilitation de 88 %7.

Lac de Cottbus et centrale de Jänschwalde. © David Heck

La réhabilitation des territoires s’est poursuivie ces dernières années. L’ancienne mine située au nord de la ville de Cottbus, en Lusace, exploitée de 1975 à 2015, laisse désormais place à un lac de plus de sept kilomètres de long, inauguré en décembre 2024. Comme l’indique le panneau à proximité, la baignade y reste toutefois interdite – et ce au moins jusqu’au début des années 2030 – pour des raisons de sécurité.

Les opérations de remise en état des espaces miniers s’avèrent, tout comme le processus d’extraction qui les précède, très chronophages, s’étalant souvent, encore aujourd’hui, sur plus de dix ans. Surtout, celles-ci peinent à venir à bout des dégâts environnementaux causés par l’extraction, la qualité des sols et de l’eau des lacs restant médiocre, malgré l’usage massif de chaux pour les rendre moins acides. Ainsi, par exemple, du dénommé « Paradis naturel de Grünhaus », ayant succédé à la mine de Lusace de Kleinleipisch. Dans cet espace de 2200 hectares entretenu par Nabu, ONG spécialisée dans la protection de l’environnement, les agriculteurs préfèrent installer des panneaux solaires et des éoliennes du fait des difficultés à y faire pousser des cultures8.

Très nocive pour l’environnement, l’industrie charbonnière de RDA n’épargna pas non plus celles et ceux qui y travaillèrent des années durant. Érigée en nécessité impérieuse par un régime qui en était intrinsèquement dépendant, l’extraction du lignite s’opérait 24 heures sur 24, tous les jours de l’année. Cela signifie que les employé·es des mines travaillaient de nuit, conditions qui provoquent fatigue chronique et problèmes de santé. Les mineurs, notamment, se relayaient selon un système de roulement en trois temps pour extraire le précieux minerai de 6 à 14 heures, puis de 14 à 22 heures, et de 22 heures à 6 heures. À ces conditions de travail écrasantes s’ajoutait une quantité considérable d’heures supplémentaires, qui se chiffraient parfois chaque année à plusieurs centaines par travailleur ou travailleuse. La spécificité de l’expérience du travail dans l’industrie charbonnière est-allemande tient encore davantage aux conditions météorologiques singulières des mines à ciel ouvert, au point qu’un poncif encore employé de nos jours en Allemagne fait du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver les « quatre ennemis du mineur »9. L’été, alors que les températures vont jusqu’à 50 degrés, la poussière dégagée par l’excavation des déblais et l’extraction du lignite s’accumule dans l’air, sur le sol et dans les machines, faisant flamber les moteurs et provoquant des incendies récurrents. Au printemps et à l’automne, la boue et la pluie rendent les conditions de travail particulièrement difficiles et désagréables, tout en complexifiant le déplacement des machines. Mais c’est l’hiver que la rudesse du quotidien des mineurs atteint son paroxysme. Durant les jours de givre, qui, de novembre à mars, surviennent plus d’un jour sur deux dans les mines de Lusace, les travailleurs et travailleuses doivent supporter des températures allant jusqu’à – 25 degrés. Alors même que les besoins de la population en lignite pour se chauffer sont plus importants, l’ensemble du processus d’extraction se trouve lui aussi grandement affecté. Pour la déshydratation des sols d’abord, l’eau bloquée dans les parois des puits filtrants se transformant en glace. Pour l’excavation des déblais ensuite : l’acier se fragilisant au contact du gel, les excavateurs sont sujets à de multiples défaillances. De plus, d’épaisses couches de gel restent collées à la surface du sol, rendant plus difficile l’extraction du minerai.

➤ Lire aussi | Face aux pénuries d’énergies fossiles・Charles-François Mathis (2022)

Durant l’hiver, les directions des entreprises minières distillent alors une atmosphère guerrière en convoquant un imaginaire de la bataille. En 1973, le « combat de l’hiver » est déclaré dès novembre dans le combinat Schwarze Pumpe, chargé de la finition du lignite qu’achemine notamment la mine de Welzow-Süd. Dès lors, 900 policiers du district de Potsdam sont mobilisés dans les usines et dans les mines du grand combinat pour aider les mineurs, notamment en raclant le gel et en le dégageant à la pelle. En février 1974, en plein cœur de l’hiver, 120 agents supplémentaires viennent en aide à Schwarze Pumpe. L’armée intervient également pour décoller le gel des machines et des wagons déplaçant le lignite des mines vers le combinat situé à quelques kilomètres, à l’aide d’anciens pulvérisateurs d’avions. L’analogie avec la guerre s’explique enfin par les accidents mortels, qui surviennent presque chaque année à Welzow-Süd – avant de fortement diminuer dès les années 1990 –, et qui se concentrent en partie dans la période hivernale.

L’expérience des travailleurs et travailleuses de RDA invite à relire l’éloquente comparaison dressée par Lewis Mumford dans The Myth of the Machine : « Par son effet destructeur sur l’environnement et son mépris des risques imposés à l’homme, l’activité minière se rapproche beaucoup de l’activité guerrière – comme la guerre, la mine produit souvent un type d’homme dur et digne, habitué à affronter le danger et la mort (…), le soldat vu sous son meilleur jour. »10

Vue aérienne de Welzow, avec la mine au fond. Wikimedia.

Mais les effets dévastateurs du lignite est-allemand doivent aussi être mesurés à l’aune des graves pollutions atmosphériques dégagées par sa combustion, en aval de l’extraction. Celle-ci prend place dans les usines de raffinage, très émettrices en dioxyde de carbone, peu considéré par le régime de RDA, et en dioxyde de soufre, dont les conséquences directes sur la santé des populations expliquent sa prise en compte sur le plan politique. Malgré la montée des préoccupations environnementales dans les décennies 1970 et 1980, qui s’accentuent après la catastrophe de Tchernobyl, en avril 1986, les appareils de désulfurisation, testés dès les années 1970 mais dont le coût s’avérait trop élevé, ne furent jamais généralisés à l’ensemble des centrales, contrairement à la RFA, où les émissions de dioxyde de soufre sont divisées par plus de trois entre 1986 et 1990.

Les effets de ce gaz toxique se font particulièrement sentir dans le bassin de Lusace. Ne parvenant pas à se maintenir sous les normes de pollutions fixées par le régime, Schwarze Pumpe doit payer 19,8 millions de marks d’amende à l’État en 1988. Les requêtes environnementales constituent alors un moyen d’action privilégié de la population. Principalement rédigées par des habitant·es vivant aux alentours des centrales de lignite et par les membres d’organisations écologistes, souvent encadrées par l’Église protestante, celles critiquant les méfaits du combinat se portent à 50 cette même année. Signée en novembre 1988 par 24 habitant·es de la ville de Spremberg, située à six kilomètres de Schwarze Pumpe, une lettre adressée à Hans Reichelt, ministre de la protection de l’environnement, rend par exemple compte des graves pollutions engendrées par la centrale : « La poussière noire de charbon recouvrait les rues, les maisons, les voitures, les rebords de fenêtres, les balcons et les terrasses. Cette fine poussière de charbon s’est également répandue dans les chambres. Après que les habitants ont passé toute la matinée du samedi à éliminer les traces de la nuit, le même spectacle s’offrait à eux le dimanche matin »11.

Dans les années 1980, les requêtes environnementales constituent un moyen d’action privilégié de la population de la région.

Mais c’est en Saxe, autre région minière de RDA, que les dommages de l’exploitation du lignite sont les plus forts, du fait de la plus forte teneur en dioxyde de soufre du minerai. Les plaintes à l’égard du complexe industriel de raffinage du lignite d’Espenhain, au sud de Leipzig, dont les alentours constituent l’une des zones les plus polluées d’Allemagne de l’Est, se multiplient durant les dernières années du régime sous l’effet des pollutions croissantes. Le 22 septembre 1988, Bernd et Margret Wetzstein, deux habitant·es de la ville de Markkleeberg, qui avoisine la centrale, envoient ainsi une requête au ministre de la protection de l’environnement. Leur lettre témoigne d’une fine connaissance des effets des pollutions, alors même que les données sur les quantités des émissions sont classées secret-défense depuis 1982 par un régime qui cherche à masquer son bilan écologique catastrophique pour préserver sa légitimité : 

Nous vivons depuis cinq ans à Markkleeberg-Est et avons l’impression que la pollution de l’environnement, en particulier à cause des émissions de substances nocives, causées entre autres par l’usine de transformation du lignite d’Espenhain […], ne cesse d’augmenter […]. La combustion de combustibles fossiles produit du dioxyde de soufre, ce qui entraîne une forte pollution de l’atmosphère, des lésions des muqueuses, des bronchospasmes et une toux irritative […]. Par notre lettre, nous souhaitons attirer votre attention sur la dégradation constante des conditions de vie due à la pollution et vous assurer que nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi.12

Qu’à cela ne tienne : dans un pays qui entend tirer sa légitimité de sa politique sociale, l’atteinte des objectifs économiques reste la priorité absolue. La part du PIB consacrée à la protection de l’environnement y est plus faible que dans la grande majorité des puissances capitalistes, de l’aveu même de son ministère de la protection de l’environnement. En 1988, elle se chiffre selon lui à 0,4 % contre 1, 07 % en RFA13. Du fait de ces investissements trop faibles, et du caractère très polluant du lignite, le régime est-allemand cumule à lui seul les records d’émissions de dioxyde de soufre, de carbone et de poussière par habitant·es au monde.

Excavateur à la mine de Welzow-Süd. Wikimedia.

Son absorption par la RFA, en 1990, s’accompagne d’une baisse de l’exploitation du lignite et d’une amélioration relative de la situation environnementale, toutefois encore pleinement préoccupante. S’ils ne prennent pas fin avec la RDA, les déplacements de populations connaissent également une diminution relative à partir de 1990. Les contestations écologiques, naissantes en Allemagne de l’Est depuis la décennie 1970, s’affirment réellement dans le cadre de la démocratie représentative qui succède au régime autoritaire de RDA. Par la suite, les grandes actions de désobéissance civile menées à partir du milieu des années 2010 par des mouvements militants tels qu’Ende Gelände ont contribué à politiser le lignite en sensibilisant la population allemande, à l’Ouest comme à l’Est, aux graves méfaits de l’industrie charbonnière. Si elles traduisent une sensibilité accrue aux questions écologiques à l’heure du changement climatique, elles s’inscrivent aussi dans les marges d’une démocratie représentative qui en a permis l’éclosion. En 2016, les militant·es d’Ende Gelände occupent ainsi la mine de Welzow-Süd et la centrale de Schwarze Pumpe14, une manœuvre impensable sous la dictature est-allemande. Ces actions ont poussé à la création d’une commission pour la croissance, les mutations structurelles et l’emploi qui, en 2019, fixa la sortie du lignite pour 2038, ensuite votée par les députés du Bundestag en janvier 2020.

➤ Lire aussi | Où est la maison ? Ende Gelände : récit d’une excursion・Margaux Le Donné et Enno Devillers-Peña (2019)

Au vu des dynamiques actuelles, l’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra cependant pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin. Si la baisse de son extraction ces dernières années – de 131 à 84 millions de tonnes entre 2019 et 2025 – s’opère au profit des énergies éolienne et solaire pour la production d’électricité, elle doit pour le reste être compensée par la hausse des importations d’hydrocarbures. En témoignent les nombreux contrats signés entre l’Allemagne et les filiales pétrolières et gazières des États-Unis et des pays du Golfe après le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022, et la fin consécutive des importations de gaz et de pétrole russes15.

L’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin.

Les problèmes liés à la réhabilitation des territoires miniers resteront eux aussi d’actualité : même si l’Allemagne s’émancipe du minerai brun d’ici à 2038, les gigantesques cratères que l’extraction laisse sur son passage continueront de consteller le paysage est-allemand (et ouest-allemand) pour au moins des années, voire plus d’une décennie.

Mais, pour l’heure, le lignite, loin d’être enterré, garde une certaine importance dans le système énergétique allemand. En 2023, l’entreprise RWE a rasé le village de Lützerath puis démantelé un parc éolien pour agrandir la gigantesque mine de Garzweiler dans la Ruhr. Arrivé au pouvoir en mai 2025, le chancelier conservateur Friedrich Merz remet régulièrement en cause l’objectif de sortie du lignite pour 2038, tout en fustigeant celle du nucléaire, définitivement abandonné par l’Allemagne en 2023. Qu’on en juge par la phrase lourde de sens qu’il prononça au congrès du journal Frankfurter Allgemeine Zeitung en mars dernier : « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre approvisionnement énergétique simplement parce que nous avons fixé, il y a des années, des dates de sortie qui sont irréalistes »16.

➤ Lire aussi | La fabrique d’un boycott : comment Israël a perdu le charbon colombien・Andreas Malm et Maxy Guedes (2025)

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Notes

  1. Energy Institute, Statistical Review of World Energy, 75th edition, 2026, p. 57.
  2. Ces destructions et leurs conséquences émotionnelles et matérielles pour les populations de deux villages détruits près de Leipzig ont été captées dans le film de Kurz Tetzlaff intitulé Souvenir d’un paysage – pour Manuela, paru en RDA en 1983.
  3. Deutsches Rundfunkarchiv, Babelsberg, PrismaF419-Anti-Havarie_145926_332111, 23.10.1980. Pour plus de précisions sur l’exploitation de l’eau et ses conséquences en Lusace du milieu du XIXᵉ siècle à nos jours, voir : https://www.umweltbundesamt.de/system/files/medien/11850/publikationen/90_2023_texte_wasserwirtschaftliche_folgen.pdf
  4. Michel Dupuy, « Les scientifiques et le politique : l’exemple de la question de la pollution atmosphérique en RDA (1949-1989) », Natures Sciences Sociétés/EDP Sciences, vol. 12, 2004 p. 327-336
  5. Uwe Steinhuber dans Einhundert Jahre bergbauliche Rekultivierung in der Lausitz. Ein historischer Abriss der Rekultivierung, Wiederurbarmachung und Sanierung im Lausitzer Braunkohlenrevier [Cent ans de remise en culture minière en Lusace. Un aperçu historique de la remise en culture, de la réhabilitation et de l’assainissement dans le bassin de lignite de Lusace] (thèse), Berlin, 2005, p. 230.
  6. Ibid, p. 276.
  7. https://www.lmbv.de/wp-content/uploads/2021/03/LMBV-Broschuere-Rekultivierung-deutsch.pdf.
  8. Thomas Schnee, « En Allemagne, des terres ravagées par les mines reprennent vie », Reporterre, 31 juillet 2023.
  9. Kathi Gertsner, « Schnee und Kälte fordern Bergleute », LEAG Seitenblick Blog, 2021.
  10. Cité par Ivan Illich dans La convivialité, Paris, éd. Points, [1973] 2014. p. 56.
  11. Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingaben zur Rationellen Energieanwendung, zu Ortsverlagerungen und zum Umweltschutz, « Werter Herr Minister Dr. Reichelt ! » [Requêtes concernant l’utilisation rationnelle de l’énergie, les transferts de sites et la protection de l’environnement : « Monsieur le Ministre, Dr Reichelt ! »], Spremberg, 15.11.1988.
  12. Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingabe zur Luftverschmutzung durch den VEB Braunkohlenveredlung Espenhain [Requête sur la pollution de l’air par l’entreprise de finition du lignite d’Espenhain], Bernd et Margret Wetzstein, 7113 Markkleeberg H.-Heine Str. 22 Ministerium für Chemische Industrie, 28.9.1988.
  13. Bundesarchiv Berlin, DK/5/3388, Ministerium für Umweltschutz und Wasserwirtschaft [Ministère de la protection de l’environnement et de la gestion de l’eau], 1989 : « En 1988, la part des investissements environnementaux dans le produit intérieur brut de la RDA était d’environ 0,4 %. Les dix principaux pays capitalistes industrialisés ont consacré en moyenne 0,7 % de leur produit national brut aux investissements environnementaux, avec en tête les Pays-Bas (1,34 %), le Canada (1,11 %), la RFA (1,07 %) et les États-Unis (0,87 %), tandis que la France (0,62 %) et l’Italie (0,55 %) affichent les pourcentages les plus faibles. ». Jade Lindgaard, « Contre le charbon, un mouvement de désobéissance prend forme en Allemagne », Mediapart, 21 mai 2016.
  14. Ibid.
  15. GEM, « When enough Is Enough Enough ? The State of Play with Europe New LNG Terminal Projects in Response to the Energy Crisis”, décembre 2022.
  16. https://www.dw.com/de/friedrich-merz-kohleausstieg-energiepolitik-zieljahr-2038-v2/a-77211049

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22.10.2026 à 09:17

La terre crue, matériau du futur

Geneviève Pruvost· Alain Marcom · Aymone Nicolas

Le bâti en terre crue, une pratique du passé ? Oui, et c’est bien ce qui fait sa valeur. Dans le livre-manuel “Avec la terre”, une sociologue, un maçon et une historienne-artisane appellent à se réapproprier les techniques de construction en terre, pour réparer les ravages d’un siècle de bâtiments industriels et fabriquer des habitats désirables. Extrait.

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Texte intégral (10084 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Ce texte est extrait de l’introduction du livre de Geneviève Pruvost, Alain Marcom et Aymone Nicolas, Avec la terre. Construire, habiter, danser, publié ces jours-ci aux éditions du Seuil dans la collection « Écocène ».

Ce livre est un essai. Une invitation à faire des essais partout où les essais sont possibles, en vous munissant d’une pelle pour creuser sous la couche arable. Le trottoir en bas de chez vous est débitumé pour travaux, vous prélevez de la terre. Vous avez accès à un bâti avec jardin, vous prélevez de la terre. Vous vous promenez à travers champ, vous prélevez de la terre. Et chaque fois, vous regardez de tous vos yeux les strates mises à nu, vous touchez la terre. Vous la mouillez ensuite pour en faire une pâte que vous roulez entre vos mains et vous voyez si se forme une boule qui se tient.

Ce geste est un acte politique.

Comment en est-on arrivé à la situation inédite d’avoir oublié que la terre n’était pas seulement nourricière mais promesse d’abris solides et durables ? Ne pas s’essayer à la terre qui colle et se mue en matériau de construction, c’est comme s’interdire de mettre une graine dans un potager et se priver d’en manger le fruit. C’est pourtant dans ce trou – ce trou de mémoire – que nous avançons à grands pas. Si les gens des Nords industrialisés parviennent encore à se représenter le cycle de vie du blé, il leur est devenu presque impossible d’associer un tas de terre à du bâti.

Imaginer l’impensable, c’est aussi comprendre qu’une seule matière puisse remplacer une grande partie des matériaux de construction : les terres qui contiennent suffisamment de liants argileux sont abondantes sur toute la planète. C’est une matière éminemment polyvalente qui, suivant les mélanges, permet de porter des murs de six étages, d’isoler du chaud et du froid, du bruit, de l’humidité, de faire des enduits, de fabriquer des peintures. Cela fait des millénaires que les êtres humains mettent en œuvre la terre sans la cuire, en la faisant sécher à l’air, au soleil, au vent. Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; des manoirs bretons, des maisons tchèques sont en bauge ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.

Dans les pays du Nord, ce savoir-faire ne fait plus partie des compétences ordinaires, partagées entre les générations, les genres et les classes sociales. On en a oublié jusqu’aux mots de cette architecture : rares sont celles et ceux qui savent que les adobes sont des briques non cuites, que le pisé est de la terre damée entre des planches, dites des « banches », que le torchis vient combler un pan de bois et que la bauge est constituée de mottes empilées à l’état humide. Force est de constater que la plupart des personnes n’associent le cru et le cuit qu’à l’expérience culinaire et ne saisissent pas l’enjeu social, politique et écologique de cette distinction en matière de construction. Dans le monde industriel, toutes ces techniques semblent d’un autre âge, relever d’une pauvreté subie ou réservées à un ailleurs exotisé.

Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.

Et pourtant, du giron de la terre pétrie par des mains habiles peuvent naître des murs et des voûtes qui tiendront infiniment plus longtemps que le béton armé. Le bâti en terre crue peut être perpétuellement rénové à bas coût sans jamais constituer un déchet : il suffit de remouiller la terre et de lui redonner une forme. L’argile colle à l’argile. Impossible de faire une telle opération avec le béton, le ciment, la chaux, la résine, le plastique.

Presque toutes les terres sont bonnes à bâtir et ont été bâties. C’est l’un des secrets le mieux gardé du capitalisme qui table sur la rareté et les monopoles. Comment en sommes-nous arrivés à considérer que seuls les enfants1 avaient le droit de prendre une pelle, des seaux, de l’eau, de la terre et de s’en mettre plein les mains ? L’humanité n’a pas attendu les fours à chaux, à brique, à ciment à 900, 1 200 et 1 450 degrés, ni les camions-toupies, les grues, les ingénieur∙es, les architectes pour se protéger de la pluie, de la sécheresse, stocker du grain et décorer son intérieur.

L’impensé va cependant plus loin encore : pour beaucoup d’urbain∙es, la construction en terre crue est une technique qui ne relève ni du passé, ni du présent, ni du futur. Elle est ignorée. Pour avoir à ce point oublié l’existence même de ce matériau dans les régions du monde les plus industrialisées, il faut des interdits très profonds, des fermetures d’imaginaire et un ordre social puissamment organisé. Au XXIe siècle, il est devenu évident de recouvrir le sol d’une calotte imperméable de béton, de bitume et d’enfouir nos déchets pétrochimiques. C’est un changement anthropologique majeur que de considérer que la terre n’est plus cette peau qui nous enveloppe et au sein de laquelle on respire.

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La bascule qui nous a conduits à habiter dans des matériaux cuits ne relève pas d’une attraction spontanée pour des équipements lourds, coûteux, impliquant une longue chaîne d’hyperspécialisation. Comme pour le reste de l’industrialisation de nos modes de vie, il a fallu que soit menée une conquête sans merci pour remplacer les savoir-faire vernaculaires par des process standard. L’essor industriel des villes et les guerres mondiales ont joué un rôle bien connu dans la destruction de bâti ancien, impliquant des (re)constructions massives à la hâte et l’imposition d’une division du travail qui ne va pas de soi : le principe élémentaire de fabriquer soi-même ses matériaux en tant qu’artisan∙e ou autoconstructeur∙ice a été remplacé par l’achat de matériaux prêts à l’emploi (parpaing, moquette, carrelage, peinture). Avec l’industrialisation, le bâtiment s’est aussi masculinisé. Ce sont très majoritairement des hommes qui travaillent dans les carrières de sable, de gypse, qui conduisent les camions de transport, exercent le métier de maçons, d’ingénieurs, se trouvent à la tête des multinationales du BTP et sont élus en tant que maires bâtisseurs. Seul le métier d’architecte s’est féminisé. Nous sommes au terme de ce processus : les écoles professionnelles du BTP se voient offrir des big bags de ciment pour des apprentis et la majorité des bourses de thèse est allouée aux recherches sur les matériaux industriels.

Mélange à la bétonnière de terre, sable et paille pour construire une cloison sur lattis. Rénovation d’un bâti ancien, Bourgogne, 2025.

Ces évolutions qui touchent de plein fouet la maçonnerie ne semblent pas avoir soulevé de révolte dans la profession : alors que des paysan∙nes ont témoigné dans des écrits de l’exode rural et de la fin de la petite polyculture-élevage, nous manquons d’histoires sur la dernière fois qu’une grange en pisé a été collectivement maçonnée avant d’en passer au parpaing et aux poutrelles en acier. Où sont les mobilisations collectives, les cris de colère ? Ce silence est d’autant plus sidérant qu’il y avait des quantités de paysan∙nes-artisan∙es à détenir ce savoir-faire de subsistance, qui fut éclipsé sans nostalgie apparente, suivant un ordre colonial qui institue des techniques comme « développées » et d’autres comme primitives et archaïques, à mettre au rebut.

Le cas de la terre crue permet de penser un processus d’extension du capitalisme qui relève du recouvrement – et non de la seule disparition au profit de techniques propriétaires et brevetées : des maisons en terre existent encore, pour partie plâtrées, tapissées, enrobées de ciment, laine de verre, polystyrène. C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme en effaçant la présence quotidienne de notre peau de terre, en l’altérant : ce recouvrement empêche que les murs respirent. Cette opération de recouvrement est analogue à l’artificialisation des sols agricoles. La terre est bien là, mais sous chape. Si dans les outre-mer, l’habitat vernaculaire en torchis a été en très grande partie décimé, ce n’est pas le cas de l’hexagone où la construction en terre, bien que fortement détruite, est présente aussi bien dans les centres-villes historiques que dans les faubourgs et les campagnes. Une première estimation évalue le patrimoine en terre crue à 15 % du bâti hexagonal2 et dans certaines communes rurales, à plus de 80 %. Mais encore faut-il savoir qu’on vit « dans de la terre ».

C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme de la terre en effaçant sa présence quotidienne, en l’altérant.

Comment s’est opérée la « production d’ignorance3 » ?

Une première opération d’éloignement a consisté à séparer la terre à nourrir (agriculture) de « la terre à bâtir4 » qui sert à maçonner. On pourrait également parler de « terre à vêtir » (la terre qui nourrit les plantes et les animaux avec lesquels nos vêtements sont fabriqués). Les peuples autochtones et les sociétés paysannes-artisanes s’emploient à maintenir la régénération du sol pour ces trois besoins primaires. La terre à bâtir n’échappe pas à la nécessité de revenir à la terre. C’est ce rapport cyclique au bâtiment que nous avons perdu dans les Nords et les mégalopoles. Si des artistes du XVIIIe et XIXe siècle pouvaient encore peindre des bovidés ruminant l’herbe au pied de chaumières en ruine dont la terre redevient humus nourricier, on imagine mal aujourd’hui des vaches laitières pâturer un parking amianté. Cette bascule anthropologique est importante : durant des millénaires, l’acte de bâtir et de se nourrir participait du même métier de vivre en synergie avec un biotope. Cette évidence s’est perdue en moins de cent ans.

Une autre métamorphose importante a eu lieu : le changement climatique est lié à certaines activités humaines dont celle de construire des bâtiments et d’y vivre – responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre – de l’extraction des matériaux à l’usage du bâti5. Des épisodes météorologiques extrêmes en constituent la manifestation la plus visible mais il importe d’en pointer une autre : le ciment, le plastique, les structures de béton et les fenêtres étanches ont transformé le climat intérieur. Les matériaux comme la terre crue qui ont le pouvoir de stocker la vapeur d’eau sans moisir et de la restituer quand il fait plus sec ont été massivement remplacés par des matériaux étanches, créant un dérèglement important qui n’a pas seulement touché notre perception du chaud et du froid. Le bâtiment est notre troisième peau, après la deuxième peau du vêtement, qui l’une et l’autre prolongent notre épiderme en régulant les températures, la transpiration, en augmentant nos résistances à l’eau, à la chaleur6.

Paroi de lattis pour accueillir une cloison de terre-sable-paille en intérieur. Rénovation sur bâti ancien. Avril 2025, Bourgogne.

Penser le changement climatique à partir de la terre crue oblige à reconsidérer les injustices environnementales à l’aune de l’inégale distribution des matériaux qui permettent de réguler les températures. Pour les plus aisé∙es, le chauffage central et la climatisation viennent parer à l’inconfort du béton. Mais que se passe-t-il pour les autres qui n’ont pas les moyens énergétiques de chauffer et rafraîchir ? Il importe d’écrire par classe sociale, mais aussi entre colons et colonisé∙es l’histoire de ces perturbations atmosphériques intérieures – dans les corps, les maisons. Que l’enveloppe du bâti et du vêtement ait été la cible d’un reformatage industriel complet dans les Nords pèse lourd dans notre contact avec le monde environnant. Peut-on se soucier de la Terre quand on ne touche plus la terre à bâtir, quand on n’est plus touché par elle ?

Se met en place une aliénation au sens de Marx, qui consiste à devenir étranger aux matérialités produites et consommées sans plus percevoir cette étrangeté comme étrange. Nous ne savons plus qui fabrique avec quoi nos vêtements et nos habitats. Dans l’installation du capitalisme, cette étrangeté banalisée joue un rôle pivot : le tissu peut parcourir de longues distances, en provenant de plantations en monoculture dans des colonies esclavagistes. Le « plantationocène7 » se perpétue avec des multinationales délocalisées dans les pays du Sud qui produisent des matières synthétiques. Pour les matériaux de construction, la déterritorialisation s’opère sur des distances plus courtes, y compris dans la colonisation : le BTP moderne n’a pu massivement concurrencer les matériaux locaux que quand a été créé un maillage de carrière de granulats et de cimenteries qui limitent les transports. La destruction des biotopes et la toxicité des poussières sont gérées par voie de ségrégation spatiale et socioprofessionnelle. Les populations privilégiées se préservent du contact direct avec la laine de verre, le fibrociment amianté et n’habitent pas au pied de carrières, broyeurs et fours.

➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)

Le recouvrement de la mémoire de la terre s’organise aussi très concrètement par l’enfouissement des déchets du BTP dont le devenir nous touche à peine à l’échelle quotidienne. C’est en combinaison et masque que se désossent les carcasses des immeubles dans des chantiers interdits au public8. Nous entendons tous les jours des informations alarmantes sur les effets de la climatisation sur le réchauffement climatique et la pollution de nos domiciles, mais quand il s’agit de nous loger et de faire des travaux, on met de côté nos préoccupations environnementales.

Ce n’est pas ce processus de prédation, destruction et remplacement par les matériaux industriels qui va nous intéresser ici, ayant déjà été retracé au scalpel9 mais l’histoire – à éclipse – de ce qu’il est difficile d’éclipser, à savoir la terre, plus précisément, en termes géologiques, l’horizon B avec du liant argileux, qui se trouve sous l’humus (l’horizon A). Une autre manière de lire l’histoire de la modernisation du bâtiment est de sortir du paradigme du terrassement pour mettre en lumière des persistances dans la lignée de l’anthropologue Andrea Lissett Perez Fonseca10. Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout. C’est dans la matière qu’a été déposé pour les générations futures ce savoir-faire géodiversifié.

Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout.

La persistance se trouve également dans le sol lui-même. Au rebours des parcelles agricoles qui ont fait l’objet d’un accaparement foncier aux mains d’une minorité d’agriculteur∙ices, les gisements de terre crue ne sont pas aux mains de grandes firmes. En France, où 90 % des sols contiennent de l’argile, les cimentiers et briquetiers ne sont pas parvenus à imposer le ciment en additif et les équipementiers n’ont pas inventé de machines spécifiques pour la terre crue. La construction en terre n’est pas inféodée à des grands groupes qui exploiteraient ce travail dans l’ombre des populations précaires et immigrées, comme c’est le cas dans les grands chantiers du BTP ou l’arboriculture agro-industrielle.

D’avoir été laissé sur le bas-côté de l’autoroute du « progrès » et de la fabrique en usine, c’est avoir un coup d’avance au XXIe siècle. Telle est la conviction d’une partie des artisan∙es maçon∙nes qui ont résisté face au rouleau compresseur de l’industrie selon des modalités à étudier de près. Ce terme est à comprendre dans son double sens de résistance humaine tout à la fois diffuse et coordonnée11 mais aussi de résistance mécanique du matériau qui traverse les âges. On parlera dès lors plus généralement de persistance pour désigner à la fois les luttes frontales et feutrées tenues sur la longue durée, qui s’expriment aussi à coups de murs qui tiennent.

Fabrication et découpage de briques en terre crue avant assemblage pour cloison de salle de bain. Rénovation de bâti ancien en Bourgogne, septembre 2026.

Les constructeur∙ices en terre se sont frayé∙es une voie singulière en maintenant un artisanat qui revendique de prendre soin du bâti en mettant en œuvre une matière qui n’a pas de prix. Leur manière de se présenter est significative : à la question type « tu travailles dans quel secteur du BTP », il est répondu communément « dans la terre ». Pour éviter que s’opère une confusion avec la terre cuite, il est aussitôt précisé « dans la terre crue ». Puis l’adjectif est redoublé : « La terre crue–crue ». Cette insistance renvoie à une vigilance technique – qui affirme une politique affirmée : il est possible de construire en terre durablement sans y ajouter du ciment ou de la chaux – autrement dit des « liants hydrauliques12 » censés durcir la terre, sans abîmer les corps de celles et ceux qui les extraient, les concassent, les brûlent, les mettent en œuvre. Dans le « milieu de la terre », pour ne pas faire de hiérarchie entre maçon∙nes, autoconstructeur∙ices, ingénieur∙es, architectes, bureaux d’étude, de contrôle, urbanistes qui se préoccupent de tenir le cap de la terre crue, le terme de « praticien∙nes » a été choisi. Les praticien∙nes se qualifient aussi humblement de « terreux » et « terreuses ».

Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit.

Nous avons beaucoup à apprendre du rapport des terreux∙ses à la terre pour qui ce n’est pas un matériau comme les autres. C’est une matière première qui résulte d’un milliard d’années de fusion, d’érosion, de glaciation, de fractionnement de roche, d’émergence de montagne, de frottement et d’usure par le vent, les fleuves, le froid, le chaud, le sec, la pluie. Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit. Les terreux∙ses savent qu’aucune terre ne se ressemble et qu’il n’y a pas de « recettes » toutes faites, qu’il peut y avoir différents filons de terre sur une même parcelle. Les terreux∙ses veillent à mettre le bon mélange de terre au bon endroit du bâti, à ce que la ressource ne soit pas polluée, puisse être réemployée quand le bâtiment aura fini son cycle de vie. Ce mode de construction, c’est une danse avec la terre meuble sur le chantier, c’est aussi une lutte qui se mène à bas bruit sur le terrain professionnel, réglementaire, scientifique, militant.

C’est une question de justice sociale et environnementale. Les constructeur∙ices en terre ne dissocient pas le matériau de son accessibilité et de sa gratuité, de sa capacité à fournir aux plus modestes des habitats bioclimatiques, durables, autoréparables. Il y a urgence à ce que nous devenions toutes et tous des praticien∙nes de la terre crue. Cette injonction peut sembler relever d’une priorité lointaine : on peut se dire qu’après tout, la terre est toujours là sous nos pieds, qu’elle nous attendra quand on aura épuisé les gisements de sable pour faire du béton. Cette matière semble inépuisable, en capacité de porter le poids de nos routes, de nos pistes d’atterrissages, de nos mégalopoles. Elle a déjà encaissé et ruminé tant de ruines, de détritus et de cadavres. Elle semble si immensément forte qu’il nous est au fond assez difficile de concevoir que nous puissions la maltraiter irrémédiablement.

Il en va aussi de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter. Le sol va devoir absorber du béton imputrescible, des murs en placo couverts de silicone, des mousses isolantes en polyuréthane, des panneaux de bois agglomérés, du mobilier en résine synthétique. Le temps des maisons comestibles est très loin derrière nous. Gorgées de molécules toxiques, elles sont devenues des bombes à retardement.

En ces temps sombres, il est réjouissant de s’arrimer à un futur habitable qui ouvre des perspectives infinies. La terre argileuse est une matière malléable, en capacité de passer par tous les états : toutes les techniques de terre crue peuvent repasser à l’état humide, plastique, visqueux et liquide, de sorte à être à nouveau mises en œuvre. Aucun produit chimique industriel ne peut se prévaloir de concentrer autant de vertus. C’est du reste si vertigineux qu’il faut faire un effort conceptuel pour se figurer cette forme-là d’éternité qui va au-delà de la durabilité : la réversibilité de la matière.

Il en va de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter.

Comme tout savoir dominé, nous manquons de traces, d’archives, de statistiques, de baromètres. On ne pourra pas faire le décompte du nombre de mètres cubes de bâti en terre crue qui sont rasés annuellement par des bulldozers comme c’est le cas pour les hectares de surface agricole artificialisée. Sans surprise, il y a plus de recherches, toute discipline confondue, sur le béton que sur les matériaux dits « biosourcés » (issus de la biomasse comme la paille, le chanvre) et les matériaux dits « géosourcés » (la terre crue et la pierre), et davantage de recherches en sciences dures sur la terre crue qu’en sciences sociales. L’archéologie et l’histoire sont plus avancées que la sociologie et l’anthropologie, illustrant dans cette hiérarchie académique que le sujet n’est pas d’actualité. Ce livre a vocation à susciter de nouvelles enquêtes, à changer le rapport au sol, aux matériaux, à l’urbanisation, au « confort moderne », en mettant au centre du récit un tas de terre – qui n’a rien de brut et de simple.

Voici quelques éléments de repérage entre la bauge, les adobes, le pisé, le torchis et la terre allégée. Chaque embranchement dessine une politique. Première distinction importante, il y a tout d’abord les matériaux crus (pierre, bois, terre) et cuits (chaux, ciment, béton, brique cuite, acier). Parmi les matériaux cuits, il y en a qui sont plus carbonés que d’autres, avec plus ou moins de granulats, le ciment et le béton se trouvant au sommet des dégradations environnementales. Il ne s’agit pas d’exclure tous les matériaux carbonés mais de les réserver à des usages précis : un enduit de chaux aérienne permet par exemple de protéger les murs en terre des intempéries, tout en restant perméable à la vapeur d’eau. La chaux est moins carbonée que le ciment.

Tas de terre excavée qui, une fois tamisée, sera prête à usage. Rénovation de bâti ancien, Bourgogne, 2025.

Autre distinction, il y a les techniques porteuses, permettant d’ériger des murs porteurs pour faire des étages, et les techniques non porteuses. Au XXIe siècle, c’est un enjeu majeur de savoir faire des murs porteurs pour éviter l’étalement urbain. À l’heure de la décarbonation et de la lutte contre l’artificialisation des terres, il est également important que ces murs porteurs ne soient pas exclusivement en béton-acier, que cette portance ne soit pas excessive (entraînant un surcroît de matériaux inutiles). Parmi les matières crues, notre bon sens architectural nous permet de classer sans hésiter l’agencement de pierres et de poutres en bois du côté des matériaux porteurs. Il faut être en revanche familier de la terre crue pour énoncer sans hésiter les trois techniques porteuses dans ce mode de construction : les adobes (de l’arabe aṭ-ṭūb, brique de terre séchée, devenu adobe en espagnol), la bauge (du même nom que la couche des sangliers) et le pisé (du latin pinsere, piler).

Selon les définitions données par le « Guide des bonnes pratiques de la construction en terre » (2020), les adobes ou briques de terre crue sont des briques non cuites, qui sèchent à l’air et au soleil, dont le liant principal est l’argile et dont la masse volumique est supérieure à 1 400 kg par m3. La bauge, c’est de la terre crue, amendée ou non en fibres (paille ou autre végétal ligneux), mise en œuvre à l’état plastique pour élever directement un mur, dans la mesure où la masse volumique reste supérieure à 1 300 kg par m3. Le pisé est une technique de mise en œuvre de terre crue à l’état humide (généralement sans éléments végétaux), mise en place par couches de hauteur régulière dans un coffrage rigide et stable (qui sera par la suite ôté), en procédant à un compactage dynamique régulier, ou damage, exercé à l’aide d’un outil manuel ou pneumatique. Entre ces trois techniques se trouvent tout un spectre de cas intermédiaires, difficilement classables. Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine en ce domaine.

Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine dans le domaine de la construction en terre.

Dans ce combat pour démarchandiser, démocratiser et se réapproprier notre peau de terre, les techniques non porteuses sont également essentielles : le torchis et la terre allégée permettent de faire des murs extérieurs, des cloisons intérieures, des sols, des plafonds, également très résistants et isolants sur le plan thermique et phonique, du fait d’une haute teneur en fibre. Ce n’est pas un petit détail quand on connaît le poids du chauffage dans les dépenses des ménages, l’importance de l’insonorisation dans les logements exigus, le coût carbone de la production de placoplâtre, de ciment et d’air climatisé. Le torchis désigne toutes les techniques de terre crue mélangée à de la fibre qui remplissent ou garnissent les intervalles d’un pan de bois (ou autre type de matériau porteur). On peut réaliser en torchis des murs, mais aussi des plafonds, des planchers, des rampants. Cette technique est repérable en Europe dans les centres-villes médiévaux avec des maisons à colombage.

➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)

La terre allégée par des fibres végétales est une autre technique non porteuse inventée au XXe siècle. Elle permet de répondre aux exigences de performance thermique et phonique du bâti. La terre allégée est composée d’une matrice argileuse enrobant des granulats végétaux ou minéraux, ayant généralement une densité allant de 200 à 1 200 kg/m3. Les mélanges fibreux sont soit coffrés, soit projetés, soit moulés (panneaux ou blocs).

Parmi les techniques de maçonnerie, il ne faut pas oublier les sols en terre battue, les bancs, les fours, les poêles, ainsi que les mortiers de terre qui permettent de jointer des briques et des pierres.

Une autre distinction permet de différencier les techniques : il y a le gros œuvre et le second œuvre. La terre a la particularité de pouvoir se trouver à toutes ses étapes. Mais une seule technique ne se trouve qu’en finition. Il s’agit des enduits qui constituent une couche de parement plus ou moins épaisse selon les besoins (esthétiques, correction thermique). Ils peuvent contenir aussi de la fibre (paille, chanvre, lin), des incrustations (perle, céramique, objets), créant un effet de paroi chaude au toucher, en plus d’être décoratifs. La peinture à l’argile et à la farine peut aussi tout à fait utilement remplacer les peintures industrielles qui comptent des COV (composés organiques volatiles), en jouant sur la palette large des pigments minéraux.

Ces précisions techniques peuvent sembler accessoires au lectorat non-architecte, non-maçon∙ne, non-charpentier∙e, non-ingénieur∙e et non-bricoleur∙se. Mais c’est de consommation d’eau, de bois d’œuvre, de coproduits agricoles, de déchets biodégradables, de santé publique, de relocalisation des flux de matières, d’organisation du travail – bref de « l’habitabilité13 » de la terre dont il est question. Avec la terre, il est possible de bâtir en ne perdant jamais de vue le sol et l’horizon des communautés terrestres.

Image principale : photo de Karima A sur Unsplash.

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Notes

  1. Baptiste Morizot, Pister les créatures fabuleuses, Paris, Bayard, 2025.
  2. Laetitia Fontaine et Romain Anger, Bâtir en terre. Du grain de sable à l’architecture, Paris, Belin, 2009.
  3. Robert N. Proctor et Londa Schiebinger, Agnotology : The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008.
  4. Olivier Aurenche, La Maison orientale : l’architecture du Proche-Orient ancien des origines au milieu du quatrième millénaire, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1981.
  5. Chiffres clés des Émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), ADEME, 13 avril 2026
  6. Jean-Pierre Oliva et Samuel Courgey, La Conception bioclimatique. Des maisons confortables et autonomes, Mens, Terre vivante, 2006, p.10-11.
  7. Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde, Paris, La Découverte, 2017.
  8. Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Paris, La Découverte, 2008.
  9. Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Paris, La Découverte, 2025.
  10. Andrea Lissett Pérez et Santiago Martínez-Magdalena (dir.), Persistencias sociales en tiempos de precariedad, Venezuela, Fundación Centro Nacional de Desarrollo e Investigación en Tecnologías Libre, 2024 ; interview croisée d’Andrea Lissett Perez Fonseca et de Geneviève Pruvost par Florence Bajard autour des notions de « subsistance/persistance ».
  11. James Scott, La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2009.
  12. Le BTP et l’industrie routière parlent de « liants hydrauliques » pour désigner l’action chimique de durcissement par l’ajout de ciment ou chaux.
  13. Nathalie Blanc, Magali Ader, Germana Berlantini, Xavier Coumoul, Anneliese Depoux et al., « Vers une science de l’habitabilité de la Terre », Paris, Centre des Politiques de la Terre, 2025.

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16.10.2026 à 10:46

Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques

Comité invisible

Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.

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Texte intégral (11334 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).

Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.

Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…

À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.

Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?

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Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.

Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).

La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.

La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques. Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Une cuillère byzantine. Wikimedia.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »

Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !

➤ Lire aussi | « Casser leurs machines, fabriquer les nôtres » ・Amel Sabbah, Naïké Desquesnes et Mathieu Brier (2024)

Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »

Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

Ondrej Bocek sur Unsplash.

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.

L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.

Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.

La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.

Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.

Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Un mur en pierres sèches. Wikimedia.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.

On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.

Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.

Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.

➤ Lire aussi | « Chat GPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.

C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.

Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.

L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

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Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.

Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.

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12.10.2026 à 20:59

Extraire, sacrifier et résister : enquête sur l’extractivisme « vert »

Cannelle Gignoux

Dans une enquête importante, la politiste étasunienne Thea Riofrancos analyse les conquêtes de l’extractivisme à travers le lithium, minerai de la “transition” par excellence. Du Chili au Portugal, de nouvelles frontières extractives se dessinent et des conflits miniers s’ouvrent, renouvelant les rapports de dépendance avec les Suds.

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Texte intégral (14449 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

À propos du livre de Thea Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, publié chez W. W. Norton & Company, New York, 2025.

« Au cours de mes recherches pour ce projet, j’ai marché de manière quelque peu instable sur le sol accidenté du désert d’Atacama, j’ai gravi une crête dans la chaîne de montagnes Silver Peak au Nevada et je me suis assise au bord de la rivière Covas, dans le nord du Portugal, où j’ai profité d’une brise fraîche la première fois de la journée. Ces lieux sont singuliers, saisissants, incomparables. En même temps, chacun de ces endroits n’occupe qu’un des nombreux nœuds d’un vaste réseau économique. Les flux d’argent, de marchandises, de personnes et de connaissances relient les zones périphériques aux centres de décision économique et politique des quartiers financiers et des capitales. Défiant apparemment les lois de la physique, chacun de ces lieux est en fait « deux endroits à la fois », selon les termes de l’historien de l’environnement Jason W. Moore. »
Thea Riofrancos

Saisissants par leur aridité, l’étendue de leurs espaces et le sentiment d’infini qu’ils suscitent, les territoires de l’extractivisme sont des lieux profondément paradoxaux : désolés en apparence mais gorgés de ressources, d’une beauté insolite mais ravagés par les infrastructures extractives, géographiquement incomparables mais rendus économiquement commensurables. C’est précisément dans cet écart entre la singularité des lieux et leur intégration à des chaînes de valeur mondiales que Thea Riofrancos situe son enquête qu’elle rédige à la première personne dans une écriture ethnographique saisissante. Du Salar de l’Atacama au Chili à Silver Peak au Nevada et à la région de Barroso au Portugal, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism suit les nouvelles géographies du lithium et les chaînes de valeur qui relient ces territoires entre eux.

Cette enquête part d’un paradoxe désormais bien documenté1 : les technologies destinées à décarboner les économies sont elles-mêmes fortement consommatrices de matières premières (lithium, cuivre, nickel, cobalt ou graphite)2. Les promesses de décarbonation, celles d’un monde affranchi des combustibles fossiles, s’accompagnent de l’ouverture et de la réouverture de sites miniers, souvent au prix de l’asséchement d’écosystème entier, la destruction d’agricultures familiales, la perte de biodiversité, en d’autres mots, le sacrifice d’un territoire et de ses habitants. Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans une croissance continue de l’extraction à l’échelle mondiale, passée de 30 milliards de tonnes en 1970 à 107 milliards en 20243, et se trouve désormais au cœur des politiques industrielles et géopolitiques de sécurisation des minerais dits « critiques ». C’est dans ce contexte que s’inscrit Extraction : The Frontiers of Green Capitalism de Thea Riofrancos. Après avoir participé à l’ouvrage collectif A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal (2019) et consacré ses premiers travaux aux conflits de l’extractivisme sous le gouvernement de Rafael Correa en Équateur dans Resource Radicals : From Petro-Nationalism to Post-Extractivism in Ecuador (2020), la politiste poursuit son analyse des rapports entre capitalisme, États, ressources stratégiques et mouvements sociaux en déplaçant son regard vers un extractivisme dit « vert », celui du lithium. Ses terrains au Chili, au Nevada et au Portugal sont le résultat de l’extension de la frontière extractive, qui prend dans ses recherches, un sens à la fois géographique et géopolitique.

Les « frontières extractives » désignent les lieux où l’expansion minière entre en conflit avec des écosystèmes et des populations, mais aussi les tensions géoéconomiques qui apparaissent lorsque certains territoires deviennent stratégiques pour l’approvisionnement mondial en lithium. Aussi différents soient-ils, les terrains qu’elle étudie répondent à une même interrogation : que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, après avoir longtemps externalisé une part importante des coûts de l’extraction vers les pays du Sud, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ? L’originalité de l’ouvrage tient à la manière dont Riofrancos articule trois échelles d’analyse : les transformations géoéconomiques des chaînes d’approvisionnement, l’expansion territoriale de l’extraction minière et les conflits sociaux et écologiques qu’elle suscite. Plus qu’une enquête sur les soubassements extractivistes de la transition écologique, cet ouvrage porte sur la manière dont les politiques de décarbonation, loin de mettre fin aux rapports de dépendance avec les pays du Sud, s’y superpose en ouvrant de nouvelles frontières extractives qui suscitent, au sein même des puissances industrielles, de nouveaux conflits miniers.

Que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ?

L’ouvrage s’organise en trois parties. La première, intitulée « Frontières », examine les tensions entre colonialisme des ressources et nationalisme des ressources, principalement à partir du cas de l’extraction du lithium au Chili. La deuxième, « Capitalisme vert », analyse les enjeux géopolitiques de la relocalisation de l’extraction et de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales. La troisième, « Au-delà du capitalisme vert », se penche sur les résistances à l’extractivisme vert et les perspectives de dépassement de ce modèle. Nous proposons ici une lecture transversale de ces trois parties, en privilégiant les apports qui nous semblent les plus originaux : la reconfiguration des frontières extractives, l’articulation entre sécurité des approvisionnements et transition énergétique, ainsi que les conflits suscités par l’ouverture de nouvelles mines.

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Le capitalisme “vert”, un capitalisme extractiviste

L’extractivisme désigne bien davantage que la simple extraction de ressources naturelles. Le terme renvoie à un modèle d’exploitation intensive de matières premières, principalement organisée au bénéfice de l’accumulation capitaliste et longtemps structurée par les rapports coloniaux entre centres et périphéries. Héritier de cette histoire coloniale, l’extractivisme renvoie à un modèle de développement fondé sur l’appropriation des ressources, la dépossession, la violence et le pillage. Comme catégorie critique, le terme d’« extractivisme » (extractivismo en espagnol) ne s’impose toutefois véritablement qu’au tournant des années 1990 et 2000, notamment dans les mouvements autochtones et écologistes sud-américains, « afin de donner un nom à ce qu’ils considèrent comme un modèle de développement économique ancré dans la conquête coloniale, mais qui opère désormais à une échelle spatiale et commerciale sans précédent4 ».

La généalogie critique que Riofrancos propose du concept d’extractivismo remonte aux théories de la dépendance5. Bien qu’elles ne dénonçassent pas encore l’extractivisme comme modèle économique et écologique destructeur dans les années 1950 et 1960, les théories de la dépendance analysaient déjà l’insertion subordonnée des économies sud-américaines dans la division internationale du travail. Leur question était celle que Riofrancos résume en ces terme  : « comment un continent si riche en ressources naturelles pouvait souffrir d’une telle pauvreté6 ? ». Spécialisées dans l’exportation de matières premières, les économies sud-américaines occupaient une position subordonnée dans les échanges de biens manufacturés. Une étude récente donne la mesure de cette asymétrie en estimant à 2 200 milliards de dollars la valeur annuelle des biens que les pays du Nord s’approprient au détriment des pays du Sud7 : c’est l’équivalent du PIB de l’Italie, 8e puissance économique mondiale, qui est ainsi capté chaque année… La critique portait alors moins sur les dommages environnementaux de l’extraction que sur la destination de la richesse produite.

Image satellite du Salar de Atacama, dont les hautes teneurs en lithium apparaissent en bleu turquoise. NASA’s Earth Observatory, Wikimedia Commons.

La « marée rose » sud-américaine peut, de ce point de vue, être comprise comme un prolongement politique, bien que partiel et ambivalent, de cette critique de la dépendance. En réactivant, sous la forme d’un « nationalisme des ressources8 », la volonté de rompre avec le caractère enclavé9 des économies extractives, elle illustrait une reprise de contrôle sur les richesses issues de leur exploitation.

Le Chili constitue un bon exemple pour comprendre comment, à gauche, la critique du principe même de l’extractivisme a parfois été subordonnée à celle de l’appropriation étrangère des ressources. Sous la présidence de Gabriel Boric, entre 2022 et mars 2026, la question de la souveraineté sur le lithium a retrouvé une place centrale dans le débat public. Mais plutôt que de remettre en cause son exploitation, le gouvernement a cherché à renforcer le rôle de l’État dans le secteur, notamment par une participation publique accrue aux nouveaux projets miniers. La critique de l’extractivisme a surtout pris la forme d’un contrôle accru sur les conditions d’extraction. Boric s’est ainsi engagé à protéger 30 % des salines de l’exploitation d’ici 2030 et à imposer, pour les nouvelles mines, des techniques censées en limiter les dommages environnementaux10. Cette orientation n’a toutefois pas mis fin aux contestations. Les résistances autochtones et écologistes à l’exploitation minière à grande échelle se sont poursuivies, révélant la tension entre souveraineté nationale sur les ressources et critique de l’extractivisme lui-même. Une souveraineté qui demeure, en outre, prise dans des rapports de dépendance et de compétition géoéconomiques. Après le départ de Boric en mars 2026, le nouveau gouvernement chilien a renforcé sa coopération avec les États-Unis autour de l’approvisionnement en minerais critiques, tandis que l’Atacama demeure convoité par les puissances occidentales et par la Chine. C’est dans ce contexte que prend sens une question directrice de la recherche de Riofrancos : en quoi le capitalisme qualifié de « vert » en raison « de son rôle -prouvé ou non – dans la lutte contre la crise climatique11 », ne reconduirait pas « la même vieille politique de capitalisme extractif appliquée au reste du monde12 » ?

Le lithium constitue selon elle un cas particulièrement éloquent pour saisir les continuités et les transformations contemporaines de l’extractivisme. C’est pourquoi le Salar de l’Atacama, au Chili, occupe une place importante dans l’enquête de Riofrancos. Loin d’être un simple réservoir de ressources, le « plateau de l’Atacama13 » est un écosystème habité et doté d’une riche biodiversité, que la demande mondiale en lithium transforme aujourd’hui en espace stratégique de la transition énergétique14. Si ce métal connaît de nombreux usages, c’est son emploi dans les batteries rechargeables qui lui vaut le surnom d’« or blanc de la transition énergétique ». Comme le rappelle Riofrancos, la transition vers les énergies renouvelables dépend de l’électrification, et l’électrification dépend des batteries rechargeables15.

Dans la mesure où le secteur des transports constitue l’un des principaux contributeurs à l’empreinte carbone mondiale, l’électrification du parc automobile constitue un enjeu majeur de la transition. C’est pourquoi Riofrancos se penche sur cette dépendance grandissante des États nations et de l’Europe aux batteries électriques. L’Agence internationale de l’énergie prévoit en effet une forte augmentation de la demande des minéraux critique dans le cadre d’une transition écologique rapide : « en 2050, celle-ci pourrait être dix fois supérieure à son niveau de 2023, soit la croissance la plus élevée parmi les minéraux critiques étudiés par l’agence16 ». Ces chiffres donnent la mesure de l’envergure extractive de la décarbonation. Loin de remplacer une source d’énergie par une autre, l’utilisation des minerais critique pour les technologies vertes repose sur l’extension de chaînes d’approvisionnement associant extraction minière, raffinage, fabrication et recyclage. Le lithium n’est d’ailleurs qu’un élément parmi d’autres de cette nouvelle géographie extractive, qui mobilise également le cuivre, le graphite, le nickel, le cobalt, les terres rares ou encore la bauxite17. L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis. Dans les Andes, les conditions climatiques, géologiques, géothermiques et hydrologiques singulières rendent l’extraction particulièrement rentable18. Le fort taux d’évaporation du salar de l’Atacama permet notamment d’y produire du lithium à des coûts parmi les plus faibles au monde. Cette concentration fait toutefois du lithium un objet de tensions et de rivalités géoéconomiques. Elle expose les États et les compagnies extractives aux risques de rupture d’approvisionnement et alimente la compétition pour l’accès à cette ressource désormais considérées comme « critique » pour la sécurité économique.

L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis.

L’un des apports de l’ouvrage de Riofrancos consiste précisément à montrer comment cette vulnérabilité économique est intégrée aux politiques industrielles de la transition énergétique. Si la sécurisation des approvisionnements peut prendre la voie de la diversification des fournisseurs, les accords avec des pays alliés, le renforcement du contrôle sur les matières premières, elle peut aussi prendre la forme d’un développement accru de capacités d’extraction, de raffinage et de transformation sur le territoire même des grands centres industriels. Dans son chapitre « Green Dominance », elle analyse ainsi la volonté européenne de développer certains maillons de la chaîne du lithium afin de réduire sa dépendance à la chaîne mondiale. Il serait toutefois trompeur d’y voir une véritable « relocalisation de l’Empire19 ». Comme le montre Riofrancos, l’implantation de nouvelles capacités extractives et industrielles dans le Nord ne constitue en rien une substitution des flux de ressources en provenance du Sud global vers le Nord, mais une co-existence entre d’ancienne dynamique prédatrice et de nouvelles dynamiques extractives dans les pays du Nord.

La logique du “nexus sécurité-soutenabilité”

Cette dynamique prend deux formes : soit les activités extractives autrefois abandonnées sont réouvertes, soit de nouveaux projets miniers s’implantent, sous la bannière de la transition énergétique. Le projet Savannah Ressources à Barroso dans le nord du Portugal, en offre une illustration particulièrement claire20. Dans cette région Covas da Barroso, du nom de la rivière qui la traverse, un projet d’extraction de lithium vient se greffer sur une mine déjà connu pour son extraction de feldspath, destinés notamment à l’industrie céramique. Le projet s’inscrit, selon Riofrancos, dans un mouvement plus vaste d’expansion de la frontière extractive dans la péninsule Ibérique, qui s’étend du sud de l’Espagne au nord du Portugal. Cette expansion consiste dans l’essor des concessions minières et l’incorporation de nouveaux territoires aux chaînes d’approvisionnement européennes en minerais critiques.

Capture d’écran d’une vidéo de communication de l’entreprise Savannah Ressources PLC sur la mine de Covas da Barroso au Portugal.

À Barroso, la transformation est particulièrement frappante. Le projet de Savannah Ressources a acquis à ce jour 111 parcelles de terrain auprès de propriétaires privés et en détient 16 autres en vertu de contrats de location-vente21. Alors que cette région du Portugal a été « l’une des premières en Europe à être reconnue par les Nations Unies comme site agricole patrimonial, citant spécifiquement son mode d’exploitation ‘‘agro-sylvo-pastoral’’ qui intègre les terres cultivées dans les forêts22 », ce mode de subsistance risque de disparaître à cause de l’extension des territoires miniers. Comme l’indique la Compagnie minière, « les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet23 ». L’implantation d’une exploitation industrielle de lithium à grande échelle menace ainsi de reconfigurer un territoire jusqu’alors structuré autour de ces usages agricoles et pastoraux. Derrière la justification idéologique des solutions à apporter à la crise climatique, se trouvent ainsi des risques de destruction de territoires entiers, de paysages et de ressources.

Et ce n’est pas tout. La justification du capitalisme vert s’accompagne d’une justification sécuritaire. C’est pour répondre au risque de tensions interétatiques qui pourraient mettre en danger la chaîne du lithium et engendrer une volatilité des prix, que les politiques industrielles vertes se sont articulés autour de ce que Riofrancos qualifie de « nexus sécurité–soutenabilité », un ensemble de discours et de dispositifs qui légitiment, au nom de la sécurité et de la transition, la réouverture ou la relocalisation de l’extraction minière dans les pays du Nord global afin d’assurer un accès direct aux ressources24.

➤ Lire aussi | Extraire, consommer, détruire : voyage géopolitique en Entropie・Fabrice Tassard (2018)

On peut résumer la double logique du « nexus sécurité-soutenabilité  » de la manière suivante. Le premier enjeu est celui de la sécurité des approvisionnements : dans une conjoncture marquée par l’intensification des rivalités géopolitiques entre les États-Unis, l’Europe et la Chine et par une compétition accrue pour l’accès aux minerais critiques, la transition verte fait apparaître de nouvelles vulnérabilités économiques liées à la concentration des ressources, aux capacités de raffinage et des chaînes de transformation25 . La priorité des États devient l’accès territorial, la proximité des ressources, et le faible coût de leur importation depuis les pays périphériques. Le second enjeu est celui de la soutenabilité, c’est-à-dire des enjeux liés à la transition énergétique. Il s’agit de la justification donnée par les États de la nécessité d’un accès aux minéraux tel que le lithium afin de mener à bien la décarbonation de l’économie. C’est dans ce contexte que « l’extractivisme vert » tend à être repensé comme ayant des « frontières mobiles », pouvant se déployer dans les pays du Nord26.

En effet, les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, et l’Europe a également de nombreux projets – au Portugal, en Serbie, en République Tchèque, en France. Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques27 ». L’exemple du lithium exprime bien la manière dont une dimension politique et sécuritaire a pu être attribué à un minéral dans un contexte spécifique28. Au Chili, le lithium est déclaré ressource stratégique appartenant à l’État et devant être utilisé dans l’intérêt national en 197929 pour des raisons liées à son utilisation dans le nucléaire, tandis qu’il a fallu attendre les années 2016 pour que la Chine considère le lithium comme étant d’intérêt stratégique et 2018 pour les États-Unis. Cette appellation donne à l’État le pouvoir de décider dans quelles conditions et qui peut exploiter cette ressource. Ce qui signifie également que le caractère économique d’une ressource est historiquement produit.

Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques ».

Dans le contexte actuel de tensions interétatiques accrues, ces notions montrent que les politiques climatiques intègrent de manière croissante des impératifs de sécurité des approvisionnements à leur politique économique. Loin de se substituer à la logique de rentabilité, les impératifs de sécurité des approvisionnements contribuent ainsi à redéfinir les conditions de la valorisation du capital. À l’échelle des États, cette réorientation peut notamment se traduire par le soutien à des projets ou à des filières dont la rentabilité immédiate demeure incertaine, mais dont le développement est jugé nécessaire à la réduction d’une dépendance stratégique. La faillite du fabricant suédois de batteries Northvolt constitue à cet égard un cas révélateur. Malgré d’importants investissements publics et privés, des « retards et surcoûts dans la montée en puissance de sa gigafactory de Skelleftea, dans le nord de la Suède, ont fini par faire fuir les commandes et, finalement, les investisseurs30 ».

Cet échec met en évidence le désavantage économique auquel peut être confrontée une filière européenne face à des producteurs chinois capables de proposer des batteries à moindre coût. Il n’a pourtant pas conduit l’Union européenne à renoncer à la fabrication de ses propres batteries. Au contraire, la dépendance envers les producteurs chinois étant désormais elle-même conçue comme une vulnérabilité stratégique, l’Union Européenne a renforcé son soutien à la production européenne de batteries. L’enjeu de souveraineté industrielle peut ainsi conduire un État ou un ensemble d’États à prendre en charge une partie des coûts nécessaires au maintien d’une chaîne de valeur européenne, quitte à dépenser davantage. Cette nouvelle articulation entre décarbonation, politique industrielle et sécurité des approvisionnements ne transforme cependant pas seulement la géographie mondiale de l’extraction, mais aussi, celle des conflits qui l’accompagnent.

Résister à l’extractivisme vert

Au-delà des tensions géopolitiques qui reconfigure la carte mondiale de l’extractivisme31, Thea Riofrancos s’intéresse aux conflits territoriaux suscités par l’ouverture des nouvelles frontières extractives dans les pays du Nord. Dans le chapitre 8, intitulé « Résister à l’extractivisme vert », elle interroge les effets politiques de ces nouveaux projets à partir du cas du Portugal et des États-Unis : l’extraction y est-elle mieux encadrée que dans les pays du Sud ? Suscite-t-elle des conflits comparables ? Et, lorsqu’elle est contestée, quels motifs conduisent les populations à se mobiliser contre des projets pourtant présentés comme nécessaires à l’action climatique ? Riofrancos met en évidence trois motifs principaux qui relient des luttes des pays du Nord à celles des pays du Sud. Le premier concerne l’eau. À partir notamment des données de l’EJAtlas32, base mondiale recensant les conflits de justice environnementale, elle montre que la dégradation ou la raréfaction des ressources hydriques constitue l’un des principaux ressorts des mobilisations contre les projets miniers liés au lithium.

Image satellite du désert Atacama. Les rectangles bleu turquoise représentent des zones d’eau évaporée contenant de hautes concentration de potassium et de lithium. (c) European Space Agency. Wikimedia Commons

De Covas à Thacker Pass, dans le nord du Nevada, en passant par le désert d’Atacama, ces conflits ont en commun de porter sur la préservation de ressources hydriques menacées par l’extraction. Elle précise toutefois que la probabilité d’une mobilisation dépend aussi de la signification culturelle que les communautés concernées attribuent à l’eau. Le second motif tient au déficit démocratique qui accompagne nombre de ces projets, notamment l’absence de véritable délibération avec les populations affectées sur les conséquences environnementales de l’activité minière. Le projet de Thacker Pass, dans une région marquée par des épisodes de sécheresse cristallise particulièrement ces deux dimensions. La principale organisation opposée au projet, les People of Red Mountain, qui regroupe des membres des peuples Paiute, Western Shoshone et Bannock, mobilisés pour défendre les territoires sur lesquels la mine est aujourd’hui en construction, regrette un processus de consultation qu’ils considèrent comme largement insuffisant au regard de l’ampleur des transformations susceptibles d’affecter leur territoire. À ces enjeux hydriques et démocratiques s’ajoute aussi la dimension historique et culturelle du conflit. Le projet de Thacker Pass empiète sur leurs territoires, qui comprennent notamment le site d’un massacre perpétré au XIXe siècle par la cavalerie américaine, ainsi que des lieux de culte et de cueillette de plantes médicinales.

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Au Portugal, dans la région de Covas do Barroso, la mobilisation que nous avons déjà évoqué est principalement alimentée par la crainte de voir disparaître la rivière dont dépend tout un mode de vie dans la région. Le cours d’eau qui traverse le territoire, du nom de la région Covas, irrigue les cultures et rend possible l’agriculture familiale et l’élevage. Comme l’affirme Fernandes, une habitante interrogée par Riofrancos : « Pour moi, la plus grande crainte est que cela change à tout jamais. Le paysage. Ils détruiront l’eau. Les choses ne seront plus les mêmes […] ». Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière. La préservation des écosystèmes est également au cœur des mobilisations contre les projets miniers dans le Nevada. À proximité de Silver Peak, où l’entreprise Albemarle exploite une mine de lithium, le projet de Rhyolite Ridge menace notamment le sarrasin de Tiehm, une plante sauvage « aux pétales jaunes délicates ». Pour Patrick Donnelly, du Center for Biological Diversity, la protection de cette espèce dépasse la seule question de sa préservation. Elle constitue un indicateur de la santé plus générale d’un écosystème déjà fragilisé. Riofrancos montre ainsi comment ces luttes contre les projets miniers permettent de prendre conscience de la valeur écologique de ces espaces désertiques, de leurs systèmes hydrologiques complexes et vulnérables, des sources, qui apparaissent comme des « oasis de vie organique » et qui contredisent la représentation par les entreprises extractives des déserts de sels comme des terrae nullius.

Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière.

Pour autant, la reconnaissance de cette richesse ne conduit pas tous les militants interrogés par Riofrancos à s’opposer par principe à toute extraction minière. Certains reconnaissent la nécessité des minéraux pour la transition énergétique, tout en contestant les conditions de leur extraction. C’est le cas de Donnelly, directeur pour le Nevada Center for Biological Diversity (CBD), une ONG nationale dédiée à la protection des espèce menacées, qui assume la tension entre la nécessité de développer les énergies renouvelables et les dommages environnementaux susceptibles d’accompagner leur mise en place. De même, Hadder, militant du Great Basin Resource Watch, précise qu’il ne s’oppose pas à l’extraction minière « tout court », une position qu’il juge intenable, mais entend plutôt développer une critique spécifique de la gestion des mines dans les sociétés capitalistes. Pour ces militants, l’exploitation minière liée à la transition énergétique aux États-Unis constitue notamment un défi à relever pour imposer des normes extractives plus respectueuse de l’environnement. Ils soulignent notamment que les populations opposées aux projets miniers aux États-Unis disposent de moyens juridiques et politiques plus importants que celles de nombreux pays du Sud pour faire valoir leurs revendications. C’est en ce sens que Donnelly envisage la relocalisation « comme une voie potentielle vers des chaînes d’approvisionnement mondialement équitables33 ». Hadder insiste, quant à lui, sur le risque que les mobilisations anti-extractivistes dans les pays du Nord contribuent, en repoussant les projets miniers hors de leurs frontières, à déplacer l’extraction vers des territoires où les populations disposent de moins de moyens pour s’y opposer.

Riofrancos propose d’aborder ce paradoxe en déplaçant l’attention de l’opposition entre Nord et Sud vers les inégalités internes qui traversent les pays du Nord eux-mêmes. Comme elle l’affirme, « même dans les pays du Nord, les populations ne bénéficient pas ou ne supportent pas les mêmes coûts environnementaux de la relocalisation34 ». Les dommages sociaux et environnementaux de l’activité minière se concentrent en effet sur les populations déjà marginalisées. Le projet de Thacker Pass, à proximité de la frontière avec l’Oregon, affecte au premier chef plusieurs communautés autochtones, notamment les Reno-Sparks Indian Colony, les Burns Paiute et les Fort McDermitt Paiute et Shoshone. Comme le lui indique notamment Galina Angarova, directrice exécutive de Cultural Survival, une ONG internationale engagée dans la défense de l’autodétermination et des droits des peuples autochtones, la plupart des communautés les plus marginalisées vivent précisément dans les territoires convoités par les entreprises minières. Selon les données citées par Riofrancos, 69 % des ressources ou réserves minérales nécessaires à la transition énergétique se situeraient sur les terres des peuples autochtones ou à proximité immédiate de celles-ci, une proportion qui atteindrait 85 % pour le lithium. La géographie de l’extractivisme vert ne se superpose donc pas simplement à la division entre Nord et Sud, mais reproduit également, au sein même des pays du Nord, des rapports inégaux d’exposition aux coûts environnementaux et territoriaux de la transition.

Politiser les conditions matérielles de toute transition

L’un des principaux mérites de l’ouvrage tient à la remise en cause d’une conception de la transition énergétique comme simple prolongement de l’externalisation des coûts environnementaux de l’extraction des pays du Nord vers les pays du Sud. Sans nier la persistance de ces rapports de dépendance, Riofrancos complexifie ce schéma en montrant que les politiques industrielles de la transition énergétique s’accompagnent de l’ouverture de nouvelles frontières extractives au sein même des pays du Nord. Son enquête invite à relire les conflits qui accompagnent cette extension à l’aune des inégalités internes qui traversent les pays du Nord. En suivant ces conflits depuis les territoires miniers jusqu’aux centres des politiques de la transition énergétique, elle révèle, dialectiquement, les dilemmes auxquels se heurtent les opposants à l’extractivisme vert dans un monde structurellement dominées par des flux Nord/Sud profondément inégalitaires : faut-il défendre la relocalisation de l’extraction de lithium dans les pays du Nord, au nom de leur responsabilité dans la transition énergétique et de garanties environnementales potentiellement plus exigeantes ? La diversité des positions rencontrées montre que les luttes contre l’extractivisme ne se laissent pas réduire à une simple opposition entre les défenseurs de la transition énergétique et ceux qui en contesteraient la nécessité35, mais interrogent plus fondamentalement les conditions dans lesquelles cette transition est mise en œuvre et les finalités mêmes de la transition, autrement dit, les besoins matériels qu’elle vise à satisfaire.

Nevada desert, dont les sous-sols contiennent des réserves importantes de lithium. © 2025 Amnesty International – tiré du rapport : USA: “We’re here to Protect Mother Earth”: Indigenous Rights and Nevada’s Lithium Boom. Mai 2026.

L’intérêt de ces questionnements est donc également d’interroger les besoins matériels d’une société qui cherche à s’émanciper des énergies fossiles. Certes, Riofrancos inscrit sa réflexion dans l’horizon politique du Green New Deal, en cherchant à concilier les impératifs de la transition avec la persistance de certaines formes d’extraction, au risque d’occulter la nécessité d’une critique beaucoup plus radicale des besoins matériels de la société future (et d’aller, notamment, au-delà de la seule critique de la voiture individuelle36). Mais son analyse a pour mérite de remettre au cœur du débat, y compris chez celles et ceux qui se donnent pour horizon une rupture radicale avec le capitalisme, le fait que toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Si certaines perspectives permettent de répondre plus directement et plus radicalement à ces questions37, l’analyse de Riofrancos nous rappelle que la question des volumes extraits et des infrastructures nécessaires ne peut être dissociée de celle des rapports de classes, des formes de propriété et des usages auxquels ces ressources sont destinées. Elle rappelle ainsi que le capitalisme est « à la fois plus et moins que la croissance » : « Plus, car la croissance n’éclaire pas les rapports de classe et de propriété qui sont au cœur de l’accumulation du capital ; moins, car assimiler le capitalisme à la seule croissance peine à rendre compte des tendances du système à l’exact opposé : crise, stagnation et récession38 ». C’est en ce sens que Riofrancos rejoint une méthode qui nous semble essentiel à l’analyse et à la critique de l’extractivisme capitaliste : l’historicisation de notre rapport à ce qui est extrait de la terre et la politisation des conditions matérielles de toute transition. À ce titre, Extraction regorge d’éléments pour penser la transformation des rapports sociaux à partir des conflits que l’extractivisme fait surgir, en remontant, pour ainsi dire, « depuis les profondeurs39 ».


Image d’ouverture : Laguna Miscanti, lac du nord du Chili, dont la partie occidentale est située à moins d’un kilomètre de la division des eaux du bassin du lac du sala d’Atacama. Wikimedia Commons.

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Notes

  1. P. Le Billon, The great green grab : climate extractivism and the new resource imperialism, London, Hurst&Company, 2026 ; Svampa, M., Notre modèle de développement entre nouvelles dépendances et limites du consensus de la décarbonation. Dans L’Amérique latine face aux défis mondiaux (p. 61-81). IRIS éditions 2026 ; C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle : enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
  2. Dans un rapport de 2017, la banque mondiale affirme que « les technologies qui pourraient permettre le passage à une énergie propre s’avèrent en réalité PLUS intensives en matériaux dans leur composition que les systèmes actuels fondés sur les énergies fossiles. […] Pour le dire simplement, un avenir fondé sur les technologies vertes exige beaucoup de matières premières qui, si elles ne somt pas correctement gérées, pourraient empêcher les pays producteurs d’atteindre leur objectif en matière de climat et de développement durables. » Banque mondiale, The Growing Role of Metals and Minerals in Low-Carbon Future, rapport, 2017, p.58-59, cité par Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, p.61.
  3. Programme des Nations Unies pour l’environnement, Global resources outlook 2024 : bend the trend – pathways to a liveable planet as resource use spikes, International Ressource Panel, Nairobi, 2024.
  4. T. Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, W. W. Norton&Company, New York, W. W. Norton & Company, 2025, p.176.
  5. Id., p.38 : « Dans les années 1950 et 1960, des universitaires et des politiciens sud-américains (Fernando Henrique Cardoso) travaillant dans des agences des Nations unies ont développé et diffusé un ensemble d’idées qui sont devenues connues sous le nom de théorie de la dépendance ».
  6. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.39.
  7. J. Hickel, D. Sullivan et H. Zoomkawala, « Plunder in the Post-Colonial Era : Quantifying Drain from the Global South Through Unequal Exchange, 1960–2018 », New Political Economy, vol. 26, no 6, 2 novembre 2021, p.1030-1047.
  8. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 37.
  9. Id., p.39 : Le concept « d’économies enclavées » désigne le fait que les mines, les champs pétrolifères et les plantations agricoles ne contribuent que peu au développement économique national, et qu’il en résulte un sous-développement.
  10. Id., p.106.
  11. Id., p.17.
  12. Extractive Frontiers : An Interview With Thea Riofrancos , Protean Mag, 2025.
  13. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 193 : L’observatoire pluridisciplinaire des salines andines, nomme le salar de l’Atacama, le plateau de l’Atacama (la Puna de Acatama), pour éviter le nom de « triangle de lithium » qui met l’accent sur la ressource économique plutôt que sur le paysage.
  14. Id., p.106 : Président du Chili de 2022 à mars 2026, Boric résume dans un langage poétique la richesse des salins tant en termes de biodiversité que de vie humaine. Ce discours s’oppose à ceux (Etat chilien et entrepreneurs) qui considèrent le désert sous le trope de la terra nullius, comme un lieu sans vie : « Ces salines et ces lagunes ne sont pas seulement du lithium, elles sont des personnes, elles sont des communautés, elles sont l’eau du désert, elles sont des biotechnologies et d’autres minéraux, elles sont le berceau de cultures anciennes, et elles sont les témoins du passé que nous préserverons aujourd’hui pour un avenir meilleur. »
  15. Id., p.15. Thea Riofrancos nous apprend également que « L’idée que les batteries au lithium pourraient remplacer le pétrole vient d’une source inattendue : « Exxon. Au plus fort du choc pétrolier au début des années 1970, cette entreprise spécialisée dans les combustibles fossiles a consacré des millions de dollars à la recherche d’alternatives à son produit principal. ».
  16. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.16.
  17. Pour une enquête sur les différents minéraux de la transition écologique, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.
  18. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.8.
  19. C. Izoard, Peut-on relocaliser l’Empire ?, Terrestres, 2026.
  20. On pourrait également prendre le cas du projet Eymeris en France dans l’Allier qui ambitionne de devenir un acteur majeur de l’extraction de lithium en Europe. Ce projet s’est surtout fait connaître par la contestation qu’il a suscitée. Plusieurs collectifs écologistes et organisations locales (la défense de la forêt des Colettes, La Confédération Paysanne Allier, Stop Mines 03, le Collectif Lithium Montluçon, Préservons la forêt des Colettes etc.) dénoncent ses conséquences environnementales, au premier rang desquelles figure la destruction de la forêt des Colettes. Cet espace de biodiversité joue déjà un rôle crucial dans la transition énergétique en tant que puits de carbone. Le paradoxe du capitalisme vert apparaît ici dans toute sa splendeur : un écosystème contribuant à la lutte contre le réchauffement climatique pourrait être sacrifié pour extraire les minerais nécessaires à cette même transition.
  21. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, diffusé le 12 août 2026 par RNS, le service d’information réglementée de la London Stock Exchange.
  22. Barroso Agro-Sylvo-Pastral System, Portugal, “Food and Agricultural Organization of the United Nations”, 2024., cité par Thea Riofrancos dans Extraction, op. cit., note1 p.259.
  23. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, op.cit., : « De plus, les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet. Les préparatifs en vue de l’expropriation des terrains concernés sont en cours depuis le premier semestre 2025 et 2,4 millions de livres sterling de réserves de trésorerie sont spécifiquement affectées à ces acquisitions futures ».
  24. T. Riofrancos, « The Security–Sustainability Nexus : Lithium Onshoring in the Global North », Global Environmental Politics, vol. 23, no 1, 1er février 2023, p.20-41. Voir également l’interview de Théa Riofrancos sur le site français Diagrammes.
  25. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.77 : Par « stratégique », on entend une ressource jugée prioritaire au fonctionnement d’un pays, qu’il s’agisse de son économie ou de sa défense militaire.
  26. Comme elle l’explique dans une interview donnée à Protean Magazine, le phénomène de la relocalisation (onshoring) de l’extraction, l’a amené à repenser la carte mondiale de l’extraction, sans pour autant que cela bouleverse radicalement la théorie de la dépendance des pays du Nord envers les ressources des pays du Sud : « L’idée que les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, ou plus, et que l’Europe, où la situation est encore plus complexe, a de nombreux projets, transformera radicalement le paysage de ces régions. Mais avec le recul, les échanges resteraient inégaux. Les flux de ressources du Sud vers le Nord persisteraient. Le Nord ne deviendra pas autosuffisant. L’autarcie n’est pas une option viable actuellement, dans le contexte de la mondialisation, et ne le sera probablement pas dans un avenir proche. On peut observer une extraction interne accrue dans les pays du Nord, de nouvelles frontières de ressources et une marginalisation accrue dans ces mêmes pays, et une néocolonialité persistante dans les relations économiques mondiales. » Loin d’opposer la tendance du rapatriement de l’extractivisme dans les pays du nord à la recherche de nouvelles frontières extractive dans les pays du Sud, Riofrancos montre plutôt qu’il s’agit de deux dynamiques parallèles. L’intérêt de cette nouvelle tendance qu’elle dégage est qu’elle reconfigure notre manière intuitive de comprendre la transition.
  27. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.18 : Ces termes font références au risque lié à l’approvisionnement en raison de sa concentration géographique et des instabilités politiques qui pourraient compromettre l’accès à la ressource. Par critique, il faut entendre le fait que « les experts les jugent essentiels pour les systèmes énergétiques, la sécurité nationale ou l’économie en général, mais leur approvisionnement est soit insuffisant, soit vulnérable. » Stratégique renvoie quant à lui au caractère prioritaire que les minéraux acquièrent dans les politiques économiques.
  28. Id., p.135.
  29. Id., p.77.
  30. Lire à cet égard l’article Faillite de Northvolt : « Le suédois a péché par excès d’ambition et manque d’efficacité industrielle », 13/03/2025, Le Monde.
  31. Comme elle le souligne dans son entretien avec Diagrammes, les premières politiques de relocalisation et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement énergétique peuvent déjà être observées dans le contexte de la crise énergétique consécutive au choc pétrolier de 1973. Confrontés à l’augmentation du prix du pétrole, les États cherchent alors à réduire leur dépendance aux hydrocarbures importés en diversifiant leurs sources d’énergie. En France, cette orientation se traduit notamment par l’accélération du programme nucléaire ainsi que par la mise en œuvre de politiques visant à maîtriser la consommation et la facture énergétiques. La nouveauté des politiques extractives contemporaines doit ainsi être relativisée au regard de cette conjoncture géopolitique antérieure.
  32. EJAtlas, Category : Minaral Ores and Building Materials Extraction, cité par T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.177.
  33. Id., p.197.
  34. Ibid.
  35. Selon Celia Izoard, un tel cadrage du débat n’est d’ailleurs pas pertinent dans la mesure où le capitalisme a de toute façon prévu les deux, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit., p.247.
  36. Pour une perspective politique plus radicale voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux » dans Mondes postcapitalistes, Paris, La Découverte, 2026 ; et C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.
  37. J. Baschet et L. Jeanpierre (éd.), Mondes postcapitalistes, op. cit., voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux », p. 544-557.
  38. T. Riofrancos, « Gimme More, Is the energy transition a hoax ? », 2026.
  39. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.214.

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10.10.2026 à 09:29

« Les luttes écolo locales forment un mouvement social qui ignore son unité »

Juliette Piketty-Moine· Gabrielle Rey · Gaëlle Ronsin

Alors que l’autoroute A69 est quasi-terminée et que le backlash écolo n’en finit pas de s’aggraver, pas évident en ce moment de trouver de quoi espérer côté environnement. On a donc sauté sur le livre “Territoires en résistance”, qui rassemble des luttes victorieuses parfois méconnues et interroge les stratégies gagnantes. Entretien avec les autrices.

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Texte intégral (9046 mots)
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Derrière des luttes victorieuses emblématiques comme la Vannoise, Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes, on trouve une myriade de mobilisations d’ampleurs variées contre des projets tous plus nuisibles les uns que les autres. La socio-anthropologue Gaëlle Ronsin et les sociologues Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey se sont penchées sur quatre décennies de contestation de projets écocidaires par des habitant·es, des militant·es, des associations ou encore des élu·es. En partant des archives de la revue Silence, elles ont rassemblé des centaines d’exemples de collectifs en lutte partout en France hexagonale, et en ont tiré un livre : Territoires en résistance. Comment les collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, paru en 2026 aux éditions Payot en collaboration avec Silence.

Entretien réalisé par Naïké Desquesnes et Emilie Letouzey.

Terrestres – Vous dites en introduction que l’idée initiale était de réhabiliter les petites victoires, les luttes environnementales contre « les aménagements ordinaires », moins flamboyantes et médiatiques que Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes. Pourquoi avoir cadré votre travail de cette manière ?

Gaëlle Ronsin – Ce livre est la continuité d’un projet commencé en 2020 pour recenser les victoires contre les projets d’aménagement. On a réalisé une base de données avec plus de 200 victoires, dont seulement quelques-unes étaient connues1. Mais plein d’autres luttes étaient restées dans l’ombre : notre objectif était de les mettre en lumière pour ajouter notre pierre à ce qui avait déjà été écrit sur le sujet. On voulait aussi expliciter ce qui relève de l’aménagement ordinaire, avec les projets de type carrière, incinérateurs, moins médiatisés aujourd’hui que les datacenters, qui n’existaient pas il y a 30 ans.

Juliette Piketty-Moine – Il y a en effet une prolifération de toutes petites carrières, sur lesquelles a travaillé l’historien Nelo Magalhães dans ses recherches sur le programme routier français. L’aménagement ordinaire, c’est aussi la multiplication des centres commerciaux en sortie de bourg, les « petits » contournements routiers, les poulaillers industriels, etc. Revenir sur ces aménagements permet de mettre à jour ses logiques souterraines qui, mises bout à bout, ont un impact immense sur l’emprise au sol, sur la biodiversité ou sur les émissions de CO2.

La rédaction de la revue Silence souhaitait réaliser un inventaire de ces victoires éparses – en 40 ans d’existence, la revue a vu passer dans ses colonnes quantité d’histoires de luttes, depuis une époque où il n’y avait pas Internet. Nous avons donc fouillé avec enthousiasme les archives de revues écolo de ces années-là, pour aller au-delà de ce que la presse nationale avait documenté : les gros programmes d’autoroutes, les centrales nucléaires, les grands barrages.

➤ Lire aussi | Arraser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)

Terrestres – Qu’apporte ce regard attentif aux plus petites échelles ?

Gabrielle Rey – Plutôt que les grands pôles urbains, souvent mis en lumière dans le militantisme écologiste, nous avons en effet regardé du côté des économies locales, dans les petites villes, dans les campagnes. Qui se mobilise, avec quels intérêts ? On a observé des alliances improbables, par exemple entre un éleveur du coin, un maire qui estime que s’opposer à tel projet est judicieux pour être réélu, un ingénieur qui transmet des informations car son éthique fait qu’il n’est pas d’accord avec le projet. Ça donne aussi à voir comment se rencontrent les groupes sociaux dans certaines localités.

Illustration de Yann Renault tirée de l’article “Stratégies et tactiques pour gagner : l’exemple d’un Surf Park” de François Verdet, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Juliette Piketty-Moine – À la différence des mouvements ouvriers, où de grosses organisations syndicales produisent leurs propres histoires et maintiennent vivante la mémoire des grèves, les luttes locales sont beaucoup moins connectées ou même recensées. Certes, des coordinations existent : les Soulèvements de la terre représentent aujourd’hui la coordination la plus importante en France, mais il existe aussi des coordinations plus sectorielles comme la Déroute des routes, qui fait suite à Stop Autoroute dans les années 2000, ou encore la coordination Eau Bien Commun, qui rassemble des collectifs mobilisés autour des enjeux liés à l’eau. Mais souvent, ces coordinations ne durent que quelques années, cinq ou dix ans, puis disparaissent. Alors, avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car, selon plusieurs auteurices, elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté délocalisé, décentralisé.

Avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté décentralisé.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – L’ouvrage propose douze chroniques de victoires, qui s’ancrent sur des terrains divers, des années 1970 à aujourd’hui. Si vous deviez nous en décrire une, quelle serait-elle ?

Gabrielle Rey – La lutte sur la montagne de Lure, située au nord de Marseille et classée réserve de biosphère. Cette lutte, qui se poursuit depuis 2017, est exemplaire de grandes multinationales qui se lancent dans les énergies renouvelables en installant des champs de panneaux photovoltaïques sur des pans entiers de forêts ou de montagnes. Sous prétexte de lutter contre les énergies fossiles et le changement climatique, on détruit des forêts entières : l’association Amilure chiffre à 190 ha la surface des centrales en construction ou en exploitation ; quant à celles encore en projet, elles visent 350 ha.

Ces parcs photovoltaïques, qui doivent alimenter en énergie Marseille, son port et ses datacenters, sont aussi le symbole d’un processus typique de prédation des espaces périphériques au profit de grandes centralités urbaines, avec des énergies renouvelables qui viennent s’ajouter aux énergies fossiles sans qu’il ne soit jamais question de réduire la consommation d’énergie. C’est le tour de magie des politiques de durabilité : au lieu de réduire les besoins, on crée de nouveaux marchés et on continue à détruire des territoires. Les photos sont très impressionnantes.

À Cruis, la ferme solaire a fait pousser quelque 29 000 panneaux photovoltaïques sur 17 hectares et malgré l’opposition des habitants de la montagne de Lure et le combat juridique des associations. Photographie ©ANB – Association nationale pour la biodiversité, issue de l’article de Laure Bolmont « “Lure est devenue un eldorado” : un nouveau projet photovoltaïque “fait monter une colère et une rage sans dimension” chez des habitants », France3 régions, 2024.

Le droit favorise aujourd’hui ces projets d’énergies renouvelables, qualifiés de très haute utilité publique, ce qui permet de passer outre les procédures de conservation, notamment les études d’impact. De grosses entreprises capitalistes sont ainsi aidées par l’État, représenté par un préfet enclin à signer ce qu’il faut.

À Lure, les habitant·es de ces montagnes ont d’abord tenté des actions juridiques. Mais comme cela ne suffisait pas pour arrêter les chantiers, certain·nes militant·es ont bloqué les machines, se sont fait molester par les milices privées de ces multinationales, et poursuivre ensuite pour infraction à la propriété privée. Des militantes se sont ainsi trouvées en garde à vue et ont écopé de très lourdes amendes.

La lutte de Lure est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite.

Gabrielle Rey

Dans le livre, la chronique est centrée sur l’entreprise canadienne Boralex, dont le chantier à Lure a été rétrospectivement jugé illégal, mais dont la centrale solaire continue de fonctionner. L’association qui lutte a dû lancer une procédure supplémentaire, toujours en cours. C’est une des choses qu’on met fortement en évidence : ce double standard de la justice prompte à réprimer pénalement des militantes, mais qui fait par contre traîner des procédures administratives qui n’aboutissent à aucune sanction véritable, en laissant toujours à l’entreprise la possibilité de déposer des recours.

Cette lutte est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite. Aujourd’hui cependant, des petits villages de part et d’autre de la montagne se sont mis en lien et se sont coordonnés, en établissant par exemple une carte qui répertorie tous les projets (voir la carte des projets photovoltaïques). Et d’autres batailles continuent : la mairie d’Ongles par exemple n’a pas renouvelé la promesse de bail à Engie Green qui comptait y installer 12,7 ha de panneaux solaires.

Gaëlle Ronsin – Pour ma part, je pense à une toute petite lutte contre un projet ordinaire de carrière dans un village de Haute-Saône, qui a duré deux ans à peine et qui avait tout juste fait l’objet d’un article dans L’Est républicain et d’un autre dans Bastamag – ce qui montre l’importance des médias indépendants pour relayer ces résistances.

Une entreprise locale de BTP voulait ouvrir une carrière de calcaire sur six hectares de forêt à 500 mètres des habitations du village, avec des risques importants de nuisances du fait de la poussière et des camions. C’est un viticulteur amateur qui a lancé l’alerte, un habitant plutôt aisé. Il en a parlé autour de lui, puis il y a eu une réunion publique. Au départ, il y avait très peu de gens – il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Une association a été créée, Pro Natura Jussey, nommée, à l’instar de plein d’autres, en référence à une localité et à la sauvegarde du cadre de vie. Ils ont affiché des pancartes puis organisé la première manif de l’histoire du village, qui a quand même réuni 80 personnes malgré un arrêté d’interdiction de manifester – lequel a été détourné pour faire une espèce de rassemblement statique avec des mises en scène. Puis ils ont récupéré le dossier d’aménagement, repéré des malfaçons, monté un contre-dossier, moyennant quoi l’enquête publique a été défavorable ! En l’espace de deux ans, le projet a été enterré. Ce qui n’est pas toujours le cas : une enquête défavorable ne permet pas toujours l’annulation.

Depuis lors, l’association s’attache à transmettre à d’autres l’expertise acquise durant la mobilisation, lorsqu’elle est contactée par des personnes en lutte contre des projets similaires. C’est une transmission informelle, qui fonctionne au bouche-à-oreille.

Il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – De mon côté, je pense à une lutte qui nous fait revenir 50 ans en arrière, au début des années 1970 : celle contre les boues rouges au large de la Corse, une pollution causée par les résidus de la fabrication de dioxyde de titane dans les usines de l’entreprise italienne Montedison (ndlr : voir le récit qu’en fait François Jarrige dans cet extrait de son livre Verts de rage).

Ce qui est très intéressant avec cette mobilisation est qu’il y a eu des alliances étonnantes entre des secteurs très différents : des pêcheurs empêchés de travailler par la pollution, des scientifiques, des lycéen·nes ou encore le mouvement autonomiste corse. Les liens entre luttes environnementales et mouvements autonomistes régionaux (breton, occitan, alsacien…) sont très forts à l’époque. C’est d’ailleurs suite à une action directe revendiquée par le mouvement autonomiste que l’usine polluante ferme définitivement. Un autre point intéressant est que cette lutte a donné lieu à tout un processus juridique qui a abouti à la reconnaissance du dommage environnemental, avec une obligation de réparation économique pour l’entreprise envers une municipalité. Même si c’était une somme ridicule au regard de la gravité de la pollution, ça a constitué un précédent.

Un dernier point notable est que cette pollution aujourd’hui inenvisageable dans des eaux européennes a en fait été délocalisée : à Gardanne dans les Bouches du Rhône, l’usine d’alumine qui rejetait aussi des boues rouges dans la Méditerranée a finalement, en 2022, déplacé ses activités les plus polluantes en Guinée.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

Terrestres – Parmi les luttes que vous listez, beaucoup concernent des projets parfois très réduits, ne concernant parfois qu’une seule commune. Vous parlez d’ailleurs de « petits projets inutiles et imposés : PPII » (en référence aux Grands projets inutiles et imposés). Est-ce que ce n’est pas une échelle difficile à appréhender, aussi bien en tant qu’habitant qu’en tant que sociologue, avec un risque que des projets ou des luttes passent sous les radars ?

Juliette Piketty-Moine – C’est à double tranchant : effectivement il y a une échelle où les réseaux militants ne sont pas forcément au courant, ça va par exemple passer sous les radars de France Nature Environnement ou de la LPO. Mais en même temps, ce sont des projets sur lesquels des habitant·es qui se mobilisent peuvent avoir une prise, et le pouvoir de l’empêcher. Pour l’A69, l’énergie militante colossale qui a été investie – avec d’énormes manifestations, une lutte juridique victorieuse, de la désobéissance civile avec les écureuils ou encore des actions plus directes contre des engins de chantiers – n’a pas eu raison du projet, parce qu’on est sur des rapports de force gouvernementaux qui se décident à une échelle très haute. Sur des petits projets, il y a quand même davantage de possibilités pour les habitant·es qui voient venir un projet d’aboutir à une victoire.

Gabrielle Rey – C’est en effet une échelle à hauteur d’hommes et de femmes, qui se tiennent généralement au courant de ce qui se passe dans leur commune. Dans le cas de la carrière en Haute-Saône, c’est en se promenant que le viticulteur avait croisé des ouvriers du chantier, qui lui avaient parlé du projet de carrière. Cette échelle permet des rencontres improbables, entre des gens qui arrivent avec une conscience écologique, d’autres qui ont d’autres préoccupations, et qui se rejoignent sur le fait qu’ils n’ont pas envie, par exemple, d’avoir un incinérateur à côté qui va augmenter leurs probabilités d’avoir des cancers.

➤ Lire aussi | Du remembrement au désenclavement : aux racines de l’autoroute A69・Geneviève Azam (2024)

Gaëlle Ronsin – J’ai discuté avec un collectif en Isère dont une personne est engagée contre la construction d’un entrepôt de stockage de matériaux agricoles, notamment des engrais, prévu pour être construit à proximité des sources d’eau potable du village. La mobilisation a pris mais les militant·es ne voulaient pas la médiatiser, notamment parce que des gens de sensibilité plutôt gauche écolo ont réussi à faire alliance avec des personnes qui votent plutôt conservateur et même extrême-droite. Si cette lutte se retrouvait sur les médias de gauche de type Reporterre, ça aurait pu desservir cette fragile construction politique.

Gabrielle Rey – Ce qui nous a frappé sur les moyens d’action locale, c’est que les séquences électorales sont des occasions de faire basculer des rapports de force. Des habitant·es arrivent ainsi à mettre à l’agenda un projet dont les politiques locaux ne se préoccupaient pas trop et un·e candidat·e concurrent·e au maire en place va alors s’emparer de ce sujet. C’est ce qu’on a vu à Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, où un candidat macroniste pas spécialement versé dans l’écologie s’est emparé d’un projet de marina sur la Seine pour faire concurrence au maire LR sortant – et effectivement, il a fait annuler ce projet de marina.

Gaëlle Ronsin – D’un autre côté, l’échelle locale, c’est aussi de grosses engueulades entre « pro » et « anti », qui peuvent être vraiment très dures à vivre quand on partage un village et des activités, et ainsi créer des formes de fractures dans la vie locale. On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

Gaëlle Ronsin
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre partie sur « la résistance s’organise » vous dépliez un ensemble de « stratégies gagnantes ». Vous parlez de l’importance de « cumuler les actions ». Les militant·es combinent recours aux procédures juridiques, contre-expertises, campagnes d’information et médiatisation avec des opérations plus subversives comme l’occupation de sites menacés. L’action directe de type sabotage y est peu présente. Pourquoi ce choix ?

Gaëlle Ronsin – Certes, le sabotage attire l’attention et on adore voir des images de bulldozers qui brûlent, mais sur les 300 luttes qu’on a regardées, ça reste assez minoritaire. Car pour que cette stratégie soit choisie, il faut que ce soit des conjonctions de force particulières. Il y a une lutte que j’adore, c’est celle du village de Fumel dans le Lot et Garonne, où un groupe – les CLASH (Chômeurs libres, actifs, solidaires et heureux) – ont saboté un incinérateur très polluant. C’est un vrai sabotage, mais qui s’est produit dans un contexte de forte politisation préalable des personnes engagées dans la lutte. C’est loin d’être le cas tout le temps.

Juliette Piketty-Moine – Dans notre base de données, le sabotage concerne moins d’une victoire sur 10 et l’occupation des lieux type ZAD se retrouve dans un cas sur 5. Mais ça ne veut pas dire que l’imaginaire de l’action directe ne joue pas de rôle dans les victoires, car cela peut inquiéter et faire peur aux aménageurs. Dans le cas du projet d’autoroute A45 entre Lyon et Saint-Etienne, qui devait traverser les collines des Monts du lyonnais, le fait que des autonomes stéphanois se soient impliqués avec les agriculteurs locaux et brandissent la menace d’une occupation sur le mode « on va faire un autre Notre-Dame-des-Landes », a joué dans le rapport de force (même si au final il n’y a pas eu occupation). Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – Parmi les stratégies de lutte qui ont l’air d’être particulièrement efficaces, il y a la création de coalitions ou de coordinations, qui rassemblent plusieurs associations pour mettre leurs forces en commun. Si bien que l’on se dit en vous lisant que la création ou le renforcement de ces réseaux, souvent thématiques – sur l’eau, le numérique, les mines, l’agro-industrie… – apparaît comme une nécessité, ou en tout cas une priorité. Qu’en est-il ?

Juliette Piketty-Moine – Mettre beaucoup d’énergie pour créer des coordinations nationales thématiques, c’est aussi mettre moins d’énergie pour s’ancrer localement. J’ai l’impression que les deux sont vraiment nécessaires. Par exemple, la grosse coordination qui a permis dans les années 1980 d’empêcher l’enfouissement de déchets nucléaires dans plein de coins de France, notamment dans le Centre-Val de Loire, c’est une coordination qui permettait de se transmettre les savoirs juridiques, les compétences techniques, mais aussi d’avoir des mobilisations très massives. C’était extrêmement efficace. D’un autre côté, localement, les luttes sont facilement délégitimées s’il n’y a que des militant·es qui viennent de très loin aux manifestations parce qu’il y a une grosse coordination qui fonctionne. J’ai l’impression que les mobilisations sont aussi puissantes quand on réussit à avoir une masse critique localement, sans forcément une coordination nationale derrière.

Gabrielle Rey – On a croisé pas mal de coalitions autour de thématiques de luttes, comme les routes ou les mines. C’est intéressant et c’est même nécessaire quand il faut faire de la transmission de connaissances juridiques ou techniques – pour les mines par exemple, cela peut éviter à un nouveau groupe de se coltiner le code minier alors que deux ans plus tôt, un autre groupe ailleurs en France a fait un gros travail là-dessus.

Dans le cas des autoroutes ou du nucléaire, la coordination est nécessaire parce que ce sont des plans globaux et qu’il est vital d’avoir une vue d’ensemble : le gouvernement peut reculer sur un endroit, mais va essayer d’implanter son projet ailleurs, donc il faut être réactif et poursuivre la lutte à d’autres endroits.

Mais cela demande énormément d’énergie militante et de temps, ce qui explique peut-être leur côté éphémère. Les coalitions constituent en tout cas une manne de savoir précieux. C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

Gabrielle Rey
“Recette pour une victoire” : illustration d’Elise Gautier, textes et idées de Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey, issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre livre, vous décrivez l’importance du recours juridique dans les luttes, notamment avec l’appui de structures comme France Nature Environnement. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que, comme vous l’écrivez, la puissance publique est incapable de défendre ses propres lois sur la protection de l’environnement, et qu’on assiste à une déconstruction inédite surtout ces dernières années du code de l’environnement ?

Gaëlle Ronsin – Il est rare qu’une mobilisation n’envisage pas de recourir à la lutte juridique à un moment. Le recours juridique sert à gagner du temps pour organiser la mobilisation ou pour ralentir l’aménagement. J’ai par exemple entendu ce week-end que le chantier d’un datacenter près de Valence a été stoppé car – pour une fois – il y a un référé suspensif : les travaux ne commencent pas malgré le fait qu’il y aura un appel. Mais la voie juridique peut aussi être une stratégie pour les aménageurs, qui peuvent tirer profit des délais de la justice et miser sur un essoufflement de la mobilisation, qui doit en outre assumer des frais parfois importants.

Du côté de France Nature Environnement (FNE), on était plutôt sur une dynamique d’expansion de l’organisation depuis les années 2000, avec une stratégie de soutien des luttes locales et d’embauche de juristes dans les branches régionales de la fédération. Toutefois, depuis deux ans, leurs subventions sont peu à peu coupées, ce qui réduit leurs moyens d’action.

Par ailleurs, il y a toujours des ambivalences sur le recours au droit en fonction des tendances politiques des personnes engagées : certaines vont être enclines à privilégier la voie juridique alors que d’autres ont des relations beaucoup plus distantes avec l’État et les institutions.

➤ Lire aussi | Haies, champs de blé et mégaprojets en Ile-de-France・Stéphane Tonnelat (2026)

Gabrielle Rey – Le droit est un terrain de lutte comme un autre, il y a des avancées et des reculs. Récemment, le tribunal de Dijon a permis à un maire de s’opposer à un méga-poulailler en raison des volumes d’eau qu’il exigerait, en contradiction avec le changement climatique et le contexte de sécheresses récurrentes. Cela fait donc une jurisprudence où le contexte climatique permet de faire aboutir une lutte.

Juliette Piketty-Moine – Rappelons que, pour l’essentiel, ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. La FRAPNA, qui est la grosse association naturaliste en Rhône-Alpes, est issue des mobilisations contre l’assèchement des marais de la Dombes dans les années 1970 ; dans le Nord, une autre fédération luttait contre la disparition des dunes sur le littoral. FNE fédère des associations issues des mobilisations des années 1970 – bien qu’elle soit aujourd’hui perçue comme éloignée des luttes par des militants plus contestataires. C’est grâce à ces mobilisations que la législation sur l’environnement a été arrachée, petit à petit : l’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. L’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Juliette Piketty-Moine
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Vous consacrez la dernière partie de votre ouvrage à l’« après victoire ». Racontez-nous ce que cela transforme sur un territoire, entre les gens, ou même à l’échelle de la société.

Juliette Piketty-Moine – Il nous a semblé important d’observer l’après-victoire : il se passe parfois des choses vraiment intéressantes. On raconte le cas d’une lutte contre des déforestations dans le Morvan. Suite à la victoire, tout un écosystème s’est créé : sur place avec un café associatif, qui est encore aujourd’hui un lieu de rencontre militant important, et à l’échelle nationale, un réseau pour les alternatives forestières (RAF) qui consiste à acheter en collectif des parcelles de forêt pour les soustraire à la voracité de la sylviculture industrielle. On voit ici comment une lutte locale peut avoir un effet sur l’ensemble du territoire.

On a aussi essayé de repérer les conséquences sur le plan législatif ou sur celui des politiques générales. Par exemple, dans le domaine de la gestion des rivières, les grands barrages structurants sur fleuves comme on en faisait beaucoup jusque dans les années 1990 ne seraient plus possibles aujourd’hui. C’est sans doute lié aux mobilisations de SOS Loire Vivante qui ont empêché la construction de barrages mais qui ont aussi obtenu d’en démanteler : les militant·es ont participé à l’instauration d’un nouveau paradigme sur la gestion des cours d’eau. Cependant il est difficile de déterminer ce qui est dû à des luttes, et ce qui est dû à d’autres facteurs.

Quant à l’entreprise Center Parcs, qui a dû renoncer à plusieurs projets suite à des luttes victorieuses comme celle de Roybon en Isère, elle a officialisé le fait qu’elle abandonne la construction de Center Parcs en France car les mobilisations y sont trop importantes.

Gabrielle Rey – Il y beaucoup d’aspects positifs dans les luttes locales : de nombreuses personnes sont enthousiasmées par le fait d’avoir réussi, et constituent une manne militante qui se mobilisera volontiers dans d’autres luttes. Ainsi, une victoire peut créer d’autres victoires, au niveau local comme au niveau national. Mais une dimension plus ambivalente est que si la mobilisation a permis de rallier des gens aux motivations différentes, l’après-victoire voit parfois l’éclatement de ces collectifs et l’irruption de dissensions qui s’étaient tues face à l’ennemi commun.

À Neuvy-Bouin, dans les Deux-Sèvres, l’Andra voulait enterrer des déchets nucléaires dans le granit. Lors de l’“opération Obélix”, en août 1987, 700 militant·es ont déposé 50 tonnes de granit devant leurs bureaux. Photographie issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Gaëlle Ronsin – On constate que certaines victoires ont lieu dans des endroits où il y avait déjà eu des succès : les collectifs veillent sur les lieux et restent réactifs pour se mobiliser contre un projet si besoin, même 10 ou 20 ans après. Et il y a de quoi rester vigilant : un exemple médiatisé depuis cet été est le projet de centre de rétention administrative à côté de Nantes prévu sur des terres compensées sur celles qui ont été préservées à Notre-Dame-des Landes. Pour les personnes qui sont engagées contre le projet d’aéroport, il doit être affligeant de constater que le bocage qu’elles ont réussi à sauvegarder va être considéré comme une compensation pour les politiques ignobles d’enfermement des personnes exilées.

Juliette Piketty-Moine – Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important, ce sont les années dont elles se rappellent avec beaucoup de joie et d’enthousiasme – et de fatigue aussi. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – On a un sentiment très ambivalent en vous lisant : il y a plein d’exemples de luttes victorieuses, et pourtant vous le dites : « les victoires sont numériquement faibles ». Vous qui avez quelques statistiques et un regard panoramique sur plusieurs décennies de luttes, est-ce vous diriez qu’il est plus difficile de lutter aujourd’hui ? Aussi, qu’en est-il du nucléaire ?

Juliette Piketty-Moine – Il est quasiment impossible de donner un pourcentage de luttes gagnées. Déjà parce qu’il est difficile de déterminer quand est-ce qu’une lutte commence : est-ce que c’est quand il y a trois voisins qui se mettent ensemble autour d’un café à se dire « bon, il faut qu’on fasse quelque chose », qui vont publier des messages sur Facebook – et parfois ça s’arrête là ? Mais il est certain que c’est numériquement faible : Bruno Charlier, qui avait fait un travail de recension de toutes les mobilisations entre 1974 et 1994 à partir de la revue Combat nature (revue des associations écologiques et de défense de l’environnement), en avait dénombré 1619 : parmi les luttes débutées à cette période nous avons recensé 114 victoires. Les deux chiffres sont sans doute largement sous-estimés mais on peut penser que moins d’une lutte sur 10 parvient à empêcher l’aménagement écocidaire.

Ensuite sur les évolutions, il est dur de trancher : il est très différent de s’opposer à une carrière dans les années 1970 et à l’époque actuelle, où il existe un droit de l’environnement et des zones Natura 2000. Mais une évolution vraiment majeure, apparue dans les 15 dernières années, est le fait que beaucoup de projets écocidaires sont désormais menés au nom de l’environnement. Un exemple est celui de la montagne de Lure dont parlait Gabrielle, et de l’ensemble des projets d’énergie renouvelable industriels. Un autre exemple est celui des centres commerciaux « verts » avec des plantations d’arbustes, des magasins bio et des bancs en bois, représentatifs d’un greenwashing aujourd’hui quasi-systématique sur les projets. C’est une difficulté supplémentaire pour les mobilisations, qui exige beaucoup d’énergie pour expliquer que ce qui se fait au nom du climat détruit en fait l’environnement proche.

Manifestation antinucléaire à Colmar le 3 octobre 2009. Wikimedia.

Gaëlle Ronsin – Les luttes actuelles sont issues de décennies durant lesquelles les stratégies n’ont pas beaucoup changé. Si ce n’est peut-être qu’on est aujourd’hui bien plus sensibles à la question des inégalités environnementales : pourquoi choisit-on d’implanter un incinérateur à Firminy (Loire) dans une région pauvre et polluée, qui reçoit déjà les déchets du département ? Idem pour les projets de renouveau minier, par exemple avec le lithium pour les batteries : on n’en veut pas ici, mais on n’en veut pas non plus ailleurs. Il faut des formes d’égalité entre les territoires en métropole et à l’international.

Quant au nucléaire, ce sont en effet des luttes particulières : s’attaquer au nucléaire, c’est s’attaquer directement à l’État central au plus haut niveau. Dans beaucoup de projets, on a par exemple un petit acteur local du BTP, puis le maire qui est ami avec untel, puis la préfecture, ainsi que divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Dans beaucoup de projets, on a les divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – Pour autant, par rapport aux projections du plan Messmer (de développement du parc nucléaire français) dans les années 1970, on voit que les luttes ont permis d’empêcher ou de ralentir la construction de nombreuses centrales nucléaires : car ça aurait pu être encore pire ! Ce n’est pas pour rien que Plogoff fait partie des mobilisations qui restent le plus dans la mémoire collective. Ou la lutte contre Superphénix, qui a d’abord perdu puisque le réacteur a été construit, mais qui a perduré jusqu’à ce que la fermeture soit annoncée en 1997 – 23 ans après les premières manifs ! – par le gouvernement, en vertu d’un accord obtenu par le parti des Verts. Mais si la lutte antinucléaire, qui a été très forte, s’est effacée, c’est aussi parce qu’on a passé plusieurs décennies sans construire de nouvelles centrales.

Gabrielle Rey – Est-ce plus dur de lutter aujourd’hui ? On peut se dire qu’il y a une conscience politique écolo, que les motifs de mobilisation pour l’écologie sont clairs et reconnus. L’écologie n’est plus un truc d’utopistes alternatifs, c’est devenu quelque chose qui touche les gens dans leur quotidien, et qui peut être une source de mobilisation. Mais c’est aussi devenu un rapport de force : on voit bien l’acharnement que met le gouvernement actuel pour surveiller et réprimer les militant·es ou détricoter le droit de l’environnement.

On sait que les changements électoraux sont décisifs : en 1981, la victoire de Mitterrand avait conduit à l’abandon de projets de centrales ou de barrages. Avec les présidentielles de 2027, ça peut basculer dans un sens ou dans l’autre : si un gouvernement de gauche est élu, il y aura sans doute des annulations de projets, les luttes seront facilitées. Si un gouvernement de droite ou d’extrême-droite se fait élire, on aura davantage de freins et d’obstacles. Mais on luttera quoiqu’il arrive !

➤ Lire aussi | Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse・François Jarrige (2026)


Image principale : photographie d’Adrien, tirée de l’entretien « Contre l’A45 : souvenirs, amitiés et carnaval » par Gaëlle Ronsin, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

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Notes

  1. Il s’agit d’une enquête qui a mobilisé de nombreuses personnes dont Michel Bernard, Guillaume Gambin, Noé Sotto, Hermine de Francqueville, Louise Fontan-Ducret, Clémence Hamot, Mathis Mallet, Mathis Chipaux, Judith Hadengue, Gaetan Renaud, Victor Vauquois.

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07.10.2026 à 13:29

L’écosyndicalisme : quand travailleur·euses et habitant·es font la révolution ensemble

Alexis Cukier

Comment redéfinir les besoins et le travail à l’intérieur des limites écologiques ? Le philosophe Alexis Cukier raconte les alliances passées et récentes entre collectifs syndicaux, habitant·es et écologistes. De la lutte à l’usine de Campi Bisenzio en Italie au mouvement pour des forêts vivantes en France, tour d’horizon des “utopies écologistes du travail”.

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Texte intégral (13271 mots)
Temps de lecture : 23 minutes

Un ensemble de recherches récentes met en avant le rôle des travailleur·euses et des syndicats dans les luttes écologistes en Europe. À ce sujet, les débats académiques se sont surtout organisés autour du concept d’environnementalisme ouvrier, terme développé dans le cadre de l’histoire environnementale du travail notamment par Stefania Barca et Emanuele Leonardi1 et en France par Renaud Bécot pour désigner « l’ensemble des revendications et des actions environnementales qui dérivent de l’expérience du travail ou de l’appartenance subjective à une communauté ouvrière2 ». Ce texte discute ces travaux à partir d’un concept central dans mes recherches et mon engagement militant : l’écosyndicalisme3.

Je désigne ainsi la pratique et la stratégie d’alliance entre collectifs syndicaux, habitants et écologistes autour de luttes communes permettant de redéfinir conjointement les besoins sociaux et le travail productif et reproductif4 qui doit y répondre. Il s’agit de dépasser certaines limites de l’environnementalisme ouvrier, centré sur les seul·es travailleur·euses sans prendre en compte centralement l’apport des habitant·es et militant·es écologistes : focalisation sur les pollutions industrielles au détriment du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité ; perméabilité à une conception fantasmée de la classe ouvrière comme homogène et nécessairement porteuse de solutions écologiques ; difficulté à saisir les manières dont peuvent s’articuler concrètement les points de vue des habitant·es sur les besoins, des écologistes sur la préservation des vivants et des écosystèmes et des travailleur·euses sur les possibilités productives et reproductives. L’analyse de l’écosyndicalisme comme pratique mets la focale sur le travail militant de composition qui rend possible l’élaboration commune par les syndicalistes, habitant·es et écologistes, de mobilisations, contre-expertises et contre-projets, comme cela a été le cas dans la lutte des ouvriers de la raffinerie de TotalEnergie Grandpuits. Militant·es de la CGT et d’organisations environnementales se sont alors mobilisé·es contre le « greenwashing de la casse sociale » du projet de Plateforme Zéro Pétrole et ont amorcé une contre-proposition industrielle.

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Le concept d’écosyndicalisme permet également de souligner la participation des travailleur·euses au sein de luttes écologistes, qui sont souvent présent·es mais pas les plus immédiatement visibles, comme dans les luttes récentes, qui ont conduit à des victoires importantes, contre les mégabassines du Poitou et contre le projet d’entrepôts Green Dock au port d’Aubervilliers. Dans certains cas, ces pratiques écosyndicalistes peuvent conduire à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, qui préfigurent un avenir dans lequel besoins, production, reproduction sociale et soin des écosystèmes ne seraient plus en contradiction, comme dans les luttes dont il sera question plus en détail dans ce texte : celle du collectif ex-GKN – ces travailleur·euses de l’usine automobile de Campi Bisenzio en Italie qui, en réaction à leur licenciement, ont occupé leur usine, fait alliance avec des militant·es écologistes et développé un projet alternatif de construction de vélo-cargos et de panneaux photovoltaïques ; et celle des syndicats de travailleurs forestier de l’ONF, alliés à des organisations environnementales de défense de la forêt pour opposer leur projet de sylviculture irrégulière à l’extractivisme et au productivisme imposés par l’État.

(c) Caroline Cieslik, Naviguer en oiseau, Stop Green Dock, mai 2024. Image produite dans le cadre de la commande photographique nationale « Regards du Grand Paris – Année 8 », des Ateliers Médicis et du Centre national des arts plastiques.

Mais je propose aussi de considérer l’écosyndicalisme comme une stratégie, qui permet d’en finir à la fois avec le mépris du travail, qu’il soit productif et reproductif – et en particulier au sein des activités reproductives le travail de subsistance5 et le travail militant – à l’œuvre dans les idéologies technosolutionnistes et les propositions bureaucratiques de transition énergétique et de planification écologique « par en haut » (fétichisme de l’État) et dans les idéologies ouvriéristes et le fantasme d’une « écologie prolétarienne6 » présentant une classe ouvrière enfin unifiée comme seule détentrice des solutions pour atténuer les catastrophes (fétichisme de la classe). Il s’agit plutôt de faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté7 » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui, et une méthode pour avancer vers une décroissance écosocialiste8 fondée sur la conquête de droits démocratiques, depuis les échelles locales jusqu’à l’échelle internationale, pour les travailleur·euses et les habitant·es9.

Faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui.

Environnementalisme ouvrier et écosyndicalisme

Le concept de working-class environmentalism a été développé en premier lieu par Stefania Barca, pionnière de l’histoire environnementale en Europe. Son parcours l’ a conduit à étudier les rapports entre développement industriel et transformation des écosystèmes dans le Sud de l’Italie avant de se pencher sur la manière dont les syndicats s’emparent des questions écologiques contemporaines et enfin vers une théorie écosocialiste et écoféministe plus globale de « l’écologie du travail dans l’ère contemporaine, incluant le vulnérabilité des travailleur·euses à la dégradation de la Terre, leur agentivité pour résister à l’extraction, la consommation et le gaspillage de la nature non-humaine, et leurs capacités de soin de la nature et de production de la vie10 ». Dans son analyse, l’environnementalisme ouvrier – traduit parfois par écologie de la classe ouvrière, qui peut renvoyer aux initiatives environnementales des ouvrier·es et syndicats comme à la question plus large du type d’approche de l’écologie qu’on trouve dans les communautés ouvrières – s’ancre dans la conscience des dommages environnementaux et sociaux causés par l’industrialisation à partir du 19e siècle11, et plus particulièrement au 20e siècle avec les mobilisations des années 1960-70 autour de la question des pollutions industrielles. Dans un article pionnier de 2015, Barca le définit ainsi :

En parlant d’écologie de la classe ouvrière, je fais référence aux luttes quotidiennes menées par les travailleurs situés au bas de l’échelle dans l’agriculture, l’industrie et le secteur des services, individuellement et collectivement, afin de défendre l’intégrité et la sécurité de leur environnement de travail et de l’environnement de leurs familles et leurs communautés. […]

Les luttes environnementales de la classe ouvrière n’ont pas comme objectif principal la protection de la nature en tant que telle, ou des autres espèces vivantes en soi, parce qu’elles se concentrent généralement sur des questions de « classe » et de « genre », c’est-à-dire sur la défense des conditions de vie de la classe ouvrière. Néanmoins, elles peuvent et doivent être définies comme des luttes environnementales, car elles sont l’expression d’un type d’écologie alternatif à celui de la classe moyenne et des réglementations nationales et internationales.12

La particularité des analyses de Barca est d’insister sur l’inclusion du travail reproductif, et en particulier du travail de subsistance et de care, dans l’environnementalisme ouvrier, en soulignant que « les ‘forces de reproduction’ se sont opposées aux dégradations environnementales au moyen d’un travail constant de protection, de maintenance et de régénération des conditions de la reproduction13 ». Cette perspective permet de mettre en relief le fait que, dans certains cas, des ouvrier·es ou membres de la classe ouvrière peuvent s’opposer au consensus productiviste et au chantage à l’emploi en faisant primer les enjeux de reproduction et d’écologie sur les objectifs de la production capitaliste.

C’est ce que montre par exemple les luttes des années 2000-2010 autour des pollutions (notamment de dioxyde d’azote, de soufre et de benzène) et des atteintes à la santé (hausse de la mortalité précoce et de l’incidence du cancer) générées par l’usine sidérurgique ILVA dans la ville de Tarento au Sud de l’Italie, analysée en terme d’environnementalisme ouvrier par Stefania Barca et Emanuele Leonardi. Dans cette zone sacrifiée pour la production d’acier, le récit masculiniste du sacrifice des travailleurs pour le bien de leurs familles a été ébranlé par des mobilisations sociales pour la santé, la qualité de vie et l’amélioration des conditions de la reproduction sociale, portées d’abord par des femmes de la classe ouvrière (collectif Donne per Tarento) qui ont cherché à sensibiliser la communauté à la pollution dans leur ville. Cela a conduit certain·es syndicalistes, regroupés dans des syndicats sociaux – incluant des militant·es et résident·es ne travaillant pas dans le secteur de l’acier – et des syndicats de base – en désaccord avec les grandes organisations syndicales présents dans ILVA – à développer « une politique de remise en cause du chantage à l’emploi en faisant le lien entre la justice environnementale et le militantisme syndical et en recommandant une unité de la classe ouvrière autour d’une primauté de la reproduction14 ». Barca et Leonardi insistent ainsi sur le processus d’élargissement de la subjectivité de la classe ouvrière permettant d’intégrer dans la mobilisation autour des dégâts environnementaux générés par le travail des chômeur·ses, résident·es de quartiers particulièrement touchés, étudiant·es et membres de la société civile engagée (par exemple des médecins et universitaires), et contribuant à l’articulation entre conscience écologique, contestation du chantage à l’emploi et remise en cause des divisions sexuelles et coloniales du travail.

➤ Lire aussi | Du pain et des roses : une contre-histoire écologique du socialisme・Thomas Coutrot (2019)

En France, ce sont principalement les travaux de l’historien de l’environnement Renaud Bécot15 qui ont contribué à l’avancée des recherches sur les rapports entre syndicalisme et écologie. Dans sa thèse, Bécot montre notamment, de manière très précise et détaillée, que le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire. Ainsi par exemple, l’explosion le 4 janvier 1966 de la raffinerie de Feyzin dans la Vallée de la Chimie près de Lyon, qui fait 18 morts et 84 blessés suite à une fuite de propane entraînant un incendie, d’un côté « précipite une réforme de l’action administrative dans la régulation des risques industriels et contribue à nourrir une réflexion sur l’adaptation du droit du travail » mais de l’autre signe le début « d’une phase de lente transformation des pratiques syndicales »16.

Le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire.

L’auteur mentionne ainsi une circulaire de l’UD-CFDT du Rhône de janvier 1966 affirmant que la mobilisation syndicale doit porter sur « les problèmes de sécurité dans l’entreprise et pour la population, particulièrement dans la zone d’industries chimiques17 ». Quelques années plus tard, en 1976, un déversement d’acroléine dans le Rhône provenant de l’usine Pechiney Ugine-Kuhlmann (PCUK) de Pierre-Benite, qui tue des centaines de milliers de poissons, suivie par une explosion dans un atelier de la même usine, ouvrent une intense activité syndicale « visant à lier protection des salariés dans l’usine et protection de l’environnement18 ». Comme le résume Renaud Bécot, corrélativement aux réflexions, discours et revendications qui englobent désormais le territoire au-delà de l’usine, « [l]es pratiques syndicales se transforment donc et des structures originales s’inventent pour agir face aux débordements industriels19 ». Pour faire face à la mise en place de stratégies patronales plus systématiques pour invisibiliser les pollutions et minimiser les risques de dégâts industriels, il s’agit désormais aussi de mener des batailles de contre-expertise, comme dans le cas de la lutte pour l’interdiction de l’amiante ou la reconnaissance des cancers professionnels20, et concernant tous les enjeux (comme le nucléaire dès les années 1970 ou les pesticides dans les années 2000) qui associent santé au travail et santé environnementale21.

Mobilisation contre le plan de reconversion de la raffinerie de Grandpuits, le 7 janvier 2022. – © Basile Mesré-Barjon (Reporterre)

Où en est l’environnementaliste ouvrier aujourd’hui ? En France, une nouvelle génération de chercheur·es en sociologie enquête sur les formes contemporaines du syndicalisme écologique22. Ces travaux examinent notamment les nouvelles formes que prennent les tensions entre luttes d’une part pour les salaires et d’autre part pour la santé et le soin des écosystèmes, plus largement l’ensemble des facteurs sociaux et (géo-)politiques qui « fragmentent la classe ouvrière » et « entretiennent les divisions entre syndicalisme et environnementalisme des communautés habitantes23 » et les exemples de « convergence entre les luttes sur le lieu de travail et dans la communauté au moyen de l’élaboration de plateformes communes orientées vers la rupture avec le ‘chantage à l’emploi’ »24. Ce sont précisément les conditions concrètes pour résoudre ce que Lorenzo Feltrin appelle « le problème de la convergence » que le concept d’écosyndicalisme propose d’éclairer.

C’est ce que je vais à présent développer à partir de deux exemples d’alliances écosyndicalistes en cours, autour de la lutte du collectif ex-GKN dans le secteur automobile – qui permet de questionner les réquisits de l’autodéfense face au chantage à l’emploi qui renvoie à la dépendance au marché du travail et des capitaux – et de la lutte des syndicats Snupfen Solidaires et CGT Forêts de l’Office Nationale des Forêts (ONF) dans le secteur du travail forestier – qui permet d’envisager la question de l’articulation entre anthropocentrisme de l’environnementalisme ouvrier et prise en compte de la valeur intrinsèque de la nature.

Pratiques et utopies écosyndicalistes dans les luttes du collectif ex-GKN et de l’ONF

L’écosyndicalisme se caractérise donc par l’alliance autour d’enquêtes et de luttes entre travailleur·euses, syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes permettant de redéfinir les besoins et le travail en les réinscrivant dans les cycles de reproduction des vivants et des écosystèmes. Il n’est pas la conséquence d’une prise de conscience écologiste préalable par les travailleurs·euses, mais de divers chemins qui conduisent à l’écologie depuis l’expérience du travail vivant25 : épreuves de désastres industriels ou climatiques ou de la détérioration de la santé, découverte des attachements à des vivants ou écosystèmes en voie de disparition, confrontation du travail réel face aux prescriptions environnementales bureaucratiques, refus du chantage patronal « l’emploi ou le climat ». Parmi ces chemins, certains partent de luttes pour parvenir, grâce à une construction écosyndicaliste, à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, c’est-à-dire des projets alternatifs à ceux des directions capitalistes écocidaires. Voilà ce qu’il nous faudra faire, nous montrent-elles sur le terrain, dans les prochaines décennies et pour les prochaines générations, afin d’atténuer les catastrophes et contribuer à la restauration d’écosystèmes vivables pour les humains et les non-humains.

Commençons par le collectif ex-GKN et ses alliés. Les ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence, sont licenciés le 9 juillet 2021 et décident d’occuper leur usine pour sauvegarder leurs emplois, prenant ainsi la suite d’une longue histoire de réactions syndicales à la désindustrialisation du territoire. Cependant, assez tôt au cours de leur lutte, ils et elles nouent des alliances, avec le mouvement écologiste de la jeunesse à Florence et avec un réseau de chercheur·es solidaires qui contribuent à l’écriture d’un projet de reconversion écologique. C’est ensemble qu’ils et elles portent le projet GKN For Future, coopérative de construction de vélos-cargos et de panneaux photovoltaïque en cours de financement au moyen d’une campagne internationale d’actionnariat populaire. Le collectif a fabriqué avec ses alliés cette utopie pratique de la « fabbrica pubblica e socialmente integrata » au moyen de trois opérations typiques des alliances écosyndicalistes : 1. le décloisonnement de l’usine et son inscription dans l’histoire sociale et écologique du territoire, 2. la co-recherche en vue d’un contre-projet avec les allié·es écologistes et universitaires 3. la politisation de la lutte locale en inscrivant la lutte dans un récit politique plus vaste lié notamment à des pratiques de « convergence culturelle ».

1. L’idée « d’usine publique et socialement intégrée » constitue à mon sens une utopie pratique, liée – comme le formule un texte récent du collectif intitulé « Il futuro (Ir)rompe » (le futur débarque/fait rupture) – à « une vision : la conversion écologique vers une usine socialement intégrée, avec propriété publique du bâtiment et gestion coopérative à actionnariat populaire diffus. » La fabrication de cette utopie a été rendue possible en premier lieu par un décloisonnement de la lutte, dans le prolongement d’un travail militant qui a inscrit le collectif dans un réseau de liens de solidarité avec le territoire. Le journal de lutte Insorgiamo [Soulevons-nous !] y insiste constamment : « l’usine appartient au territoire qui la défend » – un territoire marqué par l’histoire socio-écologique de la désindustrialisation, si bien que la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine de Campi Bisenzio ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ». Comme l’exprime Dario Salvetti, un des principaux animateurs du collectif ex-GKN, dans un entretien pour le public français : « […] on a toujours essayé d’être présent dans les conflits qui se sont développés dans la région (conflits syndicaux, sociaux, environnementaux) et cela a payé parce que lorsqu’ils nous ont fermés, évidemment toute la région autour de nous s’est sentie obligée de nous défendre. Aujourd’hui, nous essayons d’unifier ces deux modèles, celui des revendications syndicales et celui de l’usine intégrée, c’est-à-dire d’une usine qui vit en étroite collaboration avec le territoire, par le biais d’une association que nous avons fondée, la société d’entraide des travailleurs Insorgiamo ». Cette construction d’une histoire et d’une relation militante sensible entre travailleur·euses et habitant·es est cruciale pour les alliances écosyndicalistes – c’est aussi ce qui leur permet de se projeter dans le temps long de la reconversion écologique.

« L’usine appartient au territoire qui la défend ». À Campi Bisenzio, la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ».

2. L’orientation écologique de la lutte s’est construite au fil des alliances et des rencontres, notamment avec le mouvement Fridays for Future de Florence, composée de jeunes militant·es qui a priori ne partageaient pas de culture politique commune avec les ouvrier·es de la banlieue industrielle paupérisée de Campi Bisenzio. L’utopie écologiste de « l’usine socialement intégrée » n’aurait pas vu le jour sans cette rencontre.Elle a été permise aussi par un travail conjoint avec des universitaires réuni·es dans un groupe de recherche solidaire de GKN avec lesquels les ouvrier·es travaillent à l’écriture d’un « Plan pour l’avenir de l’usine de Florence » :

Il [Le Plan] est né de plusieurs rencontres entre la lutte ouvrière et les réseaux de solidarité : et celles-ci ont permis de constituer un réseau interdisciplinaire de professeurs, chercheurs et chercheuses affiliés à diverses universités italiennes et européennes. […] La collaboration entre savoirs académiques et savoirs ouvriers a donc été renforcée par l’élargissement progressif de la plateforme des alliances et des luttes sur le travail aux mouvements pour la justice climatique.26

C’est sur la base de ces alliances et de cette co-recherche (qui réactualise la tradition de la co-ricerca opéraïste) que la proposition est faite par exemple, dans ce même texte, de « créer dans les universités des groupes de recherche pour la réindustrialisation publique, d’encourager la création de brevets publics, de transformer sur-le-champ GKN en laboratoire social et productif intégré à ce plan. ». On voit comment l’utopie pratique, centrée sur l’usine, la déborde.

Photo d’archive de la lutte des ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence (insorgiamo.org/)

3. Le collectif et ses alliés ont également intégré leur lutte dans un récit internationaliste, en s’impliquant dans le formidable mouvement de grèves et blocages de l’automne 2025 en Italie contre le génocide en Palestine, ainsi que dans une ambitieusepolitique de « convergence culturelle » liée à un ensemble de productions artistiques et littéraires : journal de lutte Insorgiamo, film documentaire E tu come stai ?,pièce de théâtre Il Capitale. Un libro che encora non abbiamo letto, et d’autres projets initiés par le groupe solidaires de GKN « Convergenza Culturale » comme le festival de littérature Working class, qui a réuni des milliers de personne dans l’enceinte de l’usine en 2023, 2024 et 202527. L’utopie de l’« usine publique et socialement intégrée » implique ici, comme je l’ai montré à propos de la reconversion écologique et autogestionnaire de Vio.Me28, la transformation du lieu de travail en un carrefour d’initiatives militantes, écologiques et culturelles.

La fabrique écosyndicaliste de l’utopie de « l’usine publique et socialement intégrée » contribue ainsi à redonner de l’horizon à la perspective d’une reconversion écologique par les travailleur·euses pour une révolution écologiste du travail – autogestionnaire et internationaliste.

Envisageons à présent la fabrique écosyndicaliste de l’utopie des « forêts vivantes », telle qu’elle est présentée dans l’Appel pour des forêts vivantes, signée notamment par la fédération syndicale Snupfen Solidaires ainsi que des associations écologistes comme SOS Forêt et le Réseau pour les Alternatives Forestières :

Partout, localement, des résistances sont déjà à l’œuvre. Des alternatives éclosent, des alliances naissent. D’autres imaginaires s’inventent. Ici, on achète des forêts pour les gérer de manière soutenable ou les laisser en libre évolution. Là, on développe des circuits courts de la grume à la poutre. Là-bas, on s’oppose à un projet de méga-scierie. Des associations s’engagent pour faire bouger la loi, des forestiers parviennent à s’extraire de pratiques sylvicoles qu’ils savent nocives pour se tourner vers une sylviculture douce, des habitant·es créent des vigies citoyennes. Des personnels de l’ONF se mettent aussi en grève. Nos luttes sont multiples. Nos actions s’enrichissent mutuellement. Elles font bruisser le monde que nous souhaitons voir advenir. Elles lui donnent corps. Mais ce n’est pas suffisant. Pour gagner, nous devons passer à un cran supérieur, tisser la toile d’un récit commun, constituer un front. Tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais. Nos forêts sont à la croisée des chemins.

➤ Lire aussi | Appel pour des forêts vivantes (2021)

Cette utopie s’est construite autour du travail vivant et des savoir-faire des travailleurs forestiers, concentrée dans le modèle de la « sylviculture douce29 » – ou encore, dans le langage du métier, la « sylviculture irrégulière, continue et proche de la nature » (SICPN) – qui consiste à produire du bois tout en respectant la multifonctionnalité de la forêt (fonctions naturelle, culturelle, de production, de protection) et les cycles de reproduction de la nature, afin de développer et de régénérer les forêts et de conserver la faune et la flore. La forêt vivante n’est pas la simple traduction de la sylviculture douce mais une utopie construite en commun à partir d’elle par les syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes.

C’est à partir d’un travail syndical de contestation de l’extractivisme et du productivisme prescrits par l’État dès les années 200030 que la Snupfen décide de s’allier à des associations écologistes pour enquêter sur les transformations en cours de leur activité. Cette alliance permet des formes de mobilisation telles que la Marche pour la Forêt en 2018 et l’Assemblée pour des forêts vivantes lors de la rencontre nationale Résistances sur le plateau du Larzac en 2023 et d’appels tels que le « Manifeste du Tronçais » en 2018 ou l’Appel pour des forêts vivantes du 2 août 2021. Ces coopérations, qui s’élargissent à d’autres organisations syndicales (la CGT Forêt notamment) et associations écologistes, ont été possibles parce que ces dernières ont su s’intéresser à la dégradation des conditions du travail forestier, confronté aux injonctions productivistes de l’État, aux nouveaux risques dus à la mécanisation, l’intensification et l’individualisation du travail en même temps qu’à la détérioration des forêts par le réchauffement climatique31. Autrement dit, c’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.

C’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.

Parallèlement, la Snupfen s’est engagée, à partir de 2017, dans un processus de co-recherche avec des chercheur·euses en psychodynamique du travail, permettant une enquête collective sur les difficultés des activités professionnelles et syndicales sous la double contrainte du conflit avec l’État et des effets du réchauffement climatique. Cette coopération a notamment permis aux syndicalistes qui s’y sont engagés d’interroger leurs gestes de métier (par exemple le martelage des arbres à couper, à la main) et de préciser leur contribution à l’enquête sociale, notamment comme l’expliquent trois syndicalistes, par « la redéfinition collective de la doctrine, c’est-à-dire pour les forestiers publics la manière dont s’articulent les missions confiées par l’État à l’ONF : la protection de la forêt et de la biodiversité, la production de bois, la fonction sociale de la forêt, en d’autres termes l’avenir de la forêt publique et la qualité du travail.32 » Ici, le travail vivant renvoie à l’attachement des travailleur·euses à l’égard de leurs gestes de métier33, et la démarche écosyndicaliste s’élabore à partir de l’attachement à la qualité du travail, indissociable d’un certain type de rapport social à la nature, aux écosystèmes et aux vivants. Et l’utopie pratique de la forêt vivante se construit par la démarche écosyndicaliste de co-recherche entre syndicalistes, intervenant·es, habitant·es et militant·es éologistes sur le sens écologique du travail forestier ainsi que sur les besoins des vivants humains et non humains auxquels il doit répondre.

Visuel de l’Appel pour des forêts vivantes

Nouveaux droits démocratiques, planification écologique et écosocialisme

L’écosyndicalisme n’est pas seulement une pratique militante mais aussi une stratégie pour la révolution écologique, qui prend place dans le débat écomarxiste contemporain34 entre l’activisme écologique (faire pression sur l’État à partir des mouvements sociaux – sans rôle particulier des syndicats – pour obtenir une bifurcation écologique rapide, c’est l’option d’Andreas Malm par exemple) et la lutte des classes climatiques (la classe ouvrière a par elle-même les solutions, d’ordre scientifique et technologique principalement, il suffit qu’elle prenne le pouvoir sur les moyens de production, c’est l’option des écomarxistes états-uniens Matt Huber ou de John Bellamy Foster par exemple). L’écosyndicalisme constitue une forme particulière de la troisième option stratégique, l’écosocialisme, au sens de Michael Löwy, qui plaide pour l’alliance entre « les travailleurs et leurs organisations [qui] sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique35 » et « les forces qui aujourd’hui se trouvent en première ligne de l’affrontement [qui] sont les jeunes, le femmes, les indigènes, les paysans36 ». Il s’agit donc que des luttes communes permettent aux travailleur·euses et habitant·es de redéfinir ensemble les besoins et le travail en les réinscrivant dans les limites et les forces de la nature. Mais ces luttes écosyndicalistes locales et cette perspective écosocialiste générale doivent conduire aussi à des revendications et propositions politiques plus spécifiques.

➤ Lire aussi | Pour une décroissance écosocialiste・Michael Löwy, Bengi Akbulut, Sabrina Fernandes, Giorgos Kallis (2022)

Un ensemble de revendications syndicales peut être ainsi remis en avant et défendu d’un point de vue écologiste37 : la proposition (partagée aujourd’hui par la CGT et Solidaires) d’une « sécurité sociale professionnelle et écologique »qui garantirait la continuité du salaire, du statut et des droits sociaux et de formation quelle que soit la situation d’emploi des personnes et constituerait donc une sécurité face au chantage et à l’emploi et un soutien pour des reconversions écologiques portée par les travailleur·euses (partie 1) ; un renforcement des droits d’alerte, d’information, de formation et d’intervention des salarié·es dans l’entreprise comme outil d’autodéfense écologique, et de nouveaux droits liés à la mobilité et à l’alimentation au travail (partie 2) ; enfin la conquête de droits de décision des travailleur·euses sur les moyens et les fins du travail dans leur entreprise dans le cadre d’une planification démocratique à l’échelle des filières et des territoires.

L’analyse des expériences syndicalistes montre également le caractère décisif de la revendication de droits garantissant des temps non seulement de formation mais encore d’enquête, de délibération, de co-recherche et de décision démocratique des travailleur·euses. Avec les Ateliers Travail et Démocratie, nous proposons à cet égard une réduction du temps de travail subordonné pour chaque salarié·e, l’élection d’un·e délégué·e au travail réel disposant d’une décharge (par exemple 15h par mois) pour organiser le travail d’enquête, et le droit à un temps collectif de réunion (par exemple une demi-journée par mois) entre pairs, sans les patrons et directions, pour discuter du travail réel et élaborer des propositions38. L’objectif est de réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail, et ce qui constituerait également une mesure immédiate de décroissance de la dépense d’énergie ainsi que de désintensification du travail39.

Réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail.

Ces luttes écosyndicaliste montrent également la voie d’une stratégie de planification écologique et démocratique qui devrait permettre de : 1. redéfinir démocratiquement les besoins (dans des conseils sociaux impliquant les habitant·es à diverses échelles territoriales) ; 2. coordonner la production à l’échelle des filières (dans des conseils économiques impliquant les représentant·es mandaté·es par les travailleur·euses) ; 3. réorganiser démocratiquement le travail (dans des conseils d’entreprise avec un droit souverain des collectifs de travail sur leurs activités de réponse aux besoins)40.

Ces utopies pratiques, ancrées dans le travail vivant productif et reproductif, éclairent l’horizon pour une stratégie de révolution écologique et sociale de longue durée. Il ne s’agit pas d’une fantaisie intellectuelle, mais d’une nécessité objective, liée à des dynamiques sociales et politiques réellement existantes. Le tournant mondial des années 2020, en effet, a vu l’émergence d’un « capitalisme des catastrophes » associant capitalisme vert, relance de l’extractivisme fossile, néofascisme, militarisme environnemental et nouvelles guerres impérialistes41, mais aussi d’un nouveau cycle de révoltes populaires42. En Inde, le plus grand mouvement social de l’histoire de l’humanité, le Kisan Andolan en 2020-2021, a impliqué des millions de paysan·nes et syndicalistes allié·es à des mouvements habitants et ouvriers, mis en échec la réforme néolibérale du gouvernement fasciste de Narendra Modi, et réactualisé la forme-conseils de la révolution avec les « Mahapanchayat », assemblées de milliers et parfois dizaines de milliers de personnes.

Les dynamiques révolutionnaires n’ont pas disparu, mais il manque des stratégies de long terme. Pour les construire, nous avons besoin d’utopies écologistes du travail, qui donnent un autre horizon que l’« adaptation sélective destinée aux passagers de première classe de la Terre43 » du capitalisme des catastrophes et de l’idéologie néofasciste qui en est issu. C’est aussi ce que nous pouvons attendre du développement des pratiques et de la stratégie de l’écosyndicalisme, porteuses d’une énergie révolutionnaire sur le long terme : elles sont en même temps des images d’une société alternative, écosocialiste, et des antidotes, ici et maintenant, contre les poisons de la résignation et du néofascisme.


Image d’ouverture : photo d’archive de la lutte des ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence (insorgiamo.org/)

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Notes

  1. Stefania Barca, Workers of the Earth. Labour, Ecology and Reproduction in the Age of Climate Change, Londres, Pluto Press, 2024 ; Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) ».
  2. Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingts, Thèse en histoire soutenue à l’EHESS en 2015, p.19.
  3. Rappelons qu’il existe en France, depuis 2020, un collectif, L’Alliance Ecologique et Sociale (initialement nommée Plus jamais ça), qui regroupe des syndicats et associations environnementales ; et, depuis 2021, un Réseau éco-syndicaliste qui met en lien des militant·es syndicalistes et écologistes de diverses organisations.
  4. On entendra dans ce texte par « travail productif » ou « reproduction sociale » l’ensemble des activités nécessaires au maintien de la vie, qui sont en grande partie non salariées et pour l’essentiel effectuées par des femmes. Ces termes font référence aux apports des théories féministes de la reproduction sociale, de l’écoféminisme et d’un certain marxisme écologique qui a pris en compte leurs apports (par exemple James O’Connor, voir à ce sujet mon article, « Ce que l’écoféminisme fait à l’écosocialisme », Revue Germinal, n°10 [dossier « Vers un socialisme féministe »], 2026).
  5. Le « travail de subsistance » renvoie aux activités de reproduction sociale prenant en charge directement le maintien de la vie (par exemple l’agriculture vivrière), défini ainsi par Maria Mies : « La production de subsistance ou production de la vie inclut tout travail servant à la création, à la perpétuation et à l’entretien direct de la Vie sur Terre et qui n’a pas d’autre objectif que lui-même » (Maria Mies, « Towards a Methodology for Feminist Research » cité dans Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen, La subsistance. Une perspective féministe, Le Batz, La Lenteur, 2022, p.57-58.
  6. Matt Huber, Climate Change as Class War, Building Socialism on a Warming Planet, Londres, Verso, 2022.
  7. Lorenzo Feltrin, Workers and the World. Fighting Ecological Crisis from Within, Londres, Verso, 2026, p.36. Les luttes de la communauté font ici référence aux luttes urbaines et rurales liées à un territoire et portées en premier lieu par des habitant·es, considérées comme membres d’une communauté de quartier, de village, etc.
  8. Voir notamment à ce sujet Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution. Entretien avec Alexis Cukier et Marina Garrisi, Paris, La Dispute, 2024. Par « décroissance écosocialiste », on entend ici le résultat de l’association, qu’on peut faire remonter à André Gorz, entre théorie de la décroissance (avec ses pionniers comme Serge Latouche ou Juan Martinez-Alier) et théorie écosocialiste (avec ses pionniers comme James O’Connor ou Michael Löwy) – au sujet de cette synthèse, voir la préface de Timothée Parrique dans ibid.
  9. ATTAC, Travail, climat: même combat!, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2025.
  10. Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.8, je traduis. Pour une présentation et une discussion de cet ouvrage, voir Alexis Cukier et Sara Marano, « Pour une écologie politique des travailleuses et travailleurs », Critiques, n°930-940, 2025.
  11. Voir à ce sujet, pour la France, le récent ouvrage de François Jarrige, Vert de rage. Deux siècles de luttes environnementales en France, Paris, Editions du Détour, 2026.
  12. Stefania Barca, « Sur l’écologie de la classe ouvrière : un aperçu historique et transnational », Écologie&Politique, n° 50, 2015, p.29.
  13. Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.157.
  14. Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) », p.172.
  15. Voir par exemple Renaud Bécot, « L’environnementalisme ouvrier ou le syndicalisme émancipé du fordisme. Une approche transnationale dans les années 1968 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n°35, 2019, ainsi que l’article sur l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol paru initialement dans la revue Z n°13 puis dans Terrestres, « Lubrizol : la catastrophe n’a pas encore eu lieu ».
  16. Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingt, op. cit., p.187.
  17. Cité dans ibid., p.192.
  18. Ibid., p.301.
  19. Ibid., p.193.
  20. Annie Thébaud-Mony, Politiques assassines et lutte pour la santé au travail. Covid-19, cancers professionnels, accidents industriels, Paris, La Dispute, 2021.
  21. Voir Renaud Bécot, Marie Ghis Malfilatre et Anne Marchand (dir.), Dossier « Santé au travail et santé environnementale : une cause commune ? », Sociétés contemporaines, n°121, 2021.
  22. Voir notamment les travaux de Charlotte Glinel sur les travailleurs forestiers, de Guillaume Mercoeur sur les zones industrialo-portuaires de Fos-sur-Mer et du Havre, de Nils Hammerli sur la « transition énergétique » dans le raffinage pétrolier – et par exemple leurs articles respectifs dans Alexis Cukier, David Gaborieau et Vincent Gay (dir.), Dossier « Travail et écologie », Les Mondes du Travail, n° 29, 2023.
  23. Lorenzo Feltrin, Workers and the World, op. cit., p.4, je traduis.
  24. Ibid., p.221, je traduis.
  25. Voir Alexis Cukier, « Travail vivant et sens écologique du travail », in Marie-Anne Dujarier, Thomas Coutrot et al. (dir), Travailler fait-il toujours sens ?, Toulouse, Erès, 2026.
  26. Je reprends la traduction de l’introduction, « Retour sur le conflit GKN Driveline Firenze », traduit par Élodie Chédikian.
  27. Voir à ce sujet Alberto Prunetti, « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses »
  28. Voir Alexis Cukier, « Usines récupérées et autogestion écologique. Vers une alternative au capitalisme vert ? ».
  29. À ce sujet, voir la « Charte pour des forêts vivantes » du Réseau pour les Alternatives Forestières.
  30. Voir à ce sujet Gaspard d’Allens, Mains basse sur nos forêts, Paris, Seuill / Reporterre, 2019 ; ainsi que le dossier « Forêt : quels futurs ? » de la revue Mouvements.
  31. Voir Charlotte Glinel, « Forestiers et écologistes ? L’alliance de forestiers publics et d’associations environnementalistes dans l’action publique»
  32. Dominique Dell’Armi, Daniel Pons, Ramuntcho Tellechea, « Apports de la psychodynamique du travail aux militants du Snupfen-Solidaires dans leurs pratiques syndicales à l’Office Nationale des Forêts », Travailler, n°18, 2018, p.109.
  33. Voir à ce sujet Stéphane Lelay et Ramuntcho Tellechea, « Contre la destruction néo-managériale des forêts publiques, une coopération symbiotique discrète » et au sujet de l’histoire de la profession, Florent Schepens, Hommes des bois ? Socio anthropologie d’un groupe professionnel, Paris, CTHS, 2007.
  34. Au sujet de ces trois options stratégiques, voir l’introduction dans Alexis Cukier et Paul Guillibert, Découvrir le marxisme écologique, Paris, Éditions sociales, 2025.
  35. Michael Löwy, Etincelles écosocialistes, Paris, éditions Amsterdam, 2024, p.32.
  36. Ibid., p.196. Pour des hypothèses plus précises au sujet d’un scénario impliquant de telles alliances à grande échelle, voir Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution, op. cit., p.120 sq.
  37. Voir les propositions au fil des trois parties de l’ouvrage auquel j’ai contribué : ATTAC, Travail, climat : même combat !, op.cit.
  38. Ateliers Travail et Démocratie, Manifeste pour une démocratie du travail, Paris, La Dispute, 2026.
  39. Alexis Cukier, Le travail démocratique, Paris, PUF, 2018, notamment la conclusion.
  40. Voir mes arguments dans « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale ».
  41. Voir mon article dans Contretemps « Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l’heure du capitalisme des catastrophes ».
  42. Voir notamment, dans Terrestres, Alain Bertho, « La Gen Z face à la corruption du monde ».
  43. Davis Mike, « Who will build the Ark ? », New Left Review, n°61, 2010, p.38, je traduis.

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01.10.2026 à 16:16

« Arrêt total des poisons ! » : retour sur les grèves de 1974 en Martinique

Orian Lempereur-Castelli · Xavier Dolmen

Bien avant la “découverte” de la toxicité du chlordécone, des travailleur·euses agricoles martiniquais·es s’organisaient pour réclamer l’interdiction des pesticides. Dans un entretien, les chercheurs Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli reviennent sur les revendications écologistes de 1974, effacées par la “blanchité et la colonialité du savoir”.

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Texte intégral (7446 mots)
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Depuis quand avons-nous connaissance de la toxicité du chlordécone ? Nombre d’entre nous situeraient probablement le début du scandale à la fin des années 1990, avec la « découverte » de patates douces contaminées en provenance de Martinique au port de Dunkerque. Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli proposent une autre chronologie, en remontant aux luttes sociales menées par les travailleur·euses agricoles martiniquais·es. À partir d’entretiens avec d’ancien·nes ouvrier·ères agricoles et de l’analyse des archives des grèves de 1974, ils montrent que ces dernier·ères avaient déjà conscience d’être empoisonné·es et réclamaient l’interdiction de ce qu’ils et elles désignaient alors comme des « poisons ». Pourtant, cette revendication reste largement ignorée par la gauche radicale comme par les mouvements écologistes. Les deux chercheurs montrent que cet effacement ne relève pas seulement d’un oubli rétrospectif : il est le produit de la blanchité et de la colonialité du savoir.

Leur chapitre, issu de l’ouvrage collectif Mettre l’environnement en gouvernement 1969-1977, dirigé par Arthur Delacquis et Christophe Bonneuil (à paraître aux Presses universitaires de Rennes), est consacré à l’institutionnalisation de l’environnement au tournant des années 1970. Xavier Dolmen travaille sur les pratiques médicales et les représentations de la santé en Martinique. Il est membre du Collectif des Ouvrier·ères Agricoles et leurs Ayants Droits Empoisonné·es par les Pesticides (COAADEP). Orian Lempereur-Castelli est doctorant en sociologie à l’IRIS-EHESS. Ses recherches portent sur les discriminations dans la mort ; il est également militant au Collectif Vietnam Dioxine (CVD).

Entretien réalisé par Quentin Hardy.

Terrestres – En 1974, les ouvrières et ouvriers agricoles de Martinique entament une grève, qui porte à la fois sur les conditions économiques ainsi que sur une revendication demandant l’arrêt total des pesticides. Pouvez-vous revenir sur cet épisode méconnu ?

Xavier Dolmen – L’épisode est en effet méconnu. Lorsque l’on évoque le mouvement social de 1974, on le résume ainsi : le 12 février 1974, les travailleur·euses martiniquais·es entament une grève générale autour de 14 revendications. Le 14 février, les forces de l’ordre abattent Ilmany Sénier, dit Rénor, à Chalvet. Le 16, le corps de George Marie-Louise, un gréviste, est retrouvé sur une plage, mutilé. Le 21 février, un protocole d’accord est signé entre les centrales syndicales, les patrons – en grande majorité békés (blancs créoles descendants de colons) – et le gouvernement français.

Orian Lempereur-Castelli – Il est important de situer ces grèves de 1974 dans l’histoire sociale et coloniale martiniquaise. On préfère donc parler des grèves de 1974, au pluriel et les inscrire dans une histoire longue de l’île. Les archives consultées montrent bien comment dès 1973 les travailleur·euses martiniquais·es de différents secteurs sont mobilisé·es autour de revendications économiques et sociales : augmentation des salaires, traitement à égalité avec la France hexagonale, meilleures conditions de travail… en respect des principes énoncés par la loi de départementalisation de 1946. Les grèves agricoles et manifestations de 1974 s’inscrivent dans l’héritage de l’histoire sociale martiniquaise : des travailleur·euses en grèves qui passent d’habitations en habitations pour convaincre leurs camarades de rejoindre le mouvement. Ainsi, à partir du 17 janvier, les travailleur·euses cessent peu à peu le travail dans le nord de l’île. Le mouvement atteint le sud le 25 janvier, date à laquelle la quasi-totalité des habitations sont en grève. Dès 1973, les autres secteurs (dockers, hôtellerie, banques, lycées, boulangeries…) connaissent eux aussi des grèves perlées, ce qui pousse le patronat à entamer des négociations avec la CGT-M dès le 28 janvier. Face à leur échec, les syndicats actent le principe d’une grève générale le 5 février.

Xavier Dolmen – L’élément nouveau en 1974 est en effet la revendication de l’arrêt total « des poisons ». Le terme désigne dans la bouche des ouvrier·ères plusieurs pesticides dont le nemacur, le mocap ou encore le tristement connu Kepone, introduit en 1972, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone. La dénonciation d’un « poison » n’est pas une exagération. Au contraire, elle reflète un empoisonnement bien concret pour les travailleur·euses : plusieurs sources relatent l’empoisonnement d’une vingtaine d’ouvrier·ères à l’habitation Vivé, au Lorrain, dès la fin 1973. Dans les récits, cet épisode est souvent présenté comme l’un des déclencheurs de la mobilisation ouvrière.

En 1974 est revendiqué un arrêt total « des poisons ». Le terme désigne plusieurs pesticides dont le tristement connu Kepone, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone.

Terrestres – Vous parlez « d’habitations » ou de « béké », à quoi renvoient ces termes en Martinique ?

Orian Lempereur-Castelli – Les premières plantations agricoles, de canne à sucre notamment, remontent au XVIIe siècle dès l’arrivée des Français en Martinique. À l’époque, les colons français esclavagisent leur main-d’œuvre. En 1848, avec l’abolition de la Traite négrière, les travailleurs sont enfin payés, mais cette rémunération est dérisoire. Les colons, eux, sont indemnisés à la suite de la Commission d’abolition de l’esclavage… instituée et présidée par Victor Schoelcher1 ! Avec cet argent, leur contrôle économique sur l’île continue de sorte que leurs descendants, les Békés, sont aujourd’hui les propriétaires des mêmes terres et les descendants des personnes esclavisées travaillent toujours cette terre pour un salaire minime et dans des conditions particulièrement pénibles.

Xavier Dolmen – La structuration de l’économie agricole martiniquaise n’a pas beaucoup évolué depuis la période servile, en témoigne la survivance du modèle de la monoculture de bananes et de canne à sucre en Martinique et en Guadeloupe. Concrètement, le terme d’habitation renvoie non pas simplement à un bâtiment ou à un lieu de production mais à un véritable système de fonctionnement de l’économie coloniale dans les Amériques. Regroupant un ensemble de terres cultivées, de bâtiments de production, de logements d’esclavisé·es ainsi que la demeure des maîtres ou géreurs, l’habitation a permis l’encadrement et l’exploitation centralisés et organisés d’une main d’œuvre non-blanche, meuble, par de grands propriétaires terriens blancs créoles. Il est important de noter que ce système d’exploitation des êtres humains et de la Terre était encadrée par de nombreux textes règlementaires dont le Code Noir dès 1685.

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Terrestres – Il est important de rappeler que la « bananisation » de la Martinique est le résultat d’un projet politique et économique colonial. Vous parlez également de colonialité du pouvoir.

Orian Lempereur-Castelli – La bananisation, que Malcom Ferdinand définit dans son livre S’aimer la Terre, s’inscrit pleinement dans une démarche assumée de « colonisation agricole » proclamée au moins par les soutiens du maintien du système colonial à la fin du XIXe siècle. La monoculture de bananes, instaurée au lendemain de la crise de la canne marquée par la fermeture de nombreuses usines sucrières dans les années 1960 et 1970, est donc évidemment un choix politique. En 1960, le gouvernement français négocie avec les pays européens pour exclure le secteur de la banane du marché commun. Il instaure des quotas : deux tiers des bananes importées dans l’Hexagone doivent venir de Martinique ou de Guadeloupe. En conséquence, en 1965 la Martinique exporte 86 % de sa production vers l’Hexagone. Il faut donc bien l’avoir en tête : malgré nos représentations, la banane que nous consommons en Europe n’est pas un produit antillais. Originaire d’Asie de l’Est, elle est le fruit d’une histoire coloniale bien plus longue qui fit d’elle un fruit cultivé dans les colonies pour leur métropole.

Mme Cabrimol, ouvrière agricole. Photo scannée par les auteurs de la collection d’un militant de 1974 qui a partagé un document personnel.

Xavier Dolmen – Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes. D’un côté, on a une métropole qui organise encore la vie économique, sociale et législative de son ancienne colonie. De l’autre, la Martinique reste un territoire d’exception : cela s’est vérifié avec l’extension de l’autorisation de l’utilisation du chlordécone de 1990 à 1993, ou encore avec le maintien en Martinique et en Guadeloupe du SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti), supprimé en 1968 pour les ouvrier·ères agricoles de l’Hexagone au profit d’un alignement au SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti). Alors qu’en Hexagone les travailleur·euses agricoles gagnent 35,46F par jour en janvier 1974, en Martinique iels ne gagnent que 20 à 28F par jour – parfois moins selon les habitations. Les ouvrier·ères agricoles ne sont aussi embauché·es qu’à la journée, selon le bon vouloir des patrons, les heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées et le travail n’est bien souvent pas déclaré. Aujourd’hui, cela amène de nombreux problèmes pour percevoir une retraite ou faire reconnaître des maladies professionnelles liées aux pesticides par exemple.

Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes.

Terrestres – Vous insistez sur le fait que les ouvrières et ouvriers sont exposé·es quotidiennement à des doses importantes sans protection ni recommandation et que fatalement, cela engendre des intoxications…

Orian Lempereur-Castelli – Effectivement, le moteur de l’action des ouvrier·ères agricoles en 1974 a été leurs conditions de travail dans les bananeraies : des conditions toxiques, dangereuses, injustes au regard de l’égalité citoyenne prônée par la départementalisation de 1946, et déshumanisantes. Ces dernières sont comparées par les ouvrier·ères elles et eux-même à celles de l’esclavage tant leurs droits étaient bafoués. Beaucoup déplorent un travail sans les protections minimales que sont des bottes et des gants alors même qu’étaient manipulés à main nus des produits toxiques dont le Képone-chlordécone. S’y ajoutent la pénibilité d’un travail peu rémunéré au regard des inégalités déjà extrêmement fortes entre l’Hexagone et la Martinique et l’absence de prévention des patrons et gérants d’habitations sur la dangerosité des produits en question.

Xavier Dolmen – Ici comme dans bien des luttes ouvrières ou populaires, la place des femmes dans la mobilisation a été centrale. En effet, si le mouvement de grèves s’est déployé par la rencontre entre d’une part de jeunes militants martiniquais revenus après avoir étudié dans l’Hexagone dans les années 1968 et d’autre part des travailleur·euses de la banane, c’est en grande partie par la mobilisation active de femmes ouvrières meneuses comme Raymonde Cabrimol, dite Man Toy, Josette Bomaré et d’autres femmes dont l’histoire retire le nom. Leur mobilisation fut d’autant plus importante que les femmes étaient bien davantage exposées aux pesticides que les hommes, notamment car ce sont elles qui s’occupaient du transport des régimes de bananes (entre 20 et 50kg pour une cadence minimale de 120 à 150 régimes transportés par jour) et qu’elles participaient, parfois directement avec l’aide de leurs enfants, à l’épandage au pied des bananiers.

Terrestres – Les propriétaires de plantation avaient-ils conscience de la dangerosité des produits chimiques ?

Xavier Dolmen – Tout laisse à penser que les propriétaires connaissaient la dangerosité de ces produits, et notamment celle du chlordécone : en 1968 l’État refuse une première homologation du Képone pour sa trop grande dangerosité pour la vie humaine; au début des années 1970, une étude scientifique menée par le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) conclut à une forte toxicité de plusieurs pesticides dont le Némacur et le Mocap – présents sur les tracts ouvriers de 1974; en 1973, la thèse de médecine du Docteur Martin insiste sur la rémanence dans les sols et dans les corps de pesticides organochlorés comme le chlordécone; en 1975, un accident industriel a lieu à Hopwell dans une usine fabriquant du Képone : l’État étasunien interdit sa production, sa distribution et son utilisation sur son territoire; en 1979, l’OMS classe le chlordécone en cancérigène probable. Et pourtant… Au début des années 1980, la société Lagarrigue, dirigée par Yves Hayot, rachète le brevet de production du Képone pour délocaliser sa production au Brésil, le renommant ensuite Curlone. Difficile, donc, de croire que les grands planteurs ne connaissaient pas la dangerosité des produits employés dans les bananeraies.

Orian Lempereur-Castelli – Mais dans notre travail, on a souhaité déplacer la question pour se placer du point de vue des ouvrier·ères. Que savaient-iels ? Comment ? Certes, ils et elles ne produisaient pas d’études scientifiques mais avaient bien conscience d’utiliser des produits néfastes pour leur propre santé. Iels appelaient ces produits « tête de mort ». Certain·nes de leurs camarades intoxiqué·es devaient se rendre à l’hôpital. Et surtout, iels réclamaient leur interdiction totale. On a qualifié cette connaissance de « corporelle ». Malheureusement, ce type de connaissance a été complètement disqualifié, de sorte que le scandale n’a éclaté qu’au tournant des années 2000 quand des produits gorgés de chlordécone ont été susceptibles d’être ingérés par des hexagonaux… un autre exemple de l’inégale valeur des vies.

➤ Lire aussi | Les pesticides sont un choix, les enfants en meurent・Sophie Chapelle, Laurence Huc, Nolwenn Weiler (2026)

Terrestres – Votre enquête montre que les mouvements d’extrême gauche d’alors, censés être des alliés, ont été incapables de prendre la mesure des revendications contre les pesticides et de proposer une lecture à la fois anticoloniale et anticapitaliste de la grève.

Orian Lempereur-Castelli – De manière générale, ce qu’on note c’est plutôt un non-traitement de l’actualité sociale martiniquaise : comme s’ il ne s’y passait rien. Lorsque les grèves atteignent les colonnes des journaux, on observe deux traitements. D’une part, les journaux les plus mainstream comme France-Antilles n’évoquent les grèves que sous l’angle sécuritaire. Comme pour de nombreux mouvements sociaux en hexagone, les revendications des grévistes ne sont même pas évoquées. D’autre part, dans les journaux d’extrême gauche, la demande d’arrêt d’utilisation des pesticides est complètement ignorée au profit de mots d’ordres anticapitalistes ou anticoloniaux.

Pour des raisons différentes chez les gaullistes ou à l’extrême gauche, la voix des travailleur·euses agricoles est donc systématiquement effacée. Cette incapacité des mouvements d’extrême-gauche à écouter les ouvrier·ères agricoles est particulièrement marquante avec la une de Combat Ouvrier. Le journal trotskiste réalise un dossier spécial sur les grèves. En première page, il place une photo des manifestations du 12 février à Fort-de-France sur laquelle on aperçoit une banderole qui dit : « Non au Némacur ». À aucun moment dans le dossier cette revendication n’est explicitée, comme si la revendication n’existait pas… C’est pour cette raison qu’on parle d’une production de l’ignorance. C’est un concept intéressant qui souligne que plus qu’une absence de savoir, l’ignorance est une situation sociale qui résulte de la destruction ou l’occultation délibérée de la connaissance. Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticides au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.

Terrestres – Que vous inspire ce rendez-vous manqué au regard des luttes contemporaines et de l’importance de réussir à transformer l’écologie pour qu’elle devienne effectivement décoloniale ?

Orian Lempereur-Castelli – Notre article a une résonance particulière avec nos propres expériences militantes et ça le rend très actuel. En tant que militant au collectif Vietnam Dioxine, je suis toujours frappé par le manque de considérations de nos luttes antiracistes de la part des mouvements écolo. Pourquoi les grévistes de 1974 n’entrent-ils pas dans le panthéon des luttes écolo ? Pourquoi l’écocide dû à l’Agent Orange au Vietnam est si peu connu ? Les mouvements écologistes auraient beaucoup à apprendre des luttes pour l’indépendance et plus largement des mouvements antiracistes. On espère que notre texte permettra de montrer que les luttes pour l’émancipation sont des luttes écologiques.

Xavier Dolmen – Les luttes anticoloniales, anti-impérialistes et décoloniales restent encore trop souvent à la marge de l’écologie politique française. Pourtant, notre article montre bien que les questions environnementales, sociales et coloniales sont profondément intriquées pour peu que l’on déplace le regard et que l’on arrête de séparer les humains du reste du vivant. Le mouvement de grèves de 1974 et la non prise en compte de la revendication anti-pesticides apparaissent ainsi non seulement comme un moment clé dans l’histoire de l’emprisonnement des Martiniquais·es au chlordécone et à l’imposition à ces dernier·ères d’un environnement toxique, mais aussi comme un cas significatif de ce que Malcom Ferdinand nomme la double fracture : d’un côté il y a une fracture environnementale, c’est à dire une opposition entre humains et non humains, de l’autre une fracture coloniale qui oppose colons et colonisé·es, sans jamais que soient pensés ensemble exploitation de l’être humain, des animaux et des écosystèmes. Bien que l’on observe, dans le champ militant de l’écologie politique française, une visibilité lentement grandissante des luttes décoloniales et de quelques groupes (presque exclusivement de l’Hexagone !), on observe tout de même encore des phénomènes d’exclusion ou de marginalisation de ces groupes minoritaires, en témoignent les violences racistes subies par ma camarade militante Lilith, lors du festival des Résistantes en août 2025. Un travail en profondeur reste encore à mener pour que soit adopté le prisme de l’écologie décoloniale. Je pense qu’il sera fait lorsque l’on n’aura plus besoin de ce qualificatif et que l’écologie sera par défaut décoloniale.

Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticide au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.

Terrestres – Quelles leçons politiques tirez-vous de l’usage du chlordécone aux Antilles françaises ?

Orian Lempereur-Castelli – Avec mes travaux de recherche doctorale, je constate que les discriminations se poursuivent dans tous les aspects de la vie, même dans la mort. En tant que militant antiraciste, je rencontre des enjeux similaires à ceux qui concernent le chlordécone  : absence d’indemnisation des victimes, traitement exceptionnel pour des territoires colonisés. Au fondement de chacune de ces situations, on retrouve donc le système colonial qui trie, hiérarchise et exploite les vies. Au fond, le chlordécone n’est qu’une illustration du système colonial. Sans changements structurels on sera malheureusement confronté à de nouveaux empoisonnements. En conséquence, la principale leçon politique qui vaille est celle de la nécessité de l’organisation collective, et en priorité autour d’organisations antiracistes, anticoloniales.

Xavier Dolmen – C’est au cours de notre recherche que j’ai rejoint la lutte contre le chlordécone et les empoisonnements coloniaux. Martiniquais et Marie-galantais ayant grandi en banlieue parisienne, je n’avais que vaguement connaissance de la pollution au chlordécone. C’est par un travail de recherche sur archives, de lecture et par entretiens avec des ouvrières et des militants de l’époque que j’ai pris conscience de l’ampleur de ce scandale sanitaire et de ses impacts concrets. J’ai aussi pu observer que la condition toxique détermine les rapports au corps, à la Terre et à la santé des Martiniquais·es : on parle ainsi d’un phénomène total en ce qu’il affecte tous les aspects de la vie sociale.

Le scandale du chlordécone est un parfait exemple de ce qu’est la colonialité : les rapports de pouvoirs hérités des débuts de l’arrivée des colons français sur l’île, s’ils ont évolué dans leur forme au cours des siècles, n’ont en vérité pas changé dans le fond. Ces rapports de pouvoir entre une métropole et ses colonies, mais aussi de classe socio-ethnique entre ses habitant·es békés possédant·es et ses habitant·es majoritairement nèg, tristement héritier·ères de la Traite et dépossédé·es, se reproduisent et se perpétuent. Ce sont ces rapports qui ont conditionné l’empoisonnement. Pour une pleine réparation de l’empoisonnement massif commis, il me semble qu’il est nécessaire d’entreprendre une décolonisation du système économique, social et politique par une reconstruction populaire et collective.

Pour approfondir, vous pouvez consulter cette carte réalisée par les auteurs qui permet de se représenter l’ensemble des acteurs impliqués dans ces grèves (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Espace des mobilisations des grèves ouvrières de 1974 en Martinique (Version 2)”, 2026) et cette chronologie de 1972 avec l’introduction du Kepone jusqu’aux grèves de 1974 (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Chronologie des grèves de 1974 en Martinique”, 2026).

➤ Lire aussi | Habiter les Antilles à l’heure de l’Anthropocène・Centre des Politiques de la Terre (2025)


Image d’ouverture : ©Archives territoriales de Martinique.

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30.09.2026 à 16:49

Les pesticides sont un choix, les enfants en meurent

Sophie Chapelle· Laurence Huc · Nolwenn Weiler

Des enfants tombent malades, des parents entrent en lutte, et pendant ce temps les pesticides n’en finissent pas de polluer les corps et les milieux. Deux enquêtes majeures dénoncent une situation ahurissante et appellent à des changements radicaux. Entretien croisé avec les autrices, à la veille de la journée de mobilisation internationale “Stop pesticides”.

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Texte intégral (11208 mots)
Temps de lecture : 20 minutes

À la veille de la mobilisation internationale « Stop pesticides » qui aura lieu le 3 octobre autour d’un site Syngenta dans l’Eure et alors que se profile à l’automne l’adoption au parlement européen du « paquet Omnibus X » – une déréglementation sans précédent sur les pesticides – Terrestres s’est entretenu avec les autrices de deux livres essentiels parus ces jours-ci : la toxicologue Laurence Huc, protagoniste et co-autrice avec Marguerite Boutrolle et Sophie Caron du roman graphique Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants (éditions Les Printanières), et les journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, autrices du livre-enquête Pesticides kids (éditions Nouriturfu).

Cloé, Alban, Sabine, Ophélie, Lubin… C’est au plus près des enfants malades ou en rémission et de leurs parents en deuil ou en lutte, que Laurence Huc, Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle enquêtent depuis de nombreuses années. Leurs deux livres s’accordent sur un constat effroyable : derrière des drames familiaux se déroulant souvent à bas bruit, c’est la santé des enfants qui est sacrifiée par l’usage massif de pesticides et par l’inaction de l’État, d’une partie du corps médical et du monde scientifique. La France est l’une des premières utilisatrices de pesticides en Europe avec 300 substances actuellement autorisées. Résultat : dans l’hexagone ou les Antilles, les corps et l’environnement sont si massivement contaminés que l’on retrouve des pesticides partout dans les eaux, dans les nuages, et même dans les premières selles des nouveaux nés.

C’est sur cet état des lieux que s’ouvre Pesticides kids, dont les chapitres plongent parmi les victimes et les associations réduites à enquêter elles-mêmes avant de s’intéresser aux soignant·es, aux politiques et aux agences étatiques. Quant à Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, on suit en dessins Laurence Huc dans son action auprès des familles ou dans les colloques scientifiques, en passant par les auditions au Parlement ou par la cauchemardesque séquence Duplomb.

Partout, « la mise en évidence de la responsabilité des pesticides dans les maladies des enfants requiert décidément un certain courage » ainsi que le formulent Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler. Le tableau est sombre… mais les choses bougent et de nouvelles alliances se profilent. Tour d’horizon dans un entretien croisé.

Entretien réalisé par Emilie Letouzey.


Terrestres – Vos deux livres se recoupent de multiples façons, mais ils sont issus de deux démarches différentes, l’une scientifique et l’autre journalistique. Qu’apportent-ils dans le contexte actuel ?

Sophie Chapelle – Avec Pesticides kids, nous voulions rassembler dans un livre-enquête d’une part les connaissances scientifiques sur la question des pesticides, leur impact sur la santé des enfants et les alertes lancées, et d’autre part les témoignages des familles en métropole et dans les Outre-mer qui se heurtent soit au silence, soit au mépris de l’État. Le travail de Laurence Huc dans son roman graphique Pesticides est complémentaire car il montre ce qu’on peut vivre de l’intérieur en tant que scientifique lorsque l’on se heurte à ces graves défaillances de l’État.

En effet, les liens entre pesticides et cancers pédiatriques, malformations congénitales ou troubles du neurodéveloppement ne sont plus seulement établis par les scientifiques mais sont également reconnus par l’État lui-même, qui a créé en 2020 un Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Ce fonds est basé sur une liste de pathologies identifiées comme pouvant être en lien avec l’exposition professionnelle des parents et les conséquences possibles sur les enfants in utero. L’État reconnaît mais fait tout pour dissimuler.

Nolwenn Weiler – La complémentarité, c’est aussi que des scientifiques alertent les journalistes, et que des journalistes vulgarisent et relaient : Laurence fait partie des lanceurs et lanceuses d’alerte qui alimentent notre enquête et notre travail de journalistes depuis plusieurs années. Son parcours illustre ce que la « construction de l’ignorance » implique dans le quotidien des scientifiques ; de notre côté, on montre les conséquences très concrètes pour les familles frappées par des cancers pédiatriques et autres pathologies. Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides et lui permettent de continuer à produire des molécules utilisées à très large échelle.

Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides.

Nolwenn Weiler

Laurence Huc – C’est avec le « cluster » de Sainte-Pazanne, un village de Loire Atlantique de 2700 habitants où 25 enfants sont atteints de cancers depuis 2015, ou encore avec Ophélie, la maman de Lubin, un enfant atteint de cavernome portal (une maladie congénitale rare), exposée pendant sa grossesse à pas moins de 108 produits phytosanitaires, que j’ai constaté l’absence de prise en compte des causes environnementales des maladies d’enfants. En commençant à travailler sur la BD, je pensais donc qu’il s’agirait de raconter l’histoire de ces familles. Mais l’éditrice m’a convaincue qu’il est important de raconter ce que cela signifie d’être percuté·e dans sa pratique ou d’interagir avec des agences étatiques en tant que scientifique. Contrairement à Sophie et Nolwenn, je ne pouvais pas aller interroger les agences de santé, le personnel de l’ARS ni même des oncopédiatres : leur enquête journalistique permet cet élargissement précieux.

Plus généralement, au-delà de la question des pesticides, je travaille sous un angle plus global de santé environnementale – car il n’y a pas que les pesticides, loin de là ! – et j’ai voulu montrer toute la complexité de la production de preuves.

© Laurence Huc et Marguerite Boutrolle, éditions Les Printanières, 2026

Terrestres – Dans vos livres, il est question du « cancer backlash » : vous expliquez que, alors qu’il était admis jusque dans les années 1970 que le cancer est une maladie environnementale, il y a eu un retournement au tournant des années 80. Aux États-Unis notamment, le lobby industriel a imposé l’idée que le cancer serait d’origine génétique, ou la faute à pas de chance (ou au hasard). Les causes environnementales ont été sciemment invisibilisées – alors même qu’on estime que 90% des cancers sont liés à une exposition environnementale à des polluants.

Laurence Huc – C’est l’objet de mon mémoire en philosophie des sciences : dans les années 60 il était en effet admis que le cancer était une maladie environnementale1. En biologie et en toxicologie, on arrivait expérimentalement à provoquer des cancers en exposant à des cancérigènes. Et quand on regarde la littérature scientifique, les questions étaient posées comme ça. Les liens de cause à effet étaient admis par les scientifiques2. Et puis dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Car la génétique promettait de caractériser toutes les maladies : le diabète, les troubles neurodégénératifs, les troubles immunitaires et les cancers.

Pour les cancers, un grand nombre de gènes ont de fait été identifiés : à partir du moment où ces gènes-là deviennent « mutés » et ont une séquence altérée, cela conduit à des cancers. Les années 70, c’est aussi l’essor de la chimie, et en particulier de l’agrochimie dont les lobbies ont beaucoup financé les études génétiques : les scientifiques se sont retrouvés à focaliser sur les gènes responsables du cancer et à moins documenter les causes exogènes des cancers, voire plus du tout. Résultat, quand on regarde les publications sur le cancer à partir des années 80, il y a si peu de papiers sur les causes exogènes qu’on se dit logiquement que le cancer est une maladie génétique.

Dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Résultat : le cancer apparaît comme étant une maladie génétique.

Laurence Huc
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Terrestres – Il y a un parallèle frappant avec le traitement du changement climatique…

Laurence Huc – Organiser les financements pour orienter la recherche est une stratégie connue : c’est une des formes de production culturelle de l’ignorance, l’agnotologie. On retrouve en effet les mêmes mécanismes pour le changement climatique ou le tabac. Les recherches sur l’épigénome se poursuivent de façon très pointue, mais on ne se pose pas la question de savoir pourquoi le gène va être tout à coup altéré. On sent bien que sur le plan épistémologique, il y a un vide.

Et c’est là qu’intervient la notion de hasard (en anglais random ou bad luck comme le formulait une publication de 2015), où malgré les expositions ultra documentées aux cancérigènes dans notre environnement, on explique que c’est le hasard qui va faire que la séquence d’un gène va soudainement changer. Ce qui exclut toutes les connaissances sur les substances qui s’intercalent à l’ADN, qui provoquent du stress oxydant ou encore qui perturbent le métabolisme énergétique – parmi plein d’autres mécanismes.

On assiste à un déni bien ancré dans les communautés scientifiques. En tant que scientifiques, on est minoritaires à travailler sur les facteurs exogènes. L’unité INSERM de Rennes où je travaille est la seule unité INSERM en France entièrement dédiée aux recherches sur « santé-environnement-travail ». Et il ne s’agit pas d’une unité parisienne majeure. Parmi les cancéropôles, qui sont des regroupements de plusieurs laboratoires réparties sur un territoire donné, très peu sont pourvues d’une thématique environnement.

Et quand on intervient en rappelant qu’il faut faire attention aux substances cancérigènes, on passe pour des militants écolos. Alors que les présentations des autres collègues sont tellement hors-sol que le décalage m’est personnellement insupportable.

On se retrouve donc avec une recherche qui sert les intérêts privés afin qu’il y ait toujours plus de médicaments. Énormément d’équipes travaillent sur les cancers d’enfants mais elles ne questionnent jamais ce qu’est un cancer d’enfant. Et pourtant : hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.

Mais les recherches restent sur leur sacrosaint « alcool, tabac et manque d’activité physique ». Lorsqu’un enfant déclare un cancer à deux ans, n’est-il pas complètement inadéquat et indécent d’agiter ces facteurs ? Certains soignants nient complètement cette réalité-là. Des oncopédiatres de La Société Française des Cancers de l’Enfant ne veulent pas entendre parler des causes exogènes des cancers, ce qui bloque la recherche sur les aspects uniquement cliniques. C’est évidemment important de trouver des traitements mais ignorer la prévention est une grave erreur.

Hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.

Laurence Huc
© Laurence Huc et Marguerite Boutrolle, éditions Les Printanières, 2026

Sophie Chapelle – Ce cancer backlash se nourrit au quotidien de phrases assassines chez nos politiques. De la ministre de l’agriculture Annie Genevard disant qu’il faut cesser l’amalgame entre les cancers et les pesticides à Marine Le Pen qui affirme qu’il n’existe aujourd’hui aucun lien entre les causes environnementales et les cancers de l’enfant ou Laurent Duplomb, qui n’a cessé de répéter que ces cancers sont essentiellement liés aux comportements individuels et non aux pesticides.

Des médias tentent aussi de discréditer les scientifiques documentant la catastrophe. C’est le cas de la journaliste Géraldine Woessner, rédactrice en chef du Point, qui ose affirmer lors d’une audition à l’Assemblée nationale en mars 2026 pourtant consacrée à l’information scientifique : « la méthodologie de l’Inserm, c’est six personnes qui se sont cooptées et qui ont travaillé ensemble pendant quelques mois ». Or, elle fait ici référence à une revue de littérature sur les liens entre pesticides et santé où 15 expert·es nommé·es par le gouvernement ont analysé plus de 5 000 documents scientifiques ! Et pourtant les propos de Géraldine Woessner, qui n’a pas été contredite à l’Assemblée, circulent sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

➤ Lire aussi | Cancers et causes environnementales : pourquoi moi ? Pourquoi nous ?・Collectif (2024)

Terrestres – En vous lisant, on apprend avec stupéfaction que le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), cette instance où siègent le Ministère de l’agriculture, la MSA (Mutualité sociale agricole), une organisation professionnelle des pesticides ou une association de victimes, fait appel contre une jeune victime qui sollicitait une indemnité ? Pouvez-vous y revenir ?

Sophie Chapelle – Le FIVP est assez invisible puisque l’État fait tout pour qu’il ne soit pas connu. Mais depuis sa création en 2020, une liste de pathologies est établie : concernant les enfants, il s’agit des leucémies et tumeurs cérébrales pour les cancers pédiatriques, des hypospadias et fentes labio-palatines pour les malformations congénitales, mais aussi – c’est trop peu connu – des troubles du neurodéveloppement. Il faut absolument faire savoir tout cela : de nombreux parents pourraient alors faire un lien entre leur histoire familiale et l’exposition aux pesticides lors de la grossesse.

Rappelons que sur les 3000 victimes reconnues et indemnisées depuis 2020, il y a seulement 20 enfants. Ce faible nombre peut devenir un argument pour les défenseurs des pesticides : « Regardez, il y a si peu d’enfants concernés ! ». Mais si ce nombre est si bas, ce n’est pas que les victimes n’existent pas, c’est que l’État fait tout pour minimiser et multiplier les obstacles à leur déclaration. C’est pourquoi dans Pesticides kids, nous avons insisté sur les difficultés rencontrées par les familles pour faire reconnaître les maladies de leurs enfants. Beaucoup ne savent même pas que le Fonds existe, et quand elles constituent un dossier, les difficultés sont incommensurables. Sabine Grataloup, maman du jeune Théo, exposée au glyphosate pendant sa grossesse, a dû rassembler plus de mille pages avec de nombreuses études scientifiques qu’elle a traduites en français. C’est un travail de combattante qui exige une détermination monumentale, alors qu’elle s’occupait de son enfant malade.

Ce Fonds, où siègent des représentants de l’État, des chercheurs, Phytéis le représentant des vendeurs de pesticides et une (seule) association de victimes, Phytovictimes, est aujourd’hui presque entièrement financé par les taxes sur les ventes de pesticides. C’est à dire par l’extension de l’empoisonnement.

Si le nombre d’enfants reconnus comme victimes est si bas, c’est que l’État fait tout pour multiplier les obstacles à leur déclaration.

Sophie Chapelle

Nolwenn Weiler – Alors que beaucoup de scientifiques, dont Laurence, ont accepté de nous rencontrer et de partager leurs travaux, cela a été plus compliqué du côté des oncopédiatres. Jacques Grill, spécialiste des tumeurs cérébrales à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif, est le seul oncopédiatre qui a accepté de répondre à nos questions. Il nous expliquait que dans la formation des oncopédiatres, la place de la génétique et du hasard est extrêmement forte. La plupart de ses collègues évacuent les causes environnementales pour se focaliser sur le hasard ou les prédispositions, alors même que, dit-il, « les cas héréditaires ne représentent que 10% des cancers pédiatriques ».

Tout cela est notamment lié au financement des recherches qui favorisent les sujets liés à la génétique, et orientent ensuite l’enseignement médical. S’intéresser à l’environnement relève d’une démarche personnelle, souvent réalisée après les études. Il y a un espoir du côté des jeunes médecins qui s’impliquent et qui vont à contre-courant de leur formation et de leurs certitudes.

Laurence Huc – Les connaissances scientifiques sont là, il y a consensus, il y a des expertises collectives, des études internationales validées, la reconnaissance des maladies professionnelles : tout cela est acté. Même s’il existe des scientifiques qui nient et demandent encore des études pour avoir la certitude que l’acétamipride est toxique par exemple. Pour moi, on n’en est plus là et c’est cela que j’ai voulu raconter.

Quand j’interviens sur le terrain, je dis bien, en tant que toxicologue, que le plus grand cancérigène, c’est l’inaction politique.

En 2017, j’ai formulé des alertes scientifiques par rapport aux pesticides SDHI [une famille de 11 substances fongicides] et à cette époque on avait encore quelques députés, y compris macronistes, qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.

En 2017, on avait encore quelques députés qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.

Laurence Huc
© Laurence Huc et Marguerite Boutrolle, éditions Les Printanières, 2026

Pour en revenir au Fonds d’indemnisation pour les victimes des pesticides (FIVP), à partir du moment où il y a leucémie, ou bien une exposition professionnelle de l’un des deux parents, la maladie est reconnue de façon automatique. Mais le FIVP poursuit systématiquement en cassation quand de nouveaux liens avec une maladie pourraient être établis, par exemple avec une malformation rare. Le cas d’Ophélie et de Lubin n’est pas isolé. Est-ce que c’est dû aux manques de moyens pour financer toutes ces maladies rares ? Je ne sais pas. Mais le fait que le FIVP s’attaque à la science est assez perturbant. Dans le cas de Lubin, les experts du FIVP ont jugé « peu probables » les liens entre l’exposition à 108 substances pesticides pendant la grossesse et la malformation congénitale avec laquelle l’enfant est né. Quand on connaît le caractère toxique pour le fœtus de beaucoup de pesticides, l’effet cocktail, et la période de vulnérabilité qu’est la grossesse, c’est assez affligeant de voir toutes ces connaissances non mobilisées et la conclusion que le lien n’est pas établi.

Il y a aussi un mélange des genres entre des intérêts communs publics et des intérêts privés. Un exemple : dans le procès porté par l’association Justice pour le Vivant, qui a condamné l’État à revoir les autorisations de mise sur le marché en prenant en compte les connaissances scientifiques disponibles, l’État demande un pourvoi en cassation aux côtés de l’organisation des professionnels des produits chimiques agricoles Phytéis.

Nolwenn Weiler – Le fait que les victimes soient visibles met des visages sur la catastrophe. Et c’est comme si l’État ne souhaitait pas que ces visages soient trop nombreux. Si un trop grand nombre de victimes sont reconnues, le budget lié aux versements des indemnités va être de plus en plus élevé. Mais en plus, avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…

Au départ, quand le FIVP a été mis en place, il était par exemple question d’inclure les riverains. Au fur et à mesure des discussions, seuls les professionnels ont été retenus comme pouvant saisir le Fonds. Récemment, le cap des 1000 victimes reconnues en une seule année a été passé. Mais d’après le collectif des victimes des pesticides de l’ouest, il est désormais question de baisser les indemnisations dont chacun bénéficie, plutôt que d’augmenter le budget du FIVP.

Avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…

Nolwenn Weiler
© Laurence Huc et Marguerite Boutrolle, éditions Les Printanières, 2026

Terrestres – Les mesures à prendre pour faire cesser les ravages des pesticides sont énormes. Cependant, imaginer un pays sans pesticides est un objectif plus atteignable à court terme qu’un pays sans pétrole, alors pourquoi rien n’est fait ?

Nolwenn Weiler – Dans les années 2010, il y a eu une croissance de l’agriculture bio, en termes d’installation et de consommation. Mais cette période a été suivie d’un violent retour de bâton, avec des arrêts brutaux de financements et des choix de répartition de la PAC à l’opposé du soutien à l’agriculture bio qui représente seulement 10% de la surface agricole utile3. Alors que même au niveau purement économique, c’est financièrement beaucoup plus stratégique de soutenir cette agriculture-là, puisque l’agro-industrie coûte extrêmement cher : ce sont des productions sous perfusion d’argent public4. Si on enlève les aides, des entreprises entières s’écroulent car elles ne sont pas viables.

L’agriculture conventionnelle coûte également extrêmement cher aussi en coût de dépollution de l’eau – plus d’un milliard d’euros par an. De nombreux élus locaux commencent à paniquer : il y a des endroits où l’on ne peut plus boire l’eau, où elle est interdite pour les femmes enceintes et les enfants. Il faut alors en acheter : on revient à la corvée d’eau. C’est quand même surréaliste de ne plus pouvoir boire l’eau du robinet… Il y a enfin le coût énorme en termes de santé, c’est d’ailleurs pour cela que des mutuelles se mobilisent et demandent une sortie progressive du modèle dépendant des pesticides.

Mais cet arrêt impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises qui les commercialisent : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.

L’arrêt des pesticides impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.

Nolwenn Weiler

Sophie Chapelle – 82% des agriculteurs et agricultrices qui aujourd’hui utilisent des pesticides disent qu’ils seraient prêt·es à s’en passer si les règles étaient les mêmes pour toutes et tous. En février dernier, une étude de l’INRAE menée sur 10 ans dans des systèmes de grande culture conventionnels a montré qu’il était possible de produire sans pesticide en restant productifs tout en assurant un revenu décent aux agriculteur·ices5. Les travaux menés depuis 2010 dans le cadre du dispositif DEPHY sont aussi inspirants : les 2000 agriculteur·ices engagé·es dans ce réseau ont réussi à réduire les usages de pesticides grâce notamment aux groupes de discussions mis en place entre pairs. Si la transition est actuellement impossible, c’est parce que les gouvernements successifs n’ont pas cessé de favoriser l’agro-industrie et de ratifier des accords de libre-échange qui mettent le monde agricole dans une situation de concurrence internationale intenable.

Laurence Huc – Pourquoi ces recherches de l’INRAE ou les expertises de l’INSERM n’ont-elles pas de retentissement sur les Ministères de l’agriculture, de la santé et de l’environnement ? Il y a un dysfonctionnement sur le plan institutionnel. Cela fait très longtemps que des rapports de l’INRAE ou de l’ANSES avertissent des problèmes sur le glyphosate ou les néonicotinoïdes mais ne sont pas pris en compte6.

Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets. On est très en retard sur la prise en compte des pesticides dans la pollution de l’air : dans les années 1980, les pesticides ont été exclus des molécules préoccupantes à rechercher dans l’air. Ils ne font donc pas l’objet d’alertes, et on est en retard sur les risques pour les riverains lors des épandages : tout se fait sur la base du volontariat et il n’y a aucun seuil sanitaire établi à ce jour. De même, l’effet cocktail n’est toujours pas pris en compte pour évaluer la toxicité des pesticides. Pour les hydrocarbures, les dioxines ou les PFAS, même si on n’évalue pas l’effet cocktail, maintenant, on prend au moins en compte la somme de toutes ces familles-là pour évaluer les niveaux de contamination. Mais sur les pesticides, on ne le fait pas du tout.

Tout cela est le résultat de l’intervention des grands groupes industriels et de leurs lobbies, qui étaient très présents lors de la mise en place des politiques publiques censées nous protéger. 

Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets.

Laurence Huc
© Laurence Huc et Marguerite Boutrolle, éditions Les Printanières, 2026

Terrestres – Vos deux livres portent essentiellement sur la situation en France, mais évoquent les ravages du chlordécone aux Antilles ou ceux des « agrotoxiques » au Brésil, comme les appelle la géographe exilée Larissa Mies Bombardi, qui parle de « colonialisme chimique ». Qu’en est-il de la dimension internationale ? Est-ce que le commerce global de pesticides n’est pas une difficulté supplémentaire, sachant que même si on interdit une molécule quelque part, elle ne disparaît pas si est employée ailleurs ?

Nolwenn Weiler – Dans Pesticides kids, on a voulu dire la violence coloniale dans cette pollution du corps des enfants, terrible aux Antilles notamment. Dans ces îles, les ravages du chlordécone sont documentés et des mobilisations existent parmi les victimes, chercheurs et médecins. Leur travail nous a permis de raconter une partie de cette histoire.

Le fait qu’il existe des cancers d’enfants doit en soi être une alerte. Mais si on regarde dans les Suds, les niveaux d’alerte sont ahurissants. Les travaux de Larissa Mies Bombardi documentent pour le Brésil – premier importateur de néonicotinoïdes français – les malformations et le nombre de cancers, ainsi que l’âge extrêmement précoce des enfants concernés. On peut supposer, vu l’ampleur des ravages dans ces pays, que si les corps des enfants des pays colonisés comptaient autant que ceux de la métropole, les alertes auraient été entendues beaucoup plus tôt.

Notons que des liens internationaux peuvent aussi exister à travers les victimes. Par exemple lors du procès Monsanto, Sabine Grataloup, maman du petit Théo, né avec une grave malformation de l’œsophage, raconte qu’elle a bénéficié des recherches qui ont été faites en Argentine pour prouver les dommages sur son propre enfant.

➤ Lire aussi | Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie・Celia Izoard (2020)

Sophie Chapelle – Lors des débats dans l’hémicycle, on nous répète sans cesse que les pires substances ne sont aujourd’hui plus utilisées. Mais le débat est très mal posé puisque ces substances-là persistent dans l’environnement de façon considérable. Le cas du chlordécone, interdit en France alors qu’il était produit et exporté aux Antilles, est effarant. L’étude Timoun, qui suit plus d’un millier d’enfants et de mères en Martinique, montre à quel point les cordons ombilicaux sont imprégnés de chlordécone alors qu’il est interdit aux Antilles depuis 1993 (depuis 1990 en France hexagonale). Le sang maternel, le lait maternel sont contaminés. On demande donc aux populations sur place de vivre avec cette pollution, de la subir et de se responsabiliser à l’échelle individuelle. Alors que ce sont des choix politiques qui ont été faits voilà plusieurs décennies, dont enfants et parents paient aujourd’hui le prix. C’est d’une violence incroyable : cela fait des décennies qu’on sacrifie des populations sur l’autel de la seule compétitivité.

L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine. Je pense aussi à l’Indonésie qui fait partie des pays les plus consommateurs de pesticides, en volumes comme en quantité à l’hectare.

L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine.

Sophie Chapelle

Laurence Huc – Il faudrait revoir tous nos modes de production et de consommation. J’ai fait du terrain sur l’usage des pesticides en Tanzanie : j’ai vu des enfants jouer avec les coupelles utilisées pour répandre les pesticides, qui sont par ailleurs répandus sans réelle protection. Les conséquences sont flagrantes, mais aucune cohorte épidémiologique ne couvre les pays du Sud : on n’y documente pas l’exposition et la survenue des maladies.

Les pesticides sont massivement utilisés pour produire du thé, du café et du chocolat, que les gens intoxiqués sur place ne consomment pas mais qui sont exportés dans les pays occidentaux. Des productions coloniales donc, de même que les fleurs comme les roses de la Saint Valentin, produites en Tanzanie ou au Kenya. Nous n’accepterions pas des productions qui exigent autant de pesticides. Les populations du sud subissent la pollution de la production et ensuite celle des déchets toxiques que les pays « riches » exportent.

Terrestres – Le 3 octobre prochain a lieu une journée de mobilisation contre les pesticides ; cet automne, le catastrophique projet de loi OMNIBUS sera discuté au parlement européen ; au printemps prochain auront lieux les élections présidentielles. Comment voyez-vous ces échéances ?

Nolwenn Weiler – J’observe une vivacité du mouvement social, qui est plein d’une énergie et d’alliances très nouvelles : l’implication des soignants, l’existence de liens forts entre le milieu agricole et les malades, tout cela a émergé ces dernières années avec le travail remarquable de certaines associations.

Pour l’échéance présidentielle, des Mutuelles mobilisées pour la Santé planétaire (plusieurs millions d’assuré·es) sollicitent les candidats à la présidentielle pour leur demander leur position sur les pesticides.

Sophie Chapelle – On peut s’attendre à une dynamique importante le 3 octobre : ce mouvement social est en effet très fort, il réunit des paysannes et des paysans – qui font partie des premières victimes comme les enfants –, des militant·es issu·es notamment des Soulèvements de la terre, ainsi que le monde des soignants et le monde de la recherche : avec la proposition de loi Duplomb, on a vu le Conseil national de l’Ordre des médecins monter au créneau, on a vu 22 sociétés savantes médicales se positionner très clairement contre.

Cette opposition ne se manifeste plus seulement avec des tribunes ou des pétitions mais aussi dans la rue, avec des mouvements comme Cancer Colère, qui essaime partout en France. On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes et l’écart grandissant entre les connaissances scientifiques et les décisions politiques.

On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes.

Sophie Chapelle

Laurence Huc – Une autre manière de se ressaisir de la démocratie, ce sont les instituts citoyens ou éco-citoyens qui bourgeonnent à plein d’endroits. Avec l’ICREPSE, né à Sainte-Pazanne, qui est dédié à la santé des enfants, on a été le deuxième ou le troisième après celui de Fos sur mer et celui de l’Aude. Il y en a désormais un sur la pollution aux PFAS à Lyon, sur la pollution de l’air dans la vallée du Mont-Blanc, un autre encore qui est en train de se former à Lille.

Tous ces instituts naissent du sursaut citoyen face au fait que l’État, en l’occurrence les ARS ou Santé publique France, ne font pas les études environnementales qu’on est en droit d’attendre. Des collectifs citoyens créent leurs propres instituts indépendants pour formuler des questions de recherche et travailler avec des gens compétents pour mener les études. Cela remet la science au cœur de la démocratie.

Sophie Chapelle – Des collectifs de parents se créent, en faisant du porte-à-porte pour sensibiliser et agir en amont sans attendre que les enfants tombent malades, en essayant de mobiliser autour de la prévention. Les collectivités locales peuvent avoir leur rôle à jouer.

Avec Nolwenn, on partage cette même conviction que la santé des enfants peut permettre de renouer le dialogue entre des mondes présentés comme irréconciliables, riverain·es d’un côté, milieu agricole de l’autre. Plusieurs actrices de terrain rapportent qu’aujourd’hui, ils et elles arrivent à échanger avec des agriculteurs sur les pesticides dès lors qu’il est question des enfants.

➤ Lire aussi | Les polluants éternels ne sont pas intemporels・Thomas Le Roux (2023)


Image principale : Annie Sprat sur Unsplash.

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Notes

  1. Le mémoire de philosophie des sciences de Laurence Huc, « Qu’est-ce qu’un cancérigène ? Des îlots de connaissances scientifiques dans de profonds océans de controverses : Cas des pesticides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) », est à retrouver à l’adresse https://hal.inrae.fr/hal-05200619. Voir également les travaux de Robert Proctor et de Samuel Epstein aux États-Unis ou ceux de Mathias Girel en France.
  2. À compter du moment où l’on a commencé à maitriser l’expérimentation animale puis in vitro, la recherche en biologie s’est concentrée sur les tests de multiples polluants pour décrypter leur pouvoir cancérigène. Ces connaissances ont aussi motivé la création du CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) en 1965, chargé de coordonner les recherches sur les cancérigènes, les classer afin de mettre en place des mesures de prévention majeures.
  3. Voir « Évolution des fermes et des surfaces bio ou en conversion » (Agence Bio, chiffres publiés en 2026).
  4. En l’occurrence 48 milliards d’euros par an selon le bureau d’études Basic, en incluant les exonérations de cotisations sociales et niches fiscales
  5. « Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides », Inrae, février 2026.
  6. La famille des pyréthrinoïdes, par exemple, qui a des impacts en termes de troubles neurodéveloppement chez l’enfant, est traitée par la revue de littérature de l’INSERM en 2021 et a fait l’objet d’une alerte de l’ANSES en 2025.

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