29.10.2026 à 11:06
Sam Allier · Théo Lapière-Bourrély
Face au déferlement technologique, les analyses se multiplient pour comprendre la nature de ces pouvoirs. Répondant à celle du sociologue Irénée Régnauld, qui développe dans “La sommation technologique” une “critique interne à la technocritique”, deux historiens reviennent aux bases de ce courant de pensée et remettent la matérialité des technologies au centre du débat.
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À propos du livre d’Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 2026.
« De même que la plupart des formes d’anti-capitalisme ne sont que des formes d’“altercapitalisme”, ces propositions d’un usage non capitaliste des technologies constituent une forme d’“altertechnologie”. On y prône un usage “autogéré” des technologies qui dépendent des mêmes infrastructures, conservent leur complexité extrême et contribue à la virtualisation et l’artificialisation de la vie. »
Anselm Jappe, Écologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Échappée, 2025, p. 166
« Comme on dit : Esika okoma te, mapata ekweya. “Là où tu n’es pas arrivé, les nuages sont tombés”. Proverbe signifiant qu’on se fait des illusions sur ce qu’on voit de loin. On pense que, là-bas, le ciel touche la terre. »
Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Actes Sud, 2014
En 1975, dans la préface d’un ouvrage d’Ivan Illich qu’il a traduit et édité en France, l’ingénieur Jean-Pierre Dupuy forge le néologisme « technocritique » pour désigner celles et ceux qui « [reconnaissent] que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre à ceux qui s’imaginent en être les maîtres1 ». Ainsi, la technocritique désigne aujourd’hui cette tradition critique, intellectuelle et militante, qui problématise les « tendances inhérentes à la technologie » indépendamment de leurs usages, cosmologies et orientations politiques2. En clair : la technique est politique, elle porte en elle des configurations sociales et politiques particulières.
D’autres affirment au contraire que la « technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent »3 : privée et capitaliste, elle détournerait à son profit la science et l’inventivité technique ; publique, elle servirait le bien commun. Parfois, celleux-là se réclament également de la technocritique parce qu’ils critiquent ses mauvais usages (surveillance, répression, militaire…). Si l’analyse est radicalement différente, un constat est partagé : la fuite en avant technologique est toujours la réponse du capital4. Ainsi, face aux catastrophes politiques (montée des fascismes), environnementales (extractivisme, réchauffement climatique, annihilation du vivant) et sociales (inégalités croissantes, surveillance, militarisation) en cours, la « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte »5 est une « sommation technologique » lancée par les grandes puissances (États, entreprises de la tech).
C’est là-dessus que s’ouvre le livre d’Irénée Régnauld. Après quelques années en tant que chef de produit (Orange), il devient consultant (Cepheïd Consulting, Viatys conseil) et cofonde l’association « technocritique » Le mouton numérique en 20176. En janvier 2025, Régnauld commence une thèse de sociologie : « Penser et appliquer l’intelligence artificielle “éthique” innovation et réflexivité sous la contrainte du marché dans le monde du conseil »7. L’objectif du livre est d’opposer à la perspective d’un « “technofascisme” à la française » (chap. 1), celle d’« une maîtrise démocratique de la conception technologique » (chap. 3). Pour y arriver, Régnauld entend tracer une troisième voie dans la technocritique (chap. 2) entre « un refus total souvent impuissant » (les anti-industriels, les « naturiens », etc.) et « un accompagnement résigné » (accélérationnisme, moratoire, etc.) (p. 12).
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L’ouvrage procède donc en trois temps. D’abord, l’auteur s’inscrit dans l’abondante littérature récente sur le « technofascisme »8 états-unien, en se penchant cette fois sur la France. Il décrit « l’alignement des droites françaises avec le secteur numérique, au service d’un régime de contrôle et de surveillance des conduites » (p. 21) en listant d’abord divers glissements sécuritaires (lois, financements, déclarations…) sous les présidences Sarkozy, Hollande et Macron. Il discute la notion de « technofascisme », critiquant notamment son « déterminisme technique forcené » pour souligner judicieusement que « le technofascisme est un fascisme tout court et que tout fascisme, par définition, travaille avec les outils de son temps » (p. 31). Le chapitre se poursuit sur la présentation des « trajectoires de quelques individus et instituts » (p. 21), comme l’urologue et entrepreneur transhumaniste Laurent Alexandre9 et le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Il donne ensuite à voir les discours de « souveraineté numérique » du Rassemblement National, avant de nous présenter Arthur Mensch, fondateur de notre champion national Mistral AI (et dont on apprend notamment qu’il est le neveu de Laurent Alexandre !). Ce chapitre est le plus intéressant, car la revue de presse présente successivement un certain nombre de discours et de figures symptomatiques (voire caricaturales, et pour la plupart déjà très médiatisées) de la saisie droitière des technologies à des fins autoritaires.
Face à cette tendance fascisante, Régnauld déplore « que s’affirment des positions de rejet de la sphère numérique dans son ensemble » (p. 84) et se propose d’« assume[r] donc ici ce que la situation commande : une critique interne à la technocritique » (p. 17). Pour lui, toute une technocritique, dont l’objectif serait de « tout jeter » ou de « revenir en arrière », se rend coupable d’un « idéalisme radical duquel résulte une forme d’impolitique de la technique » (p. 86)10. Son deuxième chapitre dresse donc un panorama de positionnements présentés d’emblée comme « anti-modernistes » et « réactionnaires, en tout cas incompatibles avec des idéaux d’émancipation » (p. 86). Les deux cas les plus développés portent sur des groupes militants marginalisés : Anti-Tech Résistance (ATR) et Pièces et Main d’Œuvre (PMO). L’analyse proposée ne repose pas sur une enquête, mais sur des citations de sites Internet et d’articles de presse11. Elle consiste surtout en une synthèse de plusieurs textes militants critiques qui ont été adressés à ces deux groupes ces dernières années. Cette méthode conduit à se focaliser sur certains traits polémiques et déjà bien documentés lors de ces controverses : la communication antagonique et l’organisation hiérarchique d’ATR, la « posture crispée » (p. 102) sur le genre et la transidentité de PMO. Régnauld ne va jamais au-delà de ces points pour proposer une analyse des arguments technocritiques de ces deux groupes, mais s’en sert pour les disqualifier. Par exemple, l’idée qu’il est « par principe impossible de se réapproprier les technologies par leur socialisation » est aussitôt écartée car, relayée par ATR, elle ne peut être qu’« une manière d’évacuer le marxisme, et donc la gauche » (p. 93).
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Si Régnauld consacre une dizaine de pages à chacun de ces groupes, le reste du chapitre est plus expéditif : Jacques Ellul a droit à deux pages et demie. Après avoir reconnu en quelques mots que « le penseur a eu du nez » sur « l’auto-engendrement de la technique » et la « fuite en avant » (p. 111), l’auteur préfère insister sur des extraits accessoires de son œuvre, avant de concéder que son argumentaire relève du « cherry picking »12. Ce procédé de disqualification sommaire est récurrent dans ce deuxième chapitre : de la même manière que Jacques Ellul cède à toutes les paniques morales réactionnaires (p. 112), Renaud Garcia essentialise l’humain au même titre que le régime de Vichy (p. 107), Günther Anders signe le mot d’ordre de La Manif pour tous (p. 110) et Hannah Arendt est ramenée à l’« immense » influence du nazi Heidegger (p. 113). Mais, bien sûr, « nous n’en déduirons évidemment pas qu’ils étaient tous nazis » (p. 113)13… Une telle présentation permet à l’auteur de conclure que « les critiques qui appellent au “grand débranchement” ne proposent ni cap ni méthode crédible » (p. 122) et constituent l’un des obstacles principaux à une saisie à la fois pragmatique et (apparemment) radicale des enjeux présents : une « critique émancipatrice des technologies » pour s’orienter vers une « démocratie technique » (p. 139), objet du troisième chapitre.

Dans cette dernière partie, Régnauld se livre à un exercice d’anticipation politique qui part de deux postulats. Premièrement, l’auteur affirme qu’une « critique “émancipatrice” » permettrait à la gauche de tracer « la voie d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique » (p. 141). Deuxièmement, il part du principe qu’il est possible et souhaitable que ce développement technologique soit l’objet d’une « délibération collective », mieux connue sous le nom de démocratie technique. Toute futurologie procède en fixant des invariants : c’est-à-dire des caractéristiques qui ne varient pas entre la société du présent et la société projetée (par ex. croissance démographique, niveau de revenu, législation, etc.). Ici, l’invariant principal (non explicite) est la technologie, et la variable est la méthode de délibération des trajectoires technologiques. La démonstration de cette partie repose sur des exemples théoriques, des représentations imaginées : toujours pas d’enquête, d’exemples concrets ni de quantification. Le résultat de son discours sur le futur est triple14. Idéologique d’abord : il justifie a posteriori des trajectoires techniques déjà engagées. Il n’est jamais question d’interroger la pertinence d’une technologie en soi mais plutôt de chercher à contrer le « “code technique” du capitalisme » (p. 145) en cherchant « comment les luttes démocratiques pourraient traduire des perspectives sociales en codes techniques qui organiseraient ces systèmes » (p. 161). Téléologique ensuite : il participe à faire de la technologie contemporaine et future une condition d’émancipation. Technique : il souhaite « dégager des méthodes permettant [de] choisir et [d’]organiser la conception » (p. 139) des technologies. Méthodes qui ne sont jamais précisés dans l’ouvrage au-delà d’un vague appel à la démocratie technique. Enfin, comme tout discours sur le futur, il est politique. Régnauld assume une position entre « chercheur » et « essayiste » (p. 17), ce qui lui permet, sous couvert de pragmatisme et d’expertise universitaire, de participer au débat public sur la question du numérique, souhaitant œuvrer à « un avenir commun » (p. 18, derniers mots de l’introduction).
Régnauld s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux du philosophe Andrew Feenberg, qu’il s’étonne de voir « étrangement peu lu dans les milieux technocritiques » (p. 143). La chose n’est pas si étonnante puisque pour Feenberg, la technologie est conditionnée « par son rapport à l’environnement social et non par une propriété intrinsèque15 ». En cela, il considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée » (on y reviendra). C’est ce que relevait déjà François Jarrige en 2014, expliquant que la position de Feenberg était « une position prudente, qui fait de l’informatique un outil neutre dont il reviendrait aux acteurs de définir les usages » mais qui « oublie que nous n’avons déjà plus le choix : la nouvelle technologie façonne largement le champ des possibles en recomposant la société et en modelant ses imaginaires16 ».
Régnauld considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée ».
En outre, l’auteur de La sommation adopte (sans le préciser) une définition minimaliste de la technologie, ici réduite au numérique, et de la technocritique comme critique du numérique17. Il se focalise sur quelques innovations (intelligence artificielle, aérospatial) et quelques acteurs (les « technofascistes ») ce qui l’amène à occulter les technologies du quotidien (automobile, engrais, béton, plastique, etc.) ou la maintenance des infrastructures qui pèsent beaucoup plus lourd en matière et en énergie18. Et si Régnauld critique – à raison – les futurologies apocalyptiques des patrons de la tech19, ce n’est pas pour mieux penser la technologie au présent, mais pour y substituer une futurologie de la réappropriation, c’est-à-dire spéculer sur ce que pourrait être une démocratie technique.
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Ce livre illustre donc une manière d’appréhender la technologie que l’on pourrait qualifier d’idéaliste. D’un point de vue méthodologique, cette position repose essentiellement sur des concepts philosophiques autour d’appropriations, usages (et contre-usages) en bout de chaîne, plutôt que sur l’auscultation matérialiste des procédés de fabrication, distribution, alimentation et maintenance des technologies sur lesquelles reposent aujourd’hui la société industrielle. Le principal problème de La sommation est que le livre crée de la confusion là où il prétend clarifier, brouille les lignes technocritiques et stigmatise toute une tradition critique sans démonstration rigoureuse. Il le fait avec une méconnaissance manifeste, car la technocritique de ces dernières années relève non pas d’une « impolitique » et d’un « idéalisme » mais au contraire d’une approche matérialiste de politisation de la technique.
Il est temps de rappeler quelques apports de cette technocritique matérialiste, en s’appuyant sur des exemples concrets issus de la littérature scientifique (histoire environnementale, sociologie des techniques, socio-métabolisme, etc.) : une critique du mythe de la réappropriation, une analyse matérialiste de la technique et le constat de verrous technologiques.

Les critiques de la technique, de certains ingénieurs aux anti-industriels en passant par Jacques Ellul, admettent depuis longtemps que la technique est ambivalente, c’est-à-dire que l’adoption d’une technologie s’accompagne de conséquences positives et négatives. En 1935, deux fonctionnaires français constatent que l’azote s’utilise comme engrais et comme explosif pour conclure « que l’on peut affirmer, sans trop de paradoxe, qu’en définitive, les progrès de la science aboutissent à poser plus de problèmes qu’ils n’en résolvent20 ». Ainsi des chercheurs ont-ils estimé que sur l’ensemble du XXe siècle, l’azote avait permis de nourrir 4 milliards d’individus grâce aux engrais synthétiques (procédé Haber-Bosch), mais était également directement responsable de la mort de 150 millions de personnes par les munitions et les explosifs21. Sur le terrain, les militant·es utilisent ou détournent des technologies (ex. messageries cryptées, réseaux sociaux, etc.) notamment parce qu’iels les estiment plus efficaces dans une lutte devenue incroyablement asymétrique. Par ailleurs, c’est bien parce que la technologie est ambivalente qu’il est si difficile de s’en détacher. En définitive, face aux avantages que les individus et groupes sociaux peuvent – inégalement – tirer de la technologie, une question plus structurante serait : quel est le prix à payer ?22
Affirmer que la technique n’est pas neutre est devenu un tel lieu commun qu’il importe de le clarifier. Comme nous l’avons dit, certain·es pensent que le prix à payer varie en fonction de qui possède la technologie. Le courant technocritique, au contraire, affirme que le prix à payer est largement déterminé par la technologie elle-même. Ainsi, une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées (pour gérer leur construction et assurer leur fonctionnement), inégalitaires (guerres géopolitiques, expulsion de territoire, zones sacrifiées, etc.) et répressives (surveillance des sites, occupation militaire de pays permettant d’assurer l’approvisionnement en matières premières, etc.)23. Autre exemple : une autoroute est conçue pour exclure physiquement et juridiquement tout ce qui n’est pas motocyclette, automobile ou poids-lourd, elle est intrinsèquement une « forteresse, qui ignore les territoires traversés, dédiée à la fluidité du véhicule automobile »24 au mépris d’autres usages de l’espace. Les opposant·es à la Voie Express Rive Gauche à Paris arguaient en 1972 qu’elle relevait de « l’urbanisme le plus anti-démocratique qui soit » notamment car elle « supprime encore un peu plus le libre droit pour tous de disposer de la ville comme on le veut : marcher, se reposer au soleil, s’aimer au bord de l’eau »25. Sans parler des usages autres-qu’humains. Ainsi, selon le courant technocritique, peu importe qui possède ces technologies, elles sont intrinsèquement autoritaires parce qu’elles verrouillent les trajectoires techniques26, constituent des monopoles radicaux27, dépossèdent les travailleur·euses28 et entérinent l’hétéronomie des usager·ères.
Une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées, inégalitaires et répressives.
D’autres postulent au contraire que la technologie est assez neutre pour qu’il soit possible de la reprendre aux mains des capitalistes afin de l’orienter démocratiquement vers de meilleurs usages, alignés avec les enjeux sociaux et environnementaux. Ainsi se formule le mythe de la réappropriation. Ce mythe participe davantage d’une promesse politique orientée vers un futur hypothétique que d’une analyse matérielle de ce qui se joue au présent. L’auteur de La sommation l’illustre parfaitement lorsqu’il admet que « certaines infrastructures critiques comme les centrales nucléaires et les lanceurs spatiaux demandent des formes de centralisation et de contrôle que seul un État peut assurer » ; mais pour tout de suite affirmer que « toutefois, chacune de ces infrastructures peut revêtir de nombreuses formes et une variété d’usages » (p. 169). Résumons : dans le cadre d’une gestion centralisée par un État, une centrale nucléaire peut prendre plusieurs formes (on ne saura pas lesquelles) et servir plusieurs usages (on imagine qu’il veut distinguer les différents usages de l’électricité… retour à l’ambivalence).

L’analyse matérielle de la technologie se trouve ainsi écrasée par l’idée qu’elle sera gérée « démocratiquement », autre élément central du mythe de la réappropriation pour justifier la réorientation des infrastructures gigantesques (centrales nucléaires, mines, système énergétique, etc.). C’est par exemple le cas lorsque Régnauld affirme que si « certains centres de données de grande taille s’avéraient nécessaires […] ils devraient relever d’un régime public, et leur implantation comme leurs usages faire l’objet de décisions collectives » (p. 167-168). Ces invitations répétées à la « démocratisation » restent systématiquement vagues, au point qu’elles finissent par sonner creux29. Le développement se conclut d’ailleurs sur un appel à donner plus de pouvoir aux ingénieur·es afin « qu’ils et elles puissent assumer des choix techniques éclairés » (p. 196).
C’est l’occasion d’insister sur l’importance des enquêtes matérialistes. On ne saurait qualifier les technologies, comme le fait Régnauld, en leur plaquant une qualification théorique et simplement en les accolant à un projet « démocratique » des besoins en fin de chaîne. Régnauld écrit par exemple qu’un « contrôle citoyen » concernant les « choix d’infrastructures »
laisse entrevoir la possibilité d’outils plus conviviaux, tels que le philosophe Ivan Illich en dessinait les contours : des outils qui ne dégradent pas l’autonomie personnelle et ne suscitent ni esclave ni maître. Illich concédait facilement que le téléphone entrait dans cette catégorie, malgré son niveau de complexité et “même s’il peut être détourné de sa fin et perverti de son usage”30 (p. 170)
En mobilisant Illich, figure des corpus libertaires, écologistes, technocritiques et même de la subsistance31, Régnauld affirme qu’un surplus de « démocratie » citoyenne permettrait de produire un téléphone « convivial » et qu’il ne s’agirait donc pas d’y renoncer collectivement. C’est rassurant pour nos « attachements ordinaires » (p. 118), mais c’est une erreur d’analyse majeure. En effet, le caractère « convivial » d’une technologie ne se décrète pas en citant un philosophe des années 70. Figurez-vous l’énorme différence matérielle entre ce qu’on pouvait entendre par « téléphone » en 1973 par rapport à aujourd’hui… Il convient de réaliser des enquêtes, en s’intéressant concrètement aux différents éléments qui composent un téléphone et qui sont nécessaires à tous ses usages, afin d’être en mesure de caractériser s’il est (ou peut devenir) effectivement « convivial » ou pas. Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale […] pour exploiter une ressource énergétique particulière »32, c’est-à-dire comme vectrice d’appropriation des terres, des ressources, du travail de la périphérie depuis un centre impérialiste.
Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale pour exploiter une ressource énergétique particulière ».
Il se trouve que plusieurs recherches technocritiques (que l’ouvrage ne mobilise pas) ont porté sur la matérialité du numérique. Par exemple, la thèse de Fabien Lebrun, devenue le livre Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté, documente « les conditions de réalisation et de possibilité même » de la numérisation en étudiant les « activités humaines opérées en amont, les matériaux nécessaires à la réalisation des appareils électroniques » au Congo33 – avec une « approche matérialiste du numérique » alliant « dialectiquement critique de l’économie politique et technocritique »34. Les travaux de Celia Izoard participent à mieux saisir la réalité matérielle de la « ruée minière » nécessaire à la numérisation35. L’association Génération Lumière et David Maenda Kithoko jouent également un rôle très important d’expertise et de publicisation concernant le « scandale géologique » en cours en RDC et les impensés impérialistes et néocolonialistes d’une certaine écologie36.

Pour le dire rapidement, un smartphone contemporain de 150 grammes émet 85,6 kg d’équivalent CO2 (soit un trajet de 790 km en voiture thermique), avale 76 010 litres d’eau et nécessite 70 kg de matières premières (dont 50 % d’une dizaine de métaux différents : cuivre, cobalt, coltan, lithium…) recombinées sous des formes complexes37. Il est composé de soixante semi-conducteurs, exemple typique d’une « technologie impériale » au cœur de logiques d’accaparement et d’intoxication ailleurs38. Ces caractéristiques décrivent l’objet tel qu’il est, indépendamment des efforts pour fabriquer des téléphones plus éthiques et écologiques. Comme le constate Celia Izoard à propos d’une entreprise engagée, « force est de constater que Fairphone explore depuis dix ans toutes les voies qui permettraient de rendre le smartphone acceptable sur le plan social ou environnemental. Le fait qu’elle n’y parvienne pas, ou seulement à la marge, oblige à poser un constat accablant : l’objet n’est pas viable »39.
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Le pire est sans doute que la fabrication de nos téléphones (et autres outils connectés) « suscite » en fait littéralement des esclaves (notamment des enfants)40. Et Régnauld le sait bien : il mentionne en passant, plus tôt dans l’ouvrage, « l’esclavage moderne des mines de cobalt » (p. 124) sans en faire grand cas. Au contraire, il s’exaspère que « l’anti-industrialisme » le « déplore » « sur un mode misérabiliste » avant d’enchaîner tranquillement sur une emphase des « contre-usages numériques dans les pays du Sud » à travers « l’appropriation de divers outils et sites Internet (réseaux sociaux, applications de streaming musical, sites pornographiques, logiciels de conception graphique, etc.) » (p. 124). Retour à l’ambivalence pour écarter l’analyse matérialiste. Plutôt que d’articuler sociologie des usages et matérialité comme plusieurs travaux scientifiques41, l’auteur tente de disqualifier l’une en tapant avec l’autre.
Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne, sans interroger profondément les implications matérielles de ces technologies numériques relève, comme le note Lebrun, d’un « regard ethnocentré », idéaliste et privilégié, depuis le centre techno-impérialiste. Il s’agirait donc plutôt d’étudier « les rapports de dépendance entre vie virtualisée et lieux réels du globe qui œuvrent à l’édification d’une société connectée à l’échelle mondiale »42, ce qui appelle des réponses politiques plus conséquentes.
Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne sans interroger les implications matérielles des technologies numériques relève d’un regard idéaliste et privilégié.
Régnauld n’est pas le premier à parler de « démocratie technique » (p. 141). Un important courant de la sociologie française – qu’il ne cite ni ne discute – a porté sur les mécanismes de participation citoyenne, pour tracer des chemins procéduraux et institutionnels susceptibles d’assurer une véritable délibération collective autour des choix techniques. L’ouvrage classique de Yannick Barthe, Michel Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain, paru en 2001, envisageait par exemple une démocratie plus « dialogique » autour des enjeux techniques, qui intègre des profanes concerné·es dans la production de connaissances43. Une littérature importante a depuis souligné les limites et les freins des dispositifs participatifs existants, voire leur logique anti-démocratique acquise à l’aménagement techno-capitaliste44.
L’ouvrage de Régnauld ne se confronte pas non plus à d’autres difficultés, cette fois matérielles, que pourrait rencontrer son projet où tout n’est finalement qu’une affaire de choix collectifs pour diriger des « infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées » (p. 198). On pourra regretter que les exemples qu’avance l’auteur pour étayer son propos soient en grande majorité des expériences de pensée45. Ce faisant, cette lecture idéaliste ne permet pas d’appréhender les verrous techniques, imbrications matérielles et interdépendances de sous-systèmes qui rendent bien plus improbables des choix aussi éclairés. On sait par exemple grâce à l’historien Jean-Baptiste Fressoz que les sources d’énergies (bois, charbon, pétrole, nucléaire, hydraulique…) ne se substituent pas les unes aux autres mais fonctionnent en symbiose dans une dynamique d’accumulation46. Les symbioses matérielles témoignent également de la complexité du système : par exemple, le système de transport et de distribution électrique à l’échelle mondiale pèse environ 2550 millions de tonnes (Mt) dont 1420 Mt de béton (57 %), 329 Mt de bois (13 %), 203 Mt de cuivre (8 %), 134 Mt d’acier (5 %), etc.47

Se décentrer des aspects les plus spectaculaires de l’innovation (IA, numérique, aérospatial…) invite à prendre la mesure des implications matérielles et sociales nécessaires à la production industrielle de nos conditions d’existence quotidiennes (transport, construction, alimentation…). Elle repose, comme le montre bien l’histoire environnementale de la France, « sur une externalisation croissante des flux de matières, d’énergie et de nuisances sociales et écologiques vers d’autres pays […] une délocalisation de l’empreinte, avec des flux et dégâts croissants à la périphérie »48. Ces diagnostics matériels viennent contrarier les espoirs de réorientation et de choix exclusifs parmi des options technologiques clairement délimitées. C’est un des constats de la technocritique matérialiste, qui – du fait de cet impérialisme technologique généralisé – pose la question de l’« insécabilité » : l’idée que la technologie contemporaine « forme un tout homogène, ce qui interdit de “faire le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques” »49.
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Sous prétexte de pragmatisme et de mesure, Irénée Régnauld se figure marcher habilement sur « une ligne de crête » (p. 141) entre deux positions à rejeter absolument : la radicalité qui voudrait « tout jeter » et le capitalisme version « techno-fasciste » qui ne songe qu’à accélérer50. Toutefois, en appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette (en se focalisant sur ses usages, et en ne considérant que les innovations les plus spectaculaires), cette prétendue « position plus exigeante » (p. 198) ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie. Cette myopie épistémologique a des implications politiques majeures : elle produit une technocritique tronquée, qui reprend en fait le postulat de la neutralité et se limite à des mots d’ordre idéalistes et à la dénonciation rapide du capitalisme. Ne pas problématiser les technologies comme politiques en soi (outre et au-delà de ses usages) mène à de vagues injonctions à « démocratiser » ou à « décapitaliser » le numérique (p. 185) et ne permet pas de considérer ses enjeux socio-écologiques ou néocoloniaux. L’avantage de cette position est qu’elle est facilement soluble dans les promesses électorales, justement parce qu’elle relève, pour paraphraser l’auteur, d’une forme d’idéalisme gestionnaire et d’impolitique de la technique.
En appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette, cette prétendue « position plus exigeante » ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie.
Le livre de Régnauld apparaît finalement comme une sommation réformiste, qui prétend parler depuis la technocritique pour discréditer ce qui en fait toute la particularité et la force. En jouant sur la méconnaissance pour fabriquer de la confusion, il participe activement à disqualifier et à invalider des trajectoires potentielles de rupture plus radicales. Face aux sommations de ce type51, il importe de ne pas perdre de vue les enquêtes matérielles et de tâcher d’articuler dialectiquement analyses du capitalisme et de la technologie, comme ont pu par exemple le faire récemment les théoricien·nes de la critique de la valeur Sandrine Aumercier et Anselm Jappe52 ou le militant Nicolas Bonanni qui esquisse une écologie « anti-industrielle » aux ambitions « modernes, universalistes et opposées à toutes les tendances identitaires », bref « la modernité sans l’industrialisme »53.
Image principale : Ivan N sur Unsplash.

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26.10.2026 à 12:26
La rédaction de Terrestres
Longtemps méconnu, l’océan est devenu un objet de convoitise industrielle. Des poissons aux minerais, ses ressources s’arrachent. En compagnie du philosophe Baptiste Morizot, de l’activiste Claire Nouvian et du journaliste Guillaume Pitron, Terrestres et Reporterre organisent une soirée sur les enjeux de cette exploitation effrénée. Rendez-vous le 5 novembre à Paris.
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Table-ronde le jeudi 5 novembre 2026 avec le philosophe Baptiste Morizot, la militante écologiste Claire Nouvian et le journaliste Guillaume Pitron. Une rencontre organisée par Terrestres et Reporterre à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).
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Est-il encore vrai que nous connaissons mieux la surface de la Lune que le fond des océans comme l’affirmait en 2001 James Gardner, docteur en géologie marine et professeur au Centre américain de cartographie des côtes et de l’océan ? Alors que les fonds marins constituent les trois quarts de la surface de la planète, et qu’environ 28 % de leur relief est cartographié, l’appétit de la recherche pharmaceutique, du secteur militaire et des compagnies pétrolières ne cesse de croitre pour mieux connaître et exploiter les océans : ressources génétiques, algues alimentaires, minerais et métaux, poissons, gaz, phytoplanctons bioluminescents… Loin de nos regards, toute une industrie se met en ordre de bataille pour extraire calories, molécules et sources d’énergie de l’eau salée.
Au-delà du rivage et de ses usages récréatifs, que connaissons-nous de la mer qui a été le berceau de la vie et l’a abritée pendant l’essentiel de son histoire ? Nul ne sait ou presque qu’en un siècle, les grands poissons ont décliné de plus de 90 % par rapport aux niveaux pré-industriels, que l’océan a perdu plus de la moitié de sa vie marine depuis 1970 ou encore que le nombre de marins dans les grands pays de pêche européens a été divisé entre trois et onze entre 1970 et 20201… Il n’y a pas que dans les campagnes industrialisées que la nature s’est tue : alors que la mer a été vidée de ses habitants, les canicules marines se multiplient et les zones sans oxygène qui asphyxient la flore et la faune marine ont quadruplé dans le monde depuis 19502.
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Au large ou dans les abysses, la mer est un champ de batailles méconnu. Cette rencontre publique propose une cartographie des enjeux écologiques et miniers et explore l’extractivisme maritime sous deux angles : avec Baptiste Morizot et Claire Nouvian, nous réfléchirons aux échelles à partir desquelles la pêche se retourne en son contraire, détruisant la mer qui la nourrit au point de se transformer en « contre-pêche » ; avec Guillaume Pitron, nous analyserons l’actuel engouement pour les fonds marins, la volonté d’industrialiser les océans et les divers fronts pionniers qu’ouvrent les multiples formes d’exploitation de leurs ressources.

Baptiste Morizot est philosophe, écrivain et maître de conférence à l’université d’Aix-Marseille ; Claire Nouvian est militante écologiste et fondatrice de l’association BLOOM. Avec le biologiste Daniel Pauly, l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines, Baptiste et Claire cosignent l’ouvrage Reprendre la mer, récemment paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Guillaume Pitron est journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Chez le même éditeur, il publie également ce mois-ci son troisième ouvrage, Océans. Le nouveau partage du monde.
Une table-ronde co-organisée par Terrestres et Reporterre et co-animée par Hortense Chauvin et Quentin Hardy. Jeudi 5 novembre 2026, 19h00 – 21h30. Académie du Climat, Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
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Photo d’ouverture : Vue sous-marine en Indonésie, Naja Bertolt Jensen, Unsplash.

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24.10.2026 à 00:54
David Heck
De 1949 à 1990, la RDA fut le premier extracteur de lignite au monde et l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, polluant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. Tout ça vous paraît loin ? L’Allemagne reste à ce jour la championne européenne du charbon. Récit d’une extraction sans transition.
L’article Retour sur le règne du charbon en Allemagne de l’Est est apparu en premier sur Terrestres.
Surtout connue pour son régime autoritaire de surveillance généralisée, la République démocratique allemande (RDA) fut aussi le laboratoire d’un extractivisme féroce dont les traces restent palpables dans l’Allemagne de l’Est d’aujourd’hui. De sa création, le 7 octobre 1949, à sa chute, le 3 octobre 1990, ce pays d’environ 17 millions d’habitant·es fut la première puissance extractrice de lignite au monde. L’exploitation de ce charbon extrêmement polluant et au rendement énergétique faible fit du régime est-allemand l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, altérant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. À l’heure du changement climatique et de la montée des contestations environnementales, c’est de ce lourd héritage énergétique que l’Allemagne entend se passer, en prévoyant de sortir du lignite d’ici à 2038. Cependant, ce cap politique ne cesse de créer des remous depuis qu’il a été fixé en 2019, et l’Allemagne reste à ce jour le premier pays européen extracteur de charbon1. Cette tension invite à revenir sur l’histoire de l’industrie charbonnière en Allemagne de l’Est depuis 1949. Étudier la centralité du lignite sous la RDA, puis après sa chute, permet de prendre la mesure des graves conséquences sociales et environnementales de l’extractivisme singulier à l’œuvre sous la dictature est-allemande, et des difficultés actuelles à en sortir outre-Rhin.
Selon un adage maintes fois répété par ceux et celles qui vécurent dans l’un des grands bassins miniers de RDA, situé au sud du Brandebourg, « Dieu créa la Lusace, le diable y enfouit du charbon ». C’est dans cette région à l’est de l’Allemagne, historiquement abondante en forêts et en végétation, que se trouve encore aujourd’hui l’un des fleurons de l’industrie charbonnière allemande. La mine de Welzow-Süd s’étend à perte de vue sur un immense territoire dévasté par l’extraction.
Désormais piloté par l’entreprise privée LEAG, que détient le milliardaire tchèque Daniel Křetínský – par ailleurs propriétaire de nombreux médias et maisons d’édition en France –, ce site charbonnier est construit à partir de la fin des années 1950, alors que l’industrie est-allemande entame un développement fulgurant. Pour relancer son économie après la Seconde Guerre mondiale, et pour satisfaire les besoins de sa population en électricité, chauffage et autres combustibles, la RDA bâtit un système énergétique centré sur le lignite, faute de disposer d’autres sources d’énergie dans des quantités importantes. En 1950, elle extrait à elle seule 131 millions de tonnes, soit près de 10 % du charbon mondial. Ce chiffre bondit à 251 millions de tonnes quinze ans plus tard, avant d’atteindre, en 1985, le pic vertigineux de 312 millions de tonnes, loin devant l’URSS (160 millions de tonnes) et la RFA (121 millions de tonnes), qui la suivent sur le podium des puissances mondiales extractrices de lignite. C’est pour soutenir ce productivisme fossile, dans un pays qui associa l’abondance et la prospérité de sa population à l’exploitation de hauts quanta d’énergie, que l’immense site minier de Welzow-Süd, alors le plus grand d’Europe, fut sans cesse étendu. Comme toutes les autres mines de l’Allemagne socialiste, Welzow-Süd est administrée par une entreprise minière dans le cadre de l’économie planifiée et centralisée, que pilote le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED).

L’extraction s’y opère à ciel ouvert, au cours d’un processus particulièrement long et destructeur, dont il est difficile d’imaginer les conséquences sociales et environnementales a priori, et sur lequel il importe de revenir pour en mesurer l’ampleur.
Après avoir localisé les veines de lignite, les entreprises minières de RDA se chargent d’abord de raser les vastes étendues de forêts et de végétation situées au-dessus du minerai. L’activité minière s’opère aussi au prix de destructions de villages, et du déplacement de leurs habitant·es. En 1968 et 1969, un projet d’extension du site de Welzow-Süd force par exemple 130 résident·es du village de Gosda à quitter leur foyer. Au total, plus de 3 000 individus ont vu leur lieu de vie englouti par cette mine. Les maisons, les églises et autres lieux de vie démolis en Lusace sont autant de marqueurs visuels d’un certain rapport à l’énergie qui privilégie l’extraction systématique du lignite, en dépit de ses graves conséquences sociales pour les individus forcés d’abandonner le « Heimat », la terre natale où ils et elles étaient enraciné·es2.

En amont de l’extraction, les entreprises minières procèdent en outre à la déshydratation des sous-sols, nécessaire au processus d’excavation, par le pompage de quantités gigantesques d’eau. En 1980, ce sont en moyenne 150 000 litres qui sont pompés chaque minute dans la seule mine de Welzow-Süd3. Une partie de l’eau est ensuite rendue potable et acheminée vers les populations alentour.
La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse.
La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, selon l’expression consacrée en Allemagne, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse. Le lignite de RDA se caractérise, comme son jumeau ouest-allemand, par son caractère hautement technologique : il requiert l’intervention d’immenses machines qui, pour l’extraire de sa gangue, procèdent d’abord au terrassement de quantités gigantesques de terres – appelées déblais ou morts-terrains – recouvrant le minerai sur environ cent mètres de profondeur. La plus emblématique en est probablement le pont convoyeur de déblai F60, dont la mine de Welzow-Süd est la première à s’équiper en 1973. Cet engin colossal d’environ dix-mille tonnes, qui doit son nom à sa hauteur de soixante mètres par rapport au niveau du sol et qui mesure alors près de cinq-cents mètres de long, constitue encore aujourd’hui la plus grande machine terrestre du monde. Dans les années 1980, son moteur représente l’équivalent de six-cents voitures Trabant réunies. Relié à des excavateurs (au loin à gauche sur l’image) qui creusent le ventre de la terre, il transporte ensuite les morts-terrains sur une bande roulante avant de les éjecter dans la fosse adjacente (à droite sur l’image ci-dessous). Composés en partie de fer et de pyrites qui, une fois à la surface, s’oxydent au contact de l’air, ces derniers affectent durablement les sols en les acidifiant.

À l’excavation des morts-terrains succède enfin la phase d’extraction du lignite par un excavateur (ci-dessus au centre), puis son acheminement par des bandes roulantes (à droite sur l’image).
L’extraction du lignite, loin d’être immédiate, repose donc sur un processus particulièrement chronophage. Il faut souvent compter plus de dix ans entre le lancement du projet et la phase effective d’extraction. Pour Welzow-Süd, sept années séparent la phase de pompage de l’eau, qui débute en 1959, de l’extraction, amorcée en 1966, quatre ans après que l’excavation des mort-terrains y a débuté.
Il faut souvent compter plus de dix ans entre un projet d’extraction du lignite et la phase effective d’extraction.
Cependant, le processus minier ne s’arrête pas après l’extraction. Celui-ci est en effet conditionné à l’obligation, inscrite dans la loi et imposée par l’autorité de surveillance minière de RDA, de réhabiliter les territoires dévastés après la fermeture des mines. Cette politique témoigne de l’existence d’une sensibilité environnementale qui, loin d’avoir émergé ces dernières décennies, s’est exprimée dès les années 1950 chez les scientifiques est-allemands, étudiés par l’historien Michel Dupuy. Pionnier en la matière, le paysagiste Reinhold Lingner lança ainsi, au sein du ministère de la Planification, un programme de recherches sur le « Diagnostic du paysage » afin de documenter l’impact des pollutions paysagères, atmosphériques et de l’eau4.
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Wilhelm Knabe, spécialiste des politiques de réhabilitation, affirme à la fin des années 1950 qu’« à la dévastation, entendue comme une altération négative du paysage due à l’exploitation minière, s’opposait la remise en état des terres », présentée comme une forme de compensation5. Celle-ci s’effectuait toutefois à un rythme bien plus lent que l’activité extractive : sur 69 000 hectares d’anciens territoires excavés en Lusace, 53,6 % ont bien été réhabilités en 1989, majoritairement en y faisant pousser des forêts (60 %) mais aussi en les transformant en lacs artificiels (9 %) ou en surfaces agricoles (21 %), ces dernières ayant également un but productif6.
Également à l’œuvre en Allemagne de l’Ouest, cette politique de revalorisation de l’ancien espace minier s’accélère après la chute du régime socialiste en 1990 : trente ans plus tard, l’entreprise LMBV, chargée de restaurer les territoires miniers dans l’ensemble de l’ancienne RDA, affichait un taux de réhabilitation de 88 %7.

La réhabilitation des territoires s’est poursuivie ces dernières années. L’ancienne mine située au nord de la ville de Cottbus, en Lusace, exploitée de 1975 à 2015, laisse désormais place à un lac de plus de sept kilomètres de long, inauguré en décembre 2024. Comme l’indique le panneau à proximité, la baignade y reste toutefois interdite – et ce au moins jusqu’au début des années 2030 – pour des raisons de sécurité.
Les opérations de remise en état des espaces miniers s’avèrent, tout comme le processus d’extraction qui les précède, très chronophages, s’étalant souvent, encore aujourd’hui, sur plus de dix ans. Surtout, celles-ci peinent à venir à bout des dégâts environnementaux causés par l’extraction, la qualité des sols et de l’eau des lacs restant médiocre, malgré l’usage massif de chaux pour les rendre moins acides. Ainsi, par exemple, du dénommé « Paradis naturel de Grünhaus », ayant succédé à la mine de Lusace de Kleinleipisch. Dans cet espace de 2200 hectares entretenu par Nabu, ONG spécialisée dans la protection de l’environnement, les agriculteurs préfèrent installer des panneaux solaires et des éoliennes du fait des difficultés à y faire pousser des cultures8.
Très nocive pour l’environnement, l’industrie charbonnière de RDA n’épargna pas non plus celles et ceux qui y travaillèrent des années durant. Érigée en nécessité impérieuse par un régime qui en était intrinsèquement dépendant, l’extraction du lignite s’opérait 24 heures sur 24, tous les jours de l’année. Cela signifie que les employé·es des mines travaillaient de nuit, conditions qui provoquent fatigue chronique et problèmes de santé. Les mineurs, notamment, se relayaient selon un système de roulement en trois temps pour extraire le précieux minerai de 6 à 14 heures, puis de 14 à 22 heures, et de 22 heures à 6 heures. À ces conditions de travail écrasantes s’ajoutait une quantité considérable d’heures supplémentaires, qui se chiffraient parfois chaque année à plusieurs centaines par travailleur ou travailleuse. La spécificité de l’expérience du travail dans l’industrie charbonnière est-allemande tient encore davantage aux conditions météorologiques singulières des mines à ciel ouvert, au point qu’un poncif encore employé de nos jours en Allemagne fait du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver les « quatre ennemis du mineur »9. L’été, alors que les températures vont jusqu’à 50 degrés, la poussière dégagée par l’excavation des déblais et l’extraction du lignite s’accumule dans l’air, sur le sol et dans les machines, faisant flamber les moteurs et provoquant des incendies récurrents. Au printemps et à l’automne, la boue et la pluie rendent les conditions de travail particulièrement difficiles et désagréables, tout en complexifiant le déplacement des machines. Mais c’est l’hiver que la rudesse du quotidien des mineurs atteint son paroxysme. Durant les jours de givre, qui, de novembre à mars, surviennent plus d’un jour sur deux dans les mines de Lusace, les travailleurs et travailleuses doivent supporter des températures allant jusqu’à – 25 degrés. Alors même que les besoins de la population en lignite pour se chauffer sont plus importants, l’ensemble du processus d’extraction se trouve lui aussi grandement affecté. Pour la déshydratation des sols d’abord, l’eau bloquée dans les parois des puits filtrants se transformant en glace. Pour l’excavation des déblais ensuite : l’acier se fragilisant au contact du gel, les excavateurs sont sujets à de multiples défaillances. De plus, d’épaisses couches de gel restent collées à la surface du sol, rendant plus difficile l’extraction du minerai.
➤ Lire aussi | Face aux pénuries d’énergies fossiles・Charles-François Mathis (2022)
Durant l’hiver, les directions des entreprises minières distillent alors une atmosphère guerrière en convoquant un imaginaire de la bataille. En 1973, le « combat de l’hiver » est déclaré dès novembre dans le combinat Schwarze Pumpe, chargé de la finition du lignite qu’achemine notamment la mine de Welzow-Süd. Dès lors, 900 policiers du district de Potsdam sont mobilisés dans les usines et dans les mines du grand combinat pour aider les mineurs, notamment en raclant le gel et en le dégageant à la pelle. En février 1974, en plein cœur de l’hiver, 120 agents supplémentaires viennent en aide à Schwarze Pumpe. L’armée intervient également pour décoller le gel des machines et des wagons déplaçant le lignite des mines vers le combinat situé à quelques kilomètres, à l’aide d’anciens pulvérisateurs d’avions. L’analogie avec la guerre s’explique enfin par les accidents mortels, qui surviennent presque chaque année à Welzow-Süd – avant de fortement diminuer dès les années 1990 –, et qui se concentrent en partie dans la période hivernale.
L’expérience des travailleurs et travailleuses de RDA invite à relire l’éloquente comparaison dressée par Lewis Mumford dans The Myth of the Machine : « Par son effet destructeur sur l’environnement et son mépris des risques imposés à l’homme, l’activité minière se rapproche beaucoup de l’activité guerrière – comme la guerre, la mine produit souvent un type d’homme dur et digne, habitué à affronter le danger et la mort (…), le soldat vu sous son meilleur jour. »10

Mais les effets dévastateurs du lignite est-allemand doivent aussi être mesurés à l’aune des graves pollutions atmosphériques dégagées par sa combustion, en aval de l’extraction. Celle-ci prend place dans les usines de raffinage, très émettrices en dioxyde de carbone, peu considéré par le régime de RDA, et en dioxyde de soufre, dont les conséquences directes sur la santé des populations expliquent sa prise en compte sur le plan politique. Malgré la montée des préoccupations environnementales dans les décennies 1970 et 1980, qui s’accentuent après la catastrophe de Tchernobyl, en avril 1986, les appareils de désulfurisation, testés dès les années 1970 mais dont le coût s’avérait trop élevé, ne furent jamais généralisés à l’ensemble des centrales, contrairement à la RFA, où les émissions de dioxyde de soufre sont divisées par plus de trois entre 1986 et 1990.
Les effets de ce gaz toxique se font particulièrement sentir dans le bassin de Lusace. Ne parvenant pas à se maintenir sous les normes de pollutions fixées par le régime, Schwarze Pumpe doit payer 19,8 millions de marks d’amende à l’État en 1988. Les requêtes environnementales constituent alors un moyen d’action privilégié de la population. Principalement rédigées par des habitant·es vivant aux alentours des centrales de lignite et par les membres d’organisations écologistes, souvent encadrées par l’Église protestante, celles critiquant les méfaits du combinat se portent à 50 cette même année. Signée en novembre 1988 par 24 habitant·es de la ville de Spremberg, située à six kilomètres de Schwarze Pumpe, une lettre adressée à Hans Reichelt, ministre de la protection de l’environnement, rend par exemple compte des graves pollutions engendrées par la centrale : « La poussière noire de charbon recouvrait les rues, les maisons, les voitures, les rebords de fenêtres, les balcons et les terrasses. Cette fine poussière de charbon s’est également répandue dans les chambres. Après que les habitants ont passé toute la matinée du samedi à éliminer les traces de la nuit, le même spectacle s’offrait à eux le dimanche matin »11.
Dans les années 1980, les requêtes environnementales constituent un moyen d’action privilégié de la population de la région.
Mais c’est en Saxe, autre région minière de RDA, que les dommages de l’exploitation du lignite sont les plus forts, du fait de la plus forte teneur en dioxyde de soufre du minerai. Les plaintes à l’égard du complexe industriel de raffinage du lignite d’Espenhain, au sud de Leipzig, dont les alentours constituent l’une des zones les plus polluées d’Allemagne de l’Est, se multiplient durant les dernières années du régime sous l’effet des pollutions croissantes. Le 22 septembre 1988, Bernd et Margret Wetzstein, deux habitant·es de la ville de Markkleeberg, qui avoisine la centrale, envoient ainsi une requête au ministre de la protection de l’environnement. Leur lettre témoigne d’une fine connaissance des effets des pollutions, alors même que les données sur les quantités des émissions sont classées secret-défense depuis 1982 par un régime qui cherche à masquer son bilan écologique catastrophique pour préserver sa légitimité :
Nous vivons depuis cinq ans à Markkleeberg-Est et avons l’impression que la pollution de l’environnement, en particulier à cause des émissions de substances nocives, causées entre autres par l’usine de transformation du lignite d’Espenhain […], ne cesse d’augmenter […]. La combustion de combustibles fossiles produit du dioxyde de soufre, ce qui entraîne une forte pollution de l’atmosphère, des lésions des muqueuses, des bronchospasmes et une toux irritative […]. Par notre lettre, nous souhaitons attirer votre attention sur la dégradation constante des conditions de vie due à la pollution et vous assurer que nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi.12
Qu’à cela ne tienne : dans un pays qui entend tirer sa légitimité de sa politique sociale, l’atteinte des objectifs économiques reste la priorité absolue. La part du PIB consacrée à la protection de l’environnement y est plus faible que dans la grande majorité des puissances capitalistes, de l’aveu même de son ministère de la protection de l’environnement. En 1988, elle se chiffre selon lui à 0,4 % contre 1, 07 % en RFA13. Du fait de ces investissements trop faibles, et du caractère très polluant du lignite, le régime est-allemand cumule à lui seul les records d’émissions de dioxyde de soufre, de carbone et de poussière par habitant·es au monde.

Son absorption par la RFA, en 1990, s’accompagne d’une baisse de l’exploitation du lignite et d’une amélioration relative de la situation environnementale, toutefois encore pleinement préoccupante. S’ils ne prennent pas fin avec la RDA, les déplacements de populations connaissent également une diminution relative à partir de 1990. Les contestations écologiques, naissantes en Allemagne de l’Est depuis la décennie 1970, s’affirment réellement dans le cadre de la démocratie représentative qui succède au régime autoritaire de RDA. Par la suite, les grandes actions de désobéissance civile menées à partir du milieu des années 2010 par des mouvements militants tels qu’Ende Gelände ont contribué à politiser le lignite en sensibilisant la population allemande, à l’Ouest comme à l’Est, aux graves méfaits de l’industrie charbonnière. Si elles traduisent une sensibilité accrue aux questions écologiques à l’heure du changement climatique, elles s’inscrivent aussi dans les marges d’une démocratie représentative qui en a permis l’éclosion. En 2016, les militant·es d’Ende Gelände occupent ainsi la mine de Welzow-Süd et la centrale de Schwarze Pumpe14, une manœuvre impensable sous la dictature est-allemande. Ces actions ont poussé à la création d’une commission pour la croissance, les mutations structurelles et l’emploi qui, en 2019, fixa la sortie du lignite pour 2038, ensuite votée par les députés du Bundestag en janvier 2020.
➤ Lire aussi | Où est la maison ? Ende Gelände : récit d’une excursion・Margaux Le Donné et Enno Devillers-Peña (2019)
Au vu des dynamiques actuelles, l’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra cependant pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin. Si la baisse de son extraction ces dernières années – de 131 à 84 millions de tonnes entre 2019 et 2025 – s’opère au profit des énergies éolienne et solaire pour la production d’électricité, elle doit pour le reste être compensée par la hausse des importations d’hydrocarbures. En témoignent les nombreux contrats signés entre l’Allemagne et les filiales pétrolières et gazières des États-Unis et des pays du Golfe après le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022, et la fin consécutive des importations de gaz et de pétrole russes15.
L’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin.
Les problèmes liés à la réhabilitation des territoires miniers resteront eux aussi d’actualité : même si l’Allemagne s’émancipe du minerai brun d’ici à 2038, les gigantesques cratères que l’extraction laisse sur son passage continueront de consteller le paysage est-allemand (et ouest-allemand) pour au moins des années, voire plus d’une décennie.
Mais, pour l’heure, le lignite, loin d’être enterré, garde une certaine importance dans le système énergétique allemand. En 2023, l’entreprise RWE a rasé le village de Lützerath puis démantelé un parc éolien pour agrandir la gigantesque mine de Garzweiler dans la Ruhr. Arrivé au pouvoir en mai 2025, le chancelier conservateur Friedrich Merz remet régulièrement en cause l’objectif de sortie du lignite pour 2038, tout en fustigeant celle du nucléaire, définitivement abandonné par l’Allemagne en 2023. Qu’on en juge par la phrase lourde de sens qu’il prononça au congrès du journal Frankfurter Allgemeine Zeitung en mars dernier : « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre approvisionnement énergétique simplement parce que nous avons fixé, il y a des années, des dates de sortie qui sont irréalistes »16.
➤ Lire aussi | La fabrique d’un boycott : comment Israël a perdu le charbon colombien・Andreas Malm et Maxy Guedes (2025)

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