05.05.2026 à 16:27
Chadia Arab
Chaque année, des milliers de Marocaines partent travailler comme saisonnières dans les coopératives de fraises d’Andalousie. Entre exploitation et émancipation, ces femmes participent d’une « agriculture de survie » que la géographe Chadia Arab documente depuis plus de quinze ans. Entretien.
L’article Tenir bon : la leçon d’émancipation des « dames de fraises » est apparu en premier sur Terrestres.
Chadia Arab est géographe, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’université d’Angers. Dans ses travaux, elle explore les liens entre migrations internationales, inégalités de genre et agriculture intensive. C’est dans le prolongement de sa thèse consacrée à l’étude des mobilités dans le Moyen Atlas au Maroc, que la chercheuse s’est intéressée aux Marocaines employées dans les coopératives de fraise de la région de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie, en Espagne. Chadia Arab documente leurs trajectoires, leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie. Ce travail de terrain a d’abord donné lieu à un livre en 2018, Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne publié chez En toutes Lettres, réédité en 2023, et traduit en espagnol, italien et arabe. En 2025, le récit a été adapté en bande dessinée par Annelise Verdier aux éditions Alifbata en France et En Toutes Lettres au Maroc.

Entretien réalisé par Ali Zniber.
Les illustrations qui accompagnent cet entretien sont issues de la bande-dessinée Dames de fraises, doigts de fée d’Annelise Verdier, Alifbata, En Toutes Lettres, Marseille et Casablanca, 2025.
Ali Zniber – Bonjour Chadia. Pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la migration saisonnière des Marocaines employées dans la cueillette des fraises en Espagne ?
Chadia Arab – Elle s’inscrit dans un dispositif institutionnel formalisé à la fin des années 1990, dans le cadre d’une coopération entre l’Espagne et le Maroc. Ce programme est conçu comme un instrument de gestion des flux migratoires et vise à répondre aux besoins ponctuels de main-d’œuvre de l’agriculture intensive espagnole, tout en encadrant strictement la mobilité des travailleuses afin d’éviter leur installation durable sur le territoire espagnol. La sélection des travailleuses est opérée au Maroc, sous la supervision des autorités, en lien avec l’Agence Nationale de Promotion de l’Emploi et des Compétences et en partenariat avec les organisations patronales agricoles en Espagne. Les femmes recrutées signent un contrat de travail temporaire avant le départ, limité à la durée de la saison agricole – de 3 à 9 mois -, avec l’obligation de retourner au Maroc une fois le contrat terminé. Une migration circulaire qui permet aux pouvoirs publics de promouvoir une forme de migration « ordonnée », « légale » et « éthique ».
Les travailleuses concernées, que j’ai nommé les « dames de fraises », sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique. Les critères de sélection privilégient explicitement des femmes ayant des enfants à charge, en bas âge, considérant qu’elles sont plus susceptibles de revenir au Maroc après la saison. Le genre n’est donc pas un paramètre secondaire du programme, mais bien un principe organisateur du recrutement et du contrôle des mobilités.
Les régions de départ sont marquées par le chômage, la précarité du travail agricole local, la faiblesse des revenus et l’absence de perspectives économiques durables. Dans ce contexte, la migration saisonnière apparaît comme une ressource temporaire permettant de subvenir aux besoins du ménage, d’assurer la scolarisation des enfants, de faire face aux dépenses de santé ou encore de rembourser des dettes. Le programme est souvent perçu comme l’une des rares opportunités d’accès à un revenu monétaire relativement stable, même si celui-ci reste modeste et conditionné à des rythmes de travail intensifs.
Les « dames de fraises » sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique.

LES COOPÉRATIVES DE L’OR ROUGE
C’est dans la province de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie que se concentre toute la production de fraise d’Espagne, second producteur mondial après les États-Unis et premier exportateur mondial. Les coopératives espagnoles produisent plus de 90 % des fraises européennes, exportées en barquettes dans des centaines de camions réfrigérés pour inonder les supermarchés européens. Pour comparaison, la France est 6e producteur en Europe et importe 40 % de sa consommation depuis l’Espagne.
Les champs et les serres des grands producteurs espagnols embauchent chaque année des milliers de femmes (environ 50 000 travailleurs saisonniers), majoritairement d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) et du Maghreb (Maroc) – les Marocaines constituant près de 50 % de la main d’œuvre. Selon les sources, le salaire s’élève entre 37 et 42 euros pour 6h30 de travail par jour, en-dessous du salaire minimum décidé par les conventions interprofessionnelles espagnoles.
Ali Zniber – Comment s’organise l’arrivée de ces femmes migrantes marocaines sur les exploitations agricoles ?
Chadia Arab – Le déplacement s’effectue de manière collective, sous encadrement administratif strict, depuis les régions de recrutement au Maroc jusqu’à la province de Huelva. Dès leur arrivée, les femmes sont prises en charge par les employeurs ou par des intermédiaires mandatés, les « médiateurs ». Les travailleuses sont conduites directement vers les exploitations agricoles et les lieux d’hébergement, des algecos ou des mobil-homes le plus souvent situés à proximité immédiate des champs, loin des centres urbains. Ces espaces contribuent à un fort enclavement spatial et social que je nomme « enclave ethnique ». Le logement, inclus dans le contrat de travail, devient un levier supplémentaire de contrôle : la perte de l’emploi peut entraîner la perte immédiate de l’hébergement, renforçant ainsi la dépendance des travailleuses à l’égard de l’employeur.
Les employeurs informent les travailleuses sur les aspects formels du contrat : durée de la mission, horaires de travail, règles de comportement et obligation de retour au Maroc à la fin de la saison. En revanche, les informations relatives aux droits du travail, aux recours possibles en cas de conflit, restent souvent lacunaires, partielles, voire inaccessibles. La barrière linguistique, le faible niveau de scolarisation de nombreuses travailleuses et l’asymétrie des relations institutionnelles limitent fortement la compréhension réelle de ce qui les attend. Ainsi, si les femmes ont généralement conscience de venir travailler dans la cueillette agricole pour une période limitée, elles découvrent souvent sur place la pénibilité du travail, l’intensité des cadences, les contraintes liées au logement collectif et l’isolement social. Le décalage entre les attentes initiales et la réalité vécue est un élément récurrent des récits recueillis au cours de mes enquêtes.

Ali Zniber – Lors de vos terrains dans ces coopératives fraisières, qu’avez-vous justement vu des conditions de travail ? Comment s’organise la vie quotidienne ainsi que les rapports avec les autres travailleuses d’origine européenne ?
Chadia Arab – Le travail dans les champs de fraises est physiquement éprouvant. Il s’effectue majoritairement en position penchée, durant de longues heures, avec des cadences soutenues et une forte pression liée à la productivité. Les horaires varient en fonction des besoins de l’exploitation, des conditions climatiques et des fluctuations du marché, ce qui rend le temps de travail instable et difficilement prévisible. La rémunération, souvent calculée à la tâche ou conditionnée à des objectifs de rendement, renforce cette logique d’intensification du travail. À cela s’ajoutent des situations fréquentes de non-respect des droits du travail : heures supplémentaires non rémunérées, accès limité aux soins, etc.
Les temps hors travail sont consacrés aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux appels téléphoniques avec la famille restée au Maroc, et au repos. Les travailleuses partagent la cuisine et une seule douche pour des dizaines de personnes. L’isolement géographique et la barrière linguistique limitent fortement les interactions avec la société locale espagnole. Les déplacements sont rares, souvent conditionnés à l’autorisation de l’employeur ou à la disponibilité de transports collectifs.
Entre femmes marocaines, les relations sont ambivalentes. D’un côté, on observe des formes de solidarité, d’entraide et de soutien moral, indispensables pour faire face à la pénibilité du travail et à l’éloignement familial. Ces solidarités se manifestent notamment dans le partage des tâches, l’accompagnement en cas de maladie ou la circulation d’informations. De l’autre, le dispositif de travail favorise aussi la mise en concurrence des travailleuses, notamment à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante. Cette concurrence peut générer des tensions, des conflits et des formes de surveillance mutuelle.
Le dispositif de travail favorise la mise en concurrence des travailleuses, à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante.
Les rapports avec les autres travailleuses saisonnières, notamment roumaines et polonaises, s’inscrivent dans une division ethnique du travail agricole. Ces femmes ont souvent des statuts juridiques, des conditions d’emploi et des marges de mobilité différentes. Si des interactions existent sur les lieux de travail, les relations restent généralement limitées, entravées par les barrières linguistiques, les différences de statut et les logiques de séparation spatiale dans les logements. Les travailleuses marocaines, recrutées dans le cadre d’un programme strictement encadré et temporaire, disposent de moins d’autonomie que leurs homologues européennes, ce qui accentue les hiérarchies et les distances sociales.
Mais si le quotidien s’avère structuré par la contrainte, l’isolement et la précarité, on observe aussi des formes de résistance discrètes et de solidarités ordinaires. Ces solidarités se manifestent notamment lorsque l’une d’entre elle est malade, ou lorsqu’une saisonnière a besoin d’argent. Ou encore à la suite d’agressions sexuelles en 2018 qui a donné lieu à une solidarité incroyable.
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Ali Zniber – En effet, en 2018, dix femmes ont pris la fuite de l’une de ces entreprises de fraises et ont porté plainte pour dénoncer leurs conditions de travail et de logement, le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Ces plaintes ont été classées sans suite. Comment analysez-vous cette histoire ?
Chadia Arab – Les révélations de 2018 n’ont pas dévoilé des faits exceptionnels, mais rendu visible un système fondé sur la silenciation. Dominées socialement, culturellement et économiquement, les femmes recrutées dans le cadre de la migration saisonnière l’ont été parce qu’elles devaient se taire. Le silence n’est pas un effet secondaire du dispositif, il en est un pilier central, avec la peur et la dépendance – architecture assurant la perpétuation des violences, sexistes et sexuelles dans le cas qui nous occupe.
Et pourtant, cette fois-là, ce n’est pas une mais dix femmes qui ont brisé le silence pour révéler une véritable accumulation de violence : non-paiement des jours travaillés, conditions de logement indignes – leur avocate avait parlé « de conditions de vie déplorables », d’un « climat de terreur » organisé par l’employeur et ses relais -, manque de moyens pour acheter de la nourriture, harcèlement et agressions sexuelles, viols. Certaines expliquent avoir dû fouiller les poubelles, manger des herbes ou des fruits pourris pour survivre. Nouvelles recrues, découvrant ce système pour la première fois, les dix plaignantes n’avaient, selon leurs mots, « plus rien à perdre », contrairement aux « répétitrices », rendues muettes par la peur de perdre leur travail et leur droit au retour. Certaines avaient un niveau d’instruction plus élevé que la moyenne, comme Safia, figure centrale du groupe, mariée et mère de deux enfants. C’est elle qui a cherché de l’aide extérieure lorsque plusieurs travailleuses sont tombées gravement malades, et que l’employeur n’a pas pris en charge leurs soins. Cette démarche marque un basculement : oser parler malgré le risque du déshonneur, de la perte du travail, de la rupture familiale. Oser parler, alors même qu’elles subiront, durant toute la procédure judiciaire, minimisation, disqualification et entrave.
La Guardia civil a d’abord refusé de prendre les plaintes, prétextant des contraintes horaires, puis a reformulé les faits : les agressions deviennent des « insinuations sexuelles », le harcèlement est réduit à de la « drague », présentée comme normale dans la culture espagnole. Le week-end suivant les premières tentatives de dépôt de plainte, l’employeur a organisé le renvoi massif au Maroc de centaines de femmes, sans les payer. C’est dans ce contexte que les dix plaignantes ont réussi à s’enfuir, décrivant leur départ comme une évasion : franchir des grillages, passer sous des barbelés, se cacher des heures dans la forêt, tandis que retentissaient les sirènes de la police.

Ali Zniber – Et qu’a décidé la justice ?
Chadia Arab – Les plaintes ont été classées sans suite, puis rejetées par les juridictions supérieures. Les avocat·es ont dénoncé une forme de connivence entre l’employeur, la police et certains acteurs locaux, dans une région où l’économie de « l’or rouge » structure largement les rapports de pouvoir. Cette issue judiciaire a constitué une violence institutionnelle supplémentaire, confirmant aux femmes que leur parole ne valait pas grand chose face au pouvoir des exploitants agricoles. Les institutions censées garantir le bon fonctionnement de la migration circulaire ont protégé le système plutôt que les personnes qui en subissaient les abus.
Les conséquences de ces plaintes sur la vie des femmes ont été profondes. Restées pour la plupart en Espagne, elles sont devenues sans-papières, sans travail stable, souvent sans logement. Plusieurs souffrent de traumatismes sévères, dont des états de stress post-traumatique. Trois divorces ont déjà eu lieu ; d’autres femmes ont été menacées par leur famille, parfois de mort, si elles rentraient au Maroc. Elles sont accusées d’avoir sali l’honneur familial, voire d’avoir menti pour obtenir des papiers. Certaines ont perdu la garde de leurs enfants ou en sont durablement séparées.
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Leur histoire montre que, dans ce système, parler détruit plus sûrement que se taire. Et pourtant, leur geste reste fondamental : il a brisé le pacte du silence et rendu visible une violence structurelle et rappelé que la migration saisonnière repose sur une asymétrie radicale de pouvoir, où l’exploitation économique et la violence sexuelle ne sont pas des accidents, mais des mécanismes de régulation du travail. Ce que ces femmes ont réussi à enclencher, malgré leur extrême vulnérabilité, est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.
Ce que les plaignantes ont réussi à enclencher est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.
Ali Zniber – Comment l’histoire de ces dix femmes a-t-elle raisonné dans le champ de la contestation sociale en Espagne ? Y a-t-il eu des alliances avec le mouvement féministe ?
Chadia Arab – Le 17 juin 2018, une marche a été organisée par des syndicats agricoles, des associations féministes, des collectifs antiracistes et des organisations de défense des droits des migrant·es. Pour la première fois, ils ont convergé sous une bannière commune : « Travailler oui, mais avec des droits. Pas d’esclavage, ni au travail ni sexuel. » Cet événement constitue un moment charnière dans l’histoire des mobilisations autour des saisonnières marocaines de Huelva : celles qui étaient jusque-là réduites au silence sont apparues au cœur du conflit social.
Cette mobilisation a rendu visibles les dimensions profondément intersectionnelles des violences subies par les dames de fraises. Leur situation ne peut être comprise ni uniquement à travers le prisme de l’exploitation des travailleur·euses immigré·es, ni uniquement à travers celui des violences sexistes. Elle se situe à l’intersection du sexisme, du racisme, de la domination de classe et des politiques migratoires. Les slogans brandis ce jour-là comme « Ni capitalisme racial, ni patriarcat colonial » ont explicitement nommé cette imbrication des rapports de pouvoir.
La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants. À partir de 2018, plusieurs figures publiques et collectifs féministes se sont saisis de cette lutte, parfois de manière très autocritique. Des tribunes, comme celles de l’écrivaine Lucia Etxebarria, la syndicaliste féministe Pastori Filigrana ou la militante des droits de l’homme Violeta Assiego ont dénoncé un « viol structurel, raciste, sexiste et de classe », tout en interrogeant les angles morts du féminisme majoritaire. Une question centrale est apparue : comment lutter contre le patriarcat sans interroger le racisme et l’exploitation du travail migrant?
Cependant, cette mobilisation, aussi inédite soit-elle, est restée fragile. Si certaines associations et syndicats sont restés durablement engagés aux côtés des plaignantes, Safia et les femmes du groupe des dix ont exprimé à plusieurs reprises le sentiment d’un abandon, une fois l’attention médiatique retombée. Une limite classique des mobilisations intersectionnelles : la difficulté à inscrire dans la durée des luttes portées par les plus précaires, surtout lorsque leur combat met en cause des intérêts économiques et politiques majeurs.
La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants.
Mais l’impact politique et symbolique de cette mobilisation reste considérable. Elle a montré que des femmes pauvres, rurales, souvent analphabètes, migrantes et racisées, pouvaient déplacer les lignes du débat public, forcer des alliances inédites et rendre visibles les violences structurelles du modèle agricole et migratoire. Elle a révélé que la migration saisonnière, pensée comme un dispositif « gagnant-gagnant » entre le Maroc et l’Espagne, produisait en réalité une « enclave ethnique » où s’articulent capitalisme, héritages coloniaux, racisme institutionnel et domination patriarcale.
Enfin, cette marche a mis en lumière une solidarité qui dépasse les frontières. Si les associations marocaines n’ont pas pu être physiquement présentes, des prises de position ont émergé dans l’espace médiatique marocain, soulignant le caractère transnational de ces violences et des résistances qu’elles suscitent. En ce sens, la mobilisation de 2018 ne se limite pas à un épisode local : elle ouvre un horizon politique où les luttes féministes, antiracistes, écologiques et sociales ne peuvent plus être pensées séparément.
Ali Zniber – En soutien à cette mobilisation, vous avez d’ailleurs rédigé la tribune « Nous sommes toutes des dames de fraises »1 en 2018, publiée au Maroc sur le site Yabiladi, relayée en France par Mediapart et traduite en espagnol.
Chadia Arab – En effet. Cette tribune n’était pas une prise de parole extérieure au terrain, mais un prolongement direct du travail ethnographique et des liens tissés avec ces femmes. Elle visait à inscrire leur combat dans un espace public transnational, à relier les violences vécues à Huelva aux responsabilités politiques, économiques et historiques partagées entre le Nord et le Sud. Ainsi, je conçois mon travail comme une démarche engagée et située, au sens donné par Donna Harraway. La connaissance située implique de réfléchir non seulement à la position et aux limites de vision du sujet qui produit le savoir, mais aussi à qui produit le savoir, dans quelles conditions et dans quels rapports de pouvoir. Mon terrain oblige à regarder en face les rapports Nord-Sud et Sud-Nord, les héritages coloniaux, et les systèmes contemporains de domination qui articulent le genre, la race et la classe. Le Maroc est un pays anciennement colonisé, et cette histoire continue de produire des effets très concrets sur les trajectoires migratoires, sur la division internationale du travail et sur la manière dont certains corps, en particulier les corps féminins, racisés, pauvres, sont rendus disponibles, exploitables et remplaçables. Les dispositifs de migration circulaire ne peuvent être compris sans cette profondeur historique et coloniale.
Travailler sur ces saisonnières marocaines et sur un tel terrain implique donc d’être une chercheuse engagée, et d’une certaine manière accepter d’être interpellée par celles que l’on rencontre, par leur souffrance, leur colère, mais aussi leur lucidité. Cela suppose une responsabilité éthique : celle de ne pas confisquer leur parole, de ne pas parler à leur place, mais de parler à partir de ce qu’elles disent, de ce qu’elles vivent, et des risques qu’elles prennent en parlant. Mon engagement n’est pas militant au sens partisan, il est scientifique et politique au sens que lui donne Fatema Mernissi, anthropologue marocaine. Cet engagement vise à rendre visibles des rapports de domination que l’ordre social tend à naturaliser. Mernissi rappelle ainsi l’importance de l’engagement : « La dignité c’est d’avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose2 ».

Ali Zniber – Dans votre ouvrage Dames de fraises, doigts de fée, vous insistez sur la façon dont la migration reconfigure les rôles genrés. Quelles transformations avez-vous observé, à la fois durant cette « parenthèse temporelle » qu’est la migration saisonnière en Espagne, mais aussi au moment du retour des dames de fraises au Maroc ?
Chadia Arab – Durant le séjour en Espagne, j’observe des formes d’émancipation souvent fragiles, mais bien réelles. Le simple fait de quitter le village, de vivre entre femmes, de travailler, de gagner un salaire propre, de circuler sans contrôle familial direct, transforme les rapports à soi et aux autres. Ces femmes prennent de l’assurance, développent une confiance nouvelle, apprennent à négocier, à se défendre, à parler pour elles-mêmes, parfois face aux employeurs, parfois face aux institutions, parfois face à leurs propres maris restés au Maroc. Cette autonomie reste contrainte par la précarité juridique, la violence au travail ou les abus, mais elle n’en est pas moins réelle.
Au retour au Maroc, les effets de cette parenthèse se prolongent, d’une autre manière. Pour certaines, le capital économique accumulé, même modeste, devient un levier décisif de reconnaissance sociale. Ce sont elles qui reviennent avec l’argent, qui subviennent aux besoins familiaux, qui financent la scolarité des enfants, la construction ou la rénovation de la maison. Cette contribution économique peut inverser temporairement ou durablement les rapports de pouvoir au sein du couple et de la famille, rendant la parole des femmes plus audible, leur présence plus centrale. Dans certains cas, cette transformation débouche sur des séparations ou des divorces. Mais ces reconfigurations ne sont jamais garanties. Elles sont souvent traversées par des tensions, des résistances, parfois des sanctions sociales – comme on l’a vu avec l’histoire des dix plaignantes de 2018.
Le parcours de Zahra, rencontrée à plusieurs reprises au Maroc et en Espagne, en 2009 pour la première fois et en 2021 pour la dernière fois, cristallise cette complexité. Mère célibataire, analphabète, rejetée par sa famille, elle trouve dans la migration saisonnière non seulement un revenu, mais une réhabilitation morale et sociale. Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. L’économie du travail féminin renverse ici des hiérarchies sociales et morales profondément enracinées. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation ne se joue pas uniquement dans les discours, mais dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.
Ainsi la migration saisonnière constitue une parenthèse temporelle et sociale au cours de laquelle s’ouvrent des espaces de liberté relative et de reconfiguration des rapports de genre. Cette parenthèse n’est ni linéaire ni émancipatrice au sens normatif du terme, mais elle produit des déplacements profonds, parfois transformateurs, parfois silencieux, parfois ambivalents, dans les trajectoires des femmes.
Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation se joue dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.
Ali Zniber – Dans votre livre, vous parlez de femmes « capables ». Malgré la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes précaires et immigrées, elles agissent sur leur destin d’une façon qui n’était pas attendue. Néanmoins, la vulnérabilité qui caractérise leur condition est mise à profit par les coopératives agricoles. Leur peur de ne pas pouvoir revenir les oblige à accepter un ensemble de conditions indignes. Comment voyez-vous ce nœud entre émancipation et exploitation qui se situe au cœur de la migration de ces femmes ?
Chadia Arab – Ce nœud entre émancipation et exploitation, cette ambivalence entre des femmes qui apparaissent à la fois comme stratèges, actrices de leur destin mais aussi vulnérables et stratèges, est au cœur de mon travail. Il peut être éclairé à partir de la figure de la femme capable, que je mets en parallèle avec celle de la zoufria3, féminin de zoufri, figure de l’ouvrier immigré des années 1960, qui incarne chez le sociologue Ahmed Boubakeur une image ambivalente : à la fois travailleur précaire et héro sacrifié. Je repense ici à Saïda, rencontrée avant son départ en Espagne, qui me disait : « On a travaillé, travaillé et travaillé dur pour leur montrer qu’on était capables. » Cette phrase, d’une grande force, condense à elle seule l’enjeu central de la migration saisonnière : faire la preuve de sa capacité dans un dispositif qui repose précisément sur la mise à l’épreuve des corps de ces femmes.
En m’appuyant sur Paul Ricœur et sa réflexion sur l’homme capable, il devient possible de penser la vulnérabilité non pas comme l’opposé de l’autonomie, mais comme sa condition même. Ricœur écrit que « c’est la vulnérabilité qui fait que l’autonomie est une condition de possibilité ». Les saisonnières marocaines incarnent pleinement cette tension. À partir de la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes pauvres, rurales, précaires et immigrées, elles agissent sur leur propre destin et font des choix orientés vers une vie qu’elles estiment meilleure, même si ces choix sont contraints, coûteux et parfois violents.
Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables. Capables de supporter la séparation avec leurs enfants et leurs proches malgré le manque et la culpabilité. Capables d’endurer un travail agricole pénible, répétitif, souvent sous-payé. Capables de vivre en communauté, dans des logements surpeuplés, avec des femmes qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et de s’y organiser. Cette capacité n’est pas une essence; elle est le produit de trajectoires de pauvreté, de responsabilités familiales précoces, d’une longue familiarité avec l’endurance.
Mais cette capacité est aussi captée par le système productif. La vulnérabilité devient une ressource économique pour les coopératives agricoles espagnoles, et la peur de ne pas être rappelées la saison suivante agit comme un puissant mécanisme de contrôle. L’émancipation qu’elles expérimentent est donc réelle, mais conditionnelle : elle s’exerce dans un cadre qui exploite précisément leur capacité à se taire, à continuer. Enfin, pour celles qui décident de rester en Espagne, un autre parcours de la combattante commence, cette fois en tant que sans-papières. Elles ne se contentent plus d’être des femmes capables ; elles mobilisent leurs réseaux, font preuve d’ingéniosité, développent des stratégies de survie et de régularisation. Beaucoup finiront par atteindre leur objectif : obtenir des papiers, souvent au prix de longues années d’invisibilité.
Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables.
Ali Zniber – En 2025, vous avez publié un article avec le géographe Mustapha Azaitraoui4, dans lequel vous caractérisez le régime agricole de la province de Huelva « d’agriculture de survie ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?
Chadia Arab – La notion d’« agriculture de survie » permet de rendre compte d’un modèle productif qui repose sur une double exploitation : celle des milieux naturels et celle des corps des travailleuses saisonnières. L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne a constitué un moment charnière. Elle a accéléré la transformation d’une agriculture locale vers un modèle agro-exportateur intensif, orienté vers la compétitivité internationale, la rapidité des cycles de production et la maximisation des rendements à court terme. Cette mutation s’est faite au prix d’une pression extrême sur les ressources naturelles (comme le parc de Doñana), avec une surexploitation de l’eau, une artificialisation des sols, un usage massif de plastiques et de produits phytosanitaires, mais aussi sur le travail humain, devenu une variable d’ajustement essentielle.
Les milieux naturels comme les travailleuses saisonnières sont traités selon une même logique extractive : extraire vite, beaucoup, et à moindre coût, sans se soucier des effets à long terme. Les sols, les nappes phréatiques, les corps féminins sont considérés comme des ressources disponibles, remplaçables, épuisables. Lorsque la terre se fatigue, on la déplace ; lorsque les travailleuses s’usent, on les remplace par d’autres contingents tout aussi précaires. De la même manière que les milieux naturels sont soumis à une exploitation sans régénération, les travailleuses sont engagées dans un cycle de travail qui ignore leur santé, leur fatigue, leur vieillissement.
Parler d’« agriculture de survie », c’est aussi souligner le paradoxe d’un système qui produit de la richesse à grande échelle tout en organisant la survie au quotidien, tant pour les écosystèmes que pour les personnes qui y travaillent. Les travailleuses survivent physiquement et économiquement ; les exploitations survivent économiquement dans un contexte de concurrence internationale accrue ; mais cette survie se fait au détriment de toute durabilité sociale et écologique.
Enfin, cette continuité entre les deux régimes d’exploitation invite à repenser ensemble les luttes écologiques et les luttes sociales. On ne peut pas défendre les milieux naturels sans interroger les conditions de travail de celles et ceux qui les façonnent, pas plus qu’on ne peut penser la justice sociale sans intégrer les destructions environnementales qui touchent en premier lieu les populations les plus précaires. Les corps des travailleuses et les territoires agricoles de Huelva racontent ainsi une même histoire : celle d’un modèle productif qui épuise ce qui le fait vivre.


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29.04.2026 à 00:03
François Jarrige
Dans son livre “Verts de rage”, François Jarrige revient sur deux siècles de combats environnementaux en France. Il souligne l’importance du rôle des classes populaires et des alliances entre groupes hétéroclites, associés de circonstance contre les pollueurs et accapareurs en tout genre. Illustration avec quatre luttes emblématiques des années 1970-1990.
L’article Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse est apparu en premier sur Terrestres.

Ce texte est extrait du livre de François Jarrige Vert de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France, paru aux éditions du Détour en 2026.
Vous connaissez peut-être la Guerre des Demoiselles en Ariège, mais connaissez-vous les soulèvements contre les soudières de Marseille ou contre les fours à chaux du mâconnais ? Alors que la première désigne la lutte de paysans contre la confiscation de la forêt par l’État en 1830, le second renvoie à la mobilisation, au tout début du 19e siècle, contre les usines de production chimique de la soude qui « vomissent la mort » et empoisonnent les habitants, l’eau et les plantes de la région de Marseille. Le troisième soulèvement est le combat de riverains pour protéger les cultures, les bêtes et les villages de la puanteur des fours à chaux, qui s’incrustait notamment dans le raisin au point de rendre le vin infect.
Dans son dernier livre, François Jarrige retrace 200 ans de luttes pour l’environnement, dont il entend remettre la dimension sociale au cœur du récit pour contribuer à une histoire populaire de la nature. Depuis les mobilisations pour protéger les moyens de subsistance au 19e siècle jusqu’aux mégabassines de Sainte-Soline en 2023 en passant par la lutte acharnée contre le remembrement agricole des années 1950, le livre montre la détermination constante de nombreux groupes sociaux pour préserver le territoire, les moyens de subsistance et la nature – des paysages aux espèces menacées. C’est aussi une introduction accessible au champ de l’histoire environnementale, qui rappelle que la mobilisation contre l’accaparement et la pollution est consubstantielle à l’industrialisation et à la modernisation. Une histoire qu’il est urgent de faire découvrir aux plus jeunes à l’heure où la catastrophe écologique s’accélère et la répression des mouvements écolo s’amplifie. Nous publions ici quatre exemples de luttes emblématiques des années 1970, époque de basculement où les projets délétères se multiplient… et les soulèvements aussi. Souvent victorieux.
L’affaire de la Vanoise, en 1969, illustre et couronne les évolutions à l’œuvre au cours des années 1960, inaugurant une nouvelle séquence dans l’histoire des conflictualités environnementales. Cet épisode constitue en effet un « moment fondateur » selon le constat de Florian Charvolin, à la suite des associations environnementalistes qui ne cessent de faire de ce conflit un moment inaugural dans l’histoire des luttes écologistes1. Au-delà des naturalistes considérés comme de doux rêveurs, la défense de ce site inhabité mobilise en effet comme jamais l’opinion, jusqu’à devenir une cause publique souvent présentée comme la première véritable lutte écologiste moderne. Cette affaire remodèle le cadre des controverses à propos des grands projets d’aménagement, tout en ouvrant une nouvelle ère de politisation de la protection de la nature.
En 1968, les promoteurs d’un projet de station de ski à Val Thorens envisagent en effet un vaste projet immobilier et la création d’équipements et de remontées mécaniques sur le glacier du Val Chavière, situé à l’intérieur du parc national de la Vanoise (Savoie), afin de permettre le ski d’été. Ce projet s’insère dans un plan de développement économique et touristique des grandes vallées alpines alors que leur avenir est désormais identifié au tourisme de masse et à la multiplication des stations de ski. Mais ce projet remet aussi en cause l’intégrité du parc naturel qui avait été le premier à voir le jour en France, en 19632. Les élus locaux, portés par l’enthousiasme aménageur de l’époque, soutiennent le projet, le conseil général de la Savoie donne son accord, le maire de Modane qui est aussi président du conseil d’administration du parc également… À Paris, Albin Chalandon est ministre de l’Équipement et du Logement de 1969 à 1971, alors que l’ingénieur des Ponts et Chaussées Maurice Michaud élabore le « Plan neige » qui vise à développer rapidement le tourisme de montagne.
Mais aux yeux des associations de protection de la nature, le projet est scandaleux et l’affaire est d’autant plus grave que celles-ci avaient été associées à la définition des caractéristiques des parcs nationaux lors du vote de la loi de 1960. Elles se mobilisent donc fortement sur ce dossier qui les conduit à se structurer davantage et à gagner en visibilité. À l’époque, les associations françaises n’ont certes pas une organisation aussi professionnalisée que leurs homologues anglo-saxonnes, qui font notamment appel à une main-d’œuvre salariée et mènent des campagnes de sensibilisation de grande ampleur. Néanmoins, la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN) joue un rôle fondamental d’initiateur de la protestation et de coordinateur de la campagne au niveau national. Jean-Pierre Raffin notamment, alors doctorant en science naturelle, est détaché auprès de l’association à plein temps pour s’occuper des questions logistiques. Par ailleurs, Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL, utilise sa position et ses relations dans les médias pour alerter l’opinion.
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Dans ce contexte, les associations de protection de la nature se fédèrent rapidement pour protéger le parc. Elles mobilisent leurs membres, organisent des réunions publiques, font signer des pétitions et introduisent des recours en justice dans une campagne finalement victorieuse puisque l’aménagement est abandonné. En mars 1969, dans le journal Le Monde, Philippe Traynard, professeur à la faculté des sciences de Grenoble, président du Club Alpin français et membre du conseil d’administration du parc, alerte sur les risques introduits par les projets d’équipement du glacier de Chavière pour le ski ! En juillet 1969, 108 associations déposent une motion signée par 50 000 personnes auprès de la présidence de la République. La mobilisation devient aussi internationale lorsque le 1er décembre 1969, l’assemblée générale de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), réunie à New Delhi en Inde, adopte à l’unanimité une résolution s’opposant au projet en France.
La Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.
Mais les milieux de la protection de la nature doivent aussi s’allier avec leurs ennemis comme les chasseurs locaux, auparavant hostiles au parc naturel, mais également inquiets devant l’essor des stations de ski qui risquent de faire fuir les bouquetins. L’affaire de la Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.
Au cours de l’hiver 1969-1970 de nombreuses avalanches mortelles frappent par ailleurs le massif alpin, et une étude montre que de nombreux sites de la future station de Val Chevrière sont sujets à ce risque. Cet argument est rapidement mobilisé pour remettre en cause le projet. En août 1970 démarre aussi l’enquête publique qui se clôture en septembre : environ 160 000 signatures de personnes hostiles au projet sont déposées à Chambéry. Face à une telle levée de boucliers, le projet est finalement abandonné et, durant l’été 1971, le nouveau ministre de l’Environnement, Robert Poujade, visite le massif.

Cet épisode est particulièrement significatif en ce qu’il témoigne d’une médiatisation et d’une politisation largement inédites des naturalistes qui s’engagent dans l’action, allant sur le site réaliser des inventaires, prenant position publiquement. Face aux bétonneurs, ils en appellent à l’opinion et activent leurs réseaux pour submerger la préfecture de la Savoie de milliers de protestations et de plaintes écrites lors de l’enquête.
Cette lutte victorieuse qui mobilise l’opinion au tournant des années 1970, fait rapidement l’objet d’une mise en récit par les militants, comme le journaliste Jean Carlier qui s’est engagé contre le projet et publie dès 1972 son analyse. Pour lui, cette lutte emblématique a joué un rôle majeur et eu de nombreuses retombées comme la création, au début de l’année 1969, de la FFSPN (devenue depuis France Nature Environnement, FNE) et de l’Association des journalistes et écrivains pour la protection de la nature (AJEPN, devenue en 1981 les Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie, JNE). En janvier 1971, juste avant de rendre au parc national de la Vanoise son intégrité, le président Georges Pompidou crée un ministère de l’Environnement3.
L’affaire de la Vanoise est un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature ».
Cette affaire et sa médiatisation représentent un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une forme de militantisme inédit fondé notamment sur la mobilisation des naturalistes, mais aussi sur une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature4 ». Alors que les membres des sociétés d’histoire naturelle soucieux de protéger les espèces vivantes et les milieux étaient auparavant considérés comme de doux rêveurs, leur mobilisation contribue à attirer l’attention du public sur la question de la nature et de sa protection, jusqu’à en faire un enjeu de débats et de conflits qui se traduit, au cours des années 1970, par la multiplication des mobilisations et des luttes.
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En février 1973, une grande manifestation unitaire réunissant à Bastia habitants, lycéens, pêcheurs et responsables politiques locaux, entend protester contre le déversement massif de boues rouges par la société italienne Montedison au large du cap Corse. Cette mobilisation est le point d’orgue d’une protestation de grande ampleur qui associe la défense des intérêts économiques locaux, les amoureux des paysages et de la faune marine, et le mouvement nationaliste naissant. Cette lutte environnementale, largement médiatisée sur le continent, ouvre un cycle de contestations qui durera plusieurs années sur l’île, ponctué de protestations collectives, de poursuites judiciaires, d’expertises, mais aussi d’actes de sabotage.
Immense groupe industriel italien né dans les années 1960 par la fusion de sociétés minières, métallurgiques et chimiques, l’entreprise Montedison affronte alors une conjoncture difficile avec le choc pétrolier et la concurrence internationale. Le géant chimique italien produit, dans le golfe de Gênes, de vastes quantités de substances indispensables à la société de consommation naissante, comme des vernis de peinture, des plastiques ou des produits pharmaceutiques. Pour obtenir le dioxyde de titane, nécessaire à ces productions mais particulièrement toxique à produire, il faut attaquer un minerai par l’acide sulfurique ; ce qui engendre d’énormes quantités de déchets de couleur rouge comprenant notamment du cadmium. Pour limiter les lourds investissements qu’impliquerait le traitement en amont de ces déchets, l’entreprise choisit (dans la continuité des politiques anciennes de dilution) de les rejeter en mer à une cinquantaine de kilomètres des côtes, entre le cap Corse et l’île italienne de Capraia.
À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5. Les pêcheurs corses crient leur colère et énumèrent les dégâts pour leur activité, alors que l’entreprise nie toute dangerosité, inaugurant une longue querelle d’experts5. La présence dans ces boues d’acides sulfuriques et de divers sels métalliques, les rend dangereuses pour la vie marine, menaçant le plancton alors que de grands cétacés sont bientôt retrouvés morts. Depuis 1972, le gouvernement italien a autorisé ces rejets au mépris des alertes scientifiques ; des navires spécialement conçus pour déverser chaque jour 2 000 à 3 000 tonnes de déchets commencent à sillonner les hauts-fonds marins censés diluer les déversements toxiques. Mais la zone est très fréquentée par les marins-pêcheurs corses et les pollutions provoquent un rejet croissant dans l’opinion alors que l’île fait l’objet d’une promotion touristique et patrimoniale nouvelle.
À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5.

La question écologique a commencé à émerger en Corse au début des années 1960, à la faveur d’un mouvement de protestation contre un projet du gouvernement Michel Debré visant à créer un centre d’expérimentations nucléaires dans d’anciennes mines désaffectées, au sud de Calvi. Après l’abandon de ce projet, la défense des « beautés naturelles » de l’île s’affirme comme un mot d’ordre partagé par les militants régionalistes et les promoteurs d’une mise en tourisme de l’île. En 1966, un rapport présenté au conseil général défend la « protection et la sauvegarde des richesses naturelles de la Corse » ; un parc naturel régional est d’ailleurs officiellement créé sur l’île en 1971. Dès cette époque, les milieux régionalistes se mobilisent contre des projets d’aménagement de l’île, surfant sur le sentiment de dépossession d’une partie des habitants, exploitant l’attachement local à la terre et les questions environnementales pour mobiliser la population insulaire contre les menaces venues de l’étranger et l’inaction du gouvernement. Ici, la pollution est perçue comme une manifestation d’impérialisme et de colonisation insulaire6.
C’est dans ce contexte qu’émerge le mouvement de protestation contre les boues rouges – l’un des plus célèbres épisodes de lutte environnementale des années 1970. Des comités de défense « anti-boues rouges » voient le jour, associant dans une large protestation populaire des élus communistes et nationalistes, des pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques comme Denise Vial (une jeune professeure de biologie au lycée de Bastia qui alerte sur la crise écologique qui se profile). Une autre femme, Lucia Molinelli, médecin généraliste à Bastia et militante écologiste, devient la porte-parole du comité de défense, avant de livrer son témoignage sur cette lutte7.
Des figures scientifiques nationales comme les océanographes Paul-Émile Victor ou le commandant Cousteau, contribuent également à alerter les médias, alors que le ministère français de l’Environnement minimise de son côté les risques sur le milieu marin. Lors de la manifestation de février 1973, les tensions s’exacerbent et, alors que le sous-préfet de Bastia est molesté, des élus communistes et nationalistes sont arrêtés. Au cours du printemps 1973, les protestataires déploient un large répertoire d’actions, distribuant des tracts et collant des affiches qui proclament que « les boues rouges tuent », bloquant à plusieurs reprises les ports de Corse et ceux de Marseille, Nice ou Sète. En outre, l’affaire s’internationalise lorsque des opposants corses sont conviés, en juin 1973, à Beyrouth, à l’occasion d’un grand congrès mondial dédié à la protection de la mer Méditerranée.
Des comités de défense « anti-boues rouges » associent élus communistes et nationalistes, pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques ou une médecin généraliste.

À partir de septembre 1973 s’engage aussi une confrontation judiciaire : alors que le juge de Livourne, en Italie, interdit l’appareillage des navires chargés de la triste besogne, la multinationale continue de défendre l’innocuité des déversements. Face à l’attentisme des autorités qui craignent que le mouvement ne s’étende vers d’autres sites de production, les protestations se transforment en une action directe lorsque, dans la nuit du 13 au 14 septembre, un attentat à l’explosif endommage l’un des navires. Cette action clandestine revendiquée par le Front paysan corse de libération a notamment été conduite la nuit par un berger, Jean-Pierre Susini, qui revendiquera cette action cinquante ans après8. Ce type d’action clandestine devient ensuite une des caractéristiques du mouvement nationaliste Corse du FLNC qui voit le jour officiellement en 1976, dans la foulée de ces vives tensions environnementales.
Un procès a finalement lieu en avril 1974 : il oppose la multinationale à une coalition d’opposants qui l’emporte malgré une série d’appels et de péripéties juridiques. Au terme de plusieurs années de contentieux, la société italienne est finalement condamnée à verser 500 000 francs de dommages et intérêts aux départements corses, donnant naissance à l’incrimination de « dommage écologique » ; c’est-à-dire la reconnaissance juridique de la détérioration d’une ressource naturelle et l’obligation pour le pollueur de réparer financièrement le dommage. Ce principe mettra toutefois du temps à être reconnu et intégré dans le droit de l’environnement.
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Plogoff est situé à l’extrême pointe de la Bretagne, au sud-ouest du cap Sizun, à proximité de la baie des Trépassés et de la pointe du Raz – haut lieu touristique célébré pour ses paysages grandioses. Accrochée à ses falaises granitiques, secouée par les vents et les tempêtes, cette petite commune littorale vivait traditionnellement des ressources de la pêche et de l’agriculture. Mais, au cours des années 1970, la commune, dont la population de 2 500 habitants environ commence à décroître, doit accueillir un vaste projet d’implantation d’une centrale nucléaire. EDF envisage d’y installer un site de 176 hectares, à cheval entre le domaine maritime et le territoire de la commune.
Bien que le conseil général du Finistère et le conseil régional aient d’abord donné leur accord, voyant dans la centrale une possibilité de modernisation et de désenclavement régional, la population locale s’insurge rapidement contre cette décision, bientôt rejointe par des militants de toute la France. Cette lutte de Plogoff est devenue un véritable mythe pour le mouvement écologique ; un exemple de combat victorieux et de mobilisation réussie puisqu’elle conduit le gouvernement socialiste, élu en 1981, à finalement abandonner le projet. Elle est d’ailleurs rapidement décrite dans des films et des récits qui livrent leurs témoignages à chaud et contribuent à la célébrité de cet épisode emblématique d’une nouvelle radicalité écologique autour de la question nucléaire9.

Au début de l’année 1980, alors qu’une enquête publique s’engage pour valider le projet d’implantation de la centrale, les manifestations se multiplient et les luttes entamées déjà depuis plusieurs années se durcissent, souvent violentes et massives. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes défilent ainsi lors de la clôture de l’enquête publique ; le 24 mai suivant, ce sont plus de 100 000 manifestants qui convergent à Plogoff pour réaffirmer leur opposition au projet, condamné pour ses risques et ses impacts sur le milieu.
Cette lutte est devenue un lieu de mémoire du mouvement antinucléaire et écologiste, mais aussi le sujet de nombreux travaux d’histoire et de sciences sociales10. Le chercheur en sciences politiques Gilles Simon a ainsi montré comment cette lutte de Plogoff a pu devenir un puissant mouvement social par un apprentissage progressif des enjeux nucléaires, par l’invention de multiples espaces d’expressivité critique et de créativité, mais aussi par sa capacité à construire de complexes alliances médiatiques et politiques à différentes échelles.
Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…
À l’origine de la lutte, on trouve d’abord de jeunes militants écologistes, souvent à fort capital scolaire, alliés à des figures historiques du mouvement antinucléaire et des luttes bretonnes. Leur force tient à leur capacité à associer des habitants moins familiers des mobilisations sociales, qu’il s’agisse de paysans hostiles à l’agriculture intensive ou d’épouses de marins désireuses de préserver leur milieu de vie. La lutte de Plogoff illustre aussi le passage de la première génération écologiste des années 1950, soucieuse de sauvegarder des sites remarquables, à une seconde, plus politisée, qui engage la lutte contre les pollutions et les aménagements du littoral en inscrivant désormais son action dans des enjeux globaux.
À Plogoff même, la mobilisation s’engage réellement à partir de juin 1976 lorsqu’une série de sondages réalisés par EDF conduit à la création d’un « comité de défense » suivie, en 1980, par la multiplication des « comités Plogoff » en Bretagne et dans tout le pays. L’ampleur exceptionnelle de cette lutte tient à de multiples facteurs : le soutien du maire, un retraité de la marine qui n’hésite pas à prendre la tête de la contestation, mais aussi celui de nombreux autres réseaux écologistes et antinucléaires. Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

Ces opposants réussissent, par ailleurs, à politiser la question nucléaire en sortant l’atome civil de la seule expertise technique via la diffusion et la production de savoirs profanes et alternatifs. Des savants critiques se mobilisent pour alerter sur les risques, comme des syndicalistes paysans, soucieux de défendre les terres agricoles contre les contaminations et les risques d’accident qui menacent leur activité. Ils déploient un vaste répertoire protestataire jouant de rituels et de symboliques variés pour faire entendre leur voix dans les médias et les arènes publiques. Les réunions et les conférences d’information, la présence physique via des stands, des affiches, mais aussi des happenings festifs ou l’installation d’une bergerie, ont largement contribué à la visibilité de la lutte et à la construction de ses relais médiatiques.
La population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille.
À la fin du mois de janvier 1980, le conflit s’exacerbe : des barricades sont érigées pour bloquer l’accès au village, la confrontation avec les gendarmes s’engage au son des cantiques en breton et des slogans antinucléaires. Dans les jours et les semaines qui suivent, la population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille. La violence redouble avec des jets de pierre et de cocktail molotov, même si l’appel à la non-violence est au cœur des actions écologistes. Le 24 mai 1980, 100 000 à 150 000 manifestants fêtent la fin de la procédure alors qu’un grand fest-noz clôt l’événement. La lutte réussit car elle rencontre une mobilisation exceptionnelle et durable, une capacité à multiplier les alliances et les compositions, une inventivité renouvelée en matière de symboles, dans un contexte international et politique favorable. Mais cette lutte joue aussi un rôle d’apprentissage et de construction d’une vie démocratique sur les enjeux nucléaires ; elle transforme les imaginaires de ceux qui y participent et ouvre de nouvelles libertés – rapidement fragilisées.

Initiée à la fin des années 1980 par des notables modernisateurs de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, au nom du supposé « désenclavement » des territoires du Béarn et de l’Aragon, la construction du tunnel routier du Somport est officiellement décidée et lancée en 1991. Les Pyrénées représentent en effet une barrière physique qui impose de multiples contraintes aux échanges internationaux et, tout au long du xxe siècle, le projet d’un franchissement transpyrénéen ne cesse d’alimenter les projets et les rêves des aménageurs11. Le tunnel doit ainsi relier l’Espagne et la France à l’ouest de la chaîne pyrénéenne, à travers un grand ouvrage d’art de huit kilomètres. Déclarés d’utilité publique en 1993, les travaux doivent commencer en 1994.
Suscitant d’abord l’indifférence, ce projet d’aménagement routier à l’échelle européenne va peu à peu devenir l’une des luttes environnementales les plus emblématiques du milieu des années 1990, illustrant les nouvelles stratégies protestataires écologistes12. Dès les débuts de la construction, les oppositions éclosent localement avant de s’élargir de part et d’autre de la frontière et à l’échelle européenne. Lors de l’annonce du projet, en 1991, une brève occupation du site est organisée par le Comité pour la sauvegarde active de la vallée d’Aspe (Csava). Des groupes locaux voient peu à peu le jour, soutenus par des organisations militantes comme Les Amis de la Terre, FNE, Greenpeace, le WWF, Les Verts, le PCF, la Fédération anarchiste ou la Ligue communiste révolutionnaire.
La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation.
Cette opposition au tunnel mobilise rapidement des stratégies d’action diverses : des formes d’action directe, des procédures juridiques et des réflexions sur des alternatives, tout en mettant en avant les menaces sur les milieux locaux que fait peser l’essor du trafic routier. Malgré plusieurs années de contentieux juridiques et de controverses, les élus de tout bord soutiennent ce projet dans lequel ils voient un élément clé de l’essor économique et de l’ouverture de l’Espagne sur l’Europe ; les associations environnementales sont mises à l’écart et stigmatisées comme des freins au progrès.
La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation. Les grandes organisations écologistes nationales s’engagent aux côtés des opposants locaux, contribuant à la médiatisation de cette lutte. Mais, localement, la répression se déploie avec une intensité particulièrement forte : de nombreuses amendes sont distribuées pour faire taire les opposants alors que certains sont condamnés à de la prison. Dès 1992, quatre activistes sont ainsi condamnés à des peines avec sursis et de lourdes sommes en dommages et intérêts pour de simples graffitis à l’entrée du tunnel. Certains journaux dénoncent la criminalisation du mouvement, la disproportion des peines et la partialité de la justice en faveur du projet.

En réaction, des « comités Somport » apparaissent un peu partout pour soutenir la lutte alors qu’en 1994, une Coordination autonome des comités Somport pour l’arrêt immédiat des travaux en vallée d’Aspe est créée afin de coordonner leur action. Dans son témoignage paru en 2000, l’une des figures de l’opposition au tunnel a livré son récit de cette lutte, considérée à l’époque comme l’une des plus importantes en Europe. L’auteur y rappelle la liste des griefs et des arguments articulant les enjeux naturalistes (comme la défense de l’ours et de son habitat, et de la vallée de l’Aspe particulièrement riche sur le plan écologique) et la critique de l’essor du transport routier et de ses nuisances13.
L’opposition atteint son apogée en mai 1994, lorsque 7 000 à 10 000 personnes, répondant à l’appel d’une trentaine d’associations, convergent le dimanche 22 mai pour manifester contre le lancement du chantier. Ce rassemblement, d’abord pacifique, au sommet du col du Somport dégénère lorsque des affrontements ont lieu avec la police, blessant quatre personnes. Cette grande manifestation d’opposition au tunnel, menée notamment par Éric Petetin, surnommé « l’Indien » (l’une des figures locales de la contestation, arrêtée plusieurs fois et qui multiplie les actions spectaculaires comme une grève de la faim), frappe l’opinion par son ampleur14. Cette mobilisation devient l’une des grandes luttes écologistes de la fin du XXe siècle. Les manifestants venus d’Espagne, de nombreuses régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Belgique, protestent contre la transformation d’une vallée verdoyante en couloir routier, alors même qu’existe à proximité un ancien tunnel ferroviaire. Ils mobilisent un large répertoire d’arguments et d’actions, proposant aussi des alternatives de mobilité, comme la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc qui a fermé dans les années 1970.
La lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés.
La presse locale tend d’abord à ridiculiser et à marginaliser les opposants, comme de doux rêveurs ou des marginaux ; le journal Sud-Ouest, par exemple, discrédite cette « Internationale anti-tunnels » qui « n’attire qu’une poignée d’étrangers »15. Mais la lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés. Après 1994, toutefois, les stratégies protestataires évoluent et les opposants se divisent ; plusieurs milliers de personnes font, par exemple, le choix d’acquérir des terrains pour ralentir le chantier. En dépit de ses limites et de ses difficultés, la lutte contre cette infrastructure contribuera à repousser l’ouverture du tunnel – qui n’aura lieu qu’en 200316.
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Image d’accueil : photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

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14.04.2026 à 15:27
Soma · Collectif Roja
Dans l’élan des soulèvements récents du peuple iranien contre son régime, le collectif Roja tient de front les critiques de l'autoritarisme et de l'impérialisme. Une position rendue plus nécessaire encore à mesure que la guerre des USA et d’Israël en Iran ajoute des morts aux victimes des massacres de janvier par les Gardiens de la Révolution. Entretien.
L’article « La guerre renforce la cohésion du régime iranien, et sa répression » est apparu en premier sur Terrestres.
Fin février, alors que les armées israéliennes et états-uniennes n’avaient encore largué aucun missile sur l’Iran, des membres du groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine s’entretenaient avec Soma, exilée kurde féministe d’Iran, sociologue et militante. Elle est notamment membre du collectif Roja, composé d’exilé·es d’Iran, du Kurdistan et d’Afghanistan basé·es en France. Elle nous parle de ce que la guerre en cours a tendance à occulter : le mouvement de révolte qui a secoué l’Iran entre décembre 2025 et janvier 2026, et la répression terrible qui y a mis fin – du moins temporairement. Malgré la terreur et les milliers de morts, tout portait alors à croire que le mouvement resurgirait tôt ou tard, car la situation politique ne laissait aucune issue aux Iranien·nes sinon de reprendre la rue.
À présent, l’offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février se poursuit, Ali Khamenei a été tué, et le régime, aux mains des Gardiens de la Révolution, s’endurcit toujours davantage. La poursuite du mouvement de révolte semble d’autant plus difficile dans ce contexte. L’entrée en guerre est l’occasion pour le régime d’approfondir le contrôle, la surveillance et la répression sur sa population intérieure, au nom de la lutte contre l’ennemi. Ceux qui ont célébré la mort du Guide Suprême comme un soulagement font aujourd’hui face à la réalité de la guerre : des frappes qui font des milliers de morts, guidée par des puissances économiques et militaires extérieures qui n’ont que faire des aspirations populaires. Nous publions cet entretien dans ce contexte. Comme un geste de soutien aux Iranien·nes qui luttent, à la fois contre le régime et contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël.
Le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine – Peux-tu nous parler des différentes composantes du mouvement qui a démarré fin décembre 2025 en Iran, et pourquoi était-il plus massif que les précédentes révoltes ?
Soma – Il y a 31 provinces en Iran, qui étaient toutes dans la rue en janvier. C’est inédit. Depuis 2017, les mouvements sociaux se diversifient. En 2019, le mouvement était déjà national, mais ça ne concernait pas toutes les villes et les provinces. Cette fois, il s’agissait d’un mouvement de masse dans l’ensemble du pays et c’est la distinction la plus importante par rapport aux révoltes précédentes.
Il a démarré à Téhéran dans le bazar, puis très vite aussi dans les deux régions les plus pauvres, Lorestan et Kermanshah, où le taux de chômage atteint quasiment 50% (dans le reste du pays il est autour de 30%). Ce sont des très petites villes, des banlieues comme à Jafarabad (banlieue de Kermanshah) qui se sont soulevées, et où il y a eu des affrontements avec la police. La population là-bas est très pauvre, et ce sont les jeunes générations d’origine paysanne, qui ont perdu leurs terres et ont dû émigrer dans les banlieues, qui se sont soulevées. Il y a très peu de travail, très peu d’aide médicale, presque aucune forme d’État social pour eux. En Iran, 90% des contrats sont des contrats de type « intérim » qui n’offrent vraiment aucune sécurité. Le moment le plus puissant du mouvement, à mon sens, c’était dans ces petites villes quasiment inconnues, que personne ne savait mettre sur la carte. C’était aussi parfois des villes très conservatrices avec beaucoup de gens pro-régime, souvent chiites, traditionnellement des alliés du régime, qui ont été envoyés par le gouvernement dans des régions sunnites précisément pour contrer la résistance et l’identité kurde. Mais cette fois c’est eux qui se soulevaient contre le régime. On a vu des femmes, en tenue de hijab complète, qui se mettaient au premier rang à crier « à bas Khamenei, à bas la dictature ! ». C’est ce qui distingue complètement ce mouvement des précédents, car habituellement dans ces régions, il y avait très peu de révoltes. En ce qui concerne le Kurdistan, les révoltes partent habituellement des endroits où l’identité kurde est très présente, très politisée, alors que cette fois c’est venu d’abord des régions kurdes chiites.
Cette composition sociale nouvelle donne de la force au mouvement, lorsqu’il revient à Téhéran après avoir secoué les autres villes du pays, car il réunit des classes sociales très différentes et surtout des personnes peu politisées qui n’étaient jamais descendues dans la rue auparavant.

GISML – On a beaucoup entendu parler des massacres des 8 et 9 janvier. Que se passe-t-il à ce moment-là, pourquoi un tel déchaînement de violence ?
Soma – Le mouvement est arrivé en plein cœur des grandes villes. Depuis les commerçants du bazar de Téhéran, cela s’est étendu d’abord à l’université, puis très vite à une grande diversité de personnes et de classes sociales. Le régime a vraiment eu peur. Le 8 janvier, c’est extrêmement massif. Les gens sont plein d’espoir. Une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras. Beaucoup ont cru que la fin était proche, d’ailleurs c’est pour cela que les gens sont sortis en famille, avec leurs enfants. Tragiquement, c’est cet espoir un peu fou et qui explique qu’il y aura beaucoup d’enfants parmi les victimes des massacres. Ils ont tiré sur la foule, surtout à Téhéran, Mashhad, Ispahan… et ils ont tué des milliers et des milliers de personnes sur ces deux jours – surtout de nuit, en fait.
On a franchi un cap dans la brutalité de ce régime. Depuis le début, il y avait des morts, dès les premiers mouvements dans le Kermanshah et le Lorestan, des tirs à balles réelles. La répression a toujours été asymétrique entre les régions, les méthodes répressives et violentes arrivent d’abord dans les périphéries du pays – les banlieues mais aussi et surtout au Kurdistan et au Baloutchistan, qui ont historiquement été un laboratoire de la répression étatique. Et cette fois c’est arrivé jusqu’en plein cœur du pays, dans les grandes métropoles, où ils ont tiré sur la foule. C’est aussi pour cela que toutes les communications étaient bloquées pendant des jours et des jours : pour qu’on ne voit pas, qu’on ne sache pas.
Le 8 janvier, une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras.
Sur Iran International, une chaîne TV qui est largement favorable au fils du Shah, Reza Pahlavi, et contrôlée depuis l’étranger par des monarchistes de la diaspora, on ne parlait pas de ces tueries le soir-même. Des journalistes ont même prétendu que des milliers de militaires avaient rejoint le mouvement royaliste contre le régime, ce qui se révélera totalement faux par la suite. Mais le black-out d’Internet est massif et c’est alors impossible de vérifier les choses. C’était une manipulation de l’information, complètement irresponsable car elle a conduit les gens à sortir à nouveau dans les rues le lendemain du 8, sans savoir ce qui s’était passé la veille, pour se faire tuer à leur tour.
Nous avons eu beaucoup de témoignages disant aussi qu’on sentait que les gens dans la rue étaient prêts à mourir cette fois. On savait très bien que dans les premières lignes des manifestations, il y aurait des morts. Sans armes, devant un régime qui est en train de tirer. Dans une vidéo de six minutes, on entend 250 balles tirées. En six minutes ! Les gens savaient qu’ils prenaient des risques réels… mais on ne pouvait pas imaginer l’ampleur.
« Femme, Vie, Liberté » est un mouvement pour la vie né en 2022. Aujourd’hui, en 2026, c’est un mouvement où des gens savaient très bien qu’ils pouvaient mourir. C’est aussi le signe d’une grande détresse, qu’il y a des personnes qui pensent qu’il vaut mieux mourir que supporter cette vie qu’on a aujourd’hui. Surtout la jeunesse, qui n’a pas vraiment de maturité politique car elle n’a jamais pu voir ou expérimenter d’autres moyens de contester le régime – de fait, en Iran, ça n’existe pas.
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GISML – Mi-février, il y a eu de nombreuses cérémonies visibles sur les réseaux sociaux, aussitôt le black-out levé et les universités réouvertes. On a eu l’impression qu’il y avait quelque chose comme une résurgence du mouvement à ce moment-là, notamment dans les universités où il y a eu des affrontements. Que représentent ces cérémonies, et qu’est-ce qu’elles nous disent de l’état du mouvement ?
Soma – Quarante jours après la mort, traditionnellement les Iranien·nes célèbrent les disparu·es. C’est une coutume musulmane à l’origine mais célébrée de plus en plus largement parmi les différentes communautés en Iran. Or, les « cérémonies des quarante jours » prennent souvent une tournure très politique, car on célèbre aussi les victimes de la répression. Souvent, à ces occasions, le mouvement reprend du souffle. En 2022, ces cérémonies devenaient des manifestations, et dans certains cas la répression faisait de nouveaux morts, ce qui donnait lieu à d’autres cérémonies 40 jours plus tard.
Le régime le sait bien. Dès la première phase du mouvement, surtout dans les petites villes du Lorestan, du Kurdistan chiite, les enterrements publics ont été interdits. Seules quelques personnes pouvaient être présentes, en silence, sans voix, et c’était le plus souvent dans la nuit, entre deux et six heures du matin, une heure où il n’y a personne pour filmer…
Dans les principales villes où il y avait eu les grands massacres des 8 et 9 janvier, l’armée ou les miliciens ont retenu les corps pendant une semaine, voire deux semaines. Des corps ont été enterrés avant d’avoir été rendus à leur famille. On a perdu vraiment toute la cérémonie habituelle de respect des morts, cérémonie qui est vraiment très importante pour la culture iranienne. Priver les gens de cela, c’est une étape particulière dans la répression.
Donc, où en est le mouvement, c’est difficile à dire. La différence aujourd’hui, c’est que même parmi les familles religieuses, on voit des cérémonies très contestataires, ce qui était rare avant. C’est-à-dire que certaines franges de la population qui étaient les plus fidèles au régime par le passé sont aujourd’hui dans le mouvement de contestation. On l’a vu aussi avec les manifestations dans les petites villes très conservatrices. Du reste, les discours des familles pour les cérémonies des 40ème jours sont très variés idéologiquement, on y retrouve des discours pro-régime autant que des discours radicaux révolutionnaires de gauche…

GISML – Plusieurs révoltes populaires ont secoué le régime iranien ces dernières années. La plus récente et l’une des plus médiatisées est le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadï ») survenu suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs, en 2022. Là où les revendications de ce mouvement étaient féministes, anti-impérialistes et égalitaires, on a un écho dans le mouvement actuel d’idéologies réactionnaires, de slogans homophobes et racistes. Comment expliquer que ces discours occupent une telle place aujourd’hui, et que la gauche soit à ce point marginalisée ?
Soma – Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de discours réactionnaires. Ils viennent à la fois des membres de la diaspora iranienne monarchiste et aussi de certaines catégories de population à l’intérieur de l’Iran. En fait, face aux aspirations décoloniales, féministes et égalitaires de 2022, on a assisté à une sorte de backlash, qui a pris différentes formes. D’un côté il y a eu la montée d’une propagande nationaliste violente et raciste – par exemple, les Kurdes et les Baloutches sont considérés à présent comme des séparatistes nuisant à l’intégrité de l’Iran, les Afghans, qui représentent à peu près 5 millions de personnes en Iran, sont accusés de participer à un « grand remplacement » de la population iranienne, et il y a également un racisme particulièrement violent envers les arabes. Ce nationalisme a été fortement alimenté par le régime en place, qui met beaucoup en avant la question de l’intégrité territoriale.
La « guerre des douze jours », l’invasion armée en juin 2025 où les armées génocidaires et impérialistes d’Israël et des États-Unis ont attaqué l’Iran, a contribué à renforcer ce discours. Car pour beaucoup, dans un contexte de guerre, l’ennemi change, et le régime devient un allié. Même des opposants au régime, des intellectuels de gauche, ont cédé face au discours de défense patriotique et anti-Kurde, selon lequel ces derniers seraient une menace puisqu’ils ne se rangent pas en rang derrière l’État iranien. Ce backlash explique aussi un peu que les populations Kurdes et Baloutches ont été moins présentes dans ce mouvement, car elles sont davantage isolées.
En tous cas, en alimentant ce nationalisme le régime a vraiment préparé le terrain pour les royalistes et l’extrême-droite. Aujourd’hui, ils pourraient très facilement arriver au pouvoir. Le nationalisme s’accompagne d’un discours très masculiniste, qui semble être une réponse directe à « Femme, Vie, Liberté » – on a vu par exemple apparaître le slogan « Homme, Patrie, Prospérité », et beaucoup de sexisme, d’homophobie. Il faut voir les pancartes avec lesquels certains défilent, c’est pire que Trump. Ces forces royalistes ont pour elles le soutien de grands médias, comme Iran International, avec un budget de 250 millions d’euros par an, et le soutien d’abord de l’Arabie Saoudite, puis d’Israël. Il y a tout un agenda politique derrière le fils du Chah, qui manipule aussi une certaine nostalgie de l’époque avant la révolution iranienne, auprès de populations qui, pour la très grande majorité, n’ont pas connu cette période.
Quant à la gauche, si elle est autant marginalisée aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première, c’est la répression historique du régime envers toutes les forces de gauche qui ont pu exister. Les mouvements de gauche iraniens ont toujours été les premières menaces pour le pouvoir en place, à la fois pour le régime du Shah (avant la révolution de 1979), mais également après la révolution et l’instauration de la république islamique. Le pays a connu des vagues d’arrestations, d’emprisonnement, des tortures et des massacres contre les mouvements de gauche, avant et pendant la révolution iranienne, jusqu’à aujourd’hui. Ce que je nomme la « gauche » iranienne est très pluriel : ce ne sont pas que les socialistes et communistes, ça peut être les féministes, les minorités kurdes et baloutches… En fait, toutes les personnes qui ont des revendications démocratiques, qui incarnent des différences ou qui revendiquent une certaine autonomie.
La seconde raison, c’est qu’il y a un mythe tenace selon lequel le régime serait « de gauche ». Le régime s’est effectivement construit une image de rempart contre l’impérialisme occidental, qui plaît encore à une partie de la gauche hors de l’Iran : il joue cette carte depuis 1979 ainsi que celle de la lutte pro-palestinienne contre l’État d’Israël. Il y a une vraie propagande en ce sens. Mais ce n’est qu’une vitrine où, comme dans le cas Palestinien, une question d’intérêts idéologiques et stratégiques dans la région. Car en quoi ce régime peut-il bien être de gauche ? Il n’y a pas du tout d’État social en Iran, les gens sont très pauvres face à une élite qui s’est appropriée toutes les richesses, et il y a un colonialisme intérieur envers les minorités ethniques. Quant au soutien à la Palestine, il est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne ! De ce fait, pour une partie de la population, les « gauchistes » seraient complices du régime iranien, les défenseurs de la cause palestinienne seraient des défenseurs du régime iranien.
Le soutien à la Palestine est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne !
En plus de cela, il y a réellement des partis politiques de gauche qui ont malheureusement soutenu le régime par le passé. Par exemple, le parti Tudeh (parti maxiste-léniniste iranien, aujourd’hui en exil), qui était le plus gros parti de gauche en Iran, a complètement soutenu le régime islamique dès la révolution de 1979 jusqu’à être interdit en 1983 (au même titre que tous les groupes socialistes et communistes). Un vide a été créé, la gauche n’existe plus tellement en Iran. Soit parce qu’elle a été tellement réprimée, soit parce qu’elle a complètement perdu le crédit à cause de ce discours anti-gauche qui existe depuis très longtemps.
➤ Rencontre à réécouter sur Terrestres | Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir・avec Chowra Makaremi et Rezvan Zandieh du collectif Roja (2026)

GISML – Comme sur de nombreux conflits en ce moment, on voit qu’il y des lectures biaisées dans le camp de la gauche internationale (notamment occidentale) sur les révoltes et les tensions iraniennes. Une partie d’entre eux considère le régime iranien et Khamenei comme un rempart anti-impérialiste contre l’Occident, un soutien contre l’oppression du peuple palestinien, et donc par extension, les menaces extérieures et intérieures (et notamment, les soulèvements populaires) sont considérées comme dangereuses car elles déstabiliseraient ce rempart anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ces lectures sont « campistes » dans le sens où elles tendent à lire la situation en Iran uniquement à partir d’un point de vue géopolitique, dans lequel deux « camps » (Occident/reste du monde) s’affrontent, quasiment au mépris de tout le reste. Comment déjouer ces analyses simplistes et avoir une lecture internationaliste de la situation en cours ?
Soma – Les campistes sont aussi vraiment responsables de la situation en cours, du fait du soutien qu’ils apportent au régime iranien. Ils renforcent l’image « de gauche » du régime, que les royalistes essaient justement de populariser. Mais comment peut-on se dire de gauche et soutenir ce régime qui a massacré près de 10 000 personnes en quelques jours ? Je veux dire, dans l’histoire moderne de l’Iran, on n’a jamais connu ça – malgré toute la violence qu’on a connu dans ce pays. Et les campistes sont capables de soutenir un tel régime malgré tout.
Le traitement et la manipulation de nos dernières révoltes, considérées comme « des révoltes économiques liées aux sanctions internationales » est incomplet. Des médias décoloniaux comme Paroles d’Honneur popularisent cette théorie sur un soulèvement uniquement économique… C’est très facile de manipuler un discours qui est vendable, qui ne s’attaque qu’à l’impérialisme occidental, et que la gauche mondiale peut absorber. Pourtant, évidemment qu’il y a aussi une colère politique ! Dans ce mouvement, et dans tous ceux qu’a connu l’Iran avant.
Aussi, par exemple en France, si les gens qui ramènent les drapeaux du régime iranien dans les manifestations palestiniennes ou des portraits de Khamenei se font repousser par des membres de la diaspora iranienne qui ne sont pourtant pas royalistes, c’est parce que pour nous, c’est juste insupportable, ces symboles sont liés à des assassins, à la répression et à la mort.
Les campistes ne comprennent pas ça. Sous prétexte que la seule alternative serait une force d’extrême-droite et pro-Occident (le fils du Shah), les campistes ne soutiennent pas les révoltes en cours. Ils empêchent l’émergence d’une alternative politique réelle ! Cette analyse de la situation contribue aussi indirectement à la montée de l’extrême-droite iranienne : le terrain est laissé libre aux forces réactionnaires (respectivement le régime iranien et les soutiens de la monarchie). De plus, soutenir le régime participe à renforcer cette image d’une gauche pas crédible et complice de l’autoritarisme. Complice d’un pouvoir qui a pourtant pavé la route à l’extrême-droite et au retour du fils du Shah ! Finalement, la tendance campiste au sein d’une partie de la gauche dans le monde conduit ces derniers à valider le camp réactionnaire, car ils se rangent du côté du discours anti-gauche très puissant en Iran.
Pour autant, il n’y a pas que des campistes au sein du mouvement pro-palestinien, mais les nuances et la complicité qui existent entre les tendances campistes et internationalistes sont parfois dures à saisir. En tant que Roja, ça devient vraiment un enfer : on tient une position pro-palestinienne, mais également contre le régime iranien, et on se retrouve au milieu de tout ça.
Le régime de Khamenei n’est ni anti-impérialiste, ni pour l’égalité, ni pour la justice.
GISML – Peux-tu nous préciser comment opèrent les deux forces réactionnaires présentes en Iran, dans le contexte politique actuel ? Comment expliquer le fait que l’hypothèse d’un retour du Shah semble portée par de plus en plus de personnes en Iran ?
Soma – Dans ce backlash réactionnaire, on retrouve donc les forces qui soutiennent le régime en place, mais aussi les forces monarchistes qui soutiennent le retour du fils du Shah, Reza Pahlavi, lui-même soutenu par Israël et plus largement plusieurs puissances occidentales.
En attaquant la gauche, les deux forces réactionnaires attaquent toutes les compositions démocratiques qui existent dans le mouvement révolutionnaire. Surtout les héritages de « Femme, Vie, Liberté » qu’ils conçoivent comme un mouvement problématique parce qu’il rassemblait tout le monde : un mélange entre la gauche iranienne, les Kurdes, les Baloutches, les féministes, les classes populaires… Le mouvement était pluriel et pour eux ça n’était pas supportable.
Finalement, seule une contre-révolution pouvait répondre à la puissance des aspirations de « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Et sur ce point les deux forces en présence et apparemment opposées, le régime et les monarchistes, partagent des revendications communes. Ils sont d’accord sur le nationalisme, l’oppression des femmes, la vision des kurdes comme séparatistes. Donc au fond, il n’y a pas vraiment de différence entre eux, ce sont deux extrême-droites différentes, en lutte pour le pouvoir.

Pour le noyau proche du régime, il représente peut-être à peine 10% de la population, si on compte les gens comme les fonctionnaires qui ont des intérêts économiques parce qu’ils sont dépendants du régime.
Quant aux royalistes, il y a une différence entre les royalistes de l’intérieur et les royalistes de la diaspora. Dans la diaspora, c’est les enfants de la bourgeoisie qui était proche du Shah et qui s’est exilée après 1979. Eux sont complètement royalistes et depuis très longtemps. Mais pour ce qui est de l’intérieur, cette situation géopolitique avec Israël, le backlash à la fois anti-féministe et aussi nationaliste, ça a été très important pour aider les royalistes à se présenter comme alternative dans cette situation, parce qu’il règne une sorte de fascisme social maintenant. C’est-à-dire que socialement, plus de gens sont maintenant prêts à accepter ces idées nationalistes, xénophobes, homophobes et sexistes. Reza Pahlavi a réussi à tirer profit de la colère, et même de la répression, il a essayé de se présenter comme la seule alternative et de tirer profit de la fenêtre ouverte par la possibilité d’une intervention extérieure américaine.
Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel. Donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, certains sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »…
Il ne faut pas se voiler la face sur l’existence d’une vraie frange royaliste en Iran. Mais parmi ceux qui parlent du retour du Shah, il y a aussi une partie qui n’est pas vraiment royaliste mais qui voit plutôt cela comme une tactique. Ils ne voient pas d’autre moyen de se débarrasser du régime, donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, ils sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »… Tu peux les comprendre : d’un côté, personne n’a de réponse face à ça en Iran puisque la répression nous laisse vraiment dans l’impuissance devant la situation. Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel.
GISML – Depuis l’Occident, on Depuis l’Occident, on voit passer différents discours sur les attentes interventionnistes du peuple iranien. On peut observer que celles-ci sont plurielles, et parfois en contradiction d’un bord politique à l’autre. Comment les analyses-tu ?
Soma – On pense que les États-Unis ne peuvent pas mener une guerre totale avec l’Iran, comme en Irak ou en Libye, avec une invasion au sol de l’armée. L’Iran c’est 90 millions d’habitants, c’est immense. Et le régime se prépare à la guerre depuis plusieurs décennies. Au niveau politique, il y a une tension entre les réformistes pro-occidentaux qui partagent le pouvoir avec le noyau dur très conservateur, qui lui est pro-Khamenei. Ce qui permet d’imaginer l’hypothèse d’un changement du noyau du régime tout en gardant le régime en place, car il y a une branche proche du pouvoir – les « réformistes » (historiquement Rohani, Pezechkian, Khatami…) un peu plus modérés par rapport au noyau dur du régime, qui est complètement prête à faire un deal avec l’Occident. Ils en ont montré mille signes.
Du côté d’Israël, l’intervention conjointe permet d’imaginer un nouveau régime, et changer la composition politique régionale. Israël fait la promotion du fils de Shah (Reza Pahlavi) en Iran, pour avoir un régime monarchiste qui soit leur allié. Ils se fichent même d’une semi-démocratie, ils préfèrent avoir des esclaves qui les suivent dans la région.
Une intervention extérieure est l’occasion pour l’Occident de se débarrasser de la capacité militaire du régime tout en renforçant sa mainmise sur la ressource pétrolière.
Dans tout ça, il y a beaucoup de gens en Iran qui sont presque d’accord avec l’invasion d’Israël et des États-Unis, parce que tout est bouché politiquement, le peuple a tout essayé, rien n’a marché, et ils l’ont payé très cher… Vu que tous les soulèvements n’ont rien amené, aujourd’hui, la plupart des gens en sont arrivés au point de dire « attaquez le gouvernement, on est d’accord, on n’a aucun souci avec ça ». Mais il y a aussi une partie de la population qui est contre la guerre.
Il faut savoir que la diaspora iranienne a un rôle très important dans les informations qui nous parviennent sur l’Iran. Une grosse partie de la jeunesse des années 80 a quitté l’Iran, car ce n’était plus possible de vivre en Iran en tant que jeune. Notamment, une partie de la diaspora est issue de la bourgeoise iranienne. Elle soutient et relaie aujourd’hui les idées monarchistes, et attise les demandes d’interventions extérieures en Iran.
Chez Roja, en tant que membres de la diaspora iranienne, on est anti-guerre. On condamne fortement toute intervention étrangère, notamment de la part des forces colonialistes et génocidaires d’Israël ou des forces impérialistes états-uniennes. Nous sommes convaincues que ça ne fait que renforcer la répression du régime et sa cohésion, et que ça amène la destruction des vies et des territoires, comme c’est déjà le cas à Gaza. Plus globalement on défend des idées féministes, anti-autoritaires, anti-monarchie et pour l’autodétermination des minorités ethniques. Au sein de la diaspora iranienne, on est minoritaires, mais on fait un travail pour réunir différents réseaux de gauche.
➤ Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

GISML – Vous défendez la nécessité de « l’internationalisme par le bas » (« mutual aid »), soit le soutien direct des peuples aux autres peuples en lutte contre leurs oppresseurs. On retrouve cette solidarité dans plusieurs conflits en cours : Ukraine, Birmanie, Liban, Soudan… Quelles actions sont à mener pour soutenir le peuple iranien ?
Soma – Il y a plusieurs types de soutiens à mener. Premièrement, du soutien matériel : envoyer de l’argent aux familles des prisonniers politiques, aux militant·es, envoyer du matériel. C’est possible suivre ce notre collectif sur les réseaux sociaux pour s’informer sur les façons de soutenir les Iranien·nes.
Deuxièmement, soutenir les personnes qui risquent d’être arrêtées par le régime. Les accompagner dans leur parcours d’exil. Les aider à sortir du pays, et les accueillir dans un espace sécurisé, comme ici en France. Il y a beaucoup d’iraniens et d’iraniennes qui sont en attente de papiers et qui sont bloqués dans des pays frontaliers de l’Iran.
Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles…
Enfin, soutenir les discours progressistes en Iran est crucial. Face aux différentes récupérations et backlash contre les revendications des dernières années, faites confiance aux camarades politiques de gauche de votre camp, qui connaissent, vivent, ou ont vécu les situations depuis le terrain. Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles… Il y a une bataille culturelle à mener de ce côté-là.
Contre la guerre,
pour Femme, Vie, Liberté.
Retranscrit et édité par le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine, mars 2026.
La page du collectif : https://www.instagram.com/Roja.Paris/
Pour aller plus loin sur le mouvement de 2022 : « Femme ! Vie ! Liberté ! – Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran », Chowra Makaremi, La Découverte, 2023.

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