04.06.2026 à 14:49
Sébastien Broca
Conservateurs, réactionnaires, néo-fascistes… Le second mandat de D. Trump a attiré l’attention sur des idéologues étasuniens aussi tapageurs qu’extrémistes. Mais pour la politiste Laura K. Field, ces têtes d’affiche masquent plusieurs courants intellectuels distincts agissant en symbiose au service du projet MAGA. Analyse de son livre “Furious Minds”.
L’article Les esprits furieux : cartographie de l’extrême-droite étasunienne est apparu en premier sur Terrestres.

À propos du livre de Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025.
Paru aux États-Unis en novembre 2025, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right est consacré à la « Nouvelle Droite ». Selon l’autrice, Laura K. Field, il faut entendre par là le « groupe dynamique d’intellectuels et de militants qui ont constitué le cerveau et le bras armé de la nouvelle politique populiste du Parti républicain » (p. 2). L’objectif de l’ouvrage est de cartographier et de comprendre les courants idéologiques qui irriguent le trumpisme, ainsi que la manière dont ils ont gagné en influence entre 2016 et 2025.
C’est donc un livre qui porte sur des intellectuels et non sur des hommes politiques, sur les théories sous-jacentes aux deux administrations Trump plus que sur les mesures mises en œuvre. La conviction de L. Field est que ces idées méritent qu’on s’y attarde. Elle en offre une analyse généreuse, au sens d’un effort sincère et approfondi pour les comprendre, par-delà la répulsion politique qu’elles suscitent, y compris chez elle. Elle donne toujours une chance aux pensées étudiées et leur reconnaît même parfois certains mérites. Ce positionnement intellectuel, dont la rigueur analytique n’exclut pas l’engagement critique, tient en partie au parcours de l’autrice, qui a un temps fréquenté certains cercles conservateurs nord-américains. Parmi les nombreuses publications récentes sur les idéologies d’extrême-droite, l’ouvrage possède de ce fait une vraie singularité. Il représente une contribution intellectuelle de premier ordre, qui offre l’analyse la plus complète à ce jour des courants idéologiques de la Nouvelle Droite états-unienne. Furious Minds mérite donc d’être lu et discuté, y compris dans des milieux écologistes bien éloignés de ceux décrits dans l’ouvrage. Tout projet se réclamant de l’écologie politique ne peut, me semble-t-il, ignorer les dynamiques intellectuelles à l’œuvre chez ses adversaires politiques.
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Laura K. Field déploie une approche qui relève pour l’essentiel de la théorie politique, du fait de sa formation dans cette discipline. Elle s’attarde sur les idées, leur histoire et la cohérence ou l’incohérence des argumentations qu’elles soutiennent. Néanmoins, son propos possède aussi – ce qui est plus rare – une certaine qualité sociologique, intimement liée à sa trajectoire personnelle. L’autrice a suivi sa formation universitaire dans les cercles néo-straussiens à l’Université de l’Alberta au Canada puis, en doctorat, à l’Université du Texas à Austin. L’ouvrage débute ainsi par le récit d’une anecdote survenue en 2010. Alors qu’elle est doctorante, Laura K. Field se trouve confrontée au sexisme, au racisme et à la vulgarité réactionnaire de certains conservateurs, lorsqu’au dîner d’une école d’été à laquelle elle participe, son voisin de table lui indique sans détour avoir envie de « baiser » Michelle Obama. Elle fait de cette scène le point de départ de son ouvrage, en même temps qu’un moment de rupture biographique : le début de son éloignement du monde intellectuel qui a enfanté la Nouvelle Droite.
Sa familiarité avec ce milieu contribue à donner à l’ouvrage une épaisseur et une vérité qui font défaut à nombre d’approches critiques des pensées d’extrême-droite. Bien qu’il soit dans Furious Minds essentiellement question d’idées et de théories, celles-ci sont sans cesse rattachées aux lieux où elles s’élaborent (des universités comme Harvard ou Notre Dame, des think tanks comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation) et aux espaces où elles se diffusent, comme la National Conservatism Conference. Elles sont aussi éclairées par la reconstitution des trajectoires sociales de leurs auteurs et par l’observation, parfois un brin caustique, de l’ethos de ces intellectuels, souvent caractérisés par leur élitisme, leur misogynie et leur déconnexion vis-à-vis des conditions d’existence réelles d’une majorité de leurs compatriotes.
L’ouvrage dépasse en outre le présentisme, qui affecte bon nombre d’analyses du trumpisme, en replaçant celui-ci dans l’histoire du conservatisme et du Parti républicain. L. Field souligne ainsi que tout n’est pas original, loin de là, dans le positionnement intellectuel de la Nouvelle Droite et dans les dynamiques qui ont contribué à son essor. Elle rappelle que le racisme, l’antisémitisme et le refus du pluralisme ont une longue histoire au sein de la société américaine. Elle souligne aussi que depuis la première moitié du XXe siècle, le conservatisme états-unien repose sur une association entre traditionalisme, isolationnisme en matière de politique extérieure et méfiance envers l’État fédéral au nom du « small government ». Ces principes n’ont toutefois cessé d’être mis à l’épreuve et tempérés par l’exercice du pouvoir, ce qui explique l’émergence cyclique de mouvements radicaux reprochant à l’establishment républicain ses compromissions. Des figures comme Barry Goldwater dans les années 1960, Newt Gingrich dans les années 1990, de même que des mouvements grassroots comme le Tea Party à la fin des années 2010, incarnent cette récurrence des contestations internes. Celles-ci ont chaque fois pour effet de déplacer le Parti républicain vers la droite, voire l’extrême-droite.
La Nouvelle Droite a réussi à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan.
L’ascension de la Nouvelle Droite depuis dix ans relève d’une telle dynamique, au sens où elle s’appuie en partie sur des motifs récurrents de mécontentement parmi les fractions les plus réactionnaires du Parti républicain : le refus du multiculturalisme, le rejet des élites de la côte Est et de l’administration fédérale. Elle est néanmoins singulière, notamment en raison de la place qu’y tiennent les modes de diffusion numériques et le masculinisme. Comme le rappelle L. Field, la Nouvelle Droite a en outre réussi, davantage que tous les mouvements précédents de contestation interne, à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan. L. Field montre ainsi que les politiques, parfois d’apparence erratique, mises en œuvre par l’administration de Donald Trump ont quelques soubassements intellectuels. Lorsque le secrétaire au commerce Howard Lutnick déclare, à Davos en janvier 2026, que « la mondialisation n’a pas servi l’Occident et les États-Unis d’Amérique »1, cela résonne comme un écho de la critique de la globalisation libre-échangiste menée depuis plusieurs années par plusieurs théoriciens de la Nouvelle Droite.

Laura K. Field divise la Nouvelle Droite en trois groupes : les « Claremonters », les post-libéraux et les nationaux-conservateurs. Les premiers, liés au Claremont Institute en Californie, idéalisent l’Amérique des fondateurs. Les deuxièmes défendent une conception anti-moderne et d’inspiration catholique du « bien commun ». Les troisièmes exaltent le mythe d’une nation américaine homogène. L’autrice distingue aussi un quatrième ensemble, dont le statut est un peu différent des autres et les contours plus nébuleux : la droite dure (« Hard Right »). Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs d’extrême-droite souvent actifs en ligne et qui déploient une rhétorique violente, misogyne et raciste, est susceptible de nourrir et de radicaliser les trois groupes mentionnés précédemment.
L’histoire des « Claremonters » est indissociable de l’influence durable exercée par la pensée de Léo Strauss dans les milieux intellectuels conservateurs aux États-Unis. Une figure centrale de cette histoire est celle d’un élève de Strauss, Harry V. Jaffa qui, après avoir écrit des discours pour B. Goldwater dans les années 1960, inspira la création en 1979, par quatre de ses étudiants, d’un think tank conservateur : le Claremont Institute. Situé dans le comté de Los Angeles, ce dernier s’est imposé au fil du temps comme le point de ralliement des « straussiens de la côte Ouest », dont la singularité est d’envisager les États-Unis comme fondés sur des bases pré-modernes, essentiellement la Bible et la philosophie grecque antique. L’idéalisation de la création des États-Unis (« the American founding ») s’accompagne chez eux d’une dénonciation du relativisme et d’une déploration du « déclin moral » engendré par la modernité – un déclin dont les symptômes seraient aussi bien la pornographie que l’homosexualité ou la consommation de drogues. Il en découle un projet profondément réactionnaire : celui de retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.
Ces quelques éléments, rappelés dans le chapitre 2, permettent de comprendre l’engagement passionné et souvent violent des « Claremonters » dans les guerres culturelles des dix années écoulées. Après l’élection de D. Trump en 2016, le Claremont Institute a pris un virage explicitement politique. Il a « déclaré la guerre au multiculturalisme » et à « l’État administratif » (p. 51), des objectifs qu’il a poursuivis en plaçant les siens à des postes importants à Washington. Michael Anton en est un exemple emblématique. Recruté par Steven Bannon en 2017 sur les conseils de Peter Thiel en tant que directeur de la communication stratégique du United States National Security Council, il s’était fait connaître un an plus tôt, alors qu’il travaillait encore pour la société de gestion d’actifs BlackRock, grâce à un essai (« The Flight 93 Election »), où il comparait l’élection de D. Trump à la révolte des passagers d’un avion qui aurait été détourné par des terroristes…
Le projet des « Claremonters » est profondément réactionnaire : retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.
L. Field accorde une grande importance à ce texte, qu’elle présente comme la première véritable légitimation intellectuelle du trumpisme. Elle décrit M. Anton comme un « dandy », lecteur de Machiavel, féru de culture classique et grand admirateur de Harry V. Jaffa. Elle montre surtout qu’il est un pamphlétaire anti-féministe et anti-immigration, ayant fait siennes les théories conspirationnistes du « Grand Remplacement » (p. 69). Si son expérience au sein de la première administration Trump fut de courte durée (à peine plus d’un an), il a été nommé directeur de la planification politique dans la nouvelle équipe du président Républicain et a notamment participé à l’élaboration de la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025. Au-delà de M. Anton ce sont, comme le souligne L. Field, plus de trente anciens lauréats des bourses délivrés par le Claremont Institute, qui ont intégré la seconde administration Trump au début de l’année 2025.
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Les post-libéraux représentent une deuxième branche, influencée par les courants catholiques traditionalistes et désireuse de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société. Ce courant compte en son sein ceux qui sont probablement les penseurs les plus sophistiqués de la Nouvelle Droite américaine, notamment les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule.
Le premier a fait paraître en 2018 un ouvrage qui a eu un retentissement important aux États-Unis : Why Liberalism Failed2. Il y explique que le libéralisme économique et politique a échoué, parce qu’il est fondé sur des prémisses erronées : l’individualisme et la domination de la nature. Sur ce second point, P. Deneen reprend une critique de la modernité capitaliste, que l’on retrouve aussi chez certains penseurs de gauche (Castoriadis par exemple) : l’idée selon laquelle le monde contemporain et ses désastres écologiques résulteraient du projet déraisonnable, déjà annoncé par Bacon et Descartes, de maîtriser la nature grâce à la science et la technique. P. Deneen écrit ainsi : « Notre monde saturé de carbone est la gueule de bois d’une fête de 150 ans au cours de laquelle, jusqu’à la toute fin, nous avons cru avoir réalisé le rêve de nous libérer des contraintes de la nature. Nous entretenons toujours cette vision incohérente selon laquelle la science pourrait nous affranchir des limites, tout en résolvant les problèmes qui découlent de ce projet lui-même »3.
Influencés par les courants catholiques traditionalistes, les post-libéraux sont désireux de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société.
Pertinente – bien que guère originale – cette critique débouche chez P. Deneen sur des réponses ancrées dans un mélange de républicanisme et de catholicisme traditionaliste. Le philosophe exalte ainsi l’auto-gouvernement de communautés locales, solidement arrimées à des lieux, des croyances et des traditions. Dans cette vision, « le local est considéré comme lié à – voire comme l’expression de – l’universel, l’éternel, le divin et le sublime »4. P. Deneen défend également – notamment dans son ouvrage suivant, Regime Change : Toward a Postliberal Future (2023) – un populisme économique dirigé contre ce qu’il nomme la « laptop class », soit une élite cosmopolite de travailleurs cognitifs manipulant des abstractions et détachés de tout véritable ancrage dans le monde matériel5. Sur le plan socio-économique, il se dit ainsi attaché aux intérêts des Américains (blancs) des classes populaires, durement affectés par une désindustrialisation dont il tient les élites néolibérales pour responsables.
Le juriste constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule représente la deuxième grande figure du post-libéralisme. Depuis sa conversion au catholicisme en 2016, il se revendique d’un courant minoritaire, l’intégralisme, qui « rejette la séparation entre l’Église et l’État prônée par le libéralisme et soutient que l’État devrait être soumis aux normes catholiques ou placé sous l’autorité spirituelle de l’Église » (p. 93)6 Depuis sa position d’universitaire reconnu, A. Vermeule est plus radical encore que P. Deneen dans son rejet du libéralisme politique. Pour en finir avec la protection des droits individuels et le parlementarisme, il propose un « constitutionnalisme du bien commun », une approche dont la description passablement abstraite tend à voiler la violence intrinsèque. Dans une veine inspirée notamment par la pensée de Carl Schmitt, A. Vermeule souhaite que le pouvoir exécutif et administratif soit affranchi des garde-fous prévus par le libéralisme politique, voire par la Constitution américaine elle-même. La mission de l’État devrait selon lui être de défendre le « bien commun », défini de manière assez vague comme « l’épanouissement d’une communauté politique bien ordonnée » (cité p. 237) ; une communauté où la religion occuperait une place centrale et où la liberté deviendrait une « valeur secondaire » (p. 239)7. A. Vermeule incarne ainsi l’intolérance du post-libéralisme, décidé à faire triompher « sa propre conception monolithique et hiérarchique de ce qui est vrai et important » (p. 244). Comme le souligne L. Field, ce projet a connu un certain succès : A. Vermeule « est devenu une sorte de figure culte au sein des hautes sphères de la Nouvelle Droite catholique — avec les portraits dans les magazines, les conférences et les tables rondes qui accompagnent une telle renommée » (p. 240).
Le troisième groupe identifié par L. Field s’est constitué autour de la National Conservatism Conference (NatCon), organisée par la Fondation Edmund Burke et le Conservative Partnership Institute. Elle réunit chaque année depuis 2019 des figures importantes de droite et d’extrême-droite, devant un public presque exclusivement blanc et masculin. La première édition, à Washington, fut ouverte par une intervention de l’entrepreneur Peter Thiel, qui avait participé au financement de l’événement. Au fil des ans, la conférence a accueilli plusieurs hommes politiques importants (Viktor Orbán, Ted Cruz, Marco Rubio, J. D. Vance), ainsi que de nombreux intellectuels de la Nouvelle Droite, comme Michael Anton et Patrick Deneen.
La personnalité centrale de ce troisième courant est Yoram Hazony, qui dirige la NatCon depuis ses débuts. Cet intellectuel israélo-américain prône un nationalisme rigide, qui exalte l’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse. Il défend la souveraineté des État-nations et dénigre toutes les entités politiques supra-nationales : l’Union européenne par exemple. Au fil des ans, Y. Hazony et la NatCon ont influencé des institutions conservatrices plus traditionnelles, comme la Heritage Foundation. Cette dernière, créée en 1973 et qui joua un rôle important sous la présidence de Ronald Reagan, est à l’origine du fameux « Projet 2025 », en général considéré comme la feuille de route du second mandat de D. Trump. Selon L. Field, la NatCon a eu un rôle prépondérant dans la cristallisation de ce programme, dans la montée du nationalisme chrétien et la légitimation des politiques anti-immigration.

Le quatrième courant identifié par L. Field, la droite dure (« Hard Right »), constitue une nébuleuse plus qu’un mouvement structuré. Il regroupe essentiellement des agitateurs d’extrême-droite, dont la réputation s’est construite sur le Web, bien loin des normes du débat académique. Parmi ces influenceurs néo-fascistes, deux des plus célèbres sont Curtis Yarvin (qui a longtemps écrit sous le pseudonyme Mencius Moldbug) et Costin Alamariu, plus connu en tant que Bronze Age Pervert.
Curtis Yarvin est un informaticien et blogueur. Ses idées provocatrices circulent dans certains cercles néo-réactionnaires liés à la Silicon Valley depuis la fin des années 2000. Une importance nouvelle, et sans aucun doute excessive8, lui est aujourd’hui accordée par de nombreux médias et par certains universitaires. C. Yarvin passe ainsi pour une figure intellectuelle essentielle du trumpisme, dont les écrits devraient être étudiés par quiconque voudrait comprendre le contexte politique actuel. L. Field a le mérite de tempérer cet intérêt, en soulignant l’extrémisme des textes en question (« S’agissant du nationalisme blanc et du racisme, Yarvin a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, qu’il n’y était “pas tout à fait allergique” », p. 136), mais aussi leur nullité : « le style de Yarvin est lamentable et ses raisonnements sont pires encore ; on vient pour ses théories du complot provocatrices […], on reste pour ses non-sens et son bricolage pseudo-historique bâclé. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin » (p. 135).
“Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin. Son style est lamentable et ses raisonnements sont pires encore.”
Laura K. Field
Costin Alamariu, dit Bronze Age Pervert (BAP), détient quant à lui un doctorat en philosophie politique de l’Université de Yale, obtenu en 2015. Sa renommée dans les cercles réactionnaires ne lui vient cependant pas de là, mais de l’ouvrage Bronze Age Mindset (auto-publié sur Amazon peu après qu’il eut renoncé à une carrière académique) et de ses saillies sur Twitter/X et dans des podcasts d’extrême-droite. Le style de BAP combine en effet une expression peu soucieuse de rectitude grammaticale et orthographique, un nietzchéisme grossier et un humour corrosif, mis au service d’une misogynie et d’un racisme décomplexés. Comme le synthétise L. Field, « son but dans la vie semble être d’inciter les jeunes hommes blancs à développer leur force physique et militaire, d’affaiblir ou de détruire tous les autres, en particulier les femmes, et d’être lui-même vénéré comme un dieu pour avoir le courage d’exprimer tout cela ouvertement » (p. 138). De quoi C. Yarvin et BAP sont-ils les symptômes ? Sans doute, si l’on en croit L. Field, de la « normalisation de l’extrémisme violent » (p. 144) et de la séduction que cette violence exerce sur de nombreux jeunes hommes, aux États-Unis comme ailleurs.
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L’ouvrage de L. Field offre donc une cartographie précise des différents courants intellectuels de la Nouvelle Droite états-unienne. Ceux-ci partagent un rejet viscéral du libéralisme politique, en tant qu’engagement en faveur du pluralisme démocratique et en tant qu’acceptation d’une société multi-culturelle, au sein de laquelle cohabitent différentes conceptions de la vie bonne. Ce point est souligné à de nombreuses reprises par l’autrice, dont la critique de la Nouvelle Droite consiste pour l’essentiel en un plaidoyer pour la pertinence intacte du libéralisme politique. L. Fields souligne néanmoins que l’émergence de la Nouvelle Droite doit aussi être vue comme l’expression « des échecs réels de la politique et de l’économie libérales modernes, de la culture libérale moderne et du monde universitaire néolibéral aux mains des entreprises » (p. 25). Elle demeure néanmoins fidèle à une forme d’engagement philosophique en faveur du libéralisme, en tant que condition d’une société libre, dont chaque membre est susceptible de rechercher les formes singulières d’une vie heureuse, accomplie et dotée de sens. « Certains d’entre vous regretteront leur libéralisme lorsqu’il aura disparu » (p. 319) lance-t-elle ainsi aux intellectuels de la Nouvelle Droite. Là n’est toutefois pas, me semble-t-il, la contribution la plus originale du livre.
Celui-ci vaut avant tout par son analyse serrée des divers courants de la Nouvelle Droite, qui se révèlent bien plus hétérogènes que ce que suggère la focalisation médiatique sur une poignée de figures comme Curtis Yarvin. Sur de nombreux sujets, il n’existe en fait aucune cohérence idéologique et programmatique au sein de la Nouvelle Droite. Certains défendent la déconcentration du pouvoir politique et le small government, d’autres prônent le renforcement de l’exécutif fédéral. Certains défendent un populisme économique censé améliorer les conditions de vie des classes populaires, d’autres affichent un libertarianisme économique voué à renforcer les privilèges des oligarchies industrielles et financières. Certains sont ouvertement racistes et masculinistes, d’autres tentent de maintenir un vernis de respectabilité. Certains prônent une accélération technologique débridée dont l’horizon est l’émergence d’une post-humanité, d’autres développent une pensée des limites inspirée par le catholicisme et critiquent pour cette raison le déploiement tous azimuts de l’IA et le pouvoir de la Silicon Valley… Bref, la Nouvelle Droite est loin d’avoir forgé un corpus idéologique unifié, une incohérence qui renvoie aussi à la diversité des acteurs sociaux ayant soutenu D. Trump. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, il apparaît que l’unité de ces courants est en fait essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités (raciales, sexuelles, de genre, etc.) et les élites opposées au trumpisme9.
L’unité de ces courants est essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités et les élites opposées au trumpisme.
Les tensions internes à la Nouvelle Droite se cristallisent en la personne du vice-président J. D. Vance, intellectuellement plus structuré que D. Trump, mais écartelé entre ces divers courants et leurs clientèles électorales respectives. Souvent présenté comme proche des post-libéraux du fait de sa conversion au catholicisme et de sa relation personnelle avec Patrick Deneen et Rod Dreher, il entretient en fait des liens avec toutes les composantes de la Nouvelle Droite. L. Field résume sa position singulière et acrobatique en quelques phrases limpides :
Vance, qui a publié son ouvrage autobiographique “Hillbilly Elegy” en juin 2016, s’est converti au catholicisme en 2019 (l’année où il s’est rallié au trumpisme) et était idéologiquement très proche des penseurs post-libéraux comme Deneen et Vermeule. […] Peter Thiel était son mentor et son financeur, et il s’est ouvertement déclaré partisan de Viktor Orbán. Mais contrairement à Deneen et Vermeule, et plus proche en cela de Thiel, Vance n’a jamais pris ses distances avec les positions les plus radicales et imprudentes de la Nouvelle Droite. Il a assisté aux conférences NatCon. Il a prononcé des discours lors d’événements organisés par le Claremont Institute. Il est apparu dans des podcasts de niche tels que Jack Murphy Live et The American Moment dans lesquels, sur tous les sujets, il a tenu des propos alignés sur les positions de la droite dure […]. (p. 313)
L’une des questions auxquelles l’ouvrage ne répond pas est celle de savoir dans quelle mesure cette incohérence idéologique « importe dans le tumulte de la politique réelle » (p. 16). L. Field ne tranche pas véritablement la question de l’influence des idées étudiées sur les politiques effectivement mises en place. À la lecture de quelques passages du livre – notamment ceux consacrés aux penseurs post-libéraux comme P. Deneen – on est frappé par le contraste entre certaines propositions (la défense des catégories populaires, l’attention aux limites naturelles, le respect des pouvoirs locaux) et la réalité des décisions aujourd’hui prises à Washington. Comme le soulignait récemment la politiste Marlène Laruelle, « certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura [Field] sont […] mal à l’aise face aux politiques de l’administration »10.
Dans leur majorité, ces intellectuels ont néanmoins « le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur »11. L. Field montre ainsi très bien comment la Nouvelle Droite a progressivement réussi à ce que certaines de ses obsessions infiltrent les espaces du pouvoir. Elle décrit par exemple précisément comment le Parti républicain et ses institutions satellites, notamment de nombreux think tanks, ont été gagnés par un nationalisme de plus en plus radical et intolérant. Elle souligne à ce titre que l’édition 2022 de la conférence NatCon, tenue à Miami, a représenté un tournant, « un moment décisif de capitulation de l’establishment du Parti républicain traditionnel face à la Nouvelle Droite, voire à la droite dure » (p. 210). Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, y tint un véritable discours d’allégeance : « Je ne viens pas pour inviter les nationaux-conservateurs à rejoindre notre mouvement conservateur, mais pour reconnaître qu’en vérité la Heritage Foundation fait déjà partie de votre mouvement » (cité p. 211). L. Field relève en outre, bien que de manière plus rapide, combien les jeunes cadres du trumpisme sont désormais imprégnés des discours ouvertement violents, racistes, antisémites et misogynes d’influenceurs comme Bronze Age Pervert et Nick Fuentes.

Cela suffit-il pour affirmer, comme l’a fait l’autrice dans un entretien récemment accordé au journal Le Monde, que les différents protagonistes de son ouvrage représentent « la coalition d’intellectuels qui a porté [Donald Trump] au pouvoir »12 ? Sans doute pas. Il est exagéré de soutenir que l’influence de certaines figures de la Nouvelle Droite au sein du Parti républicain, des think tanks conservateurs et de la jeunesse de droite suffit à expliquer l’élection de D. Trump en 2024. C’est là négliger un ensemble beaucoup plus vaste de coordonnées économiques, politiques, culturelles et institutionnelles, qui ont construit l’environnement social au sein duquel la Nouvelle Droite a pu prospérer : la désindustrialisation des États-Unis, la rivalité avec la Chine, le poids politique des grandes entreprises, l’influence des plateformes numériques, la médiocrité du système éducatif américain, l’importance de la religion et du protestantisme évangélique, les particularités du système électoral, la faillite du Parti démocrate, le charisme personnel de D. Trump et bien d’autres choses encore. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage Furious Minds fournit une pièce importante du puzzle.
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Un dernier apport important de Furious Minds tient à la mise en évidence d’une caractéristique transversale aux différents courants de la Nouvelle Droite : l’importance accordée aux idées dans la lutte politique. L. Field nomme cette posture intellectuelle « Ideas First ». Elle en donne la description suivante : « L’approche “Ideas First” est typique du monde intellectuel conservateur et se retrouve dans des slogans fréquents à droite comme “la politique est en aval de la culture” ou “les idées ont des conséquences”, ainsi que dans la prolifération d’institutions de formation idéologique, qui initient les jeunes conservateurs aux discours et aux traditions de droite » (p. 20). À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, Furious Minds montre ainsi que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important et fructueux du champ intellectuel.
Il est possible de pousser l’argument de L. Field un cran plus loin, un peu au-delà de ce qui est explicitement écrit dans l’ouvrage, en soulignant le lien étroit qui unit le positionnement théorique de la Nouvelle Droite et son positionnement politique. Sur le premier point, les intellectuels étudiés dans l’ouvrage partagent une forme d’idéalisme philosophique, au sens de la conviction selon laquelle ce sont les idées qui mènent le monde et expliquent la plupart des transformations sociales. Cette approche se prolonge au plan stratégique dans ce qu’on peut nommer un « gramscisme de droite », soit le parti-pris en vertu duquel la lutte politique doit d’abord être conduite sur le terrain des idées et des valeurs, afin de transformer les représentations sociales dominantes dans un sens réactionnaire13. Sur ces bases, la Nouvelle Droite a souvent réussi à déplacer le débat public loin des enjeux économiques (inégalités, concentration du capital) et écologiques (réduction des flux de matières et d’énergie), afin de réorganiser la conflictualité politique autour de la « guerre culturelle ».
À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, “Furious Minds” montre que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important du champ intellectuel.
Du point de vue des partisans de D. Trump, cette stratégie a apporté de nombreux bénéfices. L’approche « Ideas First » a tout d’abord produit un effet d’occultation, en reléguant au second plan tout ce qui dans le passé ou la réalité contemporaine vient contredire leurs récits : depuis l’histoire des inégalités raciales aux États-Unis jusqu’au réchauffement climatique, en passant par les violences sexistes et sexuelles. Si le peu d’égards de D. Trump pour la vérité est devenu proverbial, Furious Minds montre que de nombreux intellectuels de droite et d’extrême-droite font preuve d’un semblable désintérêt pour l’exactitude factuelle. Pour ces penseurs, « les abstractions intellectuelles occultent trop souvent les vérités simples du monde réel — par exemple, le fait de savoir qui a remporté quelle élection, qui a envahi quel pays et quand, ou encore quel groupe social est victime d’abus et d’oppression » (p. 21).
L’approche « Ideas First » a également permis à la Nouvelle Droite de présenter de manière fallacieuse ses ennemis politiques. C’est comme cela qu’il faut comprendre la créativité terminologique dont font preuve les essayistes d’extrême-droite pour désigner leurs cibles intellectuelles : le « wokisme », la « théorie du genre », la « critical race theory », la « Cathédrale »14, la « Longhouse »15, etc. Il en résulte un cadrage du débat public au mieux schématique, au pire totalement délirant, qui a vraisemblablement bénéficié aux mouvements réactionnaires en nourrissant nombre de controverses spécieuses, par ailleurs complaisamment relayées par les médias favorables à D. Trump. L’espace public idéal fantasmé par le libéralisme (auquel Internet était censé donner corps) s’est de ce fait souvent transformé en son double hideux : en lieu et place d’une confrontation raisonnée des opinions s’est affirmée une bataille culturelle, où tous les coups sont permis et où la réalité des pratiques sociales et des phénomènes naturels disparaît derrière des abstractions mensongères.
L. Field ne dit pas vraiment comment sortir de cette situation. Si elle n’hésite pas à caractériser certaines des pensées étudiées dans son ouvrage comme « fascistes » ou « néo-fascistes », elle se réfère peu à ce précédent historique pour éclairer le contexte actuel. Elle n’évoque pas non plus les diverses luttes sociales et écologistes qui représentent autant de résistances en acte à la Nouvelle Droite états-unienne. De celle-ci, elle offre en revanche l’analyse la plus complète et précise à ce jour. C’est déjà considérable.
Image principale : AmericaFest 2025, Wikimedia.

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01.06.2026 à 22:04
Celia Izoard
Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.
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Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.
La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? Cʼest le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.
Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.
Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?
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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19e siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.
En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.
➤ Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)
Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.
La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.
De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.
Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.
En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.
Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.
➤ Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)
À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.
Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.
Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.
Partie 1 : Dans le ventre d’une puce
1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)
D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.
2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)
Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.
3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)
Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.
Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde
4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)
Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.
5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)
Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.
6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)
L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.
7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)
Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.
8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)
Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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14.05.2026 à 09:30
Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre
C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.
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Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».
Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.
Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.
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Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.
La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.
Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.
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Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.
Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.
Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.
Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».
Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».
Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.
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Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.
La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.
Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.
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D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.
Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.
Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.
Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.
Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.
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Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.
Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.
La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.
Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.
Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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