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12.09.2026 à 13:47

Pour une écologie érotique : jouir pour sauver le monde ?

Myriam Bahaffou

Et si la jouissance (re)devenait politique ? C’est ce que défend la philosophe écoféministe Myriam Bahaffou dans un essai au croisement des pensées décoloniales et autochtones, qui imagine une éthique environnementale où le plaisir cesse d’être oublié et où les autres qu’humains sont à la fois désirés et désirants. Un ‘date’ avec le vivant qui fait du bien.

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Texte intégral (8170 mots)
Temps de lecture : 17 minutes


Je pense au lac comme à moi-même, je pense au Manitoba comme à moi-même, je pense au monde comme à moi-même – et je me rebaptise Fin du monde. Comment est-ce qu’une tête de méné, après son transit dans le gésier d’un goéland, peut causer des vagues de chaleur généralisées ? Comment est-ce qu’en retour cela peut engendrer la ruine du boréal ? Comment les traces de gril sur un steak peuvent-elles épeler la fin du monde pour le caribou ? Depuis quand, au fait, suis-je devenu l’apocalypse ?1

Un manifeste explicitement titré « pour l’adoption massive de l’IA »  vient d’être signé par les plus puissantes entreprises françaises ; les bombes pleuvent au Liban et en Palestine, où le chiffre de 1000 jours depuis le renouveau du massacre sonne vertigineux à nos oreilles ; les espèces sauvages, autochtones et endémiques font face à un processus d’éradication de la surface du globe, et la traque aux humain∙es qui leur ressemblent redouble de violence tous les jours ; en somme, le monde s’apparente de plus en plus à un vaste camp de travail forcé, où les frontières se rigidifient, les réseaux internationaux du travail exploitent et mettent en mouvement toujours plus de monde au nom d’une mondialisation dont l’échec est aussi cuisant que les températures de cet été : la fournaise infernale n’est plus une métaphore mais bien notre réalité politique et climatique.

Dans cette séquence historico-politique désastreuse, l’érotisme, le désir et le plaisir deviennent des objets d’étude signifiants et révélateurs de cette crise, ainsi que, peut-être, des moyens de la surmonter. À première vue, cela semble particulièrement inapproprié : n’y aurait-il pas plus sérieux à faire ? Ne serait-ce pas un luxe de la pensée, une manière de fuir la catastrophe en cours pour y substituer une satisfaction individuelle et égoïste, via le « bien-être », la « positivité » ou la « joie », tous ces concepts qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec un air désabusé et cynique ?

Une érotique de la prédation

Si le désir, comme le remarquait déjà Foucault, est une notion surchargée philosophiquement, c’est moins le cas pour l’érotisme : dans son acception populaire, on l’emploie comme synonyme plus respectable de pornographie. Pourtant, nous avons tort : en mythologie, Eros n’est pas qu’une divinité sexuelle, il est force vitale et même amoureuse ; en étymologie, éramai en grec signifie aimer ; en psychanalyse, Eros devient pulsion de vie, là aussi désexualisée. Quant au plaisir, Foucault le définit dans le tome 4 de l’Histoire de la sexualité comme « l’événement qui se produit hors sujet, à la limite du sujet, ou entre deux sujets »2 (le terme de jouissance sera ici employé comme équivalent). Ces notions (désir, plaisir, jouissance, érotisme) ne flottent pas dans les airs comme des « forces » ou des « énergies » : elles sont inséparables des normes, des institutions et des rapports sociaux ; autrement dit, comme le formule le philosophe Pierre Niedergang : « Là où il y a du désir et du plaisir, il y a du pouvoir et il est nécessaire de le penser. »3 Ou alors, à la manière de Deleuze et Guattari : « C’est toujours avec des mondes que nous faisons l’amour. »4

Désir, plaisir, érotisme, sonnent aujourd’hui presque creux car ils semblent avoir été complètement dévoyés par le patriarcat, le capitalisme et le colonialisme, qui les autorisent uniquement sous leurs formes les plus morbides. Ainsi du désir-conquête des machines coloniales, capitalistes, et patriarcales, qui a pour but de faire tendre la totalité de nos forces vers la possession, et le manque. Pour cela, ces machines réfrènent d’autres formes désirantes, comme l’amour, le loisir, la liberté, qui sont, dans le capitalisme néolibéral, massivement infléchies vers la production/consommation : ainsi du marché de l’amour, du marché du divertissement, et même du marché de la liberté (entendue comme liberté d’entreprendre, d’investir, de voyager, comme « pouvoir d’achat »). Aujourd’hui, toute une littérature en sciences humaines et sociales s’intéresse de nouveau à la production de désirs, d’affects et d’émotions depuis ces systèmes de domination : Les guerriers de la modernité, de Déborah V. Brosteaux ; Pétromasculinité, de Cara Daggett ; Capitalisme gore, de Sayak Valencia ; Du désir de vie, d’Ulrich Metende… autant d’ouvrages qui entendent repenser à nouveaux frais les liens entre désir, autorité, « érotique de la prédation », comme le nomme Metende, et politique. Jouir, nous rappellent ces théoricien∙nes, s’apparente aujourd’hui à des formes d’assimilation, d’annexion, un geste rapide, éphémère et un peu honteux. Ce que j’ai nommé désir-conquête5 s’inscrit dans une course effrénée au plaisir sous laquelle nous vivons toustes : c’est là un des moteurs centraux du capitalisme des affects qui provoque en nous manque, envie, jalousie, ressentiment, bref un ensemble de passions dévorantes de posséder (d’ailleurs un synonyme de « jouir », nous dit le Larousse) et de faire pâtir autrui depuis sa position de pouvoir.

Pourtant, le constat est implacable : le désir-conquête s’avère insatisfaisant, et nous sommes toustes déprimé∙es sous le règne de l’euphorie de la consommation. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre. En effet : jouir, c’est expérimenter un excès qui menace ma propre cohérence, ma propre existence qui soudainement ne m’appartiennent plus, se trouvent déstabilisées par un état qui me dépasse. On peut penser à l’orgasme, la transe, et plus humblement, les plaisirs quotidiens qui arrivent, comme le disait Foucault, « hors sujet, à la limite du sujet » : toute la question politique est alors de savoir quelles sont les structures de pouvoir qui autorisent la sortie du sujet, plutôt que sa consolidation.

Le désir-conquête s’avère insatisfaisant. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre.

Cette réflexion n’a à première vue aucun rapport avec l’écologie. Et pourtant, l’occupation actuelle des territoires par des forces coloniales aux quatre coins du monde, l’extermination de 97 % du bétail à Gaza et de 75 000 humain∙es depuis 2023, les feux de forêts en Gironde qui ravagent les vies autres qu’humaines, le chlordécone dans le sang des Martiniquais∙es et des Guadeloupéen∙nes, témoignent d’une érotique morbide produite par les régimes de pouvoir capitalistes, patriarcaux et coloniaux, dont le but est la conquête via l’accumulation impérialiste et la jouissance par la souffrance d’autrui. Aujourd’hui, l’érotique fasciste s’étend du « drill baby drill » de Trump aux deep-fakes de la culture pédocriminelle, de l’attentat terroriste contre la Pride à Berlin il y a peu jusqu’à la haine des enfants, qu’il s’agisse du meurtre de Lyhanna au traitement raciste d’Hamza en France, des forêts qui brûlent et excitent les passions les plus morbides des classes dirigeantes affamées qui convertissent déjà tout ça en capital, ou en parc d’attractions construits par les rois du pétrole saoudiens. Tout cela nous donne une petite idée du gore patriarcal-capitaliste et colonial qui jouit dans la destruction totale de l’autre.

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Érotisme et écologie

Pourtant, et c’est l’argument central de ce texte, la lutte écologiste est une lutte érotique. La matière, nous le savons, n’est pas un agglomérat d’entités discontinues dont nous pouvons disséquer et étudier les existences en les simplifiant sous le singulier de « nature » : le monde s’apparente davantage à un tissu relationnel et écosystémique, inter et intra-dépendant6 (c’est-à-dire que les formes de vie n’existent pas indépendamment de ce qui les constitue). Au sein de ces formes, vivantes et non vivantes, minérales et végétales, biologiques et fossiles, le désir, mais aussi l’érotisme, jouent un rôle fondamental.

Edward Munch, Midsummer, 1915. Wikimedia.

Malgré l’intérêt croissant autour des écoféminismes et des écologies décoloniales et autochtones ces dernières années, l’érotisme est constamment (sciemment ?) oublié. Pourtant, dans tous ces mouvements, il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines. Si la conservation/protection occupe une place importante dans l’histoire de l’écologie7, le tournant écoféministe, décolonial et queer nous invite à sortir de ce paradigme afin de puiser non pas dans la culpabilité ou le sacrifice mais dans une intimité avec le monde : ils nous rappellent la puissance des affects à la fois individuels et collectifs qui ne se cantonnent ni au respect ni au sacré, mais au dialogue et à l’amour, à la physicalité de notre condition terrestre et à la sexualité, au sens large8. On peut lire dans Gay and Gaia. Ethics, Ecology, and the Erotic :

Être pleinement vivant, c’est être aimé. Telle est la thèse fondamentale de l’écologie érotique. Aucune description biologique n’est complète si elle n’est pas présentée comme une biologie de l’amour. Et inversement, nous ne comprenons pas l’amour si nous ne voyons pas qu’il est lié au monde vivant, à l’expérience d’habiter un corps vivant qui tremble de joie et grimace de douleur. L’amour est une pratique de vivification. L’érotique est l’authentique principe de vie qui imprègne les mondes des corps et des formes de vie.9

Il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines.

L’écologie est ancrée dans le souci de la soutenabilité des relations entre les corps : elle est de part en part éminemment physique, corporelle, physiologique : il y a une écologie des molécules d’air comme du microbiote de nos intestins, de l’atmosphère comme des nappes phréatiques, une écologie de nos poumons, de nos écosystèmes et de nos familles, humaines et autres qu’humaines. Cette soutenabilité entre les entités micro- et macro- ne se fait pas simplement par le « miracle de la vie », elle doit être désirée, vectrice d’un sentiment de satisfaction, et même d’exaltation pour toustes les participant∙es (y compris lorsque cela implique de la violence): c’est pour cette raison que l’on part en randonnée, que l’on cuisine de bonnes choses ou que l’on s’engage pour sauver le monde. Parce que le plaisir a un sens profond et existentiel, au-delà de ce que l’on se permet d’imaginer. Penser l’écologie de la sorte, c’est mieux sentir la nécessité et l’urgence de nos liens qui chaque jour se détériorent. Ainsi, remettre le plaisir au cœur d’une éthique environnementale du plus-qu’humain est, en substance, la proposition à la fois écoféministe (qui considère que notre crise environnementale est aussi une crise affective due à la suprématie patriarcale qui a instauré la rupture comme mode privilégié de relation au monde), mais aussi décoloniale et autochtone, où les autres qu’humains sont à la fois désirés, désirants et désirables, et non de simples objets périphériques à mon existence.

Lire aussi | « L’écoféminisme n’est pas qu’un outil théorique ! »・Myriam Bahaffou (2023)

Qui a peur de l’érotisme ?

Il existe une tendance, tant dans les milieux féministes qu’écologistes, à contenir la jouissance, à la présenter comme un danger contre lequel on devrait se prémunir, ou pire, comme un trait pulsionnel et condamnable (de viol, de consommation) qui serait l’apanage des moins éduqué∙es d’entre nous et qu’il conviendrait de rectifier. Considérer que tout désir est forcément conquête, que tout plaisir est nécessairement superficiel et frivole, voire insultant vis-à-vis des « vrais problèmes » comme les génocides, la guerre, la destruction climatique, est le produit d’une vision fataliste qui donne bien trop de pouvoir aux systèmes de domination, comme l’avait d’ailleurs montré Mickael Foessel10.

Ainsi que le titre Joseph Andras dans son dernier livre, le projet de justice sociale aspire à une vie « bonne » : pas seulement au sens éthique de « vivable », comme l’a théorisé Butler11, mais une vie que l’on déguste, qu’on laisse fondre, qui nous fait nous délecter de chaque particule qui nous compose. Pas constamment, mais en tous cas assez pour nous sortir de l’idée que vivre se réduit à supporter (douloureusement) notre condition de travailleur∙euse en s’offrant quelques fenêtres de soulagement ici et là (et cela s’applique aussi au militantisme). La notion indigène de sumak kawsay, traduite en espagnol par buenvivir qui infuse les philosophies décoloniales d’Abya Yala, celle de convivialité développée par Ivan Illich, ont été reprises au sein d’une écologie politique sérieuse qui n’en ont retenu que la critique de la technique et la promotion d’organisations sociales à taille humaine. Même la camaraderie, notion pourtant au cœur du vivre-ensemble anarchiste, semble avoir perdu sa potentialité jouissive pour se transformer en un respect léthargique du consentement au nom de la liberté individuelle.

Bien sûr, quand Illich parlait de convivialité, il expliquait les bases d’une relation équilibrée aux outils, en respectant les limites naturelles et écologiques. Mais aussi que « le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don »12. Cette « spontanéité du don », en lutte contre l’hypertrophie du désir sous le capitalisme (qui l’a réduit au manque à répétition), est également nourrie d’érotisme, c’est-à-dire d’irrésistible attraction envers les autres, humains et autres qu’humains, envers le monde à venir et les formes de démocratie directe que nous pouvons préfigurer ici et maintenant. Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, de créer en collectif, sans les flirts et les crushes, sans les conversations tard le soir dans l’aura du soleil, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on bouge, on révolutionne ? Qu’est-ce que l’écologie sans les mains dans la terre et les boutures, sans le soleil qui nous rappelle l’ampleur terrifiante du problème par la chaleur intenable aujourd’hui même ? Cette jouissance, comme expliqué plus haut, n’est pas du tout synonyme de bien-être; elle active la sensation d’être en vie en me décentrant, en me faisant réaliser ce qui nous tient ensemble. On peut jouir de manière terrifiante, vertigineuse, dangereuse : c’est ce type de plaisir que nous procure le militantisme.

Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, sans les flirts et les crushes, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on révolutionne ?

Edvard Munch, Femme avec une citrouille, 1942. Wikimedia.

Écologie érotique queer

L’érotisme fut et demeure une constante politique des revendications queer, moins par volonté d’assimilation que de perturbation de normes sociétales foncièrement érotophobes13, où le plaisir est constamment placé sous le signe de la récompense (au travail, aux rôles de genre : on se fait plaisir à Noël en famille ou aux afterworks du jeudi soir). Le plaisir tel que politisé par les mouvements queers anticapitalistes, dits « obscènes » ou « contre-nature » interrompt, en quelque sorte, le business as usual : il est disruptif en ce qu’il refuse la participation de ses membres à l’effort productif et reproductif national et la compartimentation de l’érotisme à ses formes les plus ennuyeuses. En nous introduisant à la pensée du théoricien queer Lee Edelman, Pierre Niedergang explique : « il s’agit de couper la ligne straight (droite et hétéro) du temps qui voit dans le futur la reproduction du passé, puisque cette futurité est un piège straight qui fait s’aligner tout discours sur l’indiscutable idéal de l’Enfant. »14

Imaginons alors un discours écologique qui ne serait plus arrêté à la question des « générations futures » mais sur la possibilité d’une temporalité multiple, anarchique, horizontale, où le plaisir est possible pour celleux qui vivent au lieu de le sacrifier pour celleux à venir. C’est pour cette raison que le « désir queer » est haïssable, car il n’est pas « projetable » au sens straight : il ne sert à rien, ne produit rien. Trop exubérant∙es, trop sexuel∙les, trop embarrassant∙es, on reproche constamment aux queers de se définir (uniquement) par le sexe et la sexualité, un régime de la monstration insupportable car à la fois ridicule et ultra compatible avec le désir-conquête que l’on déplore. À en croire nos détracteur∙ices, les prides sont des partouzes géantes, les drag queens des prédatrices d’enfants qui investissent les écoles sous couvert de lecture de contes qui viseraient in fine à les endoctriner, les femmes trans se sur-sexualisent et volent la féminité des autres pour avancer masquées et mieux tromper leur monde. Ces accusations fantasmagoriques au cœur des passions complotistes participent à la panique morale15 ambiante. Elles traduisent surtout une angoisse profonde des hommes et des femmes qui ne peuvent plus (se) cacher l’envergure gigantesque des violences sexuelles dans le(ur) monde (l’inceste en particulier, leur matrice16) au cœur de la culture cishétéropatriarcale dans laquelle nous vivons (ils et elles doivent bien y trouver une autre explication). Cette angoisse révèle aussi une incapacité à penser la nudité, la sensualité, la corporéité, en dehors d’une « sexualisation », toujours entendue comme désir-conquête. Cette érotophobie, c’est-à-dire la réduction de la question érotique à la reproduction d’une formule toute faite (couple-mariage-famille/pipe-cunni-pénétration-éjaculation/métro-boulot-dodo), répétée à l’infini, caractérise le régime hétéronormé qui, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.

Le régime hétéronormé, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.

Écologie de la pénétration

Au lieu de nous penser fracturées et séparées, nous l’avons vu, à la fois l’écologie, les sciences naturelles et leur tournant « ontologique » (approches décoloniales, écoféministes, queer) dépeignent un monde où tout se touche constamment. Cela appelle à une perception de nous-mêmes comme des sujets « exposés », ainsi que nous le propose la philosophe Staicy Alaimo dans Politique environnementale et plaisirs à l’ère post-humaine :

Le sujet exposé est toujours déjà pénétré par des substances et des forces dont il est impossible de rendre pleinement compte — l’éthique et la politique doivent partir de là. Et si la pénétration suggère ici quelque chose de sexuel, tant mieux, […] le plaisir, le désir, la sensualité et l’érotisme peuvent faire vibrer l’humain exposé, rendant les politiques et l’éthique environnementales plus perméables […].17

Un tel érotisme ne vise pas à la maximisation du plaisir individuel ni à son externalisation dans un futur maîtrisable, mais à l’augmentation de la sensation de perméabilité de notre condition, c’est-à-dire de notre besoin, tant biologique que politique, de « nous » laisser pénétrer pour co-évoluer, et jouir à le faire. Cet érotisme nous emmène nécessairement au-delà de l’humain, puisque ce que l’on appelle ainsi est déjà un composé d’une multitude d’entités et d’alliances qui n’ont rien d’anthropo-spécifique. C’est ainsi dans les littératures indigequeer18 et autochtones qu’on en trouve les explorations les plus intéressantes, comme dans le magnifique texte « Eating dirt » de la chercheuse Chippewa Melissa K Nelson, pour qui cet

[…] éco-érotisme est une forme de rencontre écologique intime méta- (au-delà, supérieure) ou trans- (à travers, hors de) sexuelle, dans laquelle nous sommes momentanément et simultanément transportés hors de nous-mêmes par la beauté, ou parfois l’horreur, d’un monde naturel qui dépasse l’humain. Cela signifie que nous pouvons être potentiellement excité∙es par n’importe quoi, c’est-à-dire « pan », ou tout : pansexuel.19

Edvard Munch, Baigneurs, 1929-1930. Wikimedia.

La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi »  : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle… Toutes ces entités qui interagissent avec moi sont des invitations à insuffler des relations qui m’accrochent, m’ancrent dans un monde dont l’écologie n’est pas théorie mais sensation. Il faut comprendre l’érotisme comme une dimension essentielle de la vie, presque perdue à cause de la mise au travail forcée du monde désormais domestiqué, policé via la « culture de la mise à distance », comme le formule Starhawk. Cette capacité, à la fois individuelle et collective, à ressentir le monde et éprouver de l’attraction pour lui, est pourtant le point de départ de toute lutte : on s’engage parce qu’on est mû∙e par quelque chose qui nous tient aux tripes, qui nous attire, nous excite au point où l’on est prêt∙e à repenser toute notre existence pour nous y adonner, comme lors d’une rencontre amoureuse renversante. Ce « plaisir de l’interconnexion et de la joie de l’inattendu » permet d’« embrasse[r] les possibilités du devenir en relation avec une altérité radicale que l’on appelle ‘nature’ »20. Cela revient à se défaire de la sale « habitude propriétaire » théorisée par Emma Bigé21 : nous ne détenons pas toutes ces qualités du « propre de l’Homme » qui feraient de nous des êtres uniques, séparés du reste de la biosphère, de la même manière que « le propre de la Femme » ou « le propre de l’Afrique » n’est jamais rien d’autre qu’un argument pour le fixisme mortifère22, c’est-à-dire l’idée que nous sommes défini∙es par notre capacité à rester immobiles, à nous rigidifier, plutôt qu’à reconnaître l’hybridité et les assemblages dont nous sommes fait∙es, eux-mêmes le fruit d’évolutions, de transformations et de mouvements, qui « ne sont pas de moi. »23.

La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi »  : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle…

Melissa K Nelson ajoute :

Cela requiert un processus de décolonisation, car nous devons remettre en question et nous défaire de notre conditionnement à croire que nous serions plus intelligents, différents ou supérieurs à notre nature animale et aux autres êtres vivants (l’exceptionnalisme humain). […] Réveiller ces intelligences [des autres êtres vivants] ainsi que nos capacités intuitives et imaginatives nous reconnecte au monde naturel d’une manière qui peut engendrer une coexistence réciproque.24

La perméabilité est notre condition terrestre. Elle l’a toujours été, mais la rigidification des frontières, à la fois corporelles et nationales, nous montrent comme toujours la réaction de celleux qui veulent nous faire croire à la sanctification d’un corps pur et immaculé : nous présenter comme des sujets exposés, pénétrés, c’est reconnaître la présence d’autrui en nous, celle que l’on porte depuis un monde abîmé, probablement irréparable, mais envers lequel notre passion ne peut décroître, précisément depuis nos temps apocalyptiques : nous n’avons jamais été si vivant∙es car si anéanti∙es. Il y a donc à puiser ailleurs que dans la protection, la conservation de la « nature », et davantage dans une « pulsion éco-érotique [qui] s’inscrit dans le cadre d’une adaptation pansexuelle co-évolutive visant non seulement la survie, mais aussi la régénération »25.

Lire aussi | Endosser l’ombre striée des feuillages・Dénétèm Touam Bona (2021)


Image d’accueil : Edvard Munch, Le Soleil (détail), vers 1911. Wikimedia.

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Notes

  1. Joshua Whitehead, Lettre d’amour au territoire, Mémoire d’encrier, p. 31.
  2. Michel Foucault, « Le Gai Savoir », La Revue H, n° 2, 2000, p. 44. Cité par Thomas Ngameni, « Désexualisation du plaisir et transformation de soi chez Michel Foucault », Textures [En ligne], 23, 2018.
  3. Pierre Niedergang, Nos lueurs. L’hypothèse des Lumières queers, Cambourakis, 2026, p. 281.
  4. Felix Guattari & Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972-1973, p. 349.
  5. Myriam Bahaffou, Eropolitique. Ecoféminisme, désirs et révolution, Le Passager Clandestin, 2025.
  6. Voir River Barad, Frankenstein, la grenouille et l’électron. Les sciences et la performativité queer de la nature, Asinamali, 2023.
  7. Que l’on pense ici aux liens entre chasse et écologie, à la notion de wilderness, et à la querelle entre conservationnistes et protectionnistes ; aujourd’hui encore, de WWF à Greenpeace, les super-organismes qui œuvrent au nom de l’écologie à l’échelle globale le font au nom de la protection/préservation de la nature. Pour des apports critiques sur ces questions, voir Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain. Flammarion, 2020 et Marti Kheel, « Permis de tuer : une critique écoféministe du discours des chasseurs » dans L’écoféminisme en défense des animaux, Cambourakis, 2024.
  8. Voir Lynn Margulis, Gaïa, sexe et catastrophe, Wildproject, 2024.
  9. Daniel T. Spencer, Gay and Gaia: Ethics, Ecology, and the Erotic, Pilgrim Press, 1996.
  10. Michaël Fœssel, Quartier rouge. Le plaisir et la gauche, Flammarion, 2022.
  11. Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, La Découverte, 2010.
  12. Plus précisément : « J’entends par convivialité l’inverse de la productivité industrielle. Chacun de nous se définit par relation à autrui et au milieu et par la structure profonde des outils qu’il utilise. Ces outils peuvent se ranger en une série continue avec, aux deux extrêmes, l’outil dominant et l’outil convivial. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. » Ivan Illich, La convivialité, p. 20-21.
  13. Notion théorisée par Gayle Rubin notamment. Je m’appuie sur l’usage qu’en fait Greta Gaard quand elle l’applique à la question écologique : pour elle, les dualismes raison/émotion et culture/nature doivent être pensés en articulation avec le rejet de l’érotisme, représenté comme désir sauvage, désordonné, analysable à l’histoire à travers l’histoire de la discipline des corps à fois coloniale et hétérosexuelle.
  14. Pierre Niedergang, op. cit., p. 186.
  15. Stanley. Cohen, Folk Devils and Moral Panics : The Creation of the Mods and Rockers, Routledge, 2011 ; pour des discussions contemporaines de la panique morale, voir Francis Dupuis-Déri, Panique à l’université : rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires. Lux Éditeur, 2022.
  16. Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, La Discussion, 2013.
  17. Alaimo, Stacy. Exposed : Environmental Politics and Pleasures in Posthuman Times. University of Minnesota Press, 2016, p. 5.
  18. Ce terme désigne un corpus littéraire irréductible à la simple addition de la théorie queer (blanche) et de la théorie autochtone (hétérosexuelle). Ses auteurices interrogent le genre et les sociétés hétéropatriarcales à travers un prisme décolonial et en s’appuyant sur l’histoire des relations entre colons et peuples autochtones. Tout comme le terme « Two-Spirits » (2S), ce terme reste tout à fait inadéquat en dehors du contexte des Premières Nations, des Inuits et des Métis du territoire nommé « Canada » ou de ce que nous appelons le Québec. Il est également nécessaire de rappeler l’extrême diversité des contextes autochtones à travers le monde, faisant de ce terme un indicateur plus qu’une catégorisation rigide.
  19. Melissa K Nelson,Eating Dirt. The Eco-Eroticism of Women in Indigenous Oral Literatures, p. 231.
  20. Alaimo, op.cit., p. 18.
  21. Emma Bigé, Mouvementements : écopolitique de la danse, La Découverte, 2026.
  22. J’emploie la notion scientifique de fixisme en écho au concept postcolonial de « fixité » théorisé par Homi Bhabha, pour qui « l’un des caractères marquants du discours colonial est sa dépendance au concept de “fixité” dans la construction idéologique de l’altérité » (Bhabha Homi K., Les lieux de la culture : une théorie postcoloniale, Payot, 2007). Cette fixité-fixisme qui en politique sont le ciment des identitarismes.
  23. Emma Bigé, op. cit.
  24. Nelson, op. cit, p. 235.
  25. Ibid, p. 237.

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09.09.2026 à 18:39

“La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde

Pierre Fournier

De 1972 à 1980, la revue “La Gueule ouverte” a hurlé de rage et de rire face à la catastrophe écologique. En textes et en dessins, ses auteurs et autrices ont raillé et dénoncé pollution, militarisation ou consommation, ferraillant contre le nucléaire et les institutions. Extrait d’un livre récent qui lui est consacré, avec un édito du génial Pierre Fournier.

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Texte intégral (2726 mots)
Temps de lecture : 5 minutes

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage La Gueule Ouverte & l’écologie contestataire, par Alexis Vrignon, paru aux éditions du passager clandestin dans la collection « Précurseur·ses de la décroissance ».

La revue La Gueule ouverte, fondée en 1972 dans le sillon de Hara-Kiri et Charlie Hebdo par le dessinateur Pierre Fournier, a été jusqu’à son dernier numéro en 1980 le lieu d’un intense bouillonnement journalistique, militant et intellectuel. En quelques 314 numéros, La Gueule ouverte a dénoncé la pollution, la militarisation, le progrès technico-scientifique ou la société de consommation. La revue a également rendu compte de nombreuses luttes féministes, non-violentes et antinucléaires – la contestation virulente du nucléaire étant, avec la critique des institutions, l’un de ses piliers.

Terrestres publie un extrait de la présentation-recueil qu’a consacré l’historien Alexis Vrignon à cette revue mythique de l’écologie radicale et d’une certaine écologie politique alors en construction, qui, huit années durant, a annoncé la fin du monde avec rage, insolence et bonne humeur. Il s’agit d’un éditorial écrit par Pierre Fournier, décédé peu après, laissant à ses camarades la revue qu’il avait fondée.


Dans ce très riche éditorial du quatrième numéro de La Gueule ouverte, Pierre Fournier aborde, à la veille de sa disparition, de nombreuses thématiques appelées à être centrales tout au long de l’existence du journal qui lui survivra sept ans. L’objectif de ce testament intellectuel est ambitieux : induire une subversion radicale à l’égard du Progrès dont Fournier signale bien le caractère foncièrement inégalitaire à l’échelle du globe ; discerner le changement à venir et le préfigurer ici et maintenant, tout particulièrement dans le militantisme antinucléaire ; constituer une source d’information fiable quand bien même la lecture du journal en serait rendue plus difficile : dans une large mesure, le programme de La Gueule ouverte est ici défini. (Alexis Vrignon)

Pour ceux qui aiment les éditoriaux, par Fournier

Paru dans La Gueule ouverte, n°4, février 1973, p. 3-4.

En voici un.

Qu’est-ce qu’un journal « écologique », et à quoi ça sert ? Nous aurions aimé poser ici ces questions, dès le n° 3 – peut-être aurait-ce été prématuré – et peut-être le ferons-nous dans le n° 5 […].

L’un de nos éminents adversaires, M. Robert Poujade, dit qu’être ministre de l’environnement, c’est être ministre de TOUT. C’est, sans doute, ce qui le console de ne pouvoir rien.

Si l’on accorde au mot écologie son sens étroit, mais précis, de science du milieu vital, disons vite que ce journal n’ambitionne pas d’être un journal écologique. Si on lui accorde le sens, vaste et vague, de subversion radicale et globale qu’il a pris en quelques années, disons alors que ce journal n’a pas encore réussi à devenir écologique. Mais qu’il y tend, du moins, avec bonne volonté.

Il faut être indulgent à nos premiers pas et, d’abord, ne pas nous juger sur cette lecture partielle qu’est forcément celle des 4 premiers numéros de La Gueule ouverte, à l’exclusion de ceux qui suivront.

Toute vision parcellaire est négatrice et destructrice et c’est précisément cette segmentation de la vision qu’un journal écologique devrait essayer d’éviter. Nous nous efforçons donc au maximum d’ouverture et de tolérance, sans prétendre y parvenir à tout coup.

Quand nous publions la sténographie d’une conférence de Goldsmith1, on nous reproche de ne pas l’avoir fait précéder d’une mise en garde suffisamment longue et explicite à l’égard d’un texte « réactionnaire ». Quand nous publions le texte de Marc Arabyan2 sur le Tiers-Monde, on nous reproche notre complaisance à l’égard d’un type d’explications tout imprégné encore d’idéologie marxiste. Si je parle des communautés, on me reproche de le faire sans bases théoriques. Rien n’est simple d’emblée que pour qui limite son champ de vision.

Subversion radicale et globale, cela signifie subversion d’une société mutilante et suicidaire par : 1/ la mise en évidence, 2/ la prise en compte de TOUT le phénomène vital, en commençant par les racines. Il va de soi que mettre en évidence sans prendre en compte, dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes, serait une gageure difficilement soutenable. D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement. Comme cette prédication ne peut atteindre son but que si nous participons au système, assez pour l’y faire passer, on voit quelles contradictions quotidiennes nous devons affronter. Il faut tenir compte de ces difficultés quotidiennes avant de porter un jugement sur les inégalités et les faiblesses qui, nécessairement, en résultent.

Malthus, paraît-il, s’est trompé en prédisant que la famine décimerait le genre humain : c’est oublier que chaque jour, déjà, 10 000 personnes meurent de « malnutrition », pudique euphémisme, et qu’il s’agit là du tout début d’une tendance. 6 % des hommes accaparent 45 % des ressources mondiales. L’Américain moyen consomme et pollue 100 fois plus que l’Indien moyen.

Marx, paraît-il, s’est trompé en prédisant l’appauvrissement inéluctable de la classe ouvrière dans le système capitaliste : le niveau de vie des travailleurs ne cesse de s’élever à l’Ouest du rideau de fer. C’est oublier qu’à l’échelle de la planète il a eu raison : les prolétaires de l’Occident bourgeois, aujourd’hui, sont dans le Tiers-Monde. Leur misère est nécessaire à notre prospérité, elle ne peut que s’aggraver sauf en Chine où, précisément, la preuve a été faite que les solutions n’étaient pas technologiques mais sociales.

Chez nous, l’embourgeoisement que le Progrès entraîne désamorce à mesure les explosions que le Progrès pourrait provoquer : dans le Tiers-Monde, cette compensation n’existe pas et ne pourra jamais exister. Toutes les solutions proposées supposent résolus des problèmes insolubles. Quand se rencontreront les courbes de l’épuisement des ressources et de la croissance de la population, une explosion politique se produira. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette explosion politique prenne de vitesse la dégradation du milieu et des espèces. […]. Un peu comme la seconde guerre mondiale, en lui révélant la faiblesse de ses maîtres, a incité le Tiers-Monde à revendiquer sa décolonisation politique, la guérilla économique menée à l’intérieur des nations occidentales peut provoquer la volonté de décolonisation économique du Tiers-Monde. La seule situation prérévolutionnaire aujourd’hui, c’est l’obstacle mis au développement industriel des USA par l’opposition de leurs propres citoyens à l’implantation de centrales nucléaires, de centrales thermiques à fuel et de raffineries de pétrole. Ce réflexe gagne les autres nations industrielles. Premières victoires au Japon, en Grande-Bretagne, en Suisse. Après le précédent du référendum antinucléaire de Kaiseraugst, il est probable que les habitants de Russin, près de Genève, réussiront à repousser le projet d’usine atomique qui les menace, et qu’il ne sera plus possible de construire une seule centrale nucléaire en Suisse. À partir de ce bastion, la résistance pourra s’étendre à toute l’Europe occidentale.

Nous publions ici le premier volet (elle en comportera trois) d’une étude sur la pollution par les centrales nucléaires. Ce texte extrêmement prudent, élaboré par un scientifique très bien connu et remanié sur les avis d’un comité de lecture, a pour but d’apporter à la contestation antinucléaire une batterie d’arguments irréfutables ne prêtant le flanc à aucune ironie facile. La lecture en est moins aisée que celle des histoires d’amour de l’Histoire de France, mais moins désespérante que ne le sera celle du compte-rendu de la prochaine catastrophe écologique d’envergure internationale.

Une de “La Gueule ouverte” juste après la mort de Pierre Fournier.

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Notes

  1. Edward « Teddy » Goldsmith (1928-2009) est le fondateur de la revue The Ecologist en 1969. Il est le co-auteur du plan « Changer ou disparaître » qui imagine une société post-industrielle faite de petites communautés rurales.
  2. Militant écologiste et journaliste, il a été rédacteur-en-chef du mensuel Écologie.

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08.07.2026 à 08:59

Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos

Des Naturalistes Des Terres

Des écolos s’alliant aux chasseurs ? Impensable ! Contre les lobbies réactionnaires de la chasse et par pragmatisme, des naturalistes et ornithologues militant·es défendent pourtant une proposition d’union stratégique avec un type de chasse aux oiseaux pour mieux en combattre un autre, particulièrement destructeur. Récit illustré depuis les sommets des Pyrénées.

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Texte intégral (6001 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

Cet article est une adaptation du fanzine-BD « Chasse(s) Oiseaux Ornithos », publié en 2025 par des Naturalistes Des Terres. Le fanzine est visionnable en ligne ici et récupérable en version papier auprès des groupes locaux des Naturalistes Des Terres (naturalistedtr@riseup.net).


La palombe gît entre les mains de Laure, inerte, l’aile retombant sur son flanc comme une cape. La mise à mort d’un oiseau blessé par le plomb d’un chasseur, abattu « trop loin en forêt » pour être récupéré, destiné à mourir de l’hémorragie causée par la grenaille, est pour les ornithologues la fin d’une souffrance.

Cela fait plusieurs années que l’on nous parle du col de Lizarrieta, en pays Basque. Situé entre les communes de Sare en France et d’Etxalar en Espagne.

Nous, c’est Syrphe, JA, Sanka, Cori, Malou et Aldo, six naturalistes et militant·es de milieux et de sensibilités différentes. Nous nous sommes rencontré·es au sein du collectif des Naturalistes Des Terres, qui interroge les pratiques naturalistes et leurs implications en politique. Un point nous a réuni·es : notre volonté de comprendre les rapports de force en place sur ce col mythique, entre d’un côté les ornithologues qui suivent les migrations d’oiseaux, et de l’autre ceux et celles qu’on appelle les « filetiers » (en référence à leur pratique de chasse des oiseaux au filet). Des rapports de force qui dépassent les postures « anti-chasse » dont nos mouvements écolos sont souvent affublés.

La palombe ou Pigeon ramier Columba palumbus est une espèce forestière qui s’est très bien adaptée au développement des milieux agricoles puis urbains. Elle est présente dans toute l’Europe, à l’exception de la zone arctique. Le froid de l’hiver rendant l’accès aux graines dont elle se nourrit plus difficile, surtout dans le nord, elle effectue alors une migration importante vers la péninsule ibérique et le nord du Maghreb.

Toutes les palombes ne passent pas les Pyrénées : 10 millions de pigeons « sédentaires » passent l’hiver au nord des montagnes, principalement dans les Landes et le Gers où ils trouvent de nombreuses graines dans les immenses cultures agroindustrielles de maïs et de tournesol, ainsi que des abris dans les zones boisées. Les palombes qui nichent plus au nord et au nord-est passent en grande majorité par le Pays Basque à l’automne, où l’altitude plus basse des montagnes des Pyrénées facilite le passage de ces lourds oiseaux.

Depuis quelques décennies, les vols se concentrent dans l’espace et dans le temps. Les 1,5 à 3 millions de pigeons ramiers qui passent au-dessus des montagnes basques effectuent leur traversée en groupes plus importants et par les zones les plus basses, de la côte d’Urrugne à la redoute de Lindus (1221m). Toutefois, les vols spectaculaires de palombes au col d’Organbidexka, connu historiquement pour ses records de passages, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient dans les années 80. Cet afflux d’oiseaux sur un laps de temps très restreint a motivé l’organisation de nombreuses pratiques de chasses – vivrière, de prestige ou de loisir. Aujourd’hui encore, la palombe détient le triste record de l’espèce dont le plus grand nombre d’individus est annuellement tué en France, avec jusqu’à 4,9 millions de mort·es.

Lizarrieta est un col juché à 441m au-dessus d’une chênaie-hêtraie de trognes – ces arbres aux formes noueuses taillés par les habitant·es, multiséculaires pour certains. Il est surplombé par le mont Ibanteli, couronné de rochers et portant à son flanc des prairies pâturées par des pottoks, les chevaux locaux. Un point de vue récemment aménagé et deux restaurants entourent de part et d’autre de la frontière le parking des visiteur·euses et usager·es du col.

Sur toute la ligne de crête se succèdent des centaines de postes de chasse disposés à 30 mètres les uns des autres. Derrière ces palissades de fortune peintes dans un vert épicéa qui ne correspond à aucun vert d’automne, des silhouettes masculines lèvent leurs fusils à chaque passage d’oiseaux. Des gerbes de plomb tombent en pluie sur les arbres, les voitures et sur quelques camping-caristes qui, impassibles, se contentent de mettre la main sur leur café pour protéger leur précieux breuvage.

En contrebas il y a les ornithologues, ces bénévoles qui comptent les oiseaux en route vers le sud, migrant à l’arrivée de l’hiver, notant les heures de passage des grues, milans et faucons sur des carnets d’observation.

Un compteur dans la main droite pour les alouettes, un compteur dans la main gauche pour les coups de feu.

Enfin, plus loin sur le col, nous pouvons apercevoir des abris perchés en haut de longs pieds de bois. C’est la zone de la chasse au filet, traditionnelle dans la région depuis le XIVème siècle. On entend des trompes, des cris et des claquements de tissus.

L’association « Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta » (CPAL) dénombre les oiseaux de passage depuis le début des années 80. Aujourd’hui totalement bénévole, l’équipe tournante d’ornithologues scrute le ciel du lever au coucher du soleil, du 15 août au 15 novembre, 7 jours sur 7. Le col de Lizarrieta fait partie des sites mythiques de suivi de migration d’oiseaux des Pyrénées dans la lignée du col d’Organbidexka, de Lindux ou du Soulor. Sur ces cols on compte les oiseaux : une manière de connaître leurs voies de migration, l’état de leurs populations au fil des années et face au changement climatique.

Dans un contexte ou la biodiversité s’effondre, les ornithologues sont à l’affut de ces oiseaux migrateurs.

À force de les observer, un rapport intime se tisse avec les oiseaux. On devient attentif·ve au minuscule, à ces rémiges abîmées qui indiquent l’âge d’une buse, à la couleur plus claire de cette poitrine qui dit le sexe d’un busard.

L’association dépasse son statut scientifique : en comptant les coups de feu, elle est parvenue à dresser un constat à charge contre la chasse au fusil. Sans aucun quota, ce sont plusieurs dizaines de milliers de coups de feu qui résonnent par saison et jusqu’à 50 000 certaines années, soit 1700 kg de plomb déversés dans la vallée en deux mois.

L’association a réalisé des prélèvements des sols de la forêt, en contrebas des postes de tir. Les résultats du laboratoire sont formels : 820 milligrammes de plomb par kilo de terre, soit deux fois la limite fixée pour qualifier un site de pollué… Les champignons commercialisables, quant à eux, dépassent de 4 à 14 fois la concentration en plomb réglementaire. Les chasseurs au fusil ne tuent pas seulement les oiseaux, ils empoisonnent la vallée et ses habitant·es.

Quant à ces fameux filets, il nous fallait aller voir de plus près. Sur le conseil des ornithologues, nous longeons la crête vers le sud-est, sursautant lorsque des coups de feu partent des cahuttes qui criblent la frontière, à quelques mètres de nous. En contrebas du col se trouve la Txabola, repère des filetiers. Un peu plus loin, une cahute de pierre ou l’on vend café, vin rouge, sandwichs et biscuits aux curieux·ses L’ambiance est calme mais préoccupée : caché·es derrière des murs, des hommes et des femmes sont à l’affût. Six gigantesques filets se dressent entre les deux vallées, prêts à « enlacer » – pour reprendre le terme employé par les filetiers – les palombes dans une étreinte mortelle. On nous désigne Christian, en nous demandant de nous dépêcher de le rejoindre avant qu’un vol ne soit annoncé.

« On est des piégeurs, pas des chasseurs, pour moi c’est très important de faire la différence ! On est obligés de composer avec ces fous de la gâchette, mais c’est terrible ces incessants bruits de tir… La période la plus agréable c’est au début et à la fin de la saison des pantières, qui est le nom que l’on donne aux grands filets que vous voyez ici, quand les chasseurs ne sont pas encore là, ou quand ils sont partis. »

Christian vient d’Ariège. En 2004, émerveillé par les pantières, il rend visite aux filetiers pendant ses vacances. Après plusieurs années d’observation, on lui propose de revenir chasser – un honneur selon lui. C’était il y a 16 ans. Pour Christian, la chasse au filet est « sensuelle ». Les palombes se chassant en groupe, on ne parle pas d’individus mais de vols.

Lorsqu’un groupe de palombes s’approche, le retentissement d’une corne de brume fait taire les fusils. Les tireurs s’arrêtent soudain, contraints par les règles de la cohabitation de laisser les palombes aux piégeurs. Résonnent alors dans les montagnes des cris humains destinés à rabattre le vol vers les filets…

Xuria, piégeuse à Etxalar, raconte :

“J’ai commencé à venir à la chasse parce que des amis m’en avaient parlé. Ils avaient besoin d’aide là-haut, l’ambiance était bonne, la chasse au filet fait partie des traditions de notre culture, alors je suis allée faire un tour. Ça fait 7 ans maintenant.

J’aime toujours autant regarder le ciel et attendre les oiseaux arriver. J’aime vraiment être là-haut, sur le col, dans la forêt. La seule chose qui gâche ce bonheur, c’est les coups de fusil qui fusent à l’instant où on sonne la fin de notre chasse. C’est savoir qu’ils sont juste derrière nous et sur tous les côtés, et que toute la saison ils tuent en continu.”

Plus loin sur le col, deux femmes comptent les oiseaux pour le Groupe d’Investigation sur la Faune Sauvage (GIFS), association émanant des fédérations de chasse d’Aquitaine et de Midi Pyrénées. Quelques mètres les séparent des panneaux d’informations du CPAL – l’association Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta – et des bénévoles présent·es pour renseigner les touristes. Mais la tension est palpable. Sur leur site Internet, on voit que l’association « développe des études scientifiques pour la détermination des mesures de conservation appropriées, la mise en place d’une utilisation rationnelle, comprenant notamment le maintien des activités cynégétiques dans la diversité des cultures et des traditions ». La science au service d’une « utilisation rationnelle » des palombes pour maintenir la chasse donc…

“Vous savez, nous on ne se met pas avec le CPAL parce que cela fait 25 ans qu’on fait ce suivi donc on a plus de recul – et nous, nous sommes des professionnels·les.”

L’association CPAL est présente depuis 1980, soit 44 ans – même s’il est arrivé qu’il y ait des années difficiles sans comptage. L’association réalise donc un suivi quotidien depuis plus longtemps que le GIFS et sur une période plus étendue (quatre mois, contre un mois et demi pour le GIFS). Par ailleurs, même si iels sont bénévoles, cela ne dit rien de leurs compétences : de fait, les ornithologues du CPAL sont tout aussi diplômé·es que les ornithologues du GIFS, et leurs comptages suivent un protocole scrupuleux.

“On pense connaître plein de choses sur la migration de la palombe. Mais nos suivis montrent que nous avons depuis plusieurs années des baisses du nombre de palombes comptées. Cela veut donc bien dire qu’elles passent au-dessus de l’océan, plus à l’ouest.”

En fait, en regardant les autres comptages migratoires sur les différents sites pyrénéens, il s’avère que cela fait plusieurs années que les passages se concentrent fin novembre… c’est à dire après la fin des comptages du GIFS.

Sur les conseils de Christian, nous avons décidé de longer les crêtes pour rejoindre les pantières de Sares et leur superbe tour de pierre sèche. En chemin, nous avons croisé David, chasseur au fusil français.

– La tour de pierre ? Ne cherchez pas, vous ne la trouverez jamais ! Si vous vous intéressez à la chasse, elle a toujours existé sur ces cols. Les gens d’ici ont toujours chassé et cela fait partie de leur patrimoine, des palombes on en tire peu. Vous êtes allé voir les ornithos ? La vidéo de Pierre Rigaux commandée par le CPAL sur la chasse sur le col de Lizarrieta nous a fait beaucoup de mal.

– Vous pensez quoi de son contenu ?

– Tout est vrai. Mais le montage est à charge. Et puis, ce que la vidéo ne dit pas, tout comme les touristes qui viennent voir la chasse sur le col, c’est que tout ce qu’on voit, c’est les chasseurs espagnols : ça ne se passe pas comme ça chez nous ! Nous, au moins, on ne tire pas les grives !

– Par contre, la vidéo ne venait pas de l’association CPAL et puis iels ne voulaient pas que l’on fasse pareil, justement pour ne pas envenimer la situation.

– Ah bon ? Remarquez, depuis la sortie de la vidéo, on ne leur parle plus… Allez, montez dans mon Pick-up, je vous emmène à la tour. Ça va secouer un peu !

Notre tour du col nous fait arriver jusqu’à Michel, qui bague les oiseaux pour le CPAL et qui siège également dans des instances administratives comme expert écologue « sans étiquette ». Dans nos échanges, il questionne les pratiques naturalistes qui résument la biodiversité à une liste d’espèces et qui les détachent du contexte social des lieux d’inventaires et des objectifs politiques que ces mêmes naturalistes doivent assumer en tant que producteurs de savoirs.

“Les chasseurs au fusil sont responsables d’un prélèvement de trois pourcents des palombes migratrices alors que les filets ne représentent qu’un prélèvement de trois pour mille.”

Autour de la pantière, il n’y a pas d’économie productiviste. Face aux fusilleurs qui doivent acheter, souvent très cher, leurs places aux enchères chaque année, les piégeurs vendent une partie des palombes aux restaurateurs des vallées, ce qui leur permet d’entretenir les filets. Une partie des pigeons colombins est relâchée avec une bague en partenariat avec l’association CPAL, à la suite d’un dialogue initié il y a longtemps entre spotteurs – celles et ceux qui suivent les migrations – et piégeurs.

Bien que les filetiers et filetières ne fassent pas toujours preuve de douceur pour démailloter les palombes, Michel dit retrouver les techniques de capture des bagueurs, comme pour souligner un rapprochement par la pratique entre naturalistes et filetier·es.

“La pantière doit être défendue contre les lobbies de la chasse, cette pression des administrations sur les pratiques traditionnelles cache un procédé sournois. Le soutien récent aux pratiques traditionnelles dans le discours de la Fédération des chasseurs est à la fois une tentative de faire unité parmi les chasseurs et chasseuses face à la dénonciation sociale de la violence de la chasse, et un investissement pour le futur dans l’apaisement social.”

Comment ?

L’administration se rapproche des chasseurs pour mieux les jeter en pâture lorsque les élus ont besoin de montrer aux associations de protection de la nature qu’ils légifèrent pour protéger la faune. C’est une mascarade qui participera à la poursuite de la financiarisation de la chasse et à la disparition de pratiques populaires, dans une dissonance d’interdiction de la pratique la moins impactante, et au service de structures comme la LPO qui pourra faire valoir un travail de militantisme.

Il est évident qu’il y a des intérêts économiques qui dépassent le débat éthique des types de chasse. Pour les villages propriétaires des communaux (les parcelles de terre communes aux habitant·es d’un lieu), la location des emplacements est une manne financière qui s’est élevée à 45 000 euros pour une commune en 2024, après attribution des postes aux enchères.

Filetiers et ornithologues doivent s’allier contre la chasse au fusil !

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