12.05.2026 à 06:00
Human Rights Watch
Le 24 avril, les autorités tunisiennes ont ordonné la suspension des activités de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), qui constitue depuis longtemps un point d’appui essentiel pour les défenseurs des droits humains dans le pays.
Une suspension de ce type est une mesure drastique, qui ne devrait être envisagée qu’en dernier recours et sur la base de motifs clairement établis.
Fondée en 1976 sous un régime à parti unique, la Ligue a été, dès ses débuts, régulièrement ciblée par les autorités. Plusieurs de ses responsables ont été arrêtés de manière arbitraire sous les gouvernements de Habib Bourguiba, puis de Zine el-Abidine Ben Ali. Cependant l’organisation a résisté à ces attaques, et a survécu aux deux dictatures. À la suite de la révolution de 2011, la LTDH a joué un rôle clé dans la transition démocratique tunisienne au sein du Quartet du dialogue national, récompensé par le prix Nobel de la paix en 2015.
En septembre 2025, les autorités ont signalé à la Ligue de prétendues irrégularités liées à la déclaration de ses financements étrangers, à la tenue de ses registres et à l’organisation de son assemblée générale. L’organisation affirme avoir apporté les corrections demandées dans les délais impartis et n’avoir reçu aucune autre demande depuis. Malgré cela, à la demande des autorités, un tribunal de Tunis a ordonné, le 24 avril, la suspension de l’ensemble de ses activités pour une durée d’un mois, sur la base d’une présumée violation du décret-loi n° 88 de 2011 relatif aux associations.
Les autorités avaient déjà restreint de manière arbitraire les activités de la Ligue dans des prisons. En ne respectant plus le protocole d’accord encadrant ses visites dans les établissements pénitentiaires et les centres de détention, le ministère de la Justice a privé la seule organisation non gouvernementale indépendante du pays de cet accès.
La Ligue tunisienne des droits de l’homme s’ajoute à une liste d’au moins vingt organisations de la société civile suspendues de manière arbitraire depuis juillet 2025, dans un contexte de répression sans précédent, marqué par une utilisation croissante de procédures administratives et judiciaires à l’encontre des acteurs associatifs, en plus d’arrestations et de poursuites abusives.
Le 5 mai, Avocats sans frontières (ASF), une ONG de premier plan basée à Tunis, a à son tour été visée par une décision de justice ordonnant la suspension de ses activités. Cette mesure entraîne des conséquences particulièrement graves pour les centaines de personnes qui dépendent de ses services d’assistance juridique, les seuls de ce type dans le pays.
Ces récentes suspensions semblent s’inscrire dans une stratégie plus large des autorités tunisiennes visant à démanteler progressivement la société civile, en paralysant, l’une après l’autre, des organisations qui défendent depuis des décennies les droits humains et l’accès à la justice. À terme, cette dynamique risque de priver la société civile de sa capacité à intervenir lorsque ces droits sont menacés.
11.05.2026 à 12:00
Human Rights Watch
(Beyrouth) – Cinq employés du Conseil tunisien pour les réfugiés (CTR), poursuivis en raison de leur travail d’assistance aux demandeurs d’asile et aux réfugiés en Tunisie, feront l’objet d’un procès en appel le 13 mai, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les autorités tunisiennes devraient mettre fin aux poursuites judiciaires abusives à l’encontre de ces employés, les indemniser pour leur détention illégale et cesser la répression généralisée contre les organisations de la société civile.
En mai 2024, les autorités ont fermé le Conseil tunisien pour les réfugiés et arrêté son directeur fondateur, Mustapha Djemali, ainsi que son chef de projet, Abderrazek Krimi, avant de lancer des poursuites judiciaires contre eux et quatre autres employés. Le 24 novembre 2025, le Tribunal de première instance de Tunis a condamné Mustapha Djemali et Abderrazek Krimi à deux ans de prison, dont six mois avec sursis ; ils ont ensuite été libérés le jour même, ayant déjà purgé leur peine. Le tribunal a acquitté trois autres accusés, tandis que le quatrième était poursuivi dans le cadre d’une procédure distincte. Mustapha Djemali et Abderrazek Krimi ont tous deux fait appel du verdict ; le parquet a également interjeté appel.
« La Tunisie a déployé de gros efforts pour éliminer presque toute l’aide et les protections auxquelles les réfugiés et demandeurs d’asile pourraient accéder », a déclaré Bassam Khawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Les autorités devraient mettre fin aux poursuites abusives qui adressent un message effrayant aux organisations effectuant un travail humanitaire. »
Le Conseil tunisien pour les réfugiés, fondé en 2016, apportait une aide au Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en assurant l’examen initial des demandes d’asile. Il fournissait par ailleurs des hébergements d’urgence et des soins médicaux aux réfugiés et aux demandeurs d’asile. Le 2 mai 2024, le CTR a publié un appel d’offres afin que des hôtels tunisiens proposent des services d’hébergement, ce qui a provoqué une vive polémique sur les réseaux sociaux, dans un contexte de répression contre des migrants. Le lendemain, la police perquisitionnait le siège du CTR à Tunis, fermait l’organisation et arrêtait Djemali. Le 4 mai, elle arrêtait Krimi.
Le 7 mai 2024, un juge d’instruction a ordonné que Djemali et Krimi soient détenus pendant toute la durée de l’enquête portant sur les accusations, qui découlaient des articles 38, 39 et 41 de la Loi n°40 de 1975 relative aux passeports et aux documents de voyage : avoir « renseigné, conçu, facilité ou aidé […] l’entrée ou la sortie clandestine d’une personne du territoire tunisien », « hébergé les personnes entrant dans le territoire tunisien ou le quittant clandestinement » et « participé à une entente ou formé une organisation » dans le but de commettre ces infractions. Le 30 avril 2025, le juge d’instruction a officiellement inculpé les six employés aux termes de la loi de 1975. Le 3 juin 2025, la Chambre d’accusation a alourdi les inculpations en y intégrant les dispositions de l’article 42 de la loi, qui, à elles seules, sont passibles d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison.
Entre mai et juin 2024, les autorités ont par ailleurs gelé les comptes bancaires du Conseil tunisien pour les réfugiés, mais aussi de Djemali et de Krimi, a déclaré à Human Rights Watch un des avocats de la défense. Le CTR a depuis cessé toutes ses activités et le gel de ses comptes l’a empêché de régler ses employés, ses fournisseurs, son loyer ou ses factures d’électricité, ce qui fait qu’il est endetté, a précisé un avocat. Les comptes de Djemali et de Krimi demeurent gelés, ce qui les prive d’accès à leur argent et les met en difficulté économique. Djemali n’a pas pu retirer sa pension de retraite depuis 2024, a confié sa famille à Human Rights Watch.
Le 25 novembre 2025, le tribunal de première instance a reconnu Djemali et Krimi coupables aux termes de l’article 39 de la Loi n°40 de 1975, qui punit « quiconque aura hébergé les personnes entrant dans le territoire tunisien ou le quittant clandestinement » ou « aura affecté un lieu à leur hébergement », a déclaré à Human Rights Watch un des avocats de la défense.
Après avoir consulté l’ordonnance du juge, Human Rights Watch a conclu que les chefs d’accusation étaient uniquement fondés sur le travail légitime du CTR, lequel opérait légalement en Tunisie et était financé presque exclusivement par le HCR. Le juge d’instruction a considéré que les activités de l’organisation consistaient à apporter une aide à des migrants dépourvus de statut légal « pour assurer leur installation dans le pays », alors que les bénéficiaires du travail du CTR étaient des demandeurs d’asile et des réfugiés recensés auprès du HCR en Tunisie. L’ordonnance fait référence à des activités telles que le fait de fournir à des réfugiés et demandeurs d’asile un hébergement et une allocation en espèces , qui sont des prestations ordinaires du HCR dans de nombreux pays, souvent mises en œuvre par l’intermédiaire de partenaires.
Les poursuites judiciaires abusives et les condamnations injustes des employés du Conseil tunisien pour les réfugiés s’inscrivent dans une répression plus large de la société civile en Tunisie et une tendance à criminaliser l’aide humanitaire à destination des réfugiés et des migrants. En 2024, les forces de sécurité ont arrêté au moins six autres employés d’organisations non gouvernementales et entamé des poursuites judiciaires contre d’autres personnes en lien avec leur travail de lutte contre les discriminations ou d’aide aux réfugiés, demandeurs d’asile et migrants.
Depuis janvier 2026, au moins neuf personnes travaillant pour des organisations de la société civile ont été condamnées à des peines de prison à cause de leur travail, pourtant légitime. le 19 mars, un tribunal de Tunis a condamnéSaadia Mosbah, une éminente défenseure des droits humains, présidente de l’association de lutte contre le racisme Mnemty (« Mon rêve »), à huit ans de prison et à une lourde amende, en lien avec des accusations de malversations financières.
Les autorités ont mis fin à quasiment toutes les actions d’assistance et de protection en faveur des réfugiés et demandeurs d’asile en Tunisie. Non seulement elles ciblent et font fermer les organisations d’aide, mais en juin 2024 elles ont intimé au HCR de suspendre le traitement des demandes d’asile. Le pays ne dispose toujours pas de cadre légal national en matière de droit d’asile. Par conséquent, les demandeurs d’asile se retrouvent dans une situation de flou juridique, sans accès à une protection en vertu du droit international, ce qui les expose au risque d’être arbitrairement arrêtés et expulsés.
La Tunisie est un État partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques et à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui garantissent le droit à la liberté d’association, à ne pas subir d’arrestation ou de détention arbitraires, ainsi que le droit à un procès équitable. La Charte africaine protège par ailleurs le droit à demander et obtenir l’asile en cas de persécution et la Constitution tunisienne de 2022 garantit le droit à l’asile politique.
La Tunisie est également un État partie à la Convention de 1951 des Nations Unies relative au statut des réfugiés et à la Convention de 1969 de l’Organisation de l’union africaine régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique, qui toutes deux protègent les droits des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ces textes interdisent en particulier de criminaliser les personnes pour leur entrée ou leur séjour irréguliers sur un territoire, si elles se présentent rapidement aux autorités.
Dans un rapport de 2025, le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale a recommandé que la Tunisie réforme son cadre législatif afin de veiller à ce que les organisations de la société civile disposent d’un espace ouvert, y compris celles qui travaillent avec les groupes ethniques minoritaires, les demandeurs d’asile, les réfugiés et les migrants.
« Les travailleurs humanitaires ne devraient pas vivre dans la crainte d’être arbitrairement arrêtés, poursuivis, voire emprisonnés pendant des années », a conclu Bassam Khawaja. « Les mesures des autorités tunisiennes bloquant le traitement des demandes d’asile et ciblant les organisations d’aide ont un impact dévastateur sur les réfugiés et demandeurs d’asile présents dans le pays. »
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08.05.2026 à 06:00
Human Rights Watch
(Nairobi) – Les autorités rwandaises devraient mener une enquête efficace, indépendante et transparente sur le décès en détention d’Aimable Karasira, un universitaire rwandais et détracteur de premier plan du gouvernement, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Il est décédé le jour où il devait être libéré de prison.
Les poursuites contre Aimable Karasira ainsi que son incarcération sont emblématiques de la répression menée par le Rwanda contre la dissidence et la liberté d’expression. Sa mort s’ajoute à la liste des disparitions et des décès suspects de personnes perçues comme des détracteurs et des opposants au gouvernement, et l’incapacité des autorités à rendre justice dans ces affaires envoie un message délibérément intimidant.
« Il y a de nombreuses raisons de s’interroger sur les circonstances entourant la mort en détention d’Aimable Karasira, notamment les années de harcèlement et de persécution qu’il a subies de la part des autorités », a déclaré Clémentine de Montjoye, chercheuse senior sur la région des Grands Lacs à Human Rights Watch. « Le gouvernement a la responsabilité de prouver qu’Aimable Karasira n’a pas été tué illégalement, et les partenaires du Rwanda devraient suivre cela de près. »
Les Services correctionnels du Rwanda (Rwanda Correctional Services) ont annoncé qu’Aimable Karasira était mort d’un surdosage médicamenteux alors qu’il s’apprêtait à être libéré le 6 mai 2026. Un porte-parole de l’agence a déclaré aux médias locaux qu’« il a pris de grandes quantités de médicaments qui lui avaient été prescrits pour une affection préexistante ». Selon les médias, il serait décédé à l’hôpital du district de Nyarugenge à Kigali, la capitale.
Aimable Karasira a commencé à subir des pressions et des menaces après avoir publié une vidéo sur sa chaîne YouTube en 2020 au sujet de la perte de proches lors du génocide de 1994 ainsi qu’aux mains du Front patriotique rwandais (FPR) au pouvoir au lendemain de celui-ci. En août 2020, exprimant craindre pour sa sécurité, il a déclaré à Human Rights Watch : « J’ai reçu des lettres, des menaces. Je reçois des appels provenant de numéros que je ne connais pas. Un représentant du gouvernement a été envoyé pour négocier avec moi et m’a dit d’arrêter de publier mes opinions. »
Alors que les menaces et le harcèlement s’intensifiaient, il a déclaré que des agents des services de renseignement lui avaient ordonné de publier de fausses informations sur des opposants au gouvernement sur sa chaîne YouTube. Aimable Karasira a été arrêté en mai 2021 et inculpé de négation et de justification du génocide ainsi que de divisionnisme, qui constituent des crimes au Rwanda.
Tout au long de sa détention, Aimable Karasira a été victime d’actes de torture, de mauvais traitements et d’une privation de soins médicaux. Lors d’une audience le 30 mai 2022, Aimable Karasira a déclaré au tribunal que les autorités pénitentiaires de Nyarugenge l’avaient torturé – notamment en le privant de sommeil, en l’exposant à une lumière constante et à de la musique forte, et en le frappant — afin de le punir et de le contraindre à assister aux audiences. Aimable Karasira et son avocat ont déclaré à la cour qu’on lui refusait tout traitement médical pour son diabète et ses troubles mentaux, et qu’il avait été conduit de force au tribunal alors qu’il n’était pas en état de participer au procès. Il a également accusé les autorités pénitentiaires de lui fournir une nourriture inadéquate et insuffisante et de lui refuser l’accès à l’argent envoyé par des amis ou des proches, avec lequel il aurait pu acheter des articles en prison.
Le procureur avait fait appel de son acquittement pour plusieurs chefs d’accusation, notamment la négation et la justification du génocide, et avait requis une peine de 30 ans d’emprisonnement, dont le verdict était en attente au moment de son décès. Mais comme Aimable Karasira avait déjà purgé quatre ans de sa peine de cinq ans en détention provisoire, celle-ci touchait à sa fin et il devait être libéré le 6 mai.
Le gouvernement rwandais a depuis longtemps l’habitude de se soustraire à son obligation de garantir des enquêtes transparentes et indépendantes sur les décès de détenus et de détracteurs politiques de premier plan placés en détention par l’État, a déclaré Human Rights Watch.
Le décès d’Aimable Karasira rappelle la mort en détention en 2020 du chanteur et détracteur du gouvernement Kizito Mihigo. Le 17 février 2020, les autorités rwandaises ont annoncé que celui-ci était décédé dans une cellule du commissariat de Remera à Kigali, quatre jours après avoir été arrêté à nouveau alors qu’il tentait de fuir le pays. Avant sa mort, Kizito Mihigo avait déclaré à Human Rights Watch qu’il était menacé et craignait que des agents de l’État ne le tuent.
Tout comme Aimable Karasira, la volonté de Kizito Mihigo de remettre en question certains éléments du récit officiel du gouvernement concernant le génocide avait fait de lui une cible. Les voix et l’autorité morale de ces deux hommes trouvaient un écho auprès du public et alarmaient les représentants de l’État. Dans les deux cas, les autorités rwandaises ont rapidement présenté des explications officielles : un suicide dans le cas de Kizito Mihigo et une suspicion d’un surdosage médicamenteux dans celui d’Aimable Karasira.
Comme le stipule la Version révisée du Manuel des Nations Unies sur la prévention des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires et les moyens d’enquête sur ces exécutions (« Protocole du Minnesota »), les obligations de chaque État de respecter et de protéger le droit à la vie impliquent qu’il est responsable d’un décès en détention sauf preuve du contraire, en particulier dans les cas où « la personne décédée […] était, avant sa mort, un opposant politique au gouvernement ou un défenseur des droits de l’homme ; elle souffrait de problèmes de santé mentale reconnus ; ou elle s’est suicidée dans des circonstances inexpliquées. »
Pour établir la responsabilité de la mort d’Aimable Karasira, les autorités rwandaises devraient inviter un groupe d’experts indépendants à mener une enquête impartiale, approfondie et transparente, a déclaré Human Rights Watch. Parmi ces experts devraient figurer le Rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires ainsi que des membres du Groupe de travail de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur la peine de mort, les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et les disparitions forcées en Afrique. Cette enquête devrait inclure une autopsie et ses conclusions devraient être rendues publiques.
Les partenaires régionaux et internationaux du Rwanda, qui sont restés longtemps silencieux face à la répression croissante de ce gouvernement, devraient appeler publiquement à une enquête indépendante.
« Aimable Karasira n’est que le dernier détracteur du gouvernement en date à avoir connu une mort suspecte », a conclu Clémentine de Montjoye. « Les partenaires du Rwanda devraient prendre la défense de hommes et des femmes qui risquent leur vie pour s’exprimer et condamner la répression de plus en plus intense à l’encontre des voix dissidentes dans le pays. »
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Articles
TV5 Monde (+ vidéo)
06.05.2026 à 19:00
Human Rights Watch
Les autorités militaires du Burkina Faso resserrent leur emprise sur ce que la population peut voir, entendre et savoir.
Le 5 mai, le Conseil supérieur de la Communication (CSC) du Burkina Faso a ordonné la suspension de la chaîne française TV5Monde, l’accusant de « désinformation » et d’« apologie du terrorisme » dans ses reportages sur les groupes armés islamistes au Burkina Faso et au Mali voisin. Cette mesure est la dernière en date visant cette chaîne de télévision, qui avait déjà été suspendue à deux reprises au Burkina Faso en 2024 et qui reste interdite au Mali à la suite d’allégations similaires.
Visionnée par des millions de téléspectateurs dans plus de 200 pays, TV5Monde est l’une des chaînes internationales les plus regardées sur le continent africain. De récents reportages ont mis en lumière l’insécurité grandissante au Mali à la suite des attaques coordonnées du 25 avril menées par un groupe armé lié à Al-Qaïda et des rebelles séparatistes, ainsi que les graves violations commises par les forces de sécurité gouvernementales au Burkina Faso, y compris les conclusions de Human Rights Watch faisant état de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis par toutes les parties au conflit.
Cette interdiction n’est pas un acte isolé : elle s’inscrit dans une campagne plus large menée par les dirigeants militaires du Burkina Faso pour faire taire la dissidence. Depuis sa prise de pouvoir lors d’un coup d’État en 2022, la junte a suspendu des médias indépendants, démantelé des organisations de la société civile, restreint le pluralisme politique et engagé des poursuites judiciaires contre ses détracteurs. Elle a intimidé, enrôlé illégalement, fait disparaître de force et détenu arbitrairement des journalistes, des opposants politiques, des membres de la société civile et des juges, réduisant ainsi l’espace civique du pays. L’éminent journaliste d'investigation Atiana Serge Oulon a été victime d'une disparition forcée en juin 2024, aurait été torturé, et on ignore toujours où il se trouve.
À la suite de ce vide médiatique créé par la junte, le contrôle du gouvernement sur les propos exprimés publiquement, ainsi que la désinformation d'État, ont pris de l'ampleur. « Le Burkina Faso est devenu une machine de propagande », a déclaré Alioune Tine, un activiste des droits humains de renom qui a fondé le groupe de réflexion Afrikajom Center.
Les activistes qui soutiennent la junte, dont beaucoup sont organisés au sein de groupes actifs sur les plateformes numériques et connus sous le nom de Bataillons d’intervention rapide de la communication (BIR-C), inondent les réseaux sociaux de messages coordonnés qui promeuvent un culte de la personnalité autour du président Ibrahim Traoré, discréditent ses détracteurs, attaquent ses ennemis présumés et cherchent à affaiblir les organisations de défense des droits humains. Leurs messages incitent souvent à la haine et à la violence et attisent les tensions ethniques, notamment par le biais d’une rhétorique anti-Peuls généralisée qui assimile à tort toute une communauté à des groupes armés islamistes, incitant à l’hostilité à l’égard du peuple peul.
Le peuple burkinabè a le droit d’être informé. Les dirigeants du Burkina Faso devraient lever la suspension de TV5Monde, mettre fin à la répression contre les médias indépendants et respecter le droit à la liberté d’expression.
06.05.2026 à 17:47
Human Rights Watch
Le dernier rapport publié par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (Integrated Food Security Phase Classification, IPC), au sujet du Soudan du Sud, dresse un bilan terrible des immenses souffrances infligées aux civils par les parties belligérantes dans ce pays. Publié le 28 avril, ce rapport avertit que la situation est encore pire que prévu : 7,8 millions de personnes ont désespérément besoin d’aide alimentaire.
Le rapport note que 73 000 personnes sont confrontées à la famine et au risque de mort dans les États du Haut-Nil et de Jonglei, où les combats entre les forces gouvernementales et l’Armée populaire de libération du Soudan en opposition (Sudan People's Liberation Army-in-Opposition, SPLA-IO) se sont intensifiés depuis 2025. Plusieurs zones de ces deux États sont menacées par la famine.
Les taux de malnutrition chez les enfants ont atteint des niveaux dramatiques. Environ 2,2 millions d’enfants de moins de cinq ans, notamment à Abiemnhom, souffriraient de malnutrition aiguë ; sans traitement nutritionnel d’urgence, ces enfants risquent de subir des séquelles physiques et cognitives à vie, ou de mourir de faim. Des journalistes souhaitant mettre en lumière les histoires reflétées par ces chiffres ont récemment partagé avec Human Rights Watch des photos d’enfants malnutris d’Akobo, dans l’État de Jonglei.
La crise humanitaire est le résultat des actions des parties belligérantes.
Selon les médias, les forces des deux camps ont commis des meurtres illégaux, des agressions sexuelles, y compris des viols de civiles, des actes de pillage et des incendies de biens civils. Des bombardements menés par les forces gouvernementales ont touché des infrastructures essentielles, y compris des hôpitaux.
Depuis fin 2025, l’armée a émis dans les États du Haut-Nil et de Jonglei de nombreux ordres d’évacuation, qui dans plusieurs cas étaient illégaux en raison de leur portée excessive ; l’opposition a émis au moins trois ordres de ce type. Le 6 mars, l’armée a ordonné aux civils, au personnel de l’ONU et aux organisations humanitaires d’évacuer la ville d’Akobo et son comté, dans l’État de Jonglei ; ceci a contraint le personnel des organisations d’aide humanitaire et une grande partie des 270 000 habitants à fuir cette région.
Ces ordres d’évacuation étaient accompagnés de mesures délibérées du gouvernement visant à bloquer l’accès à l’aide dans les zones contrôlées par l’opposition, ainsi que de mesures administratives coercitives.
Les partenaires du Soudan du Sud ont condamné avec une fréquence accrue les actions du gouvernement, mais ces propos devraient être suivis de sanctions à l’encontre des responsables qui entravent délibérément l’aide humanitaire, ainsi que d’un soutien financier accru à une telle assistance. Les membres du Conseil de sécurité de l’ONU devraient avertir le gouvernement sud-soudanais ainsi que l’opposition que s’ils ne permettent pas aux civils d’accéder immédiatement et en toute sécurité à l’aide humanitaire, ils envisageront des sanctions ou d’autres mesures visant l’obligation de rendre des comptes.
Les dirigeants du Soudan du Sud et de l’opposition devraient garder à l’esprit que ces actes – l’entrave à l’aide humanitaire, la facilitation de la famine et les attaques violentes contre des civils – sont susceptibles de poursuites en tant que crimes au regard du droit international ; ils pourraient donc en être tenus responsables, et le seront.
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05.05.2026 à 00:00
Human Rights Watch
(New York) – Le gouvernement chinois impose un enseignement en chinois et un endoctrinement idéologique aux enfants de maternelle dans le but de forcer les Tibétains à s’assimiler, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.
4 mai 2026 “Start with the Youngest Children”Le rapport de 72 pages, intitulé « Start with the Youngest Children: China Uses Preschools to ‘Integrate’ Tibetans » (« Commencer par les plus jeunes : La Chine se sert des écoles maternelles pour “intégrer” les Tibétains »), montre comment une directive du ministère de l’Éducation datant de 2021 – le Plan d’harmonisation linguistique pour les enfants – impose l’utilisation du mandarin standard dans tout l’enseignement préscolaire dans les régions où vivent des minorités ethniques. Si, en théorie, les écoles maternelles peuvent encore proposer des cours supplémentaires dans la langue des enfants issus des minorités, ces minorités n’ont plus l’autorité légale pour le faire. En limitant drastiquement l’enseignement en langue tibétaine pendant la petite enfance, une période cruciale pour l’acquisition du langage et la formation de l’identité, le gouvernement chinois accélère l’effacement de la langue et de la culture tibétaines.
« En ciblant les enfants de maternelle, le gouvernement chinois intensifie sa campagne visant à priver les enfants tibétains de leur langue maternelle, de leur culture et de leur identité », a déclaré Maya Wang, directrice adjointe de la division Asie à Human Rights Watch. « Cette politique ne vise pas à améliorer la qualité de l’éducation, mais à assimiler de force les Tibétains à une identité nationale centrée sur la culture de l’ethnie Han, et ce dès leur plus jeune âge. »
Ce rapport s’appuie sur une analyse de plusieurs lois et documents politiques chinois, ainsi que sur des sources universitaires et médiatiques. Human Rights Watch a également interrogé sept Tibétains et universitaires qui ont une connaissance directe et récente de la situation dans les régions tibétaines, dont l’accès est restreint à l’extrême.
Human Rights Watch a constaté que de nombreux enfants tibétains sortent de l’école maternelle sans savoir ou sans vouloir parler le tibétain, même avec les membres de leur famille. Les parents ont rapporté que, quelques semaines ou quelques mois après leur entrée à la maternelle, les enfants ne s’expriment presque plus qu’en chinois.
Le Plan d’harmonisation de 2021 est l’aboutissement de plusieurs décennies d’évolutions politiques visant à réduire l’enseignement dans la langue maternelle des minorités. Depuis la loi de 1984 sur l’Autonomie régionale au niveau national, la Chine a mis en place, en cinq étapes, l’enseignement obligatoire du chinois à des âges de plus en plus précoces. Alors que ce processus était déjà achevé dans les écoles primaires et secondaires, les écoles maternelles ont longtemps été le dernier lieu où le tibétain pouvait encore être utilisé comme principale langue d’enseignement.
En 2021, le ministère de l’Éducation a exigé de toutes les écoles maternelles situées dans les régions où vivent des minorités d’utiliser la « langue commune nationale », c’est-à-dire le chinois standard, pour l’ensemble des activités d’enseignement et d’encadrement. Les références officielles à l’« éducation bilingue » ont disparu des documents politiques. Une série de décisions judiciaires, de lois sur l’éducation et de politiques gouvernementales a éliminé les dernières possibilités juridiques et politiques d’éducation dans les langues minoritaires, tout en intégrant l’endoctrinement politique et culturel dans l’ensemble du système scolaire, notamment au niveau préscolaire. Cela a abouti à la loi de 2026 sur la Promotion de l’unité et du progrès ethniques, qui impose des sanctions légales à toute personne jugée coupable d’« entraver » l’apprentissage et l’utilisation du chinois.
Bien que la maternelle ne soit pas obligatoire en Chine, Human Rights Watch a constaté que, dans les régions tibétaines, elle l’est effectivement dans la pratique. Les écoles primaires des zones urbaines exigent de plus en plus souvent une attestation de fréquentation de la maternelle au moment de l’inscription, les parents n’ayant dès lors guère d’autre choix que d’envoyer leurs enfants dans des écoles maternelles où l’enseignement est dispensé en chinois.
Les autorités exigent aussi que les écoles maternelles encouragent, voire incitent, les parents et enfants à parler chinois à la maison et même à leur envoyer des vidéos qui les montre en train de le faire. Des évaluateurs désignés par le gouvernement ont testé les compétences en mandarin des enfants d’âge préscolaire au moyen d’entretiens et d’observations, et ce malgré une réglementation qui interdit les examens ou toute autre forme de pression scolaire dans les écoles maternelles.
Cette politique linguistique s’accompagne d’un endoctrinement accru, qu’il soit politique ou culturel. Les programmes préscolaires dans les régions tibétaines mettent de plus en plus l’accent sur « l’éducation patriotique », la loyauté envers le Parti communiste chinois et l’identification des enfants comme membres de la « nation chinoise ». On apprend aux enfants à célébrer les fêtes chinoises de la culture Han, à réciter des classiques chinois, à chanter des chants patriotiques et à participer à des activités qui glorifient l’histoire militaire et révolutionnaire de la Chine. Le bouddhisme tibétain et les pratiques culturelles tibétaines, qui constituent des piliers essentiels de l’identité culturelle et ethnique, sont absents du programme scolaire.
« La langue perd du terrain de manière accélérée chez des Tibétains de plus en plus jeunes, avec des conséquences culturelles profondes », a déclaré Human Rights Watch. Parmi elles figurent l’affaiblissement de la communication entre les enfants et leurs aînés, la modification des dynamiques familiales, la diminution progressive de la transmission des connaissances religieuses et culturelles et le sentiment croissant chez les enfants d’une infériorité de la langue et de l’identité tibétaines.
Les politiques de la Chine vont à l’encontre des obligations qui lui incombent en vertu du droit international relatif aux droits de l’homme, notamment la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, qui garantit aux enfants appartenant aux minorités le droit d’utiliser leur propre langue et oblige les États à veiller à ce que l’éducation respecte l’identité culturelle des enfants.
« Le gouvernement chinois devrait revenir sur les mesures qui visent à imposer l’enseignement en chinois dans les écoles maternelles, rétablir de véritables options d’enseignement bilingue et mettre fin à l’endoctrinement politique dans les structures d’accueil de la petite enfance », a déclaré Human Rights Watch. Les gouvernements étrangers et l’ONU devraient également faire pression sur le gouvernement chinois pour qu’il respecte ses obligations internationales et autorise un accès d’organisations indépendantes aux régions et aux écoles tibétaines.
« La disparition linguistique à l’échelle de ce que l’on observe au Tibet n’est pas le fruit du hasard : elle s’inscrit dans le cadre d’un projet politique du gouvernement chinois », a conclu Maya Wang. « À moins d’un changement des pratiques de la Chine, toute une génération d’enfants tibétains grandira coupée de sa propre langue, de sa culture et de son patrimoine. »
« L’éducation doit imprégner le sang et toucher l’âme ; elle doit être assimilée dès le plus jeune âge, dès la maternelle. Nous devons mener à bien l’éducation patriotique, en semant au plus profond du cœur de chaque enfant les graines de l’amour pour la Chine, en veillant à ce que les valeurs socialistes fondamentales s’enracinent et se développent dans l’esprit de la prochaine génération. Tous les groupes ethniques se doivent d’enseigner aux enfants le développement d’un sentiment d’appartenance à la nation chinoise, afin qu’ils ne s’identifient pas uniquement à leur propre ethnie, mais se reconnaissent avant tout comme faisant partie de la nation chinoise. »
– Xi Jinping, Secrétaire général du Parti communiste chinois, dans un discours prononcé à l’occasion de la Conférence centrale sur le travail des nationalités, le 28 septembre 2014.
« Il ne s’agit pas seulement de ne plus enseigner la langue tibétaine. […] C’est un calcul pour orienter les pensées et les croyances des enfants. […] Le problème, c’est que le programme de la maternelle est conçu de manière à mettre en avant la nationalité chinoise de culture Han : façon de parler, thèmes abordés, manière de reconnaître les objets, et plus généralement tout le savoir transmis. Il n’y a pas l’ombre d’une trace de pensée tibétaine. Le résultat, c’est que lorsque les enfants finissent la maternelle à l’âge de 6 ans, et même si leurs deux parents sont tibétains, ils se considèrent comme chinois… Dans une dizaine ou une vingtaine d’années, cette culture aura sans doute disparu pour ne plus subsister que dans les musées. »
– Un responsable tibétain chargé de la mise en œuvre de la politique culturelle, interrogé par Human Rights Watch à la mi-2025.
« Même si [la fillette] est encore capable de comprendre [le tibétain], elle ne répond qu’en chinois. Au bout d’un certain temps, elle a réussi à me donner quelques réponses simples en peu de mots en tibétain, mais il était évident qu’elle faisait de gros efforts pour y parvenir… Il y a deux écoles maternelles dans la ville, et la mère a choisi celle où la langue tibétaine n’est pas totalement interdite : on ne s’adresse aux enfants qu’en chinois, mais ils sont autorisés à parler tibétain dans la cour de récréation. »
– Un chercheur spécialisé en linguistique, répondant par écrit à des questions de Human Rights Watch, les 5 et 6 mars 2025.
« Tous les enfants de moins de 10 ans parlent chinois entre eux. Ils n’échangent pas en tibétain. Si on les y oblige, ils parlent tibétain, mais leur niveau dépend des parents. C’est une cause perdue d’avance – et cela s’est produit en l’espace d’une génération. »
– Un chercheur en études tibétaines, dans un message transmis par SMS à Human Rights Watch le 10 octobre 2025.
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