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13.04.2021 à 12:41

Pourquoi n'interdit-on pas l’Action Française, qui combat ouvertement la République et la laïcité?

L'Autre Quotidien
Quelle autre organisation pourrait se permettre, par les temps qui courent, de déployer place de la Concorde, à quelques mètres de son local, une banderole promettant de “décapiter la République”, de prendre d’assaut une session du conseil régional d’Occitanie, de réclamer l’instauration d’un “catholicisme d’état” en menaçant d’un “retour des croisades” sur les murs d’une mosquée, de coller devant la faculté de lettres de Limoges des affiches dénonçant ses professeurs supposément “islamo-gauchistes”, d’attaquer des manifestants LGBT, des librairies, des lycéens ?
Texte intégral 2945 mots

Quelle autre organisation pourrait se permettre, par les temps qui courent, de déployer place de la Concorde, à quelques mètres de son local, une banderole promettant de “décapiter la République”, de prendre d’assaut une session du conseil régional d’Occitanie, de réclamer l’instauration d’un “catholicisme d’état” en menaçant d’un “retour des croisades” sur les murs d’une mosquée, de coller devant la faculté de lettres de Limoges des affiches dénonçant ses professeurs supposément “islamo-gauchistes”, d’attaquer des manifestants LGBT, des librairies, des lycéens ? Le tout sans provoquer la moindre indignation réelle (honnêtement, les média et les éditorialistes qu’une réunion non-mixte de l’UNEF suffit à enrager s’en foutent) et sans que personne ne songe à réclamer la dissolution d’une organisation qui ne se cache pas de vomir la République et ses valeurs, de vouloir leur mort, d’être radicalement opposée à la laïcité, et traîne derrière elle une longue histoire d’antisémitisme et de xénophobie. Interdite à la libération pour collaboration, son chef et fondateur, Charles Maurras, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale, l’Action Française est mystérieusement encore là, des décennies plus tard, libre de répandre son poison anti-républicain dans les esprits et de faire le coup de poing, sous le regard indulgent d’une bourgeoisie qui a souvent eu une faiblesse pour les idées royalistes dans sa jeunesse, et avec le soutien de la fraction intégriste du clergé catholique… Retour sur l’histoire sulfureuse de ce parti antisémite et antirépublicain avec un texte de l’historien et spécialiste de l’Action Française Jean-Paul Gautier.

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Sur les murs d’une mosquée de Rennes

Sur les murs d’une mosquée de Rennes

Jeudi 29 octobre 2020 dans la nuit, quelques zélés royalistes de l’Action française se sont rendus sur la place de la Concorde à Paris pour y faire un selfie avec une banderole titrée « Décapitons la République ».

Jeudi 29 octobre 2020 dans la nuit, quelques zélés royalistes de l’Action française se sont rendus sur la place de la Concorde à Paris pour y faire un selfie avec une banderole titrée « Décapitons la République ».

L’Action française bénéficie d’une réputation de « centre de formation intellectuelle » héritée de son histoire, de son Institut d’Action française et de sa longue pratique des conférences et des colloques. Ses principales activités se sont cantonnées à des commémorations : Jeanne d’Arc, la mort de Louis XVI, à la vente de son journal. La « Manif pour tous » a permis à l’AF somnolente, de se refaire une santé et de tenter de retrouver un espace de visibilité, de « royaliser » les mobilisations, en mettant à disposition sa logistique et son service d’ordre. Ses militants ont tenté d’occuper la rue par des actions violentes à Marseille, Bordeaux, Lyon, Paris, Montpellier. Des commandos royalistes sont intervenus, en 2017, contre les occupations de certaines facultés et des assemblées générales d’étudiants (Sorbonne, Tolbiac, Strasbourg, Centre universitaire Paul Valéry à Montpellier, Sciences Po Rennes), raids de commandos anti blocage dans des lycées parisiens (Voltaire, Louis le Grand, Montaigne). Des affrontements ont lieu avec les antifascistes, comme à Saint-Etienne, lors de l’inauguration d’une section de l’Action française en 2018, ainsi qu’à Marseille où les royalistes, suite à une scission de l’AF-Provence1, se sont associés au GUD et ont ouvert un local sous l’étiquette Bastion social. Tentant d’exploiter le côté médiatique, un militant royaliste a entarté Eric Coquerel, député de La France Insoumise en avril 2018. A Toulouse, le groupe toulousain a occupé les toits de l’usine Latécoère, objet d’une opa émanant d’un fond d’investissement américain, claironnant « Nous sommes en première ligne contre la braderie de nos industries ». Dernièrement, certains de ses ex militants ont été tentés par le terrorisme. En juin 2017, Logan-Alexandre Nisin, fan d’Anders Breivik, est arrêté à Vitrolles, ainsi qu’une dizaine de personnes en Seine Saint-Denis et à Marseille2. Nisin était à la tête d’un groupe baptisé « OAS », en référence à l’Organisation Armée Secrète, organisation terroriste et pro Algérie française. Nisin et son groupe projetaient des attentats contre des personnalités politiques parmi lesquelles Christophe Castaner ex maire de Forcalquier, et Jean-Luc Mélenchon. L’AF s’est empressée de publier un communiqué de presse rédigé par son secrétaire François Bel-Ker « Contre la diffamation, note sur une tentation terroriste d’ultra droite. Nous réaffirmons ici que ses agissements solitaires étaient parfaitement inconnus des membres et des cadres de notre organisation. Toute son histoire (AF) prouve son refus de l’action terroriste ». On peut s’interroger sur la place que représentent actuellement le maurrassisme et son poids idéologique.

Retour sur l’histoire

Petit groupe fondé en 1898, né des retombées de l’affaire Dreyfus doté en 1905 d’un Institut puis d’une ligue militante, l’Action française a donné son nom et a regroupé autour de ses fondateurs (Maurice Pujo, Henry Vaugeois) des collaborateurs tels Léon Daudet et Jacques Bainville. Le quotidien, qui dure jusqu’en 1944 et dont l’impact a été énorme, semble incarner à lui seul le mouvement. C’est le journal qui assure la solidité de l’ensemble et surtout de la troupe de ceux qui se réclament « d’AF ». L’Action française disparait en 1945 et Maurras est condamné pour « intelligence avec l’ennemi ». Il déclare lors du verdict : « C’est la revanche de Dreyfus ». Il est emprisonné à la prison de Clairvaux. L’Action française renait dès 1947 avec un périodique bimensuel « Aspects de la France et du Monde » qui va se transformer en Aspects de la France (les initiales rappellent l’ex AF dont la référence est interdite à la Libération) (codirigé par Georges Calzant et Xavier Vallat, ex commissaire aux questions juives du gouvernement de Vichy en avril 1941, et avec la création des Amis d’Aspects de la France. En 1955 est créée la Restauration nationale avec Pierre Pujo et Pierre Juhel. Marquée par de nombreuses scissions, dont la plus importante fut en mars 1971 avec la création de la Nouvelle Action française devenue la Nouvelle Action royaliste dirigée par Bertrand Renouvin. En 1998, suite à une nouvelle scission menée par Hilaire de Crémiers et à une décision de justice, le mouvement se voit retirer la dénomination de Restauration nationale et se transforme en Centre de propagande d’action française. Hilaire de Crémiers et son groupe sont les seuls autorisés à utiliser le nom de Restauration nationale. De 1992 à 2018, le journal devient successivement Action française hebdo puis Action française 2000 qui cesse de paraître en 2018. Il est remplacé par Le Bien commun. En 2018, le CRAF et la RN se regroupent sous la dénomination de CRAF. L’influence de l’Action française s’est fait sentir bien au-delà des stricts cercles de sympathisants pour toucher de larges couches de l’opinion. Se réclamant de la contre-révolution, elle a fourni une philosophie délibérément réactionnaire, xénophobe et antisémite. Maurras écrivait dans l’Action française, le 23 février 1911 : « Le Juif d’Algérie, le Juif d’Alsace, le Juif de Roumanie sont des microbes sociaux. Le Juif de France est microbe d’Etat : ce n’est pas le crasseux individu à houppelande prêtant à la petite semaine, portant ses exactions sur les pauvres gens du village : le Juif d’ici opère en grand et en secret ». Cet antisémitisme est toujours présent après guerre. Suite à l’arrivée de Pierre Mendès-France à la présidence du Conseil (1954-1956), l’hebdomadaire royaliste, parlant du « juif Mendès, titrait « Gare à la dictature juive ». Lors du vote de la loi sur l’IVG, Aspects de la France interpelait Simone Veil : « Si vous étiez ministre de la santé en Israël, mettriez-vous autant d’acharnement à détruire dans l’œuf les futurs petits juifs que vous en mettez à vouloir occire les futurs petits Français ? L’avortement n’est bon que pour les Goyms ! ». Avec le renouvèlement de la .direction, la situation a évolué et l’antisémitisme a disparu des publications du mouvement. Son principal ennemi est dorénavant l’islam politique et l’islamisme et sa hantise du « grand remplacement », c’est-à-dire que les allophones supplantent les autochtones.

Le fantôme du maurrassisme

La démarche de Charles Maurras s’est voulue une tentative globale d’explication avec comme solution miraculeuse le rétablissement de la monarchie et l’élimination de « la gueuse ». Cependant, tous les combats de Maurras se sont soldés par des échecs : anti dreyfusard, le dreyfusisme a gagné, royaliste désavoué par le prétendant au trône, défenseur de l’Eglise contre la république cléricale et condamné par l’Eglise. La période vichyssoise a gravement compromis sa cause. La problématique du maurrassisme est datée et son apologétique monarchique est hors jeu. Cependant, la postérité intellectuelle du maurrassisme reste non négligeable et apparaît sous certaines plumes : Patrick Buisson (maurrassien), Eric Zemmour se réfère à Maurras dans son pensum « Suicide français », Philippe de Villiers (ex AF dans sa jeunesse). La traçabilité maurrassienne se retrouve chez certaines composantes du mouvement national-populiste. Même si la thématique semble relativisée dans le discours mariniste, cela n’a pas toujours été le cas. Le nationalisme ethnocentrique de Jean-Marie Le Pen a reflété l’accentuation d’un des points majeurs du nationalisme intégral. Empruntant des termes puisés chez Maurras, Le Pen a voulu s’affirmer comme le principal défenseur de l’identité française face au cosmopolitisme, à la décadence et à un supposé ennemi intérieur. Il a instrumentalisé, comme les contre révolutionnaires, le repli identitaire, xénophobe, la crise du politique et l’angoisse de la perte du rang international de la France. Le Rassemblement national et Marine Le Pen jouent la même partition. Jean-Marie Le Pen a récupéré d’autres points forts de la thématiques maurrassienne, la question de l’immigration et le binôme « Pays légal-Pays réel ». Le « Pays réel » est ce sur quoi le « Pays légal » vit en parasite : c’est-à-dire la société civile, l’ensemble des forces vivent de la nation. En termes lepéniens, « l’établissement vit aux crochets du peuple ». Quant à la stigmatisation de l’immigration et son utilisation comme fonds, de commerce électoral, ce n’est qu’une adaptation de l’actualité de la pensée de Maurras. Comme pour l’antisémitisme, il suffit de désigner un bouc émissaire. Marine Le Pen marche sur les traces de Maurras lorsqu‘elle attaque l’islam présenté comme un danger réel et le musulman comme la menace séculaire du Sarrasin contre la chrétienté et s’oppose à la construction de mosquées. Dans l’Action française du 13 juillet 1926, Maurras commentait l’inauguration de la mosquée de Paris : « S’il y a un réveil de l’Islam, je ne crois pas que l’on puisse en douter [il] représente une menace pour notre avenir […] quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays ». En 2013, Marion Maréchal-Le Pen, répondant aux questions de l’Action française, précisait que « le Front national emprunte le slogan de l’Action française : Tout ce qui est national est nôtre ». Invitée, le 7 mai 2016 au colloque du Centre royaliste d’Action française, elle affirmait que « Le Front national est le plus monarchiste des partis français, en ce sens où il est le dernier à défendre les fonctions régaliennes de l’Etat » et d’ajouter que Charles Maurras est un « penseur politique de premier plan ». La prégnance maurrassienne est aussi présente chez les catholiques intégristes lefebvristes de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X qui se déclare favorable à l’instauration du « règne du grand monarque et du saint pape, chacun dans son domaine restaurateur de la France et de l’Eglise dans une alliance parfaite ». La « Manif pour tous » est apparue pour certains comme la mobilisation du « pays réel » et l’expression d’un « ordre naturel » des choses gravé dans le marbre. A travers ces mobilisations qui reflètent une forme de révolte contre le modernisme, les courants réactionnaires et contre révolutionnaires ont tenté de réoccuper une partie du champ politique. Il en va de même pour les manifestations dites « Jour de colère » où certains groupuscules pensaient, dans la tradition maurrassienne, que « le coup de force était possible »

L’extrême droite n’est pas la seule à utiliser le binôme « Pays légal, Pays réel ». Des dirigeants politiques de droite (LR), de La République en Marche, voire de la Gauche y font référence.

L’Action française est la formation d’extrême droite la plus ancienne dans l’espace politique français. Elle a pour, reprendre l’expression de Michel Winock, pu servir « de fixation à la purulence anti démocratique ». Par ses actions coups de poing, dans la lignée des Camelots du Roi, les royalistes de l’Action française cherchent à occuper l’espace laissé vacant par la dissolution de Génération identitaire et tenter de ramasser la mise. Que pense Gérald Darmanin (qui a fait un passage dans ses jeunes années à l’AF) du raid de l’AF lors d’une réunion du Conseil régional d’Occitanie accusé d’« islamo gauchisme », accusation dont se gargarisent à la fois l’extrême droite, la droite, le gouvernement et d’autres à gauche. Le Ministre de l’intérieur n’a-t-il pas déclaré sur CNEWS que « L’Action française est une association dont chacun connaît le fait qu’elle veut remplacer la République par la royauté. C’est la grandeur de la démocratie et de la République que des gens veulent remplacer son régime ». Rappelons que Maurras considérait la démocratie comme une « Mécanique à détruire » qui renversait l’ordre naturel des choses. Qu’en pense Emmanuel Macron qui trouve « absurde de dire que Charles Maurras ne doit plus exister » et qu’« il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent […], cet absent est la figure du roi dont je pense […] que le peuple français n’a pas voulu sa mort ».

Jean-Paul Gautier

Bibliographie :

Gautier, Jean-Paul, La Restauration nationale. Un mouvement royaliste sous la 5e République, Syllepse, 2002.

Joly, Laurent, Naissance de l’Action française, Grasset, 2015

Prévotat, Jacques, L’Action française, Que sais-je, 2004

Weber, Eugen, L’Action française, Fayard, 1985.


09.04.2021 à 11:40

Élections palestiniennes - tout pourrait changer avec Marouane Barghouti

L'Autre Quotidien
En tant qu'Israélien qui ne croit plus à la solution des deux États, je rêve, sincèrement, du moment où cet homme sortira enfin de prison et deviendra le leader des Palestiniens. Il est actuellement la seule chance d'insuffler un nouvel espoir au peuple palestinien agonisant et au cadavre qui gît dehors, celui du processus de paix, qui n'a jamais été un processus et qui n'a jamais eu pour but de parvenir à la paix. Gideon Levy
Texte intégral 1263 mots
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Si j'étais Palestinien, je voterais pour Marouane Barghouti comme président de l'Autorité palestinienne. Si j'étais un sioniste israélien qui s’acharne à croire à la solution à deux États, je ferais également tout ce que je peux pour faire élire Barghouti. Et même en tant qu'Israélien qui ne croit plus à la solution des deux États, je rêve, sincèrement, du moment où cet homme sortira enfin de prison et deviendra le leader des Palestiniens. Il est actuellement la seule chance d'insuffler un nouvel espoir au peuple palestinien agonisant et au cadavre qui gît dehors, celui du processus de paix, qui n'a jamais été un processus et qui n'a jamais eu pour but de parvenir à la paix.

Il n'y a rien aujourd'hui qui puisse susciter les émotions, enflammer l'imagination et faire naître l'espoir plus que d'imaginer Barghouti libéré de la prison de Hadarim, tout comme un combattant de la liberté plus admiré a été libéré de la prison Victor Verster en Afrique du Sud le 11 février 1990. Nelson Mandela a été libéré après 27 ans. Comme Barghouti, il avait été condamné à perpétuité. Comme Barghouti, il avait été condamné pour terrorisme.

Mais le vis-à-vis de Mandela était le courageux Frederik Willem de Klerk. Et face à Barghouti il n’y a rien d’autre que l’incitation à la haine, la stupidité et la lâcheté israéliennes.

Il n'y a pas de preuve plus claire du fait qu'Israël n'a jamais voulu parvenir à un accord que l'emprisonnement interminable et stupide de Barghouti. Demandez à n'importe quel membre du service de sécurité Shin Bet ou à n'importe quel homme d'État israélien connaissant bien le sujet et ils vous diront que Barghouti est la dernière chance : la dernière chance d'unir les Palestiniens et la dernière chance de faire la paix.

Mandela a été élu président de son pays ; Barghouti peut se présenter à la présidence de son peuple. Mandela l'a fait en tant qu'homme libre ; Barghouti le fera en tant que prisonnier purgeant une peine grotesque et spectaculaire de cinq fois la réclusion à perpétuité plus 40 années supplémentaires qui, le Ciel nous en préserve ! pourraient ne jamais prendre fin.

J'écris « le Ciel nous en préserve ! » parce que Barghouti représente vraiment la dernière chance. Et ce n'est pas que les responsables israéliens ne le savent pas. Au contraire, c'est précisément parce qu'ils le savent mieux que moi qu'il ne sera jamais libéré.

Néanmoins, imaginer que cet homme petit et hyperactif qui porte une simple montre Casio, avec son sourire captivant et son hébreu bien à lui - il prononce « kibush » (occupation) « kivush » et « imma » (mère) avec l'accent sur la deuxième syllabe plutôt que sur la première - soit libéré de prison et devienne président enflamme l'imagination. À quel point un petit pas pourrait changer tant de choses.

Il y a 24 ans cette semaine, lors du Jour de la Terre de 1997, alors que nous roulions dans sa voiture au milieu des pneus brûlés des manifestations à Ramallah, il m'a dit : « Ce que je crains le plus, c'est que nous perdions espoir ». Ce moment est arrivé. Seul Barghouti peut encore nous en sortir.

Quiconque veut comprendre ce qui est arrivé aux Palestiniens devrait regarder ce qui est arrivé à Barghouti. Cet homme de paix qui s’est mué en homme de terreur est la preuve que les Palestiniens ont déjà tout essayé.

Qu'est-ce qu'il n'a pas essayé ? Il a frappé à la porte des comités centraux des partis sionistes à la fin des années 1990, les suppliant de faire quelque chose avant que tout n'explose.

Mais Israël n'a rien fait, et tout a explosé. Il a emmené ses enfants au Safari Park de Ramat Gan, et lors d'un voyage parlementaire merveilleux et inoubliable en Europe, il s'est lié d'amitié avec des membres de la Knesset des partis Likoud et Shas et même des colonies.

Il était un supporter de l'équipe de football Hapoel Tel Aviv. Et c'était un homme de paix, peut-être l'homme de paix palestinien le plus déterminé de tous les temps.

Ce n'est que lorsqu'il s'est rendu compte que rien ne ferait bouger Israël de son attitude arrogante et de son culte de la puissance qu'il a réalisé sa propre prophétie selon laquelle tout allait exploser et qu'il a rejoint la lutte armée, tout comme Mandela, bien que le chapitre violent de la lutte de ce dernier soit aujourd'hui minimisé.

Barghouti est en prison depuis une vingtaine d'années déjà. Il a été condamné pour terrorisme contre un État dont l'occupation est la pire et la plus cruelle terreur entre le Jourdain et la Méditerranée. La dernière fois que je l'ai vu, il portait l'uniforme brun de l'administration pénitentiaire israélienne. C'était dans la salle d'audience de Tel Aviv.

Maintenant, il envisage de se présenter aux élections palestiniennes, des élections sous occupation. S'il est élu président, les Palestiniens ne seront pas les seuls à en bénéficier.
Et s'il est élu président, l'occupation enregistrera un nouveau nadir terrible dans son histoire : pas seulement un combattant de la liberté derrière les barreaux, mais un président menotté.


Gideon Levy جدعون ليفي גדעון לוי
Traduit par Fausto Giudice

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Merci à Tlaxcala
Source: https://www.haaretz.com/opinion/.premium.HIGHLIGHT-a-president-in-handcuffs-why-palestinians-should-vote-for-barghouti-1.9671926


08.04.2021 à 11:07

Les fallaces de l'anti-décolonialisme, par Gilles Bastin

L'Autre Quotidien
Vendredi 26 mars 2021, le journal Le Figaro a mis en ligne sur son site internet une tribune signée par Xavier-Laurent Salvador, Jean Szlamowicz et Andreas Bikfalvi intitulée « Décolonialisme et idéologies identitaires représentent un quart de la recherche en sciences humaines aujourd’hui ». Ce texte qui avance à grandes enjambées vers un résultat fracassant tout entier contenu dans le titre est fondé sur une méthodologie défaillante et une argumentation confuse. Il a principalement provoqué des éclats de rire, mais aussi quelques mines atterrées, parmi les sociologues, les géographes, les historiens, les politistes, les linguistes ou les anthropologues de ma connaissance qui ont eu la curiosité de le lire.
Texte intégral 5276 mots

fallace
(fal-la-s’) s. f.
Action de tromper en quelque mauvaise intention.
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1873-1874, tome 2, p. 1609.

Vendredi 26 mars 2021, le journal Le Figaro a mis en ligne sur son site internet une tribune signée par Xavier-Laurent Salvador, Jean Szlamowicz et Andreas Bikfalvi intitulée « Décolonialisme et idéologies identitaires représentent un quart de la recherche en sciences humaines aujourd’hui ». Ce texte qui avance à grandes enjambées vers un résultat fracassant tout entier contenu dans le titre est fondé sur une méthodologie défaillante et une argumentation confuse. Il a principalement provoqué des éclats de rire, mais aussi quelques mines atterrées, parmi les sociologues, les géographes, les historiens, les politistes, les linguistes ou les anthropologues de ma connaissance qui ont eu la curiosité de le lire. Cependant sa publication était attendue et constitue, en quelque sorte, l’acmé de la maladie qui frappe le débat public sur l’Université en France depuis de longs mois. Le contexte impose donc de s’y attarder un peu plus.

Je voudrais le faire ici en montrant la série impressionnante de fallaces logiques qu’il contient. Des fallaces que l’on retrouve d’ailleurs, avec quelques variations, dans d’autres productions de l’Observatoire du décolonialisme que les trois auteurs ont contribué à fonder. En employant ce terme un peu désuet je désigne un ensemble d’arguments ayant les apparences de la logique mais dont l’intention est de tromper ceux à qui ils sont adressés. Le terme est toujours fréquemment employé en anglais sous la forme fallacy pour désigner des ruses argumentatives que le raisonnement scientifique devrait s’interdire, particulièrement dans les sciences humaines et sociales. Il est évidemment ironique de constater que des intellectuels qui prétendent depuis des mois que l’Université française est corrompue par l’idéologie et le manque d’objectivité le font au moyens de procédés d’argumentation grossièrement fallacieux. C’est pourtant le cas et ce constat, à lui seul, justifie d’exposer les méthodes de ce groupe. Au-delà, ces procédés en disent aussi beaucoup sur l’offensive idéologique menée par ceux qui, à l’image des trois signataires, prennent aujourd’hui en otage l’Université, et particulièrement les sciences humaines et sociales, pour accréditer l’idée selon laquelle toute critique des inégalités et des discrimnations, comme toute entreprise d’élaboration conceptuelle ou méthodologique pour les mettre en évidence — particulièrement celles qui touchent aux questions du genre et de la race — devrait être réduite au silence car suspecte de compromission idéologique « décoloniale » ou « islamo-gauchiste ».

Les auteurs de cette tribune, deux linguistes et un médecin, sont familiers des prises de position dans les médias. On ne peut donc les suspecter d’avoir fait preuve d’amateurisme en publiant cette tribune. Tous les trois sont par exemple signataires de l’appel des cent qui dès novembre 2020 exigeait de la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche qu’elle rejoigne son collègue de l’Éducation nationale dans la lutte contre « les idéologies indigéniste, racialiste et ‘décoloniale’ » à l’Université. Si l’on doit au Ministre de l’Intérieur Géral Darmanin d’avoir le premier agité le spectre de l’islamo-gauchisme dans la société française à l’automne 2020, c’est en effet Jean-Michel Blanquer qui marqua les esprits au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty en évoquant les « complices intellectuels » de ce crime et en déclarant que, je cite, « le poisson pourrit par la tête ». Il n’est évidemment pas possible de déterminer si l’activisme des cent, qui a conduit à la création de l’Observatoire du décolonialisme en janvier 2021 et à de très nombreuses interventions médiatiques de ses animateurs depuis, est à l’origine du changement de cap de Frédérique Vidal ou s’il n’a fait que l’accompagner, ce qui est plus probable. Il est certain, en revanche, que la Ministre de l’Enseignement supérieur, en évoquant à son tour la « gangrène » islamo-gauchiste à l’Université le 14 février 2021 et en annonçant une enquête sur le sujet, a satisfait les demandes de ces cent collègues. Ceux-ci sont d’ailleurs, de ce fait, les seuls à pouvoir se féliciter de l’action d’une ministre qui a réussi à fédérer contre elle en quelques mois — la polémique sur l’islamo-gauchisme étant la goutte d’eau qui fait déborder le vase — tout ce que le monde de la recherche compte de corps intermédiaires ou d’organismes de recherche ainsi que 23.000 signataires d’une pétition demandant sa démission.

Que signifient exactement « décolonial » et « idéologies identitaires » pour ces auteurs ? Il n’est pas aisé de répondre à cette question car les définitions proposées sur le site de l’association sont assez sibyllines. On devine cependant que ces labels s’appliquent à tout un ensemble d’idées qui ont pour caractéristique commune de questionner la domination masculine et le racisme mais aussi la permanence du capitalisme et contribuent de ce fait, pour les membres de l’Observatoire, à une « guerre sainte menée contre l’occident ». Dans cette auberge espagnole conceptuelle il n’est cependant pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que les convives ont quelques obsessions. L’écriture inclusive, l’identité, l’intersectionalité, le « wokisme », la racialisation, les études sur le genre ou l’analyse du fait « postcolonial » en font partie.

À défaut d’une définition claire, concentrons-nous sur la stratégie d’argumentation des membres de l’Observatoire. Jusque là ceux-ci ont adopté une stratégie que l’on peut qualifier, sans jugement de valeur, d’anecdotique. Elle vise en effet à isoler dans le flot de l’actualité universitaire un événement, un livre ou une prise de position et à réagir à son propos de manière souvent brève ou ironique, voire sur le ton du pastiche que prisent ces observateurs. On trouve par exemple en ligne sur leur site un recueil de textes « décoloniaux », un générateur de titres de thèses « décoloniales », un lexique humoristique du « décolonialisme »… Quant aux interventions dans les médias elles se font l’écho des initiatives du gouvernement en soulignant leurs limites (par exemple en réfutant l’idée que le CNRS puisse mener l’enquête demandée par la ministre), ciblent des institutions soupçonnées de trop grande compromission avec le « décolonialisme » comme la CNCDH qui publie l’enquête la plus approfondie et la plus reconnue sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie en France. Elles relaient aussi les positions d’intellectuels critiques des discriminations positives ou du « multiculturalisme ».

Ces interventions privilégient un mode d’action singulier dans l’espace académique qui constitue la première fallace que nous pouvons attribuer à ce groupe, à savoir l’attaque ad hominem contre des chercheuses et des chercheurs (mais aussi contre des militantes et militants des mouvements anti-raciste et féministe). Nahema Hanafi, Nonna Mayer et plus récemment Albin Wagener en ont par exemple fait les frais. En soi, critiquer les arguments avancés par des personnes n’est évidemment pas un problème (c’est d’ailleurs ce que je fais ici). Mais critiquer, plus ou moins violemment, des personnes dont on ignore ou déforme les arguments en est bien un. On ne compte plus dans les textes ou interviews des membres de cet Observatoire les références à des ouvrages cités par leur quatrième de couverture, les allusions moqueuses à des recherches dont les auteur•es ne sont même pas cité•es et peut-être pas connu•es, les références à des saillies d’humoristes pour analyser des travaux de recherche ou les petites piques visant à disqualifier telle ou tel collègue. Cette fallace a d’autres variantes comme celle de l’homme de paille (on devrait d’ailleurs dire ici dela femme de paille tant il existe un biais genré dans le choix des cibles de cet Observatoire) qui consiste à fabriquer des individus imaginaires qui incarnent de manière stylisée la dangereuse chimère « décoloniale ». Le travail ethnographique de Nahema Hanafi est par exemple violemment attaqué au motif qu’il ferait « l’éloge d’un système criminel », rien de moins.

Une autre variante de cette fallace consiste à suggérer des associations d’idées saugrenues par le détour du pastiche ou de l’ironie qui permettent aussi de critiquer sans lire mais qui remplissent un autre rôle, plus original : celui de détourner l’attention du public quant on est soi-même critiqué. Albin Wagener, qui a mené un travail d’objectivation précis de certains mots-clés considérés comme « décoloniaux » dans la production des sciences humaines et sociales (voir plus bas), est par exemple moqué dans une vidéo imitant la propagande nord-coréenne. Plus grave encore, les sciences sociales « décoloniales » et « intersectionnelles » selon l’Observatoire sont incarnées dans une autre vidéo sous les traits du personnage de Hitler joué par Bruno Ganz dans une scène très souvent détournée du film « La Chute » d’Oliver Hirschbiegel. La stratégie d’argumentation emprunte ici à la fallace du « hareng rouge » consistant pour ces auteurs à utiliser des arguments grotesques ou scandaleux pour détourner l’attention de critiques plus fondamentales qui leur sont faites. En l’occurrence, suggérer que les sciences sociales « décoloniales » ou l’analyse du phénomène raciste sont nazies est à la fois pathétique et insultant. Mais ce parallèle permet aussi de faire diversion — par l’absurde. Ce qu’il s’agit en effet de cacher c’est justement que la version du républicanisme « anti-décolonial » proposée par l’Observatoire reproduit dans ses modes d’intervention des pratiques de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la droite « alternative » ou alt-right. Le paralogisme « c’est celui qui dit qui l’est » — aujourd’hui courant dans les milieux d’extrême-droite — fait donc son entrée, avec l’Observatoire du décolonialisme, dans le milieu académique.

Une seconce fallace de l’argumentation est à l’oeuvre dans les prises de position des anti-décolonialistes : l’argumentation ad nauseam ou répétition sans fin des mêmes arguments. Au lieu de faire ce qui est attendu dans le monde académique, à savoir une enquête sérieuse et patiente sur chaque cas de « décolonialisme » que l’on voudrait critiquer, les membres de l’Observatoire emploient depuis des mois une stratégie consistant plutôt à distiller quelques éléments de langage sur de multiples supports en profitant des effets de caisse de résonance des réseaux sociaux. Le mécanisme est simple : tel article sur le site de l’Observatoire s’appuie sur une tribune du Point qui suscite elle-même un autre article dans le Figaro qui provoque un tweet d’une figure politique ou journalistique très suivie, lequel suscite des dizaines ou des centaines de réponses, mentions et autres retweets. De cette manière l’Observatoire et ses membres s’installent dans l’espace public sur la simple base de leur activisme de la visibilité. Ironie : un journal un peu plus sérieux cherchera alors à analyser ce phénomène et pour cela donnera la parole de manière disproportionnée aux membres de l’Observatoire ou ravivera le cliché éculé des « guerres de tranchées » universitaires qui laisse penser que tout cela, au lieu d’être une offensive inédite contre la liberté de l’enseignement et de la recherche est un effet pervers de la vie universitaire elle-même. À n’en pas douter, un autre journal trouvera bientôt ces personnalités singulières ou attachantes et se proposera d’en faire le portrait…

Pourquoi, dès lors, des réactions plus nombreuses peinent-elles à émerger pour contrer cette logorrhée anti-décoloniale ? L’explication tient dans la loi dite de Brandolini, ou « bullshit asymmetry principle » : énoncer une ineptie ne prend que quelques minutes alors que la réfuter sérieusement prend du temps. Celles et ceux qui sont la cible des attaques de l’Observatoire ou qui envisagent de critiquer ses thèses déclarent donc souvent forfait par manque de temps mais aussi par manque d’intérêt pour la polémique en elle-même dont le niveau est accablant. Plus grave, critiquer les thèses de l’observatoire ou émettre des idées considérées comme lui par « décoloniales » expose de plus en plus souvent à des tirs de barrage considérables sur les réseaux sociaux et à des insultes et des menaces. La fallace de l’argumentation ad nauseam porte, en effet, bien son nom : dès lors que l’un des membres de l’observatoire, ou un influenceur qui se fait le relais de ses thèse, désigne aux réseaux de ses soutiens une cible à viser, celle-ci reçoit des centaines de messages infamant qui sont en soi un motif légitime d’inquiétude et supposent un surcroit de travail pour les signaler aux autorités, quand bien même il est très probable que rien ne sera fait pour les arrêter.

La troisième fallace que l’on peut observer dans les prises de position de l’Observatoire du décolonialisme consiste évidemment à ne sélectionner dans l’ensemble de la production des sciences sociales que les quelques exemples de travaux susceptibles d’alimenter la thèse défendue, à savoir celle d’une augmentation de la production académique sur le genre, le racisme ou le « décolonialisme ». Cette fallace, que l’on qualifie souvent de « cueillette de cerises » (cherry picking) est inhérente à l’argumentation anecdotique. On ne s’attend évidemment pas à ce que les cas sélectionnés par l’Observatoire soient choisis autrement que parce qu’ils valident la thèse que celui-ci défend. Ceci étant dit on peut quand même faire remarquer que s’il existait un Observatoire de l’inégalitarisme celui-ci montrerait sans peine que la thématique du creusement des inégalités progresse fortement dans les SHS en ce moment. Un observatoire du pandémisme montrerait que de plus en plus d’articles s’intéressent récemment aux effets des structures sociales sur les pandémies et un observatoire du réseautisme que la métaphore du « réseau » a plus le vent en poupe que celle de la « classe ». En bref : le fait que des chercheurs inventent des concepts et les confrontent à la réalité sociale est inhérent à l’activité scientifique. Le fait qu’ils le fassent de manière obsessionnelle et à partir de ce qui constitue leur rapport aux valeurs, comme dirait Max Weber, aussi. La seule question qui vaille au sujet de ces recherches est : sont-elles convaincantes ? Et si l’on ne le croit pas, libre à chacun de les réfuter.

Venons donc maintenant à l’originalité de la tribune du Figaro. Elle propose en effet un nouveau style argumentatif fondé sur une étude empirique aspirant à une telle quantification. Il s’agit en effet ni plus ni moins que d’évaluer la part des sciences humaines et sociales gangrénées par le « décolonialisme ». On imagine que les auteurs se sont appliqués puisque cette mesure est d’une certaine façon ce qui manquait jusque là à leur bagage et qu’elle répond à la demande de la ministre Françoise Vidal tout en ambitionnant de contrer les arguments quantitatifs avancés par deux collègues qui ont au contraire montré la faiblesse de l’idée de conversion des sciences sociales au décolonialisme à partir d’analyses de corpus.

Rappelons ces deux études dont nous disposons. D’un côté Albin Wagener a mesuré le poids quelques mots-clé dans un éventail assez large de sources (theses.fr, HAL, Cairn et Open Edition). Sa conclusion : les travaux employant des termes comme « décolonial », « intersectionnel », « racisé » ou « islamo-gauchisme » augmentent depuis les années 2010 mais restent marginaux (0,2% des thèses soutenues ou à venir en 2020, 3,5% du total des publications dans Open Editions et 0,06% dans HAL). D’un autre côté David Chavalarias a analysé le contenu de 11 millions de comptes Twitter pour mettre en évidence la marginalité du terme « islamo-gauchisme » et de ses variantes qui ne sont présents que dans 0,019% des tweets originaux analysés mais dont on peut caractériser l’origine dans des comptes de l’extrême-droite dont beaucoup ont été suspendus par Twitter parce qu’ils pratiquaient l’astroturfing, un ensemble de pratique visant à diffuser massivement des contenus en automatisant l’envoi de tweets ou les retweets de ces tweets. David Chavalarias a souligné la singularité de la stratégie du gouvernement français qui a contribué massivement en 2020 à faire sortir ce terme des cercles d’extrême-droite pour l’amener sur le devant de la scène, une stratégie proche de celle de l’alt-right américaine.

La fallace la plus évidente que contient le texte du Figaro relève du domaine des conclusions hâtives (hasty conclusion). Les auteurs en arrivent en effet à une conclusion impressionnante (« La recherche en décolonialisme pèse donc 20% de l’activité de blogging et d’organisation d’événements scientiques et la moitié (50%) de la part des publications. ») mais au prix de raccourcis logiques si évidents et grossiers qu’ils ont conduit la plupart des lecteurs de ce texte à déclarer forfait après quelques lignes et qu’ils auraient dû mettre la puce à l’oreille de tous ceux qui eurent à le lire jusqu’au bout, par exemple au Figaro (à moins que personne ne l’ait lu jusqu’au bout dans ce journal ?). Citons les quatre plus importants : le manque de spécificité de la méthode, son manque d’homogénéité, l’introduction de biais massifs d’échantillonnage et un problème confondant de mesure.

La méthode retenue consiste d’abord à identifier quelques mots-clé considérés comme des signaux permettant de constituer un corpus de documents représentatifs des idées « décoloniales ». On en s’attardera pas sur un des problèmes possibles de ce type de méthodes qui est qu’elle conduisent à mêler dans le corpus des documents mentionnant ces mots-clés pour des raisons très différentes (pour adhérer à un chois de concept, pour le critiquer, pour le moquer…). Les auteurs évoquent ce défaut au début de l’article et ce n’est pas le plus grave. Beaucoup plus stupéfiante en effet est l’absence de prise en compte de la polysémie des termes choisis. Faisons-en la liste : « genre », « race » et « intersectionnalité » sont d’abord mentionnés mais la recherche a été vite élargie à « racisme » et « discrimination » puis à « décolonial », « post-colonial » et « islamophobie ». Les auteurs prennent la peine de signaler qu’ils ont inclus un « homographe » de « post-colonial » (à savoir « postcolonial ») mais il ne leur vient semble-t-il pas à l’esprit que certains de ces termes sont surtout polysémiques et peuvent être employés dans des contextes totalement étrangers aux questions idéologiques qui obsèdent l’Observatoire du décolonialisme. C’est notamment le cas de « genre » et de « discrimination » dont l’emploi conduit à compter dans le corpus des articles sur le genre romanesque ou la discrimination entre erreur et vérité. Un collègue m’a même fait remarquer que les trois auteurs se sont, de fait, inclus dans leur propre corpus dangereusement décolonial, sans doute par mégarde. L’un a en effet utilisé le mot « genre », pour décrire « un navigateur d’un genre un peu particulier », l’autre le même terme pour parler de de musique et le troisième — qui n’a pas de publications dans OpenEdition — mentionne quant à lui dans PubMed des méthodes permettant de « discriminer des échantillons ». Nos auteurs ont cru avoir trouvé avec leurs calculs l’arme fatale de l’anti-décolonialisme. Il semble que c’est une pétoire qui tire sur leurs propres pieds…

Un autre problème mérite aussi d’être soulevé concernant les mots-clé choisis. Ceux-ci mélangent des concepts des sciences sociales et des termes décrivant des faits qui sont reconnus comme tels très largement. Ainsi, même si l’on laisse de côté la question de l’islamophobie, le « racisme » et les « discriminations » sont des faits reconnus par le droit et mesurés régulièrement dans quantité de documents. On pourrait comprendre que la méthode des auteurs consiste à cibler des concepts dont ils pensent qu’ils sont problématiques et dont il s’agirait dès lors de suivre l’expansion. Mais en incluant « racisme » et « discriminations » dans la sélection du corpus les auteurs trahissent une partie de l’obsession qui est la leur. Ils ne contestent en effet pas seulement le droit des sciences sociales à élaborer comme bon leur semble leur vocabulaire mais aussi leur droit à s’intéresser à certains faits comme le racisme ou les discriminations. Faudrait-il donc confier l’objectivation de ces faits à d’autres disciplines ? Ou bien tout simplement décider que ces faits n’existent pas comme le font certains régulièrement ?

La méthode pose aussi un problème d’échantillonnage qui ne semble pas avoir vraiment effleuré les auteurs. Ceux-ci construisent un corpus fondé principalement sur la plateforme OpenEdition considérée comme « un lieu-outil où la recherche se présente aux instances gouvernantes comme un mètre-étalon des livrables de la recherche » Il faut sans doute être assez éloigné de la recherche pour considérer ce choix comme pertinent, surtout lorsque l’on restreint encore le corpus en ne gardant que les blogs et événements scientifiques… Les instances d’évaluation de la recherche sont en effet — c’est d’ailleurs heureux — bien plus intéressées par les publications dans des revues de premier rang, qu’elles soient en accès libre ou pas, que par des billets de blog. Et il est de notorité commune que OpenEdition ne couvre pas tout le champ de la production scientifique et n’a pas été créé pour cela.

Enfin, last but not least, les auteurs de ce texte utilisent pour mesurer le phénomène qui les intéresse une fallace très connue — mais dont beaucoup pensaient qu’elle avait été éradiquée de la recherche en sciences sociales — la fallace du juste milieu (ou golden mean fallacy). Celle-ci consiste à considérer que si l’on dispose de deux évaluations discordantes d’un même phénomène on peut utiliser la moyenne des deux comme solution. Essayons de suivre le raisonnement des auteurs de la tribune : « Entre les 0,01% de mots de la recherche décoloniale identiés par certains lexicomètres et nos 50%, la marche est grande. On entend déjà les uns hurler au blasphème, les autres à la caricature et les troisièmes déclarer qu’entre deux extrêmes, la vérité est forcément entre les deux. Ce dogme de la parité d’où émerge la voie médiane est une illusion rhétorique - mais quand bien même : disons que de 1 à 50, la vérité soit 25 : cela signie donc qu’un quart de la recherche en Sciences Humaines est occupée aujourd’hui par ces questions transverses - ce qui est non négligeable. » On admirera la logique qui consiste à déclarer le choix moyen — et pas médian d’ailleurs comme l’écrivent les auteurs (mais laissons cela de côté) — comme une « illusion rhétorique » (imputée à un étrange « dogme de la parité », encore un hareng rouge sans doute…) tout en faisant ce choix dans la même phrase à coups de tirets et de guillemets… On admirera aussi la logique qui assimile 0,01 à 1… À ce niveau de pifométrie, il est dommage que les auteurs ne soient pas allés jusqu’au bout de leur logique en déclarant que 100% de la recherche en sciences humaines et sociales est gangrénée par le décolonialisme. Ils auraient pu alors, comme le Dr Knock de Jules Romains, ériger en maxime le fait que, dans ces disciplines, « tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ».

On pourrait encore signaler au moins deux autres fallaces logiques dans ce texte. La première est l’absence de la moindre préoccupation pour la littérature pertinente sur le problème abordé. La bibliométrie (le fait de compter des publications) est pourtant une méthode reconnue de la sociologie comme de l’histoire des sciences et de nombreuses recherches l’ont appliquée au sciences sociales. Si les auteurs de ce texte avaient fait preuve d’un peu de modestie et s’étaient intéressés à cette littérature — ce qu’auraient fait des chercheurs — ils auraient évité de se fourvoyer à ce point. Ils auraient aussi découvert qu’un des résultats les plus fondamentaux de ces disciplines est que les « fronts de la recherche » progressent non pas à la mesure des occurrences de mots-clé dans la littérature scientifique mais à celle des citations des articles qui la composent.

On peut dès lors invoquer une dernière fallace qui caractérise ce texte, celle du raisonnement circulaire : les résultats de la recherche étaient évidemment entièrement contenus dans ses prémisses et tout l’appareil méthodologique employé ne visait qu’à prouver des préjugés et à recouvrir ce tour de magie d’un voile de scientificité au moyen de divers artifices comme celui de l’argument d’autorité dont relèvent dans ce texte l’usage de mots compliqués employés à plus ou moins bon escient comme « panel », « token » ou « principe de déclarativité » et celui de raisonnements si manifestement confus qu’ils semblent forgés pour un canular scientifique. Le raisonnement établissant qu’en élargissant la recherche on arrive à baisser le nombre total d’articles décomptés est un modèle du genre : « Sur OpenEdition, réduit à la part des blogs (Hypotheses) et événements annoncés (Calenda): une recherche «courte» sur «genre, race et intersectionnalité» donne près de 37578 résultats sur 490078 (au 20 mars 2021) soit 7% de la recherche globale. Ce qui à première vue semble peu. Une recherche étendue sur «racisme et discrimination» présente d’ailleurs une faible augmentation avec 32695 occurrences sur 39064 titres, soit 8% des objets décrits sur la plateforme. » Tempête sous un crâne !

À quoi peut donc bien servir ce texte si malhonnête dans son argumentation ? Il semble évident qu’il ne sert à rien pour l’avancement des connaissances sur l’évolution des sciences humaines et sociales. Reste donc son efficacité politique. En affirmant haut et fort que le quart de la recherche française en sciences humaines et sociales est gangréné par le « décolonialisme » (une affirmation que n’importe quel journaliste un peu au fait du monde de la recherche aurait dû trouver immédiatement ridicule, mais semble-t-il pas celles et ceux qui éditent les tribunes du Figaro) les auteurs de ce texte alimentent évidemment une panique morale dont l’Université est aujourd’hui la cible et qui vise à justifier des politiques de contrôle gouvernemental sur l’activité d’enseignement et de recherche et, pour faire bonne mesure, la baisse des budgets qui leur sont consacrés (tout ceci étant déjà en bonne voie). Une panique morale qui vise aussi à intimider et menacer celles et ceux qui travaillent sur les inégalités et les discriminations liées au genre et à l’expérience raciale dans notre société. Une panique morale qui vise enfin à polariser l’opinion en lui livrant — pour quel profit politique à venir ? — des boucs émissaires décoloniaux, intersectionnels et islamo-gauchistes à blâmer pour toutes les calamités qui affligent aujourd’hui notre société.

Gilles Bastin

Illustration d’une école publique de garçons en Algérie, 1858. Sur le tableau : « Mes enfants aimez la France votre nouvelle patrie ».

Illustration d’une école publique de garçons en Algérie, 1858. Sur le tableau : « Mes enfants aimez la France votre nouvelle patrie ».


08.04.2021 à 09:13

Inde : le soulèvement paysan invente de nouvelles formes de vie en commun

L'Autre Quotidien
Avec la saison des récoltes, pour associer travail et politique, le soulèvement paysan invente de nouvelles formes de vie en commun qui ressemble à ce qu’ont fait les soviets en leur temps.
Texte intégral 878 mots
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Avec la saison des récoltes, pour associer travail et politique, le soulèvement paysan invente de nouvelles formes de vie en commun qui ressemble à ce qu’ont fait les soviets en leur temps.

Le mois d'avril ouvre la saison des récoltes, ce qui nécessite beaucoup de main d’œuvre, or une bonne partie des paysans en lutte se trouve aux campements des portes de Delhi. Que faire ? Comment mener de pair travailler et protester ? Et cela d'autant plus qu'une bonne partie des tracteurs et leurs chariots se trouvent aux portes de la capitale ? En s'organisant collectivement et démocratiquement.

Pour prendre l'exemple du Pendjab et la récolte du blé (soit environ 17 à 18 millions de tonnes de blé), les moissonneuses-batteuses et les tracteurs seront mis en commun.

Dans chaque quartier de village, chaque village et chaque département, des réunions ont eu lieu sur la manière dont toute cela sera organisé et coordonné ; tout le monde s'est prononcé en faveur d'une telle mise en commun. Ainsi un système démocratique à trois niveaux (quartier, village, département) a été créé pour couvrir toutes les familles afin que personne ne subisse de perte et puisse mener de front, travail et politique.

Ainsi les paysans partent pour les frontières de Delhi par lots en fonction du moment de la récolte. Un lot part d'un quartier, un lot d'un autre quartier arrive. Un autre lot achemine les récoltes au Mandi (marché d'Etat).

Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que ces différents lots, sont composés bien sûr de paysans, mais aussi d'ouvriers agricoles mais encore d'ouvriers, d'employés, d'étudiants, d'enseignants, tous les soutiens qui le veulent. Ainsi, les paysans et leurs soutiens, vont et viennent des villages à Delhi et réciproquement sur la base d'une organisation démocratique et solidaire remarquable, améliorant la solidarité humaine et accélérant ainsi de fait le processus de récolte.

Le gouvernement a attendu la saison de récolte du blé pour faire croire que le mouvement était mort en combinant cette politique avec une attitude de la presse qui tout à la fois fait disparaître les soulèvement paysan de ses articles et en même temps, lorsqu'elle en parle, tente de faire croire que la participation diminue, que c'est la fin.

Le soulèvement paysan l'a anticipé et c'est pourquoi la tentative de division de Modi s'est transformée en son contraire : un renforcement des structures d'organisations économiques paysannes élargies à d'autres catégories professionnelles, qui ainsi combinées aux structures de décisions politiques démocratiques des panchayats déjà existantes dans le soulèvement paysan depuis février 2021, renforce globalement le pouvoir du soulèvement paysan sur un mode de plus en plus collectif.

Il faut associer cette organisation du travail au Pendjab avec la création il y a quelques jours à l'initiative du SKM (Front Uni Paysan) d'une coordination paysans-ouvriers-étudiants-enseignants qui va se substituer peu à peu à la coordination paysanne pour élargir son combat à toutes les catégories populaires, à toutes les revendications, dont la première décision a été d'envoyer ouvriers, employés, étudiants, enseignants aux campements de Delhi pour remplacer les paysans qui doivent rentrer pour les récoltes et qui tiendra son premier meeting public, demain 8 avril.

C'est pourquoi l'ultimatum d'hier du SKM (Front Uni Paysan) au gouvernement exigeant des dirigeants du BJP qu'ils démissionnent, sinon ils les banniront de toute vie sociale, n'est pas que parole en l'air, puisque le SKM a les bases et les structures sociales pour le mettre en œuvre et que les paysans ont déjà commencé à le faire.

En attendant l'importante journée du 8 avril, le soulèvement paysan a tenu aujourd'hui de manière démonstrative 3 mahapanchayats ayant une portée politique symbolique importante pour l'élargissement de son combat, l'un avec des ouvriers agricoles, l'autre avec des femmes et le troisième dans l'Arunachal Pradesh, un Etat à la frontière birmane, où les peuples Singpho, Lisu (Yobin), Tangsa, Sema, Tai-Khamti et Tai-Phake ont manifesté il y a quelques jours à Jairampur pour affirmer leur solidarité avec les birmans en lutte contre la dictature militaire.

Jacques Chastaing


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