Médias généralistes
AOC ★ FTVI ★ L'Humanité ★ INSEE ★ Médias Libres ★ LCP ★ Le Monde ★ La Tribune ★ Le Figaro ★ Toutel'Europe ★  France24 ★ Mediapart ★ L'AutreQuotidien ★ Orient XXI ★ LeMedia-Presse ★ Rézo ★ Les Répliques ★ Six Mois

 L'Autre Quotidien

Le numéro du jour est entièrement en accès libre.

18.11.2019 à 08:55

Sacré coup de Trafalgar argentin par Angélica Gorodicher

Douze histoires et douze clins d’œil autour du plus spécial et spatial de tous les marchands que la Terre ait connu. Une formidable démonstration argentine du pouvoir du récit d’imagination. TRa1.jpg

J’étais hier avec Trafalgar Medrano. Pas facile de le rencontrer. Ses activités dans l’import-export le mènent toujours par monts et par vaux. Mais, depuis les vaux, il revient parfois vers nos monts et il aime s’asseoir pour boire un café et discuter avec un ami. J’étais au Burgundy et en le voyant entrer je ne l’ai presque pas reconnu : il s’était rasé la moustache.
Le Burgundy est l’un de ces bars qui se font de plus en plus rares, s’il en reste encore. Pas de formica, ni d’éclairage au néon, ni de Coca-Cola. Une moquette grise un peu usée, des tables en vrai bois et des chaises en vrai bois, quelques miroirs parmi les boiseries, des petites fenêtres, une porte à simple vantail et une façade anonyme. Grâce à tout cela, à l’intérieur c’est plutôt silencieux et n’importe qui peut venir s’asseoir pour lire le journal, discuter avec quelqu’un ou ne rien faire devant une table pourvue d’une nappe de vaisselle en faïence blanche ou de verrerie comme il faut, d’un sucrier digne de ce nom, sans que personne et encore moins Marcos ne vienne le déranger.
Je ne vous dis pas où il se trouve, car sait-on jamais, vous avez peut-être des fils adolescents ou, pire, des filles adolescentes, et s’ils apprennent son existence, adieu la tranquillité ! Je ne vous donnerai qu’une seule information : il est situé dans le centre, entre un magasin et une galerie, et vous passez sûrement par là tous les jours en allant à la banque sans le voir.
Mais Trafalgar Medrano s’est tout de suite dirigé vers ma table. Il n’a pas manqué de me reconnaître, lui, car j’ai toujours ce même air replet, tweed et eau de toilette Yardley, d’avocat prospère, ce que je suis précisément. On s’est salués comme si on s’était quittés quelques jours auparavant, mais j’ai estimé que six mois avaient dû passer. Il a fait un geste à Marcos qui signifiait « alors, ce double café ? » et moi j’ai continué à boire mon xérès.
– Ça fait un moment que je ne t’ai pas vu, lui ai-je dit.
– Eh oui, m’a-t-il répondu. Voyage d’affaires.

Tra2.jpg

Trafalgar Medrano est un richissime marchand de Rosario, en Argentine, spécialisé dans l’import-export, et par ailleurs membre de la meilleure société. Sa particularité, acceptée par ses amies et amis, parmi lesquelles on compte notamment la romancière et nouvelliste Angélica Gorodischer, qui le pousse régulièrement à lui confier le récit de ses aventures, est de pratiquer son métier de marchand audacieux dans toute la galaxie et au-delà.

– Ça s’est passé sur Veroboar, a-t-il repris. C’était la deuxième fois que j’y allais, mais la première ne compte pas car je n’avais fait qu’y passer et n’étais même pas descendu. C’est au bord de la galaxie.
Je n’ai jamais su au juste si Trafalgar voyageait vraiment dans les étoiles, mais je n’ai aucune raison de ne pas le croire. Il se passe tellement de choses plus étranges. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il est fabuleusement riche. Et, visiblement, il s’en fiche.

Ce roman, composé en apparence d’une série de douze nouvelles – qu’il convient de lire dans l’ordre, précisément, comme le rappelle l’avertissement de l’autrice en tête de volume, publié en 1979, traduit en français en 2019 par Guillaume Contré aux éditions La Volte, aurait pu n’être qu’un simple hommage flamboyant aux grands personnages de marchands qui hantent le space opera dans la science-fiction, presque depuis son « âge d’or » des années 1940-1950. Icône presque banalisée des empires galactiques et des expansions terriennes, aux côtés bien entendu du militaire des flottes spatiales, il sera toutefois passé avec bonheur au crible de l’ironie chère au magazine Galaxy et à son « école » littéraire, dans les années 1955-1965, avec les émules de Frederik Pohl et de C.M. Kornbluth, et plus encore (dans le cas qui nous intéresse ici) avec Robert Sheckley (dont la fameuse clé laxienne semble plusieurs fois rôder sous l’horizon de « Trafalgar »), avant de devenir un véritable vecteur complexe de spéculation littéraire, avec C.J. Cherryh dans les années 1980-1990 ou avec Charles Stross dans les années 2005-2015. Mais l’Argentine Angélica Gorodischer, si elle connaît ses classiques de science-fiction et de fantasy, entre autres, sur le bout des doigts, ne se contente jamais d’un « simple hommage », aussi brillant soit-il, comme l’avait très tôt détecté Ursula K. Le Guin à propos de son grand « Kalpa Impérial ».

TRa3.jpg

– (…) Elle refusait de croire que ce qu’elle avait déchiré puisse être la traduction et, de retour à l’état de veille, elle travaillait en faisant fonctionner la logique, le raisonnement, l’information, c’est-à-dire hors du royaume, dans le jeu sensible, sans plus rien savoir et sans essayer de former un cercle. Alors la vie a continué comme d’habitude, comme si de rien n’était, et pendant deux jours personne n’a dansé. Le troisième jour, Roméo Fineschi Montaigu a eu l’idée de nous proposer à tous de faire une promenade. Une promenade dans cette saloperie de monde, je ne sais pas si vous imaginez. Évidemment que s’il s’était pointé pour inviter seulement Juliette Halabi Capulet, il se serait retrouvé le bec dans l’eau parce qu’elle lui aurait dit non. On est partis, Dalmas, Lundgren, Marina, Simónides, moi, Fineschi, la Halabi, deux autres ingénieurs et même le sociologue. On ne peut pas dire qu’on se soit beaucoup amusés car comme je vous l’ai dit les attractions naturelles d’Anandaha-A sont lamentables. On disait des bêtises et Simónides décrivait des monuments et des parcs imaginaires avec une voix de guide touristique jusqu’à ce qu’il se lasse parce qu’on ne l’écoutait pas trop. Le seul à s’éclater, c’était Fineschi, il parlait comme une pipelette avec la Halabi de sujets aussi romantiques, j’imagine, que le degré de saturation saline de l’eau du Danube inférieur. On était sur le chemin du retour quand la musique a commencé et Veri Halabi a poussé un cri. Un de ces cris qui vous donnent la chair de poule, un cri de bête prise au piège comme disent les écrivains de science-fiction.
– Et d’autres qui n’écrivent pas de science-fiction, a fait remarquer Flynn.
– Je n’en doute pas. Moi, à part la science-fiction et les romans policiers, je ne lis que Balzac, Cervantès et Corto Maltese.
– Tu iras loin avec ce cocktail absurde.
– Absurde, qu’est-ce qu’il a d’absurde ? Ce sont les rares auteurs qui ont tout ce qu’on peut demander à la littérature : beauté, réalisme, divertissement, que veux-tu de plus ?

Tra4.jpg

Instrumentalisant avec ruse le café obsessionnel et les cigarettes indispensables de son héros, à la manière d’un Jim JarmuschAngélica Gorodischer déploie une superbe ambiguïté, dans laquelle l’enchaînement des récits et des considérations faussement digressives cher à son compatriote Juan José Saer (« Glose », 1986) joue pleinement son rôle : entretenir le doute salutaire quant à la réalité des faits racontés, laisser librement notre regard sur Trafalgar Medrano osciller entre la possibilité de l’homme d’affaires jouant au mythomane et à l’affabulateur et celle de l’authentique gentleman-voyageur interstellaire, et permettre au récit science-fictif (en tant que terrain privilégié de déploiement d’expériences de pensée, le dépaysement radical permettant de tester quasiment in vitro les hypothèses existentielles les plus extrêmes, le cas échéant) de révéler toute sa puissance imaginative et littéraire. La nouvelle dans laquelle une amie au grand âge, ignorant ou préférant ignorer l’aspect proprement cosmique de son cher Trafalgar, réinterprète entièrement un de ses récits pour y entendre un voyage d’affaires bizarre dans un pays peu connu situé  » sans doute vers l’Inde » (« Intermède avec mes tantes – Trafalgar et Josefina ») est ainsi tout particulièrement savoureuse, de même que celle (« Des navigateurs ») qui emmène le héros dans une autre cour d’Espagne que ne renieraient sans doute ni le Carlos Fuentes de « Terra nostra » ni le Valerio Evangelisti de la saga de l’inquisiteur Eymerich. Mobilisant en souriant aussi bien Kurt Vonnegut que Fredric BrownShakespeare que Hugo Pratt, ou Marcel Mauss qu’Alexandre DumasAngélica Gorodischer nous offre ici, quatre ans avant de se lancer dans l’aventure « Kalpa impérial », une jouissive démonstration du pouvoir technique et mystérieux du récit d’imagination.

– Eh, a dit Trafalgar Medrano. On ne salue plus les amis ?
– Qu’est-ce que tu fais là, toi ? lui ai-je demandé.
Moi, comme j’avais à faire dans le centre, j’avais poussé jusqu’à la bibliothèque Argentine pour voir si j’y trouverais Francisco. Qui n’y était pas.
– Que peut-on venir faire dans une bibliothèque ? a dit Trafalgar. Pas jouer aux cartes, non ?
Il faut dire qu’on ne s’attend pas à trouver Trafalgar à la bibliothèque Argentine. Non qu’il ne soit bon lecteur. Il l’est de manière un peu chaotique. Même s’il insiste pour dire qu’il y a une rigueur logique implacable, selon lui, dans des combinaisons comme Sophocle-Chandler, K.-L’Éternaute et Mansfield-Fray Mocho.
En sortant, évidemment, il m’a invité à boire un café.
– Là-bas, au coin de la rue, ai-je proposé.
– Non, a dit Trafalgar, allons au Burgundy.

Angélica Gorodicher

Angélica Gorodicher

Angélica Gorodicher - Trafalgar - éditions La Volte,
Charybde2 le 18/11/19

l’acheter chez Charybde ici





LIRE

16.11.2019 à 12:13

Sauver la planète sans avoir besoin d'arrêter de la polluer : pourquoi les lobbies défendent la géo-ingénierie climatique

Christian Perrot | La géo-ingénierie climatique fait référence à une série de solutions techniques et théoriques s’appliquant à grande échelle et visant à réduire les changements climatiques, ce qui pourrait avoir des effets dévastateurs sur l’environnement, les écosystèmes et les communautés du monde entier. Né des recherches militaires (et de l’imagination des auteurs de science-fiction ou d’Edgar P. Jacobs), le concept est largement promu par un petit groupe de gouvernements, de grandes entreprises et de scientifiques parmi les pays les plus puissants et les plus polluants, lesquels ont mené la recherche dans le domaine de la géo-ingénierie ainsi que le lobbying afin de faire de la géo-ingénierie la réponse politique au changement climatique, ce qui permettrait de ne rien changer à nos modes de production et de vie.
LIRE

15.11.2019 à 11:47

Arthur Russell inédit, avec des chansons de cowboy, mais pas que…

On doit la redécouverte d’Arthur Russell, depuis dix ans, à deux personnes, son ex-copain Tom Lee et Steve Knutson d'Audika Records, qui ont compilé plusieurs albums à partir d’archives inédites. Après “World of Echo” et ses partitions contemporaines, voici qu’arrive “Iowa Dream” qui dévoile encore d’autres facettes : le garçon de l'Iowa, le mystique disco, l'auteur-compositeur-interprète et compositeur, et le perfectionniste féroce au fond d'un monde d'écho. arthur-russell-600-3.jpg

Ne pas avoir voulu rejoindre les Talking Heads ne l’a pas empêché de collaborer avec d’autres pointures de la scène new-yorkaise puisqu’il a croisé la routes de : Ernie Brooks, Rhys Chatham, Henry Flynt, Jon Gibson, Peter Gordon, Steven Hall, Jackson Mac Low, Larry Saltzman, et David Van Tieghem. Ici, Peter Broderick apporte une touche contemporaine à cette liste puisque, plus de quarante ans après que Russell ait quasi finalisé plusieurs chansons, ce dernier a travaillé avec Audika pour les compléter, en a effectué la restauration audio et le mixage additionnel.

Mais ce ne sont pas les seules curiosités ici dévoilées car, l’album dévoile les maquettes qui l’ont vu flirter avec un quasi succès populaire pour de gros labels - d'abord en 1974, avec Paul Nelson de Mercury Records, puis en 1975, avec le légendaire John Hammond de Columbia Records. Des rendez-vous manqués avec l’histoire… 

À la fois kaléidoscopique et intime, Iowa Dream est l'une des œuvres les plus personnelles de Russell, y compris avec des titres folk récemment découverts, titres écrits pendant son séjour en Californie du Nord, au début des années 1970. Pour Russell, l'Iowa n'a jamais été très loin. “ Je vois, je vois, je vois tout ", chante Russell sur la chanson titre : des maisons rouges, des champs, le maire de la ville (son père) en train de défiler à vélo dans sa ville natale. La maison d'enfance et la famille de Russell font aussi écho à travers " Just Regular People ", " I Wish I had a Brother ", " Wonder Boy ", " The Dogs Outside are Barking ", " Sharper Eyes " et " I Felt ". Pendant ce temps, des chansons comme'I Kissed the Girl From Outer Space','I Still Love You','List of Boys' et 'Barefoot in New York' pétillent de grooves pop et dance, témoignant de la dévotion de Russell aux scènes avant-gardistes et disco de New York. Enfin, " You Did it Yourself ", connu seulement via un court clip noir et blanc du documentaire Wild Combination de Matt Wolf, offre une nouvelle version avec un rythme funk entraînant et la voix extraordinaire de Russell.

Sur Iowa Dream, on entend clairement un enfant de la campagne partir à la rencontre du monde et, sans rien perdre de ses rêves, y poser tous ses jouets pour permettre aux autres de communiquer avec lui. Le problème étant qu’il en trouvera du côté musique, mais que côté business, ce ne sera jamais le cas… 

Jean-Pierre Simard le 15/11/19

Arthur Russell - Iowa Dream- Audika Records

arthur_russell_iowa_dream_.jpg
LIRE

15.11.2019 à 10:59

L’éphéméride du 15 novembre

L’image du jour

Kiki de Montparnasse

Kiki de Montparnasse

L'air dans la tête

Klein - Marks of Worship

Le haïku de saison

Avant la pluie
Sur la corde a linge
Un nuage épinglé  

Vera Primorac

Le fameux proverbe

Le fond du cœur est plus loin que le bout du monde.

 Proverbe chinois

La phrase qui nous parle

Tel est le sens le plus profond du mot humanité : que nous sommes un lien, un pont, une promesse. C’est en nous que le processus de vie atteint à la plénitude. Notre responsabilité est formidable, et c’est la conscience de cette gravité qui éveille en nous la peur. Nous savons que si nous n’allons pas de l’avant, si nous ne donnons pas force de réalité à notre être en puissance, nous retomberons, nous aurons foiré et nous entraînerons l’univers dans notre chute.

Henry Miller, La Crucifixion en rose


LIRE

15.11.2019 à 09:10

Le toucher subtil des sculptures de Katinka Bock

Les sculptures, performances et installations de Katinka Bock sont le résultat d’une expérience liée à un lieu spécifique, dont elle aurait sondé les conditions physiques et matérielles, tout en explorant leur dimension historique, politique et sociale. Comme c’est le cas à Beaubourg et Lafayette Anticipations, en ce moment-même. Katinka Bock - Tumulte à Higienópolis - Lafayette Anticipation 2019

Katinka Bock - Tumulte à Higienópolis - Lafayette Anticipation 2019

Le travail de Katinka Bock poursuit une histoire de l’art et de la sculpture occidentale récente marquée par le process art, l’art in situ ou même l’arte povera, il prolonge les possibilités d’expansion de la sculpture et l’ouvre à la forme presque désincarnée, processuelle et protocolaire, sans pour autant la disséminer.
L’implication du corps et l’articulation de l’espace et du langage se sont peu à peu affirmées dans la démarche de Katinka Bock. Au-delà de l’empreinte de courants artistiques, son travail « […] a ceci de fascinant qu’il s’appuie sur des choses extrêmement concrètes, dans [sa] relation aux matériaux, aux gestes, aux formes, à l’espace, au temps, tout en ouvrant sans cesse vers un ailleurs – vers quelque chose de beaucoup moins saisissable, qui relève souvent de l’absence, de l’immatériel, de l’horizon.

Horizontal Alphabet (black)  ,  Katinka Bock  © Mucem

Horizontal Alphabet (black), Katinka Bock © Mucem

Le travail de Katinka Bock a fait l’objet de nombreuses expositions institutionnelles à l’international mais, de manière surprenante, jamais à Paris, ville qu’elle habite pourtant depuis plusieurs décennies. La restauration d’un bâtiment à Hanovre offre une occasion inattendue de concevoir avec Katinka Bock un projet original et spectaculaire dans tous les espaces de Lafayette Anticipations.

Ce bâtiment, le Anzeiger-Hochhaus de Hanovre, est l’un des édifices marquants de la ville. C’est un grand bloc rectangulaire de briques rouges surmonté d’un dôme de 12 mètres de diamètre d’un cuivre verdi par le temps. Lieu mythique d’activité éditoriale, son sous-sol a vu naître des périodiques aussi importants que Der Stern ou Der Spiegel. La restauration de ce bâtiment classé a été l’occasion pour Katinka Bock de récupérer une partie des plaques de cuivre.

L’artiste voit dans la configuration du bâtiment de Hanovre des analogies avec celui de Lafayette Anticipations, lieu de pensée et de création dont les sous-sols sont dédiés à la production, pour s’élever vers des espaces publics dont la caractéristique ascensionnelle physique mais aussi symbolique ne lui a pas échappé. Katinka Bock propose d’occuper l’espace central de la Fondation avec une installation tout en suspension, dans laquelle s’exprimera en majesté sa poétique de la mesure, sa sensibilité rare de la matière et du temps.

Katinka Bock  -  Rauschen  2019

Katinka Bock - Rauschen 2019

Dans le même temps, elle expose aussi à Beaubourg, dans le cadre du Prix Marcel Duchamp, Landumland où elle revient sur sa notion de l’espace : "La partie la plus intéressante dans l'espace c'est toujours le bord et ce qui est derrière.... ce qui m'intéresse surtout c'est aussi de parler de ce qui n'est pas là, cet autre coté de l'espace." Ce qu'elle aime, c'est souder, coudre... le bronze, la céramique, le bois...” Dans Landumland, la dimension in situ transparaît de plusieurs façons : l’œuvre s’articule autour d’un damier de plaques de cuivres, qui ont été laissées pendant plusieurs mois sur une des terrasses du Centre Pompidou pour s’oxyder, recouvertes d’un grand lé de tissus qui en porte désormais l’empreinte. Sur ce damier est disposé un radiateur emprunté par Bock à un résident du quartier et mis en fonction grâce à un circuit hydraulique fermé. L’œuvre est également exposée à la dégradation des matériaux qui le constituent : ainsi, deux citrons attachés à une tige métallique modifient la flexion de cette dernière à mesure qu’ils se gâtent. L’aspect anthropomorphe ou zoomorphe des figures sculptées par Bock interroge une forme de « vivre ensemble.

Capture d’écran 2019-11-05 à 10.15.25.png

Bernard Palissé le 5/11/2019
Xème édition du Prix Marcel Duchamp 2019, exposition au Centre Pompidou, Galerie 4 -> 6/01/2020. 

Katinka BockTumulte à Higienópolis, à Lafayette Anticipations -> 5/01/2020, Paris
9, rue du Plâtre 75004 Paris

Katinka Bock

Katinka Bock


LIRE

14.11.2019 à 13:55

Bolivie : sortir du “tout ou rien” ? Les fautes d’Evo Morales et la revanche de d’extrême-droite raciste

Les Indiens descendent maintenant par milliers sur La Paz pour protester contre ce nouveau pouvoir qui leur est imposé sur lequel ils n’ont aucune illusion, sans qu’on puisse pour autant tous les assimiler à des partisans d’Evo Morales. Ils se savent méprisés (voir ses tweets d'un racisme abominable) par la sénatrice de droite qui vient de s'auto-proclamer présidente sans avoir été élue par personne. Le premier geste de ce nouveau pouvoir : déchirer le drapeau des indiens. Parler de "restauration de la démocratie" dans ces conditions est étrange. La Bolivie profondément divisée est au bord d’une véritable guerre civile. Evo Morales en porte forcément une part de responsabilité. Cet article ne le cache pas. Le lire aide à comprendre comment un dirigeant populaire, dont peu discutent le fait qu’il ait mené une politique qui a permis à son pays de sortir de la misère, a fini - paradoxe absolu - par offrir, à force de vouloir incarner en personne le pouvoir du peuple, le pouvoir sur un plateau à ses pires adversaires.

Commençons par la fin (ou la fin provisoire de cette histoire): dimanche 10 novembre 2019 dans les dernières heures de la nuit, le leader de Santa Cruz Luis Fernando Camacho a défilé sur une voiture de police dans les rues de La Paz, escorté par des mutins et applaudi par des secteurs de la population opposés à Evo Morales. De la sorte a été mise en scène une contre-révolution civile et policière, qui a écarté du pouvoir le président bolivien. Evo Morales s’est réfugié sur son territoire, la région de culture de la coca d’El Chapare, où il est né à la vie politique et où il s’est réfugié face aux risques que les revanchards lui faisaient courir. C’est un cycle – au moins transitoire – dans sa vie politique. Ainsi, ce qui a commencé comme un mouvement exigeant un second tour de scrutin après l’élection présidentielle controversée et déroutante du 20 octobre s’est terminé par la «suggestion» faite par le chef des Forces armées [Williams Kaliman, nommé à ce poste par Evo Morales en décembre 2018] que le président démissionne.

Un soulèvement contre Evo Morales n’était entrevu par personne. Mais en trois semaines, l’opposition s’est mobilisée plus fermement que la base «evista» [pro-Evo Morales] qui, après presque 14 ans au pouvoir, perdait son pouvoir mobilisateur, les structures étatiques remplaçant les organisations sociales comme source du pouvoir et soutenant bureaucratiquement le «processus de changement». Et en quelques heures, ce qui fut le gouvernement le plus fort du XXe siècle en Bolivie semblait s’effondrer (plusieurs ex-fonctionnaires se sont réfugiés dans des ambassades). Les ministres ont démissionné en dénonçant l’incendie de leurs maisons et les opposants ont mis en avant les trois morts issus des affrontements entre groupes civils [pro et anti-Evo] comme un gage d’indignation validant ce qu’ils appellent la «dictature». Enfin, dimanche, Evo Morales et Álvaro García Linera [vice-président] ont démissionné et dénoncé un coup d’Etat en cours. [Evo Morales a demandé au gouvernement mexicain d’Andrés Manuel López Obrado-AMLO d’assurer son exil au Mexique.]

***

Le Mouvement vers le socialisme (MAS), formé dans les années 1990, a toujours été un parti profondément paysan – plus qu’indigène – et cette caractéristique a marqué de bien des façons vers le gouvernement d’Evo Morales. Le soutien urbain a toujours été soumis à des conditions: en 2005, date des élections présidentielles, le pari d’un nouveau leadership «indigène» est sorti victorieux (53,74% des voix) face à la crise profonde du pays; plus tard, l’appui à Evo a été maintenu grâce à une très bonne performance économique. Toutefois, la tentative de Morales de rester à la présidence [c’est-à-dire de briguer un 4e mandat suite à un référendum constitutionnel perdu], sur un arrière-fond de préjugés racistes et d’un sentiment d’exclusion du pouvoir, a encouragé les classes moyennes urbaines à descendre dans la rue contre Morales. Objectivement parlant, le dit «processus de changement» n’a pas favorisé la classe moyenne traditionnelle ou la classe «blanche» – comme on appelle généralement les «Blancs» en Bolivie – et leur a plutôt enlevé le pouvoir. La révolution de Morales était une révolution politique anti-élitiste. Pour cette raison, il s’est heurté aux élites politiques précédentes et les a remplacées par d’autres, plus plébéiennes et indigènes. Ce fait a dévalué, jusqu’à le faire disparaître, le capital symbolique et éducatif de la «classe bureaucratique» qui existait avant le MAS. Pendant ce temps, les victoires électorales avec plus de 60% [2005, 2009 avec 64,22 et 2014 avec 63,36%, les mandats commencent en janvier] lui ont permis de prendre tout le pouvoir dans l’Etat.

Morales semblait imposer en Bolivie une victoire de la politique sur les opérations politico-institutionnelles propres aux «élites». Si le néolibéralisme croyait au droit des «plus capables» d’imposer leurs visions sur l’ensemble de la société, le «processus de changement» croyait au droit de la Bolivie populaire de s’imposer face aux «plus capables». Pour agir, il a eu recours à la politique (égalitarisme) et à la répartition des positions entre les différents mouvements sociaux plutôt qu’à la technique (élitisme). Pour cette raison, il n’a pas comblé de manière méritocratique les vacances laissées par le retrait de la bureaucratie néolibérale. Il n’a pas non plus pas eu recours systématiquement et largement aux universités pour se doter d’un capital culturel qu’il considérait comme superflu. La classe moyenne, en particulier son segment académique-professionnel, dont la grande attente était d’obtenir une reconnaissance sociale et économique claire de ses connaissances qu’elle possède, s’en est trouvée amèrement affectée.

Et enfin, le MAS a été de plus en plus étatiste. L’approche toujours étatiste avec laquelle le gouvernement s’est attaqué aux problèmes et aux besoins du pays l’a conduit à ignorer et souvent à entrer en conflit avec les petites entreprises privées, c’est-à-dire avec les entreprises de la classe moyenne. C’est pour cette raison qu’il y a eu des frictions entre le «processus de changement» et les secteurs entrepreneuriaux non indigènes et non corporatifs (c’est-à-dire ceux qui ont bénéficié des aspects politiques du changement et qui ont suscité l’indignation des «classes moyennes»). Il est vrai qu’il existait un pacte de non-agression et de soutien tactique entre le «processus de changement» et la haute bourgeoisie ou la classe supérieure, mais il était fondé sur des raisons politiques plutôt qu’économiques ou commerciales.

De plus, plusieurs mesures adoptées par Evo Morales ont modifié la dotation du capital ethnique, au détriment des Blancs. Bien qu’il n’ait pas procédé à une réforme agraire, elle a profité aux pauvres avec la dotation de terres appartenant au gouvernement ou aux municipalités; il y a eu une redistribution du capital économique – par le biais des infrastructures et des politiques sociales – en faveur de plus de «cholos» (indigènes, cholo est un terme à connotation raciste) et de secteurs populaires; la politique éducative menée par le gouvernement a amélioré la dotation de capital symbolique aux indigènes et métis, en réévaluant leur histoire et culture mais, parallèlement, le gouvernement ne fait que peu pour relever le niveau d’éducation publique et, par là, enlever l’actuel monopole blanc sur le système éducatif privé. Ainsi, les anciennes élites ont perdu de l’espace dans les structures étatiques, vu leurs capitaux symboliques affaiblis comme leurs moyens d’influencer le pouvoir. Bref: le La Paz Golf Club a perdu de son importance en tant qu’espace de reproduction du pouvoir et des statuts.

Plusieurs sondages avaient déjà montré la méfiance des secteurs de classes moyennes à l’égard du président. Non pas à cause de sa gestion, qu’ils ont approuvée, mais à cause de la durée de la domination de l’élite qu’Evo dirigeait. Telle était la question qui importait à la dite classe moyenne, une question à laquelle la détermination de Morales dans son objectif de réélection supprimait toute solution, ce qui précipita la classe moyenne dans la sédition. De plus, le «processus de changement» n’a pas affaibli les microdespotismes présents dans l’ensemble de la structure étatique bolivienne. Le recours à des fonctionnaires dans les campagnes électorales et, plus généralement, dans la politique partisane du MAS a affaibli le pluralisme idéologique parmi les fonctionnaires de rang inférieur.

***

La Bolivie est un pays presque génétiquement anti-réléctionniste: pas même Victor Paz Estenssoro, chef d’orchestre de la Révolution nationale de 1952, n’a pas connu deux périodes consécutives [1952-1956, 1960-1964, 1985-1989]. Cette tendance ressemble en partie à une sorte de réflexe républicain de la base et en partie à la nécessité d’une plus grande rotation du personnel politique. Et quand quelqu’un ne part pas, l’accès des «aspirants» est limité. Tous les partis populaires qui arrivent au pouvoir font face au même problème: il y a plus de militants que de positions à distribuer. L’Etat est faible, mais c’est l’un des rares moyens de promotion sociale.

La Bolivie est aussi le paradis de la logique des équivalences d’Ernesto Laclau: dès que la situation déraille et que l’Etat est considéré comme faible, tout le monde se joint aux revendications, aux indignations et aux frustrations, qui sont toujours nombreuses étant donné que c’est un pays pauvre avec de nombreuses faiblesses. Ce fut également le cas cette fois-ci. Les émeutes policières expriment la fureur aux traits familiers des secteurs inférieurs face aux plus hauts responsables, en raison des problèmes d’inégalités économiques et d’abus de pouvoir entre les «classes»: c’est ce qui s’est passé en 2003 [guerre du gaz], lors de la mutinerie de 2012 [portant sur la construction d’une route sur le territoire indigène, outre les conflits dans le domaine de la santé et des mines] et dans celle du week-end dernier. La population de Potosí s’affronte à Evo depuis des années car ayant le sentiment que depuis la période coloniale leur richesse – aujourd’hui le lithium [avant l’étain et l’argent] – lui échappe et qu’elle est toujours pauvre. Elle a dès lors également rejoint la rébellion. Et il en a été de même pour les secteurs dissidents de toutes les organisations sociales (cultivateurs de coca du Yungas [région du département de La Paz], les «ponchos rojos» [milices formées par des réservistes d’origine aymara], les mineurs, les camionneurs). A cela s’ajoute une culture corporatiste qui fait peser les exigences d’une région ou d’un secteur plus fortement que des positions ayant des perspectives d’ensemble, ce qui permet d’éventuelles alliances inattendues: dans ce dernier soulèvement, Potosí et Santa Cruz étaient alliés, ce qui était impensable pendant la crise de 2008, quand Potosí était un bastion «evista».

***

Fernando Camacho dans l’ex-siège du gouvernement, entouré de deux policiers, avec la Bible et «la lettre de démission» qu’Evo Morales devait signer

Fernando Camacho dans l’ex-siège du gouvernement, entouré de deux policiers, avec la Bible et «la lettre de démission» qu’Evo Morales devait signer

Après plusieurs années d’impuissance politique et électorale de l’opposition traditionnelle – les anciens politiciens comme Tuto Quiroga [président d’août 2001 à août 2002], Samuel Doria Medina [ministre de la Planification de 1991 à 1993] ou Carlos Mesa [président octobre 2003-juin 2005] lui-même – un nouveau «leadership charismatique» apparaît: celui de Fernando Camacho. Ce personnage, inconnu jusqu’à il y a quelques semaines à l’extérieur de Santa Cruz, s’est d’abord lancé pour combler le vide de la direction politique à Santa Cruz, direction qui, depuis sa défaite contre Evo en 2008, avait accepté une certaine «paix». Dans une nouvelle phase de radicalisation de la jeunesse, le «macho Camacho», un homme d’affaires de 40 ans, est devenu le leader du Comité civique de la région qui réunit les forces vives sous l’hégémonie des milieux d’affaires et qui défend les intérêts régionalistes. Plus récemment, face à la faiblesse de l’opposition, Camacho maniait un mélange de Bible et de «couilles» pour affronter «le dictateur». Il écrivit d’abord une lettre de démission «pour qu’Evo puisse la signer»; puis il alla la porter à La Paz et fut repoussé par les mobilisations officielles; mais il revint le lendemain pour enfin entrer dimanche dans un Palacio Quemado déserté – ce vieux bâtiment du pouvoir a été transféré en 2018 à la Casa Grande del Pueblo – avec sa Bible et sa lettre; là il se prosterna à terre pour que «Dieu retourne au Palais».

Camacho a scellé des pactes avec le dissident aymara «poncho rojo», s’est photographié aux côtés de cholas et de cocaleros anti-Evo. Il a juré ne pas être raciste et qu’il se distinguerait de l’image d’un Santa Cruz blanc et séparatiste («Los cruceños somos blancos et hablamos inglés», avait dit une Miss bolivienne). Et, au travers d’une stratégie agile, Camacho s’est allié avec Marco Pumari, président du Comité civique de Potosí, fils d’un mineur qui avait mené la lutte dans cette région contre «l’ignorant Evo». Ainsi, le leader émergent et histrionique a fini par être l’architecte de la révolte de la police. Pour ce faire, il a pris la place de l’ancien président Carlos Mesa, arrivé deuxième aux élections du 20 octobre, qui, au rythme de l’accélération des événements, s’est radicalisé sans conviction et sans grandes chances d’être accepté dans le club le plus conservateur étant considéré comme un «tiède».

***

René Zavaleta [1937-1984, ancien ministre des Mines et du Pétrole à la période du Mouvement nationaliste révolutionnaire, était un intellectuel qui a influencé la pensée du vice-président Alvaro García Linera] a dit que la Bolivie était la France de l’Amérique du Sud: la politique y était exprimée dans son sens classique, c’est-à-dire comme révolution et contre-révolution. Mais le pays a vécu plus d’une décennie de stabilité, une période qui a remis en question la validité de la pensée de Zavaleta. En 2008, Evo Morales a pris le pouls des vieilles élites néolibérales et régionalistes qui s’étaient opposées à son arrivée au pouvoir et il avait entamé son cycle hégémonique: une décennie de croissance économique, de confiance de la population dans son avenir, d’approbation majoritaire de la gestion gouvernementale; un marché intérieur avec de gros investissements financés par des revenus extraordinaires dans un contexte de prix élevés des exportations [de comodities]; une amélioration du bien-être social.

Mais la rébellion est revenue et s’est articulée avec un mouvement conservateur et contre-révolutionnaire. Contrairement à Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003, Evo Morales n’a pas déployé l’armée dans la rue. Il a mobilisé les militants du MAS, tandis que l’image des «hordes masistas» [du MAS] s’est développée sur les réseaux sociaux et dans les médias – face à cette figure politico-rhétorique n’existent plus de paysans ou de femmes indigènes. Le rapport de l’OEA sur les résultats des élections, indiquant des modifications apportées dans les résultats électoraux, a miné l’«autoconfiance» du parti au pouvoir: ce dernier a perdu la rue et les réseaux sociaux en même temps. Cet audit de l’OEA, qui aurait pu pacifier la situation, a été rejeté par l’opposition, qui considérait Luis Almagro [président uruguayen de l’OEA] comme un allié d’Evo Morales pour avoir approuvé le fait qu’il brigue un nouveau mandat. L’OEA vient [communiqué du 11 novembre] de se prononcer pour rejeter «toute solution anticonstitutionnelle à la situation».

L’une des raisons de l’insurrectionnalisme est le caudillisme (de “caudillo”, le Chef), c’est-à-dire l’absence d’institutions politiques consolidées. Il n’y a rien d’autre qu’une logique immédiate, «à somme nulle»: tout est gagné ou perdu, mais on ne cherche jamais à accumuler des victoires et des défaites partielles avec un regard tourné vers l’avenir. Evo Morales n’a pas surmonté cette culture et c’est pourquoi il a cherché à rester au pouvoir. Mais l’opposition a fait de même jusqu’ici et s’affirme alors avec un autre «caudillo» de droite comme Camacho. Nous ne savons pas quel avenir politique l’attend, mais il a déjà rempli une «mission historique»: que les villes mettent fin à l’exception historique d’un gouvernement paysan dans le pays. Ce n’est pas par hasard qu’après le renversement d’Evo, les Whipalas, un drapeau indigène transformé en un deuxième drapeau national sous le gouvernement du MAS, ont été brûlés. En outre, pour chasser le nationalisme de gauche au pouvoir, une rhétorique a été utilisée: «nous chassons le communisme», ont répété ceux qui se sont mobilisés dans les rues, certains avec des Christ et des bibles.

La Bolivie n’est pas seulement le pays des insurrections, mais aussi des refondations. Seule l’idée d’une «refondation» peut unir les forces nécessaires à une sortie d’un processus insurrectionnel et annuler dans le même mouvement l’influence sociale et politique de ceux qui ont perdu. Une «refondation», et la «destruction créative» des institutions étatiques et politiques qui lui est consubstantielle, exige une mobilisation des promesses et des bénéfices avec l’ampleur dont les nouveaux gagnants ont besoin pour véritablement «occuper» (profiter) du pouvoir. Mais le paradoxe est que le pays change peu à chaque refondation. Surtout en termes de culture politique.

Maintenant que le pendule a été balancé du côté conservateur, nous verrons si l’opposition fragmentée à Evo Morales parvient à structurer un nouveau bloc de pouvoir. Mais les blessures ethniques et sociales du renversement d’Evo seront durables.

Pablo Stefanoni est rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad
Fernando Molina est journaliste, écrivain et collaborateur du journal espagnol El País.
(Article publié sur le site Anfibia, le 11 novembre 2019; traduction rédaction A l’Encontre)


LIRE

14.11.2019 à 11:29

Un peu d'espoir avec les Tindersticks, mais pas de trésor en vue

Il doit y avoir une passion française pour les Tindersticks qui agissent à moitié dans l’ombre depuis quelques lustres, délivrant de ci, de là leurs pépites, toutes portées par la voix imparable d’un Stuart Staples, mi Nick Cave, mi Leonard Cohen. Excusez du peu, mais à chaque fois, on en redemande, autant pour l’approche que les caresses de la voix. Et “No Treasure But Hope”, avec un intimisme hivernal, assure grave.

Depuis The Waiting Room paru en 2015, Stuart Staples n'a pas chômé. Après la bande son du documentaire Minute Bodies – The Intimate World Of F. Percy Smith, l'album solo Arrhythmia et plus récemment, pour Claire Denis, la bande originale du film High Life, le voici de retour avec un "véritable" album des Tindersticks : No Treasure But Hope, treizième disque studio du groupe.

L’ouvreur 'For the Beauty' est une introduction parfaite au son du groupe, avec la voix sonore de Staples baignée doucement dans des volutes de piano et cordes, à évoquer un homme soupesant son âme dans un salon baroque, tout de velours vêtu devant un feu de cheminée crépitant. La pop orchestrale du groupe s’affichant hivernale et recentrée sur la composition à la façon du Band de Music from Big Pink.

Et il faut revenir sur le parti-pris du groupe - travail commun, recentrée sur l’instrumentation - à tracer un sillon particulier, à l’économie. quitte sonner un peu pareil sur les titres du milieu de l’album - si cela vous gave, vous pouvez toujours rayer ( après écoute, votre propre vinyle), sans faire chier le monde. Pinky In the Daylight est décrit par Staples comme sa "première chanson d'amour pure" … on vous laisse juger là … 

Carousel et Take Care In Your Dreams sont de la même eau, mais convainquent moins ( c’est là qu’on raye… ). See My Girls est la chanson la plus expérimentale et aboutie de l'album, avec des textures orientales loufoques et des cordes hachées, à faire déraper la pop vers le chamanisme et lui faire évoquer au-delà des mots, le même fantôme que Television évoquait dans Elevation ou le premier album des Tindersticks avec Jim, le côté derviche assumé qui fait la différence.

Les trois dernières chansons font toutes mouche, approfondissant la nature des relations père-fils (The Old Man's Gait), ajoutant une touche de funk cuivré (Tough Love) et définissant un aujourd’hui du sentiment et de la sensation avec la superlative ballade au piano du morceau-titre final( qui a elle seule donne envie d’acheter le disque … On peut trouver le milieu du propos un peu redondant, mais l’avant et l’après méritent plus que le détour., les Tinderstiscks sont un groupe mésestimé. Faut-il entendre No Treasure at home ou bien No Tresure but hope? Mais avec ce titre, Staples se hisse au niveau de Cave et Cohen, sans forcer. On l’aime aussi pour cela - et depuis longtemps.

Jean-Pierre Simard le 15/11/19
Tindersticks - No Treasure but Hope - City Slang

Tindersticks_-_No_Treasure_But_Hope.jpg


LIRE

14.11.2019 à 10:50

L’éphéméride du 14 novembre

© Karen Knorr and Olivier Richon  Roxy from The Punk Series, 1976. Un travail à découvrir sur  le site de la Tate Gallery .

© Karen Knorr and Olivier Richon Roxy from The Punk Series, 1976. Un travail à découvrir sur le site de la Tate Gallery.

La fenêtre ouverte

A MORNING OVER DORZÉ •polyphonic singings from Southern Ethiopia


Le haïku sur la tête

Le marronnier nu
s’effeuille de ses corbeaux
rafale de vie

Jacques Ferlay

L'éternel proverbe

La société reste assise ; la faim est voyageuse. 

Proverbe zoulou

La phrase qui parle

J'ai oublié vos homélies,
Puissants rhéteurs et faux prophètes,
Mais vous, vous ne m'oubliez pas.

Anna Akhmatova


LIRE

14.11.2019 à 09:51

Not Available, la porte dérobée dans l'œuvre des Residents

Le premier Tuxedomoon, Yello, MX 80, Chrome et les Residents, toute une palette sonore qui déboule à la fin des 70’s en provenance de Californie, à cause des labels. Mais pas seulement, puisque Yello était l’Helvète underground de service… Pourtant, le point commun était dans l’approche du son à refuser les recettes rock obsolètes et la culture qui allait de pair. Essentiellement barrés certes, mais aussi carrément essentiels…  RZS1.jpg

Formés au début des années 1970, les Residents ont tracé un parcours unique dans le paysage musical depuis près de cinquante ans. Qu'il s'agisse d'enregistrements expérimentaux ou de projets multi média très novateurs, le groupe continue d'évoluer dans plusieurs directions simultanées. Au sein de leur pléthorique discographie, un seul album a été composé en suivant les règles de la Theory of Obscurity, ce fameux Not Available, et la saga qui a entouré sa sortie, en fait assurément l'œuvre la plus "résidentielle" que le groupe ait jamais produite. C’est à de nombreux titres, leur album le plus intrigant pour les fans comme la critique. Aujourd'hui, plus de quarante ans après le début de cette saga, et enfin complété à partir des masters originaux... et des bandes multi-pistes, ce double album révèle des détails sans précédent - le second volet révèle les enregistrements originaux de 1974 de 'X Is for Xtra (A Conclusion)' qui furent adaptés, montés, remixés et retraités en 'Not Disponible' par Ralph Records en 1978.

C'est l'un des enregistrements les plus étranges et les plus intéressants de l'histoire du rock, qui en dit long sur l'un des groupes du même métal. Not Available utilisait ce que l'on appelait "la théorie de l'obscurité" (qui demandait que l'album ne soit pas publié avant que ses auteurs n'aient littéralement oublié son existence). Il s'agirait, dit-on, du deuxième album enregistré par les Résidents (en 1974, qui n'est sorti qu'en 1978 après avoir utilisé "la théorie de l'obscurité"). Une réalisation très sous-estimée et oubliée dans l'œuvre des Résidents, Not Available est un enregistrement incroyable qui ne ressemble à aucun autre, en s’affirmant aujourd’hui, complet, comme un opéra rock surréaliste qui engendre un cirque sonore absolument bizarre. Alors que les Residents ont expérimenté aux confins du rock tout au long de leur carrière, cet album se place allègrement sur le même plan que leurs meilleurs réussites que sont Eskimo, The Commercial Album et God in Three Persons. De la sorte, il révèle une nouvelle porte d’entrée à l’œuvre. Et c’est tant mieux !

Snaketoe le 14/1/19
The Residents - Not Available
[pREServed Edition] - Ralph Records

Not Available [pREServed Edition].jpg
LIRE

13.11.2019 à 13:11

Emparons-nous du local et refondons la démocratie

La campagne des élections municipales, loin de relever d’un scrutin secondaire ou intermédiaire, est une formidable occasion de bouleverser notre univers politique. Elle ouvre un temps et un espace que nous devons nous approprier pour construire collectivement des réponses aux urgences qui nous menacent.

Malgré le tapage assourdissant des thuriféraires du there is no alternative et du business as usual, les catastrophes climatiques et écologiques qu’engendre le mode de production dominant sont maintenant largement connues. En dépit d’une féroce répression, le soulèvement des Gilets Jaunes a construit un large front de lutte contre les injustices sociales, géographiques et politiques que le capitalisme néolibéral contemporain aggrave un peu plus chaque jour. Il y a les souffrances et les exploitations d’aujourd’hui, il y a la certitude qu’elles seront redoublées demain si rien ne change. La fin du monde et les fins du mois nous obligent.

Les questions politiques ne peuvent plus se poser de la même manière. Collectivement, nous sommes largement héritier·es d’une culture des lendemains meilleurs. Les pouvoirs développaient la rhétorique du progrès, et lorsque nous les contestions nous pensions que l’histoire jouait pour nous, que le capitalisme s’effondrerait sur ses contradictions internes, que l’imagination et les travailleurs·ses triompheraient et qu’alors un monde meilleur adviendrait. L’exploitation tuait, il fallait la vaincre vite, mais nous pouvions construire patiemment, de mouvement en mouvement.

Notre temps n’est plus le même. Il joue contre nous, c’est désormais certain. Nous ne pouvons attendre de lendemains qui déchantent les remèdes aux maux du présent.

Si nous ne pouvons patienter face à l’urgence écologique, nous ne pouvons pas non plus accepter de répondre à cette urgence seule. Le capitalisme néolibéral est entré dans une triple crise : une crise écologique, une crise sociale et une crise démocratique. Ce système économique n’est pas seulement incapable de les surmonter : il les aggrave.

Impossible donc d’acquiescer à une nouvelle mutation du capitalisme, qui limiterait peut-être les émissions de CO2 mais continuerait à nourrir un système fondé sur l’accumulation par la dépossession et l’exploitation des peuples au profit de quelques-une·s ; un système qui se nourrit des inégalités et les accroît, durcissant toutes les dominations, notamment celles construites autour de la race et du genre. Le consumérisme atteint au quotidien nos existences, par les frustrations et les inégalités structurelles qu’il produit comme par le désastre écologique qu’il engendre. Nous devons radicalement critiquer la marchandisation du monde qui bouleverse le climat et provoque l’effondrement de la biodiversité. Toute réalité humaine, toute construction sociale devient une marchandise qui cristallise des rapports sociaux d’exploitation et de domination.

Ainsi, nous devons construire une politique écologique, sociale et populaire.

Les principaux médias et partis politiques nous présentent les enjeux des élections municipales comme bien éloignés de ces questions fondamentales et radicales. Pourtant, les nombreuses expériences concrètes d’émancipation intégrant à la fois les réalités sociales et écologiques sont des expériences locales : de la fraternité et de la sororité des Gilets Jaunes sur les ronds-points à l’unification du mouvement social à Marseille suite à l’effondrement de trois immeubles, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à l’expérience historique Trémargat dans les Côtes d’Armor, du Chiapas au Rojava.

D’où est venu l’accueil humain des réfugié·es, d’où sont venues les politiques ambitieuses de logement ou de transition agricole ? Toujours du niveau et du terreau local, de là où des collectifs se sont formés et organisés pour reprendre en main leur destin commun.

Arracher jusqu’aux racines du système et réorganiser la vie collective dans l’intérêt de tou·tes, c’est permettre à tou·tes de retrouver sens et dignité dans l’action et rompre ainsi avec l’accaparement du pouvoir par quelques-un·es. Les coopératives ou associations ouvrières sont des instruments qui permettent la réappropriation des moyens de production et l’émancipation au sein de l’entreprise, en se libérant du capital et en brisant la dichotomie entre décideur·se et exécutant·e. Mais comment se réapproprier son lieu de vie, son quartier, sa ville ou son village ?

Municipalisme et communalisme peuvent être ces outils qui permettent à tou·tes de se saisir des décisions politiques. Bien sûr, les généalogies de ces projets d’organisation politique sont complexes et il en existe une multitude de variations. Ce que tous ont en commun, c’est la réappropriation par les habitant·es de leur droit à participer pleinement à la constitution de l’agenda politique et à la prise de décision, le plus souvent dans le cadre délibératif des assemblées. Celles et ceux qui gouvernent sont précisément celles et ceux qui sont affecté·es par les décisions. Les collectifs, associations et mouvements sociaux ont un accès direct aux espaces de la prise de décision. Cette organisation collective construit donc un pouvoir considérable de transformation de la vie quotidienne, par une rupture avec la routine et l’acquiescement paresseux ou contraint. Un « bon programme » ne suffit pas pour modifier la réalité matérielle des habitant·es : ce sont les modalités mêmes de la prise de décision qui doivent être modifiées, afin que chacun·e puisse s’emparer du politique.

Ainsi, il ne suffit pas, comme le font souvent les listes citoyennes, de professer qu’un changement des visages peut transformer la mécanique politique, ni qu’une fois le pouvoir rendu aux habitant·es les conflits disparaîtront. Il s’agit au contraire de parier sur la productivité politique et sociale de la conflictualité, lorsque l’information et le pouvoir décisionnel sont également partagés, dans un cadre conçu pour limiter le plus possible la reproduction des dominations en son sein. Les intérêts divergent, il faut trancher : le meilleur juge sera toujours l’assemblée des habitant·es, travailleur·ses, usager·es. Nul guide : si des savoirs spécifiques sont nécessaires, celles et ceux qui les détiennent les mettent au service de l’assemblée, sans pour autant s’arroger un pouvoir sur les autres.

Ainsi, au niveau local, il devient possible de repenser radicalement les transports, le logement, la santé, l’éducation, les loisirs, le sport, la culture, l’art, la justice sociale et environnementale ; mais aussi ce que sont les biens communs ou les solidarités intergénérationnelles. Il ne s’agit pas pour autant de perdre de vue les inégalités entre communes et entre régions, les solidarités qui exigent des financements et des droits à des échelles plus larges. Des liens se tissent qui préfigurent ce qui sera possible quand, demain, la fédération des communes ainsi autogérées permettra d’articuler des réseaux d’échanges non-capitalistes et écologiques. En nous appropriant ce sur quoi nous avons immédiatement prise, nous mettons en action le célèbre « penser global, agir local » et nous nous donnons les moyens de produire des transformations radicales.

Évidemment, le municipalisme ne constitue pas une pierre philosophale capable de répondre à tous les maux, notamment au sein des lieux de travail et des structures de production. De plus, il ne se décrète pas, il se pratique, il se construit par la réflexion et l’action collective des habitant·es : l’auto-organisation s’apprend et se travaille collectivement. Cependant, le processus est bien engagé : depuis un an maintenant, le soulèvement des Gilets Jaunes, formidable laboratoire d’innovations sociales et politiques, a montré que le local pouvait et devait se repolitiser.

Nous pouvons et nous devons collectivement nous en saisir pour surmonter le pessimisme et agir, maintenant. Pour les militant·es politiques, cela signifie renoncer aux querelles et aux divisions, faire l’effort de travailler ensemble dans un cadre nouveau, malgré les difficultés et les coûts. C’est accepter, aussi, que l’on donne son temps et son énergie sans espérer le pouvoir et les privilèges institutionnels de l’élu·e. Pour celles et ceux qui militent dans des associations, des collectifs, sur des ronds-points : il s’agit de s’emparer de la décision politique directement, de ne plus se laisser reléguer au second plan et de tourner ainsi le dos aux édiles figés dans une forme de féodalité. Pour les non-militant·es, c’est prendre le risque de perdre du temps, de se salir les mains. Pour tou·tes, c’est prendre le risque d’agir avec des personnes différentes.

Ces risques, nous devons les prendre ensemble. Établissons partout un rapport de force favorable au municipalisme et à ses principes émancipateurs. Ensuite, dans ces nouvelles assemblées populaires des habitant·es, salarié·es et usager·es qui seront des espaces ouverts de politisation et de délibération, nos débats seront plus fertiles. Ne laissons pas nos désaccords devenir des fractures et, une fois de plus, permettre au capital et à ses partis de nous balayer.

Nous pouvons et nous devons éviter que la campagne des municipales n’aboutisse à un ancrage supplémentaire de la Macronie, au durcissement du néolibéralisme, à la poursuite des  projets inutiles et imposés. Le pouvoir vacille, mais ce n’est qu’uni·es dans un front municipaliste écologiste, féministe, antiraciste, populaire et social, que nous pouvons faire de cette campagne un moment de refondation de la démocratie locale, premier pas vers une refondation de notre société.

Cette campagne des municipales est donc la plus importante de toutes, car c’est dans ce cadre que les habitant·es peuvent conquérir un pouvoir effectif, à partir duquel tous les autres deviennent accessibles.

Construisons nos communes, nos communs, notre avenir.

Cette tribune émane d’un collectif de chercheurs·ses attentifs aux mouvements sociaux et parties prenantes du soulèvement des Gilets Jaunes, qui voient dans le municipalisme un outil qui peut être mis au service de la construction d’un véritable pouvoir populaire, sans lequel les justices sociale et environnementale demeureront inaccessibles. 

Illustration : Fred Sochard.


LIRE