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 L'Autre Quotidien

Le numéro du jour est entièrement en accès libre.

- 20.05.2019

Nos enfants ont-ils le droit de nous aimer (lorsque nous portons un foulard) ?

Le garçon et le monde, un film d’Alê Abreu, 2013

Le garçon et le monde, un film d’Alê Abreu, 2013

A l'occasion de l'adoption par le Sénat le 15 mai 2019 d'un amendement visant à interdire aux mères voilées d'accompagner les sorties scolaires, nous publions à nouveau (malheureusement) ce texte sous forme de question adressée aux élus qui ont voté cet amendement : vous êtes-vous inquiétés des dégâts qu'une telle interdiction causerait sur les enfants des mères voilées? Visiblement, non!

D'un point de vue juridique et politique, presque tout a déjà été dit sur cette mesure qui consisterait à interdire aux mamans qui portent un foulard d'accompagner leurs enfants en sortie scolaire. On pensait l'idée enterrée. Les sénateurs-trices profitent de l'examen du projet de loi sur l'école pour la déterrer et adopter un amendement qui va dans ce sens. Le texte va revenir devant l'Assemblée, mais le ministre Jean-Michel Blanquer ne voit dans l’amendement qu'un simple problème de "mise en application pratique", ce qui n'augure rien de bon...(1)

Mais qu'en est-il de l'impact d'une telle mesure sur les enfants concernés, qui seraient en réalité les principales victimes si elle venait à être appliquée ? L'école ne doit-elle pas prendre en considération en tout premier lieu l'intérêt de l'enfant?

Que se passe-t-il concrètement quand un enfant voit sa mère être interdite d'accompagnement aux sorties scolaires du fait qu'elle porte un foulard sur la tête ? Comment perçoit-il les choses quand il voit sa mère être humiliée par l'institution ? Comment vit-il cela ? Quelles peuvent être les conséquences sur sa construction, sur son épanouissement ?

Nous qui sommes les parents de ces enfants, nous le savons :

  • l'enfant ne comprend pas pourquoi les autres enfants ont le droit de voir leur mère les accompagner, et pas lui

  • il éprouve de la colère pour sa mère qui « ne veut pas être normale », qui « lui cause des problèmes au sein de l'école », qui « ne fait pas assez de sacrifices pour lui »

  • il éprouve de la honte pour sa mère

  • il éprouve de la honte pour lui-même, la honte d'être l'enfant d'une mère qui « n'est pas normale »

  • il éprouve de la colère vis-à-vis de l'institution qui cherche à humilier sa mère, et dès le plus jeune âge, éprouve du rejet pour une institution qu'il vit comme injuste et inégalitaire.

Qu'en est-il des enfants dont la mère ne porte pas un foulard sur la tête ?

  • l'enfant associe « foulard » (et plus généralement « Islam ») à « danger », « problème », « anormalité »

  • il apprend qu'il est « normal » d'être intolérant et discriminant

  • il apprend qu'il est « normal » que des femmes aient moins de droits, parce que musulmanes

  • il apprend qu'il est « normal » de chercher à contrôler le corps et le vêtement des femmes.

En quoi l'impact sur les enfants, tel que décrit ici, est-il positif pour l’Éducation nationale ? En quoi provoquer de nouvelles tensions entre école et parents des quartiers populaires, mais surtout entre ces parents et leurs enfants, ou entre l'école et ces enfants, va-t-il arranger les difficultés que l'on connait déjà ?

Pour nous parents, il est hors de question que nous laissions nos enfants être sacrifiés au nom de la croisade institutionnelle anti-foulard.

La construction de soi, l'estime de soi et l'épanouissement de nos enfants sont primordiaux. Nous savons que cela passe par l'amour et l'estime que nos enfants ont pour nous. Nous savons que cela passe par le respect de notre dignité de parents.

Il est bénéfique pour nos enfants de nous aimer telles que nous sommes, avec notre religion, avec notre couleur de peau, avec notre langue maternelle, avec notre accent. Il est fondamental pour tout enfant d’aimer sa maman. Et nous attendons de l'école qu'elle respecte ce droit, et qu'elle le garantisse. Et non pas qu'elle cherche à abîmer les liens familiaux des familles qui n'ont pas la bonne religion ou la bonne couleur de peau à ses yeux.

Évidemment nous nous mobiliserons si le gouvernement cherchait à interdire à celles qui parmi nous portent un foulard sur la tête d'accompagner les enfants en sorties scolaires. Il est hors de question que nous acceptions une telle injustice!

Plus généralement, deux axes sont pour nous plus que jamais d'actualité :

  • la nécessité de représentations positives et inspirantes pour tous les enfants

  • la nécessité d'une place plus importante pour les parents dans l'école

Front de mères

Contact : front2meres@gmail.com

(1)- Sur l'adoption par le Sénat de l'amendement en question ici, et la position des différents partis politiques, lire :https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/sorties-scolaires-le-senat-vote-pour-l-interdiction-du-port-du-voile-pour-les

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- 20.05.2019

Stéphane Duroy : de la photographie à la peinture

La galerie VU expose ses 45 années de photographies et, de ce travail sur un livre a priori inépuisable, les signes, formes, matières, peinture, mots, tags, traits ou découpes sont venus recouvrir l'image... jeu de chamboule-tout.

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Un « locus » personnel fait de collages, découpages, d’insertion, de biffures, de juxtapositions a tenu lieu d’expériences picturales lors de ces dernières années... Stéphane Duroy joue avec ses images, compose et recompose, une à une les pages de ce livre déchu et promu au pilon. Il reformule, revisite, re-interprète, un livre désormais totalement ouvert et multiple, il ne s’arrête plus, revient et recommence, une sorte de mouvement perpétuel, de mécanique créative s’est imposée à lui, contre l’oubli et le silence.

Toujours insatisfait des résultats, il s’avance en terres inconnues, s’enfonce dans ce pays imagé, nourrit ce travail en expansion des figures même qui le hantent, encore et encore. Plus encore une fin parait, la mue du photographe vers le geste du peintre semble établir une pré-dominance de ce nouveau territoire, terre promise enfin descendue dont , aujourd'hui rien n'a filtré. Et pourtant un chemin s'est fait à travers la lenteur des images devenues de plus en plus dessins, peintures, traits, dans une exploration des profondeurs et de la photographie ancienne, de son recouvrement, hier encore actuel. Un chemin d'exploration de l'intimité à la recherche de ce que Bachelard appelle " la substance heureuse" celle qui comble les voeux du travailleur, celle qui met un terme à ses efforts.

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En parcourant cette exposition minimaliste, état d'un précis insécable, d'une justesse de ton et de regard, - j'ai toujours préféré la photographie essentielle de Stéphane, cette FLÈCHE du regard qui pause immédiatement par son cadre l'énergie et la situation de son être là, dans une volonté autonome imparable, une claire voyance des situations instinctives, au travail de recherche dit plastique, si ce n'est dans la poursuite d'une révélation de type alchimique, un jeu avec la matière qui n'avait pas trouvé son but, une forme de manquement donc mais aussi de combat, de recherches, de patiences, d'attentes fécondes...

Là où cette photographie peut paraître mélancolique et lourde, une densité de fait, l'expression d'une légèreté et d'un humour, issu de Keaton, (le diptyque des 2 maisons sur roulettes, Keatonien évidemment) apparaît comme une évidence, en seconde lecture, celle ci exprime et ouvre sur sa production, même la plus symptomatiquement dense, une action de l'Air, aérienne et légère, où l'humour semble se tapir sous le constat du poids du monde et de son inaltérabilité du fait de la période historique.

Est ce le temps, l'histoire qui occasionne cette instance nouvelle où le fait que me soit apparue une trajectoire entre le voyage du ciel dans ses lumières et par la photographie, et celui de la Terre, la recherche heureuse ou malheureuse du passage vers un geste pictural assumé?

Voyage de cette rêverie du repos et de la volonté où se divinisent les matières, où s'adoube la couleur juste et vraie, celle que le peintre reconnait immédiatement pour sienne, sorte de mariage alchimique quand la rêverie oriente la matérialité des impressions et que prend naissance ce matérialisme enchanteur dont l'essor lent le conduit vers cet adoubement, dans le dialogue tactile du monde perdu puis re-trouvé.

Je me souviens de ces rouges qui ont fait photographie dans l'Europe du silence, serait-il possible d'écrire que cette expérience de la recherche de la couleur, isolée par les bleus et les gris a bien initié ces chemins... Un secret en sorte qui acte la résurgence du photographe en peintre...

Ce Unknown inscrit dans la pierre et entouré d'herbes jaunies, grillées, n'est plus une tombe, ni le renvoi de l'absurdité de la mort mais les prémisses des fondements où se dépasse la condition humaine, entièrement dialectisée par la création, l'Art, ce qui inscrit l'articulation d'un faire en totalité, acte flamboyant d'une unité conquise lors du passage du miroir. Stéphane Duroy peintre, à suivre...

Pascal Therme le 1/04/19

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Stéphane Duroy - Unknown -> 31/05/19
Galerie VU - Hôtel Paul Delaroche - 58 rue Saint-Lazare 75009 Paris

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- 20.05.2019

L’éphéméride du 20 mai

New York, N. Jay Jaffee, 1950. N. Jay Jaffee était un des 178 membres de la formidable    New York Photo League   , un groupement de photographes amateurs et professionnels (quelque chose de rarissime) qui s'était donné pour mission de documenter la vie dans les quartiers et les luttes sociales à New York. Elle a été dissoute pour communisme en 1951, pendant la chasse aux sorcières. Paul Strand, Berenice Abbott, Lewis Hine, Arnold Newman, Lisette Model, Helen Levitt, Aaron Siskin, Max Yavno, Louis Stettner, Weegee et Arthur Leipzig en ont été membres. Excusez du peu.

New York, N. Jay Jaffee, 1950. N. Jay Jaffee était un des 178 membres de la formidable New York Photo League, un groupement de photographes amateurs et professionnels (quelque chose de rarissime) qui s'était donné pour mission de documenter la vie dans les quartiers et les luttes sociales à New York. Elle a été dissoute pour communisme en 1951, pendant la chasse aux sorcières. Paul Strand, Berenice Abbott, Lewis Hine, Arnold Newman, Lisette Model, Helen Levitt, Aaron Siskin, Max Yavno, Louis Stettner, Weegee et Arthur Leipzig en ont été membres. Excusez du peu.

L'air dans la tête

Zed Yun Pavarotti - Velours

Le haïku de saison

Le papillon bat des ailes
comme s'il désespérait
de ce monde. 

Kobayashi Issa

L'éternel proverbe

Un aujourd'hui vaut deux demain.

Proverbe anglais

Les mots qui parlent

Je ne suis fille de personne. En ce sens que la société, quand je naquis, n’existait pas, ou n’existait pas pour tous les fils de l’homme. Et naissant moi-même sans société ou bonté, en un certain sens je ne naquis pas non plus, tout ce que je vis et sus fut illusoire, comme les songes de la nuit qui à l’aube s’évanouissent, et ainsi en fut-il pour ceux qui vivaient autour de moi. Peu importe, donc, où je naquis, et comment je vécus jusqu’à treize ans, âge auquel remontent ces écrits et ces compositions confuses. Je sais qu’un certain jour je regardai autour de moi, et vis que le monde aussi naissait ; naissaient montagnes, eaux, nuages, formes livides.

Anna Maria Ortese - Le Port de Tolède

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- 20.05.2019

Les photos aériennes d'Edward Burtynsky révèlent à quel point l'homme peut défigurer la Terre

S'il y a dix ans, Yann Arthus Bertrand avait dévoilé avec ses clichés aériens un certain état du monde, l'actuel travail d'Edward Burtynsky enlève carrément la part du rêve qui existait encore chez son prédécesseur. Burtynsky n'y va pas de main morte, car il annonce l'arrivée d'une nouvelle ère géologique, l'Anthropocène. Bienvenue dans le futur : ça pue carrément !

Série Salt Pants - Edward Burtynsky

Série Salt Pants - Edward Burtynsky

Le reportage présenté ici est constitué de deux séries Salt Pans et Anthropocène. Ce dernier, en cours de développement, fera l'objet d'un documentaire filmé, d'une parution livresque ainsi que d'expositions.  

Depuis le début des années 80, Edward Burtynsky parcourt le monde à la recherche de plus larges perspectives. Parti d'abord avec une caméra grand angle, il lui a finalement substitué un appareil numérique pour capter les incroyables paysages de son Canada natal, avant de s'intéresser à l'Asie du Sud Est, puis de s'intéresser à d'autres thématiques plus spécifiques comme l'Eau, la Chine ou le Pétrole. Sa dernière série intitulée Marais Salants l'a fait voyager au Gujarat en Inde, au Little Rann of Kutch, un marché saisonnier où la population locale des Agariya exploite les ressources naturelles, via la mise en œuvre à l'automne de marais salants, après la mousson.

Salt Pan #13. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #13. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Parlant de cette industrie locale, Burtynsky déclare : “ Comme à beaucoup d'endroits dans le monde, le sort des Agariya est en péril. La nappe phréatique qui servait de base à leur travail a quasiment disparu et leurs récoltes avec. Les intermédiaires qui achètent leur production la paye moins que son prix de revient et les travailleurs du sel se retrouvent de plus en plus endettés. A tel point que les familles des exploitants incitent leurs enfants à chercher du travail ailleurs, à sortir de ce cercle vicieux - pour s'inventer un meilleur futur.

Anthropocène -  Oil Bunkering #1  - Delta du Niger 2016 - Edward Burtynsky

Anthropocène - Oil Bunkering #1 - Delta du Niger 2016 - Edward Burtynsky

Le trio d'images de la série Anthropocène a été pris au Nigéria, Oil Bunkering #1 and #2 dévoilent le percement pirate d'un oléoduc de brut par des voleurs qui vont ensuite le raffiner pour le revendre au marché noir.  Les bâtiments rouillés visible sur le cliché ci dessus sont ceux qui servent au raffinage, quand les bateaux visibles plus bas sur Saw Mills #1 servent aux trafiquants à transporter le brut vers d'autres lieux de raffinage dans les méandres du delta du Niger.

Autrefois cet endroit était recouvert de mangroves sauvages, mais avec l'arrivée du raffinage sauvage, il a été totalement détruit par la pollution. Sur le site de raffinage, c'est vraiment spectaculaire, mais c'est aussi visible dans toute la région avec le brut qui se répand via les canaux vers le delta."

Anthropocène -  Saw Mill #1  - Delta du Niger 2016 - Edward Burtynsky

Anthropocène - Saw Mill #1 - Delta du Niger 2016 - Edward Burtynsky

Edward Burtynsky est né en 1955, de parents ukrainiens à Ste Catharine dans l'Ontario canadien. Diplômé de la Ryerson University (Bachelor of Applied Arts in Photography) et du Niagara College de Welland en graphisme, il s'est intéressé à la photo en observant les sites des usines General Motors de sa ville natale. Son travail explore les liens existants entre nature et industrie, y mêlant aussi bien le travail minier,  l'extraction, la manufacture des produits, le transport nautique, l'exploitation pétrolière que le recyclage. Tout ceci pour trouver de la beauté et de l'humanité dans les endroits les plus improbables.

Salt Pan #10. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #10. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Depuis 1985, Burtynsky a fondé la Toronto Image Works, un labo photographique comprenant aussi bien développement, que travail sur l'image digitale et apprentissage des nouveaux média, ouvert à toute la communauté photographique de la ville. Il fait partie de la direction du Festival Photo de Toronto, comme de la Ryerson Gallery and Research Center.

Salt Pan #20. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #20. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #29. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #29. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Les visions du monde d'Edward Burtynsky sont à double détente. Le travail politique d'observateur engagé est parfait; mais il est redoublé d'un sens de la beauté convulsive qui mixe effroi et splendeur avec une technique irréprochable qui semble dire l'atrocité du monde, ne mène pas forcément à un seul monde atroce. Le regard engagé et la vue dégagée en panoramique sur les monstruosités actuelles du réchauffement climatique et des industries qui le causent, sans en avoir strictement rien à battre. Aussi épuisant pour le moral que somptueux à première vue. Superbe travail.

Jean-Pierre Simard

Plus sur Edward Burtynsky, ici

Salt Pan #15. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

Salt Pan #15. Little Rann of Kutch, Gujarat, India, 2016. © Edward Burtynsky

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- 20.05.2019

Oh my god - Kevin Morby pleure sa mère et on en redemande.

S’il était juste protestant, comme la majorité des Américains (version Kansas City), on s’en taperait grave. Mais comme le caméléon Kevin Morby peaufine son histoire depuis 5 albums, à juste 30 ans, le bonhomme intéresse de plus en plus, à tracer sa route en tricotant une (autre) histoire d’un certain rock où chaque album aligne ou une ou deux perles notables. Le singulier Oh My God le voit s’intéresser aussi bien à la mystique qu’au transport aérien, comme générateur d’idées.

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La fonction démarquage est la constante du rocker de talent qui prouve qu’il s’est ouvert au monde en apprenant les grilles, les postures, les tics et les points forts des auteurs qu’il recopie avec application jusqu’à s’en séparer ou les infuser. Ainsi, le petit Morby s’est fait les crocs sur divers maîtres(ses) pour trouver sa voie/x: de Patti Smith à Bob Dylan, en passant par Lou Reed, auxquels on peut ajouter Curtis Mayfield ou Shuggie Otis pour les guitares - c’est assez transparent sur Harlem River. On note le parti-pris guitares et voix en avant porté par des arrangements souvent luxuriants (jusqu’ici !)

Mais ici, soudain, tout bascule en 14 titres, toujours produits par Sam Cohen comme le Singing Saw de 2016. Aïe, un concept-album que ce Oh My God… Mais ne paniquez pas, c’est d’une mystique très supportable, son auteur déclarant la semaine dernière à France Info : “Je m’intéresse presque autant à l’imagerie religieuse qu’à toute autre forme d’art ou d’histoire, comme si c’était un western. “ Questionnement ok, mais grenouille de bénitier, jamais !

Sur les conseils du producteur, le principal boulot aura été de tout envisager a minima pour privilégier les temps forts : on part du questionnement et on mixe cela avec des arrangements squelettiques autour de la religion et du transport aérien. Ici, on se souvient du gospel, des compositions piano/orgue, et on fait avec, quand on ne s’offre pas une petite fixette Velvet sur le brillant OMG rock’n’roll.

La religion, les croyances, ce qu'on est prêt à faire en leur nom, Kevin Morby aborde tout cela ; la plupart des idées lui étant venues... dans les cieux : "Quand je suis dans un avion, je peux me passionner pour un livre qui m’ennuyait un peu plus tôt, et même chose avec mes chansons quand j’écoute les démos en vol".

Côté temps forts : l’ouverture remarquable de No Halo avec ses percussions en avant toute, les drones de Nothing Sacred/All Things Wild, le côté Blonde on Blonde de Hail Mary et le Congratulations qui sonne comme un vieux titre du Band. On se trouve alors devant un problème - l’album est bon ( les autres aussi!) mais à vouloir se caler dans un carcan, il manque son objet tout en affinant sa vision musicale.

Le trait du style de Kevin Morby est maintenant dessiné et ancré pour de bon : un son riche, des mélodies encore un peu vintage et beaucoup de chaleur. L’emphase devient une caractéristique, soulignée par les chœurs et la préciosité de l’orchestration. Et ce n’est même pas négatif ! Car cela lui permet de maîtriser aussi les écarts. Ballad Of Faye a par exemple un ton jazzy inattendu, et l’association des notes rappelle à certains égards la grande Alice Coltrane.

« C’est une pièce qui souhaite la cohésion ; toutes les chansons s’inscrivent dans le cadre de ce thème religieux. J’ai pu écrire et enregistrer l’album que je voulais faire. C’est une de ces marques de vie : c’est pourquoi j’ai dormi sur le sol pendant sept ans. J’ai maintenant les clés de mon propre petit royaume, et je consacre tellement ma vie à la musique que je veux juste qu’elle reste intéressante. En fin de compte, la seule chose que je ne veux pas, c’est m’ennuyer. Quelqu’un veut se mettre en travers de ma route à propos de l’écriture d’un album religieux-non-religieux ? Dieu merci. C’est tout ce que j’ai à dire. »

Maintenant, s’il poursuit dans cette voie, le prochain album s’inspirera soit de Jack White, soit des Black Keys. Deux modèles fort honorables, d’autant qu’il a une voix plus charismatique que lesdits Dan Auerbach et Jack White… Et, en attendant, on pourra le voir en live le 20/6/19 au Cabaret Sauvage.

Jean-Pierre Simard le 7/05/19

Kevin Morby - Oh my god - Dead Oceans

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- 20.05.2019

Reverberation, acte II avec les 13th Floor Elevators et leur premier album fabuleux

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Avant l’Airplane, le Floyd et peu après les Beatles, un groupe d’Austin qui va chercher sa popularité à San Francisco pour éviter la répression texane met à genoux la scène locale et enregistre en rentrant son premier album: The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators. Dès 1966, le son garage US dévoile toutes les composantes du futur psychédélisme. Mais ils n’en profiteront pas, car le groupe sera harcelé par la police locale, et son chanteur-leader carrément placé sous camisole chimique en hôpital psy… 

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Le 13th Floor Elevators est un groupe de rock psychédélique américain, originaire d'Austin au Texas. Il est formé en 1966 par Roky Erickson au chant et à la guitare (ex-membre du groupe The Spades d'Austin), de Ronnie Leatherman à la basse, de John Ike Walton à la batterie, de Stacey Sutherland à la guitare et de Tommy Hall à la cruche électrique (electric jug en anglais), instrument qui contribuait pour beaucoup au son original du groupe. Le groupe tire son nom (qui signifie en français : « l'ascenseur pour le 13e étage ») d'une vieille superstition voulant qu'aux États-Unis, les ascenseurs n'indiquent pas le 13e étage.

Humour tordu, vannes pourries, son inégalé et ouvertures musicales qui sont d’un vrai classicisme rock dans la mise en place et la manière de composer les titres; mais d’un autre côté, d’une totale modernité par l’emploi des instruments et ce qu’on leur fait dire, avec l’emploi y compris d’une cruche (les synthés n’existent pas - mais c’est une jolie approximation) et les guitares d’Erikson et Sutherland qui, partant des canevas blues orthodoxes du jeu à deux guitares (façon Stones) dynamitent carrément le garage et le surf pour l’envoyer dans les étoiles en speedant et en jouant fort; autant sur leur unique tube “You’re Gonna Miss Me “ que sur le titre suivant “Roller Coaster”, avant d’envisager le son psyché que la scène de San Francisco retrouvera un an plus tard sur “Kingdom of Heaven”. Le rock n’avait jamais sonné comme ça, à la fois sauvage et barré comme jamais (sauf peut-être sur quelques titres rockabilly de la fin des 50’s) … Avons-nous là le modèle des futurs Cramps ?

Si on vous en parle aujourd’hui, c’est qu’un nouveau pressage vient de paraître qui en restitue l’espace sonore et la vraie sauvagerie qui bouscule. Ces mecs étaient vraiment (tout à la fois) - cinglés, drogués, visionnaires, puissants et inégalés - juste géniaux. Pour la puissance du son, et l’ouverture des shakras ! Un indispensable de toute discothèque.

Jean-Pierre Simard

The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators. International Artists

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- 19.05.2019

Souviens-toi des monstres, un roman d'aventure aussi intime que mythique

Deux frères siamois au pouvoir étonnant au sein d’une famille à surprises, deux îles siciliennes pas exactement jumelles à l’identité à tiroirs, intrigues fantastiques, cape et épée débridées, pour créer un roman d’aventures aux formidables résonances intimes et mythiques.

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Nous sommes nés monstrueux et notre vie fut belle. Nous sommes nés au plein milieu d’un été admirablement chaud. Nul signe mystérieux – pluie de crapauds, migration de rats, passage de comète à la ponctualité détériorée, naissance d’agnelle à six pattes ou tournée de saltimbanques à grelots – n’annonça notre venue. Simplement le ventre anormalement rond de notre mère, son cri de douleur lorsqu’elle accoucha, son silence obstiné lorsqu’elle nous vit. La sage-femme qui avait présidé à notre enfantement, elle, parla. On raconte qu’elle ne put s’empêcher de vomir en nous voyant, non pas tant à cause de notre difformité qu’en raison de notre vitalité : alors qu’elle songeait à écourter notre existence, elle croisa notre double regard. Nous étions exceptionnellement vivants, indubitablement humains, elle vécut cela comme une extrême menace. L’impossibilité pour elle de décider quoi faire, le haut-le-cœur qui s’ensuivit, la manière dont notre mère l’observait conduisirent l’accoucheuse à sortir précipitamment de la maison, à vomir donc puis à s’enfuir en direction du village. Là étaient le monde, les hommes, la vie simple et le prêtre. Elle arriva haletante, et parla. Une horreur, un miracle, quelque chose. Nous.

Deux frères siamois sur une île italienne étrange, à la fois banal port de pêche et de contrebande, et théâtre extraordinaire d’un entrelacement de légendes plus ou moins farfelues et de personnages déjà largement hors normes. Férocement protégés par leur grande sœur face à l’animosité et à la crainte superstitieuse de certains villageois, détestés et craints par leur mère et sans doute par leur frère aîné, héritier putatif d’un joli réseau de trafics en tous genres, ils grandissent presque innocents avant de réaliser qu’ils disposent, par leur chant conjoint, d’un véritable pouvoir de franchissement des frontières, entre la vie et la mort, entre le réel et l’imaginaire. Devenant plus ou moins malgré eux acteurs autant que spectateurs d’un spectaculaire réseau d’intrigues à tiroirs et à rebondissements, digne des plus grands romans d’aventure auxquels « Souviens-toi des monstres »constitue d’abord un hommage primordial, Raphaël et Gabriel devront accomplir, à leurs corps défendants étroitement associés, une destinée sans pareille, qui éclaire de son jour sulfureux jusqu’à l’évolution du monde et du rapport entre le réalisme et le fantastique, dieux et diables soigneusement inclus.

Hélas pour eux, notre soeur Sofia était là. Elle avait douze ans, savait cuire le pain et n’aimait pas manger. Souvent, elle disparaissait des journées entières. Nul, dans le village, ne savait alors ce qu’elle fabriquait. Pourtant, sachant qu’il y avait toujours de la viande à la maison, bien que nos frères soient pêcheurs, l’on pouvait facilement comprendre la teneur de ses activités. Par exemple le lundi, souvent, la famille mangeait du lapin, alors que le mercredi, c’était plutôt du sanglier. « Mosca, pour une mouche, tu ressembles beaucoup à un sanglier », lui lança-t-elle lorsqu’arrivèrent les villageois. Sofia, toujours maigre et pâle, passait pour un peu sorcière. Evidemment, ce jour-là, tout le monde s’en souvenait, aussi Mosca eut peur d’être transformé en cochon sauvage. Plus tard, avec mon frère, nous avons joué à Sofia et Mosca, puis à Sofia et Roberto, à Sofia et Enza, enfin à Sofia et Domenico, l’oncle de Mosca. Nous aimions particulièrement ce moment du jeu. D’un seul coup de feu, elle brisa net la faux de Mosca. « Finalement, tu es plutôt un lapin », dit-elle. Un temps, la foule s’arrêta, admirative : un si gros fusil dans de si minuscules mains.

Îles Égades

Îles Égades

Si l’on connaît surtout Jean-Luc André D’Asciano comme l’infatigable animateur des éditions L’Œil d’Or, à qui l’on doit déjà tant de textes vitaux, il nous avait offert il y a quelques années un superbe premier recueil de nouvelles, « Cigogne », où l’on pouvait déjà lire l’amorce (« Siamois ») de ce qui est devenu ensuite ce fabuleux premier roman, publié début 2019 chez Aux Forges de Vulcain.

La naissance et l’enfance de saint Zéphyrion, tout comme son véritable nom, demeurent obscures. La Corporation des Négociants le décrit comme fils d’un marchand de draps. Après avoir ruiné son père au jeu et fui le courroux de ses créanciers, il rencontra le Christ en s’abreuvant à la fontaine de notre village. La Confrérie des Pêcheurs, quant à elle, déclare qu’une nuit de tempête une barque s’échoua sur nos rivages : Zéphyrion était un marin égaré qui, priant pour son salut, vit soudain le Christ marchant les eaux. Ce dernier guida sa barque jusqu’au port du village, lui révélant au passage les chemins migratoires des poissons de haute mer. La Congrégation des Mendiants & Brigands attribue au saint des origines fort différentes mais, au XVIe siècle, sous la direction du très redouté Prince Bigarré, cet ordre fut entièrement détruit, ses membres pendus, brûlés ou écartelés : outre nombre savoir-faire dans l’art de la piraterie, du larcin et du braconnage, leur version quant à la vie de saint Zéphyrion fut fort regrettablement perdue. Néanmoins, en l’honneur de ces trois ordres fondateurs de la cité, lors de l’annuelle procession, la statue-ossuaire de Zéphyrion est placée sur une étoile à trois branches et portée par trois hommes : un marin, un marchand, un brigand, ce dernier masqué.

Le triomphe de la mort  , Anonyme, Palazzo Abatellis, Palerme

Le triomphe de la mort, Anonyme, Palazzo Abatellis, Palerme

Jean-Luc André d’Asciano a ici parfaitement réussi un mélange assez rare, sans que ses deux composantes explosives ne se nuisent à aucun moment, bien au contraire. Il  y a ici un authentique roman d’aventures fantastique, enlevé, débridé, riche en péripéties, véritable hommage en soi à toute une tradition du roman-feuilleton à charge socio-politique, à la cape et à l’épée embrassant plus ou moins discrètement certaines causes de leur époque (on comprendra souvent à demi-mot que la révérence éventuelle s’adresse sans doute davantage ici au Luigi Natoli du « Bâtard de Palerme », par exemple, qu’à l’Alexandre Dumas des grands romans historiques, évidemment magnifiques mais bien neutres du point de vue du manche et du fer, que l’on retrouve, fort peu à son avantage, lorsqu’un certain Alessandro Dumasi est mentionné). Il y a ici une galerie souterraine puissamment référencée (et en partie explicitée dans un mot de remerciements en fin d’ouvrage qui pourrait quasiment à lui seul évoquer le facétieux Alasdair Grayde « Lanark »), appelant aussi bien certains classiques connus et reconnus que, de manière parfois plus discrète et plus fugace, une part non négligeable du corpus éclectique édité par L’Œil d’Or, du Bertrand Hell de « Bière et alchimie »à l’Alessi Dell’Umbria de « Tarantella », ou même, malgré les éventuelles dénégations de l’auteur, de la danse des baïonnettes de Julien Garry jusqu’aux balles lentes et aux usines de guêpes de Iain M. Banks. Parmi bon nombre de figures et d’échos qui jamais ne viennent perturber le déroulement des opérations, mais y ajoutent discrètement notes de basse et clins d’œil adroits, on notera certainement un Maître sans Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, l’un des « Chants du cauchemar et de la nuit » de Thomas Ligotti, la voix interrogative du Gilbert Sorrentino de « La folie de l’or », le théâtre de marionnettes indispensable du Russell Hoban d’ « Enig Marcheur », le cirque et les monstres, naturellement, de la Katherine Dunn de « Amour monstre », le Jorge Luis Borges du « Livre des êtres imaginaires » et le Jack Vance de « Lyonesse »  associés pour évoquer une sirène galloise sanctifiée sous le nom de Murgen, les explosifs et les machines infernales du « Livre XIX » de Claro, et bien d’autres encore, pour notre joie de lectrice ou de lecteur.

Carrières à Favignana (îles Égades)

Carrières à Favignana (îles Égades)

La barque venait d’être projetée sur une plage.
Les chiens flairaient les alentours, inquiets. Ça puait le soufre. Nous tirâmes l’embarcation sur la plage, puis la retournâmes au cas où il faudrait partir vite. Assez loin de l’eau pour qu’elle ne soit pas emportée. Assez près pour que l’on puisse la pousser facilement. C’est Giovannito qui insista à ce sujet : un des conseils que son père lui donnait souvent, au cas où. Comment fuir rapidement à travers les rochers. Comment défaire un nœud coulant avec une seule main. Comment ouvrir une serrure avec un caillou. Il était étrange, le prêtre.

Désamorçant en permanence les figures et les clichés qu’il suscite joyeusement, créant devant nous, au fur et à mesure, de nouvelles boutiques obscures dès que la lumière semble se faire sur certaines d’entre elles, jouant – avec une verve rusée qui force l’admiration – du pouvoir d’évocation des noms propres et des palimpsestes éventuels surgissant de ces îles historiques et mythiques, Jean-Luc André D’Asciano transforme pour nous une foisonnante histoire familiale et un tissu dense de superstitions catholiques, italiennes et syncrétiques en un formidable roman d’aventures fantastiques, qui prend au fil des pages la stature potentielle du véritable mythe fondateur d’un contemporain – tristement ou sagement – débarrassé « officiellement » du bizarre, l’usage quasiment parfait des deux narrateurs siamois à qui, longtemps, l’on ne dit pas tout  et d’un langage savamment anachronique lorsque nécessaire accentuant à merveille le caractère résolument incongru (au sens de Pierre Jourde) de cette belle réussite.

Nos frères n’avaient pas envie de pleurer : la mort de leur mère éveillait en eux cette colère si particulière, née du regret. Tous comprenaient être des esprits déviants, à faible teneur en humanité, à grande capacité au meurtre et à la solitude, et tous soupçonnaient mère d’y être pour quelque chose.

Jean-Luc André d’Asciano

Jean-Luc André d’Asciano


Jean-Luc André d’Asciano - Souviens-toi des monstres - éditions Aux Forges de Vulcain,
Charybde2, le 21/05/19

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- 19.05.2019

Alexis Potschke : enseigner dans la joie, une profession de foi

L’école, quelle aventure ! Un livre formidable sur le bonheur d’enseigner.

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Dans ce premier livre paru en avril 2019 aux éditions du SeuilAlexis Potschke, jeune professeur qui enseigne le français dans un collège de grande banlieue parisienne, porte un regard sensible et salutaire sur des élèves dits difficiles et souvent trop vite jugés, en rappelant qu’ils ne sont pas qu’élèves mais aussi des enfants – dont la langue maternelle n’est souvent pas le français, des enfants dont le comportement dans l’enceinte du collège (vu par les yeux attentifs et bienveillants de l’auteur) force souvent le respect face aux fossés du langage et des cultures, face aux a priori des pères envers l’éducation des filles, etc. En les regardant vraiment, l’auteur change le regard sur les enfants, au-delà d’une image monolithique et déplorable des élèves « de banlieue » si facilement véhiculée par les média.

J’aime flâner au collège lorsque je n’ai pas cours : boire un café en salle des professeurs où les copies s’accumulent, passer au CDI voir ce qu’il s’y trame, aller m’asseoir dans le bureau de la CPE pour y voir défiler les élèves en retard, les élèves exclus, et le ballet des surveillants qui collectent les billets d’absence. Depuis le bureau de la CPE, on peut, collé aux larges fenêtres, regarder les élèves qui, dans la cour, ne font rien mais avec beaucoup de sérieux, comme si ne rien faire était très important – ça l’est probablement. 

Là où Mathilde Levesque (LOL est aussi un palindrome) témoignait de la répartie de ses élèves de manière savoureuse et poignante, Rappeler les enfants compose, en un enchaînement vif de courts chapitres, une mosaïque de moments de vie à l’école et surtout de portraits d’enfants attachants ou compliqués, des trajectoires parfois douloureuses voire tragiques, comprises ou juste entrevues par leur professeur. Majda l’italo-algérienne qui débarque à l’école à 11 ans comme sur une autre planète, car elle ne parle pas un mot de français, Pierre-Alexandre le colosse désespéré quand il fait usage de sa force, Sidi l’hyperactif qui, quand il explose, ressemble à un enfant ivre, Salomé qui secoue la masse noire de ses cheveux en même temps que les grandes questions qui l’agitent, la toute-petite Elsa avec sa voix-pâte d’amande et son espèce de rage poétique sur la scène du théâtre, ces portraits révèlent le génie des enfants, mais aussi les maltraitances ou croyances néfastes qui leur pèsent tant, comme Dounia qui voudrait qu’on lui crie dessus pour qu’elle comprenne le cours.

Davantage encore qu’une volonté, on perçoit dans le livre d’Alexis Potschke la nécessité de témoigner du parcours de ces enfants et du désarroi et des joies de l’enseignant. Avec ses courts chapitres, au fil de la répétition des cours, des instantanés des élèves qui passent et grandissent, de la succession vite installée des rentrées et des mois de juin où peu à peu la classe s’effiloche, Rappeler les enfants impressionne aussi par sa justesse à saisir le passage du temps et la mélancolie ou l’émotion du professeur lorsque, chaque année, l’année scolaire se termine.

Les classes se sont vidées ; Mélanie est partie en vacances, Dersim fait croire qu’il l’est lui aussi même si l’on croise encore sa petite sœur devant la gare ; et Charles, c’est à peu près certain, ne viendra plus lorsque Salomé à son tour s’en ira. 

Tout cela est arrivé sans que l’on s’en rende compte. Les élèves semblent s’ébrouer aussi : la fin d’année les surprend comme les phares des voitures dans la nuit surprennent les animaux. Un jour il devient évident que le lendemain ne sera pas de la même teneur.

Les professeurs errent dans les couloirs ; des piles de manuels se sont accumulées dans les salles ; des oasis de présence subsistent mais le collège s’est habillé trop grand. Il ressemble à une ville à l’approche d’une armée ; l’orage gronde et tout le monde vole bas.

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Au-delà des instantanés de l’école, ce livre témoigne du chemin d’un professeur qui cherche et trouve pour chaque élève (ou presque) des manières de se parler, de se faire comprendre et donc de faire apprendre, en donnant l’envie de lire, y compris aux réfractaires, en réussissant à construire une relation authentique. Il témoigne d’une très belle manière de la réalité d’une école qui fait grandir le professeur.

Nous aurons la joie d’accueillir Alexis Potschke à la librairie Charybde (81 rue du Charolais, 75012 Paris) mercredi 22 mai à partir de 19h30 pour évoquer ce premier récit d’une très grande richesse sur le bonheur d’enseigner.

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Alexis Potshcke - Rappeler les enfants -  éditions du Seuil,
Charybde7, le 20/05/19

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- 19.05.2019

Avignon, en gravité zéro avec la lévitation

Sans gravité, au Ardenome d’ Avignon, réunit des œuvres qui défient la gravité et captent l’insaisissable pour mieux dire le monde. Avec la lévitation comme fil rouge, Deverchère, Edith Dekyndt, Etienne Rey et Mathilde Lavenne proposent un nouveau rapport au monde et à l’acte créatif, où s’entremêlent réel, virtuel et imaginaire.

Edith Dekyndt- Ground Countrol - 2008

Edith Dekyndt- Ground Countrol - 2008

Sans gravité rassemble des installations et vidéos d’Etienne Rey, Mathilde Lavenne, Hugo Deverchère et Edith Dekyndt, autour du thème de la lévitation. Conçue par le fonds de dotation EDIS, dédié à l’émergence, la production et la présentation au plus grand nombre de programmes innovants et exigeants, elle s’inscrit dans le cadre de la biennale des imaginaires numériques « Chroniques ». Celle-ci, consacrée au lien entre création contemporaine et nouvelles technologies, se déploie en un parcours régional dont l’Ardenome d’Avignon est la seconde étape.

Mathilde Lavenne  -  Topics  - 2018

Mathilde Lavenne - Topics - 2018

A travers le prisme de la lévitation, l’exposition incite les visiteurs à scruter notre environnement et modifier notre façon d’appréhender les choses pour apercevoir ce qui nous était invisible. Les créations relèvent de divers médiums et esthétiques, mais ont toutes en commun de questionner notre regard et de générer des expériences visuelles inédites qui mêlent réel, virtuel et imaginaire.

Que ce soit à travers la vidéo 3D Tropics qui nous entraîne dans une expédition archéologique ou à travers l’installation sonore et numérique Artefact #o / Digital Necrophony, Mathilde Lavenne ravive des fantômes au gré d’une remontée dans l’histoire et dans le temps. L’installation Horizon faille d’Etienne Rey, spécialement réalisée pour l’exposition, témoigne de l’équilibre complexe qui existe entre la terre, la mer et le ciel, à partir de fragments de nature que l’artiste a collectés en Camargue et dont il a étudié les transformations et les glissements. Cette œuvre, dans laquelle le paysage et son immatérielle ligne d’horizon constituent un motif central, défie la gravité.

Derrière un abord minimaliste, les œuvres d’Edith Dekyndt telles que l’installation Ground Control et la vidéo Provisory object 05 donnent à voir ce qui est d’habitude impalpable : les phénomènes éphémères, l’air, l’occupation de l’espace et les déplacements en son sein… Enfin, l’installation Delusion d’Hugo Deverchère, tel un petit laboratoire, tente de capter l’insaisissable en recréant à échelle réduite un phénomène naturel fugace : une tornade.

Quand le quotidien vous oblige à ne regarder que devant vous, ce qui risque de vous arriver, prendre le temps de regarder et percevoir autrement, est un bonheur, une expérience sensorielle à renouveler pour oublier le décervelage ambiant… 

Maurice Gramsci le 20/05/19

Sans gravité -> 21/06/19
Expo Collective avec Etienne Rey, Mathilde Lavenne, Hugo Deverchère et Edith Dekyndt
Ardenome 2, rue du rempart Saint-Lazare 84000 Avignon

Etienne Rey  -  Horizon Faille  - 2019

Etienne Rey - Horizon Faille - 2019

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- 17.05.2019

De la disparition de la papeterie Arjowiggins, de la mort d’un savoir-faire exceptionnel et d’un village

Arjowiggins

Arjowiggins

 C'est l'histoire d'une papeterie et d'une cathédrale.  Avec une photo. Chacun pleure ce qu'il perd. On ne conserve que le chagrin. Pour Notre-Dame, on a les plans, c'est dur à avaler, pour des hommes, de se faire battre par le feu. Mais on s'en remet. Ce dont je ne me remets pas c'est de l'ambiance, de la "sous-jacence" qui disparaît, le terreau humain, la déliquescence de l'espérance, de la bienveillance, du plaisir de la conversation, de la douceur de parler avec un ami, de la gentillesse, de la solidarité désintéressée. Un pays qui a la diarrhée, qui se gratte, qui a la fièvre, qui fuit dans l'urgence, qui crache, une nation frileuse, furieuse, rageuse, envieuse, capricieuse, oublieuse, une classe dirigeante asthmatique-professionnelle, d'une classe ouvrière niée ou désœuvrée, des riches qui vous font payer si vous leur demandez quelle heure il est, une présence démentielle du discours partout, en politique, en art, en société. Un effritement de la bonté. Une inflation de gens intelligents qui veulent sauver le monde, plus ça rate, plus ça parle. Une opposition de charognards, opportuniste, qui ne songe qu'au pouvoir pour elle-même. Des donneurs de leçons à chaque coin de rue, une capacité de réagir à tout ce dont « on » parle et qu'on prend pour la réalité.

Je vous écris d'un pays lointain. Je vais vous parler de la chose qui devrait être un scandale. Rien que de réfléchir à pourquoi c'est invisible peut occuper vos nuits (debout ou couchés). Je ne pense qu'à ça, je ne parle que de ça, je suis en deuil de notre usine, de nos villages, de nos traditions. Nous allons devenir quoi ? Une réserve d'indiens, subventions, alcool, assistance ? Notre totem à nous, depuis deux siècles, c'est le papier. Nous sommes du groupe « papier ». On ne prétend pas savoir faire autre chose. Et, à tort peut-être, on n'est pas très "politisés". Nous ne sommes pas du groupe « imprimeurs », qui a formé tant d'émancipateurs de la classe ouvrière. Nous sommes des villageois de la campagne, même si nous savons faire le plus beau papier glacé, nous sommes encore un peu du Moyen-Âge pour ce monde qui va de l'avant. Nous sommes papetiers comme d'autres étaient mineurs, sidérurgistes.

Dans un village, chacun a ses idées, ne les impose pas, ne va pas passer sa vie à se bouffer le nez avec son voisin. Ici, vivre ensemble, c'est une obligation réciproque. C'est ça aussi, un village. Pas taiseux, discrets. Et travailleurs, pour « faire suivre des études aux enfants ». Je dis « nous », c'est une histoire de familles. Je veux parler pour eux, leur rendre hommage. Mes grands-parents, mon père, mes sœurs, beaux-frères, oncles, tantes. Les ouvriers disent notre usine, ils savent bien que quand ils vont « au chagrin », c'est pour les actionnaires, ils espèrent seulement qu'ils ne vont pas couler la boite et se barrer avec l'argent. Malheureusement c'est ce qu'ils ont fait. Une très vieille usine de 1824 ! Une très belle usine, très moderne, papier couché 100% recyclé, 580 emplois directs supprimés, plus de deux milles emplois de sous-traitance et combien d'emplois indirects. Liquidation judiciaire le 29 mars 2019. Bessé-sur-Braye, notre village. Plus de travail, plus d'argent. Abandonner les ancêtres, les tombes. Les maisons ne valent plus rien. Rien. Pas de travail à la ronde, à moins de 50 km. Notre usine à nous, c'est la papeterie. Elle demeure en vie et pourtant elle est morte, les actionnaires se sont envolés vers d'autres Eldorado. Les capitaux migrent plus vite que les oiseaux.

Ceci vaut bien une messe. Si j'étais magicien, si je pouvais faire un vœu, je voudrais retourner en arrière, je voudrais revenir à Paris, écouter chanter Jessye Norman dans la cathédrale Notre-Dame, à Paris, ce Noël 1991. Ce soir-là, elle chantait accompagnée de la maîtrise de Radio France. Ce soir-là, parmi les jeunes chanteuses, il y avait la petite-fille d'un ouvrier papetier de cette usine. On peut voir sa maison, en bas à droite sur la photo. Il habitait si près de l'usine que c'est lui que les patrons avaient désignés pour s'occuper des chevaux de trait chargés de tirer les wagons de kaolin depuis la gare. Depuis son embauche en 1957, le samedi et le dimanche, il reprenait son ancien métier, ouvrier agricole, palefrenier, il allait les nourrir. Il faut aimer les bêtes, on apprenait ça dans le temps. Dans cette maison, maintenant enserrée à l'intérieur d'une usine qui s'est agrandie, vit encore sa fille, la tante de cette jeune fille. Elle est née là, et depuis 39 ans est salariée de la papeterie. Hier, elle a reçu sa lettre de licenciement.

Sur son CV de demandeuse d'emploi, il n'y aura qu'une seule ligne: Arjowiggins. Aujourd'hui, les charognards candidats aux européennes viennent se montrer aux portes de l'usine. Démagogues, impuissants, inefficaces, vendeurs de mauvaise soupe. Demain, c'est TF1 qui vient. Pour enterrer l'affaire et « faire pleurer sur notre sort », dit-elle. Ce Noël 1991, elle était assise dans un coin de la cathédrale Notre-Dame de Paris, pour le concert, invitée par sa nièce. Il y a peu, elle a retrouvé le badge « Jessye Norman » qu'elle avait conservé et qui lui avait permis d'entrer dans Notre-Dame.

Aujourd'hui, je l'ai appelée et elle m'a rappelé ce souvenir. Aujourd'hui, pour la première fois, elle n'était pas au travail, elle était dans sa maison, enserrée dans les bâtiments de l'usine. Dans le temps, les patrons se faisaient construire une belle villa d'habitation dans l'usine. Maintenant ce sont nos sœurs déshéritées qui garderont les ruines. Sauver Notre-Dame de Paris, c'est fait. Maintenant il faut sauver la papeterie de Bessé-sur-Braye, les oiseaux, les anges, et des trois vertus, la plus chère, l'espérance. Je voudrais pouvoir m'asseoir dans Notre-Dame ou ailleurs (nous nous sommes accommodés pendant trente ans de la voûte de béton d'un garage, au Théâtre du Radeau), regarder briller les lustres, écouter le chœur chanter ou la voix du poète, fermer les yeux et sentir qu'il y a une autre vie, qui n'est ni un au-delà ni un plus tard, ni un ailleurs ni un demain, il y a une autre vie, mais elle est dans cette vie, et nous souffrons quand nous perdons le chemin qui y mène. Je dis « nous ». Dire « je » est désespérant.

Jean Rochereau 


Dernières nouvelles d’Arjowiggins : le 15 mai 2019, le groupe papetier Sequana, maison-mère d'Arjowiggins et Antalis, annonce sa mise en liquidation judiciaire. L’entreprise invoque notamment les conséquences du litige qui l’opposait à British American Tobacco à propos du versement de dividendes. Lire l’article de L’Usine nouvelle : Dans la foulée d'Arjowiggins, le groupe papetier Sequana en liquidation judiciaire

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- 17.05.2019

Patrimoines déchaînés, par Léonora Miano

Leonora Miano

Leonora Miano

"Nous sommes assis sur les épaules de géants, et c’est dans cette posture que nous pénétrons en ce monde. Nous ne pouvons donc que prendre de la hauteur pour parler, pour transmettre l’histoire d’une tragédie qui fut avant tout une défaite de et pour l’humanité. Nous sommes assis sur les épaules de géants, sur leur puissance de vie, sur leur capacité à refuser de se laisser ensevelir par les ténèbres. Parce qu’il en est ainsi, nous ne tremblons pas pour affirmer que ceux qui nous portent, ceux dont le vécu doit éclairer le nôtre, sont les ancêtres de tous, et qu’à ce titre, leur place dans le souvenir et dans le devenir de la nation est incontestable. Non seulement est-elle inaccessible à toute répudiation, mais elle est, comme d’autres, centrale pour dire à nous-mêmes et au monde ce que nous sommes".

Tels sont les mots qui me vinrent hier, alors que je quittais les lieux. C’est ainsi que l’on parlerait, en France, du sujet qui nous a occupés au cours de ces deux jours, et de la mission de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. C’est ainsi que l’on dirait les choses si, conformément à la vision que le pays se donne de lui-même, il était enclin à privilégier les valeurs et à congédier l’identification au phénotype. Il n’y aurait alors aucune crispation pour se tenir du côté de ceux qui ne sont pas à mes yeux des victimes, si ce terme doit suggérer l’existence d’une ontologie victimaire, que ce peut être là une définition valable de soi, du groupe auquel on appartient (et s’il n’y a pas d’ontologie victimaire, il n’y en a pas non plus pour les bourreaux, je ne conçois pas que l’on enferme les êtres dans ces catégories).

Si l’identification visait les valeurs plutôt que l’apparence des personnes, il n’y aurait pas l’ombre d’un doute sur la nécessité d’inscrire dans la conscience de tous, à la fois l’histoire de la violence et celle des ressources multiples qui lui furent opposées. Il n’y aurait pas la moindre difficulté à reconnaître la plus puissante incarnation des idéaux de la France dans le visage des personnes mises en esclavage. En effet, toute leur trajectoire illustre la quête pour la liberté, l’égalité, la fraternité. 

A travers le plus insignifiant des actes qu’ils posèrent, par le fait même qu’ils survécurent là où ils n’étaient sensés que servir et périr, les Subsahariens déportés et confrontés à l’esclavage déjouèrent le projet réificateur que l’on avait eu pour eux. Non seulement eurent-ils la force de survivre (j’entends par là de vivre au-dessus, de vivre au-delà de la condition qui leur était faite), mais ils enfantèrent des peuples inconnus, offrirent au monde des cultures inattendues, des arts de vivre originaux, une ineffable beauté.

Lorsqu’ils s’évadèrent des plantations pour inventer un autre modèle de société, en reprenant leur liberté, en affirmant leur dignité, c’était aussi celle de l’autre qu’ils sauvegardaient. Lorsque, demeurés sur les plantations, ils mirent en œuvre des stratégies de résistance culturelles et spirituelles, c’était encore l’humanité de tous qu’ils préservaient.

D’où vient alors qu’il soit si difficile de les évoquer, de leur rendre hommage, de revendiquer leur expérience comme légitime à nous inspirer ? La réponse à cette question est simple. Le problème, c’est la race. La fiction raciale à laquelle on prétend ne pas accorder crédit, et que tous ont pourtant intériorisée. La notion de race dans laquelle nous sommes tous incarcérés et qui fait qu’on ne voie que des Blancs d’un côté, des Noirs de l’autre, et qu’il ne soit possible de prendre position qu’en tant que l’un ou l’autre. Il se passera du temps avant que nous en soyons libérés, tout particulièrement en ce qui concerne l’histoire de la Déportation des Subsahariens et de l’esclavage colonial, la racialisation étant en partie ce qui la singularise.

Pourtant, lorsque nous avons à transmettre, en 2019, une histoire dont nous savons qu’elle n’opposa pas d’un côté une race de gens par essence programmés pour torturer et de l’autre, un groupe humain destiné à subir, il importe de se soustraire de la fiction raciale. Marronner hors de la race et restituer aux humains leur visage. C’est seulement en procédant ainsi que, dans un pays au territoire éclaté – cet archipel français –, un pays aux cultures multiples – la France n’étant pas tout entière blanche, européenne et occidentale – que l’on pourra élaborer des pratiques discursives plus justes, afin de faire connaître aux jeunes un pan de leur histoire. 

Il est impensable que des adolescents, confrontés à l’histoire de l’esclavage, doivent endosser pour les uns la culpabilité, pour les autres la déchéance. Il revient donc à ceux qui transmettent de modifier la perception erronée qu’ils ont d’eux-mêmes, de n’être plus les premiers à investir la race de significations qu’elle ne peut porter. Puisqu’elle ne signifie pas, qu’elle ne peut signifier, si nous sommes humains et que rien d’humain ne nous est étranger : ni le crime, ni l’abjection ; ni la noblesse, ni la volonté d’élévation.

Lorsque l’on veut transmettre une telle histoire en 2019, il convient d’étreindre chacun. De savoir, très précisément, quelle part de nous représentent l’un et l’autre. C’est parce que l’on souhaite à toute force abolir le lien avec l’une des deux parties que l’on se trouve vite acculé à l’impuissance. Je ne prétends pas que l’on puisse, à l’heure actuelle, procéder dans tous les domaines comme si la race n’avait pas été inventée, comme si les siècles n’en avaient pas consolidé les effets, comme si l’obligation n’était pas faite, à certains moments, de se déterminer par rapport à elle.

Je veux dire la chose suivante : ceux qui exposent, qui transmettent, dans un contexte comme celui de la France au XXIème siècle, doivent s’affranchir de ce qu’ils croient être leur appartenance raciale pour privilégier les valeurs qu’ils prétendent défendre et parfois incarner. Surtout lorsqu’ils appartiennent au groupe ethnique majoritaire et que ce sont eux que l’on trouve à la tête des institutions concernées. Il leur faut ériger un nouvel espace relationnel, un lieu dans lequel nul n’aura à pénétrer la tête basse. Il leur faut accueillir, parmi le personnel des établissements dont ils ont la charge, des sensibilités différentes, des profils divers, afin de se garder de la sclérose que promet l’entre-soi. Si ces personnes n’ont pas passé les concours, ne détiennent pas les titres requis, eh bien, il convient de les former en interne.

C’est ainsi que l’on pourra déterminer le langage adéquat, poser les actes justes, dire l’histoire dans son intégralité sans être habité par le souci inconscient et néanmoins enraciné, de se dédouaner de crimes dont nul ne réclame l’expiation. Bien sûr, cela amène à reconfigurer des notions comme celles de grandeur et d’héroïsme, par exemple. L’époque requiert cette appréhension nouvelle. Si nous sommes assis sur les épaules de géants, si nous le savons aujourd’hui quand ils furent longtemps perçus comme la lie de la société, c’est aussi que, dans le monde que nous souhaitons désormais avoir en partage, il ne saurait plus être question que les honneurs reviennent uniquement aux conquérants, aux bâtisseurs d’empires, à tous ceux – ils existent sur tous les continents – dont la gloire s’érigea sur des empilements de cadavres. 

Il est évident qu’une telle vision des choses n’est pas à même de de permettre que soit établie une société inclusive, une société dans laquelle chacun pourrait se reconnaître et qu’il voudrait faire prospérer. Disons-le d’un mot : ceux des Français qui ne sont pas des Occidentaux, qui ne le deviendront pas, et qui sont issus de la violence infligée à leurs aïeux, ne glorifieront pas volontiers les conquérants, les spoliateurs.

Dans la tâche exigeante qui les attend, les institutions concernées trouveront toujours le meilleur appui auprès des artistes. Ceux-ci savent qu’il est ici question d’humanité, que nous sommes faits de l’un et de l’autre, que l’on ne sauvera pas l’un en condamnant l’autre. Il ne s’agit pas de cajoler l’ego des uns ou des autres, mais d’apprendre de cette nuit qui, habitant le cœur humain, façonne les crimes contre l’humanité et provoque l’avènement de tout ce qui la fera refluer : l’amour, la solidarité, la résistance, la créativité, l’espérance… C’est toujours l’ombre qui enfante la lumière ou, au moins, qui la révèle.

Pourquoi transmettre ceci et pourquoi s’impliquer ? La Déportation transatlantique des Subsahariens, leur déplacement contraint via l’Océan indien, sont un point nodal des conquêtes européennes qui, à partir du XVème siècle, battirent leur plein pour redessiner le monde, ses géographies physiques et intimes, ses infrastructures identitaires et psychologiques, les modalités relationnelles entre les peuples, imposer la soumission de l’être à l’avoir. La richesse produite par l’esclavage ne déserta pas l’économie française qu’elle irrigua, tant et si bien qu’il est impossible de prétendre n’en avoir pas profité, en aucune façon hérité. Les denrées coloniales que sont le café, le thé, le chocolat, le sucre, inscrivent le premier geste du matin dans la mémoire de cette histoire dont on entend se détacher. Nous habitons un monde créé par cette histoire, et si nous espérons le transformer pour le meilleur, il faut lire et dire l’histoire.

Comment procéder ? Outre qu’il faille se départir des lunettes de la race pour monter en humanité et s’identifier aux valeurs qu’incarnent les êtres plus qu’à la couleur de leur peau, il importe d’élaborer un langage neuf. Une manière de dire qui valorise ceux qui s’opposèrent à l’ombre, ceux qui firent refluer la nuit. Un crime contre l’humanité, cela se raconte à partir du point de vue de ceux à qui la violence fut infligée au premier chef - car elle le fut à tous, en fin de compte -, à partir des luttes de ceux qui se dressèrent contre, et qui eurent tous les visages. Cela se dit aussi en révélant que le combat ne fut pas toujours spectaculaire, qu’il s’inscrivit dans le quotidien, dans l’audace d’aimer ceux qui pouvaient vous être arrachés, dans les musiques, les danses, la spiritualité, les arts picturaux. Cela se dit avec les vivants qui sont dépositaires des cultures jaillies du gouffre, pour parler, non pas uniquement du passé, mais de l’avenir qu’il faut écrire ensemble.

Nous sommes assis sur les épaules de géants, et c’est dans cette posture que nous pénétrons en ce monde, et c’est depuis cette hauteur que nous regardons l’histoire. Parce qu’il en est ainsi, nous ne tremblons pas pour affirmer qu’il est entré de l’Afrique en abondance dans l’histoire de France, que cela a créé quelque chose d’ineffaçable, que les humains qui ne se laissèrent pas réduire à l’esclavage sont les ancêtres de tous ceux qui se disent membres de la nation française, qu’il n’y aura pas d’art particulier d’être français hors de la capacité à les reconnaître, à les célébrer, à les étreindre avec amour et respect.

Léonora Miano, Musée d’Orsay, colloque à propos de l'histoire de la Déportation transatlantique et de l'esclavage colonial. Le 07 05 2019.

Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Après avoir consacré une trilogie à l’Afrique avec L’intérieur de la nuit (Plon, 2005), Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006), et enfin Les Aubes écarlates (2009), elle a publié en 2008 Tels des astres éteints, son premier roman sur la communauté afropéenne. En novembre 2013, elle a remporté le Prix Femina pour La Saison de l'ombre qui raconte le début de la traite des Noirs. En 2017, elle a dirigé un ouvrage collectif sur l’expérience des noirs de sexe masculin dans la France de notre temps : Marianne et le garçon noir.

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- 17.05.2019

« Blackface » : le théâtre de la question raciale, par Éric Fassin

Provoquer l’annulation d’un spectacle, fût-il sexiste, homophobe ou raciste, finit toujours par se retourner contre les minorités. Boycotter est parfois de bonne politique, interdire jamais. La preuve : la mauvaise querelle de la censure autour du blackface ou « déguisement racial » fait écran aux justes questions que soulèvent la représentation des minorités au théâtre et leur sous-représentation.

Tout se passe en effet comme s’il fallait choisir entre liberté de création et engagement antiraciste. Finissons-en avec cette fausse alternative. La politique n’est pas extérieure à l’esthétique ; le nier est coûteux politiquement, mais aussi esthétiquement. Songeons à Kanata, pièce de Robert Lepage invitée par le Théâtre du Soleil : monter un spectacle sur l’exclusion des populations autochtones dans la société canadienne, mais refuser de les entendre lorsqu’elles interpellent sur leur absence au théâtre, expose un grand metteur en scène à produire une œuvre dénuée d’intérêt. Le monde de la culture, s’il réclame une autonomie radicale pour faire abstraction des enjeux politiques de la création, risque de payer d’insignifiance cette liberté.

Que penser de la controverse sur Les Suppliantes d’Eschyle, dont la représentation, boycottée par le CRAN, a été empêchée à la Sorbonne par une autre action militante contre le blackface ? Cette tragédie grecque de l’hospitalité résonne avec la tragédie des exilés qui traversent aujourd’hui la Méditerranée. Quant au metteur en scène, il n’est pas suspect de racisme. Où est donc le problème ? Lisons la réponse de Philippe Brunet : sa compagnie « assume et revendique la liberté d’user d’un tel maquillage qui ne vise nullement à caricaturer ni à dénigrer, tout comme celle de distribuer ou de ne pas distribuer des non-Noirs dans les rôles des Égyptiens. » C’est faire le rapprochement entre le maquillage et la couleur des interprètes, quitte à récuser tout lien entre la représentation et l’incarnation ; mais l’accusation de blackface est écartée au nom de l’intention artistique. La signification du spectacle appartiendrait au seul metteur en scène, fidèle traducteur de l’auteur. Ni l’un ni l’autre n’étant raciste, « brunir » les comédiennes ne pourrait l’être.

Pourtant, cette conception de l’autorité créatrice qui fixe le sens de l’œuvre n’a-t-elle pas été remise en cause par la théorie littéraire depuis cinquante ans ? En 1968, Roland Barthes s’attaque à la critique qui « se donne pour tâche importante de découvrir l’Auteur (ou ses hypostases : la société, l’histoire, la psyché, la liberté) sous l’œuvre » ; il lui oppose l’écriture. Et de conclure : « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur. » L’année suivante, Michel Foucault prolongera cette analyse de la « fonction-auteur », qui « est la figure idéologique par laquelle on conjure la prolifération du sens. »

Pour trancher les conflits d’interprétation, on revient aujourd’hui à l’autorité du metteur en scène, relais de l’auteur. Pourquoi ce retour porte-t-il sur la question raciale ? C’est en réaction à l’évolution de nos conceptions du racisme et de l’antiracisme. Dans les années 1980, la montée du Front national pouvait s’interpréter selon une définition idéologique du racisme. Mais à partir des années 1990, la prise de conscience des discriminations systémiques amène à penser un racisme structurel. Il n’est plus possible de réduire le racisme à la seule intention ; à partir de ses conséquences, on appréhende le racisme en effet.

Dès lors, la question n’est plus uniquement de savoir si tel ou telle, au fond, est raciste ; on considère les choses du point de vue des personnes dites « racisées », car assignées à leur couleur ou leur origine par des logiques de racialisation qui dépassent les intentions et idéologies, bonnes ou mauvaises. Pour combattre les violences de genre, on a fini par l’accepter, mieux vaut se placer dans la perspective des victimes. On commence à le comprendre, il en va de même du racisme : l’intention n’est pas tout.

Le monde de l’art n’est pas épargné : si nul ou presque n’y est raciste, alors que tout le monde ou presque y est blanc, ne faut-il pas se poser, avec les personnes qui en sont exclues, la question du racisme en effet ? La controverse autour d’Exhibit B l’a révélé en 2014. Cette installation en forme de zoo humain revendiquait un propos antiraciste ; des activistes la jugeaient pourtant raciste. Or, comme beaucoup étaient noirs, le monde du spectacle ne voyait que leur couleur, oubliant au passage leur appartenance fréquente aux métiers de la culture. Les taxer d’inculture, c’était redoubler un déni de reconnaissance…

Pourquoi les différends raciaux actuels se jouent-ils si souvent au théâtre ? C’est qu’il en va de la scène comme de la race : tout passe d’abord par les corps. Encore faut-il distinguer : il y a les corps absents de l’auteur et du metteur en scène, et les corps présents des comédiens et du public. Le paradoxe de la polémique actuelle, c’est que l’autorité des premiers prétend évacuer la réalité des seconds : qu’importe la couleur des interprètes, ou celle des spectateurs, seule compterait l’intention créatrice ! La culture cultivée échapperait ainsi à la racialisation de la société – voire : elle serait le moyen, pour la figure auctoriale, de s’y soustraire.

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Le théâtre est-il condamné à cet aveuglement volontaire, envers de sa liberté artistique ? Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1959, à la veille des indépendances africaines, Roger Blin crée à Paris Les Nègres de Jean Genet. Cette « clownerie » donne à voir des personnages noirs qui jouent et rejouent un spectacle racial : le meurtre de la femme blanche, et le procès des Noirs par un tribunal blanc. Si « chaque acteur en sera un Noir masqué », la couleur du public est également posée d’emblée : « Vous êtes blancs. Et spectateurs. Ce soir, nous jouerons pour vous. »

Genet s’explique en exergue : « Un soir un comédien me demanda d’écrire une pièce qui serait jouée par des Noirs. » Or la « non-mixité » redouble : « cette pièce, je le répète, écrite par un Blanc, est destinée à un public de Blancs. Mais si, par improbable, elle était jouée un soir devant un public de Noirs, il faudrait qu’à chaque représentation un Blanc fût invité ». La « ligne de couleur » traverse les protagonistes : l’auteur et le metteur en scène, comme les interprètes et le public. Il ne suffit donc pas de plaider la bonne volonté antiraciste pour s’en affranchir : « que je le veuille ou non », expliquera la préface de Genet, « j’appartiens à la communauté blanche. » Cette lucidité est la condition d’un dispositif scénique en noir et blanc, esthétique explicitement politique où la couleur est pensée, plutôt que déniée. Art incarné, le théâtre ne saurait se dérober à la question raciale.

Éric Fassin
Éric Fassin est professeur à l'université Paris-8 (Vincennes - Saint-Denis), département de science politique et département d'études de genre, et chercheur au Laboratoire d'études de genre et de sexualité (LEGS, CNRS - Paris 8 - Paris Ouest). Son blog : Identités politiques, intervient sur l’actualité à partir de ses recherches.

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