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12.01.2021 à 13:22

«Make America Great Again» a toujours signifié «Make America White Again»

L'Autre Quotidien
La peur et la haine des Blancs envers les Noirs ont atteint un point d’ébullition cette année, alors que la grande vague de mobilisation de Black Lives Matter contre les meurtres de Noirs par la police et le racisme systématique et institutionnalisé a explosé. Les racistes blancs ne pouvaient pas supporter de voir des milliers de Noirs, rejoints par de jeunes Blancs, prendre le contrôle des rues, se mobiliser contre le racisme blanc. Ils ont fortement soutenu la direction de Trump dans les violentes attaques contre BLM par les forces armées et la police dans tout le pays.
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Phoenix, Arizona

Phoenix, Arizona

La peur et la haine des Blancs envers les Noirs ont atteint un point d’ébullition cette année, alors que la grande vague de mobilisation de Black Lives Matter contre les meurtres de Noirs par la police et le racisme systématique et institutionnalisé a explosé. Les racistes blancs ne pouvaient pas supporter de voir des milliers de Noirs, rejoints par de jeunes Blancs, prendre le contrôle des rues, se mobiliser contre le racisme blanc. Ils ont fortement soutenu la direction de Trump dans les violentes attaques contre BLM par les forces armées et la police dans tout le pays.

La tentative de coup visant à renverser l’élection suite à des émeutes de masse ainsi que l’invasion du Capitole pour empêcher le Congrès de certifier les résultats du Collège électoral ont été préparées des mois à l’avance. Avant l’élection du 3 novembre 2020, Donald Trump a répété à maintes reprises à ses dizaines de millions d’adeptes qu’il ne serait pas réélu pour cause de fraude électorale massive. Lorsqu’il a perdu l’élection, il a immédiatement refusé de reconnaître sa défaite, affirmant qu’une telle fraude électorale s’était effectivement produite et qu’il avait en fait été réélu.Ses dizaines de millions d’adeptes l’ont cru. Les sondages ont montré que 70% des électeurs républicains le croyaient.

Ce faisant, il menaçait d’utiliser ce soutien massif pour organiser un coup afin de rester au pouvoir. Il a intenté une soixantaine de procès – soutenu par la direction du Parti républicain – pour obtenir des tribunaux qu’ils rejettent les résultats électoraux dans les États clés, ce qui aurait fait de lui le vainqueur. Les républicains ont perdu tous ces procès, car ils n’étaient soutenus que par de vagues affirmations sans aucune preuve matérielle.

Puis le Collège électoral s’est réuni le 14 décembre et a ratifié que Trump avait perdu par 306 voix (des grands électeurs) contre 232. En préparation de cette réunion du 14 décembre, Trump a exhorté ses partisans armés nationalistes blancs, parmi lesquels les fascistes Proud Boys, à venir à Washington.

Des milliers de personnes se rassemblèrent sur le National Mall [parc qui abrite le Lincoln Memorial et le Washington Monument] pour exiger l’annulation de la victoire de Biden. Il y eut une contre-manifestation que la police attaqua avec du spray au poivre et des matraques. Elle arrêta 33 personnes. Les nationalistes blancs ont réussi à en poignarder quatre.

L’agression a eu lieu juste après que des membres des Proud Boys ont déchiré une bannière «Black Lives Matter» de l’une des plus anciennes églises noires de Washington, et l’aient brûlée dans la rue. Trump a désigné les Proud Boys par leur nom et leur a dit de «se retirer» pour le moment, mais de «se tenir prêts» pour la suite.

***

Ce n’est qu’après le vote du 14 décembre que certains dirigeants républicains ont reconnu que c’est Biden, et non Trump, qui a été élu. Trump les a immédiatement dénoncés, y compris le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, autrefois l’une de ses plus fidèles marionnettes. Dès lors, Trump a appelé ses partisans à venir à Washington le 6 janvier pour arrêter le vote de certification du Congrès. «Grosse manifestation à Washington le 6 janvier. Soyez-y! Soyez sauvages!» cria Trump.

La mobilisation de masse proposée a été soutenue par une majorité des deux tiers des républicains à la Chambre des représentants et par certains au Sénat, qui ont déclaré qu’ils voteraient le 6 janvier pour renverser l’élection [donc en faveur des objections], une tentative de «coup d’État légal».

Des dizaines de milliers de partisans nationalistes blancs se sont mobilisés ce matin-là près de la Maison Blanche. Trump s’est adressé à eux. Il a notamment déclaré: «Nous tous ici aujourd’hui ne voulons pas voir notre victoire électorale dérobée par une gauche démocrate audacieuse et radicale – ce qu’ils font – appuyée par des médias diffusant des faits alternatifs. C’est ce qu’ils ont fait et c’est ce qu’ils sont en train de faire.»

«Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne céderons jamais. Cela n’arrivera pas. On ne l’admet pas quand il y a un vol. Notre pays en a assez. Nous n’en supporterons pas plus, et c’est de cela qu’il s’agit […]. Et pour utiliser un terme favori que vous avez tous inventé: nous mettrons fin à ce vol!»

Après une longue harangue attaquant les «fausses nouvelles», les républicains qui ont renoncé à sa tentative de coup, etc., il a donné l’ordre à ses partisans de marcher sur le bâtiment du Capitole et «d’être forts» car c’était la seule façon «de reprendre notre pays».

Peu avant, son avocat personnel discrédité, Rudy Giuliani, avait déclaré à la foule: «Menons un procès par le combat!» au Capitole. Et Trump l’avait félicité.

«Levez-vous et battez-vous!» cria le fils de Trump, Donald Jr., en menaçant les républicains réunis au Congrès qui ne voulaient pas renverser l’élection: «On vient vous chercher et on va s’amuser en le faisant!»

La foule s’est dirigée vers le Capitole. Avec le soutien de milliers de partisans devant le bâtiment, quelques centaines, peut-être un millier, de voyous ont poussé sur les barrières de la police du Capitole jusqu’à ce que la police les laisse envahir les marches du Capitole et certains se sont déployés jusqu’à envahir les salles et les bureaux du Congrès.

***

Le monde a vu à la télévision que de nombreux membres du Congrès ont dû être évacués pour être mis en sécurité tandis que d’autres restaient barricadés dans leurs bureaux. Les bureaux ont été saccagés, les dossiers volés, les meubles brisés. Les drapeaux pro-Trump étaient partout. Un grand drapeau confédéré a été vu. Sur une chemise, on pouvait lire: «Camp d’Auschwitz».

Une vidéo montrait les insurgés criant à un flic de dire à la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, qu’ils venaient la chercher. D’autres ont été vus comme menaçant le vice-président Mike Pence pour ne pas avoir utilisé sa position de président lors de la certification des voix du Congrès, en criant: «Nous voulons Pence!»

Certains flics ont été vus se tapant sur la main avec des manifestants, faire des selfies avec les manifestants et leur indiquer où se trouvaient certains bureaux des membres du Congrès.

Mais il y a eu des attaques contre d’autres policiers et un affrontement armé à la porte de la Chambre. Un policier a été tué par un membre de la foule et une policière qui criait à l’aide a failli être écrasée lors d’une attaque délibérée. Une partisane de Trump a été tuée par balle par la police alors qu’elle les attaquait.

Mais rien n’a été fait pendant des heures pour écarter les insurgés. La maire du District de Columbia [Muriel Bowser] a essayé d’obtenir de l’armée qu’elle laisse intervenir les troupes de la Garde nationale qui étaient en attente, mais cela a été refusé, sur ordre de Trump, selon certains rapports.

***

Le monde est resté bouche bée: le centre de la démocratie américaine, aussi décrépite soit-il, fut occupé pendant des heures, sans que rien ne soit fait pour stopper cela.

Lorsque des troupes ont finalement été amenées, elles ont rassemblé ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Elles les ont poliment escortés dehors, les libérant sans une seule arrestation.

Alors que les insurgés prenaient d’assaut le Capitole des Etats-Unis, des centaines de fervents partisans de Trump ont organisé des rassemblements locaux dans tout le pays. À Los Angeles, une foule pro-Trump a attaqué une femme noire près de l’hôtel de ville. La jeune femme, Berlinda Nibo, rentrait chez elle à pied lorsqu’elle est tombée sur ce rassemblement. Elle a commencé à le filmer sur son téléphone. Selon le site Democracy Now: «Des dizaines de personnes l’ont rapidement encerclée, exigeant de savoir pour qui elle avait voté et lui ont enlevé son masque facial. Elle a ensuite été brutalement attaquée par le groupe de suprémacistes blancs, qui l’a poussée, lui a arraché ses extensions de cheveux et l’a aspergée de gaz poivré dans les yeux. Un homme barbu qui la tenait par derrière [filmé sur son téléphone] a été l’un des nombreux témoins qui sont intervenus pour aider Berlinda Nibo à échapper à cette foule déchaînée.»

***

Après le massacre, en 2015, de huit Afro-Américains membres d’une église noire par un nationaliste blanc à Charleston, en Caroline du Sud, Bree Newsome a escaladé le mât de 30 pieds du Capitole de l’État et a déchiré le drapeau confédéré.

Après le massacre, en 2015, de huit Afro-Américains membres d’une église noire par un nationaliste blanc à Charleston, en Caroline du Sud, Bree Newsome a escaladé le mât de 30 pieds du Capitole de l’État et a déchiré le drapeau confédéré.

Après le retrait des insurgés du Capitole, le Congrès s’est réuni à nouveau. Pourtant, dans la foulée de l’insurrection qu’ils ont contribué à fomenter avec Trump, 139 membres républicains de la Chambre et dix du Sénat ont voté pour l’annulation de l’élection – ont voté pour un coup, même si ce n’est que symboliquement, car ils étaient alors mis en minorité.

Le contraste entre la manière dont cette tentative de coup a été traitée par les flics, l’armée et la Garde nationale et ce que nous avons vu dans les nombreuses attaques des manifestations de Black Lives Matter a été noté par de nombreux commentateurs. Cela n’a certainement pas échappé aux Afro-Américains.

Le lendemain, l’un d’entre eux a été interviewé sur Democracy Now, Bree Newsome, artiste et militante antiraciste. Après le massacre, en 2015, de huit Afro-Américains membres d’une église noire par un nationaliste blanc à Charleston, en Caroline du Sud, Bree Newsome a escaladé le mât de 30 pieds du Capitole de l’État et a déchiré le drapeau confédéré, ce qui a été vu sur la télévision nationale.

Elle a déclaré: «Une des choses que nous avons vues hier [sur les médias sociaux] tout au long de la journée sont des gens, comme moi, qui étaient présents lors de diverses manifestations, principalement des gens de couleur, des Noirs, et qui ont noté la différence évidente dans la façon dont la police a une manière, très militarisée, de faire face à tout type de manifestation contestant le racisme dans la police ou le racisme au sein du gouvernement, une claire différence par rapport à ce que nous avons vu hier. Et je pense que ce n’est qu’un autre de ces moments de l’histoire qui représente un point culminant de tout ce qui l’a précédé. Il met vraiment en lumière tout ce qui est fondamentalement mauvais. Et l’une de ces choses est clairement le maintien de l’ordre.»

On ne peut qu’imaginer comment auraient été traités des manifestants de Black Lives Matter qui auraient pris d’assaut le Capitole, après l’avoir annoncé depuis plus d’un mois. Ils auraient été accueillis par des milliers de soldats, des chars et des mitrailleuses.

Concernant les membres du Congrès qui ont continué à voter pour le coup, Bree Newsom a déclaré: «L’une des choses qui m’ont le plus frappée hier – j’étais parmi les personnes qui sont restées jusqu’aux petites heures du matin à regarder comment les choses se passaient au Capitole – était, vous le savez, de voir les membres du Congrès condamner les uns après les autres la foule insurrectionnelle […] Mais ils ne reconnaissaient quasiment pas le fait que les personnes qui ont stimulé l’insurrection, les personnes qui ont incité ces personnes à faire la loi au Capitole, étaient assises dans la salle, et ils continuaient à exprimer leur opposition à l’élection. Donc, vous savez, cette idée que nous allons en quelque sorte juste traverser l’allée et serrer des mains et continuer comme si nous n’avions pas vu ces choses se dérouler comme elles l’ont fait, comme si le principal instigateur à la violence, hier, n’était pas le président des États-Unis est tout simplement irréaliste. Il n’y a aucune chance que cela se produise.»

Bree Newsom a également fait valoir un point essentiel: «La question centrale ici est la suprématie de la race blanche. Et la suprématie blanche a été fondamentale pour la constitution de cette nation. La principale chose que je continue à dire en tant que militante, c’est qu’il s’agit du conflit central. Il est ancré dans nos institutions. Il a été intégré à notre Constitution lors de sa fondation. Et cela continue à être le cas. C’est le conflit interne qui définit la nation. Pour ce qui est des composantes de l’armée, de la police, du gouvernement. Ce sont les élus qui ont initié les événements qui ont conduit à cette émeute.»

À ces prétendus marxistes qui n’ont jamais assimilé ce que Marx et Engels ont écrit sur l’oppression anglaise de l’Irlande et des travailleurs irlandais, ou ce que Lénine, Trotsky – et les premières années de l’Internationale communiste – ont écrit et dit sur l’oppression nationale, eux qui prétendent que la seule contradiction centrale du capitalisme Etats-Unis est celle entre la classe ouvrière et les capitalistes, nous disons que Bree Newsom saisit mieux que vous la réalité, surtout en ce moment brûlant.

***

D’abord l’esclavage des Noirs, puis l’oppression nationale des Noirs à partir de la contre-révolution jusqu’à la guerre civile et à la reconstruction peu après, jusqu’à aujourd’hui, cette histoire a été au centre de la façon dont la classe capitaliste règne sur la classe ouvrière, en divisant les travailleurs blancs et les travailleurs noirs (et par conséquent les autres travailleurs non blancs), empêchant l’unité de la classe ouvrière sans laquelle il ne peut y avoir de contestation de la classe ouvrière à la domination capitaliste.

C’est Lénine qui a été le premier à voir que les Noirs forment une nationalité opprimée aux États-Unis. C’est Trotsky qui a attiré l’attention du premier Socialist Workers Party sur ce point, avec C.L.R. James [1901-1989, auteur, entre autres, de The Black Jacobin. Toussaint L’Ouverture and the San Domingo Revolution en 1938, traduction française par Pierre Naville en 1949], ce qui l’a distingué des autres socialistes.

Comme l’a écrit W.E.B. Dubois (1868-1963) sur la Reconstruction [période succédant à la guerre civile, s’étendant de 1863 à 1877 dans le sud des Etats-Unis] et son renversement, c’est la «ligne de couleur» qui maintient la classe ouvrière divisée. Il a écrit cela en 1934, alors que c’était encore vrai et que cela reste vrai.

Où est Trump?

Cela nous éclaire sur ce qui nous attend en matière de Trump et de trumpisme. Trump a pu puiser dans la peur et la haine des Blancs envers les Afro-Américains, les Latinos, les musulmans et bien d’autres encore, et se présenter comme leur sauveur de force. «Make America Great Again» a toujours signifié «Make America White Again».

La peur et la haine des Blancs envers les Noirs ont atteint un point d’ébullition cette année, alors que la grande vague de mobilisation de Black Lives Matter contre les meurtres de Noirs par la police et le racisme systématique et institutionnalisé a explosé.

Les racistes blancs ne pouvaient pas supporter de voir des milliers de Noirs, rejoints par de jeunes Blancs, prendre le contrôle des rues, se mobiliser contre le racisme blanc. Ils ont fortement soutenu la direction de Trump dans les violentes attaques contre BLM par les forces armées et la police dans tout le pays.

Soixante-quinze millions d’Américains ont voté pour Trump, soit plus de 45% de ceux qui ont voté. Combien d’entre eux sympathisent avec la suprématie blanche de Trump? Soixante millions? «Seulement» cinquante millions?

Trump a réussi à dynamiser ces dizaines de millions et à leur donner une légitimité. Il les a également mobilisés derrière sa position selon laquelle ce qu’il faut: c’est un État autoritaire fort qui défende leurs intérêts ressentis. S’il n’a pas réussi à imposer un coup pour établir un tel régime cette fois-ci, la menace demeure.

Ces dizaines de millions ne vont pas disparaître. Ils ne sont pas du tout démoralisés. Ils restent la base électorale du Parti républicain. Les républicains peuvent se diviser, soit en chassant leurs ennemis par un coup, soit l’inverse. Dans les deux cas, Trump reste le chef charismatique de cette base, au moins pour la période suivante.

Ces dizaines de millions de personnes continueront à se battre et resteront un facteur dans la politique américaine. Les groupes ouvertement fascistes comme les Proud Boys, les Boogaloo, et d’autres groupes de ce type vont se développer. Le mouvement plus large autour de Trump se déplacera plus à droite. Il deviendra très probablement un groupe fasciste naissant qui sera le fer de lance de l’intention de la classe dirigeante d’écarter au moins la poussée noire.

Les démocrates cherchent à y parvenir par la cooptation, en utilisant des promesses démagogiques et une rhétorique pro-Noirs dépourvue de toute action, sous le couvert de la nécessité de faire des compromis avec les républicains pour «faire avancer les choses».

Il n’y aura pas de retour à la situation d’avant-Trump. Pour la prochaine période, le trumpisme est là pour rester, même s’il s’agit d’un mouvement minoritaire de «seulement» quelques dizaines de millions.

Malik Miah et Barry Sheppard
(Texte reçu le 9 janvier 2020; traduction rédaction A l’Encontre)


09.01.2021 à 13:21

Quelques mots sur le 6 janvier, par André Markowicz

L'Autre Quotidien
Une fois le choc passé de cette prise d’assaut du Capitole, qu’est-ce qui me reste ? D’abord, évidemment, les images des assaillants — je veux dire de ces brutes épaisses et fières de l’être, et le déchiffrement des slogans sur les t-shirts et des tatouages... 6MWE, ça veut bien dire « 6 millions, ce n’était pas assez ». Bon, et tous les autres, on les a déjà assez énumérés comme ça. C’est à des gens qui portaient ces t-shirts que Trump a tweeté pendant la manifestation, « We love you. You are very special ». C'est bien à des nazis que le président des USA disait « We love you » ... Bon, il y avait ça (et, ces t-shirts, vous pouvez les acheter en ligne, sans problème, puisque les USA sont le pays de la liberté... « des myriades de gens l’ont fait » nous dit le site).
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Une fois le choc passé de cette prise d’assaut du Capitole, qu’est-ce qui me reste ? D’abord, évidemment, les images des assaillants — je veux dire de ces brutes épaisses et fières de l’être, et le déchiffrement des slogans sur les t-shirts et des tatouages... 6MWE, ça veut bien dire « 6 millions, ce n’était pas assez ». Bon, et tous les autres, on les a déjà assez énumérés comme ça. C’est à des gens qui portaient ces t-shirts que Trump a tweeté pendant la manifestation, « We love you. You are very special ». C'est bien à des nazis que le président des USA disait « We love you » ... Bon, il y avait ça (et, ces t-shirts, vous pouvez les acheter en ligne, sans problème, puisque les USA sont le pays de la liberté... « des myriades de gens l’ont fait » nous dit le site).

Mais Joe Biden l’a fait remarquer lui-même : ces voyous, ces assassins potentiels, qui, si je regarde l’histoire, me font penser aux SA, on les a très simplement laissé rentrer dans le Capitole. Et s’il s’était s’agit de manifestants pour "Black Lives Matter », la réponse aurait été autrement musclée et dévastatrice. On a vu des images autrement hallucinantes encore : ce sont bien des policiers qui canalisaient les assaillants. Est-ce qu’ils les canalisaient pour éviter encore plus de dégâts, ou est-ce que la police de Washington, sur ordre de Trump, laissait faire, ou est-ce qu’elle favorisait ? Il y aura certainement des enquêtes, mais il s’agit bien, visiblement, non pas d’une manifestation, non pas même d’une sédition, mais d’une espèce de tentative de coup d'Etat intérieur, organisé par Trump.

Ensuite, une autre impression monstrueuse, c’est la réaction de Trump à l’indignation générale : ses appels au calme, sa condamnation. Cette espèce d’épouvantable lâcheté d’un homme qui attise la violence pendant des mois et des mois (et, sur son compte FB, le 6 janvier, il y a bien une dizaine d’interventions, toutes pour appeler à la haine — et je n'ai pas twitter) et qui, soudain, comme un enfant qui se rendrait compte qu’il est allé trop loin, fait machine arrière, — et Trump abandonne ses sbires. Oui, l’impression que Trump, en plus de tout, est un lâche.

Que le monde a, pendant quatre ans, été à la merci — de ça. Exactement comme un dessin-animé de Disney, un enfant apprenti sorcier qui, au dernier moment, se met à avoir peur des forces qu’il a mises en branle.... Mais le ravage qu’il a pu faire, dans le monde entier. Et pas que lui. Avons-nous oublié Bush ? Un homme qui a mis le monde a feu et à sang, lui et toute son équipe, et qui, finalement, vieillit et vieillira très tranquillement.

Et pas que ça encore. — Nous verrons bien ce que va (ce que peut) faire Biden. Mais il est évident que si Trump n’est pas jugé (et, pour l’instant, rien n’indique qu’il pourrait l’être), Biden, dès le début, sera marqué du sceau de l’impuissance, comme si ce qui venait d’arriver était une espèce de tache native. Et je n’oublie pas si Trump a été élu, c’est que Barak Obama, que nous portons au pinacle, l’a laissé se développer...

Et puis, nous regardons ce qui se passe à Washington, mais, finalement, ce n’est pas là, ce n’est plus là que les choses se passent.

Il y a, d’un côté, la crise qui vient (je dis qui vient, pas qui est là), le désastre économique, moral, culturel, de la pandémie, lequel s’ajoute aux autres, qui étaient déjà là avant. De l’autre, il y a la Chine, où le virus a pris naissance, et qui, tranquillement, pas à pas, s’impose comme la puissance unique dans le monde. Et nous, en Europe, même si notre président proclame qu’il faut regagner notre indépendance (s’il faut la regagner, c’est que nous ne l’avons plus), nous signons des traités qui ne pourront que favoriser son règne sans partage.

André Markowicz, le 9 janvier 2021


Traducteur passionné des œuvres complètes de Dostoïevski (Actes Sud), Pouchkine et Gogol, poète, André Markowicz nous a autorisés à reproduire dans L'Autre Quotidien quelques-uns de ses fameux posts Facebook (voir sa page), où il s'exprime sur les "affaires du monde" et son travail de traducteur. Nous lui en sommes reconnaissants.




07.01.2021 à 14:25

Impasses du réductionnisme de classe. Par Norman Ajari

L'Autre Quotidien
Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel ont récemment fait paraître dans Le Monde diplomatique un article intitulé « Impasses des politiques identitaires ». Ce texte est un symptôme de l'incompréhension de la race dont font preuve de nombreux chercheurs français. Il est aussi l'exemple de l'impasse stratégique à laquelle cette méconnaissance persistante conduit la gauche.
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Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel ont récemment fait paraître dans Le Monde diplomatique un article intitulé « Impasses des politiques identitaires ». Ce texte est un symptôme de l'incompréhension de la race dont font preuve de nombreux chercheurs français. Il est aussi l'exemple de l'impasse stratégique à laquelle cette méconnaissance persistante conduit la gauche.

 En 1992, la philosophe jamaïcaine Sylvia Wynter faisait paraître une lettre ouverte à ses collègues en sciences humaines et sociales consacré au traitement du sort des hommes noirs pauvres au sein de ces disciplines. Les chômeurs et travailleurs au salaire minimum des centres-villes étatsuniens désertés par classes moyennes parties s’installer dans les banlieues résidentielles ne présentent pas, aux yeux des intellectuels critiques, le même attrait que les prolétaires blancs d’antan. Ils peuvent être objets de commisération au mieux, de crainte au pire, mais ne sauraient être envisagés comme des sujets politiques.

L’élan marxiste qui consistait à lier son destin à celui de la classe exploitée a fait long feu, car le visage des « nouveaux pauvres » n’est pas de nature à susciter l’identification de nos chercheurs. En somme, écrit Wynter, « les intellectuels d’aujourd’hui, alors qu’ils ressentent et expriment de la compassion, se gardent bien de proposer de marier leurs pensées avec cette variété particulière de souffrance humaine[1] ».

Un texte du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel, récemment publié par Le Monde diplomatique, présenté comme extrait d’un ouvrage à paraître, montre la pertinence de ce diagnostic dans le contexte de la France actuelle[2]. J’entends y apporter quelques commentaires car il me semble emblématique de l’incurie et de la désinvolture avec laquelle se mène la recherche sur la question raciale dans ce pays, mais également de la perversité de la stratégie politique à laquelle cette recherche s’articule. Pour le dire en deux mots, il s’agit d’un texte intellectuellement navrant et politiquement hostile aux intérêts des minorités raciales.

La race est le seul objet d’étude où tout chercheur qui a obtenu ses galons en travaillant sur autre chose peut s’aventurer comme en terrain conquis et revendiquer une parole à valeur oraculaire. En outre, c’est le seul domaine où le dédain de l’objet d’étude est non seulement largement admis, mais où il est encore encouragé comme s’il était la garantie d’une probité intellectuelle supérieure.

La thèse du texte des deux chercheurs se résume en deux points. Le premier relève de l’analyse scientifique et le second de la synthèse stratégique :

1. La revendication d’une appartenance raciale est aujourd’hui le lieu d’un « enfermement identitaire ».

2. Afin d’en sortir, nous avons besoin d’une politique centrée sur les « classes populaires » et attentive à « la question essentielle des alliances politiques à nouer dans le camp des forces progressistes ».

Théorie

Qu’en est-il d’abord du constat d’un « enfermement identitaire » ? Il ne peut découler d’une conception sommaire de la question raciale. Et en effet, suivant un biais extrêmement commun dans les discussions publiques à ce propos, Beaud et Noiriel n’envisagent a priori l’appartenance raciale que comme une altération de l’appartenance de classe. Dans le contexte français, la notion de la race la plus souvent mobilisée est centrée sur les discriminations. On pense spontanément la race comme un facteur d’accès à du capital, c’est-à-dire à différents avantages matériels comme le logement ou l’emploi. En somme, selon cette conception, la race est centralement étudiée comme un facteur d’inégalité dans l’accès à certaines ressources. Les exemples qu’ils citent pour illustrer leur conception sont parlants :

« Les personnes issues de l'immigration postcoloniale (pays du Maghreb et d'Afrique subsaharienne) - qui appartiennent pour la majorité d'entre elles aux classes populaires - ont été les premières victimes des effets de la crise économique à partir des années 1980. Elles ont subi des formes multiples de ségrégation, que ce soit dans l'accès au logement, à l'emploi ou dans leurs rapports avec les agents de l'État (contrôles d'identité « au faciès » par la police). En outre, ces générations sociales ont dû faire face politiquement à l'effondrement des espoirs collectifs portés au XXe siècle par le mouvement ouvrier et communiste. »

Cette approche ne serait pas complète sans une sommaire explication du fonctionnement de la race. Or dans la plus grande partie de la recherche française actuelle, la race est spontanément ramenée au thème de l’illusion. Contrairement à la classe sociale, toujours envisagée comme objective, l’appartenance raciale relève de la fausseté.

À propos de la jeunesse non Blanche pauvre, les auteurs écrivent ainsi que « cet enfermement identitaire […] empêche ces jeunes révoltés d'apercevoir que leur existence sociale est profondément déterminée par leur appartenance aux classes populaires ». On voit ici la race conçue comme idéologie, c’est-à-dire comme un rapport imaginaire qu’entretiennent les individus à leurs propres conditions d’existence. Une telle idée forme un couple idéal avec une analyse de la race centrée sur les discriminations.

Selon cette vision du monde, nous sommes tous victimes de notre fausse conscience, nous sommes saturés par l’idéologie fautive de la race qui nous pousse à discriminer. Notre idéologie nous conduit à traiter les individus et les groupes de manière inégalitaire et c’est pourquoi nous devrions nous en débarrasser. « Identité »« identitarisme » sont les noms que les auteurs ont choisi de donner à ce qu’ils conçoivent comme l’idéologie spécifique actuellement attachée à la question raciale.

C’est pourquoi, après avoir pris la peine de dissiper les brumes de l’idéologie identitaire, les auteurs nous dévoilent leur ultime vérité : « la classe sociale d'appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu'on en dise, le facteur déterminant autour duquel s'arriment les autres dimensions de l'identité des personnes ».

Mais faut-il s’étonner de parvenir à une telle conclusion après avoir introduit une conception de la race centrée sur les discriminations ? C’est-à-dire après l’avoir définie comme un facteur d’accès à du capital ? C’est la loi de Maslow : si l’on ne possède qu’un marteau, tous les problèmes apparaissent comme des clous. Dès lors qu’on a décidé dès le départ que le problème central de la race résidait dans l’accès aux capitaux économique et culturel, on au beau jeu de retrouver la même idée au bout du compte. On tiendra toujours la classe pour plus importante que la race si on n’étudie cette dernière que comme une excroissance de la classe.

Il existe pourtant quantité d’autres approches de la question raciale, mais elles sont le plus souvent ignorées dans notre contexte francophone. Sylvia Wynter ou encore le philosophe David Livingstone Smith se sont par exemple intéressés à la race comme liée au phénomène de la déshumanisation. Déshumaniser autrui, c’est le tenir pour une créature sous humaine, mais dotée d’une apparence et de certains traits humains, par lesquels on ne doit pas se laisser abuser[3]. La déshumanisation expose à des actes d’extermination. Ne peut-on voir la violence gratuite subie par Michel Zecler comme un symptôme, non pas d’une exposition à des discriminations, mais d’une déshumanisation dont sont victimes les Noirs[4] ?

D’autres approches insistent sur la centralité de la question de la vie. C’est le cas de l’anthropologue français Didier Fassin, ou de la géographe africaine-américaine Ruth Wilson Gilmore qui a notoirement défini le racisme comme « la production et l’exploitation, sanctionnée par l’État ou extralégale, de la vulnérabilité à la mort prématurée d’un groupe spécifique[5]. » Le philosophe Leonard Harris lui emboîte le pas : « La probabilité de la mort définit le racisme : qui meurt, qui bénéficie de ces morts, qui voit sa vie indument écourtée, et où sont les cibles des abrégements de la vie[6]. »

L’intérêt de ce tournant épidémiologique de la recherche sur la race est qu’il permet d’identifier la surmortalité prématurée comme une constante de l’existence des populations noires, et plus généralement non blanches, qui transcende l’appartenance de classe. C’est l’une des manières d’objectiver l’impact réel et concret de la race sur nos vies, au-delà des bavardages sur l’identité et le réductionnisme de classe.

L’article de Beaud et Noiriel consacre plus d’un paragraphe à déplorer une prétendue « américanisation » de la société française, et voilà que je m’égare à citer à la chaîne des auteurs Américains. Mais c’est que plutôt que de balayer ces travaux d’un revers de main, il faudrait prouver qu’ils ne sont pas pertinents pour comprendre la société française. Or je crois qu’ils sont infiniment plus pertinents que la doxa du schéma « idéologie + discrimination » dont les deux auteurs font leur miel.

L’an dernier, j’expliquais dans un article de la Revue du Crieur que l’assimilation de la question raciale aux débats sur l’identité constituait une erreur grossière. Je rendais compte d’une recherche de l’INED et de l’Université de Pennsylvanie en ces termes : « une étude démographique a démontré l’existence, en France, d’une surmortalité touchant les hommes adultes descendants de seconde génération d’immigrés nord-africains : le taux de décès entre dix-huit et soixante-cinq ans est, chez ces populations, 1,7 fois plus élevé que dans la population de référence. Même en tenant compte des différences de niveau d’éducation, ces disparités demeurent conséquentes et le taux de mortalité des hommes maghrébins excède considérablement celui des groupes démographiques issus de l’immigration sud-européenne[7]. » La revendication d’une appartenance raciale n’est pas une affaire d’identité : c’est la compréhension des conséquences présentes d’une histoire de violence, de déshumanisation et d’abrègements de la vie.

Beaud et Noiriel négligent absolument ces questions pourtant primordiales.

C’est ainsi qu’ils décrivent en ces termes les personnes non blanches issues des classes populaires parvenues à une condition plus confortable : « ceux qui ont bénéficié d'une mobilité sociale leur ayant permis d'accéder aux classes moyennes (enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, intermittents du spectacle, etc.), voire aux classes supérieures (journalistes de télévision ou de radio, écrivains, vedettes de la chanson ou du cinéma, etc.). La quasi-totalité de ces “transfuges de classe”, comme on dit, mettent à profit les ressources que leur offre leur ascension sociale pour diversifier leurs attaches affectives, professionnelles ou culturelles, car ils savent pertinemment que c'est un cheminement vers davantage de liberté ».

En d’autres termes, pour les auteurs, l’ascension sociale est essentiellement synonyme d’ouverture d’esprit, de découverte du monde, de décloisonnement des atavismes raciaux et probablement d’extirpation hors de l’arriération culturelle. Il faudrait pouvoir mettre ce conte de fées à l’épreuve du décompte des faits.

Aux États-Unis, les garçons noirs issus de familles à hauts revenus sont les plus sujets à la dépression[8]. Ces mêmes garçons noirs sont le seul groupe démographique fortement victime de déclin social : nés dans une famille bourgeoise, ils rejoignent le prolétariat à l’âge adulte.

Ces données américaines trouvent elles un équivalent en France, comme celles qui concernent la surmortalité des hommes d’origine nord-africaine ? C’est précisément ce qu’une recherche sur la race devrait avoir tâche de questionner, plutôt que de recycler toujours les mêmes schémas de pensée usés et stéréotypés.

Si l’exploitation capitaliste est un rapport social basé sur la captation de la plus-value produite par le travail des prolétaires, le racisme est un rapport social basé sur l’extraction de quantité et de qualité de vie de populations définies comme inhumaines. Aborder la question raciale sous l’angle privilégié de l’identité de race est aussi superficiel que d’aborder la question du capitalisme sous l’angle de l’identité de classe. C’est une façon de confondre les effets et les causes. Or les auteurs tombent dans le piège sans parachute, sourire nigaud aux lèvres.

En général, le rôle de la recherche universitaire est d’élaborer des outils intellectuels visant à mettre à distance les présupposés, les lieux communs et les clichés. Mais dans le cas de la recherche sur la race, l’effort consiste bien souvent à rationaliser des stéréotypes, quitte à se baigner dans la doxa. Il s’agit d’étayer en toute candeur les définitions de la race les plus naïves en empilant le maximum d’exemples et d’anecdotes. On fortifie les clichés ; on édifie des citadelles de poncifs. Il y a toutes les raisons de croire que le lecteur de l’ouvrage à paraître de Beaud et Noiriel, pompeusement titré Race et sciences sociales : Essai sur les usages publics d’une catégorie, le refermera en en sachant moins sur le sujet qu’avant lecture.

Non seulement la classe n’efface pas la race, mais une prise en compte sérieuse de la diversité des effets quotidiens de la violence raciale devrait transformer notre conception même de ce que signifie appartenir à une classe sociale.

Stratégie

L’inconsistance conceptuelle du traitement de la question raciale est de mauvais aloi dans la recherche universitaire. Mais elle est véritablement toxique lorsqu’elle prétend se prolonger dans le domaine du militantisme et de la stratégie politique. Or c’est là précisément l’objet du texte de Beaud et Noiriel, qui se clos sur quelques prescriptions à l’usage des activistes antiracistes. Tout tourne autour d’une citation du philosophe étatsunien Michael Walzer, que nos Français applaudissent des quatre mains :

« Nous, nous pensions que le nationalisme noir, même s'il était compréhensible, était une erreur politique : pour se faire entendre, les minorités doivent s'engager dans des politiques de coalition, les Juifs ont appris cela il y a longtemps. Vous ne pouvez pas être isolés lorsque vous représentez 10 ou 2 % de la population. Vous avez besoin d'alliés et vous devez élaborer des politiques qui favorisent les alliances. C'est ce qu'a refusé le nationalisme noir, et c'est cela qui l'a conduit, je crois, à une impasse (...). Les "politiques de l'identité" ont pris le dessus dans la vie politique américaine et ont conduit à des mouvements séparés : les Noirs, les Hispaniques, les femmes, les gays. Il n'y a pas eu de solidarité entre ces différentes formes de lutte pour la reconnaissance. "Black Lives Matter", par exemple, est une expression fondamentale de la colère légitime des Noirs, liée notamment au comportement de la police. Mais les Hispaniques ne sont pas mieux traités; il n'y a pas, que je sache, de "Hispanic Lives Matter" et pas d'effort coordonné pour la création d'une coalition de groupes ethniques pour une réforme de la police. »

Ce passage traite d’un problème important dans l’histoire des mouvements révolutionnaires en Amérique du Nord : celui de l’échec relatif du mouvement noir. Pourquoi cette défaite ? Selon Walzer, la réponse est claire. Le principal responsable est le mouvement lui-même, dans son incapacité à mener une politique d’alliances efficace. La méfiance des révolutionnaires noirs à l’égard des coalitions aurait causé leur perte.

Cependant, ce qui saute aux yeux de quiconque s’est intéressé un minimum à cette conjoncture, c’est l’absence de toute prise en compte par Walzer de la répression sans précédent subie par les militants. Des mouvements comme l’Organization of Afro-American Unity (OAAU) fondé par Malcolm X ou le Black Panther Party ont dû faire face à l’exécution sommaire de militants par les forces de l’ordre ou sous faux drapeau ; au noyautage des organisations par d’innombrables espions et à tout l’arsenal du COINTELPRO ; à une surveillance sans trêve ; à des poursuites pénales intenses et arbitraires, entre autres moyens de terreur[9].

Le plus riche empire de l’histoire a investi des moyens financiers, intellectuels et stratégiques démesurés pour décapiter le mouvement noir. Or Walzer passe totalement sous silence le rôle du FBI, de la CIA et plus généralement de la répression d’État dans le déclin du mouvement noir. Ce faisant il évite de poser la seule question qui importe : non pas de savoir pourquoi les Noirs révolutionnaires ne se sont pas alliés avec davantage de non-Noirs, mais pourquoi ces derniers ne sont pas engagés plus radicalement et plus franchement contre la répression subie par le mouvement noir. La réponse est simple : leurs aspirations penchaient du côté de la contre-révolution.

Par une opération que la malveillance dispute à l’analphabétisme politique, Noiriel et Beaud font passer le réformiste centriste Walzer pour un révolutionnaire lucide et les révolutionnaires authentiques du nationalisme noir pour des réactionnaires. On ne peut être que frappé de la désinvolture avec laquelle on présente comme un échec total un mouvement populaire qui a construit d’authentiques partis de masse : dans les années 1920, l’UNIA fondé par Marcus Garvey pouvait revendiquer 6 millions de membres à travers le monde. Cette organisation, comme celles qui s’inspireront de ses méthodes étaient authentiquement internationalistes, de l’OAAU au Black Panther Party. C’est un mouvement qui a participé, dans son rapport complexe avec les franges plus intégrationnistes[10], à arracher la déségrégation, la fin des lois Jim Crow ou la fin des restrictions illégales du droit de vote à l’État colonial étatsunien. Il a bâti une véritable culture politique dont l’histoire continue de s’écrire.

Mais revenons à la question des alliances. Noiriel et Beaud s’émeuvent de la façon dont Walzer « rappelle la force des liens noués dans le Sud entre des étudiants des grandes universités du Nord-Est (Harvard, Brandeis), notamment des étudiants juifs comme lui, et des pasteurs et militants noirs ». On peut donc supposer que l’alliance des Juifs et des Noirs constituerait le point de départ du programme de coalition que tout ce beau monde appelle de ses vœux.

Il me faut ici réitérer un passage de Walzer, afin qu’on ait bien en tête la manière dont le nom Juif y fait la leçon au nom Noir : « les Juifs ont appris cela il y a longtemps. Vous ne pouvez pas être isolés lorsque vous représentez 10 ou 2 % de la population. Vous avez besoin d'alliés et vous devez élaborer des politiques qui favorisent les alliances. C'est ce qu'a refusé le nationalisme noir, et c'est cela qui l’a conduit, je crois, à une impasse. » Il faudrait beaucoup de temps, d’hypothèses et d’analyses pour épuiser la question de savoir ce qui fait du nationalisme noir une impasse et du nationalisme juif un succès de l’intelligence aux yeux de Walzer, mais c’est un autre sujet.

L’idée d’une alliance entre les Juifs progressistes et le mouvement noir est un lieu commun qui n’est évidemment pas sans fondement. Mais ce qu’on oublie souvent de rappeler, ce sont les termes exacts du divorce. Walzer le déclare au tort exclusif des Noirs, emprisonnés dans un atavisme identitaire stérile. Cette analyse n’est pas fidèle à la réalité.

En dernière instance les intérêts des Juifs étatsuniens, dans leur vaste majorité des Blancs de la classe moyenne, et ceux des Noirs qui appartiennent pour l’essentiel à la classe ouvrière, divergent. Tant sur le plan des intérêts de race que des intérêts de classe, ce mariage était celui de la carpe et du lapin, né de la philanthropie, de l’intelligence politique et des convictions généreuses de certains intellectuels juifs, mais ne reposant sur aucune base matérielle.

Toute coalition est conditionnelle. Or la condition posée par les organisations juives pour leur soutien de la communauté noire était d’abandonner le nationalisme noir, la perspective révolutionnaire c’est-à-dire, en somme, de sacrifier toute autonomie politique. Consentir à une telle alliance, c’était se renier et admettre que règne une suspicion permanente. L’un des principaux spécialistes universitaires de l’histoire du nationalisme noir américain, le trinidadien Tony Martin, en a fait les frais au début des années 1990 : il a été la cible d’une série de calomnies, de harcèlement public, et d’accusations d’antisémitisme parce qu’il entendait faire étudier à ses étudiants un ouvrage du leader de la Nation of Islam, Louis Farrakhan.

À l’occasion de la controverse suscitée par l’affaire, Tony Martin donne quelques exemples de la manière dont des organisations se revendiquant comme juives ont réellement et concrètement nui à la communauté noire et à l’avancée de ses droits – non en paroles mais en actes. C’est ainsi que dans les années 1980 le Religious Action Center of Reform Judaism a sciemment cherché à saboter les rapprochements stratégiques entre nationalistes noirs et intégrationnistes en recourant abondamment à l’accusation d’antisémitisme[11]. Trouverait-on des exemples de semblables nuisances d’organisations revendiquées comme noires envers les Juifs ? Rien n’est moins sûr. Pourtant c’est sur les épaules des organisations noires que pèse le poids de la faute selon Walzer.

La vérité de telles alliances est que les Noirs étaient contraints de prêter allégeance à d’autres groupes minoritaires qui bénéficient de davantage de légitimité, de pouvoir, de capitaux économique et symbolique qu’eux dans la société. C’est une façon de les tenir en respect ; de contrôler la longueur de la laisse. Il s’agit de leur faire abjurer toute autonomie.

Les accusations d’antisémitisme sont depuis des décennies l’outil indispensable pour que la classe moyenne blanche puisse exprimer sa haine de la classe populaire noire dans un langage progressiste, en dissimulant les instincts racistes et contre-révolutionnaires qui en sont la vérité.

C’est de cette technique d’intimidation que le rappeur Freeze Corleone ou la militante Houria Bouteldja ont récemment fait les frais en France. Cette pratique systématique de la dissuasion vise à faire de l’allégeance à certaines organisations contre-révolutionnaires ou de l’adoption de certains discours stéréotypés un critère fondamental de respectabilité politique. Il n’y a aucune raison rationnelle de céder à un tel chantage.

Sans doute une politique d’alliance bien pensée serait-elle souhaitable. Mais le texte de Noiriel et Beaud est le plus accablant témoignage des nombreux obstacles auxquels se heurtent les mouvements centrés sur la question de la race dans leurs rapports aux autres factions de la gauche : incompréhension totale des mécanismes de la violence raciale, chantage à l’exemplarité, discrédit jeté sur les aspirations de des minorités.

Les questions de la lutte de classes, de l’exploitation et de l’accumulation capitaliste n’ont rien perdu de leur actualité. Il faudrait véritablement penser la manière dont cette indéniable réalité interagit avec celle, non moins prégnante, de la déshumanisation raciale. Or ce geste exige d’abandonner tout réductionnisme de classe, non de s’y vautrer. On ne pensera ni ces phénomènes, ni les meilleures réponses stratégiques à y apporter, à partir d’un concept naïf de la race.

Conclusion : une troupe grandiose et triste d’impuissants

On mesure maintenant à quel point le constat de Sylvia Wynter que je rappelais en ouverture de ce billet s’applique à notre situation française. Il ne s’agit pas un seul instant pour Beaud et Noiriel de sauver un projet socialiste POUR les prolétaires noirs et arabes mais de le sauver DES prolétaires noirs et arabes, et notamment des traditions politiques autonomes dont leur histoire est porteuse.

Les travaux français sur la race, leur texte du Monde Diplomatique en est l’exemple, illustrent la très étrange idée que se font les chercheurs de leur utilité sociale. Il ne s’agit pas de mettre au jour les effets réels du racisme sur ceux qui le subissent, d’objectiver les réels problèmes auxquels ils sont confrontés dans la société française, mais de voler au secours des décombres d’une gauche française qui a tout trahi (sans pourtant subir un dixième de la répression des mouvements noirs aux États-Unis) et face à l’échec de laquelle il faut trouver des bouc-émissaires : Noirs, Arabes, ou pourquoi pas même Américains.

Face à ces manœuvres, rappelons ces sages paroles du philosophe béninois Stanislas Adotevi, en réponse à la morgue des marxistes de France : « Donc camarades d’Afrique, ce n’est pas à nier les réalités que les analyses révèlent que je te convie, mais à te méfier désormais définitivement de cette troupe grandiose et triste d’impuissants qui n’a jamais su manier que l’arme des impuissants : les pronostics et les tics. Nous ne recevrons plus de conseils, pas plus que nous n’en donnerons[12]. »


Norman Ajari
Professeur assistant de philosophie, Villanova University (Pennsylvanie).
BLOG : LE BLOG DE NORMAN AJARI

[1] Sylvia Wynter, No Humans involved. An open letter to my colleagues, Hudson, Publication studio Hudson, 2015, p. 25.

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/BEAUD/62661

[3] David Livingstone Smith, On Inhumanity. Dehumanization and how to resist it, Oxford, Oxford University Press, 2020.

[4] https://blogs.mediapart.fr/norman-ajari/blog/281120/michel-zecler-pourquoi-un-tel-lynchage

[5] Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 28.

[6] Harris, Leonard. 2018. “Necro-Being: An actuarial account of racism,” Res Philosophica 95 (2): 273-302.

[7] https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2019-3-page-152.htm

[8] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28842841/

[9] Bryan Burrough, Days of Rage: American radical underground, the FBI, and the forgotten age of revolutionary violence, New-York, Penguin Books, 2015.

[10] James H. Cone, Malcolm X et Martin Luther King. Même cause, même combat (1991), trad. Serge Molla, Genève, Labor et Fides, 2008.

[11] Tony Martin, The Jewish onslaught: Dispatches from the Wellesley battlefront, Dover, The Majority Press, 1993, pp. 24-25.

[12] Stanislas Adotevi, Négritude et Négrologues, Paris, Union Générale d’Éditions, 1972, p. 88.


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