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02.04.2021 à 17:29

« Annuler la dette: vrai débat ou piège politique ? »: débat entre les économistes David Cayla et Laurence Scialom

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« Annuler la dette: vrai débat ou piège politique ? »: débat entre les économistes David Cayla et Laurence Scialom L’annulation de la dette publique, enjeu central ou leurre politique ? Un débat très vif s’est développé depuis quelques semaines au sein des rangs des économistes hétérodoxes, alors même que le montant des dettes Covid ne … Continued
Texte intégral 7249 mots

« Annuler la dette: vrai débat ou piège politique ? »: débat entre les économistes David Cayla et Laurence Scialom

L’annulation de la dette publique, enjeu central ou leurre politique ? Un débat très vif s’est développé depuis quelques semaines au sein des rangs des économistes hétérodoxes, alors même que le montant des dettes Covid ne cessent de s’envoler chez les pays membres de l’Union européenne. Pour QG, deux d’entre eux, Laurence Scialom et David Cayla, ont accepté un grand entretien croisé, exposant leurs avis opposés. Pour Laurence Scialom, auteur de « La fascination de l’ogre, ou comment desserrer l’étau de la finance », obtenir l’annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne serait même un moyen de pouvoir mieux financer la transition écologique. Pour David Cayla, membre des économistes atterrés, l’annulation de la dette publique n’est nullement un préalable aux investissements. Auteur de « Populisme et néolibéralisme: il est urgent de tout repenser », Cayla considère même qu’il s’agit d’un faux débat dangereux, qui profitera finalement aux néolibéraux. Jonathan Baudoin a recueilli leurs échanges souvent vifs et très éclairants.

David Cayla, membre des économistes atterrés, et Laurence Scialom, professeur d’économie à l’université de Paris-Nanterre

QG : Avec la crise sanitaire, On est passé d’un discours culpabilisateur où tous les services publics devaient être taillés pour rembourser la dette, à des discours, de plus en plus répandus chez certains politiques, et sur les réseaux sociaux, selon lesquels il serait possible d’effacer la dette détenue par la Banque centrale européenne par un simple jeu d’écriture comptable. Qu’en est-il et comment évaluez-vous ces deux visions ?

Laurence Scialom : Je fais partie de ceux qui préconisent une option d’annulation de la dette publique par la BCE en contrepartie d’investissements dans la transition écologique. Notre proposition ne consiste pas à annuler la dette pour réduire le ratio dette/PIB, mais à proposer un nouveau contrat social et écologique. Une espèce d’acte de refondation européen. Toutes les sommes annulées ne le seraient pas pour désendetter les États, mais pour investir dans la transition écologique et sociale.

Ce qui motive cette position, c’est tout d’abord le contexte macroéconomique et écologique, caractérisé par des pressions déflationnistes elles-mêmes attisées par un excès de dette privée. Or, on a besoin d’investissements massifs dans la transition écologique. Je rappelle que le budget carbone, c’est-à-dire le reste de CO2 qu’on peut émettre dans l’atmosphère si on veut rester sous le seuil d’augmentation de 1,5°C, sera épuisé d’ici 10 à 15 ans. Il y a une urgence absolue à investir dans la transition écologique. Ensuite, c’est le constat du contexte institutionnel européen, à savoir une interdiction de monétisation des déficits budgétaires, via les traités alors même que des règles budgétaires strictes contraignent la dépense publique et ne permettent pas des investissements massifs. Ces règles n’ont été levées que temporairement. Il existe donc un très gros risque de revenir très rapidement à la rigueur budgétaire. On entend bien la petite musique, notamment avec la commission sur l’avenir des finances publiques en France et avec le plan allemand de remboursement de la dette Covid en 20 ans. Dans les deux cas cela annonce un retour à la rigueur budgétaire.

Par ailleurs, il y a des éléments proprement politiques. Il est très important de repolitiser le débat sur la politique monétaire, sur le ciblage et la canalisation de celle-ci sur des usages à fortes externalités positives, notamment la transition écologique et sociale puisque les deux vont ensemble. Je pense que ce débat qu’on a lancé a mis le doigt sur un point important. Christine Lagarde nous a d’ailleurs répondu. C’est un débat très utile. Je rajouterais que nos propos rejoignent ceux de Stephanie Kelton dont l’ouvrage récent, « Le Mythe du déficit », fait beaucoup de bruit. Elle-même dit que dans le cadre européen, la monnaie n’est pas souveraine. La manière de pallier cela, c’est l’annulation de la dette par la BCE.

Livre "Le mythe du déficit"

Dans ce livre paru aux LLL, Stéphanie Kelton, conseillère de Bernie Sanders en 2016, déconstruit les présupposés concernant la dette et propose une autre manière de penser l’économie

David Cayla : Depuis la crise de la pandémie, on a fait deux choses : confiner les économies pour éviter l’explosion des malades Covid et mettre en place des mesures de soutien financier pour éviter l’effondrement économique. Ces mesures ont coûté énormément d’argent. Jamais les déficits n’ont été aussi importants. On est passé d’une dette publique de 100% du PIB à 120%, et cela va sans doute encore augmenter en 2021. C’est la preuve qu’on peut dépenser énormément d’argent sans aucune contrainte, puisque les taux d’intérêt sont restés très faibles. Ils sont négatifs à 10 ans depuis juillet 2019, et le sont restés pendant toute la crise sanitaire. Le coût financier de la dette est plus faible aujourd’hui qu’au milieu des années 1990, alors même que la dette a explosé.

Tout cela me fait dire que l’annulation de la dette ne peut pas être posée comme préalable aux investissements. L’Etat n’a aucun problème à trouver de l’argent à des taux très favorables. Les investisseurs privés, les banques, les marchés financiers, continuent de prêter aux États, même à taux négatif, car il s’agit pour eux de sécuriser leurs réserves en liquidité.

Je ne vois pas en quoi une annulation de la dette serait nécessaire pour financer la transition écologique. C’est, à mon avis, un faux débat. Si on le mène, on va se heurter à un autre problème institutionnel qui est l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), garantie par les traités. En effet, pour annuler la dette qui pèse spécifiquement sur la BCE, il faudrait qu’elle fasse un abandon de créances. Or, l’abandon de créances n’est pas politiquement possible. Il nécessiterait que la Banque centrale obéisse aux gouvernements. Mme Lagarde a déjà expliqué très clairement qu’elle refusait d’envisageait une telle possibilité. De ce fait même si c’était légalement possible du point de vue des traités, le fait que la banque centrale refuse de le faire élimine en pratique cette possibilité.

Du fait de ce blocage, on en vient à croire qu’il ne serait pas possible de financer les investissements pour la transition alors qu’en fait tout le monde veut prêter aux États. C’est un simple problème de volonté politique! On ne souhaite pas prendre l’argent alors qu’il est déjà disponible. Ce n’est pas en annulant une partie de la dette publique qu’on va faire spontanément émerger cette volonté politique. Demander à la BCE : « S’il vous plait, annulez notre dette pour qu’on puisse investir massivement dans la transition écologique » me gêne énormément car c’est faire peser sur une institution technocratique qui n’a pas de légitimité démocratique un préalable pour avoir un investissement qui relève des gouvernements. C’est aux gouvernements et aux politiques qu’incombe la responsabilité d’orienter l’argent public.

Par ailleurs même si on annulait un quart de la dette détenue par la BCE, on serait encore au-dessus du seuil de 60% du PIB. Ça n’enlèverait aucune des pressions institutionnelles de l’UE qui pèsent sur les États pour diminuer leurs dépenses publiques !

Ce que je reproche aux partisans de l’annulation, c’est que le débat, bien qu’intéressant théoriquement, n’a aucune chance d’être gagné. La BCE refuse d’abandonner ses créances et on n’a aucun levier pour l’y obliger. Et si elle le faisait, cela ne changerait rien, du point de vue des partisans de l’austérité puisqu’on resterait aux niveaux d’endettement supérieurs à 60%, seuil fixé par les traités ! Et puis, comment garantit-on que ces sommes aillent vers la transition écologique et sociale, vu que les gouvernements sont souverains et décident de l’allocation des dépenses ?

L.S : Bien évidemment, cette annulation de créances ne serait pas une décision unilatérale de la Banque centrale. Ça ne peut se faire que par un accord politique au plus haut niveau. Exactement de la même manière que si l’on doit réformer fortement les règles budgétaires et d’endettement public. Ce que je souhaite !

Christine Lagarde faisant un discours

Christine Lagarde, présidente de la BCE, lors d’une conférence de presse, le 11 mars 2021. Crédit : Martin Lamberts/ECB

D.C : Pardon, mais en matière de déficit public, on est en-dehors des clous depuis des années et aucun pays n’a été sanctionné pour ça. L’indépendance de la Banque centrale européenne est très forte.

L.S : L’indépendance de la Banque centrale européenne est un mythe ! Je voudrais revenir sur plusieurs choses. La première, il ne suffit pas de dire qu’on est dans contexte de très faibles taux d’intérêt, qu’on peut s’endetter sans contrainte et qu’on peut investir. Les taux d’intérêt négatifs étaient là bien avant la pandémie. Pour autant, l’investissement public a reculé. Ce n’est pas du tout une condition pour qu’il y ait de l’investissement public dès lors que le dogme est de réduire l’endettement public. La question de l’indépendance de la Banque centrale est un mythe total depuis qu’elle pratique du QE [quantitative easing, assouplissement quantitatif en français, NDLR]. Elle ferme les spreads [écarts de taux d’intérêt entre dettes souveraines, NDLR] pour permettre aux États de s’endetter. Elle ne peut pas revenir en arrière. Le débat qu’on pose met en lumière de facto que la Banque centrale n’est plus indépendante car si elle cessait son QE, la zone euro éclaterait. La BCE est déjà complètement assujettie aux questions de financement des déficits budgétaires donc, de facto, elle n’est plus indépendante. Ce qui fait d’ailleurs dire à Stephanie Kelton qu’actuellement, tant qu’elle fait ça, la théorie monétaire moderne s’applique dans l’Union européenne. Le problème, c’est qu’il n’y a rien qui garantisse que les taux ne vont pas remonter. Donc, parier sur le fait que la situation macroéconomique de taux d’intérêts négatifs perdurera me semble être excessivement dangereux. Notre proposition ne nie pas la nécessité que les investissements dans la transition écologique soient démocratiquement décidés, la dépense publique relève des instances démocratiquement élues. Enfin, dire que l’indépendance de la Banque centrale est gravée dans le marbre est absurde. Quand on regarde l’histoire longue du Central banking, on se rend bien compte que les banques centrales sont capables, très rapidement, de changer leur rapport vis-à-vis des États. C’est ce qui s’est passé après la Seconde guerre mondiale, quand on a nationalisé les Banques centrales, quand on a fait des politiques d’orientation de la création monétaire et de la régulation financière pour financer la reconstruction. On est dans cette logique-là. L’idée, c’est un acte de refondation. Je pense que l’accord politique qu’on peut obtenir n’est pas plus difficile que celui pour faire sauter les règles budgétaires!

D.C : Mais les règles budgétaires ont déjà sauté, de fait! L’Allemagne a connu du déficit supérieur à 3%. La France aussi, au milieu des années 2000. En 2008, ça a aussi sauté. Maintenant, ça resaute. En revanche, l’indépendance de la BCE signifie qu’aucun gouvernement ou chef d’État ne peut lui donner un ordre. Le fait qu’elle rachète des obligations publiques est réalisé de manière souveraine. Ça ne remet pas en cause son indépendance. Aussi le problème reste entier : comment forcer la Banque centrale européenne à faire quelque chose qui est en dehors de son mandat ? Elle n’a pas à négocier avec les États des investissements dans l’écologie et la transition énergétique. Ce n’est pas son rôle. Savoir si le projet d’annulation de la dette est formellement interdit par les traités ou non n’est pas clair. Mais si Christine Lagarde pense que c’est illégal, elle ne va de toute façon pas le faire et il est illusoire de croire qu’on pourra l’y contraindre.

D’autre part la Banque centrale européenne ne peut intervenir que dans le cadre de son mandat. La BCE n’est pas une institution politique et ne peut donc élargir son champ d’action comme elle le souhaite. Le quantitative easing n’était pas en dehors de son mandat car c’était une manière de préserver le système bancaire. Si l’Italie avait fait défaut, le système bancaire européen se serait écroulé. À ce titre, il était légitime qu’elle évite que les taux d’intérêt longs explosent. Par contre, ça va être très compliqué d’expliquer que l’annulation de la dette publique qu’elle détient participe de son mandat. Par ailleurs cela poserait un vrai problème démocratique. On ne peut pas admettre qu’une autorité indépendante commence à faire tout et n’importe quoi, en fonction de ses préférences politiques!

L.S : Quand d’autres banques centrales ont commencé à faire du Quantitative Easing et qu’on en a commencé à en parler pour l’Europe, on nous a dit la même chose, à savoir que le QE serait une transgression de son mandat. Ce qu’on propose, c’est un cran au-delà. Actuellement, on a un cercle vicieux entre réallocation des flux financiers du « brun » vers le « vert » et risque financier climatique. Les risques financiers climatiques sont des risques systémiques. Le NGFS, le réseau des banques centrales et des régulateurs au niveau international le reconnaît parfaitement. Des risques financiers systémiques d’origine climatique nous menacent! Le risque de transition avant tout, et le risque physique. S’il n’y a pas une réallocation massive des flux financiers du brun au vert, ça aggrave les risques physiques et le risque de transition. Or, la Banque centrale, par sa politique, peut jouer un rôle majeur dans la réallocation des flux. Mais aussi par une annulation qui serait conditionnée à de l’investissement dans la transition écologique et sociale. Je souligne aussi que la BCE a un mandat secondaire qui est de soutenir les politiques de l’Union.

Photo de traders

Aujourd’hui encore, l’essentiel des flux financiers soutiennent des activités polluantes. Crédit : Justrader CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

D.C : D’accord. Mais de jure, elle fait ce qu’elle veut. Tant qu’on n’a pas réformé ça, on ne peut pas l’obliger. Ce qui m’embête, c’est que vous conditionniez les investissements écologiques à quelque chose qui n’arrivera jamais. La Banque centrale européenne n’abandonnera pas la dette publique qu’elle détient. Elle l’a dit formellement. Même si tous les gouvernements étaient coalisés, ce qui n’est pas le cas par ailleurs, puisqu’aucun gouvernement ne défend l’annulation, notamment l’Allemagne qui a une population créancière, il faudrait qu’ils arrivent à convaincre la BCE. Il faudrait ensuite qu’il n’y ait personne qui porte la chose en justice, comme ce fut le cas pour le QE. La Cour de justice a tranché, très bien. Mais vous voyez le nombre d’obstacles qui nous attendent ?

« L’EUROPE A TOUJOURS AVANCÉ AU BORD DU GOUFFRE » LAURENCE SCIALOM

L.S : Je pense que les deux combats : levée des règles budgétaires et annulation de dette publique par la BCE doivent être menés en parallèle. L’intérêt du débat sur l’annulation des dettes, est qu’en creux, il montre toute l’inefficacité d’une union monétaire sans union budgétaire. Par ailleurs, quand on regarde l’histoire européenne, l’Europe a toujours avancé au bord du gouffre. Par exemple, l’union bancaire en est une illustration. L’Allemagne a cédé au moment où elle a cru, effectivement, qu’il y avait un risque d’éclatement de la zone euro. L’Allemagne aurait énormément à y perdre. Toutes les choses que l’on fait, tous les engagements que l’on prend, nous rendent dépendants du chemin pris. Et à un moment, on ne peut plus reculer. Ce faisant, au bord du gouffre, le fait que ce débat sur l’annulation ait lieu, que tous les arguments aient été mis sur la table fait que ça devient une option.

D.C : Ce n’est pas une option envisagée sérieusement par les acteurs. Je pense qu’on y attache trop d’importance parce qu’on ne parle pas de ce qu’on peut faire maintenant. Je vais revenir sur deux choses importantes. D’abord, sur la question des taux d’intérêt, qui remontent ces derniers temps. Les taux d’intérêt publics déterminent les taux d’intérêt du reste de l’économie. Ils sont donc très importants.

Dans les manuels, on explique que les taux d’intérêt à court terme sont décidés par la Banque centrale. Ce sont les taux de refinancement bancaires, ou taux monétaires. On explique aussi que les taux à long terme sont décidés par les marchés financiers, par les achats et les ventes de titres obligataires sur les marchés financiers. Or, depuis le Quantitative easing, les taux d’intérêt à long terme sont manipulés par les Banques centrales. Elles ont été amenées à jouer ce rôle pour sauver l’euro, comme l’a justement dit Laurence Scialom tout à l’heure. Pour sauver l’économie aux États-Unis, au Royaume-Uni, et dans toutes les grandes économies, on a dû faire intervenir les banques centrales. Autrement dit les taux d’intérêt à long terme, aujourd’hui, sont en grande partie administrés et ne sont plus décidés par les spéculateurs. C’est un tournant majeur qu’il faut absolument prendre en considération.

En annulant les dettes publiques on dit à la Banque centrale : « Quand vous achetez des titres de dette publique, faites attention car ils peuvent être annulés immédiatement ». C’est un très mauvais signal à lui envoyer. Plus elle détient de la dette publique, plus elle a de capacité à agir sur les marchés obligataires, et donc sur les taux d’intérêt à long terme. La situation actuelle me convient tout à fait car la Banque centrale européenne est devenue, de fait, responsable des taux d’intérêt. L’argument sur la montée des taux n’est donc pas valable parce que, justement, la banque centrale a acquis la capacité de garantir la soutenabilité des dettes publiques par son action sur les taux.

« JE VAIS ÊTRE CLAIR: IL N’Y A PAS DE PROBLÈME DE DETTE PUBLIQUE » DAVID CAYLA

Mon deuxième argument est l’argument démocratique. J’entends bien l’idée d’une grande conférence européenne pour décider collectivement d’investir dans l’écologie. Ça me pose un problème car l’Union européenne n’est pas une institution démocratique. Si on fait un cadre dans lequel on contraint les États en matière budgétaire, même si c’est pour la bonne cause, c’est problématique. Aujourd’hui ce serait pour financer la transition énergétique. Demain, ce sera peut-être pour réformer la Sécurité sociale ou pour n’importe quoi d’autre. Les décisions démocratiques sont celles qui sont prises par des États, les gouvernements élus. Ce que décide la BCE, la Commission ou les grandes conférences européennes ne l’est pas. Je mets en garde ceux qui disent qu’il faut faire passer la politique budgétaire d’un État, à savoir d’un gouvernement élu, vers une entité administrative.

QG : En-dehors de cette solution d’annulation de la dette détenue par la BCE, n’y a-t-il pas d’autres pistes à explorer pour faire face à la dette publique, et dans ce cas, qui y gagne, qui y perd ?

D.C : Je vais être très court et clair. Il n’y a pas de problème de dette publique. Il n’y a donc pas de raison de trouver des solutions. La dette publique en France, est à 120% du PIB. Au Japon, elle se monte à plus de 250%. Le vrai problème, c’est l’investissement public, qui s’effondre. S’il n’y a pas d’investissement, ce n’est pas à cause de la dette mais à cause de l’absence de volonté politique. Ce qu’on devrait faire aujourd’hui, c’est demander au gouvernement d’investir. En ce moment il dépense énormément pour sauver l’économie, ce qui est une forme d’investissement. Mais il ne faut pas qu’il oublie les investissements productifs.

L.S : La dette publique n’est pas un problème au Japon, ni aux États-Unis, car ce sont des pays qui ont une monnaie souveraine. C’est-à-dire que ce sont des pays où, effectivement, le fait que vous ayez un budget fédéral ou un budget d’un État qui coïncide avec l’espace de circulation de la monnaie, fait que la dette n’est pas un problème dès lors que l’État s’endette dans sa propre monnaie. En Europe, c’est très différent. Vous avez 19 risques souverains qui coexistent, qui sont gérés par la BCE. Ça dépend uniquement de la bonne volonté de la BCE. Quand on regarde ce qu’on peut faire pour gérer une dette, il y a des solutions sur la table contre lesquelles je suis. Par exemple celle vers laquelle s’oriente le gouvernement français, c’est l’histoire du cantonnement ou de la caisse d’amortissement. Ce qui veut dire une promesse de rigueur budgétaire rapidement. Ils se calent sur ce que fait l’Allemagne depuis 2009. Dans l’histoire, vous avez la monétisation, qui est un moyen de gérer les dettes, ayant souvent eu lieu après des guerres pour gérer la dette de guerre, mais interdite par les traités. Et puis, vous avez l’inflation. L’inflation, c’est génial. Ça permet de dévaloriser en termes réels votre dette et c’est indolore tant qu’elle reste raisonnable. Le problème, c’est que justement, comme on est dans un contexte de stagnation séculaire, et de tensions déflationnistes importantes depuis plusieurs années, la BCE ne parvient pas du tout à atteindre sa cible d’inflation depuis 2013. La dette n’est pas un problème dès lors que nos politiques pensent que ce n’est pas un problème. Mais si les décideurs politiques pensent que c’en est un, ça le devient. Il ne suffit pas d’avoir une incantation du genre « il n’y a qu’à, faut qu’on dépense ». Si nos décideurs politiques pensent le contraire, ça devient un problème. De toutes manières, dans la construction européenne telle qu’elle est en l’absence d’union budgétaire, c’en est potentiellement un. Qu’on le veuille ou non. On l’a bien vu pour la Grèce! Il suffirait que la BCE laisse s’ouvrir les Spreads pour se rendre compte que c’en est un.

D.C : Oui mais justement, la BCE ne le fera pas. Elle ne fera pas quelque chose qui explosera la zone euro.

L.S : Donc, elle n’est plus indépendante.

D.C : Juridiquement, elle reste indépendante. Elle fait ce qu’elle veut.

L.S : Elle ne peut pas sortir du QE.

D.C : D’accord, pour le coup. La réalité, c’est qu’elle est indépendante, dans le sens où on ne peut pas l’obliger à annuler une dette, surtout si ça ne résout pas le problème parce qu’il n’y a pas de problème réel à ce sujet. Par contre, elle est censée, dans son mandat, sauver l’euro, qui est dysfonctionnel, et elle va tout faire pour le sauver.

Je voudrais revenir sur la question de l’inflation. Celle-ci est la meilleure manière de résoudre le problème d’endettement, je suis entièrement d’accord avec Laurence Scialom sur ce point. Le problème de l’inflation c’est que ça n’est pas une décision politique. Si on investissait davantage, on permettrait davantage de croissance économique ; cela augmenterait l’inflation et réduirait le coût financier de la dette. Le problème, et la banque centrale l’a toujours dit, est que l’investissement ne relève pas de la politique monétaire. C’est un choix qui relève de la politique budgétaire.

Si la question est de savoir comment convaincre les États d’investir davantage, je pense qu’on ne va pas les convaincre en les renforçant dans l’idée qu’il faudrait prioritairement résoudre le faux problème de l’endettement. Il y a une bataille politique à mener derrière tout ça. Il faut convaincre de la nécessité de l’investissement privé et public, sachant qu’il n’y a pas d’effet d’éviction. En effet les deux formes d’investissement évoluent en parallèle. Si on veut plus d’investissement privé, il faut donc plus d’investissement public. Cette orientation politique-là doit être menée de front. La politique monétaire étant ce qu’elle est, c’est-à-dire extrêmement accommodante, il faut que la politique budgétaire relevant des États soit mise en œuvre de manière efficace. C’est-à-dire en investissant et en organisant la croissance. Cela permettrait par ailleurs d’augmenter l’inflation. C’est ce débat qui devrait être prioritaire.

Alexis Tsipras faisant un discours à la commission européenne

Alexis Tsipras, premier ministre grec, à la tribune de la Commission Européenne. © European Union 2018 – European Parliament

QG : Dans nos colonnes, un haut fonctionnaire proposait récemment de sortir de l’emprise des marchés financiers et du piège de la dette par une « taxation massive de l’héritage » et « l’augmentation des salaires », cette dernière générant de l’inflation. Qu’est-ce que ça vous inspire comme réflexion ?

L.S : Je pense que la question que ça pose est, effectivement, que le système néolibéral, dans lequel on vit depuis plusieurs décennies, est générateur d’inégalités. C’est très lié à la financiarisation, aux bulles qui sont favorisées par le contexte de taux d’intérêt très bas, etc. Pour les catégories sociales les plus défavorisées se crée une trappe à pauvreté, à surendettement. Pour les plus riches, une opportunité de spéculation financière, des capacités d’enrichissement très fortes. La question de taxer davantage ceux qui ont profité de cette financiarisation extrême de l’économie me paraît être légitime comme débat. Ce n’est pas antagonique avec ce qu’on disait avant. On peut appuyer sur plusieurs leviers face à l’urgence de la situation dans laquelle on est.

D.C : Je vais élargir quelque peu la réponse, parce que la question des héritages est légitime, j’y suis favorable. Mais pour moi, ce n’est pas un problème lié à la dette, à la crise financière. Je ne crois pas qu’on arrivera à résoudre une crise financière en taxant les héritages. Par contre, je voudrais revenir sur ce qui s’est passé en 2008. Nous avons connu une crise financière extrêmement importante. Elle s’est résolue par le sauvetage des banques et de l’épargne des ménages par les États. Les États sont devenus les assureurs des risques financiers du secteur privé, ce qui est un peu problématique. Si on a une nouvelle crise financière, et je pense qu’elle est très probable, elle touchera non les dettes publiques mais les dettes privées.

L.S : C’est une crise qui frappera surtout l’économie réelle et qui se transformera peut-être en crise financière. Contrairement à 2008 ce ne sera pas une crise endogène à la finance.

« NOUS RISQUONS UNE CRISE BANCAIRE MAJEURE QUI VA MENACER L’ÉPARGNE DE TOUT LE MONDE » DAVID CAYLA

D.C : Exactement. On risque d’avoir des faillites en chaîne dans le secteur privé, dans les PME, dans les grosses entreprises, qui vont être supportées par le secteur bancaire, lequel ne pourra pas faire face parce qu’il a un taux de fonds propres extrêmement faible par rapport aux risques qu’il prend. On risque donc d’être confronté à une crise bancaire majeure qui va menacer à nouveau l’épargne de tout le monde. Comment va-t-on la résoudre ? Peut-être que certains diront : « faisons comme en 2008-2009. L’État va garantir les pertes privées. » Ce qui est déjà dans la logique actuelle, en finançant le chômage partiel, en finançant les entreprises qui ne peuvent plus fonctionner.

Mais je pense que les besoins de financement risquent d’être tellement importants que ce sera sans doute impossible. Dans ce cas, la solution qui pourrait être mise en œuvre serait d’organiser les pertes financières en évitant qu’elles ne pèsent sur l’économie réelle comme en 2008-2009, ce qui a entraîné une nouvelle récession en Europe. Il faudrait que les pertes restent dans la sphère financière, ce qui passera sans doute par une taxation de l’épargne en répartissant les pertes sur les épargnants plutôt qu’en augmentant les taxes aux héritages. Ça revient d’ailleurs un peu au même vu qu’on taxe des stocks dans les deux cas. Le problème sera de la mettre en œuvre politiquement, de la faire accepter auprès de la population.

Je ne souhaite pas cela, mais je m’interroge sur les capacités qu’on a à gérer une crise financière privée, vu qu’on a un taux d’endettement des entreprises qui est extrêmement élevé en France, en constante augmentation depuis des années, accéléré par la crise du Coronavirus. On a aussi une épargne extrêmement abondante. Si on veut faire baisser la dette privée, il faudra faire baisser les créances privées et donc l’épargne. C’est une question de comptabilité nationale.

QG : Le taux d’épargne des ménages a grimpé en flèche en France sur l’année 2020, passant de 14,8% à 18,8% du revenu disponible selon la Banque de France. Une accumulation d’épargne réalisée par les revenus les plus riches, essentiellement. Est-ce qu’une fiscalisation exceptionnelle de la sur-épargne des plus riches pourrait-être utilisée pour être réinjectée dans l’économie réelle, selon vous ?

L.S : Ça me semble évident. C’est une épargne forcée, liée aux non-dépenses du fait de la mise sous cloche de l’économie. Si l’idée, derrière, est d’utiliser cela pour financer l’économie, ce n’est pas du tout à la hauteur. Mais, évidemment, pour des raisons de justice sociale et fiscale, ça me semble être important. C’est un peu dans la même ligne que la taxation de l’héritage. Il s’agit de promouvoir une approche redistributive entre les gagnants et les perdants de la pandémie bien sûr, mais plus généralement, les gagnants et les perdants de la financiarisation de l’économie. Pour autant, ce type de proposition ne dégage pas les sommes requises pour le financement de la transition écologique et sociale. En France, l’investissement additionnel qui serait nécessaire est estimé à environ 100 milliards d’euros de plus par an. Rapportez cela à la part qui va à la transition écologique dans le plan de relance européen et vous voyez l’énorme écart qu’il y a.

D.C : Je pense qu’il y a beaucoup d’argent en épargne et qu’une taxation sur l’épargne est quelque chose qui rapporterait beaucoup d’argent. Le problème, c’est que c’est du one-shot. C’est ponctuel, par définition.

L.S : C’est sur les patrimoines financiers.

D.C : Oui. Mais sur l’épargne en banque également. Il y a, quand même de l’épargne qui a augmenté. On arrive à des centaines de milliards d’euros. Le problème est surtout politique. Pour beaucoup de gens, ce serait une spoliation.

L.S : Oui. Sauf si on dit que c’est sur les patrimoines financiers, qui se sont constitués au cours des dernières années.

Patrick Drahi, PDG d'Altice, discutant avec des Polytechniciens

De grandes fortunes du CAC 40 comme celle de Patrick Drahi, PDG d’Altice, dépendent fortement des faibles taux d’intérêts consentis depuis des années par le système bancaire. Crédit : École polytechnique J.Barande

D.C : Le problème, c’est que l’épargne financière n’est pas monétisable. Si vous avez des actions d’une entreprise qui a vu son cours de marché doubler ou tripler ces 10 dernières années, vous ne pouvez pas taxer ces actions, à moins que l’État prélève directement les actions. Ce qui serait possible par ailleurs.

L.S : Si l’État devient actionnaire.

D.C : Mais ça ne génère pas directement de cash. Or, c’est bien cela qu’il faut. Sans trop rentrer dans les détails, mon sentiment est qu’une taxation de l’épargne ne pourra se faire qu’en temps de crise énorme.

L.S : C’est un peu compliqué. Vous ajoutez de la perte de confiance à la perte de confiance au moment de la crise ?

D.C : Si le choix est entre perdre toute son épargne ou n’en perdre qu’une partie de manière politiquement organisée en tenant compte des situations des ménages, la seconde option apparaîtra sans doute préférable.

L.S : Je ne comprends pas. Vous n’arrêtez pas de dire que la dette n’est pas un problème!

D.C : Je dis que la dette publique n’est pas un problème…

L.S : Le système bancaire ne peut pas s’effondrer puisque l’État a toujours les moyens de le soutenir si la dette n’est pas un problème. Je ne comprends pas il y a une incohérence…

D.C : C’est ce qu’il a fait en 2008-2009. Le problème, c’est que quand il y a des pertes très importantes du secteur privé, l’État n’a pas à sauver tous les agents privés.

« LAISSER S’EFFONDRER UNE BANQUE SYSTÉMIQUE PROVOQUERAIT UN CATACLYSME ÉCONOMIQUE INCROYABLE » LAURENCE SCIALOM

L.S : C’est normatif ! Ce qu’il peut très bien faire, et ce serait la meilleure solution, c’est de renflouer les banques parce que sinon, ce serait un cataclysme qu’on n’imagine pas. Laisser s’effondrer une banque systémique provoquerait un cataclysme économique absolument incroyable. Les États peuvent renflouer les banques, mais cette fois-ci avec une conditionnalité qui serait une régulation financière extrêmement stricte. Ce que l’on n’a pas fait après la crise de 2008.

D.C : Je pense qu’on sera contraint de faire contribuer les épargnants parce qu’ils sont les créanciers en dernier recours.

L.S : Ils ne sont pas fautifs dans le fait que les banques soient insuffisamment capitalisées, prennent trop de risques, fassent trop d’activités de trading, etc. Les épargnants ne sont pas ceux qui surveillent les banques. Autant je comprendrais qu’on dise : « je soutiens les banques et en contrepartie, je suis drastique sur la régulation bancaire et financière, pour sortir justement de cette économie financiarisée, hyper court-termiste ».

D.C : Les épargnants ne sont pas fautifs à l’échelle individuelle. On est d’accord. Le problème est que quand on veut définanciariser l’économie, il faut réduire le volume de la finance. Or, la seule manière de le faire est l’annulation de la dette d’un côté, mais aussi la réduction des créances, de l’épargne, de l’autre.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Laurence Scialom est économiste à l’Université Paris 10 Nanterre, membre de l’Institut Veblen. Elle est l’auteure des livres La fascination de l’ogre ou comment desserrer l’étau de la finance (éditions Fayard) et Économie bancaire (éditions La Découverte).

David Cayla est économiste à l’Université d’Angers, membre du collectif Les Économistes Atterrés. Il est l’auteur de Populisme et néolibéralisme et de L’économie du réel, tous deux parus aux éditions De Boeck Supérieur.

Crédit de la photo de couverture : Robin Prime/Christian Aid


30.03.2021 à 12:09

« Enquête sur Cyclads, la plateforme profiteuse de crise qui veut transformer les livreurs en panneaux publicitaires »

Andy Boulard
« Je vais être tout à fait honnête avec vous. Au début, quand on est allés voir les livreurs, on nous a regardé avec de grands yeux. Quand on leur a expliqué qu’on allait leur fournir gratuitement un sac d’excellente qualité et qu’on allait les rémunérer pour mettre de la pub dessus, beaucoup étaient dubitatifs. Ils … Continued
Texte intégral 2613 mots

« Je vais être tout à fait honnête avec vous. Au début, quand on est allés voir les livreurs, on nous a regardé avec de grands yeux. Quand on leur a expliqué qu’on allait leur fournir gratuitement un sac d’excellente qualité et qu’on allait les rémunérer pour mettre de la pub dessus, beaucoup étaient dubitatifs. Ils pensaient qu’il s’agissait d’une arnaque. »

L’anecdote de Jérémie Benebalz, l’un des trois cofondateurs (trois amis d’enfance âgés de 30 ans) de la nouvelle start-up Cyclads, pourrait prêter à sourire si elle ne dévoilait pas, à la manière d’un lapsus, une part de vérité. Quand on regarde de plus près le modèle économique de l’entreprise, et qu’on décortique ses prétendues valeurs « humanistes », il y a en effet de quoi être dubitatif.

Le concept de Cyclads ? « Commercialiser de la publicité sur les sacs des livreurs et améliorer leurs conditions précaires ! », s’exclame la start-up dans ses communiqués de presse abondants du début de l’année 2021. Depuis l’été dernier, elle propose aux livreurs indépendants des plateformes de livraison de percevoir un complément de revenu mensuel en échange de publicité sur leur sac. Pour les annonceurs, il s’agit donc d’une « opportunité exceptionnelle » de « réinventer la manière de communiquer, notamment pour les commerçants ».

Livreur Deliveroo en vélo
Le sac accompagne le livreur tout au long de sa journée. Photo by Yuya Tamai on Foter.com

D’autant plus qu’avec la crise sanitaire et la fermeture des restaurants, « le nombre de livreurs a augmenté, et donc leur visibilité », se réjouit Jérémie Benebalz. « Grâce à la démultiplication de votre message en mobilité, Cyclads vous propose la campagne publicitaire la plus rentable du marché » vante l’entreprise sur son site internet.

Dans sa grande mansuétude, Cyclads offre aux livreurs un sac à dos pour convaincre les livreurs de travailler avec elle. « On essaye de les professionnaliser en leur offrant un sac premium et on leur propose une rémunération complémentaire, explique Jérémie Benebalz. Quand on voit la précarité du métier, des livreurs qui utilisent des sacs Picard inadaptés et qui renversent leurs pizzas, on se dit qu’on apporte notre pierre à l’édifice. » Un argument qui a séduit Marie, qui fait partie des 160 premiers « coursiers » ayant participé aux campagnes de publicité de Cyclads à Aix-en-Provence, avant un lancement national prévu ce printemps dans une dizaine de villes françaises (Paris, Lyon…).

« À chaque fois que le sac se casse, on nous en donne un neuf ! », se réjouit la jeune femme de 20 ans qui croit savoir que la grande majorité des livreurs d’Aix-en-Provence l’utilisent. Contrairement aux plateformes qui « nous imposent de porter « gratuitement » des sacs « brandés » que l’on doit payer, on est désormais payés pour faire de la pub ! », se réjouit Marie qui, avant de découvrir Cyclads, tournait entre 1000 et 1500 euros net par mois en moyenne, pour 50 heures par semaine d’un travail harassant.

Combien gagnent en moyenne ces « esclaves modernes » pour faire de la publicité ? 50 euros par mois (soit entre 39 et 45 euros net d’impôts), voire 30 euros, « si le livreur ne fait pas beaucoup d’heures », observe Marie qui a conscience que « ce n’est pas énorme, mais cela fait quand même un petit plus. Surtout que cela va bientôt augmenter ».

photo d'un livreur sous la neige
Pour obtenir une rémunération décente, les livreurs doivent prendre toutes les commandes, qu’il pleuve ou qu’il neige. Crédit : ifeelstock – stock.adobe.com

Bientôt en effet, Cyclads promet de « compléter » encore les revenus des livreurs par la distribution d’imprimés publicitaires dans des boîtes aux lettres. « Quand le livreur arrive chez le client, il a bien souvent 2 à 3 minutes d’attente, donc on lui offre la possibilité de distribuer des publicités sans lui faire perdre trop de temps », explique Jérémie Benebalz qui reste assez évasif quand on lui demande combien l’opération sera rémunérée.

Ce n’est pas une « rémunération mirobolante », admet Jérémie Benebalz, « mais on démarre à peine notre activité. Notre stratégie, c’est que les livreurs puissent avoir dans quelques mois une vraie rémunération autour de 200 à 300 euros par mois ». Un autre cofondateur de Cyclads, Simon Grosman, le 15 février dernier sur BFM TV, allait pour sa part jusqu’à évoquer une rémunération de l’ordre « 6 fois à 20 fois le smic horaire ». Ce qui n’a pas manqué de faire rire le journaliste de BFM.

Ce genre d’estimation fait également sourire Jérôme Pimot, le cofondateur et porte-parole du nouveau Collectif des livreurs Autonomes de Paris (CLAP) dédié à la défense des livreurs auto-entrepreneurs : « 200 à 300 euros par mois, à mon avis, ce sont les tarifs plafond. Les livreurs vont vite s’apercevoir que ce sera plutôt quelque chose comme 30 euros par mois, donc ils vont arrêter rapidement. »

Photo de Jérôme PIMOT, cofondateur du CLAP75
Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif des Livreurs Autonomes de Plateformes (CLAP) et ancien livreur Deliveroo

Le discours de Cyclads rappelle étrangement à l’ex-livreur à vélo celui de la plateforme Stuart qui promettait il y a quelques années aux livreurs de gagner jusqu’à 150 euros par jour« C’était bien sur le papier, mais il fallait rouler à 300 km/h et bosser 36 heures par jour pour gagner 150 euros ! Ceci dit, plein de livreurs étaient tombés dans le panneau. »  Et de démonter l’argumentaire de Cyclads qui affirme que les livreurs ne feront pas d’efforts supplémentaires. « C’est un modèle d’exploitation, sous couvert de se donner bonne conscience. » Quant à Ludovic Rioux, le secrétaire du syndicat CGT des livreurs de Lyon, il considère que si Cyclads « commence à dire que les livreurs seront mieux payés grâce à eux, on pourra dire que cela ressemble à une mascarade. »

Selon Jérôme Pimot, le modèle économique de Cyclads et celui des plateformes Uber Eats ou Deliveroo sont « similaires » et aussi problématiques l’un que l’autre. Certes, « ils ne transportent pas de nourriture mais de la pub ». Certes, « ils ne sont pas soumis à des deadlines pour arriver à temps chez la personne qui a commandé ». Mais « le problème reste le même, car, au final, ils gagneront sans doute deux à trois euros par heure et ils n’auront aucune possibilité de négocier leurs tarifs ».

Image de livreurs deliveroo en grève
L’augmentation de la concurrence a précarisé les livreurs qui s’organisent désormais en collectifs pour faire entendre leurs droits

En adoptant la logique mortifère des plateformes, on comprend en effet mal comment Cyclads pourrait véritablement aider les livreurs à sortir de la précarité. Interrogé sur le sujet, Jérémie Benebalz enchaîne instantanément sur les récentes décisions de justice dans d’autres pays européens, apparemment désireux de noyer le poisson :

« Nous sommes déjà dans l’anticipation sur la question du salariat car on a vu ce qui s’est passé ces derniers temps en Suisse, en Italie ou en Espagne où les plateformes doivent désormais salarier leurs livreurs. » L’Espagne vient en effet de légiférer pour que les livreurs à domicile soient désormais « présumés » salariés. Quant à  la justice italienne, elle veut obliger Uber Eats et ses concurrents à salarier 60 000 livreurs. Enfin, en Suisse, Uber Eats a été contraint de salarier 500 livreurs à Genève en septembre 2020. Si la loi évolue de la même manière en France, Jérémie Benebalz se dit donc « prêt à salarier les livreurs ».

Comme Uber Eats ou Deliveroo, il est toutefois évident que Cyclads n’aurait en tout cas aucun intérêt à voir la législation évoluer en France car elle profite de la déréglementation du code du travail. « Les plateformes ont généralisé l’usage abusif du statut d’auto-entrepreneur à une échelle que l’on n’avait jamais imaginé auparavant« , rappelle Ludovic Rioux. Si un jour la majorité des livreurs de France était rémunérée pour faire de la publicité, cela signifiera qu’il y aura une « marchandisation d’autant plus grande des livreurs des plateformes », poursuit-il. De son côté, Jérome Pimot considère que « quand de la publicité sur les sacs des livreurs vient s’ajouter à ce que les livreurs ont déjà sur le dos, il s’agit d’une deuxième couche d’exploitation. »

Même son de cloche du côté de Chloé Lebas, doctorante en sciences politiques à l’Université de Lille  (CERAPS), qui écrit actuellement une thèse sur les mobilisations collectives des travailleurs indépendants. « Il faut arrêter de penser que ce genre d’entreprises participe à sortir les gens de la pauvreté, c’est complètement faux. » Concernant le cas d’école Cyclads, elle trouve qu’il « est purement scandaleux de profiter d’un travail qui est une forme de contournement des responsabilités sociales des entreprises ». Pour la sociologue, ce genre de start-up « surfe sur la précarité des livreurs ». Ils ne sont ni plus ni moins que des « profiteurs de crise  au sens large. Pas uniquement de la crise sanitaire mais aussi de la crise sociale ».

couverture du livre En attendant les robots
Dans son livre, Antonio A. Casilli s’était intéressé aux nouvelles formes de travail ultra-précaire créés suite à l’essor du numérique et l’uberisation de la société

Il ne faut pas oublier que leur modèle économique repose sur un environnement social de précarité et de chômage structurel massif. Une armée de travailleurs précaires accepte désormais, faute de mieux, de travailler pour ces plateformes de livraison. Celles-ci ont au demeurant profité de la crise sanitaire pour étendre leur champ d’action au secteur de la livraison dans la grande distribution, expliquait Chloé Lebas dans un article en mai 2020. Pour maintenir leur chiffre d’affaires, elles livrent désormais les produits des magasins alimentaires « de première nécessité ». Franprix et Monoprix sont en effet désormais disponibles sur Deliveroo, Carrefour et Casino sur Uber Eats.

C’est dans ce contexte que Jérémie Benebalz vise « 2 000 livreurs partenaires d’ici à la fin de l’année ». Mais le porte-parole du Clap, Jérôme Pimot, se montre moins optimiste sur l’avenir de Cyclads. Notamment parce que les plateformes n’hésitent pas à bloquer les comptes des livreurs (c’est à dire à les virer sans ménagement) lorsqu’elles estiment qu’ils n’ont pas répondu à leurs attentes. Comme ceux-ci sont indépendants, elles n’ont pas besoin d’excuse ou de raison valable pour supprimer leur compte. Il n’est « pas persuadé que les plateformes accepteront que « leurs » livreurs trimballent sur leur sac une pub Citroën ou Renault. Elles ne vont pas lâcher comme ça leur joli sac brandé. Au contraire, je pense qu’il y a des restaurateurs qui vont « balancer » les livreurs qui utilisent les sacs Cyclads ».

Conséquence directe : « Il va très vite se répandre dans la communauté des livreurs qu’il est dangereux d’utiliser ce genre de sacs avec de la pub dessus. Cela pourrait donc faire un effet boule de neige, et le concept de Cyclads faire long feu. » De l’exploitation à la délation, la crise ne fait décidément pas toujours surgir le meilleur.

Julien Moschetti


23.03.2021 à 18:21

« L’accession d’un ancien banquier central à la tête de l’Italie est la revanche de l’UE » par Stathis Kouvélakis

Andy Boulard
Depuis un mois, l’Italie compte un nouveau président du Conseil en la personne de Mario Draghi. L’ancien président de la Banque centrale européenne, symbole de la technocratie européenne tordant le cou aux décisions démocratiques, bénéficie d’un soutien politique large pour son gouvernement et d’un concert de louanges médiatique déroutant. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe grec et … Continued
Texte intégral 3253 mots

Depuis un mois, l’Italie compte un nouveau président du Conseil en la personne de Mario Draghi. L’ancien président de la Banque centrale européenne, symbole de la technocratie européenne tordant le cou aux décisions démocratiques, bénéficie d’un soutien politique large pour son gouvernement et d’un concert de louanges médiatique déroutant. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe grec et ex-membre de Syriza, cette nomination marque encore le poids qu’ont les banquiers dans la vie politique italienne. Dans cet entretien accordé à Jonathan Baudoin pour QG, il souligne aussi la normalisation du Mouvement 5 étoiles, symbolisant à cet égard l’absence d’alternative de la part de la gauche radicale italienne, 30 ans après la dissolution du PC italien.

Photo de Stathis Kouvélakis, philosophe Grec
Stathis Kouvélakis

QG : Presque 10 ans après Mario Monti, voici un autre technocrate, en l’occurrence Mario Draghi, au poste de Président du Conseil en Italie. Que vous inspire cette prise de fonction ?

Stathis Kouvélakis : La première réflexion qui me vient à l’esprit porte sur le degré de délabrement des institutions parlementaires et démocratiques, qui n’est pas un phénomène spécifiquement italien mais européen. Concernant plus particulièrement l’Italie, il faut remarquer que c’est le troisième gouvernement qui se succède depuis les dernières élections, celles de 2018. Ces élections ont débouché sur trois gouvernements successifs qui couvrent la quasi-totalité des combinaisons possibles. On a eu, dans un premier temps, un gouvernement du mouvement 5 Etoiles (M5S) et de la ligue d’extrême-droite de Salvini, puis un gouvernement du M5S et du Parti démocrate (PD) de centre-gauche. Maintenant, on a un gouvernement de quasi-union nationale sous la houlette de Draghi. Il devient donc clair que les élections ne veulent plus dire grand chose puisque quel que soit leur verdict, les gouvernements qui en sont issus peuvent varier du tout au tout.

Ma deuxième remarque est un constat qui concerne plus particulièrement l’histoire politique de l’Italie. Les banquiers y jouent depuis longtemps un rôle directement politique, qui résulte de l’instabilité gouvernementale caractérisant l’Italie de l’après-guerre. Le personnel politique traditionnel étant incapable d’assurer une continuité de gestion de l’Etat, la direction du Trésor et de la Banque centrale y pourvoient, au mépris bien sûr des règles démocratiques les plus élémentaires, qui exigent que les dirigeants politiques soient élus. Le phénomène apparaissait déjà dans les années 1960 et 1970, mais il a pris une forme beaucoup plus accentuée au cours des trois dernières décennies puisque le gouvernement de M. Draghi est le quatrième, depuis les années 1990, à être dirigé par des banquiers, ou des gens étroitement liés aux milieux bancaires. Le premier était le gouvernement de Carlo Azeglio Ciampi, en 1993-1994. Le deuxième, c’était le gouvernement de Lamberto Dini, en 1995-1996. Et le troisième, celui que vous mentionnez, est celui de Mario Monti, de 2011 à 2013.

Ma troisième remarque, c’est le rôle croissant que joue l’Union européenne (UE) dans ces diverses reconfigurations du jeu politique italien. Après tout, c’est logique puisque la souveraineté monétaire a été transférée des institutions nationales à la Banque centrale européenne de Francfort. La couleur était déjà annoncée avec le gouvernement Ciampi, qui faisait suite à l’effondrement du Système monétaire européen. Mais la mainmise de l’UE est devenue flagrante en 2011, avec la formation du gouvernement Monti. Petit rappel des faits : Silvio Berlusconi, alors président du conseil élu, fut contraint à la démission après avoir été humilié lors d’un Conseil européen, comme son homologue grec Georges Papandréou à la même époque. Sa démission faisait suite à une lettre envoyée par les deux gouverneurs de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, l’actuel Président du Conseil. Cette lettre dictait à Berlusconi un certain nombre de réformes « structurelles », ouvertement néolibérales, qui étaient justifiées par le fait que la dette italienne atteignant un niveau jugé préoccupant par les marchés financiers.

Matteo Salvini & Mario Draghi
Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord (extrême-droite), et Mario Draghi, l’improbable alliance de 2021

Cet agenda comprenait la libéralisation des services publics, le changement des règles de la négociation salariale dans un sens défavorable aux syndicats, la révision des règles de licenciement et une réforme des retraites hautement impopulaire, que Monti va mettre en place. Pour mener ces réformes, Berlusconi n’était pas considéré comme fiable et il avait lui-même quelques réticences à imposer cette purge. C’est donc Mario Monti, ancien commissaire européen, conseiller de Goldmann Sachs,  président de la section Europe à la Commission Trilatérale et membre du comité de direction du groupe Bilderberg qui va prendre la relève. On peut parler d’un candidat imposé par l’UE, par la classe dominante italienne par et les élites technocratiques liées au capital financier.

Nous avons là les données de base de l’équation : intérêts de la finance et des banques, intervention flagrante de l’UE, diktats néolibéraux. C’est Draghi qui se charge maintenant de la mettre en œuvre, en lien direct les financements à venir de l’Union européenne, à savoir ce que l’Italie va toucher du plan de relance européen. C’est en cela que consiste le mandat officiel de Draghi : être celui qui garantira la bonne gestion des fonds que va recevoir l’Italie de l’UE. En 2018, l’électorat italien avait voté, dans sa majorité, pour des partis, le M5S et la Ligue de Salvini, qui s’étaient vivement opposés aux types de politiques qui étaient menées auparavant par le centre-gauche de Renzi et que M. Draghi va, maintenant, mettre en œuvre. Les Italiens se retrouvent ainsi avec un gouvernement auquel participe, et c’est un révélateur de l’état de délabrement du système politique, la quasi-totalité des partis politiques italiens soutenant le gouvernement Draghi, à l’exception du parti néo-fasciste Fratelli d’Italia. C’est une évolution inquiétante et consternante.

QG : Ce gouvernement Draghi, qui se veut d’union nationale face à la crise sanitaire, n’est-il pas l’expression d’une revanche des partis pro-européens face à un euroscepticisme qui s’est développé ces dernières années de l’autre côté des Alpes ?

Exactement. Il faut bien voir qu’en Italie, le personnel politique traditionnel détenait le record d’européisme dans toute l’UE, et que cette attitude a longtemps fait consensus dans le pays. Or, c’est précisément contre cet européisme, dont Mario Monti était en quelque sorte le point d’aboutissement, et Matteo Renzi le digne continuateur, que l’électorat s’est rebellé en 2018. Il faut rappeler que cet européisme a été avant tout mis en œuvre par le centre-gauche, par le PD, ce qui a conduit ce parti à des déroutes électorales successives entre 2008 et 2018. Il y a laissé quasiment la moitié de son électorat, passant de 33 à 18%. J’ajoute que le parti que M. Monti avait formé, après avoir quitté le gouvernement, a obtenu moins de 1% des voix aux élections de 2018. Ça nous montre le niveau de popularité de ce genre de politiciens. Suite aux élections, on a un eu gouvernement Salvini-M5S, attelage hautement improbable il faut bien le dire, car quelles que soient les ambiguïtés et ambivalences du M5S, on peut difficilement le qualifier de parti d’extrême-droite.

Mais Salvini et le M5S partageaient une attitude assez hostile à l’égard de l’UE. Bien sûr, une fois au pouvoir, tous deux se sont empressés de remiser leurs positions les plus radicales à ce sujet. Salvini avait même parlé de sortie de l’euro, mais il est revenu dessus. Même chose pour le M5S, qui s’est considérablement assagi. Pourtant la montée de ces partis indiquait une rupture du consensus européiste dans la société italienne. Avec l’arrivée au pouvoir de Mario Draghi on peut parler d’une véritable revanche de l’UE. Draghi incarne en effet le rôle politique de premier plan qu’a joué la BCE au cours de la dernière décennie. C’est celui qui a contraint Berlusconi à la démission en 2011 et qui a fait plier Aléxis Tsípras en Grèce en 2015. Il faut en effet se souvenir que c’est sous Draghi que la BCE a fermé, le 4 février 2015, le principal canal de financement des banques grecques quelques jours après la victoire électorale de Syriza, conduisant Aléxis Tsípras à capituler honteusement six mois plus tard. C’était le 13 juillet 2015, quelques jours après le référendum où l’électorat grec avait rejeté à 62% le plan d’austérité de l’Union européenne, pour voir sa volonté foulée aux pieds par celui-là-même qui avait appelé à ce référendum. La démocratie, dans le sens le plus élémentaire, était complètement ridiculisée.

QG : Face au concert de louanges au niveau politique et médiatique, peut-on dire qu’il y a une amnésie par rapport au rôle de Draghi dans la crise grecque, en tant que président de la Banque centrale européenne ?

Bien sûr ! Cette amnésie fait, à mon sens, partie d’une amnésie beaucoup plus large. On s’est en effet empressé d’oublier ce qui est arrivé à la Grèce à partir de 2010 au nom de quelque chose sur quoi tout le monde s’assoit maintenant, à savoir niveau d’endettement et de déficit publics. La Grèce s’est vue imposer un plan sanguinaire d’austérité, de restructuration néolibérale, de démantèlement des institutions de sa souveraineté nationale, au nom d’un niveau de dette publique qui est, aujourd’hui, allègrement dépassé un peu partout en Europe. Il faut ici rappeler les responsabilités primordiales des formations de centre-gauche et sociales-démocrates, même par rapport aux formations de droite à cet égard. Ce sont ces formations-là qui ont mis en place l’essentiel des réformes néolibérales en Italie. Après, sa capitulation Aléxis Tsípras et son parti ont mis en œuvre un troisième mémorandum dicté par l’UE qui parachève la purge néolibérale et qui est allé plus loin que tout ce que Macron a pu faire depuis le début de son quinquennat. En France, ce sont les gouvernements socialistes qui ont mené l’essentiel des politiques néolibérales depuis les années 1980, etc. Ce sont ces partis-là qui sont le vrai pilier de l’intégration européenne. Et après on s’étonne que les classes populaires aient déserté les partis de gauche !

Policiers grecs protégeant la banque nationale grecque
En 2015, la situation économique et sociale est si catastrophique que le gouvernement doit envoyer la police protéger la NBG, grande banque grecque. Crédit : UnderClassRising. Licence Creative Commons

QG : La mise en place du gouvernement Draghi a été largement appuyée par les partis politiques présents au Parlement italien, dont le Mouvement 5 étoiles. Est-ce un signe de normalisation de ce parti, qui a expérimenté le pouvoir à partir de 2018 ?

En fait, cette normalisation a commencé bien avant. C’est plutôt une étape supplémentaire qui est franchie dans ce processus. Le M5S, je l’ai dit auparavant, est une formation politique hétérogène, un peu attrape-tout. Il a des positions qui varient en fonction des questions qu’on examine. Plutôt à droite, faisant preuve d’un populisme poujadiste sur certains aspects, avec une rhétorique anti-impôt, des positions hostiles aux migrants et des relents d’antiparlementarisme. Mais aussi capable de porter des revendications sociales, notamment en direction du Sud de l’Italie, avec la demande de revenu garanti et des préoccupations écologistes, sur la question de certains grands chantiers par exemple. Par endroits, à Turin par exemple, le M5S est en lien avec des réseaux militants liés au mouvement social. Ailleurs, ce sont plutôt des notabilités de type classique qui émergent. C’est une formation très contradictoire et comme on pouvait le prévoir, l’épreuve du pouvoir conduit à renforcer les éléments gestionnaires à l’intérieur du parti, dont Luigi di Maio est la figure de proue, au détriment de ceux qui étaient les plus antisystème. Cette normalisation du M5S et son attitude opportuniste ont conduit à un rétrécissement considérable de sa base électorale, qui a sans doute permis au centre-gauche de regagner une partie du terrain perdu.

QG : Quel regard portez-vous sur la décision de Draghi de s’adjoindre les conseils du cabinet McKinsey pour son programme économique, afin de bénéficier des 209 milliards d’euros de fonds européens prévus pour Rome dans le plan de relance européen négocié l’an dernier ?

Tout d’abord, il faut savoir que les sommes réelles sont moindres que celles qui sont annoncées. Dans ce plan de relance, il y a 127 milliards d’euros de prêts, 82 milliards de subventions. Si on déduit la contribution de l’Italie, qui est de l’ordre de 40 milliards d’euros, la subvention nette ne s’élève qu’à 42 milliards d’euros. Dans ce cadre, l’appel au cabinet McKinsey me semble relever d’un signe d’allégeance symbolique. Apparemment, tous les gouvernements européens doivent avoir l’agrément de ce cabinet pour concocter leurs réformes néolibérales, Macron fait de même en France. Comme si ces technocrates, issus du monde de la banque, de la finance et du patronat, n’étaient pas assez grands pour mettre en œuvre eux-mêmes ce type de recettes. Mais il faut croire que ce geste permet de « rassurer les marchés » comme on dit, et vaut comme un certificat de bonne conduite auprès de la finance internationale.

Photo de manifestation en Italie
« La crise, qu’elle soit payée par les riches ! »: banderole lors d’une manifestation Covid en Italie en 2020

QG : Dans le contexte que nous vivons, la gauche peine à se distinguer et à être audible auprès du peuple italien. N’est-ce pourtant pas une occasion pour celle-ci de se regrouper en une force politique émergente, 30 ans après la disparition du Parti communiste italien ?

Il n’y a plus de gauche en Italie, c’est ça qu’il faut dire. Le Parti démocrate (PD), qui est lointainement issu d’une aile de l’ancien Parti communiste, à laquelle se sont ajoutées d’autres petites composantes politiques, est un parti vaguement de centre-gauche, comparé auquel le Parti socialiste français ferait presque figure de parti révolutionnaire. Une autre petite formation de gauche, issue d’une scission du PD, qui s’appelle Libres et égaux, a décidé pour l’essentiel de participer à ce gouvernement Draghi. Certains de ses dirigeants sont d’ailleurs des anciennes figures de proue parmi les plus discréditées du PD, comme Massimo D’Alema. Il n’y a donc rien à attendre de ce côté-là. Le reste, par exemple la coalition Potere al Popolo, ce sont des forces qui n’ont pas de représentation parlementaire. Elles ont une certaine influence dans les mouvements sociaux mais, au niveau politique, elles sont extrêmement fragmentées et très faibles. L’émergence du M5S, son ascension puis son déclin, sont le symptôme le plus éloquent de l’effondrement de la gauche italienne. Je crois que l’impasse politique italienne est amenée à se poursuivre, précisément parce qu’il manque une alternative portée par une gauche qui assume la rupture avec le néolibéralisme et ses vecteurs, en particulier l’Union Européenne.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Stathis Kouvélakis est philosophe, ex-professeur en théorie politique à King’s College (Londres). Il a été membre du comité central de Syriza en Grèce jusqu’à sa démission au moment de la capitulation de Tsipras en 2015. Il est également l’auteur des livres suivants: La critique défaite : Émergence et domestication de la Théorie critique : Horkheimer, Habermas, Honnet (Éditions Amsterdam), Philosophie et révolution. De Kant à Marx (La Fabrique), La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale (La Dispute) ou encore Y a-t-il une vie après le capitalisme ? (Le Temps des cerises).


07.03.2021 à 17:46

« Sortir du piège de la dette », volet 2 par Marc de Sovakhine

aude
La réponse à la crise du Covid a fait exploser l’endettement public à une vitesse et un niveau inédits par temps de paix. Faut-il s’en alarmer ainsi que toutes sortes de politiques, d’économistes mainstream et d’éditocrates le répètent à longueur d’interventions? QG publie ce dimanche 7 mars le deuxième volet de la réflexion menée sous … Continued
Texte intégral 6325 mots

La réponse à la crise du Covid a fait exploser l’endettement public à une vitesse et un niveau inédits par temps de paix. Faut-il s’en alarmer ainsi que toutes sortes de politiques, d’économistes mainstream et d’éditocrates le répètent à longueur d’interventions? QG publie ce dimanche 7 mars le deuxième volet de la réflexion menée sous couvert d’anonymat par un haut fonctionnaire.

3/ Pourquoi les gouvernements successifs n’ont-ils jamais eu l’intention de diminuer le montant de la dette ?

A/ Le maintien d’une dette publique à un niveau élevé est mis au service d’un discours visant à rendre acceptables les privatisations et le démantèlement des services publics, tel que le préconise la Commission européenne. Dernier épisode en date : le projet Hercule de démantèlement d’EDF dont la partie la plus rentable serait privatisée, comme jadis France Télécom ou GDF. La bourgeoisie financière a beau se prétendre moderne, son discours n’a, sous ce rapport, guère évolué depuis deux cents ans. Comme l’écrivait déjà Karl Marx dans Les luttes de classes en France, à propos de la fin de la Monarchie de Juillet, « l’endettement de l’Etat était d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres. C’était précisément le déficit de l’Etat qui était l’objet même de ses spéculations et la source principale de son enrichissement. A la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie une nouvelle occasion de rançonner l’Etat qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. »

Ainsi, une dette publique élevée fournit un prétexte idéal pour convaincre l’opinion de la nécessité de privatiser, la vente des biens publics étant supposée couvrir le remboursement d’une partie de la dette. C’est notamment un argument que le gouvernement avait avancé dans le cadre de la privatisation de la Française des Jeux et d’Aéroports de Paris. L’objectif est bien, à l’aide d’un discours performatif, de « marchandiser » l’ensemble des activités sociales car le capital a constamment besoin d’étendre son empire s’il ne veut pas mourir. C’est ce qu’on appelle la baisse tendancielle du taux de profit qui, contrairement à une idée reçue, n’a pas été « inventée » par Marx mais par d’autres économistes classiques tels que Turgot et Ricardo. Pour maintenir son rendement, le capital cherche à accroître la productivité du travail ou à baisser les salaires, ou encore, lorsqu’il se transforme en actif financier, à dénicher les meilleurs rendements possibles pour placer l’argent – la « valeur » traduite en termes monétaires – qu’il a extorqué grâce au travail des autres et aux baisses d’impôts.

Krash boursier du 15 septembre 2008
Le 15 septembre 2008, plusieurs banques américaines s’effondrent. Les bourses du monde entier plongent. C’est le krach boursier le plus grave depuis 1929

Le rêve secret de nos dirigeants, et celui du patronat, c’est désormais de s’emparer du magot de la Sécurité sociale (450 milliards d’euros de budget annuel échappant aux assureurs privés) pour financer notre économie avec votre « épargne » qu’ils aimeraient « libérer » du joug des cotisations sociales (vous savez, les « charges ») au motif fallacieux de redresser la compétitivité de l’économie française. C’est le sens de la réforme des retraites lancée dans le sillage de l’adoption de la loi PACTE : nos entreprises sont notoirement sous-capitalisées et ont besoin de votre épargne qui « dort » dans les comptes de la Sécu ou « dans la pierre ». Pour leur permettre d’affronter la concurrence internationale, elles ont besoin de capitaux, étant entendu qu’il est hors de question, pour des raisons idéologiques, que l’Etat entre au capital de ces entreprises, sinon pour « sauver » celles se trouvant au bord de la faillite. On appelle ceci la « désintermédiation financière »: les entreprises sont incitées à se financer directement auprès des marchés, sous la forme d’obligations (dette d’entreprise) ou d’apports en capital, plutôt qu’auprès d’intermédiaires bancaires (prêts « classiques »), du reste très frileux (« averses au risque »). Le candidat Macron en avait fait un des axes de son programme qui n’était jamais qu’un copier-coller des meilleures copies d’économie à Sciences Po. C’était passé inaperçu car personne, à l’exception des équipes de technos à son service dans les couloirs de Bercy, n’avait vraiment compris à l’époque de quoi il s’agissait.

Il faut dire qu’en France, la bourgeoisie, en bonne héritière du Père Grandet de Balzac, avec un goût prononcé pour la rente, continue à privilégier des placements sûrs, tels que l’immobilier ou la dette publique, lui assurant une rente sans prendre de risques démesurés. C’est d’ailleurs sous ce rapport qu’il faut comprendre les déclarations du candidat Macron sur la nécessité de « préférer le risque à la rente » même si on attend toujours des mesures sur la fiscalité de l’héritage, creuset de la formation rentière. Son message ne s’adressait pas seulement aux salariés, mais aussi aux possédants. C’est ce qui explique la réforme de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière (IFI) pour inciter les épargnants à placer leur épargne, non plus dans l’immobilier, mais sur des produits financiers qui bénéficient déjà, depuis Balladur notamment, de dispositifs d’exonération et d’abattement fiscaux. Lorsque l’actuel Président de la République encourageait les jeunes à lire Marx, il ne fallait pas seulement y voir une boutade : il a parfaitement conscience du « rôle révolutionnaire » que la bourgeoisie financière et « starteupeuse » est appelée à jouer dans les transformations actuelles du capitalisme, comme jadis Napoléon III. Son livre de campagne ne s’appelait-il pas « Révolution »?

« Libérer l’épargne », c’est ainsi l’ambition cachée des récentes réformes de la Sécurité sociale entreprises depuis trente ans : alors que l’accroissement naturel des besoins de financement des principaux risques (maladie, vieillesse) exigerait d’augmenter les cotisations salariales, celles-ci non seulement sont gelées, en particulier celles acquittées par les employeurs, mais diminuent en réalité sous l’effet des politiques d’exonération de cotisations sociales. Sous couvert de lutter contre le « trou de la Sécu », pourtant ridiculement faible, on privatise le financement des risques sociaux par réorientation de l’épargne  « libérée » des ménages vers des complémentaires santé et surtout des fonds de pension finançant les start-ups et… l’État via les titres de dette qu’ils lui achètent. « Libération » de l’épargne, privatisations, compression des salaires et baisses d’impôt sur le capital constituent les principaux ingrédients devant permettre aux détenteurs de capitaux de maintenir leur rendement et de conquérir de nouveaux marchés dans le monde. Entre l’Union européenne, les Etats-Unis et la Chine, la lutte impérialiste s’annonce sans égale dans l’histoire récente, et l’Afrique pourrait d’ailleurs être leur prochain grand champ de bataille.

jeunes paradant avec le drapeau grec.
Le peuple grec vote « non » aux décisions de la Troïka européenne à plus de 61% lors de la crise de la dette grecque en juillet 2015

B/ La deuxième raison, moins connue mais presque plus essentielle, pour laquelle les gouvernements successifs n’ont jamais eu l’intention d’engager une diminution de la dette – hormis, cela va sans dire, celle tirée du refus de relever les impôts sur le patrimoine des plus riches – est que la dette publique est indispensable au fonctionnement des marchés financier et monétaire. Les alimenter en titres de dette publique est essentiel à leur fonctionnement et à leur survie. Les acheteurs de dette publique (fonds de pension, investisseurs institutionnels, compagnies d’assurance, banques, fonds souverains) expriment en effet un besoin vital et accru de titres de dette publique.

Au moment où l’on décide de libéraliser et de « moderniser » les marchés financier et monétaire, dès les années 1960 (réformes de Giscard et Debré, ministres des finances de De Gaulle en 1962 et 1967) et surtout dans les années 1980 sous un gouvernement socialiste (en vue notamment de la création du marché unique et du Traité de Maastricht), l’appel aux marchés financier et monétaire pour financer les dépenses de l’État à des conditions de marché a été pensé comme un moyen d’accompagner leur modernisation et leur élargissement afin de les rendre plus compétitifs dans la course que se livraient alors les places financières dans le contexte des désordres monétaires et des surliquidités en circulation à la suite des crises pétrolières.

La dette publique, comme l’explique très bien Benjamin Lemoine dans son livre « L’ordre de la dette », a été « mise sur le marché » à cette époque alors qu’après la guerre, l’État se finançait essentiellement par ce qu’on appelait le « circuit du Trésor » et, encore avant, par un système de « rentes perpétuelles », essentiellement auprès de souscripteurs français. Pour s’en convaincre, considérons une simple corrélation statistique: la hausse de la dette publique accompagne depuis quarante ans celle du volume d’actifs financiers échangés sur les marchés. La dette publique n’est pas l’ennemie du capitalisme, elle est un de ses ingrédients, sa sève en quelque sorte. Les « experts » poussant des cris d’orfraie face au surendettement citent souvent, à l’appui de leur démonstration et en radotant une vieille idée de Montesquieu, le fameux « effet d’éviction »: la dette publique « assécherait » le marché privé car elle évince les capitaux privés des circuits de financement de l’économie marchande. Or, si cet effet d’éviction existait bien sous l’ancien Régime, car les marchés de l’argent étaient bien plus « à l’étroit », aujourd’hui, c’est l’inverse: sans apport de dette publique, pas de marchés financiers liquides, profonds et omnipotents. 

Extrait du reportage "dans le piège de la dette : La France est dans le déni"
« Dans le piège de la dette: la France est dans le déni », soirée spéciale sur France 5 en 2019. L’audiovisuel public est coutumier de ce genre de discours culpabilisateur

Les investisseurs qui achètent de la dette à la France en ont en effet besoin pour rémunérer ceux qui leur ont confié leurs économies, autrement dit les épargnants ou les retraités, à l’instar des Etats-Unis ou des Pays-Bas où les fonds de pension règnent en maîtres. Ces épargnants peuvent être vous ou moi: ainsi, quand vous déposez de l’argent sur une assurance-vie, une grande partie est prêtée aux Etats qui vous reversent, par l’intermédiaire de votre banque ou de votre compagnie d’assurance, des intérêts pour rémunérer votre assurance-vie. En ce moment, la rémunération est très faible car les taux d’intérêts sont très bas, voire négatifs, pour trois raisons principales : 1) un excès d’épargne dans le monde lié au vieillissement de la population, d’une part, et aux baisses d’impôt sur le capital (vendues sous le slogan fumeux du « ruissellement ») pour attirer des capitaux en France, d’autre part  2) des marchés obligataires de plus en plus concurrentiels avec la libéralisation financière, et 3)° des politiques monétaires dites « accommodantes », de taux d’intérêt bas, poursuivies par les banques centrales pour éteindre les incendies successifs des crises du capitalisme et éviter une crise de liquidité en injectant des sommes faramineuses dans les circuits de financement de l’économie, via le refinancement des banques commerciales.

Tout ceci se mord la queue: si les plus gros patrimoines ont gonflé, leurs détenteurs et les sociétés qui les gèrent doivent trouver des placements pour maintenir leurs rémunération à un niveau élevé. Or, comme les possédants sont plus nombreux et disposent de capacités de financement plus importantes, le prix auquel ils sont prêts à acheter de la dette publique augmente mais, paradoxalement, le rendement de ces titres diminue… C’est là une contradiction majeure du capitalisme actuel.  Les investisseurs « gavés », ne sachant plus où placer leur argent pour maintenir leurs rendements, on observe, par un « effet de bord », une inflation du prix des actifs immobiliers dans les métropoles ou encore, comme Bernard Arnault nous en donne l’exemple, de celui des œuvres d’art dont le très lucratif marché, principal instrument de blanchiment d’argent dans le monde, s’est emballé ces dernières années. Alors si, en plus, l’Etat vous offre des réductions d’impôts quand vous créez une fondation d’art contemporain…

Bernard Arnault, PDG de LVMH
Bernard Arnault, patron du groupe LVMH, première fortune de France

C/ Mais alors, si les taux d’intérêt sont si bas, voire négatifs (les prêteurs sont prêts à payer pour prêter de l’argent à l’Etat), quel est leur intérêt de continuer à prêter ? Ce ne sont pas, vous en conviendrez, des philanthropes ni des partisans d’un gonflement de la place de l’Etat dans l’économie. Là encore, il faut comprendre trois choses un peu « techniques » :

1- Les titres de dette publique, réputés très sûrs pour les Etats de l’OCDE (car peu de risques que ces Etats « fassent faillite ») sont « mixés » à d’autres titres plus risqués (obligations privées – de la dette d’entreprises – actions, produits dérivés, etc.) afin d’optimiser le rapport risque/ rémunération des épargnants. C’est comme un cocktail : vous avez dans un même portefeuille des titres peu rémunérateurs mais peu risqués, qui permettent de « sécuriser » des titres plus rémunérateurs mais plus « risqués ». Les banques ont par ailleurs des obligations prudentielles de détenir dans leur bilan des actifs jugés sûrs. L’endettement continu de l’État permet ainsi aux détenteurs de titres de dette publique (compagnies d’assurance, banques, fonds de pension, fonds communs de placement) d’assurer, dans un contexte de baisse de rendement du capital, une rémunération convenable à leurs épargnants – quoique de moins en moins rentable, comme l’illustrent les difficultés des fonds de pension néerlandais – et de sécuriser leurs portefeuilles. Jean Marc Siroen, professeur d’économie à Paris-Dauphine, prenant l’exemple des États-Unis, certes singulier mais non moins parlant, explique ainsi que « l’essentiel des titres échangés sont des titres de la dette publique ou adossés à eux. Sans les déficits publics accumulés depuis quarante ans par les États-Unis, il n’y aurait pas de carburant pour alimenter les marchés. »

2- Si les taux d’émission de la dette sont négatifs, cela ne signifie pas tout à fait que l’Etat s’endette à des taux négatifs. En fait, les titres de dette publique adjugés par l’Agence France Trésor (AFT), l’organisme public qui les émet et les gère, se présentent sous la forme de lignes « rechargeables » (ou « assimilables »). Mettons une ligne à 0,5% d’intérêt émise en 2011. Si le taux baisse à 0% en 2020, le prêteur verse sur cette ligne la différence directement, dès l’émission, à l’État (on appelle cela une « prime d’émission »). Donc, l’Etat encaisse tout de suite la différence entre l’ancien et le nouveau taux sur une même « souche » (ligne) de dette et s’en servira pour financer ses dépenses immédiates, ses besoins de trésorerie. En revanche, il continuera bien à verser, sur dix, vingt, voire cinquante ans, 0,5% d’intérêt… Ces primes d’émission se sont considérablement accrues en 2020 pour atteindre près de vingt milliards d’euros. C’est le vrai montant de la « cagnotte ».

3- Une fois achetée par les dix-huit « grossistes », seuls accrédités à acquérir de la dette par adjudication – des SVT (spécialistes en valeurs du Trésor telles que la BNP ou la Société générale) également chargés de conseiller et d’assister l’Etat dans sa politique de placement –, cette dette est en grande partie revendue à des investisseurs à un taux un peu plus élevé, puis échangée plusieurs fois sur le « marché d’occasion ». Chacun se sert au passage. Mais attention, si les taux remontent brutalement, par exemple à la suite d’une décision qui ne plaît pas aux marchés (comme quitter la zone euro), gare à l’atterrissage, en mode « passage d’huissier pour enlever les meubles au bulldozer ». C’est ce qui est arrivé en 2010 à la Grèce qui ne parvenait plus à se financer sur les marchés.

En somme, lorsque l’AFT (Agence France Trésor) émet de la dette, elle ne le fait pas seulement pour financer les dépenses de l’État, mais aussi pour « répondre à la demande des investisseurs relayée par les SVT » (rapport d’activité de l’AFT 2019). Elle a un rôle d’animation des marchés financiers et ne se prive pas d’ailleurs de le mettre en avant. Son directeur M. Anthony Requin déclarait ainsi, lors d’une audition à l’Assemblée nationale le 20 septembre 2017  que « l’AFT est, par ailleurs, un émetteur flexible car elle doit pouvoir s’adapter à tout moment à des changements de la demande exprimée par les investisseurs. » En janvier dernier, l’AFT a ainsi levé 7 milliards d’euros auprès de 430 investisseurs, par syndication, à un taux de 0,59% sur 50 ans. Un record absolu venait d’être battu: pour 1€ offert (on dit bien « offert ») par l’Etat, plus de 10€ étaient demandés par les acheteurs. Pourquoi étaient-ils si nombreux ? Parce que les taux sont tellement bas qu’ils sont prêts à acheter à très long terme pour rechercher le meilleur rendement.

De fait, depuis plusieurs années, l’État cherche à s’endetter de plus en plus souvent en titres à long terme (10, 20 voire 50 ans) plutôt qu’à court terme (remboursable en moins d’un an). Pourtant, ce serait plus intéressant pour lui et les finances publiques de s’endetter à court terme. Il ne le fait pas car les prêteurs lui demandent des titres à plus long terme et l’Etat leur… obéit. L’administration cultive d’ailleurs une relative discrétion autour de la gestion de la dette. On ne sait pas précisément, par exemple, qui la détient. On sait juste que 60% est entre les mains d’institutions étrangères (investisseurs institutionnels, banques centrales, fonds souverains). Des députés demandent régulièrement à connaître ces informations. En vain. Ce n’est certes pas un exercice facile, vu que la dette publique circule de main en main dans le monde entier (environ 10 milliards d’euros de titres s’échangent chaque jour), mais surtout l’anonymat des investisseurs est consacré… par la loi. Sachez tout de même qu’une partie de cette dette permet de financer les retraites des Américains ou des Néerlandais, gérées par des fonds de pension qui raffolent de dette publique française même s’ils se plaignent régulièrement de taux d’intérêt trop bas; ils n’hésitent pas à ce propos à crier à la « répression financière » car la dette des Etats ne leur rapporte pas assez. Vos impôts, qui servent à rembourser la dette, financent ainsi les fonds de pension. De nombreux experts auditionnés par la Commission des finances de l’Assemblée nationale, notamment des SVT, ont même reconnu que la dette pouvait se retrouver sur des comptes dans des paradis fiscaux. Vous êtes ravis de l’apprendre.

Christine Lagarde faisant la bise à Emmanuel Macron
Christine Lagarde, ex-directrice générale du FMI, et actuelle présidente de la BCE, ici avec Emmanuel Macron

4. Pourquoi le débat sur l’annulation de la dette publique n’est-il pas à la hauteur de l’enjeu ?

Avec la crise sanitaire (et même avant, avec la crise des dettes souveraines en 2009-2010), on a vu la BCE racheter massivement des titres de dette publique sur le marché d’occasion, via des programmes de rachat de dette dont le dernier en date se dénomme PSPP. En théorie, les technos n’aiment pas trop ce type de combine, car ils y voient un risque de stimuler l’inflation, leur terreur nocturne. Ils n’ont pas tort en un sens, car ces programmes de rachat ont bien contribué à gonfler le prix des actifs financiers, comme on l’a vu précédemment, non seulement sur le marché obligataire, mais aussi sur le marché des actions. En revanche, dans l’économie dite « réelle », l’inflation est restée extrêmement mesurée ; on s’en est assuré notamment en comprimant les salaires.

Près de 30% de la dette publique serait ainsi détenue par la BCE qui achète aux banques commerciales disposant d’un guichet à la BCE ces titres de dette en échange d’argent frais. On parle ici de « financement monétaire ». En fait, ce n’est pas la BCE, mais chaque banque centrale nationale (la Banque de France pour la France) qui détient ses titres dans son bilan et qui, en tant actionnaire de la BCE, touche des dividendes. Il suffit, pour s’en aviser, de se rendre sur le site de la Banque de France : « dans le cadre du programme d’achat de titres publics, dit PSPP, pour 80% des achats, chaque banque centrale nationale achète les titres publics émis par son propre État... ».

Quand la Banque de France achète des titres de la dette publique française, les intérêts perçus sur ces titres de dettes vont donc à la fois à la Banque de France et à la BCE, « mais la plus large part revient à la Banque de France. Pour le programme PSPP, 90% des titres sont achetés par les banques centrales nationales (dont la Banque de France), et 10% par la BCE directement. Les achats par les banques centrales nationales de titres publics de leur juridiction sont en risque propre et en revenus non partagés à hauteur de 80% des encours de détention PSPP. (…) Les intérêts perçus par la BCE contribuent à son résultat, qui est reversé via le dividende aux banques centrales. Le Trésor étant actionnaire à 100% de la Banque de France, il perçoit un dividende de la part de la Banque de France, qui elle-même perçoit un dividende de la part de la BCE dont elle est actionnaire. »

En somme, lorsqu’on nous explique que la BCE « détient » la dette de l’Etat, en réalité, c’est la Banque de France, dont l’Etat est actionnaire à 100%, qui en détient la plus grande partie, soit 80% environ, les 20% restants étant des titres de dette publique d’autres Etats de la zone euro. Ainsi, depuis un an, l’État verse des intérêts sur sa dette qu’il récupère en très grande partie en tant qu’actionnaire exclusif de la Banque de France, elle-même actionnaire de la BCE. Dans ce grand circuit, les banques commerciales qui ont acheté la dette au départ (à l’émission) avant de la refourguer à la BCE (en fait, à la Banque de France), réalisent un petit bénéfice et obtiennent des liquidités.

De quoi relativiser un peu la portée de cette grande mesure d’annulation de la dette publique pour laquelle les économistes de « gauche » font campagne tambour battant. Leur première erreur, en réalité, est de se fourvoyer, faute certainement de fréquenter assidûment les couloirs des institutions européennes, sur la nature, face à la crise actuelle, de l’intervention de la banque centrale dont l’intention n’a jamais été de soutenir l’investissement public, mais de sauver dans l’urgence, comme en 2009-2010, les États de la zone euro; les sauver d’un écroulement immédiat et les prémunir d’une divergence des taux d’intérêt entre États dans une zone euro dont la survie est en jeu.

Ces mêmes économistes signataires de la pétition voient ainsi dans l’annulation de la dette détenue par la BCE notre salut, pariant sur une « prise de conscience » des gouverneurs de la BCE et de sa patronne, Mme Christine Lagarde, ainsi que des technocrates de la Commission européenne. Les plus modérés de ces économistes de bonne volonté, à qui il importe de « sauver la zone euro », proposent d’« étirer » la dette, oubliant de préciser que c’est précisément ce à quoi les États se préparent en allongeant, comme on l’a vu précédemment, la maturité (la durée) des titres, parfois jusqu’à cinquante ans. M. Alain Minc ne s’y est d’ailleurs pas trompé: l’enjeu est de continuer à servir des rendements, même faibles aux créanciers de l’Etat, tout en permettant à l’État de continuer à s’endetter et de justifier ainsi, au nom de l’objectif de réduction de la dette, la poursuite de la libéralisation et des privatisations.

Manifestant tenant une pancarte "Arrêtez les banquiers !"
Manifestation aux États-Unis après la crise des subprimes, déclenchée par des prêts immobiliers douteux octroyés par des banques

En réalité, s’il y avait une dette publique à annuler, ce ne serait pas tant celle de la BCE que celle détenue par les autres créanciers de l’Etat (fonds de pension, compagnies d’assurance, etc.) mais là, il s’agit d’une toute autre affaire que nos économistes « radicaux » n’osent pas vraiment aborder de crainte, sans doute, des conclusions qu’ils seraient conduits à en tirer, des conclusions peut-être un trop « radicales » à leurs yeux.

Les plus maximalistes des économistes pétitionnaires avancent l’idée que la BCE (en fait, la Banque de France) pourrait racheter dès le départ, directement (dès l’émission), de la dette publique aux États, afin de ne plus passer par les banques commerciales et financer ainsi les dépenses d’avenir et la « relance ». Ce serait, il est vrai, une belle idée sur le papier, du moins dans un premier temps, mais c’est vraiment mal connaître, là encore, les motivations profondes des décisions prises à Bruxelles et Francfort. Pourquoi ? D’une part, parce que cette pratique dite de « monétisation de la dette » (aussi appelée « planche à billets ») est absolument interdite par les traités européens (article 123 du TCE), contrairement aux rachats actuels qui jouent sur l’ambiguïté du texte des traités. Mme Christine Lagarde ne cesse de répéter qu’il en est hors de question tandis que la nomination de Mario Draghi, ancien président de la BCE, à la tête d’un gouvernement « technique » en Italie constitue un signal clair que les choses ne sont pas prêtes de bouger.

D’autre part, cette mesure n’apporterait guère plus de gains que la situation actuelle, sinon la joie de priver les banques commerciales de leur rôle d’intermédiaires se servant au passage. Bien maigre consolation car, si, par extraordinaire, la BCE acceptait une telle infraction aux traités, elle l’accompagnerait, à coup sûr, d’exigences en matière de « réformes structurelles » promues par l’Union européenne depuis des décennies : on vous annule votre dette mais, en contrepartie, vous devez continuer à libéraliser, privatiser, flexibiliser, etc. C’est une technique mise en œuvre et éprouvée par le FMI dans les pays du tiers-monde depuis les années 1980… Après avoir laissé les marchés financiers leur mettre la corde de la dette publique autour du cou, les États européens se placeraient ainsi un peu plus sous la tutelle de l’institution monétaire de Francfort. Deux laisses autour du cou au lieu d’une !

Mais enfin, et surtout, en empruntant directement au guichet de la BCE, on « assécherait » le marché de la dette publique, et cela, comme nous l’avons vu, ce n’est pas possible car les investisseurs en dette publique ont besoin de cette dette pour placer leurs liquidités. Si on les en prive, ils s’écroulent, et s’ils s’écroulent, tout le monde s’écroule. Voilà le vrai piège de la dette publique.

En conclusion, retenons cette idée : la dette publique, ce n’est ni un mal ni un bien en soi au sens où elle est présentée dans le débat public ; c’est un ingrédient essentiel, structurant du système financier capitaliste. Sans dette publique, pas de marchés financiers. Mais, sans dette publique, pas non plus de puissance des grands États ou ensembles politiques, tels que les États-Unis. Il n’existe donc qu’un seul moyen d’en sortir, si l’on veut éviter que les contradictions du capitalisme ne débouchent sur un grand cataclysme ou plutôt sur une succession de « chocs », c’est de sortir de l’emprise des marchés financiers.

L’objectif, je vous l’accorde, est ambitieux. Alors, commençons déjà par agir à la racine et « tendons » le rapport de forces par deux mesures simples que nos économistes de « gauche » seraient bien avisés de nous aider à défendre, de la plus modeste à la plus essentielle :

1) la taxation massive de l’héritage, creuset de l’accumulation des patrimoines, comme le candidat Macron s’y était d’ailleurs engagé au nom de la préférence pour le risque contre la rente, mais aussi comme l’a défendu plus sérieusement le député François Ruffin à travers une récente proposition de loi.

2) l’augmentation des salaires : l’inflation sera certes relancée et les épargnants – les plus gros –, hélas pour eux, y perdront. Nos économistes qui communient en Saint Keynes devraient s’y retrouver: on y parle d’ « euthanasie des rentiers ». Les premiers leaders du mouvement des Gilets jaunes avaient d’ailleurs fini par percevoir la centralité de cette mesure, une fois que leurs revendications eussent dépassé le stade de la dénonciation légitime de la hausse des taxes sur la consommation. Dans leurs discours du 15 décembre 2018 à Paris place de l’Opéra, ils demandèrent, non pas « l’aide de l’Etat », mais à pouvoir vivre dignement de leurs salaires, renvoyant ainsi dos à dos la gauche « morale et caritative », adepte des « minima sociaux » et autres « salaires de survie », et la droite « soucieuse des finances publiques » (vous avez le droit de rire). Enlisées dans leurs guerres intestines et prises au piège du « dialogue social », les grandes centrales syndicales – disons la CGT et, dans une moindre mesure FO – ne le comprirent pas et passèrent à côté d’une opportunité historique de renverser un rapport de forces qui leur est défavorable depuis si longtemps. Il n’est pas trop tard.

Policiers à cheval face aux gilets jaunes, le 15 décembre 2018
Les Gilets jaunes, 15 décembre 2018 à Paris, place de l’Opéra

Dans un second temps, il nous faudra interroger radicalement les fondements du capitalisme actuel, ses totems et ses institutions : la dette, la propriété privée lucrative et sa déclinaison régionale, la zone euro. Nous pourrons alors commencer à rêver d’un monde où, comme le disait si bien Enrico Berlinguer, « nous acceptons toutes les libertés, sauf celle d’exploiter les autres« .

Reste à nos camarades économistes à choisir leur camp: la valorisation du travail ou la rémunération du capital. La fin de l’affrontement entre les blocs « capitaliste » et « socialiste » a entraîné la dégénérescence des solutions social-démocrates dont les partis jouaient un « rôle tampon » de compromis durant la Guerre froide face à « l’hydre communiste ». Ce compromis, aujourd’hui, n’est plus possible.

Marc de Sovakhine

Marc de Sovakhine est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire


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